393 Résidence Avalon
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Description


Et si Lancelot n’était jamais revenu du Val sans retour, le destin des Pendragon en aurait-il été changé ?
Tout commence le jour où Iris Morgenstern devient la locataire du 393 de la Résidence Avalon. Elle ignore alors que l’appartement ouvre sur un a
utre monde peuplé par les personnages de nos contes et de nos légendes et qu’elle est appelée à devenir la nouvelle Égéria.
D’abord effrayée par l’ampleur de cette tâche, Iris se laisse peu à peu séduire par les créatures qui attendent d’elle qu’elle les guide dans leur combat contre Morgane la Fay : Agrippine, la licorne fanfaronne, Nahimana, la belle Algonquine, Robin des bois, le Prince des Voleurs, Athénor, le vieux dragon, et surtout Merlin l’Enchanteur. Face à eux, les Manitous, alliés de la sorcière, ne leur épargneront aucune épreuve, à commencer par les abominables wendigos. Et dans l’ombre, les Muses attendent leur heure dans la Cité de l’Éternel Été.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 14
EAN13 9782364752788
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

393 R ÉSIDENCE A VALON
L ES É GÉRIADES – 1

Corinne Guitteaud



« Le poète est un monde enfermé dans un homme. »

Victor Hugo
A VANT - PROPOS


Voy’el fête ses six ans le 9 janvier prochain. À cette occasion, je souhaitais vous faire un petit cadeau sous la forme de ce roman de Fantasy urbaine, qui constitue le premier volet d’un diptyque, C’est une façon pour moi à la fois de remercier notre lectorat de son soutien envers notre petite maison d’édition, mais aussi de faire découvrir Voy’el à ceux qui ne le connaissent pas encore.
Quoi qu’il en soit, je vous souhaite une très bonne lecture et j’espère que nous serons là l’année prochaine pour vous offrir un autre cadeau comparable.

Corinne Guitteaud
P REMIÈRE PARTIE : L’A PPARTEMENT
I


Ce matin-là, j’avais rendez-vous pour visiter un appartement. Je me hâtais sur le trottoir en pas pressés et inquiets, persuadée que j’allais finir par arriver en retard. Pourtant, je ne voulais pas rater cette opportunité et je comptais les jours depuis que le rendez-vous avait été fixé.
En arrivant au coin de la rue, je fus surprise de découvrir… qu’il n’y avait personne. Je m’attendais pour ma part à ce qu’une queue de prétendants désireux d’obtenir les clefs du paradis que je convoitais s’aligne le long de la façade. Une voiture de luxe rutilante stoppa devant l’entrée de la Résidence Avalon et un homme tiré à quatre épingles en sortit. Je me dépêchai de le rejoindre, tandis qu’il se penchait par la portière vers l’intérieur du véhicule.
« Bonjour, monsieur Smythe. Je suis Iris Morgenstern. »
Mon entrée en matière un peu brutale le fit sursauter et il manqua se cogner contre le plafond de l’habitacle. Lorsqu’il se tourna vers moi, j’aperçus une femme, assise à l’arrière, qui me jeta un long regard, avant de se détourner.
Après avoir repris contenance, l’homme de loi referma la portière.
« Je vous remercie d’être à l’heure, mademoiselle Morgenstern. »
Devant mon regard interloqué, il indiqua :
« Mlle Carlotta ne nous accompagnera pas. Elle n’est plus entrée dans la résidence depuis le drame.
Oh ! ne trouvais-je rien de mieux à dire. Je comprends.
Le quinquagénaire aux allures de majordome hocha la tête avec gravité. Il pressa contre lui le porte-documents en cuir rouge qu’il venait de récupérer et tapotait distraitement sa cuisse avec son stylo.
Je n’en menais pas large. J’avais envoyé ma candidature sans réel espoir et j’étais tombée des nues en recevant une réponse favorable en lieu et place du courrier de refus type auquel je m’attendais. Me retrouver ainsi en bas d’un des immeubles les plus singuliers de la ville me rendait nerveuse plus que de raison. Je connaissais un peu son histoire – tout le monde la connaissait. Bâtie en 1894, dans le style art nouveau, la résidence dominait le quartier historique de la ville. Sa façade ouest donnait sur une large place où se tenait tous les dimanches un marché pittoresque au milieu duquel j’aimais beaucoup déambuler. Souvent, je me permettais un détour pour venir admirer l’immense porte d’entrée en fer forgé qui représentait un chevalier à genou recevant son épée d’une gente dame. C’était une merveille et la perspective de pouvoir y habiter hantait mes espoirs depuis de nombreuses années.
« Si vous voulez bien me suivre », proposa mon guide.
La fameuse porte s’ouvrit devant moi comme par magie.
Je passai la quasi-totalité de la visite le nez en l’air, la bouche ouverte, à m’extasier devant l’intérieur prodigieux de la Résidence. Une fois la porte franchie, on traversait un couloir, bordé d’un côté par la loge du concierge et de l’autre par une série de boîtes aux lettres aux numéros dorés. Puis on arrivait à un vaste vestibule au centre duquel trônait une statue de Diane Chasseresse. Le carrelage en mosaïque, les dorures, le lustre monumental surmontant la statue me mirent presque à genoux. Je dus m’appuyer sur la rampe de l’escalier en marbre pour suivre le rythme de Smythe. Il me racontait l’histoire du bâtiment.
« Vous avez dû entendre parler de la famille Lindenberg », me lança-t-il sans se donner la peine de tourner la tête. Mon silence lui parvint comme une confirmation.
« Charles Lindenberg premier du nom a fait bâtir cet hôtel pour son épouse et lui, une fois qu’il eût fait fortune avec ses usines sidérurgiques. Y ont vécu, outre ses fils et sa femme, plusieurs des responsables de ses industries. C’est la cinquième génération à disposer de ce bien aujourd’hui. Il est géré par une fondation à but non lucratif et régi par des règles strictes. »
Arrivé sur le palier, Smythe daigna enfin me regarder.
« Melle Carlotta n’est pas la seule à avoir renoncé à vivre ici depuis que M. Lindenberg nous a quittés », me confia-t-il d’un air sinistre.
Je fouillai dans ma mémoire. J’avais effectivement entendu parler d’une triste histoire en arrivant en ville. Le dernier descendant de Charles Lindenberg, qui portait d’ailleurs le prénom de son illustre ancêtre, avait mystérieusement disparu. Aucun corps n’avait été retrouvé. Les soupçons de la police s’étaient portés sur son épouse, qui, selon la rumeur, entretenait une liaison avec un joueur de polo. Elle se serait débarrassée de son mari, avant qu’il ne découvre la vérité. Arrêtée, puis rapidement jugée, la femme était morte en prison, laissant derrière elle une fille, Carlotta, trop jeune pour prendre en charge la fortune de son père. Ses cousins avaient donc saisi les rênes de la société. Carlotta, elle, jouissait de sa fortune en aidant les artistes. On fermait les yeux, tant qu’elle ne montrait pas d’autres ambitions.
Smythe attendait une réaction de ma part : des cris d’orfraie ? Une retraite stratégique ? Je lui rendis un regard neutre. Il nota quelque chose sur son porte-documents, puis reprit son ascension. Une fois au troisième et dernier étage, je le suivis en déchiffrant les numéros sur les portes. Nous nous arrêtâmes devant le 393.
« Le précédent locataire est parti voici trois mois, m’expliqua mon guide. Il s’agissait de Georges Vandrain…
Le peintre ! »
Nouvelle biffure. Mais enfin, qu’est-ce qu’il notait ?
« Vous le connaissez ?
Je suis allée voir son exposition le mois dernier. »
Il griffonna encore, l’air très concentré. Puis il fouilla dans sa poche et en sortit une clef impressionnante.
« Après vous », m’invita-t-il en poussant la porte.
J’eus un coup de foudre en franchissant le seuil.
« Magnifique ! »
Mon regard se porta de gauche et de droite pour admirer l’appartement.
On entrait directement dans le salon, qui se terminait par un jardin d’hiver à l’abandon. Pourtant, il se dégageait de cet endroit quelque chose de magique, d’ancien que j’adorai immédiatement. Le parquet grinça sous mes pas. La lumière, dégoulinant par la verrière, s’écrasait sur le sol en grosses flaques. Les murs étaient nus. Pas de papier peint, mais un revêtement en chaux délavé. Derrière moi, la cuisine, avec un meuble rouge et jaune aux poignées de cuivre, surmonté par une hotte imposante et flanqué d’un gros poêle. Je voyais déjà mon coin bureau dans le jardin d’hiver, mon canapé trôner au milieu de la pièce et mes étagères pleines de livres habiller les murs.
Derrière moi, Smythe surveillait mes réactions. Il griffonnait avec une frénésie accrue. Mais je m’en fichais. J’avais juste envie de m’asseoir là et de me laisser imprégner par cet endroit.
Smythe me fit redescendre de mon petit nuage.
« Il reste la chambre à voir. »
Pourquoi avais-je l’impression que ça devait poser un problème ?
Je le rejoignis dans une pièce dont les murs s’ornaient de fresques représentant surtout les moments les plus angoissants de la Belle au Bois Dormant, de Blanche Neige ou de Cendrillon, mais l’artiste avait œuvré avec une telle maîtrise, une telle délicatesse qu’elles paraissaient plus enchanteresses que le conte lui-même. Un lit taillé dans un tronc d’arbre brut occupait le centre de la chambre. On aurait pu se croire au fond de la cachette du Petit Poucet.
« Vandrain… avait des habitudes singulières, commenta Smythe.
C’est le moins que l’on puisse dire, répondis-je, quelque peu déconcertée.
C’est pour ça qu’il est parti. Ça ne pouvait pas coller.
Avec qui ? » manquai-je de demander. Mais je me retins de justesse. Je préférais ne pas savoir. J’en apprenais déjà trop.
« Avancez sous la coupole », m’enjoignit Smythe. Je m’exécutai. Il m’observa du coin de l’œil, affectant de dépoussiérer une breloque avec un chiffon sorti de sa poche. Je levai les yeux et rencontrai mon regard surpris reflété par un immense miroir. Je n’aimais pas les miroirs, la plupart du temps, ils me renvoyaient une image que je jugeais peu flatteuse. Mais sous la coupole, je me découvris un visage et une allure surprenante. Afin de donner une bonne impression, je portais un tailleur gris perle dans lequel je ne me sentais pas très à l’aise et les chaussures que j’avais choisies dans la même optique me faisaient mal aux pieds à cause de leurs talons plus hauts qu’habituellement. Tout cela avait été remplacé par une tenue médiévale, digne d’un poème de Tennyson ou de la Mort d’Arthur. Quelle allure ! Mon expression elle-même avait changé pour laisser place à un air déterminé qui me troubla au plus haut point. Je clignai des yeux, déconcertée par cette vision qui s’effaça presque aussitôt. J’étais redevenue moi-même… à vrai dire quelconque.
Lorsque je baissai la tête, je vis Smythe qui écrivait encore. Cette fois-ci, je n’y tins plus.
« Je peux savoir ce que vous faites ?
Je prépare un rapport détaillé pour miss Carlotta, me répondit-il sans se donner la peine de me regarder.
D’habitude, quand je cherche un appartement, on me demande mon revenu, mes avis d’imposition. Le questionnaire que vous m’avez envoyé était vraiment… bizarre.
Ça n’a rien d’étonnant.
Ah oui ? »
Il me regarda enfin.
« Nous souhaitions vérifier vos références.
En me posant des questions sur des œuvres littéraires ?
On ne peut pas habiter cet endroit sans avoir un minimum de culture. Cela est plus important à nos yeux que les ressources financières. »
J’ouvris la bouche pour rétorquer quelque chose, mais il me devança.
« Si l’appartement vous plaît, je vous propose de revenir demain avec vos affaires et d’y passer vingt-quatre heures. Si vous en sortez avant ce délai, ça ne sera pas la peine de nous recontacter.
Qu… Quoi ?
Dans le cas contraire, nous signerons le bail. »
Il ponctua sa phrase en claquant sèchement son porte-documents contre sa cuisse. Un silence pesant s’instaura entre nous. Il me défiait, réalisai-je, stupéfaite. Je levai le menton, plongeant mon regard dans ses yeux bleus.
« Très bien, j’accepte. »
Il me tendit la main et serra la mienne vigoureusement, avant de m’accompagner jusqu’au trottoir, m’abandonnant sans que je puisse lui poser la moindre question sur mes futurs voisins, notamment. L’expression m’amusa : « futurs voisins » ? Je m’y voyais déjà, ma parole !



Le lendemain, je posais mes valises au milieu du salon. Smythe me tendit la clef et me lança un « À demain », narquois, que je me dépêchai d’oublier. Pirouettant sur moi-même, bras écartés, je respirai à pleins poumons l’atmosphère de cet appartement magique. Puis je m’emparai d’un mètre et commençai à mesurer les emplacements où j’envisageais d’installer mes meubles. Mes relevés terminés, je me dirigeai vers la chambre avec une valise dans laquelle j’avais mis des draps et un couvre-lit. J’avouais ne pas trop savoir si je devais garder le lit-tronc. Je m’assis sur le matelas taillé sur mesure et sautai dessus plusieurs fois pour m’assurer qu’il était néanmoins confortable. Mes mains caressèrent distraitement le bois brut et j’appréciai la douceur des veinures sous mes doigts. J’avais toujours aimé l’odeur du bois et curieusement, même si je pensais que l’arbre avait quitté depuis longtemps la forêt qui l’avait abrité, il s’en dégageait encore un parfum que je n’avais pas remarqué lors de ma première visite. Je décidai d’accorder sa chance à cette étrange literie, du moins pour cette nuit.
Une fois mon lit fait, je retournai dans le salon, pris une autre valise avant de me diriger vers la salle de bains. Nous avions à peine eu le temps d’y jeter un coup d’œil, la veille, mais je me souvenais qu’elle était immense. J’étais en dessous du compte : la baignoire au milieu de la pièce me parut bien accueillante et je fis couler un bain bien chaud dans lequel je me glissai avec délectation.
La vitesse à laquelle je m’adaptais à cet appartement me stupéfiait : c’était comme si j’y avais toujours vécu. Je trouvais sans difficulté les tiroirs où ranger mes affaires, j’avais déjà une idée précise de la façon dont j’allais décorer les différentes pièces, alors que d’ordinaire, je tergiversais pour accrocher un cadre.
Lorsque je gagnai le jardin d’hiver, une autre magie s’opéra : je voyais déjà quelles fleurs pousseraient contre le mur de brique, ce que je planterais au soleil, où mettre les bacs pour les plantes grasses ou le buis, comme si on me suggérait ces dispositions.
Je passai la soirée à bouquiner, confortablement installée au fond de mon lit, après avoir grignoté un rapide dîner. J’avais décidé de me plonger dans la correspondance de Cyrano. J’éprouvais une certaine affection pour ce truculent, que ce soit dans la pièce de Rostand ou pour le récit improbable qu’il avait écrit sur des voyages sur la Lune avant Jules Verne. Les individus hauts en couleur et se détachant de la norme m’attiraient invariablement. Cyrano appartenait au cercle restreint de mes loufoques préférés.

Je m’endormis comme une bienheureuse…
… pour être réveillée quelques heures plus tard par un bruit incongru : une porte venait de claquer à une dizaine de centimètres de la tête de lit. Or, j’étais certaine de ne pas avoir ouvert la fenêtre et la porte de ma chambre était au contraire béante. Encore à moitié endormie, je me redressai en tâtonnant pour allumer la lumière.
« Il y a quelqu’un ? »
Je détestais le tremblement dans ma voix. Mes yeux fouillèrent la pénombre. La pièce était vide, j’aurais pu en jurer. Pourtant, un parfum singulier flottait dans l’air, plutôt… forestier : un mélange de mousse et d’écorce si prégnant que je ne pouvais pas l’avoir imaginé. Je posai les pieds sur le sol et remarquai plusieurs feuilles de chêne que je ramassai. Cette fois-ci, c’était certain, je devenais folle : leur surface était encore humide et de la terre resta collée à mes doigts.
Les simagrées de Smythe cachaient-elles une terrible vérité ? L’appartement était-il hanté ? Un frisson d’inquiétude me parcourut. Si je bravais les araignées qui osaient quitter les dessous d’une armoire, je ne prolongeais guère l’affrontement. Alors un fantôme ! Cela valait-il le coup de rester dans cet appartement, aussi charmant fût-il ? Je comprenais mieux l’attitude de l’homme de loi, ses étranges questions. Je n’avais rien d’une héroïne et si j’aimais lire des romans, c’était précisément parce que je n’avais pas moi-même à vivre d’aventure pour pigmenter ainsi mon existence.
J’avais apporté une lampe torche et je passai l’heure suivante à arpenter l’appartement, à la recherche de la moindre présence, en vain. Une fois de retour dans mon lit, je mis un bon moment à retrouver le sommeil. Je dormis mal, car le moindre bruit me faisait sursauter, y compris les grincements anodins propres aux vieilles habitations.



À huit heures pétantes, Smythe frappait à ma porte. Une tartine à la main, je vins lui ouvrir. Il souleva un sourcil interloqué.
« Avez-vous passé une bonne nuit ? me demanda-t-il d'un ton courtois.
La meilleure qui soit », mentis-je, bien déterminée à laisser derrière moi mon étrange mésaventure. Cet appartement, je le voulais coûte que coûte. Et puis, de jour, ces angoisses nocturnes me paraissaient ridicules.
Smythe me tendit aussitôt une liasse de documents.
« Lisez-les, paraphez chaque page et signez à la dernière. »
Il me suivit lorsque j’allai m’installer sur la table et se tint devant moi, raide comme un piquet, tout le temps que je mis à parcourir les documents. Entre autres informations, il y avait le prix du loyer, sur lequel je m’arrêtais :
« Vous… vous êtes trompé, je crois. »
Il se pencha vers moi, lut le chiffre que j’indiquais et secoua la tête :
« Non, aucune erreur. »
Je m’empressai donc de signer, avant qu’il ne change d’avis et lui rendis la liasse. Il la glissa dans son inséparable porte-documents.
« Ah ! Une dernière chose, me lança-t-il avant de partir : si vous avez le moindre problème avec un de vos voisins, ne frappez pas chez lui. Adressez-vous directement à moi, je ferai le nécessaire. Ce sont des gens très occupés, il ne convient pas de les déranger. De toute façon, à cet étage, personne ne devrait vous poser de problème. »
Nouvelle poignée de main et voilà le bonhomme envolé. Je restai les bras ballants sur le pas de la porte, me demandant si je ne rêvais pas. J’avais enfin un « chez moi » digne de ce nom, un endroit où je pourrais travailler, où je serais heureuse de rentrer le soir, après une journée de travail.
II


Les déménageurs partis, je poussai un immense « ouf » de soulagement. Durant toute la journée, je m’étais attendue à ce que Smythe débarque pour m’annoncer que, finalement, Carlotta Lindenberg avait changé d’avis et que mon contrat de location était refusé. Désormais, je la voyais difficilement me mettre dehors avec tous mes meubles arrivés à bon port.
Pas de nouvel incident depuis la signature du bail. J’avais dû me faire des idées, ça ne serait pas la première fois.

Je travaillais avec des enfants, arrivés depuis peu dans mon pays. En plus de les aider à s’intégrer et d’accompagner leurs parents dans les démarches administratives, j’enseignais aux plus jeunes les rudiments de notre langue . Ce métier me passionnait, car j’y voyais un moyen de tisser des liens entre les différentes cultures de la planète, même s’il n’était pas toujours facile de gérer la barrière des mots. Les années m’avaient toutefois permis de développer plusieurs techniques afin de me faciliter les choses et ce jour-là, je quittai le centre où je travaillais avec satisfaction : trois de mes élèves avaient réussi les tests qui leur permettraient ensuite d’accéder à une formation professionnelle.
La soirée se passa tranquillement en compagnie de monsieur Cyrano et je m’endormis même sur mon livre.
Plus tard, une sensation étrange me tira du sommeil. Lorsque j’ouvris les yeux, je vis une silhouette qui se tenait au pied de mon lit. Mon cœur s’affola. Un cri m’échappa.
« Qui êtes-vous ? »
Je bondis sur mes pieds, armée de mon livre que je balançai à la figure de l’inconnu, faute de mieux. Celui-ci recula avec précipitation et poussa un juron en se cognant contre le mur. Cette diversion m’offrit une ouverture pour me précipiter vers la porte que j’ouvris à toute volée. Attrapant au passage mon portable resté sur la table du salon, j’allai trouver refuge dans la salle de bains. Derrière la porte, je calai le bac à linge sale, espérant que cela suffirait à retarder l’intrus s’il s’avisait de vouloir entrer dans la pièce. Je composai le numéro de la police, balbutiai des explications. On me promit qu’une patrouille allait arriver.
« Mademoiselle ? Mademoiselle ? »
J’avais dû m’endormir et redressai avec une grimace ma tête qui reposait sur le rebord de la baignoire.
« Qui… qui est là ?
C’est la police. Ouvrez-nous. »
Je m’exécutai après avoir vérifié par le trou de la serrure qu’il s’agissait bien de représentants de l’ordre. Deux agents, pour le moins perplexes, me jurèrent qu’il n’y avait personne dans l’appartement.
« Comment êtes-vous entrés ? » rétorquai-je.
Le concierge nous a ouvert. Il était inquiet quand il nous a vus arriver. »
Je notai alors la présence d’un homme à l’air débonnaire qui se tenait sur le pas de la porte et m’adressa un geste rassurant. Première fois de ma vie que je le voyais et pourtant, je lui trouvais un air familier.
« On a fouillé partout. Il n’y a aucune trace d’un intrus. Et la porte était bien verrouillée.
Pardon ? Mais je suis certaine qu’il y avait quelqu’un ! protestai-je.
Aucune trace, en tous cas. Il a dû avoir peur et s’est enfui.
Mais comment ? Nous sommes au troisième étage.
Écoutez, nous devons y aller », s’impatienta le policier qui semblait croire que je le prenais pour un imbécile.
Une fois tout le monde reparti, je me retrouvai seule, confuse, paniquée à l’idée de rester dans ce logement qui me paraissait tout à coup hostile.
« Je n’ai pas rêvé, marmonnai-je. Il y avait bien quelqu’un.
La prochaine fois, évitez d’appeler la police », me fit bondir une voix chaude et vibrante. J’avais déjà bondi vers le tiroir de la cuisine pour m’armer d’un couteau, avant que mon voleur n’avance dans la pièce.
« Ne craignez rien, s’il vous plaît. Je ne vous veux aucun mal.
Que faites-vous chez moi ? Montrez-vous. Avancez dans la lumière. »
Ma voix chevrotait de plus en plus, mais le contact du couteau dans ma main me donnait un minimum de courage. L’inconnu m’obéit. Je découvris ainsi un homme assez grand, vêtu d’un pourpoint en cuir par-dessus une chemise lacée. Le pantalon et les bottes avaient le même aspect… médiéval. Robin des Bois avait-il donc décidé de me détrousser ?
« D’où sortez-vous accoutré ainsi ? C’est une blague ? Vous êtes un de mes voisins ? C’est comme ça que vous accueillez les nouveaux venus ? Comment avez-vous fait pour entrer et passer inaperçu ? Les policiers ont dit qu’ils avaient regardé partout.
Du calme, du calme », tenta de m’apaiser cet étrange visiteur, mais je tremblais de partout et je dus m’appuyer contre le comptoir de la cuisine pour ne pas m’écrouler.
« Je suis chez moi », arguai-je encore faiblement, tandis qu’il avançait encore pour tirer une chaise et m’inviter à m’asseoir. Je secouai la tête. Pourquoi un voleur se montrerait-il aussi prévenant ?
« Je suis un magicien. Un enchanteur. Non en fait, je suis l’Enchanteur, commença-t-il ses explications.
Pardon ? réagis-je, abasourdie.
Laissez-moi vous montrer quelque chose », reprit l’étranger. Il agita les mains et plusieurs objets sur la table s’élevèrent dans les airs. Je manquai tomber à la renverse, mais la chaise aussi se mit à flotter.
« Arrêtez ça ! » couinai-je.
Il obéit aussitôt. L’atterrissage fut un peu rude et bruyant.
« C’est une plaisanterie ! »
Il secoua la tête. Je me pinçai vigoureusement et laissai échapper un piaillement. Le couteau m’échappa. L’énergumène se pencha pour le ramasser et… me le tendit. Je le pris avec circonspection. Il tenait autre chose à la main : mon exemplaire des correspondances de Cyrano qu’il posa sur la table avec une grimace.
« Ne me dites pas que vous appréciez ce beau parleur.
Si vous êtes l’Enchanteur, objectai-je, vous ne pouvez pas connaître…
Hercule Savinien de Cyrano de Bergerac, compléta-t-il. Vous seriez surprise.
Que voulez-vous ? » demandai-je entre mes dents serrées pour les empêcher de s’entrechoquer. Il s’assit à l’autre bout de la table et je pris quelques secondes pour le détailler : un visage aux traits agréables, quoiqu’aux pommettes un peu hautes, des cheveux noirs, grisonnants aux tempes, et un regard gris rieur devant ma stupéfaction. Il dégageait une force qui invitait autant à la crainte, pour qui aurait envisagé de s’en faire un ennemi, que la confiance pour qui, plus raisonnable, aurait préféré l’avoir comme allié. Est-ce qu’un psychopathe pouvait avoir l’air aussi séduisant ? Possible. Après tout, Jack l’Éventreur devait bien avoir du charme pour attirer ses victimes, non ? Combien de filles se laissaient aussi embarquer par un type qu’elles pensaient trop beau pour être dangereux ? Comme si la beauté était un critère de gentillesse.
« Où est le chapeau pointu ? osai-je encore demander
Je suppose que vous vous croyez originale ? » se vexa-t-il. Sa réaction m’amusa presque.
« Pour répondre à votre question, je pensais l’endroit encore désert, la première fois.
La première fois ? C’était vous, les feuilles dans ma chambre ? »
Il opina.
« Personne ne m’a prévenu qu’on avait trouvé une nouvelle locataire. J’en toucherai deux mots à Smythe.
Il était au courant ! triomphai-je. Je m’en doutais. Alors quoi ? Vous venez d’un autre monde ? Vous ensorcelez les pauvres filles qui logent ici et vous les emportez avec vous dans votre antre ?
Vous avez beaucoup d’imagination, nota l’enchanteur en soulevant un sourcil perplexe.
À qui le dites-vous ! Je parle au beau milieu de la nuit avec Merlin himself . Je suis bonne pour l’asile. »
J’eus un geste qui me surprit moi-même en essayant de le toucher. Ma main se posa sur son avant-bras sans passer au travers. J’en fus presque déçue.
« Vous n’êtes pas un fantôme. Je dois faire comment pour sortir de ce rêve ? Me jeter par la fenêtre ?
Je vous le déconseille fortement ! »
Un rire nerveux m’échappa.
« Connaissez-vous l’histoire des chevaliers de la Table ronde ? » me demanda-t-il. Je laissais échapper un reniflement fort peu élégant. Dans un premier temps, sa question, qui sautait du coq à l’âne, me déstabilisa. Puis je rétorquai :
« Je vous en prie. Je suis prof. C’est une des histoires que je raconte à mes élèves. »
Mon interruption ne perturba pas mon étrange visiteur qui reprit :
« Dans votre univers, Lancelot est revenu du Val sans retour. »
Il parut attendre que je confirme ses dires. Lorsque je hochai la tête, il ajouta :
« Pas dans le mien . Cette divergence a écarté les chemins de nos deux réalités. Guenièvre n’a jamais été accusée d’adultère et le royaume de Camelot a prospéré sous ma protection. »
Il avait l’air de croire au conte qu’il me débitait.
« Arthur a suivi mes conseils, favorisant l’avènement d’une nouvelle Rome en Angleterre. Il a adopté Galaad, le fils de Lancelot, qui, en rapportant le Graal à la Cour, a permis à l’ancienne et à la nouvelle religion de cohabiter. »
Une pluie de lumière tomba doucement dans la cuisine et caressa mon visage lorsque je levai les yeux pour déterminer d’où elle provenait. Du néant, d’après ce que je constatai. Elle cessa tout aussi brusquement qu’elle avait commencé. Cette démonstration me plongea dans une stupeur encore plus grande.
« Autrement dit, la magie a perduré. En rassemblant les objets merveilleux rapportés de mes pérégrinations, j’ai pu aussi contribuer, à ma manière, à la pérennité du nouvel empire. Et lorsqu’Arthur II, le fils de Galaad, est monté sur le trône, le Pape a dû se plier à son autorité. Les gens de mon espèce vivent donc en paix avec les vôtres. »
Je réalisai que j’avais la bouche béante. Je la refermai aussitôt. Le magicien me racontait tout ça comme si j’allais l’accepter sans me poser de questions. Il était vraiment cinglé, quel qu’il puisse être.
« Charmante histoire, marmonnai-je. Mais si votre monde est aussi idéal, pourquoi venir dans le mien ? »
Qu’il se mette à faire de grands gestes comme Mickey dans Fantasia et ce serait le couronnement de cette histoire de fous. Tout au contraire, « Merlin » poursuivit son récit avec le même sérieux, très désireux de me convaincre :
« C’est en voulant me retirer de la vie publique et en cherchant à savoir ce que Lancelot était finalement devenu que j’ai découvert ce passage vers votre univers. Il me… fascine et je ne suis pas le seul. D’autres, comme moi, viennent aussi vous observer… ou se rendent ici pour ourdir, à l’abri des regards vigilants des myrddinarites, quelques complots contre la couronne.
Les myrddinarites ? répétai-je, intriguée malgré moi.
Mes disciples, expliqua mon visiteur avec une grimace. Une longue histoire, éluda-t-il avec un nouveau geste de la main. Quoi qu’il en soit, le passage que j’utilise me conduit invariablement ici. Je ne me l’explique pas. Mais j’ai conclu un accord avec les propriétaires. Jusqu’à maintenant, les locataires se sont aussi accommodés de ma présence.
Accommodés ? Attendez une minute… »
C’était pour ça, le loyer ridiculement bas. Il fallait accepter de cohabiter avec un barjot qu’on ne mentionnait pas dans le bail… pour une raison évidente. Je plissai les yeux.
« Vandrain ? Vous lui rendiez visite aussi, c’est ça ? Si vous venez du monde des fées, ses tableaux… C’est vous qui lui avez inspiré ses tableaux ? »
Cette explication paraissait beaucoup plus logique. Ce type se prenait pour Merlin, Vandrain, qui appréciait ses délires, l’avait hébergé, avait tiré matière de ses élucubrations pour créer ses tableaux, lui avait ouvert son appartement et, une fois le succès obtenu, avait oublié de le prévenir qu’il avait plié bagage.
« Rendez-moi les clefs.
Quoi ? s’étonna Merlin en considérant d’un air stupéfait ma main tendue vers lui.
Je ne dirai rien à la police si vous me rendez les clefs en me promettant de ne plus jamais remettre les pieds ici.
Je vois. »
Il se leva avec raideur et se dirigea vers ma chambre.
« Eh ! » l’interpellai-je. Mais il m’ignora. Je m’emparai du couteau et me lançai à sa suite.
En poussant la porte, je découvris la chambre totalement vide. L’Enchanteur avait disparu.
III


Toute la journée, au travail, j’avais pesé le pour et le contre : déménager semblait la solution la plus raisonnable. Pourtant, je n’arrivais pas à m’y résoudre. Il me faudrait du temps pour trouver un nouveau logement, à moins de loger à l’hôtel et de louer un box pour mes meubles. Mais comment habiter un appartement où un dingue pouvait surgir d’un moment à l’autre pour me débiter des élucubrations ? Je tâchai de joindre Smythe, sans succès : je tombai systématiquement sur sa messagerie.
« Il y a un malade mental chez moi. Il dit s’appeler Merlin. Vandrain le connaissait, apparemment, je pense qu’il lui sous-louait l’appartement. Je n’arrive pas à m’en débarrasser. Vous devez faire quelque chose ou je dénoncerai le bail ! »
Aucune réponse à la fin de la journée, je n’en menais pas large au moment de rentrer chez moi.
En poussant la porte de l’appartement, armée d’une bombe à poivre, je découvris l’Enchanteur assis sur mon canapé, en train de lire une des revues littéraires auxquelles j’étais abonnée. Et il avait préparé du thé !
Il m’en proposa avec amabilité. Je m’assis face à lui, la bombe bien en évidence.
« Vous avez passé une bonne journée ? » s’enquit-il, affable.
J’aurais dû appeler la police, mais quelque chose m’en empêchait.
« Où en étions-nous, déjà ?
Les myrddinarites. Vandrain », m’entendis-je lui répondre. Tu es folle ! Chasse-le ! Utilise ta bombe !
Je triturai mon arme défensive, incertaine. L’olibrius ne sembla pas s’en formaliser et reprit son incroyable conte.
En l’écoutant parler, je réalisai que j’avais envie de le croire. Ce qu’il me décrivait était mieux que dans les livres. Quand il parlait, j’avais presque l’impression d’être emportée jusqu’à Avalon et de chevaucher en compagnie de sire Gauvain et des autres chevaliers.
Il me raconta ainsi que, dans son monde, les Saxons s’étaient soumis à Arthur II et que leurs aptitudes pour la navigation avaient même permis aux Européens d’aborder les rivages du Nouveau Monde bien avant 1492.
Une princesse algonquine, cousine peut-être de notre Pocahontas, accepta de se marier avec l’héritier du trône impérial, assurant des relations privilégiées entre l’Ancien et le Nouveau Monde. Cela ne se fit pas sans accrocs, cependant : les Manitous des Terres d’Ouest ne virent pas d’un très bon œil l’arrivée des magiciens européens. Ils entraînèrent dans leur révolte les shamanes des tribus opposées aux Algonquins et à cause de l’alliance, Camelot dut intervenir. De cela, Merlin ne semblait pas très fier, d’ailleurs, il passait rapidement sur le sujet et éludait mes questions avec brio.
Je pointais là une nouvelle incohérence dans son histoire.
Comment imaginer que le même homme ait vécu toutes ces choses ? Certes, dans mon monde, on attribuait à Merlin des pouvoirs extraordinaires, on le disait fils d’un démon et quand il avait rejoint la cour du roi légendaire, on estimait déjà son âge à huit ou neuf cents ans, selon certaines versions que j’avais pu lire. Mais si je calculais bien, cela lui faisait donc à présent plus de deux mille ans !
Pourtant, je continuais de l’écouter, j’avais même cessé de triturer mon sac à main. La bombe reposait dans le creux entre le coussin et l’accoudoir de mon fauteuil. Sa conviction, les détails qu’il fournissait… ça paraissait tellement énorme.
Il m’expliqua encore, jusque tard dans la nuit, comment, à la fin de la guerre des Manitous, une nouvelle et prodigieuse capitale fut fondée (à l’emplacement de notre Manhattan), qui devint New Camelot.
« Vous devriez écrire des romans, finis-je par lui suggérer.
Vous ne me croyez toujours pas », déplora-t-il, en versant un peu de lait dans sa tasse. Il avait même préparé à dîner et s’était révélé un remarquable cuisinier.
« Avez-vous déjà croisé vos voisins ?
Pardon ? Non, admis-je avec une moue. J’en viens même à me demander si je ne suis pas la seule occupante de cette immense résidence.
Loin de là. En fait, vous côtoyez même du beau monde. Mais ils restent discrets, pour éviter d’attirer des ennuis à leurs familiers.
Familiers ?
C’est ainsi que… euh… les gens comme moi appellent les locataires. En règle générale, les créatures magiques ne peuvent pas se déplacer seules dans votre monde. Aussi faisons-nous appel à des natifs de cet endroit afin de faciliter notre intégration. »
De mieux en mieux.
« C’est le rôle que vous comptez me faire jouer ? C’était le genre de marché que vous aviez conclu avec Vandrain ?
Nous n’avions pas ce genre de partenariat lui et moi. Je me servais de son appartement pour… y stocker certains objets, il effectuait quelques courses pour moi, ce qui m’évitait d’attirer l’attention sur mes activités. Il nous arrivait de discuter, je le conseillais sur ses peintures. Je sais me débrouiller dans votre monde sans avoir besoin de qui que ce soit. Comme vous l’avez sans doute calculé, voilà un moment que je traîne ma carcasse sur les chemins de l’existence. Un cadeau ou une malédiction, à vous de choisir, qui m’a fait décider de ne plus m’attacher à un familier. »
Sa voix se fêla en prononçant le mot « attacher. » Sa voix tremblait lorsqu’il reprit :
« J’ai laissé derrière moi trop d’êtres chers que je ne pourrai jamais rejoindre.
Rien ne peut… vous tuer ? »
Son délire était vraiment très sophistiqué. J’aurais été psy, j’aurais pu écrire une thèse sur ce type.
« Tout autant que nous sommes, créatures de légende, nous vivons tant que vous, simples mortels, croyez en nous. Malheureusement pour moi, j’allie à cette particularité ma nature singulière.
En ce cas… »
Je réfléchis à toute vitesse, afin de tenter de démonter son raisonnement, pour le confronter à l’absurdité de ses propos.
« Arthur, Perceval et tous les autres sont toujours en vie, dans votre réalité ? »
Une immense tristesse déforma les traits du magicien, au point que je crus voir une larme couler sur sa joue.
« Ils ont choisi… de s’en aller. »
Sa disparition me désarçonna. La seconde d’avant, il me parlait et juste après – « pouf ! » – il s’était volatilisé. Je cherchai derrière le fauteuil une trappe, un mécanisme, une preuve quelconque qu’il avait joué un tour de magicien, mais peine perdue.
Après avoir vérifié qu’il n’était dans aucune autre pièce de l’appartement, je me lançai dans l’exploration de la Résidence, errant pendant des heures dans les couloirs , les étages et même les communs. Personne. Même pas le concierge qui avait accueilli les policiers, la dernière fois. Je percevais bien une présence, mais dès que je me retournais, pensant trouver quelqu’un derrière moi, je ne rencontrais que l’absence.



Des jours s’écoulèrent. Merlin ne revenait pas. Je ne pouvais pas m’empêcher de me sentir déçue. C’était à ne rien y comprendre.
Je choisis de ne pas aller consulter, de replonger dans la routine qui saurait bien recoudre les pans décousus de ma raison défaillante.
L’Enchanteur choisit le moment où je commençais enfin à me dire que toute cette histoire n’avait été qu’un rêve pour réapparaître…
Je préparais mon repas quand je sentis une présence dans mon dos. Comme ce n’était pas la première fois, je n’y prêtai d’abord aucune attention, mais un raclement de gorge autoritaire me propulsa presque au plafond.
« Il vous reste quelques jours de vacances ? »
Il se fichait de moi ! Armée de mon économe, je faillis lui sauter à la gorge, d’autant que sa seule explication fut :
« J’ai un gros problème.
Je ne suis pas un caniche qu’on rappelle d’un coup de sifflet. »
Ses mâchoires se crispèrent, mais il ne pipa mot.
« Vous allez inventer quoi, cette fois-ci : le Graal a disparu ?
Ça arrangerait bien mes affaires, me déstabilisa-t-il. Cette saleté me pourrit la vie depuis trop longtemps. Non, c’est mon dernier apprenti qui n’a rien trouvé de plus intéressant que de se perdre dans le Val sans retour.
C’est une blague ?
Ah ! Ne soyez pas si hautaine. Le Val sans retour compte parmi les bizarreries entre nos mondes, il s’agit d’un portail dimensionnel qui vous fait atterrir n’importe où. »
Je secouai la tête, sans pouvoir m’empêcher pour autant de sourire intérieurement. Mince ! Je devais admettre que ses délires m’avaient manqué.
« J’en ai parlé à cet imbécile heureux qui me sert d’élève et il a profité de mon absence pour se lancer à l’aventure. J’aurais dû m’y attendre : il ne parlait que de quête depuis des mois.
Plutôt curieux pour un apprenti magicien, entrai-je dans son jeu.
Breven est aussi l’héritier du trône le plus têtu que j’ai connu.
Carrément ! m’exclamai-je d’un ton narquois.
Vous allez m’aider ou je dois demander au Cavalier sans tête ? »
Je faillis m’étrangler.
« Il existe ?
C’est votre voisin de palier. Il pourrait m’accompagner, après tout, mais il manque pour le moins de discrétion, grommela-t-il.
J’imagine, oui. Vous me traitez comme un familier, en somme.
Je proposais ça… je voulais juste me montrer gentil », rouspéta Merlin. Je le jaugeai un moment.
« Non, pour une raison que je ne m’explique pas, vous avez besoin de moi. »
Sa candeur finissait par saper mes réticences. Je frémis à la perspective de sortir dans la rue en compagnie de cet homme. On allait peut-être me retrouver dans une poubelle le lendemain matin, victime de mon imprudence. Pourtant, je m’entendis lui demander :
« Très bien. Je peux au moins dîner ? J’ai une faim de loup. »
L’Enchanteur me laissa à peine terminer mon assiette que j’abandonnai dans l’évier. Au même moment d’enfiler ma veste, j’entendis des bruits résonner dans le couloir de la Résidence. Je me figeai, interdite.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Merlin, qui feuilletait un magazine, confortablement installé dans mon fauteuil préféré, releva la tête.
« Quoi donc ? demanda-t-il en se levant.
Il y a des gens dehors ! » m’écriai-je en me précipitant vers la porte avant de l’ouvrir. Je faillis heurter un jeune homme tiré à quatre épingles. Il souleva son chapeau haut de forme pour me saluer, puis s’éloigna. Une autre porte s’ouvrit, laissant sortir une jeune femme élégante, au bras d’un individu au regard inquiétant, à qui elle souriait néanmoins. Dans mon dos, le magicien commenta :
« Ils ont décidé de vous faire confiance, sans doute parce que vous acceptez de m’aider. »
Les bras m’en tombèrent.
« Vous avez l’air idiot », me fit remarquer Merlin, très content de lui-même. Il s’arrêta à ma hauteur.
« Vous commencez enfin à me croire. »
Dans le hall, d’autres personnages nous attendaient : l’Enchanteur m’indiqua que l’élégante n’était autre que Mme Butterfly et à son sinistre compagnon – son familier –, un contrôleur des impôts. Le jeune homme avenant s’appelait Dorian Gray. Il nous laissa après les présentations, pour rejoindre le Petit Chaperon Rouge qui me rendit mon regard lorsque je la dévisageai.
D’autres encore – personnages plus ou moins connus de folklores variés – nous saluèrent avec courtoisie. J’en avais le tournis. Ma tête était sur le point d’exploser.
Merlin finit par m’entraîner vers la sortie. Dehors, l’air frais de la nuit me ramena mes esprits. Je regardai l’intérieur de la Résidence, puis dehors. Une seule porte suffisait à séparer deux mondes totalement opposés.
« Ça va aller ? s’enquit le magicien.
Où est l’ambulance pour m’emmener à l’asile ? »
Cette plaisanterie ne suffit pas à le faire sourire. Il semblait tendu, tout à coup.
« Alors, par où commençons-nous ? demandai-je.
Par aller voir un quelqu’un qui saura m’aider à localiser l’ouverture du Val sans retour sur votre monde. Avec un peu de chance, et grâce à votre charme, il se montrera peut-être raisonnable, cette fois- ci. »
Il héla un taxi. Ma déception ne lui échappa pas.
« C’est plus discret que de voler sur un tapis volant, vous ne croyez pas ? » argua-t-il avant de m’aider courtoisement à monter dans le véhicule. Il s’installa à côté de moi et fournit une adresse au conducteur.
Nous roulâmes jusqu’à un quartier de la ville que je connaissais très peu, nous arrêtant devant une petite boutique éclairée par un lampadaire unique. La façade délabrée n’inspirait pas confiance. Un bric-à-brac incroyable encombrait la vitrine. Impossible de déterminer ce qu’on vendait ici. Merlin paya le chauffeur et entra le premier. Il en profita, tandis qu’il retenait la porte, afin de me laisser le passage, pour scruter l’intérieur du magasin. Pas un chat. Pire : une violente envie d’éternuer me vint, que je ne pus réprimer. Cela fit un bruit infernal. Mon compagnon me fusilla du regard. Un petit homme au crâne chauve se présenta aussitôt. Dès qu’il reconnut l’Enchanteur, ses traits se crispèrent en un rictus de colère.
« Que fais-tu ici ? Tu m’avais promis de ne jamais revenir », cracha- t-il entre ses dents trop écartées. Comme pour s’excuser, le magicien ouvrit les bras et engouffra le drôle de personnage dans une étreinte d’ours. L’autre grogna qu’il étouffait et Merlin finit par le libérer.
« Content de te revoir, Gepetto. »
Je grimaçai : cette fois-ci, ça allait trop loin. Mais je me figeai en découvrant un autre personnage qui me fixait depuis l’entrée de l’arrière-boutique. La haine qui dégoulinait de son regard me donna froid dans le dos. Parce qu’il se tenait en contre-jour, j’eus du mal à distinguer ses traits. Mais quand il s’avança, sa démarche mécanique balaya mes doutes. Il me dévisagea un long moment, sa face imberbe et sans âge ne laissant rien paraître. Tout venait des yeux, noirs et luisants, deux fentes de ténèbres entre les paupières plissées.
« C’est ta nouvelle greluche ? crissa sa voix geignarde comme une craie sur un tableau. Gepetto étouffa un cri consterné.
Je m’appelle Iris », me présentai-je, espérant l’amadouer quelque peu. Et puis, je n’avais pas non plus eu l’occasion de le préciser à l’Enchanteur. Ce dernier semblait sur le point de frapper le nabot.
« Pitié, tous les deux, ne recommencez pas, intervint le vieil homme.
Elle n’a pas la classe de Morgane. Je présume que c’est exprès, reprit le gnome. Avec un peu de chance, elle provoquera moins de dégâts. Qui pourrait croire qu’on puisse être aussi beau qu’intelligent, ricana l’abject personnage.
Épargne-moi tes commentaires, bille de bois.
Que nous veux-tu encore, au vieux et à moi ?
Je dois localiser mon apprenti. »
L’Enchanteur lui tendit un petit paquet soigneusement emballé. Des serres se refermèrent sur la paume du magicien. Après avoir considéré le contenu, le nabot demanda :
« Pourquoi je te ferais ce plaisir ?
Je pense pouvoir te payer royalement, répondit Merlin qui plongea sa main dans son manteau pour en sortir une bourse bedonnante. Un tintement se fit entendre, lorsqu’il la laissa tomber sur le sol. Son interlocuteur y jeta à peine un regard.
Tu sais très bien ce que je veux.
Je t’ai déjà donné ma réponse. »
Gepetto recommença à gémir :
« La dernière fois, j’ai mis deux semaines à tout remettre en ordre. Et on a vraiment besoin de cet argent, ajouta-t-il en s’emparant de la rétribution qu’il se dépêcha d’emporter dans l’arrière-boutique.
Vous deux, attendez-moi là, ordonna le nain. Une fois qu’il fut parti, j’osai demander :
C’est vraiment lui ?
Vous voulez dire, Pinocchio ? Oui.
Quel horrible petit bonhomme !
Ne le jugez pas trop sévèrement. Il a des raisons d’en vouloir à la Terre entière. La Fée Bleue lui a joué un sacré tour de cochon.
C’est-à-dire ?
À la fin du conte, on apprend tous qu’elle réalise son vœu et le transforme en vrai petit garçon. Le problème, c’est qu’il restera toujours comme ça, coincé dans un corps de gamin.
OK, je peux imaginer maintenant pourquoi il déteste les femmes… mais il ne semble pas beaucoup vous porter dans son cœur.
C’est parce que j’ai refusé de réaliser un autre de ses souhaits.
Lequel ?
Le laisser boire dans le Graal.
Boire dans le Graal ? » répétai-je sans comprendre.
Pour la première fois depuis le début de cette conversation, Merlin me regarda.
« Une créature magique ne peut pas mourir en se jetant sous un train ou en mangeant trop de cheeseburgers. Le seul moyen pour elle de disparaître est d’entrer en contact avec un Artefact. Et ça ne marche pas avec tous : plus la créature magique est ancrée dans l’imaginaire des mortels, plus l’Artefact auquel il doit faire appel pour… cesser d’exister doit être puissant. Pinocchio a dû les essayer tous. Ne lui reste que le Graal.
Et vous lui avez refusé cette porte de sortie.
À chaque fois que cette saleté s’empare de l’aura d’une créature magique, je le sens en moi. Et elle m’a déjà pris trop d’amis. »
J’eus un geste vers l’arrière-boutique.
« Vous avez l’air de le détester, pourtant.
Je ne le déteste pas lui, mais sa requête. Je la vois dans ses yeux, chaque fois qu’il les pose sur moi. Et surtout, je déteste le fait qu’un jour, il parviendra à ses fins. En ce qui me concerne, cette issue est condamnée.
Le Graal ne peut pas vous tuer ?
Il le pourrait, mais quelqu’un s’est arrangé afin que cela n’arrive jamais.
Je vous plains. »
Merlin sursauta et me fixa d’un air stupéfait. J’ignorai sa réaction.
« Par contre, il faudra m’expliquer un jour l’allusion qu’il a faite à Morgane. J’imagine qu’elle n’était pas à mon avantage.
Ne doutez jamais, objecta Merlin en me prenant la main, des qualités que vous possédez en très grand nombre. »
Je me dégageai. J’avais toujours éprouvé un certain malaise face aux compliments. Je me méfiais de mon amour propre et de sa propension à se transformer en orgueil.
Pinocchio nous observait, appuyé contre le chambranle, ses yeux étrécis en deux fentes venimeuses. Il tendit un bout de papier froissé au magicien.
« Tu devrais trouver ce qui t’intéresse à cet endroit. Maintenant, va-t’en, avant que je ne te fasse bouffer tes pièces d’or une par une. » Puis il ajouta à mon intention : « Méfiez-vous. Il vous trahira. »
Merlin m’entraînait déjà dehors. Il déchiffra les quelques mots griffonnés à la hâte et rouspéta :
« C’est à l’autre bout de la baie, évidemment.
J’ai faim.
Vous ne venez pas de dîner ? »
Je haussai les épaules. Je le trouvais tout à coup très désagréable. Il claqua des doigts et un taxi apparut comme par magie au coin de la rue. Le même chauffeur ? Ça ne pouvait pas être une coïncidence. Alors que je marquais une hésitation avant de monter, l’Enchanteur demanda :
« Quoi ?
C’est un de vos… amis ?
Manière délicate, je présume, de dire que c’est ENCORE une créature magique. On les appelle les charons, des esprits primaires qui ont quelques services à rendre à des créatures magiques de niveau supérieur, avant d’espérer à leur tour monter en grade », m’expliqua-t-il, après avoir indiqué une nouvelle destination au conducteur. Celui-ci ne parut pas se formaliser qu’on parle de lui comme s’il n’était pas là.
Je changeai de sujet :
« Comment… ? »
J’hésitai, jetant un regard au chauffeur indifférent.
« Comment Pinocchio a-t-il fait pour trouver le Val sans retour aussi vite ?
Devinez d’où vient le bois dans lequel Gepetto l’a taillé, à l’origine. »
IV


Pour calmer ma fringale, Merlin acheta des beignets à un vendeur ambulant que la magie – ou le hasard – mit sur notre route. Rassasiée, je finis par m’endormir, malgré l’étrange situation où je me trouvais.
Un claquement de portière me réveilla brutalement. Le taxi s’était arrêté devant une station-service à l’abandon. Je grimaçai en m’extirpant du véhicule et massai mes lombaires douloureuses. Dans un crissement de pneus qui me fit sursauter, le taxi repartait après que Merlin eut payé la course.
« Et maintenant ? demandai-je, un peu éberluée. Le magicien relut l’adresse donnée par Pinocchio.
C’est bien ici, confirma-t-il. Restez derrière moi. »
Il prononça quelques mots dans une langue étrange et un bâton se matérialisa entre ses mains, au bout duquel brilla presque aussitôt une sphère illuminant le bâtiment délabré.
Les portes à battants s’ouvrirent toutes seules, en poussant un soupir déprimant. Pour la première fois depuis le début de notre excursion, je ressentis une peur qui coula dans mon dos en sueurs glacées. J’étais dans un des coins les plus sordides de la ville, avec un type qui se prenait pour Merlin l’enchanteur, à la recherche du Val sans retour. Tout allait bien… Tout allait bien…
Je m’agrippai au manteau de Merlin qui eut le bon goût de ne prononcer aucun commentaire. Des squatteurs avaient occupé les lieux un certain temps, ne laissant derrière eux que des tags orduriers sur les murs, des détritus et plusieurs matelas crevés. Ils avaient aussi fait du feu dans un baril piqué de rouille.
« Attendez-moi là », souffla l’Enchanteur. Je n’eus pas le temps de protester qu’il avait déjà disparu dans une autre partie de la station. Je croisai mes bras sur ma poitrine, pour essayer de me réchauffer un peu. Mes pas crissèrent sur le béton mordu par le temps, tandis que je m’avançais vers le baril rempli de cendres et de morceaux de vieux journaux qui n’avaient pas brûlé. Merlin m’avait laissé la lumière magique, mais elle éclairait à peine cet endroit lugubre. Je m’appuyai contre le mur, puis scrutai les ténèbres qui m’entouraient. Au bout d’un moment, je crus voir bouger une forme. Je me frottai les yeux, pensant avoir la berlue, mais le phénomène se reproduisit. Quelque chose racla le sol et une bouffée de peur m’envahit. Une quelconque lueur alluma un reflet à quelques mètres. Ce n’était pas très grand et ça se tenait à une dizaine de pas de moi, accroupi, sans doute prêt à bondir. Au moindre geste, ça me sauterait dessus.
Je luttai contre cet effroi irrationnel, me persuadant que j’étais en train de rêver, que je dormais même tranquillement au fond de mon lit. Mais un grondement monta d’une gorge étrange.
Mon cri paniqué explosa dans le silence au moment où je me faisais bousculer. Je heurtai le sol en me cognant le menton. Un voile s’abattit quelques secondes sur ma conscience et quand je revins à moi, ce fut pour éviter de justesse des pattes griffues qui crissèrent tout près de mon visage. Le sifflement d’une lame lui répondit. Un liquide noir et visqueux gicla sur mes vêtements et mon visage. Puis la bête s’écroula près de moi, sa face simiesque tournée dans ma direction. Je hoquetai de stupeur en me redressant pour m’éloigner le plus possible. On m’agrippa par le coude en me forçant à me relever.
Mes yeux croisèrent ceux d’un inconnu. Des iris gris comme l’acier, des pupilles dilatées me considérèrent un moment. Ils appartenaient à un homme au visage émacié, au nez aquilin, aux cheveux mi-longs couleur de soleil. Il portait une veste en cuir noir à laquelle je me cramponnais pour ne pas perdre l’équilibre. Je notai alors l’épée qu’il tenait aussi à la main droite.
« Qui êtes-vous ? laissai-je échapper.
Lâchez-la ! » répondit en écho la voix cinglante de Merlin. L’homme pivota sur lui-même, prêt à attaquer. Sa posture se détendit légèrement quand il murmura :
« L’Enchanteur. Je n’ai pas très envie de dire content de te revoir. »
Le magicien plissa les yeux et détailla l’inconnu un moment. Puis son regard se posa sur l’épée et il pâlit.
« Ce n’est pas possible. »
Il fit mine d’avancer, mais l’autre leva la lame et la pointa sur sa gorge.
« Reste où tu es et explique-moi un peu ce que tu fabriques ici… et par "ici", j’entends ce monde de dingues.
Je cherche quelqu’un, répondit le magicien avec une mauvaise volonté manifeste.
Pas moi, je présume.
Pas exactement, en effet.
Et elle ?
C’est une amie. »
Cette réponse fit éclater de rire l’inconnu.
« Grande nouvelle : l’Enchanteur a des amis, maintenant !
Ne me parle pas sur ce ton.
J’ai gagné le droit de te parler sur le ton que je veux le jour où tu m’as envoyé dans les griffes de Morgane. Tu te doutais de ce qui allait m’arriver, n’est-ce pas ?
J’avais vu que tu causerais la perte du royaume. »
Je les regardais tous les deux, tels deux molosses sur le point de se sauter à la gorge. La dernière phrase de Merlin amena du sens à ce curieux échange.
« Lancelot ? » osai-je les interrompre.
L’inconnu broncha et baissa son épée.
Le seul… et pas tout à fait unique, lâcha-t-il dans un ricanement. Il cracha ensuite à l’adresse de l’Enchanteur : Tu ne m’as laissé aucune chance. Si tu m’avais expliqué…
J’en doute. À l’époque déjà, tu n’avais d’yeux que pour elle. Tu ne m’aurais pas écouté. J’ai dû… prendre une décision.
Et m’envoyer au casse-pipe.
Camelot a perduré grâce à cette décision. Je ne la regretterai pas. Par contre, je ne comprends pas ce que tu fais avec cette épée.
Je suis allé la chercher dans la tombe d’un défunt, ce qui m’oblige à admettre ce que tu me racontes. Mais ne crois pas pour autant que je te pardonne.
Quelque part, il vous a sauvé la vie… »
Lancelot se retourna vers moi, aussi vif que l’éclair, de la colère dans les yeux.
« Qu’est-ce que vous dites ?
Tous les autres sont morts, lui confirma le magicien. Ils ont bu dans le Graal. »
L’homme sembla frappé par la foudre.
« Toutes ces années… à me raccrocher à l’idée qu’elle respirait encore… alors qu’ici… Tu sais ce qu’ils lui ont fait, n’est-ce pas ?
Oui. Par ta faute, rappela l’Enchanteur.
Non. Je n’aurais jamais trahi mon roi.
Tu l’as dit toi-même. Cette épée, tu l’as récupérée dans une tombe. »
Je réalisai alors qu’il devait s’agir de la sépulture d’Arthur… et que par conséquent, l’arme en question ne pouvait être qu’Excalibur.
J’avais vraiment besoin de m’asseoir. Mais la vue du monstre qui m’avait attaqué me rappela que l’endroit n’était pas sûr.
« Pourrions-nous continuer cette discussion ailleurs ? » suppliai-je d’une toute petite voix. Les deux hommes se décidèrent à faire une trêve et nous sortîmes de la station-service.
L’air frais de la nuit me fit du bien. Ce lieu désolé se trouvait en bordure d’une mer paresseuse dont les clapotis gras, encombré des de détritus, n’avait sans doute rien à voir avec le lac de la légende. Mais je me réjouissais presque de retrouver mon monde en sortant de cet horrible endroit.
« C’était quoi, cette chose ? demandai-je d’une voix mourante en désignant le bâtiment derrière nous.
Une goule, me répondit Lancelot. Elle a dû utiliser le passage. Mais il s’est refermé derrière elle. J’espérais l’emprunter dans l’autre sens, et je suis tombé sur vous.
Comment as-tu fait pour le détecter ? l’interrogea Merlin.
J’enquête depuis un moment sur cet endroit. Ce n’est pas la première fois que quelque chose y bascule dans cette réalité. J’ai installé un système de surveillance pour être prévenu au cas où et il s’est déclenché il y a une heure. Je pense que c’était la goule. Tu disais chercher quelqu’un. Je doute que ce soit elle.
En effet.
Tu ne m’en diras pas plus, pas vrai ? »
Lancelot toisa Merlin qui lui rendit la pareille. Je poussai un soupir exaspéré, sentant que j’allais me retrouver coincé entre ces deux fortes têtes et que ça ne serait pas une partie de plaisir.
Puis-je au moins savoir comment vous avez trouvé ce trou à rat ? insista Lancelot.
Un horrible petit bonhomme du nom de Pinocchio nous a fourni l’adresse. »
Le magicien me fusilla du regard, mais je l’ignorai complètement, bien décidée à forcer ces deux-là à coopérer.

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