C’est fou ce que les gens peuvent perdre
238 pages
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Description

C’est fou ce que les gens peuvent perdre : des papiers, des bijoux, de l’argent ; les cheveux, les dents, la vue ; les illusions, l’espoir, la vie ; leur identité…
Quand Hélène Heden réalise qu’elle n’a vraiment plus rien à perdre, elle décide de gagner sa vie en cherchant des objets perdus. Alors s’ouvre à elle un univers fascinant qu’elle décrira dans un cahier noir… jusqu’au jour où elle est victime d’un mystérieux accident.
Au cœur d’une intrigue aux dimensions quasi théâtrales, se profile une réflexion implacable et percutante, quoique chargée d’humour, sur la vie, l’amour, l’argent et la guerre.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 juin 2014
Nombre de lectures 2
EAN13 9782895974772
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

C’est fou ce que les gens peuvent perdre
DE LA MÊME AUTEURE

Nouvelles
« Une femme dérangeante », Stop , n o 142 (1995).
« L’impardonnable perplexité de l’être », Mœbius , n o 68 (1996).
« Les dés le disent », Mœbius , n o 74 (1997).

Conte
Belliqueue, le bélier fougueux , CSDM, Centre Lartigue, 2007.

Théâtre
Si je te disais je t’aime , 1996 (lecture publique au Théâtre d’Aujourd’hui).
À quand l’Apocalypse — Entre les dieux nos cœurs balancent , 1997 (pièce écrite en collectif et jouée au Théâtre d’Aujourd’hui).
Monique Hauy
C’est fou ce que les gens peuvent perdre
Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario, la Ville d’Ottawa et le gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada.

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Hauy, Monique, 1954- C’est fou ce que les gens peuvent perdre / Monique Hauy.
(Voix narratives et oniriques) ISBN 978-2-89597-085-9
I. Titre. II. Collection.
PS8615.A79C47 2007 C843’.6 C2007-905972-4

Les Éditions David 335-B, rue Cumberland, Ottawa (Ontario) K1N 7J3 Téléphone : 613-830-3336 / Télécopieur : 613-830-2819 info@editionsdavid.com / www.editionsdavid.com

Tous droits réservés. Imprimé au Canada. Dépôt légal (Québec et Ottawa), 4 e trimestre 2007
À mes enfants, Morgan et Myrna
Mes remerciements à Huê-Tâm, à Philippe et à ma sœur, Martine
— Luc ! Qu’est-ce ça prend au pluriel, des hiboux ? Un x ou un s ?
Assise à une table, penchée au-dessus de son cahier, toute tendue vers le savoir, la Viking rejette sa lourde tignasse blonde en arrière, referme son cahier et commence à ranger ses affaires.
— Pourquoi tu t’arrêtes ?
— J’en ai marre ! J’y arriverai jamais !
— Pourquoi tu dis ça ? J’ai bien appris, moi, et en prison, en plus. J’ai mis des années à m’acharner sur tous les manuels de la bibliothèque, mais j’y suis arrivé.
C’est même ainsi, en alignant les lettres, puis les syllabes, puis les mots, puis à coups de lectures passionnées, qu’il avait tué son agressivité. Une vengeance sur le passé… Même si l’instruction ne rend pas nécessairement meilleur, seulement plus apte à vivre en communauté.
Il dépose son torchon sur le comptoir qu’il contourne pour se diriger vers la Viking, tire une chaise et s’assied en face.
— Pourquoi les mots prennent pas tous un s au pluriel, hein ? Pourquoi est-ce que c’est si compliqué, le français ? lui demande la Viking en poussant un soupir.
Ah ! Ce qu’il aimerait transformer ce soupir d’insatisfaction en soupir de plaisir, étendre son corps, s’étendre sur lui…
— Quand j’étais en prison, mon prof m’a dit qu’avant, c’était pour garder les gens dans l’ignorance.
— Et maintenant ?
— C’est par habitude.
— Une habitude, ça se change, non ? réplique la Viking sans réfléchir.
— Oui, mais ça prend du temps, répond Luc en posant ses coudes sur la table. Il penche la tête, à la recherche de son regard, un petit sourire brillant dans ses yeux. Tu devrais le savoir, non ?
La Viking relève la tête et croise le regard de Luc, aussi clair que ses insinuations. Immense, elle se sent tout à coup toute petite. Elle s’affaisse, écrasée sous le poids des sentiments qui s’affolent dans son cœur qu’elle n’est pas encore prête à ouvrir. Trop tôt ou trop tard. Elle ne sait pas. Tout ce qu’elle sait, en ce moment, c’est justement que le moment est mal choisi, qu’il y a encore trop d’incertitudes…
— T’as repensé à ma proposition ? interroge Luc qui, lui, se croit synchronisé dans le temps ou qui voudrait tellement l’être qu’il tente de le provoquer.
— Laquelle ? Celle qui s’est infiltrée clandestinement dans ton cerveau, comme un malfaiteur qui entre en douceur dans une maison de banlieue, avec précaution mais avec, aussi, l’intention de tout saccager ?
— Tu sais pas écrire, la Viking, mais tu sais bien parler, lui fait remarquer Luc en tendant vers elle son bras tatoué.
Une véritable œuvre d’art, cet avant-bras couvert de noms, de prénoms, de souvenirs. Témoignages indélébiles l’ayant détourné de son chemin actuel. Chaque dessin représente une partie de sa vie. Un chapitre. Il porte sa biographie sur tout son corps, jusqu’au bout des doigts. Sa main tatouée s’approche du visage blême de la Viking, lui caresse la joue.
— Tu serais la patronne et moi, le patron. Je ferais réparer l’enseigne. J’inscrirais Chez Dubois et la Viking !
Une lueur d’inquiétude a élu domicile dans le regard de la Viking qui se redresse comme si elle venait d’apercevoir un piège devant elle. La pitié ne doit pas réveiller les morts. Pour l’instant, trop de mensonges érigés entre eux forment une barrière infranchissable. Comment pourrait-elle amorcer une relation avec quelqu’un en qui elle n’a pas une entière confiance ? Pas question de recommencer les erreurs du passé. « Le passé, se dit-elle, ça sert à ça. À éviter de le revivre. »
— Réponds à ma question, fait-elle avec froideur. Qu’est-ce que ça prend, des hiboux ? Un x ou un s ?
— Je te fais un marché. Un contrat social, en quelque sorte. Je réponds à ta question, si tu réponds d’abord à la mienne.
— Si Hélène était là, elle pourrait me répondre… murmure la Viking.
Luc baisse les yeux, se tait, puis se lève et retourne au comptoir. Une frontière rassurante, pour la Viking, la marque incontestable du progrès accompli, mais un gouffre pour lui qui y voit, au fond, la pérennité de l’incompatibilité des sexes, son apprentissage à la patience. Il attend avec prudence le moment propice où elle sera prête. Il sait qu’un jour ce moment viendra.
— Au fait, t’es allée à l’hôpital, hier ? demande-t-il.
— Oui.
— Puis ?
— Toujours pareil. Aucun changement ! répond laconiquement la Viking qui n’a pas envie de parler… Trop pénible… Alors ? x ou s ? insiste-t-elle.
— Entre toi et moi, t’en as vu souvent des hiboux ?
— Jamais ! Euh… oui ! Une fois, j’en ai vu un.
— Bon ! Eh bien, pas besoin de s ou de x , réplique-t-il en se retenant pour ne pas éclater de rire.
— Tu sais pas plus que moi, hein ? Allez ! Avoue que t’en sais rien, se moque la Viking en lui lançant un torchon qu’il évite en se cachant derrière son comptoir. Tiens ! On dirait que j’ai visé en plein cœur de ta faiblesse.
Resurgissant du comptoir, Luc pose son menton sur le rebord, la regarde sans rien dire et revient sur ses pas, le torse triomphateur, tandis qu’elle le fixe, soudain silencieuse. Commence un combat de regards fébriles, un duel de regards fertiles, le frisson du désir inassouvi.
— Qu’est-ce que t’as ? demande-t-il.
— Rien ! Rien ! Je me disais que t’avais de beaux muscles…
Et la paix s’établit entre eux. Le gouffre se referme. Les parois se rejoignent. Elles se frôlent.
— Tiens ! La voilà encore, elle ! fait Luc en pointant la vitrine.
Fin du moment magique. De l’autre côté de la rue, l’inconnue de la semaine, l’inconnue des années soixante, vêtue de son unique robe à froufrous, s’apprête à traverser. Bientôt, elle viendra les rejoindre, s’installera à sa table et fera semblant de lire.
Chaque jour, depuis une semaine, à quatorze heures tapantes, « elle » entre et va s’asseoir à la table du fond, vêtue de la même robe en crêpe rose, la tête entourée d’un bandeau noir, un sac de toile écru pendant en bandoulière. Véritable réincarnation des années soixante, pour le moins une femme étrange, mais pas nécessairement une étrangère, ayant l’air de venir de nulle part, mais pas nécessairement d’ailleurs, elle sort son paquet de cigarettes, son carnet noir et commande un café. Comme la veille, l’avant-veille et les jours précédents. Du lait. Pas de crème. Pas de sucre.
Mêmes gestes, même table, même heure.
Assise devant la même tasse, la cliente lit dans la fumée qui s’enroule autour d’elle, l’auréole. Elle lit. Une heure, pas plus. Lentement, les yeux presque fermés sur les lignes noires griffonnées rapidement, la bouche entrouverte, articulant chaque mot, le mastiquant, le mâchouillant comme si elle voulait être sûre de mieux le digérer. Juste avant de partir, elle fait signe à la Viking d’approcher, du bout de l’index, comme si elle s’adressait à un professeur. Chaque jour, elle demande l’addition ainsi, de sa main levée, comme une élève demande la parole à son professeur. Et la Viking accourt, son calepin à la main, détache le feuillet où elle a griffonné un dollar vingt d’une écriture incertaine. C’est la seule chose qu’elle sache écrire : les chiffres. Avec l’alphabet. Des lettres, seules, détachées de leur syllabe, inutiles, comme dit Hélène. Pour elle, former des syllabes avec ces mêmes lettres relève de l’exploit. Écrire lui donne des maux de tête. L’écriture et elle : une constante incompatibilité d’humeur.
Le même scénario depuis huit jours. Depuis…
— Je la sens pas, moi, cette femme. Je sais pas pourquoi, mais je la sens pas, marmonne Luc en prenant la cafetière pour aller lui servir son café.
La Viking aimerait savoir ce qui le rend aussi suspicieux.
— Je suis sûr qu’elle m’observe, grogne Luc, derrière le comptoir.
Sans doute l’expérience de ses cinq années en prison, lointaines, certes, mais inoubliables, qui lui font craindre le pire…
Il n’y a pas un chat dans le resto, sauf eux trois. Lui, le patron, dont le corps tatoué ne peut dissimuler les stigmates d’une vie amorcée dans la rudesse. La Viking, sa serveuse, une femme forte au cœur immense, au moins autant que sa grandeur qui lui vaut son surnom. Et puis : « elle ». Avec une chevelure de moins en moins épaisse et une taille qui l’est de plus en plus. Représentation étonnante d’un passé révolu. Que veut-elle ?
— Tu crois qu’elle fait partie de la police ? demande-t-elle, pour en avoir le cœur net.
— Mais non, voyons !
Il a raison. C’est impossible. Si elle faisait une enquête sur lui, elle l’interrogerait ou se cacherait pour l’épier. C’est ce que fait la police, d’habitude, quand elle prend un suspect en filature. Elle ne va certainement pas se pointer chez le suspect tous les jours en faisant semblant de lire un cahier… « Coucou, c’est moi. Regardez-moi bien, je suis de la police. Si vous voulez vous sauver, c’est le moment. N’attendez pas que j’aie accumulé des preuves. » Absurde ! Même dans les pires films, elle n’agirait jamais ainsi. Elle se ferait discrète, le plus possible…
Et puis, ce qui contraint surtout la Viking à penser que, non seulement ses silences mais son allure la disculpent, ce sont ces larmes qui rouillent ses joues maquillées. Un policier qui n’est pas en service peut pleurer, mais un policier en service, autrement dit, un professionnel, éprouve-t-il quelque sentiment ? Surtout pas !
— N’empêche qu’elle est bizarre, lance Luc en rejetant sa queue de cheval dans son dos. Un geste qui trahit sa nervosité.
La Viking hausse les épaules. Elle a l’habitude des gens bizarres par ici. D’abord, lui, Luc, le patron qui transporte sa biographie sur son corps entièrement tatoué, dont les cheveux tombent dans les yeux pour cacher la bosse qu’il a au front, pas la bosse des maths, non, la bosse qu’un condamné — un con damné, comme ils disaient tous en prison — a entaillée de trois coups de couteau. Il a peut-être l’air normal ici, dans ce quartier misérable où les oubliés de la société se sont installés. Mais ailleurs, avec ses tatouages, sa bosse, sa cicatrice, le serait-il encore ?
Et Hélène, son ancienne collègue, une amie, à qui elle n’a pas parlé depuis… bien avant le drame. Hélène qui comprenait tout. Même les terroristes. Et qui vous balançait des trucs pas banals, du genre : « Nous sommes tous des condamnés à perpétuité. » « On est tous en sursis. » Prémonition ? Qui sait ? Lui dire qu’elle comprenait les terroristes, à elle, la Viking, alors que son fils… N’était-ce pas bizarre ? N’était-elle pas bizarre, Hélène, elle aussi ? Surtout depuis qu’elle avait découvert… qu’elle était normale d’être anormale.
Et elle enfin, puisqu’elle passe l’équipe en revue, elle-même, la Viking, ne l’est-elle pas, elle aussi, un peu bizarre ? Avec sa tignasse blonde, sa taille gigantesque, et son incapacité à lire et à écrire ? N’est-ce pas bizarre, hein, qu’une femme de son âge soit illettrée dans un des pays les plus instruits ? Un pays qui se bat pour les droits internationaux des femmes ! Ici, dans ce quartier, elle cadre, à la rigueur. Mais là-bas, ailleurs, dans un autre quartier, qui sait, elle serait probablement prise en charge, encadrée…
Alors qu’est-ce qui est bizarre et qu’est-ce qui ne l’est pas ?
Elle se le demande.
Disons que c’est la norme, ici, les gens bizarres. Ce sont plutôt ceux qui ne le sont pas qui en ont l’air. Et c’est de ceux-là, dont elle a peur.
Si Hélène était encore là, elle lui parlerait de cette femme qui vient se recueillir à la même table depuis une semaine. Hélène saurait certainement à quoi elle pense, quand elle relève la tête et qu’une larme roule sur sa joue trop poudrée. Elle comprendrait pourquoi elle laisse cette trace de désespoir s’imprégner comme un sillon sur sa peau maquillée. Une ornière de rides. Elle saurait lire dans son regard tourné vers l’intérieur, retournant en arrière, à la case départ. Hélène a toujours su. Elle avait le don de lire les gens. C’était, disait-elle, une façon de fuir le présent, d’échapper à sa propre vie. Une fugueuse, Hélène…
Pourtant…
L’attitude de Luc a attiré la suspicion de la Viking. Qu’a-t-il à se reprocher ? Que craint-il ? Il n’a jamais menti sur son passé, mais sait-on jamais à qui l’on a affaire ?
Il pourrait très bien être son propre délateur.
Le doute est rédhibitoire. Quand il prend racine dans l’esprit d’une personne, il faut du temps pour que le cœur se défriche. Pendant qu’elle essuie les verres, la Viking se dit qu’on ne connaît jamais les gens. On refuse de se dévoiler entièrement. On maquille l’insupportable réalité pour se faire croire qu’on lui a échappé, mais la réalité demeure enfouie, à l’abri sous le maquillage. Jusqu’au jour où l’on décide de l’affronter, qu’on retire chaque couche de fard, et qu’on assiste alors à la découverte macabre de ses illusions. Celles qu’on se fait à propos des autres, mais surtout celles qu’on se fait à propos de soi.
Ah ! quel jour funeste celui où elle avait décidé d’enlever la première couche de mensonges sous laquelle elle se cachait. Ce jour où elle avait annoncé à ses amis qu’elle ne savait ni lire ni écrire. C’est ainsi qu’elle les avait tous perdus. Un à un. Sa cote avait baissé du jour au lendemain. Un maillon de la chaîne avait cédé, entraînant avec lui les autres. Elle était soudain devenue un élément perturbateur. Les amis n’aiment pas qu’on les place en face de leur vulnérabilité. Elle était la preuve qu’ils pouvaient se tromper. Impardonnable affront ! La fragilité des choses ! Au fond, il vaut mieux renoncer aux illusions le plus vite possible et faire face à la vérité tout de suite.
La Viking observe Luc et ses chefs-d’œuvre sur ses biceps, ses mains, ses doigts. Sa marque de commerce. Son identité ! Un véritable passeport ! Avec ça, il ne craint rien. Il ne doit plus avoir d’empreintes.
— On devrait peut-être lui demander, suggère-t-elle en guettant sa réaction.
— Quoi ? Si elle est flic ? Tu crois qu’elle le dira ?
— Non. Si hibou prend un x ou un s !
— Tu parles ! Les flics, ça manipule les armes, pas les mots. Quoique les mots soient des armes… Bref, elle m’inspire pas…
— Pourquoi tu t’inquiètes ? Elle a pas du tout l’air dangereuse.
— C’est justement ça, le danger.
— T’as rien à te reprocher. T’es propre depuis des années. T’es propre, n’est-ce pas ? N’est-ce pas ?
— Oui ! Tu le sais bien… Tu peux en témoigner, d’ailleurs.
Puis il se met à fredonner… « Hibou… chou… caillou… au pluriel, ça prend un x comme Astérix… » Comprenant qu’elle l’a sous-estimé, la Viking inscrit le x dans son cahier qu’elle va ranger dans l’arrière-boutique.
— Bon ! Il faut que j’y aille. J’ai rendez-vous avec le médecin. J’espère que la situation aura évolué ! lance-t-elle, en revenant aussitôt.
— Tu vas à l’hôpital maintenant ? Et c’est maintenant que tu le dis ?
La Viking prétend avoir oublié. Normal, en ce moment, elle n’a pas toute sa tête. Luc ronchonne par principe. Au fond, il ne peut que s’incliner. Elle le sait. Elle fait ce qu’elle veut avec lui.
L’inconnue est toujours assise à sa table. La Viking a prémédité le coup. Elle va se poster au coin de la rue et attendre une dizaine de minutes. L’inconnue paiera alors son café, sortira, tournera à droite, dans sa direction, comme les jours précédents. Sauf qu’elle sera là, cette fois, dissimulée derrière le mur, à faire le guet, prête à la suivre.
Pour l’heure, immobile, raide, elle ose à peine tourner le cou, de peur de manquer son rendez-vous clandestin. Les pigeons roucoulant au-dessus de sa tête ne l’inquiètent pas. Le danger ne vient pas d’en haut, mais d’en bas. Pas des passants inoffensifs, ni des passagers curieux des voitures arrêtées au feu rouge, qui l’observent comme ils observeraient la statue d’une célébrité : curieux, intrigués, sceptiques, mais des automobilistes solitaires oubliant que la fatalité pourrait bien déboucher d’un côté ou de l’autre du carrefour, préoccupés par des affaires qu’ils règlent au cellulaire, accélérant au feu orange, passant au rouge, risquant ainsi, tout pressés qu’ils sont, de mettre un terme précoce à leur destin.
Il pleut. Les égouts débordent. La route est tellement endommagée que des nids-de-poule, non, des nids d’autruche ont été creusés pendant des mois par la lourdeur de la bureaucratie. Et les automobilistes branchés passent inconscients, à toute vitesse, à travers les immenses flaques d’eau, l’éclaboussent sans le moindre remords, sans même s’en rendre compte. La Viking grogne, jure, invective tous les cols bleus de la ville, tout en s’ébouriffant comme un chien errant sous la pluie.
Elle s’est à peine calmée que son cœur à nouveau palpite. L’inconnue des années soixante traverse la rue, son bandeau noir autour de la tête, sa robe rose de chiffon jusqu’aux chevilles, son énorme sac en bandoulière. Un sac de toile écru rempli à craquer qui a l’air plus lourd qu’elle. On dirait un fantôme sorti des années « Peace and Love ».
La Viking lui emboîte le pas. Elle ignore encore pourquoi elle éprouve cette nécessité absolue de la suivre. Elle se laisse entraîner, conduite par une pulsion irrésistible. Il faut qu’elle sache. Le sac pendouillant légèrement en arrière de son bras, l’inconnue des années soixante marche à vive allure, comme si elle voulait enjamber le temps, le remonter, revenir à sa source. La Viking a peine à la suivre, malgré sa taille. De toute évidence, elle cherche une adresse, car elle vérifie les noms des rues à chaque intersection. Au bout d’un certain temps, l’inconnue fouille dans son sac surchargé, en extirpe un carnet noir qu’elle ouvre pour en lire quelques lignes tout en marchant, puis elle le replace sur le dessus.
Un peu plus loin, le carnet tombe sur le trottoir.
La Viking accélère, espérant de tout cœur qu’elle ne s’en rendra pas compte. Lorsqu’elle arrive à sa hauteur, elle se penche, le ramasse, l’ouvre et, le cœur battant la chamade, reconnaît l’écriture penchée d’Hélène.
Ah ! Le scoop ! L’inconnue connaît Hélène !
Que doit-elle en conclure ?
Elle a à peine le temps de se poser la question que l’inconnue tourne au coin de la rue Verdun. La rue qu’Hélène habitait ! Elle marche un moment et s’arrête devant un triplex de deux étages reliés par un escalier métallique en colimaçon. Le triplex d’Hélène !
Quelques pas dans l’allée pavée, et l’inconnue sonne à la porte du rez-de-chaussée, chez la propriétaire d’Hélène, une centenaire qui fabrique des napperons à partir de capsules de bouteilles d’eau en plastique qu’elle découpe afin d’en vider le centre et qu’elle brode ensuite tout autour. Hélène vouait une admiration sans borne à sa voisine qui faisait de la récupération… bien avant que ça ne devienne à la mode.
Quelques secondes d’attente interminable sur le trottoir. Bien qu’un arbre la protège de tout regard inquisiteur, la Viking éberluée craint de se faire reconnaître. Avec sa taille, elle a du mal à passer inaperçue. Malgré son bouclier, elle s’accroupit au milieu du trottoir et commence à fouiller dans son sac. Elle fait semblant de chercher une adresse autour d’elle, tourne le cou à droite, puis à gauche. La porte enfin s’entrouvre. Un petit coup à droite. Un autre à gauche.
— Madame Blanche ? Je voudrais vous parler d’Hélène Heden, fait l’inconnue.
La Viking pose sa main par terre, s’appuie contre son bras tendu, ce qui l’empêche de s’écrouler. Comme elle a besoin d’une fausse excuse pour demeurer accroupie au milieu du trottoir sans attirer sur elle les soupçons des deux femmes ou du voisinage, elle sort son calepin, l’ouvre et, pour se donner une contenance, vérifie un faux nom, une fausse adresse.
— Qui êtes-vous ? demande la vieille dame tout en maintenant la porte à moitié ouverte.
La Viking ne peut voir que le dos de l’inconnue qu’elle écoute, attentive, tandis qu’elle passe aux aveux. Malheureusement, au moment précis où la femme décline son identité, une sirène de police s’échappe d’une auto-patrouille qui remonte la rue. Un fâcheux synchronisme qui couvre la voix et empêche la Viking d’entendre autre chose que cette maudite sirène qu’elle maudit. Si elle n’était pas assise sur ses cuisses, elle trépignerait de rage, taperait du pied de désespoir. Au lieu de quoi, elle attend, dans un équilibre précaire, tandis que l’inconnue fouille tranquillement son sac, sort un étui qu’elle tend à Mme Blanche. La porte s’ouvre entièrement sur un couloir sombre à l’intérieur duquel l’inconnue se glisse. Alors seulement, quand la porte se referme, que le mystère demeure à l’extérieur, la Viking se redresse et s’en va.
Un rideau s’agite à la fenêtre voisine…
* * *
Mme Blanche entend cogner. Pour la troisième fois aujourd’hui. Étonnant ! Est-ce Mlle Lavoie, sa préposée aux soins ? L’inconnue qui revient ? L’Armée du salut qui vient chercher ses napperons de dentelle ? Ou Hélène ? Sa chère Hélène, qu’elle n’a pas revue depuis une semaine. Une semaine, déjà ! L’éternité ! L’éternité qui l’attend dans peu de temps…
Mme Blanche aime sa jeune voisine comme sa petite-fille, une petite-fille qui serait partie chercher sa chance ailleurs, qui ne l’aurait pas trouvée, et qui reviendrait avec l’espoir toujours accroché aux ailes de ses illusions. Elle lâche son ouvrage de dentelle, se lève et, mue par la frénésie, se dirige vers la porte avec toute la vélocité que ses cent ans et la canne sur laquelle elle s’appuie veulent bien lui permettre. La porte est là. Enfin ! Pour placer son œil dans celui du judas, il faut qu’elle se mette sur la pointe des pieds. Cette année encore, elle va devoir faire abaisser le trou pour qu’elle puisse y accéder plus facilement. C’est la loi implacable de la nature. Au début de la vie, la marque monte, à la fin, elle redescend.
De l’autre côté, ce n’est ni Hélène ni l’inconnue avec sa cigarette à la bouche, mais une géante avec une tignasse blonde. « Maudits colporteurs ! » grogne Mme Blanche, dont le sourire à peine éclos meurt derrière le panneau de la porte qu’elle n’a pas l’intention d’ouvrir.
— Si vous voulez me vendre quelque chose, je n’achète pas, lance-t-elle, déçue.
— Mme Blanche, c’est moi, la Viking, l’amie d’Hélène. Vous me reconnaissez pas ? Je suis venue voir vos napperons avec elle. Vous vous souvenez ?
Malgré son âge, Mme Blanche s’en souvient. Impossible d’oublier une femme de la stature de la Viking. Elle ouvre la bouche, réprime un soupir, retrouve son sourire, entrouvre la porte.
— Je savais bien que vous ne faisiez pas partie de l’Armée du salut, vous. Vous voulez acheter mes bouchons ?
— Non ! Non ! Je suis désolée, marmonne la Viking, confuse.
— Ça tombe bien parce que je ne les vends pas, je les donne. Vous avez des nouvelles d’Hélène ? Où est-elle ? fait la vieille dame à moitié dissimulée derrière la porte entrouverte.
La Viking hausse les épaules en signe d’ignorance. Un demi-mensonge. Car elle sait où elle est, mais elle ignore pourquoi. Or, si la vieille brodeuse n’est pas au courant de la situation, ce n’est pas elle qui va l’en informer. D’ailleurs, c’est pour en savoir davantage qu’elle est ici…
— Mme Blanche, je sais que vous vivez toute seule, mais… est-ce que je peux entrer ? interroge la Viking avec un air suppliant.
— Ça vous étonne, hein, que je vive toute seule, malgré mon âge ? lance la vieille dame en la faisant entrer dans la petite pièce où la télévision est allumée.
C’est l’heure des nouvelles. Un nouveau soldat vient d’être tué à Kandahar. Sa photo apparaît sur l’écran. La guerre ! Pour la plupart des gens, c’est un mot. Rien qu’un mot, un mot qui s’adresse à d’autres. La représentation fictive d’une réalité lointaine, impossible. C’était pareil avant pour la Viking. Plus maintenant. Maintenant, dès qu’elle entend ce mot, elle en a la chair de poule…
— Je n’ai jamais voulu aller dans ces mouroirs déprimants où l’on vous enferme vivants comme si on voulait vous encourager à habiter le cimetière le plus vite possible, poursuit Mme Blanche. On mérite tous d’entrer au paradis après cet enfer !
— Je vous comprends, répond la Viking qui saute sur l’occasion pour oublier l’image sur l’écran. De toute façon, vous avez l’air encore si jeune !
— Allons ! Pas de baratin avec moi, je vais avoir un siècle, l’âge de votre grand-mère, peut-être.
— Ma grand-mère est morte depuis longtemps.
— Et moi, j’ai jamais eu de petite-fille…
Un petit sourire s’est installé sur les joues de la Viking.
— Cent ans ! répète-t-elle, impressionnée.
— Vous calculez bien, plaisante la vieille dame, en se bombant le torse tout en s’appuyant sur sa canne. Mais vous savez, cent ans, ce n’est rien. À peine arrivé, il faut déjà partir.
— Comment vous avez fait pour vivre si longtemps ?
— Qu’est-ce que vous voulez, une recette ?
— Y en a une ?
— Je n’ai pas d’ennemis, réplique immédiatement la vieille dame, sans hésiter. Allez ! Trouvez-vous une chaise libre et assoyez-vous !
S’asseoir, soit, mais où ? Les fameux napperons aux bouchons de dentelle réservés pour l’Armée du salut traînent partout : sur le sofa, les fauteuils, les chaises, la table. La Viking va finalement s’installer sur la seule chaise libre de la pièce, à côté de Mirza, la chienne, couchée sur le sol au milieu de l’appartement éclairé par une baie vitrée. La bête, un vieux cabot inoffensif, imperturbablement avachie par terre ne bouge pas d’un poil, n’émet aucun grognement. C’est à peine si son oreille a un léger frisson à l’écoute de son nom.
— C’est incroyable ! murmure la Viking en regardant tout autour d’elle.
— Quoi ? demande Mme Blanche qui sait pertinemment de quoi elle parle.
Ses napperons de bouchons de dentelle provoquent toujours l’étonnement émerveillé de ses visiteurs. Quiconque pénètre chez elle a la même expression d’incrédulité devant ses innombrables chefs-d’œuvre qui envahissent son logement. Inévitablement, les éloges suivent. Néanmoins, chaque fois, elle guette la réaction des gens. Elle en jubile jusqu’à la jouissance. Ce regard, à la fois admiratif et étonné, ils le gardent même après plusieurs rencontres. Son infirmière, par exemple, qui vient pourtant chez elle depuis des années et qui n’arrête pas de la féliciter pour son travail de fourmi. Non ! Pour rien au monde, elle ne voudrait manquer ce moment où la lueur s’allume dans les yeux admirateurs de ses visiteurs.
— Vous en faites encore malgré votre âge ? demande la Viking en prenant le premier à portée de sa main.
— Ah ! Vous parlez de mes napperons ? fait semblant de s’étonner Mme Blanche. Je n’ai pas d’arthrite alors pourquoi je m’en priverais ?
— Une belle habitude, commente la Viking en fixant la vieille femme farfelue aux cheveux centenaires.
— Ce n’est pas une habitude, c’est un rituel, rectifie Mme Blanche un peu sèchement. Les rituels font partie des plaisirs de la vie. Les habitudes, de ses obligations…
— Pourquoi vous les donnez au lieu de les vendre ? interroge la Viking.
— Si je les vendais, cela gâcherait mon plaisir. Non, je préfère les distribuer à des amies, des voisines du quartier, enfin à celles qui en veulent encore. Les autres, je les destine à l’Armée du salut, ajoute-t-elle, en allant chercher un article de journal avec sa photo qu’elle a encadré et accroché au mur, au-dessus de son scriban.
L’article paru dans l’hebdomadaire du quartier décrit les bouchons de dentelle de Mme Blanche et fait l’éloge de son travail « pénélopéen ». Les capsules qu’elle utilise datent des années soixante-dix. Tout le quartier les gardait pour elle, à l’époque. Elle les conserve depuis ce temps dans des sacs de poubelle, sous son comptoir de cuisine. Heureusement d’ailleurs, parce qu’aujourd’hui, on n’en fait plus.
Impatiente, la Viking écoute d’une oreille distraite, tout en se demandant comment arrêter le flot de ses paroles incessantes. Ses bouchons ne l’intéressent pas. Elle n’a que deux questions en tête : qui est l’inconnue des années soixante et pourquoi est-elle venue la voir ?
— Tenez ! Lisez ! poursuit Mme Blanche en lui tendant le cadre. Vous voyez ? C’est écrit là. Vous vous rendez compte ? Moi, une espèce de Pénélope qui brode en attendant le retour de son Ulysse ! Elle a raison, la petite. C’est une passion qui me permet de patienter. Sauf que mon Ulysse à moi, c’est la mort. Je vous verse un café pendant que vous lisez ? Vous voulez du sucre ?
— Quoi ?
— Avec votre café. Il m’en reste encore.
Pendant que Mme Blanche lui verse un café, pas de sucre, pas de crème mais du lait, la visiteuse fait semblant de survoler l’article.
— Vous savez, j’ai cru un moment que vous faisiez partie de la police, lâche Mme Blanche en posant sa tasse sur la table, devant elle.
— La police ? relève la Viking aussitôt en état d’alerte.
— Oui. Ils sont venus, il n’y a pas longtemps, annonce-t-elle en l’observant avec insistance.
La Viking pense à Luc. Et toutes ses craintes remontent…
— Et ils vous ont dit quoi ?
— Pas grand-chose. Ils voulaient savoir si j’avais remarqué quelque chose d’anormal dans le quartier. Ils font une enquête. À propos du fils de mon locataire. Il a eu un accident de moto… Renversé par un chauffard qui a pris la fuite. Il est dans le coma depuis. C’est sans doute quelqu’un qui conduisait « avec les facultés affaiblies », comme ils disent pour parler des ivrognes… Une honte, n’est-ce pas ?
— C’est arrivé quand ? demande la Viking en proie à une étrange prémonition.
— Il y a environ deux semaines.
Le cœur de la Viking fait plusieurs bonds, une série de soubresauts, comme si la vérité indésirable cognait sur sa poitrine pour y entrer de force. Des pensées incontrôlables arrivent comme des flux électriques. Le visage de Luc. Des images rapides comme l’éclair… Il arrive au restaurant l’air soucieux, étonnamment en retard… Des flashes lui faisant craindre le pire… Il se plaint d’avoir abîmé sa voiture… Il prétend l’avoir accrochée à un poteau sur le bord de la route… Elle a beau chasser l’idée qui germe dans son esprit agité, l’idée s’y enracine, y pousse comme de la mauvaise herbe…
Pourvu qu’elle ne disjoncte pas !
Elle prend un napperon et fait semblant d’observer le travail méticuleux de la vieille dame qui observe avec inquiétude son visage blafard.
— Oui, c’est ça, calcule Mme Blanche, ça fait deux semaines. Je m’en souviens, maintenant, puisqu’ils venaient tout juste d’emménager chez moi. Pourquoi ?
— Oh ! Pour rien. Juste pour savoir, comme ça, par curiosité, c’est tout, répond la Viking de plus en plus blême.
— Hélène a été très perturbée quand elle a appris la nouvelle.
Hélène ? Perturbée ? Pourquoi ? Savait-elle quelque chose qu’elle n’aurait pas dû savoir ? A-t-elle confronté Luc ? Qui l’a… Oh ! Mon dieu ! Est-ce possible qu’après avoir frappé Simon, il l’ait… Mais comment Hélène aurait-elle su ?
— Ça ne va pas ? s’inquiète la vieille dame qui va remettre le cadre au mur.
Jamais la Viking n’a autant déploré le fait de ne pas savoir lire et elle fulmine intérieurement devant son handicap. Elle ne peut définitivement plus demander à Luc de lui lire le carnet d’Hélène.
— C’est drôle, soupire Mme Blanche en reposant le cadre au-dessus du scriban. D’habitude, elle vient me voir tous les jours. Ou alors elle m’appelle. Mon intuition me dit qu’il est lui arrivé quelque chose.
— À qui ? À Hélène ?
— Non, au Pape ! répond brusquement Mme Blanche. Elle n’est jamais restée aussi longtemps sans me donner de nouvelles. Ce n’est pas normal.
— Elle a peut-être eu un contrat d’urgence ! suggère la Viking.
— Elle m’aurait téléphoné. Vous saviez qu’elle devait déménager ?
— Euh… Vous croyez quand même pas qu’elle est partie ?
— Non, bien sûr que non ! Elle n’aurait jamais déménagé sans m’avoir dit au revoir. Elle avait promis de fêter mes cent ans avec moi…
Sans hésiter, la Viking sort le carnet noir et le tend à Mme Blanche qui reconnaît aussitôt l’écriture fine et régulière d’Hélène.
— Mais c’est le journal intime d’Hélène !
— Je l’ai trouvé au restaurant, explique la Viking hésitante. Mme Blanche, lisez-le-moi ! Peut-être qu’en le lisant, nous apprendrons ce qui lui est véritablement arrivé.
— Il n’en est pas question ! rétorque aussitôt celle-ci.
— Je vous en prie, Mme Blanche, insiste la Viking qui ne voit pas d’autre possibilité.
— Et vous ? Pourquoi vous ne le lisez pas vous-même ?
— Je sais pas lire en lettres attachées, est-elle obligée d’avouer.
Mme Blanche feuillette le livre, puis le referme brusquement.
— Je ne peux pas maintenant, fait-elle, après un moment de réflexion, j’attends mon infirmière. Revenez demain après-midi et, si Hélène n’est pas encore rentrée, alors je vous le lirai.
Elle se lève et se dirige vers son scriban.
— Qu’est-ce que vous faites ? demande la Viking en la voyant ranger le carnet à l’intérieur du meuble.
— Je le garde. Au cas où elle reviendrait ce soir.
Carnet d’Hélène
J’ai entendu un cri, bien que je sois encore à moitié endormie. Étendue dans mon lit, les draps remontés jusqu’au visage, j’entrouvre les yeux. Machinalement, ma tête fait un virage à droite. Personne. À gauche, rien. Pas le moindre danger, pas même l’ombre d’un éventuel imposteur. Ni d’un côté, ni de l’autre. Je jette un coup d’œil à mon réveil. Dix heures trente du matin. J’ai bien passé la nuit, toute seule, dans cette chambre que je ne partage plus depuis que j’ai mis fin à mon aventure avec Patrick, depuis que j’ai mis un terme à l’amour compulsif, depuis que je suis en congé sabbatique de sexe et d’amour. Une seule conclusion s’impose à mon esprit engourdi : cette voix de soprano, tout droit sortie d’outre-tombe, que j’ai entendue dans une espèce de délire post-trauma, cette voix peu banale venue d’un songe astral est bel et bien la mienne.
Rassurée, je pense à ce que m’a dit la Viking quand je lui ai annoncé que j’en avais assez d’être toujours dans la lune, ou d’avoir la tête dans les nuages, ou de dormir à la belle étoile — sans savoir où était la mienne —, que j’en avais assez d’ignorer encore mon horizon, que je ne voulais plus bivouaquer d’un campement à un autre sans avoir un terrain solide dans lequel planter mes piquets. Bref, que je me passerais d’homme.
— Hélène, tu es une femme anachronique. Éternellement anachronique ! Malgré l’époque où le sexe peut se passer d’amour, toi, tu préfères te passer des deux.
Qu’y puis-je ? Je préfère l’abstinence. C’est moins risqué. Et surtout moins compliqué. La preuve : depuis que je dors seule, la nuit me porte conseil et ma vie s’ordonne.
Comme je n’ai pas fait d’entourloupette à mon engagement personnel, je prends mon carnet noir acheté la veille et j’écris sur la première page blanche : Jour un du fructidor. Jour un de ma révolution. C’est ma nouvelle date de naissance, la date de ma renaissance, la plus importante de ma vie puisqu’elle atteste mon nouvel état d’esprit. Je me proclame, moi, Hélène Heden, nouvelle femme, me baptise au nom de la femme, de la mère et de la fille. Quelle joie ! Je nais. Ou plutôt je renais. J’ai l’impression de vivre un moment historique, de ne plus être dans la transition, mais dans l’introduction. De quoi ? Ça, ça reste à voir…
Je suis sur le seuil d’une vie nouvelle. Un nouveau domaine s’étend devant moi, immense territoire inconnu que je vais parcourir sans carte, au gré du hasard et de mes fantaisies. En attendant, je ris. Je viens de comprendre quelque chose de fondamental : la naissance n’est pas nécessairement synonyme de souffrance. La mort non plus, d’ailleurs. Seule la première naissance est douloureuse, celle qu’on oublie, celle où l’on pleure en quittant douloureusement la matrice. Pas la deuxième. À la deuxième naissance, on rit. C’est la véritable délivrance qui commence. Le deuil de sa vie antérieure qui se termine.
Fière de cette connaissance acquise, j’appelle la Viking pour lui annoncer la bonne nouvelle.
— Tu sais, dis-je sans m’annoncer, le véritable jour de sa naissance, ce n’est pas le jour où l’on s’extirpe du corps étranger de notre mère, ce prodigieux réceptacle de notre perpétuelle dépendance, non, c’est le jour où la conscience de ce que l’on est doit à tout prix rejoindre la conscience de ce que l’on fait.
La voix brumeuse de la Viking au bout du fil m’interroge.
— Est-ce que ça va ?
— Formidable ! À partir d’aujourd’hui, mes pensées rejoindront mes paroles, mes paroles correspondront à mes actes, et mes actes aboutiront à un avoir. Penser, faire, dire, avoir et être ne feront plus qu’un.
— Est-ce qu’on pourrait parler de ça plus tard ?
J’entends la toux d’un mâle mal réveillé et réalise que ma révolution n’a eu lieu que dans mon intérieur, pas dans le sien…
— T’es pas seule ?
— Je crois pas, non.
— Oh ! Excuse-moi !
Je raccroche et reprends mon cahier où je tiens à consigner mes pensées et mes actions en espérant sincèrement que celles-ci trouveront enfin l’accord parfait. Le parfait présent. Quel cadeau !
Appuyée contre le mur froid de ma chambre, mon crayon en bouche, je parcours en toute quiétude mon loft du regard en clignant de l’œil. J’aime bien observer les lieux avec ces deux visions différentes : la droite et la gauche. Sans aucun parti pris. Sauf qu’avec mon œil droit ouvert et le gauche fermé, les murs et les meubles se rapprochent. Alors qu’avec le droit fermé et le gauche ouvert, le tout recule. Ce jeu, quoique puéril, m’amuse.
Pourtant, peu importe mon regard, la réalité est indifférente à mes deux points de vue. Mon appartement est exigu, il faut bien l’admettre. À vrai dire, il ne s’agit pas d’un loft comme je le prétends — pour garder l’illusion précaire que je n’ai pas perdu mon temps durant ces années de recherches infructueuses d’un sol solide où planter mes pieux — mais plutôt d’une minuscule garçonnière. Il y a tout juste de l’espace pour un pieu, comme dirait ma mère, d’origine française, en parlant du lit, avec un guéridon, deux chaises et, en face de moi, le minuscule coin cuisine, muni d’un mini-réfrigérateur, d’un mini-évier, d’une mini-cuisinière.
En fait, ce mini-logement convient parfaitement à une personne comme moi, qui occupe un emploi provisoire, dans une vie temporaire. Une vie à temps partiel. Mais c’est fini. Le jour de ma résurrection est arrivé. L’heure de ma gloire va sonner. J’en suis convaincue. Oui, ma décision est prise. Les choses vont changer. Désormais, je ne veux plus changer le monde, non, je veux le conquérir !
Quel changement !
Ma décision est le fruit de la nouvelle capitale que j’ai apprise hier, à quatorze heures quinze précises, au centre d’emploi de mon district… Je ne savais pas, en me rendant au bureau de Mme Thibault, conseillère en orientation, également psychothérapeute, à quel point j’allais être confondue. Mais la vie a toujours des réserves de surprises. Des tonnes de copies ! Bref, rien ne me laissait présager ce qu’elle allait m’annoncer…
Avant d’expliquer ma rencontre déterminante avec Mme Thibault, il est nécessaire de résumer celle que j’avais eue une semaine plus tôt avec Mme Blanche, ma grand-mère par intérim. Un éternel intérim, un intérim vital. Mme Blanche est mon oxygène. Sans elle, je serais comme la vieille branche morte d’un arbre dans une forêt tropicale. Je lui confie tout. Bref, avant d’aller passer des tests d’aptitude, pour savoir dans quel domaine j’allais me fondre — moi qui n’avais jamais réussi à me fondre dans aucun moule —, je lui avais avoué que j’étais une spécialiste des tests psychologiques que les entreprises vous font passer pour voir si vous correspondez au portrait robot qu’elles ont tracé de l’employé qu’elles recherchent.
— En termes plus précis, ça veut dire quoi ? s’était informée Mme Blanche, sceptique.
Qu’autrefois, je répondais subtilement en fonction de l’emploi, mais jamais en fonction de moi. Ainsi, je parvenais toujours à déjouer les petits pièges. Aux questions du genre : « Comment réagissez-vous si une amie à qui vous avez prêté un livre vous le rend déchiré ? » « Que faites-vous si un client vous insulte ? », je répondais non pas ce que je faisais, mais ce que j’étais censée faire. Ils avaient besoin de patience pour ce poste ? J’en avais plus qu’il n’en fallait. Au travail, à la maison, dans l’autobus, partout. De la constance, quelles que soient les circonstances ! Cette attitude non recommandable m’avait menée partout, toujours ailleurs, autrement dit : nulle part. Certes, j’avais obtenu les emplois proposés, mais ceux-ci ne me satisfaisaient jamais. Secrétaire réceptionniste, commis de bureau, vendeuse, serveuse. Je ressentais inévitablement une insatisfaction totale, une incompatibilité avec moi-même. À qui la faute si je n’étais pas faite pour le siège inconfortable que j’occupais ? Non seulement j’avais assiégé un emploi sans vergogne, mais en plus, j’avais par le fait même usurpé la place d’une autre personne. Automatiquement ! J’avais joué à la chaise musicale, quoi ! D’ailleurs, maintenant que j’y pense : puisqu’en prenant la place de quelqu’un, je n’étais pas à la mienne, cela signifie que quelqu’un quelque part n’était pas à la sienne puisqu’il était à la mienne. Un usurpateur de plus, quoi ! Enfin !
— Au fond, en y réfléchissant bien, avait résumé Mme Blanche, vous vous êtes engagée sur le marché du travail comme un bon soldat s’engageait autrefois à la guerre, trichant sur son âge, convaincu de servir une bonne cause. Et c’est sans doute pour cette raison que vous abandonniez ces postes comme un déserteur abandonne son bataillon.
— Je ne veux plus jouer, Mme Blanche, je veux retrouver ma véritable place, vous comprenez ? Mon destin m’a échappé. Je veux me réconcilier avec lui. Il le faut. Le bonheur ! Cela doit exister. Oui ! Je suis sûre qu’il existe.
— Dans ce cas, puisque le mensonge vous a menée dans les méandres obscurs d’une vie pourchassée, la vérité doit vous ramener dans le ciel d’azur sans nuage que vous n’auriez jamais dû quitter…
J’écarquillai les yeux.
— Que pensez-vous exactement ?
— Vous devez dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Vérité unanime et unanimement approuvée par toutes les facettes de votre personnalité. C’est la condition pour rejoindre ce ciel paradisiaque.
— Parfois, Mme Blanche, je me dis que je n’aurais jamais dû quitter Gaspé, avais-je soupiré, inquiète.
Mme Blanche avait scruté les profondeurs de mon âme.
— Pourquoi vous n’y retournez pas, dans ce cas ?
— Mais Mme Blanche, les jeunes quittent Gaspé pour Montréal, ils ne quittent pas Montréal pour Gaspé !
* * *
Mme Thibault a les cheveux courts de sa quarantaine bien portée. Elle me reçoit dans son bureau et, avec un petit sourire gêné, me fait asseoir en face d’elle. Moi, je ne me méfie de rien. J’ai passé le test sans tricher, me concentrant sur ma seule vérité, je suis donc décidée à accepter ses conseils sans rechigner. J’attends son diagnostic avec impatience, curieuse de connaître enfin le lieu prestigieux de mon véritable destin, sans crainte, sans émoi, convaincue qu’elle est capable de faire quelque chose pour moi.
Du bout des lèvres, Mme Thibault me confirme qu’elle a fini de « compiler » les résultats.
— Évidemment, je peux me tromper, me prévient-elle avec — on dirait — une certaine appréhension, tout en accompagnant ses paroles d’un regard hésitant, comme si elle anticipait déjà, et craignait en même temps, ma réaction.
Elle lève ses yeux verts sur moi, me sourit. Je demeure immobile, dans l’attente d’un résultat long à venir.
— Je vous conseille donc de considérer ce que j’ai à vous dire avec une certaine défiance, ajoute-t-elle, en feuilletant nerveusement mon dossier, avec ses mains possessives, l’air de s’excuser à l’avance, me quémandant en quelque sorte un soutien, une approbation, mon indulgence, peut-être…
— Vous pourriez être l’exception qui confirme la règle, poursuit-elle. Quoique le test soit généralement infaillible, se dépêche-t-elle de renchérir pour ne pas laisser trop d’ouverture à l’espoir que je pourrais nourrir.
Cette interminable introduction finit par me troubler complètement. Mme Thibault va-t-elle m’annoncer une maladie chronique incurable ?
— Enfin, ce qui est rassurant, précise-t-elle, c’est que les choses peuvent toujours évoluer. Rien n’est immuable, vous savez. Ce que l’on ressent aujourd’hui ne peut être qu’un vague souvenir demain.
Me voilà rassurée.
— Tout ceci pour dire que, selon les tests, vous souffrez de…
Elle hésite, cafouille, bafouille, tergiverse…
— De…
Je l’encourage d’un hochement de tête.
— De carence… affective… grave.
Je sursaute. Moi, la spécialiste des tests d’évaluation, jamais je n’aurais pu soupçonner cet aboutissement ! Carence… Souffrance… Enfance… Absence… Quel diagnostic ! Le séisme qui me secoue fait bondir et rebondir mes neurones, entraîne à une vitesse vertigineuse les vestiges de mon enfance fossilisée. Mes souvenirs cachés sous des couches de sédiments, imbriqués les uns dans les autres, se détachent, sautent d’une année à l’autre, sans suite logique. Réminiscences de larmes… De peurs… De tension sans attention… Désolations… Désarrois… Déceptions…
Pourtant, alors que le monde devrait s’effondrer autour de moi sous cette forte secousse sismique, tout se met — au contraire — miraculeusement en place dans mon esprit agité. Mes innombrables incompréhensions, mes multiples déficiences, mes souffrances inexpliquées, mes échecs successifs : instants incohérents de mendicité dans cette pénurie d’amour.
Je remets en place le chapeau noir de ma mère, seul objet que j’ai gardé d’elle, comme une marque fidèle à mes origines indélébiles.
Franchement, je m’attendais au pire. Je m’attendais à pire.
— Comme je vous l’ai dit, ce n’est pas irrémédiable. D’autant plus que je peux me tromper, affirme Mme Thibault, pour atténuer le mal qu’elle croit me faire. Vous pouvez être une exception. C’est rare, je vous l’accorde. Mais il pourrait s’agir d’une erreur.
Une erreur ? Non ! Non ! Surtout pas ! Je ne veux pas qu’il s’agisse d’une erreur. Ne m’enlevez pas mon handicap ! J’accepte la vérité. Oh oui ! Je l’accepte ! J’ai toujours souffert d’être une mal aimée, mais je n’ai jamais pu le démontrer, faute de preuves. Qui aurait pu voir mon handicap ? Qui aurait pu deviner qu’il me manquait les neurones de l’affection, hein, à part moi ? Personne ! Mon handicap passait inaperçu. Or, à présent que le mal est connu, reconnu, que le mal porte le nom de « carence affective grave », il est normal que je n’aie plus aucune raison de nier que je souffre, puisque je suis malade. Il me manque quelque chose ! Quelle découverte ! Je suis handicapée !
Donc je suis normale d’être anormale !
Quelle joie !
Une carence affective. Un manque d’amour ! Et dire que je me suis battue pendant des années pour quelque chose qui n’existait pas ! Ironique, non ?
Comme on ne peut blâmer un cul-de-jatte de ne pas avoir de jambes, on ne pourra pas me blâmer de ne pas être aimée. On ne pourra pas me le reprocher. On ne pourra plus me le reprocher. Je ne laisserai plus personne me le reprocher…
Derrière son bureau protecteur, Mme Thibault tapote mon dossier avec ses doigts aux longs ongles vernis. Et moi, au lieu de pleurer, de contester, de résister, de nier, me voilà qui éclate de rire, car je sais déjà que ce bouleversement m’ouvre la terre pour y planter de nouvelles racines. Et c’est au tour de Mme Thibault d’avoir un sursaut.
— Comment vous avez su ?
Une expression de surprise agréable s’imprime sur son visage.
— Oh ! fait-elle, comprenant par ma question que je n’ai nullement l’intention de contester le diagnostic. Je m’attendais à un déni… Ce sera plus facile.
Nous échangeons un sourire. Comme deux complices de vieille date.
Elle m’explique qu’il lui a fallu plusieurs années de cours universitaires pour mettre au point cette technique et qu’il lui en faudrait presque autant pour me révéler tous ses secrets, ce qui, bien sûr, est impossible. En d’autres mots, elle me demande d’accepter tout simplement le verdict.
— Mme Thibault, pour mettre fin à la gangrène, on coupe la jambe. Quelle opération vais-je devoir subir, moi, pour combler une carence en amour ? Quel est le remède ?
Mme Thibault me conseille de penser à moi, d’apprendre à m’apprécier, de tomber amoureuse de moi, en quelque sorte.
M’aimer ! Facile à dire, mais comment ?
* * *
Après avoir pris congé de Mme Thibault, je me rends d’un pas alerte au restaurant, en me répétant : « J’ai une carence. Une carence. Une carence ! » Quelle musique ! Comme celle qu’on est incapable de s’enlever de la tête. Un air. Un rythme. Une reconnaissance. Un hymne !
En fait, savoir que mon passé est reconnu est une libération. Ce diagnostic, c’est le baiser du prince. J’ai l’impression de me réveiller d’un long et interminable coma. Je sais désormais que, si j’ai tout raté, je ne suis plus tout à fait coupable. Du moins, puis-je bénéficier de circonstances atténuantes. Enfin, je le vois, le trou, ce puits sans fond, le vide, le manque, le besoin dans lequel j’ai sauté. Je peux enfin saisir tout ce que je n’ai jamais réussi à comprendre et encore moins à prendre. Mme Thibault : une lumière ! La lumière au bout du tunnel dans lequel je me suis précipitée allègrement, avec l’inconscience de la jeunesse.
L’avenir ne m’inquiète pas, ne m’inquiète plus.
Je suis tellement obnubilée par mes pensées que je ne vois pas arriver sur moi un piéton armé d’un cellulaire. Il est lui-même tellement occupé par sa conversation qu’il ne m’a pas vue approcher. Il me bouscule, me regarde, continue sa route. Pas d’excuses. Je me demande comment il aurait réagi s’il m’avait manqué une jambe et constate qu’avoir une maladie mentale, c’est comme être un malade imaginaire. Une maladie mentale, c’est invisible. Comme Dieu ou le Diable. On ne sait jamais où ils se cachent… Enfin !
Me voilà devant le restaurant. L’enseigne à laquelle il manque, depuis des mois, la lettre D a encore descendu d’un cran. Un jour quelqu’un la recevra sur la tête. Je n’ose pas penser aux conséquences, pour ne pas attirer la malédiction, mais je n’ai pas envie que ce soit moi.
Luc sort, une manche de son manteau enfilée, se débattant avec l’autre, le visage renfrogné.
Je lui montre l’enseigne qui pendouille au-dessus de la porte comme une menace perpétuelle. « Chez Dubois » devenu « Chez ubois ». Il me regarde du coin de l’œil, s’écrie : « Je sais ! » avant que je commence à me plaindre.
Pendant un moment, je me demande comment il réagirait si, tout à coup, à brûle-pourpoint, je lui annonçais la vérité. Est-ce qu’il me ferait construire un gros cœur, spécialement pour moi, à côté de la porte, afin que je puisse l’embrasser chaque matin avant d’entrer dans le restaurant ? Après tout, on trouverait normal de m’aider si j’avais un handicap physique. Je bénéficierais d’un passage spécial pour entrer dans un édifice. Mais une carence affective ! Une carence affective, ce n’est pas une carence de sucre ou de calcium. C’est pire. La plupart des gens n’y croient pas. Soit ils ont peur de la contagion, soit ils craignent les répercussions.
Luc fixe mon ensemble. Une jupe et un chemisier classiques, pratiques, qui passent partout et surtout qui passent inaperçus.
— Dès que tu te seras changée, t’iras chercher du café, y en a plus, me dit-il avant de disparaître dans la rue.
L’avantage d’un handicap invisible me saute alors aux yeux : je peux faire semblant de fonctionner normalement, et continuer à travailler, sans que personne ne remarque rien de changé en moi.
Je vais dans l’arrière-boutique échanger mes vêtements privés contre ma tenue professionnelle : une minijupe et un t-shirt décolleté. Lorsque je reviens, la Viking me tend une assiette remplie de spaghettis, avec une expression d’inquiétude traversant son visage.
— Alors qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
Elle me regarde, le sourcil froncé comme un point d’interrogation. L’assiette dans la main et la main dans les airs, je vérifie de tous les côtés que les murs n’ont pas d’oreilles indiscrètes et, comme personne ne semble préoccupé de notre présence pourtant sensationnelle, je me hausse sur la pointe des pieds pour murmurer à son oreille qui s’abaisse à la hauteur de mes lèvres :
— J’ai une carence…
— Je t’avais dit de manger plus de fromage et de boire plus de lait, chuchote à son tour la Viking pliée en deux, pour être à mon niveau.
— Pas une carence en calcium. En affection ! Une carence affective grave.
Ses bras retombent littéralement le long de son corps. Heureusement que je tiens l’assiette ! Pendant un moment — un de ces moments où l’on croit à l’absolue nécessité du silence — elle reste immobile, bouche bée, comme si j’avais soudain le nez au milieu du front.
— Y me semblait bien qu’il te manquait quelque chose. Je me demandais quoi, maintenant je suis fixée.
Elle essaie de rire, mais il y a de la tristesse dans ses yeux et dans sa voix. Je vois bien qu’elle a envie de me consoler. Elle reprend l’assiette de spaghettis et va la porter à la cliente sur le point de s’évanouir, à trop attendre. Puis elle revient près de moi. De l’autre côté du comptoir, j’ai commencé à mettre les verres sales dans le lave-vaisselle.
— L’amour ne court pas les rues, tu sais, fait-elle, en essuyant le comptoir avec un torchon…
Je me tourne vers elle et suis les petits mouvements de rotation qu’elle effectue nerveusement.
— Dans mon cas, c’est pas l’amour qui court après moi, c’est moi qui cours après l’amour… En fait, je cours toujours… D’ailleurs, je peux toujours courir, l’amour me passe tout le temps sous le nez.
On se regarde et on pouffe de rire. On tourne toujours tout en dérision, la Viking et moi. C’est une des raisons pour lesquelles on s’aime bien. On est sur la même longueur d’ondes. On forme une belle paire d’amies, elle, avec sa carence en apprentissage et moi, avec ma carence affective.
— Tu t’en sortiras. Comme moi. T’en fais pas avec ça, va, me dit-elle, encourageante.
— Oh ! Non ! Je vais pas m’en faire avec ça. Je vais faire avec.
— Tout de même ! reprend-elle avec gravité tout en refaisant ses petits cercles. Une carence affective grave ! C’est moins que rien !
— Non ! C’est mieux que rien !
* * *
J’ai décidé d’écrire à maman pour lui annoncer que je veux rentrer. Elle sera certainement surprise, car elle ignore tout de ma vie. C’est ma faute. Depuis mon départ, j’ai falsifié tous les faits, embelli ma réalité, joué la comédie du bonheur.
L’inspiration me manque. Dès que je commence à griffonner, les mots s’enfuient comme des déserteurs. Après huit années de séparation, huit années de mensonges, je n’arrive pas à trouver l’idée, la manière, l’angle pour aborder la chose. Je ne peux quand même pas écrire : « Coucou maman, je reviens chez nous ! »
Mon bac de recyclage est rempli de pages griffonnées, raturées, chiffonnées. Des feuilles mortes à enterrer ! Il va bientôt être midi. Plus les mots me manquent, plus les souvenirs affluent.
Je me souviens du jour où maman a acheté son dépanneur. J’avais à peine cinq ans. Je la revois penchée sur la serrure, enfoncer la clé dans la porte, puis l’ouvrir et me pousser à l’intérieur, en s’écriant : « Et voilà ! Maintenant, je suis coincée ici, à cause de toi ! » Jour après jour, elle va marteler ces mots : « À cause de toi ! », pour qu’ils s’enfoncent dans mon esprit, comme un couteau dans la plaie, comme un clou dans un poignet, qu’ils s’y imprègnent de façon indélébile.
Elle tenait à s’assurer, du moins le croyait-elle, que je paierais ma dette.
Mon père que je n’ai jamais connu était du Nouveau-Brunswick. Il avait déposé sa semence en elle, puis la chose faite, et vite faite, si je me rappelle bien, il était parti. À cause de moi, selon ma mère qui ne s’est jamais mariée. Pourquoi faire ? « Les hommes ! Tous pareils ! Pas un pour relever l’autre ! » C’était sa devise. Coupable de naître, j’ai grandi en rêvant en silence au moment propice où je partirais ailleurs. Comme mon père. J’avais dix-sept ans quand l’occasion s’est présentée.
Vincent, le beau Vincent, fabriquait des caméras miniatures. Il était le seul au Québec, et même au Canada. Ses caméras étaient si minuscules qu’on pouvait les dissimuler à l’intérieur d’un simple briquet. Parfois, il travaillait pour des producteurs, parfois pour la police. Il s’infiltrait dans des maisons privées ou dans des entreprises, installait l’équipement et repartait incognito. D’ailleurs, il m’apprit que légalité et moralité étaient deux concepts distincts, pas toujours compatibles. Il n’éprouvait aucun remords. Mais quelle efficacité ! Il participait à l’arrestation de pères incestueux grâce à ses caméras cachées dans l’œil d’un ours en peluche. Une caméra invisible, pour des preuves irréfutables. Pour fabriquer ses yeux magiques, il devait se munir d’une loupe semblable à celle qu’utilisent les dentistes. Ses copains l’appelaient ironiquement « Coq-l’œil », malgré sa renommée d’homme méticuleux, patient, fier, au regard aiguisé.
Cet été-là, Vincent était venu dans la région pour participer au tournage d’un film policier. Dès qu’il est entré dans le magasin, j’ai tout de suite su que plus rien ne compterait que lui. Maman aussi a tout de suite compris. Une intuition féminine, maternelle, impitoyable. Une crainte formelle, cruciale, dévorante, greffée au creux de son estomac, plus jamais délogée depuis. Elle a su immédiatement qu’en faisant tinter la cloche du magasin, il venait de troubler mon destin.
Pour elle, c’était le glas de ses rêves qui sonnait.
Il me promettait une vie facile, mais rien de ce qu’il pouvait dire ou faire ne trouvait grâce à ses yeux. Je pourrais prétendre que je ne savais pas, mais je savais. Elle n’avait pas cessé de me rabâcher pendant toute mon enfance : « Plus tard, tu prendras la relève et je pourrai enfin vivre une vieillesse tranquille et honorable. Tu me devras bien cela. » Quand j’ai annoncé, moi, l’ingrate, que j’allais partir, je l’ai vue regarder derrière elle les années vaines d’efforts, de sacrifices, d’acharnement, des années d’espoirs morts et je me disais : « Tant pis ! Je ne le laisserai pas repartir sans moi. » En guise d’adieu, elle m’a dit : « Quelle vie ! On élève les enfants et quand ils peuvent enfin nous rapporter le fruit de notre labeur, quelqu’un nous les enlève. »
La petite Gaspésienne que j’étais, naïve, idéaliste et pleine de rêves, fut accueillie à Montréal à bras entrouverts par une belle-mère qui ne l’attendait pas. Je n’avais pas de travail, pas d’argent. Il m’a embauchée. Je me promenais avec une caméra dissimulée dans mon sac à main muni discrètement d’un ridicule petit trou invisible où se trouvait l’œil secret de la caméra cachée. J’espionnais les infidèles, les malhonnêtes, les indésirables. Un jeu ! Je me prenais pour James Bond. Il ne me payait pas. Peu importait. L’argent n’avait pas de valeur à mes yeux, même si j’avais quitté mon village en croyant quitter la misère qui pendait au nez de ceux qui y restaient. Il disait que je lui remboursais les dépenses que je lui occasionnais en vivant chez lui. Je m’acquittais de ma dette, quoi !
La réciprocité ! C’était la nouvelle philosophie des femmes émancipées… C’était aussi la sienne. Une philosophie contemporaine. Une théorie bien pratique ! Je faisais n’importe quoi pour lui. Tout ce qui comptait pour moi, c’était l’amour. Je l’aurais suivi n’importe où, pourvu qu’il m’aimât !
Il ne m’aimait pas. Il était tombé rapidement amoureux de ma simplicité, mais s’en était lassé tout aussi vite et, bientôt, il en eut honte. Toujours par monts et par vaux, il naviguait dans des eaux troubles, accostant dans des bras écartés, m’obligeant à jouer le rôle de Pénélope dans une comédie dramatique qui ne me convenait pas. L’amour ? Un mot fugace !
Il m’a fallu du temps pour comprendre et encore plus pour admettre que je m’étais trompée. Je m’accrochais à mon erreur comme si le fait de la nier l’empêchait d’exister. J’assistais impuissante au carnage de mes pensées, au génocide de mes sentiments. Un gouffre prêt à m’engloutir me menaçait.
Après un périple de cinq ans, j’ai quitté Vincent. Adieu donc, Vincent, alias Coq-l’œil, le spécialiste des caméras miniatures, capable de confectionner un engin — aussi précis que complexe — qui tenait au bout d’une tige pouvant entrer dans tous les recoins d’une résidence privée, mais incapable de sonder l’esprit d’une femme. L’odyssée était terminée. Adieu Ulysse. Adieu Pénélope. Je me suis retrouvée comme une banquière ruinée, ma richesse intérieure complètement pillée. Néanmoins, l’avenir m’attendait. Avec un métier que je devais encore me tisser, je me suis inscrite à un cours de techniques policières. Par besoin peut-être de me défendre. Malheureusement, contrairement à ce que j’avais espéré, la police n’était pas un endroit fréquentable pour moi, je ne m’y sentais pas en sécurité.
C’est ainsi qu’après avoir bivouaqué dans d’autres bras entrouverts, bu à d’autres lèvres gercées, m’être blottie contre d’autres poitrines percées, après avoir parcouru des centaines de kilomètres sans avancer, j’ai envie, maintenant plus que jamais, de revenir au bercail, de retrouver la campagne, la mer, le grand air. Et le petit dépanneur. Être ma propre patronne ! Le saumon qui remonte la rivière pour retrouver ses origines, là où les œufs ont été pondus.
L’appel est vraiment fort, si fort que finalement, je trouve enfin les mots…

20 mars 2003
Chère maman,
Tu seras sans doute étonnée d’apprendre que j’aimerais mettre fin à mon périple. Pourtant, c’est vrai, je souhaite revenir à Gaspé. Je me souviens de la petite maison, en face de la nôtre, que les Lapointe louaient occasionnellement à des touristes français. Est-ce qu’elle est libre ? Si oui, pourrais-tu demander à M. Lapointe s’il accepterait de me la louer ? J’aimerais travailler avec toi dans le dépanneur. C’était ton rêve autrefois. Je me sens prête aujourd’hui. Et toi ? Qu’en penses-tu ? Ce serait merveilleux, non ? Hélène.

La lettre terminée, machinalement, j’allume la télé. Sur le petit écran, les Américains entrent en Irak, en direct, grâce à la technologie de l’information. Ces nouvelles méthodes de guerre urbaine nous permettent d’y assister en compagnie de journalistes invités au front.
On aura tout vu !

Les tasses de café sont vides depuis longtemps, et le cendrier plein de mégots froids. Les paupières fatiguées de Mme Blanche résistent mal aux assauts du sommeil.
— Si vous voulez, je peux revenir demain, suggère doucement la Viking, qui veut aller jusqu’au bout du carnet, et qui doit préserver les forces de la vieille centenaire si fragile, si menue…
— Avec plaisir ! répond Mme Blanche sans hésiter. J’ai l’habitude de promener Mirza à quatre heures sur la piste qui longe le fleuve. On pourrait se rencontrer au coin de la rue. Il y a un banc. J’apporterai le carnet. Vous pourrez fumer ; moi, je ne serai pas intoxiquée par vos cigarettes, et Mirza y fera sa marche quotidienne.
Il est seize heures, le lendemain, lorsque la Viking voit s’approcher la vieille dame, la laisse de la chienne dans sa main gauche, la canne dans sa main droite, et, sur sa tête, un chapeau aux larges bords couverts d’une macédoine de fruits. Elle n’a pas pris la peine d’attacher Mirza, car il ne viendrait pas à l’idée de la vieille chienne de s’enfuir, ni de mordre un piéton. Elle n’a plus la force de courir, ni l’envie de planter ses dents dans un mollet.
Mme Blanche arrête de marcher. Aussitôt, Mirza en fait autant.
La Viking réprime un sourire. La vieille femme a eu la bonté d’accepter de l’aider et elle ne veut pas la blesser. Mais tout de même, quelle allure !
Les deux femmes échangent quelques banalités. Mme Blanche s’émerveille du temps clément, la Viking, de sa forme. L’une remercie d’avoir accepté l’invitation, l’autre de l’avoir proposée. Les amabilités dites, elles se remettent à marcher. C’est l’été. Il fait chaud. Le ciel est bleu, sans nuage. Sur la piste cyclable, entre le banc où elles s’assoient et le fleuve aux grandes eaux, des sportifs font du jogging, de la bicyclette, de la planche à roulettes, du patin à roues alignées.
— J’ai besoin d’avoir cette activité humaine autour de moi, murmure Mme Blanche en regardant autour d’elle. Quand je viens ici, je savoure chaque seconde. C’est sans doute parce que je ne sais jamais le soir, avant de m’endormir, si je me réveillerai le lendemain. Cet endroit est une espèce de garantie contre la mort, un répit. L’espoir ! La vie !
— Vous avez peur de la mort ? demande la Viking, étonnée par l’étrange conversation qu’elle n’aurait jamais osé entamer elle-même.
— Plus à mon âge. Vous savez, on passe sa vie à apprivoiser la mort et puis, à un moment donné, on la réclame, répond Mme Blanche en observant la robe de la Viking, la même que la veille.
Puis elle se lève et Mirza en fait autant.
— Si on marchait ? propose-t-elle en faisant claquer sa canne sur l’asphalte.
Et sans attendre la réponse, elle fait quelques pas.
— Vous saviez qu’Hélène avait l’intention de retourner vivre avec sa mère ? demande-t-elle, au bout d’un moment. Ah ! La pauvre enfant ! Elle a attendu sa réponse pendant des semaines. Je l’interrogeais chaque jour. « Des nouvelles ? » Et elle répliquait invariablement : « Non ! » les yeux rivés sur le lointain. Je n’avais pas besoin de lui spécifier de quoi je parlais, elle le savait. Au bout d’un mois, l’idée m’est venue que sa mère ne lui répondait pas, tout simplement parce qu’elle n’avait pas reçu la lettre. Je lui ai suggéré d’en envoyer une autre. Vous savez ce qu’elle m’a répondu ?
Mme Blanche sourit, malicieuse, presque rajeunie.
— Non.
— Elle m’a dit que je ne devrais pas m’en faire pour elle. Vous savez ce que je lui ai dit ? demande-t-elle, en arrêtant de marcher. Mirza aussi.
— Non, répond la Viking qui n’en a pas la moindre idée.
Mme Blanche la fixe d’un regard percutant.
— Si je m’en fais pas pour vous, qui s’en fera, alors ?
La Viking baisse les yeux. Mme Blanche reprend sa marche. Mirza aussi.
— Je la trouvais désinvolte.
— Hélène, désinvolte ?
— Mais non, voyons, sa mère ! rectifie Mme Blanche en plongeant son regard bleu roi dans les yeux bruns de la Viking. Imaginez ! Ne pas répondre à son enfant. Sa fille unique ! Avouez que c’est inconcevable ! Moi, je n’ai pas d’enfant et, dans mes rêves, j’imaginais entre elles une relation parfaite, comme seuls les rêves peuvent nous faire voir la perfection. On était dans son appartement. Elle a éteint la télé. Les nouvelles sont tellement déprimantes… Cette nouvelle guerre…
— Que s’est-il passé ? interrompt la Viking avant que la vieille dame n’entame ce sujet qu’elle veut oublier à tout prix.
— Je me suis excusée. Elle a souri et a dit : « Ne vous inquiétez pas, je vous pardonne, Mme Blanche. » Je lui ai dit : « Vous avez le pardon facile, vous ! » Vous savez ce qu’elle a répondu ?
— Non, répond la Viking, touchée par l’affection de la vieille femme, encore étonnamment lucide.
— Elle a répondu : « C’est l’habitude ! »
— Ah bon ? Et ensuite ?
— Plusieurs semaines se sont encore écoulées. Et ma foi, je suis devenue suspicieuse. Un jour, je lui ai posé la question qui me torturait. « Vous êtes bien sûre d’avoir envoyé la lettre ? » « Dans la boîte aux lettres, oui ! », qu’elle a répondu. Allons nous asseoir sur ce banc, là, à l’ombre. Le soleil est fort, cet après-midi. Si ça continue, mon chapeau va brûler…
Mme Blanche va s’asseoir avec lenteur sur un banc, derrière la piste cyclable, à l’ombre d’un orme. Mirza s’installe sur son derrière, à ses pieds. La Viking prend place à côté et attend avec impatience. Contrairement à Hélène, les vieux à l’affût d’une oreille attentive ne l’ont jamais intéressée. Elle n’est pas très habile avec eux, s’ennuie en leur présence, n’a rien à leur dire. Elle les trouve pathétiques. Surtout leur façon agaçante de vouloir faire croire qu’ils détiennent la vérité et qu’il est dans l’intérêt des plus jeunes de les écouter. Ce qui leur permet, en fait, de croire que le temps s’est arrêté. Son grand-père lui disait toujours : « On veut tous arrêter le temps, mais pas nécessairement au même endroit. C’est la principale différence entre les générations. »
— Je me souviens très bien du jour où elle a enfin reçu sa réponse, reprend Mme Blanche. La lettre dépassait de la boîte aux lettres et j’avais peur que quelqu’un de mal intentionné n’ait l’idée de la subtiliser. On peut s’attendre à tout de nos jours, n’est-ce pas ? C’est cette idée qui m’a poussée à la prendre. Je l’ai attendue. Je l’ai invitée chez moi. Je lui ai dit : « Venez ! J’ai préparé quelque chose pour vous. De la tourtière de perdrix ! » Hélène est entrée. Comme toujours, elle a caressé Mirza jusqu’à ce que ma bonne petite chienne retourne se réfugier sous la table où elle a élu domicile. Et puis, pendant que je coupais un morceau de tourtière et en déposais une pointe dans une soucoupe, elle, elle a retiré quelques napperons pour se faire une place sur le sofa. Elle a plongé sa main dans ma grosse boîte métallique qui contient des centaines de mes capsules en plastique. Quand je lui ai donné son assiette en lui disant que c’étaient les perdrix de ma petite-nièce, elle m’a regardée avec son regard soupçonneux et a demandé : « Elle est venue ? » J’ai dû admettre que je ne l’avais pas vue depuis six mois. J’avais congelé les perdrix. Hélène a pris une bouchée. Sa grimace ne m’a pas échappée, ni les efforts qu’elle faisait pour l’avaler.
— C’était quoi ? demande la Viking qui a hâte de passer à autre chose que ces détails insignifiants.
— C’est exactement la question que je lui ai posée. « C’est quoi ? » Comme Hélène hésitait, alors j’ai insisté : « Allons ! Pas de faux-fuyants avec moi ! » À mon âge, on n’a plus le temps d’être susceptible, n’est-ce pas ?
— J’imagine, admet vaguement la Viking.
— Finalement, elle m’a demandé ce que j’avais mis dedans. J’ai répondu : « Rien de spécial, comme d’habitude ! » Elle m’a dit : « Vous avez dû oublier de saler. » Je me suis récriée : « Pas du tout ! » Elle a insisté. Je me suis défendue. Pour lui prouver que j’avais bien salé, je lui ai montré le pot. Il était encore sur le comptoir. Hélène s’est dirigée dans la cuisine adjacente au salon. Elle a ouvert le pot, s’est tournée vers moi. « Mme Blanche, a-t-elle fait de sa petite voix cristalline, ce n’est pas du sel… » J’ai fait l’étonnée. « Ah ! Non ? » Elle a secoué la tête négativement. Vous savez ce que c’était ? demande Mme Blanche le regard pétillant de malice.
— Non, réplique la Viking qui n’a qu’une envie : entrer dans le vif du sujet.
— Du sucre ! lance Mme Blanche en riant. Bon sang ! J’avais dû en verser au moins la moitié du pot ! J’ai dit : « Si je comprends bien, vous insinuez que ma tourtière n’est pas de la tourtière ! » Et elle m’a répondu : « Ce n’est pas non plus de la tarte ! » Vous vous rendez compte ?
Mme Blanche en rit encore. Un petit rire en cascade, un rire agaçant, étant donné les circonstances.
— Pour vous dire la vérité, j’avais naïvement espéré qu’elle ne s’en rendrait pas compte, mais c’était un peu présomptueux de ma part ! ajoute Mme Blanche.
— Et ensuite, vous lui avez remis la lettre ? interrompt la Viking.
— Euh… Oui. Comme j’avais réussi à la faire rire, je me disais que ce serait plus facile pour elle d’accepter la réponse.
— Vous connaissiez déjà la réponse ?
— Non. Enfin, je ne me serais pas permis d’ouvrir l’enveloppe.
— Donc, vous lui avez remis la lettre…
— Oui, et elle a tout de suite reconnu l’écriture de sa mère. Elle m’a dit avec amertume : « Bon ! Au moins, je ne suis pas orpheline ! » Oh ! Vous avez vu le poisson ? Il était énorme.
Mme Blanche pointe le fleuve avec sa canne, la main serrée sur le pommeau.
— Vous aimez le poisson ? Moi, j’en mangeais au moins trois fois par semaine, avant. Il y a beaucoup d’oméga 3, d’après ce qu’ils disent. Mais aujourd’hui, avec le mercure, c’est dangereux… Remarquez que ça m’est égal. Malheureusement, mon infirmière vérifie tout ce que je mange, à cause de mon diabète. À mon âge, c’est tellement ridicule ! Si je veux manger du chocolat, je dois le faire en cachette. Comme une criminelle ! Et vous ? Vous aimez le chocolat ? Moi, je suis incapable d’y résister. Bon ! On continue la lecture ?
— Avec plaisir, Mme Blanche ! répond la Viking rassurée.

Comme je ne veux pas m’effondrer devant elle, j’ai donné rendez-vous à la Viking au parc. J’ai besoin d’un endroit neutre pour lui parler de la lettre que j’ai reçue de ma mère comme un coup de poignard anonyme en plein cœur. Un retour à l’expéditeur de mes espoirs puérils. Une filiation infréquentable qui me plonge dans un état de crise. Alors que je suis affaissée sur un banc comme une mendiante oubliée qui espère être bientôt rappelée par un Dieu plus miséricordieux que les hommes, pour comble de malheur, voici que débouche un groupe de femmes, de jeunes mamans, qui font leur jogging sur la piste en poussant des landaus. À l’intérieur, dorment d’adorables bébés. L’entraîneur qui les accompagne scande d’une voix nasillarde de militaire : « Une deux… une deux… » C’est le groupe que j’ai rencontré la veille avec Mme Blanche qui ne manque jamais une occasion de se moquer de notre besoin grandissant de gagner de l’argent à tout prix pour ensuite le dépenser n’importe comment. « Quand je pense, m’avait-elle dit, qu’on a aboli la culture du potager pour la remplacer par la culture physique et qu’en plus, les gens paient ! »
Et voilà que soudain, les larmes jaillissent devant ce plaisir maternel qui m’est interdit. Jamais je n’aurai d’enfant. Le médecin me l’a affirmé. Je suis stérile. Un terme péjoratif selon la Viking pour qui quelque chose de stérile est quelque chose d’improductif, d’inutile, en quelque sorte. Qu’est-ce que je devrais dire ? Que je suis inapte à la reproduction ? Bref, stérile ou inapte à la reproduction, je suis inondée de mes pleurs lorsqu’elle arrive. Elle observe le fleuve qui a débordé de son lit, embrasse quand même mon visage salé comme de la morue, me demande ce qui se passe et attend, les bras ballants, pleine de sollicitude, que je me calme.
J’explique à travers mes sanglots que non seulement je n’arrive pas à vivre avec la génération passée, mais qu’en plus, je ne vivrai jamais avec la génération à venir.
— Tu pleures parce que tu peux pas avoir d’enfants ? fait-elle en me tendant un kleenex.
— Oui. Et parce que ma mère ne veut pas de moi !
— Elle t’a répondu ? commence à comprendre la Viking.
— Moui.
— Et elle veut pas que tu reviennes ?
J’incline la tête comme on le fait quand on dit oui et qu’on a envie de dire non. La Viking s’agite sur son siège.
— Elle est vieille et épuisée, tu comprends ? dis-je aussitôt, pour la calmer.
Elle rejette de la main cette excuse fallacieuse, comme toutes les excuses. Je ne sais pas si c’est ma réaction ou celle de ma mère qui provoque la sienne. Quoi qu’il en soit, elle écarte les bras comme pour embrasser l’ampleur de ma folie ou celle de sa résignation.
— Si je comprends bien, tu essaies encore de voir les choses telles que tu voudrais qu’elles soient, et non telles qu’elles sont, me reproche-t-elle, abasourdie — non — scandalisée par ma réaction.
— Elle ne pouvait pas savoir que ça ne va pas. Je ne lui ai jamais dit. J’ai menti, tu comprends ? Je lui ai toujours menti.
— Tu ne lui as pas menti, tu l’épargnais, rectifie la Viking en me serrant contre elle, comme une mère aurait serré sa gamine dans ses bras pour la consoler de son premier chagrin d’amour.
Je sens quelque chose de chaud envelopper mon corps, comme un frisson de soie. Les passants nous regardent. L’affection est suspicieuse de nos jours. Surtout lorsqu’elle est étalée en public. Heureusement, ce que les gens pensent n’a aucune importance. On s’en fout. Je m’en fous. Ce qui est important, c’est que je remplisse mon réservoir d’amour. Je n’ai pas encore fait le plein, mais je relève la tête vers elle et croise son regard. On se regarde un moment sans voix.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Que veux-tu que je fasse ? Je vais rester ici. Merde !
— Alors tu abandonnes ton projet ! Tu capitules !
La Viking lit dans mon regard l’ampleur de ma déception et essaie de plaisanter.
— Il est vrai que t’es pas une Montréalaise pure laine, comme moi.
Je sors ma lettre, lui tends l’enveloppe.
— Je sais pas lire en lettres attachées, voyons ! lâche-t-elle, en me fixant avec des yeux ronds.
C’est vrai ! C’est même moi qui lui apprends ! Je lui lis les principaux passages en m’efforçant de garder une voix claire. « Très franchement, il vaut mieux que tu restes à Montréal… Ta vie est là-bas… Dans ta ville d’adoption… Dans ton appartement… »
— C’est tout ?
— Non. Elle ajoute : « Je pense à toi. »
Silence. Un héron vole au-dessus de nous. La Viking se passe les mains dans son épaisse tignasse de blonde nordique. Sa conception de la vie vient d’en prendre un coup. Elle a un fils et, pour lui, elle irait jusqu’en prison, et quand je dis pour lui, je veux dire à sa place. D’un bond, elle se lève, comme si un moteur à turbo l’avait expulsée de son banc, propulsée dans la nature. J’ai l’impression qu’elle a besoin de bouger pour remettre ses idées en place ou, peut-être, pour effacer les mauvaises pensées qui auraient atterri quelque part au centre de son univers menacé. Elle s’arrête devant le fleuve qui vient s’écraser à ses pieds, pendant qu’au loin, un enfant crie. Elle fait de nouveau quelques pas, fixe le fleuve, laisse ses pensées partir à la dérive, pousse un soupir, comme si elle recrachait tous ses doutes, et revient près de moi.
— Ta mère, elle croit en Dieu, non ?
— Euh… Oui, mais…
— Quoi ? Tu vas pas encore la défendre…
Curieusement, sa colère apaise la mienne, épargne mon énergie…
— Non… Non… Je veux dire qu’elle croit en Dieu, mais qu’elle ne croit pas en elle. Alors…
— Alors quoi ?
— Alors qu’est-ce que Dieu peut faire sans elle ?
* * *
Plusieurs semaines s’écoulent. Pendant que M. Bush venge le peuple américain de la honte que les terroristes lui ont infligée le 11 septembre 2001, pendant que Luc, au fond de la cuisine, prépare le repas du soir, nous — la Viking et moi — nous nous asseyons chaque après-midi, au fond du restaurant, lieu d’études caché du regard éventuel des clients. Je lui apprends à lire et à écrire. Ou, du moins, j’essaie, car elle tente à la moindre occasion de détourner mon attention, soit pour se donner le temps de chercher subrepticement, à mon insu, croit-elle, la réponse dans son dictionnaire de poche, soit pour me faire tout simplement oublier la question, ce qui, évidemment, ne risque pas de m’arriver.
— Alors, dis-moi… Château… Gâteau… Qu’est-ce que ça prend au pluriel ?
Question allergène.
— Tu sais ce que tu devrais faire maintenant que tu ne veux plus retourner à Gaspé ? me demande-t-elle.
Moi ? Ne plus vouloir retourner à Gaspé ? La Viking n’a pas l’habitude de tirer des conclusions aussi succinctes. Je suis obligée de tirer l’unique conclusion possible : elle me provoque. Elle tente de susciter en moi une réaction instantanée pour que je me rebiffe, que je rectifie, que je proteste, que je m’explique. Bref, que je parle d’autre chose, de tout ou de n’importe quoi, de l’enfant prodigue que je ne serai jamais, de l’emploi que je devrais occuper, de ma mère, mais surtout pas de grammaire.
— Réponds ! dis-je.
— Chercher des objets perdus ! répond-elle.
Je rectifie :
— Réponds à ma question, pas à la tienne.
Elle rit comme une adolescente inconsciente de son avenir hypothéqué, qui préfère impressionner son professeur par son humour plutôt que par son intelligence… Quoique l’humour soit pour moi une preuve indéniable d’intelligence.
Mais je ne suis pas professeur !
— Qu’est-ce que t’en penses ? interroge la Viking, sans plus se préoccuper ni des châteaux ni des gâteaux…. C’est vrai, t’es douée, tu retrouves toujours tout !
— Tu essaies de détourner mon attention ou quoi ?
— Au contraire, j’essaie de l’attirer ! s’exclame la Viking, tandis que Luc sort la tête de sa cuisine.
— Ça va les filles ?
— Oui, répond la Viking. T’as besoin de quelque chose ? Non ? Alors retourne à tes chaudrons. Nous, on parle sérieux. Il y a deux mois, me fait-elle en riant de voir la tête de Luc retourner d’où elle vient, tu voulais changer de vie, non ?
J’avoue que la Viking réussit à m’intriguer. Elle s’en rend compte et, pour me punir de mes intransigeances, elle attend, l’œil arrogant, le sourire agaçant, que je m’énerve. Or, je ne m’énerve jamais avec elle.
— Si ! Et alors ?
— Tu te souviens du soir où t’as retrouvé Mirza, la chienne de Mme Blanche ?
Elle attend, avec la circonspection d’une élève exigeante, que je réfléchisse à cet événement.
Pourquoi me parle-t-elle tout à coup de cet événement sans importance que j’ai depuis longtemps oublié ? Je ne vois pas du tout où elle veut en venir.
Je ferme les yeux pour me remémorer l’incident, au cas où quelque chose de crucial m’aurait échappé…
* * *
Je me revois rentrer chez moi, ce soir-là, dans la douceur d’un printemps précoce et généreux, en train de me demander si mon avenir est à venir ou s’il est déjà passé. Je suis dans le mitan de mon escalier lorsque j’entends, par la fenêtre ouverte de son appartement, les sanglots de Mme Blanche.
Ah ! Les sanglots de Mme Blanche !
J’imagine son corps décharné qui sursaute, qui tressaute. Comment résister à cet assaut ? Ces tressaillements ? Ces petits cris ?
Le monde entier est menacé. Toutes les grandes villes sont en état d’alerte. Londres, Madrid, Paris, Rome, New York, Montréal. Que craint-elle le plus ? Le sida ? Le SRAS ? La grippe aviaire ? Les tsunamis ? Les ouragans ? Les attentats ? Le réchauffement de la planète ? Pourquoi ces pleurs ?
Sans réfléchir, je remonte les trois marches qui mènent à mon demi sous-sol, frappe à sa porte et me retrouve bientôt nez à nez avec elle.

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