Utopia
238 pages
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Description


Ils pensaient trouver un refuge, ils pourraient bien signer leur arrêt de mort.


Aussitôt arrivés à Utopia, les survivants de l’attaque de Maarah sont intégrés dans la communauté. Mais très rapidement, les règles imposées par le dirigeant les mettent en difficulté et des divergences sèment la discorde entre eux.


Rongé par la culpabilité et par ses terribles secrets, Karl s’enfonce dans la solitude et perd tout espoir de rentrer un jour chez lui.


Entre exécutions abusives, pression climatique et trahisons, leur nouvelle vie à Utopia pourrait se révéler bien plus sombre que celle qui leur était promise.

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Informations

Publié par
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EAN13 9782900744314
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

N é o-Monde




TEDDY ROCH
Néo-monde
IV. UTOPIA




@ Editions de la Caravelle, 2021
Tous droits réservés
ISBN : 978-2-900744-31-4


Précédemment...
Tome 1 : Les Voyageurs

Après un voyage dans le temps organisé par son père, Arthur Weiss, Karl s’est réveillé sur le toit d’un immeuble à Tannem, une ville du nord de Nandal, désormais emprisonnée sous la glace.
Sauvé par Luke, il découvre que le pays dans lequel il a toujours vécu a été transformé par la grande Tempête, qui l’a ravagé et qui a tué la majorité de la population peu de temps après son départ, qui a eu lieu dix ans plus tôt. Nandal est à présent divisé en deux parties séparées par la Ligne Neutre : le Nord, dans lequel règne un froid polaire, et Elios, au sud, un désert aride dirigé par l’amiral, qui a réhabilité Balec, la capitale.
Alors qu’ils s’apprêtent à rejoindre Forgost, une ville de survivants, ils se font attaquer par des Félons, un peuple qui refuse de se soumettre à l’Empire et qui voit en eux des ennemis. Dans leur fuite, ils abattent l’un d’eux et laissent Shannon, sa compagne, avide de vengeance. Ce peuple y voit alors une déclaration de guerre et décide d’attaquer Forgost en représailles.
Accueilli à Forgost par les membres du conseil, il y retrouve son meilleur ami, Derek. Rapidement, il se rend compte que ses nuits sont hantées par une créature cauchemardesque et une entité qu’il désigne comme le chuchoteur, qui lui répète inlassablement les mêmes phrases. Mais alors qu’ils projettent de demander de l’aide à l’amiral, ils découvrent qu’un traître a saboté le seul outil capable de les téléporter dans la capitale.
Karl se porte alors volontaire pour rallier Balec à pied avec V, le fondateur de la cité, et Doug et Oprah, deux conseillers. Il y voit l’occasion de retrouver son frère, Brandon, ainsi que son père, mais surtout sa femme, Emmy au cours d’une halte à Alena, dans laquelle il vivait avant son voyage temporel. Mais en arrivant sur place, il découvre que la ville a été détruite par l’amiral après que la majorité de la population a décidé de rejoindre sa cause (dont Anper et Caleb) et qu’elle n’abrite désormais que trois survivants : Alyxander, Kara et Cris, à qui il propose de rejoindre Forgost quand ils s’en sentiront prêts.
Pendant ce temps, Enora, la scientifique de Forgost, Christopher son compagnon, Luke, Evan et Shirley, professeur de tir à l’arc, organisent les défenses de la ville et subissent les premiers assauts du peuple Félon, mené par Jo’rel. Alors que Shannon en a profité pour capturer Luke et Derek, Enora se voit obligée de la poignarder pour les libérer.
Malheureusement, l’amiral et son capitaine des armées, Morgan, réservent un accueil glacial aux voyageurs et refusent de les secourir. Emprisonnés, ils sont libérés par Brandon, qui leur permet de quitter Balec à l’aide d’un vaisseau de l’Empire et de rejoindre Forgost pour la sauver in extremis de la destruction.

Tome 2 : Marvard

Forgost se relève difficilement du conflit avec les félons. Karl est désigné pour remplacer Evan, assassiné par Jo’rel au cours des affrontements, dans sa fonction de conseiller. Malgré les pertes subies, la ville manque d’armes et de vivres pour subsister. Alors qu’Oprah part en mission de ravitaillement avec Luke et Shirley dans une cité abandonnée, elle y retrouve Azilys, une amie d’enfance atteinte d’un cancer. Celle-ci en profite pour l’enlever, car elle pense ainsi la sauver de l’influence néfaste du Nord. Shirley parvient à prendre en otage Zach, un compagnon de route d’Azilys et le ramène à Forgost pour l’interroger.
Pendant ce temps, Brandon parvient à faire quitter Balec à Emmy, puis se fait capturer par l’amiral. Dans la capitale d’Elios, l’amiral tente de réhabiliter le projet Conscience, une expérience visant à contrôler le mental de ses troupes.
De leur côté, Derek et Karl partent à la recherche d’armes et de munitions du côté de Tannem. Ils se font surprendre par un groupe d’individus, mené par Brian, qui décident de les empêcher de s’emparer de leur butin. Après une chasse à l’homme dans les rues de Tannem, Karl et Derek parviennent à s’enfuir en laissant derrière eux de nombreux morts.
Lorsqu’ils rentrent à Forgost, ils apprennent l’enlèvement d’Oprah et décident de partir pour Isinia avec Shirley et Christopher à bord du vaisseau de l’Empire, en emmenant leur otage. Mais au cours de leur voyage, ils s’écrasent sur une terre n’apparaissant sur aucune carte et qui semble avoir surgi de la mer. Ils trouvent refuge dans les ruines d’une ville et y rencontrent Ethan, Cassandra et July. Pour la première fois, ils font face à une créature, un Krieger, celle qui s’attaque à Karl dans ses rêves. Alors qu’ils poursuivent leur route et qu’ils s’abritent dans un poste électrique, Zach déclenche une alarme pour attirer les monstres et les laisse le tuer. Les autres sont secourus juste à temps par des hommes, qui les conduisent à Abigaïl, une ville dirigée par un dénommé Warren. D’abord bien accueillis, ils finissent par faire des découvertes glaçantes. Non seulement ils ne se trouvent pas à Isinia, mais à Marvard, une terre qui est apparue au moment de la tempête et qui semble s’agrandir au cours du temps au point de risquer de percuter Isinia à tout moment, mais elle tombe également sur des photos d’expériences inquiétantes dont Oprah serait une des victimes. Ils élaborent donc un plan pour la sauver et prendre la fuite. Malheureusement, Warren et ses hommes les surprennent et le chef de la ville assassine froidement July après l’avoir torturée sous leurs yeux. Ils parviennent malgré tout à tirer Oprah de ses griffes et à quitter Abigaïl sains et saufs. Guidés par Ethan, ils décident de rallier Isinia, où la machine de Karl se trouverait, afin que celui-ci puisse rentrer chez lui. Mais à peine en ont-ils foulé les côtes qu’ils se font arrêter par des soldats.
Brian et ses hommes tombent sur Alyxander, Kara et Cris, puis sur Emmy plus tard. Tous décident de rejoindre une ville qui semble leur promettre un avenir meilleur.
À Forgost, une rébellion gronde, menée par Gordon. Les habitants se révoltent contre V, contre son idée d’installer un système de vidéosurveillance, et lui reprochent son incompétence à attraper le traître qui a compromis leur survie. Gordon prend alors le pouvoir par la force et V est jeté aux cachots.

Tome 3 : L’enfant du temps

Karl se réveille dans une base souterraine du nom de Solaris. Dirigée par Adam, accompagné de Mickaël, son bras droit, elle offre un cadre de vie agréable pour ses habitants. Mais l’arrivée de Karl va tout changer. Le dirigeant voit en lui l’argument pour convaincre Cylise, son ancienne amie et désormais chef d’une autre base, Lunaris, d’affronter enfin l’Empire, qui siège à Maarah, la capitale d’Isinia. Après une cérémonie en mémoire de July, et alors qu’Ethan et Cassandra estiment que Karl est responsable de sa mort, ils décident de rejoindre Lunaris.
En chemin, ils tombent dans une embuscade qui les oblige à se séparer. Mickaël en profite pour convaincre Karl de s’introduire dans Maarah pour gagner du temps. Malgré les protestations de Christopher et l’indifférence de Cassandra, celui-ci accepte. Des tensions s’installent entre les deux amis. Mais alors qu’ils parviennent à entrer dans la ville et dorment dans une auberge, Karl est arrêté par une milice du gouvernement menée par Mickaël, en réalité un traître, et Christopher et Cassandra sont envoyés dans un camp de travail, où ils vont devoir extraire du minerai dans des conditions déplorables. Alors qu’ils vont tenter de prendre la fuite en suivant Mark, leur compagnon de chambre, ils se font surprendre et Cassandra subit un châtiment qui la conduira à la mort. Avant de s’enfuir, Mark a confié à Christopher une carte, sur laquelle une ville du nom d’Utopia est mentionnée. Selon ses dires, elle se trouve sur une île et pourrait leur offrir un cadre de vie paisible. Karl, de son côté, est retenu en otage par Mickaël, qui n’est autre que Peter Gray, le dirigeant de l’Empire lui-même, et qui le torture afin d’obtenir des informations sur Arthur Weiss et sur l’endroit il se cache. Il souhaite étudier les voyages temporels pour en avoir le contrôle. Mutilé, notamment au niveau de la main, Karl finit par perdre le contrôle et par apprendre que sa machine a été détruite après son voyage.
Pendant ce temps, Cylise, malgré ses réticences, accepte d’allier ses forces armées pour lancer une attaque contre Maarah. L’unité est enfin au complet. Alors que la bataille fait rage et qu’ils parviennent à libérer Karl, ainsi que les camps, Marvard entre en collision avec Isinia et les Kriegers envahissent le pays et Maarah. Christopher décide de se sacrifier pour sauver ses amis et leur donne la carte de Mark avant de mourir. Ethan prend la fuite, anéanti par la mort de Cassandra.
Affaibli, Karl décide de suivre les autres à Utopia, pendant qu’Adam et Cylise s’engagent à libérer Isinia des Kriegers.
Parallèlement, Gordon peine à diriger Forgost. Le mystérieux traître court toujours et tue des civils pour affaiblir la ville. La colère des habitants gronde. Et Anper, qui a découvert que l’amiral comptait attaquer Forgost, vient les prévenir. Shannon, qui a en réalité survécu à sa blessure, profite de cette faiblesse pour attaquer le village et révèle que Luke est le traître. Elle demande à Enora de contacter Karl par radio. Celle-ci parvient à contacter Oprah, qui lui demande de les rejoindre à Utopia.
Après s’être battue pour tirer V des cachots avant l’arrivée de l’amiral et guidé les habitants de Forgost qui souhaitaient s’enfuir, Enora décide d’aller secourir Luke malgré sa trahison. Mais celui-ci sera assassiné par l’amiral et les deux femmes sont obligées de quitter Forgost avant que les vaisseaux de l’Empire ne détruisent la ville en compagnie de Brandon, qui a subi le projet Conscience.



Prologue
Du sang, des larmes, et encore du sang.
C’était donc cela. Tout ce chemin pour un tel résultat. Du sang, toujours plus de sang. Et des larmes, s’écoulant d’yeux qui ne verraient bientôt plus. Voilà ce qu’il était devenu, voilà sa propre définition à présent.
Parce que l’être humain n’était conçu que de ces deux éléments. Du sang pour la vie, du sang pour la mort. Des larmes pour la joie, des larmes pour la peine.
Le bien et le mal, le bon et le mauvais, l’amour et la haine. Il se souvenait de ce déchirement, de tous ces foutus sentiments qu’il n’aurait plus jamais. À quoi bon continuer de faire éprouver quelque chose à un corps sans vie ?
Ses yeux crachaient leur détresse. Son cœur suintait la honte. Il avait voulu tout recommencer, devenir quelqu’un de meilleur. Puis, sans l’ombre d’un sourire, il disparaissait à petit feu.
Avait-il eu mal ? Au début, sûrement. Il ne parvenait pas à se remémorer. Son corps ne répondait plus, comme engourdi par un poison mortel qui se répandait lentement dans ses veines. Le fruit de ses erreurs, dégoulinant d’une plaie béante dans la poitrine.
Et il essayait de voir, de parler. Mais à quoi bon voir, si personne ne peut être regardé ? À quoi bon parler, si personne ne peut vous entendre ? Il restait son unique spectateur souffrant, son seul auditeur assourdi.
Il tourna la tête, honteux. Après tout, ce n’était que justice. Il avait cherché à en arriver là, il récoltait toute la merde semée par ses propres soins. Pourtant, s’il le pouvait, il recommencerait.
Il n’avait plus aucun fragment d’espoir, aucune chance de revenir en arrière. Quel drôle de sentiment ! Quelle ironie !
Bientôt, il oublierait tout ça. Il scellerait ses paupières pour effacer ce monde branlant, ce triste spectacle qui tenait debout presque aussi bien que lui. Il devenait l’image même de ce qui l’entourait : lamentable, perdu.
Alors, il ferma les yeux.
Peut-être que si la vie n’était qu’une comédie, la mort serait plus apaisante.
Sa main, plaquée sur le flot de sang qui ruisselait de son cœur, retomba le long de son corps. Il était assis, quelque part dans un océan de décrépitude.
Calme et serein, au milieu du chaos.
Plus besoin de faire d’efforts, de promettre, de se dire que tout ce qu’il avait fait était pour le bien commun. Sa flamme s’éteignait à mesure que son visage pâlissait. Et, pour la première fois, il ne luttait plus.
Parce que cela en valait sûrement la peine.
C’était pour la bonne cause.


PREMI È RE PARTIE
Les vestiges d’une vie


Chapitre 1
Recommencer, mais ne pas oublier
Un grondement sourd retentit.
Une onde sonore qui résonna dans tout l’espace.
Le jeune homme tremblait de tous ses membres. Les détonations se rapprochaient doucement. Il avait essayé de leur échapper en suivant scrupuleusement les indications qu’on lui avait données, mais la théorie était plus simple que la pratique. On ne lui avait pas dit à quel point il aurait peur, à quel point cette impression d’être pris au piège, qu’importe l’endroit où il se trouverait, le paralyserait d’effroi.
Il bougea. La vue déformée par le maillage de son casque de protection, il tenta de se frayer un chemin au milieu des arbres. Il sentait la chaleur de ses expirations agitées contre le plastique. Ses sens étaient aux aguets, analysaient le moindre bruit environnant.
Il s’arrêta. Pendant sa course effrénée, il avait cru entendre quelque chose. Un son à travers les feuillages, comme si l’on s’approchait de lui à pas feutrés. Il tourna sur lui-même, suffisamment lentement pour pouvoir discerner une possible anomalie, mais ne trouva rien. Alors, il essaya de se calmer, de diminuer le rythme de sa respiration chaotique. De cette manière, il pourrait mieux flairer et anticiper les mouvements adverses.
Une branche craqua à trois heures. Cette fois, il ne réfléchit plus et s’élança dans la direction opposée. Il se dessina mentalement une carte de la zone pour pouvoir regagner la ville sain et sauf. C’était sa dernière option.
Mais alors qu’il se concentrait pour garder le cap sur son objectif, quelque chose bougea et lui sauta dessus. Sans s’en rendre compte, il poussa un cri de stupeur entre le moment où il quitta le sol et celui où il le percuta avec force. À cet instant, il sut qu’il venait d’échouer lamentablement. Malgré tout, il se débattit. Si, au moment où son adversaire serait à portée de main, il était capable de lui échapper et de le surpasser, il gagnerait.
L’individu qui l’avait surpris portait également un casque sur la tête, ainsi qu’une combinaison sombre. Il essayait de le maîtriser, mais le jeune homme parvenait à l’en empêcher et à presque reprendre le contrôle.
Alors, son opposant, voyant le rapport de force s’inverser, sortit son arme et lui plaqua sur la tempe. Le combat s’arrêta aussitôt. La partie venait de se terminer.
Son ennemi pressa sur la détente. À nouveau, une explosion retentit, et la personne face au canon tomba au sol.
L’écho résonnait encore quand le tireur se releva lentement en poussant un profond soupir.
— Tu avais la garde baissée tout le long. Je me demande bien ce que tu as retenu de mes leçons.
La victime se redressa et détacha son casque pour pouvoir mieux respirer. Ses cheveux châtains étaient gorgés de sueur, son visage dégoulinait. Il regarda sa protection ornée d’une grande trace de peinture rouge sur le front.
— C’est plus facile à dire qu’à faire. Quand on est dans la réalité du terrain, on a l’impression de n’être plus rien. Mourir est tellement… simple.
Son interlocuteur ôta sa bombe pour dévoiler le visage d’une femme aux cheveux bruns et aux yeux d’un bleu profond. Il poursuivit :
— Laisse-moi une chance, Shirley… Je suis sûr que, cette fois, je peux y arriver.
Elle leva un sourcil.
— Tu vas y arriver, tu n’as pas le choix, James. Si un jour tu te retrouves piégé à l’extérieur, tu devras être capable de te défendre.
Il baissa la tête, conscient qu’il avait encore beaucoup à apprendre.
— Tu étais comment toi, après la tempête ? lui demanda-t-il.
Son expression changea. Cette question éveillait en elle de douloureux souvenirs, des moments qu’elle n’oubliait pas, mais qu’elle préférait enfouir dans un coin de son esprit pour ne plus y toucher. Ce monde lui faisait déjà assez mal, elle n’avait pas besoin de s’infliger davantage de souffrances.
— Allez, viens, se contenta-t-elle de répondre, on va se changer, c’est tout pour aujourd’hui.
Ils quittèrent la forêt silencieusement. Lorsqu’ils s’approchèrent de l’orée du bois, les hauts murs d’Utopia leur firent face.
Ils longèrent l’imposante fortification, leurs casques sous le bras.
— Comment tu t’es retrouvé là ? l’interrogea Shirley.
— Par un parfait concours de circonstances. Je voulais quitter Nandal, parce que je pensais qu’il n’y avait plus rien, que tout était mort. Et j’ai rejoint cette petite île en m’aidant des débris d’un bateau.
— Et la vie te plaît, ici ?
— Elle est différente avec ce qu’impose Noah, mais on s’y fait. Au final, c’est sûrement mieux que ce qui nous attend dehors.
Elle se tut. D’un côté, il n’avait pas tort, mais cela lui faisait mal d’être témoin de ce que cette communauté instaurait dans un monde tel que celui-là.
Au bout d’une dizaine de minutes, ils arrivèrent aux portes de la ville. Dans un grondement sourd, les deux battants s’écartèrent pour les laisser passer, actionnés par les gardes postés sur les remparts.
En pénétrant dans la cité, ils aperçurent un soldat avancer vers eux d’un pas lent. Un sourire se dessina sur ses lèvres et se répercuta sur celles de Shirley.
— Tu ne lui as pas fait de cadeau, à ce que je vois, rigola Karl en arrivant auprès d’elle.
— Je ferais un très mauvais professeur si c’était le cas.
James le salua et leur souhaita une bonne journée avant de prendre congé.
— Alors, tu te fais à ta nouvelle fonction ? demanda Karl à son amie en marchant doucement.
— C’est un peu comme à Forgost, sauf qu’ici, j’ai un vrai terrain d’entraînement derrière la ville. Je m’y fais, c’en est même plaisant.
— Tant mieux.
— Et toi ?
— J’étais sceptique au départ. Je me suis méfié de Noah quand il a prétendu pouvoir améliorer nos vies, leur redonner un but. Je ne suis toujours pas d’accord avec ça, du moins, cela me semble impossible dans un monde comme le nôtre, mais lorsqu’il m’a proposé de redevenir soldat, quelque chose en moi a refait surface.
— Tu as renoué avec une partie de toi, quelque chose que tu avais laissé de côté...
—Dans un sens, je n’ai jamais vraiment quitté cette fonction, je ne suis juste pas au bon endroit…
Cette dernière phrase s’étouffa au profit d’une expression amère.
— Je suis désolée pour ce qu’il s’est passé à Maarah, tenta-t-elle de le réconforter.
Il soupira.
— Il faut vivre avec ça. J’avance. Enfin, j’essaye.
D’un regard furtif, elle observa sa main blessée. Ses bandages étaient propres, il devait les avoir refaits récemment. Au plus profond d’elle, elle se doutait qu’il n’allait pas bien et qu’il s’efforçait de sourire pour que personne ne ressente de la culpabilité ou de la compassion à son égard, mais elle le connaissait, à présent, et elle voyait bien que la perte de sa machine le rongeait.
— C’est étrange comme sensation, confia-t-elle. De se dire que nous sommes ici, maintenant.
— C’est vrai.
— Tu sais, je tente de retrouver les mêmes repères qu’à Forgost. Inconsciemment, je recherche ce qui me procurait cette impression de sécurité.
— Il va falloir du temps pour qu’on se sente chez nous.
— C’est ça. Je me demande comment les autres vivent leur départ.
Il ne répondit pas. Comment pourrait-il en avoir la moindre idée ?
— En parlant d’eux, continua-t-elle, nous n’avons toujours pas de nouvelles.
— Le trajet jusqu’ici est long, ils devraient arriver dans les prochains jours.
Shirley s’arrêta, obligeant Karl à l’imiter.
— Tu sembles avoir oublié le danger que représente ce voyage.
Une nouvelle fois, il soupira. Il n’aimait pas l’air que prenait la jeune femme.
— Je suis au courant que tout est devenu hostile. Nous vivons dans un monde difficile, chaque survivant est potentiellement un meurtrier, même le climat peut nous tuer. Le simple fait de respirer est une menace.
— Et tu vas donc les laisser seuls dans la nature pendant que toi tu es à l’abri derrière tes murs ?
— Je n’ai pas dit ça, rétorqua-t-il d’un ton agacé.
— Alors, explique-moi. Parce que depuis que nous t’avons retrouvé, tu n’es plus le même. Quelque chose a changé, Karl, et j’aimerais comprendre ce qui te tracasse tant.
— Crois-moi, tu ne veux pas.
Il tourna les talons.
— Karl.
— Quoi ?
Elle s’avança.
— Je me souviens de ta réaction lorsque nous sommes arrivés à Marvard, la toute première fois, et que nous avons vu le cadavre du Krieger. Personne ne l’a oublié. Nous avons tous convenu de ne rien te demander, parce que tu avais beaucoup trop de soucis à régler. Mais je sais que ça ne va pas, que tu gardes trop de choses en toi.
Cette fois, il la dévisagea. L’évocation de ces créatures fit ressurgir un flot de colère en lui, une sensibilité à fleur de peau qu’il n’assumait pas. Personne ne devait s’engager sur ce terrain avec lui. Elle constata ce changement d’expression radical et se tut quelques instants pour lui montrer qu’elle n’insisterait pas.
— Je veux simplement qu’on parte à la recherche de nos amis, de ces personnes qui nous ont aidés, toi et moi.
Il resta silencieux quelques longues secondes, puis affirma :
— Nous ne pouvons pas pour l’instant. Il y a encore trop à faire. Et je dois aller en mission prochainement. Nous en discuterons plus tard.
— Mais…
Elle n’eut pas le temps d’en dire plus. Karl s’éloigna sans se retourner, laissant la jeune femme seule, en proie à ses doutes et à ses interrogations.
***
Il prit soin de vérifier qu’il n’était pas suivi. Il repensait à ce que venait de lui confier son amie. Ses paroles ne le quittaient pas et résonnaient sans arrêt dans son esprit.
Depuis une semaine qu’ils vivaient à Utopia, il avait de trop nombreuses fois déambulé dans les rues, entre les maisons de pierre et de bois parfaitement alignées. Cette partie de la ville lui était devenue familière.
Il s’arrêta au détour d’une artère étroite et lugubre et s’y glissa après avoir analysé les environs. Il ralentit, jusqu’à s’immobiliser complètement.
— Elle me l’a finalement demandé, lança-t-il d’un ton sombre.
Un homme sortit d’un renfoncement. Il semblait l’attendre. De fins cheveux grisonnants ornaient le haut de son visage carré qu’une très courte barbe entourait. Il répondit de sa voix grave :
— Je te l’ai dit. Ta souffrance est de plus en plus visible.
— Et pour mes amis, ceux de Forgost ? Il faut aller les chercher, je sais que c’est important.
— Ça l’est. Mais ce n’est pas le bon moment.
— Pourquoi ? Est-ce que tu vas me donner une raison ?
— Tu n’es pas prêt à retourner dehors. Tu crois être assez fort pour surmonter tout ça, mais tu n’as jamais été aussi faible.
Cet homme disait la vérité, il en était conscient. Mais comment pouvait-il le deviner ? Il lui parlait avec aplomb, comme s’il savait exactement ce qu’il ressentait.
— Écoute, Hector, je ne comprends pas comment tu peux être certain de ce que tu avances, mais ils m’ont aidé quand j’en avais le plus besoin, je leur dois bien ça.
Hector se rapprocha de lui et plongea ses yeux dans les siens.
— Tes rêves, pourquoi tu ne leur en parles pas ?
Karl ne saisissait pas l’intérêt de la question, néanmoins, il y répondit :
— Ils me prendraient pour un fou.
—Penses-tu que tu l’es ?
— Je…
Il n’osa pas exprimer ce qui l’en empêchait réellement. Alors, il réfléchit et tenta de nuancer ses propos.
— Depuis Maarah, je vais beaucoup moins bien, je le sais.
— Et tu t’imagines voyager dans de telles conditions ?
Cette fois, il comprit.
— Non, je serais un danger pour eux.
— Et ces rêves, le chuchoteur, les Kriegers, te sens-tu prêt à leur dire un jour ?
Un mal-être viscéral lui creusa l’estomac. Ce lourd fardeau qui pesait sur lui depuis son réveil à Tannem lui semblait insurmontable. Il s’enfonçait toujours plus profondément dans ce monde et, maintenant qu’il n’avait plus aucun moyen de retour, il devrait vivre avec des questions sans réponses, avec un esprit tourmenté qui n’avait d’autre choix que de se contenter d’un puzzle incomplet.
— Jamais. Ce secret sera le nôtre jusqu’à ce que je découvre la vérité. Et si je dois rester dans l’ignorance, alors eux aussi. Je ne leur dirai pas, tu m’entends, ils ne doivent pas savoir.



Chapitre 2
Au service des autres
Tout était calme et cela lui convenait parfaitement.
Allongé dans son canapé, Derek somnolait. Cela faisait presque une heure que la lumière du jour éclairait le salon et il n’avait pas bougé. Il profitait de l’instant présent pour faire un break et penser à ce qu’il se passait pour eux.
Lorsque Karl était parti voir Noah, au moment où ils venaient de mettre les pieds à Utopia, ils avaient dû attendre inlassablement que cet homme, Eliott, revienne les chercher un par un. Oprah avait été la première, puis Shirley, et enfin lui. Patienter dans cette cage l’avait rendu fou, lui qui détestait l’enfermement, et il l’avait amèrement fait comprendre au soldat qui été arrivé par la suite. En plus de la colère, il s’était inquiété de ne pas retrouver ses amis. Après avoir subi Balec et l’amiral, Abigaïl et Warren, et finalement Maarah et Peter Gray, il se méfiait de cette ville et de son chef qui lui avait fait la conversation un bon moment.
Son objectif était de savoir ce qu’il avait vécu, ce qu’il aimait, et son caractère. Il voulait apprendre à le connaître pour pouvoir lui proposer une tâche au sein d’Utopia, pour redonner un but à son existence. Sauf qu’il était trop tôt pour lui confier quoi que ce soit, et c’était pour cette raison qu’il avait gardé le silence et qu’il ne lui avait répondu que par des phrases volontairement courtes.
Noah lui avait expliqué qu’au sein de cette ville, toute forme d’agressivité était interdite et punie de mort. Il avait d’abord cru mal interpréter les dires de son interlocuteur, mais il n’en était rien. Il avait bien compris.
Peu importait la personne qui usait de violence, elle le paierait de sa vie.
Comment pouvait-il imaginer un fonctionnement tel que celui-là dans ce monde ? Il avait essayé de lui faire entendre raison, de lui dire que cette façon de faire n’aboutirait à rien, mais il n’était pas parvenu au résultat escompté.
Alors, le chef de la ville, en comprenant que Derek pouvait se livrer à lui, avait continué la discussion. Cet homme l’analysait et il n’aimait pas ça. Aussi, il était retombé dans ce presque silence qu’il arborait depuis le début de leur entrevue.
Finalement, Noah avait saisi qu’il ne pourrait rien tirer de ce nouveau venu, et il avait décidé de lui offrir un travail. Derek avait au départ cru à une plaisanterie, puis, en arrivant sur place le jour d’après, il avait réalisé qu’il était parfaitement sérieux.
Voilà pourquoi il était allongé sur ce canapé, à une heure où il devrait déjà être en train de se donner à la tâche.
Ce salon était la seule chose qu’il pourrait qualifier de positive depuis la fin de leur périple. Lorsque de nouveaux habitants mettaient les pieds à Utopia, il paraissait normal de leur trouver un toit, et ils avaient souhaité ne pas vivre éloignés les uns des autres pour le moment, il était encore trop tôt pour ça. Noah avait compris et avait décidé de leur donner l’une des plus grandes bâtisses de la cité, et en investissant les lieux, ils s’étaient sentis mieux. Derek avait caché sa satisfaction sous la méfiance qu’il conservait à l’égard de cet endroit.
Mais c’était un cercle vicieux. S’il restait sur ses gardes, il ne participerait pas à la vie commune, et s’il n’y prenait pas part, ses doutes ne disparaîtraient jamais.
Alors, il était là, allongé sur ce canapé, songeant à ce qu’il fallait faire, et à ce que pourrait en penser Karl. Car son ami ne prenait plus de décisions depuis Maarah. En une semaine, il avait pu remarquer son changement radical. Il était beaucoup plus froid, renfermé sur lui-même. Il essayait de sourire de temps à autre, mais se renfrognait presque aussitôt. Il s’absentait occasionnellement pour marcher et réfléchir. Il avait souhaité l’accompagner pour discuter, comme ils le faisaient à une époque, mais à chaque fois, il se confrontait à une porte qui se refermait.
Ce changement l’inquiétait et, un jour ou l’autre, il devrait en avoir le cœur net, mais il préférait lui laisser un peu de temps. La disparition de sa machine et les conséquences qui en découlaient ne devaient pas l’aider à aller mieux. Pour lui, qui cherchait à la retrouver depuis des mois, savoir qu’elle n’existait plus devait lui faire un choc incommensurable.
Quelque chose l’extirpa de ses réflexions et le fit sursauter. Une ombre venait d’obstruer la fenêtre qui éclairait la pièce, juste au-dessus du canapé. Des coups sur les carreaux l’obligèrent à se retourner pour faire face à une jeune femme visiblement en colère qui le fixait avec insistance. Elle avait des cheveux blonds attachés en une queue de cheval et elle portait une blouse blanche. Ses yeux bleus le dévisageaient. Il souffla bruyamment de dépit.
— Je peux savoir ce que tu fais, Derek ? lui reprocha-t-elle à travers la paroi vitrée. On t’attend, là.
—Barre-toi, j’ai autre chose à foutre.
L’ombre disparut et il en profita pour se remettre dans une position confortable.
— Tu te moques de moi ? tempêta-t-elle en débarquant au milieu du salon d’un pas assuré.
Derek sursauta de plus belle et faillit tomber au sol.
— Mais qu’est-ce que tu fais ici ?
— Vous ne pensez jamais à fermer la porte de derrière ?
Il se redressa, bougon, et détourna le regard.
— T’as pas à être là, retourne torcher le cul des vieux. ...

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