La Petite Dame dans la Grande Maison
158 pages
Français

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La Petite Dame dans la Grande Maison , livre ebook

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Description

Début du XXe siècle en Amérique : et si la femme pouvait choisir la vie amoureuse qui lui convient ? Libérés de la morale ordinaire, les personnages de London vivent en ménage à trois. De quoi secouer les conservateurs !
Diffèrent des célèbres récits d’aventure de Jack London, ce roman provoque un scandale au moment de sa parution en raison du libre choix amoureux de ces personnages.
Jack London (1876-1916), écrivain américain, naquît en tant que John Griffith Chaney. Depuis très jeune, il fait de nombreux métiers tels que balayeur, menuisier et agriculteur, ce que lui fait rêver de liberté et d’aventures. À l'âge de 17 ans, il embarque comme matelot dans un voyage qui le mène au large du Japon et lui inspire son premier récit. De retour en Amérique, il ne trouve pas de travail fixe et se fait enfermer pour vagabondage. Plus tard, sa participation à la ruée vers l'or du Klondike, son tour du monde inachevé et ses autres expériences personnelles continuent à alimenter son inspiration. Il acquiert richesse et célébrité avec ses œuvres littéraires avant de mourir à l'âge de 40 ans. Son célèbre roman « L’Appel de la forêt » a été adapté au cinéma en 2020 dans le film de Chris Sanders avec Harrison Ford et Omar Sy.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 04 octobre 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9788726582949
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0150€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Jack London
La Petite Dame de la Grande Maison


SAGA Egmont
La Petite Dame de la Grande Maison

Traduit par Louis Postif

Titre Original The Little Lady of the Big House

Langue Originale : Anglais

Les personnages et le langage utilis s dans cette uvre ne repr sentent pas les opinions de la maison d dition qui les publie. L uvre est publi e en qualit de document historique d crivant les opinions contemporaines de son ou ses auteur(s). Image de couverture : Shutterstock Copyright 1916, 2021 SAGA Egmont

Tous droits r serv s

ISBN : 9788726582949

1 re edition ebook Format : EPUB 3.0

Aucune partie de cette publication ne peut tre reproduite, stock e/archiv e dans un syst me de r cup ration, ou transmise, sous quelque forme ou par quelque moyen que ce soit, sans l'accord crit pr alable de l' diteur, ni tre autrement diffus e sous une forme de reliure ou de couverture autre que dans laquelle il est publi et sans qu'une condition similaire ne soit impos e l'acheteur ult rieur. Cet ouvrage est republi en tant que document historique. Il contient une utilisation contemporaine de la langue.

www.sagaegmont.com Saga Egmont - une partie d'Egmont, www.egmont.com
I
Il s veilla dans l obscurit , simplement, facilement, sans autre mouvement qu un lever de paupi res sur un d cor d ombre. la diff rence de tant d autres dormeurs oblig s de t ter et d couter pour reprendre contact avec le monde, il se reconnut l instant m me de son veil, en temps, en lieu et en personne, et reprit sans effort le conte interrompu de sa vie. Il tait Dick Forrest, propri taire de vastes terrains, qui s tait endormi depuis plusieurs heures, apr s avoir mis une allumette comme signet entre les pages de Road Town et teint l lectricit .
Une fontaine endormie gargouillait dans le voisinage. Puis il per ut un son faible et lointain, qui e t chapp une oreille moins fine, mais qui le fit sourire de plaisir. Il reconnaissait le beuglement de King Polo, le champion des b ufs cornes courtes, trois fois prim aux foires de
Sacramento, en Californie. Le sourire s attarda un bon moment sur la figure de Dick Forrest la pens e des nouveaux triomphes que King Polo remporterait cette ann e au cours des tourn es d expositions bovines dans l est des tats-Unis. Il leur montrerait qu un b uf n et lev en Californie peut rivaliser avec les meilleurs b ufs nourris de grains dans l Iowa ou import s par mer.
Quand son sourire se fut effac , c est- -dire apr s plusieurs secondes, il allongea la main dans l obscurit et appuya sur le premier bouton d une s rie de trois rang es.
La lumi re tamis e d un plafonnier r v la une chambre sur porche dont trois cloisons se composaient d un treillis de cuivre mailles fines. Du quatri me c t , le mur de la maison, en b ton, tait perc de portes-fen tres la fran aise.
Il appuya sur le second bouton de la rang e, et une vive lumi re se concentra sur un espace d termin , clairant une pendule, un barom tre et deux thermom tres, un centigrade et un
Fahrenheit. Presque d un seul coup d il, il lut le message des cadrans : heure, 4,30 : pression atmosph rique, 29,80, ce qui tait normal cette altitude et en cette saison ; temp rature, 36 Fahrenheit. Une autre pression sur le bouton replongea dans l obscurit les indications de l heure, de la chaleur et de l atmosph re.
Un troisi me bouton alluma sa liseuse, dispos e de fa on clairer de derri re et de haut sans fatiguer les yeux. Il teignit le plafonnier, prit sur son pupitre un gros paquet d preuves d imprimerie, puis, crayon en main, en entreprit la correction apr s avoir allum une cigarette.
Cette pi ce tait videmment la chambre coucher d un homme actif, cependant il y r gnait un confort qui n avait rien de spartiate. Le lit de fer gris maill s harmonisait avec le mur de b ton. Au pied du lit d bordait une couverture en peaux de loups gris avec les queues. En guise de descente de lit s talait une paisse fourrure de bouc montagnard, sur laquelle tait pos e une paire de pantoufles.
Sur le vaste pupitre o s entassaient en ordre livres, revues et buvards, il y avait place pour des allumettes, des cigarettes, un cendrier et une bouteille thermos. Un dictaphone tait dispos sur un support articul .
six heures pr cises, apr s qu une lumi re grise eut commenc filtrer travers le treillis, Dick Forrest, sans lever les yeux de dessus ses preuves, tendit la main droite et appuya sur un bouton du deuxi me rang : cinq minutes apr s, un Chinois aux pieds chauss s de feutre entra dans la chambre, portant sur un petit plateau de cuivre poli une tasse et une soucoupe, une petite cafeti re d argent et un minuscule pot au lait de m me m tal.
" Bonjour, Oh-l -l ! fit Dick Forrest en l accueillant avec un sourire des yeux et des l vres.
- Bonjour, ma tre, r pondit Oh-l -l tout en d blayant une place sur le bureau et en versant le caf au lait.
Sans attendre de nouveaux ordres, et remarquant que son ma tre buvait d j d une main tout en corrigeant de l autre, Oh-l -l ramassa sur le plancher un bonnet rose p le, transparent et orn de dentelles, et s clipsa sans bruit par la porte-fen tre.
six heures et demie, ponctuellement, il reparut avec un plateau plus grand. Dick Forrest mit les preuves de c t , prit un livre intitul : levage Commercial des Grenouilles , et se pr para manger. Le d jeuner tait simple mais assez substantiel ; encore du caf , un demipamplemousse, deux ufs la coque pr par s dans un verre avec un morceau de beurre dans chacun et bouillants, puis une tranche de lard cuit point, provenant de ses propres porcheries et de son usine de salaison.
D j le soleil entrait flots et brillait sur le lit. En dehors du treillis couraient de nombreuses mouches pr matur ment closes pour la saison et encore engourdies par la fra cheur nocturne. Forrest, en mangeant, observait la chasse des gu pes. Hardies, plus r sistantes la gel e que les abeilles, elles avaient d j pris leur vol et op raient des ravages parmi les mouches. En d pit de leur bourdonnement avertisseur, ces jaunes chasseresses de l air, qui manquent rarement leur proie, fondaient sur leurs impuissantes victimes et les emportaient. La derni re mouche avait disparu avant que Forrest e t d gust sa derni re goutte de caf , marqu d une allumette la page de L levage Commercial des Grenouilles et repris ses preuves.
Au bout d un certain temps, il se laissa distraire par le cri m lodieux de l alouette, premi re vocalise du jour. Il regarda la pendule : elle marquait sept heures. Il mit de c t ses preuves et entreprit une s rie de conversations par l interm diaire du tableau, qu il manipulait d une main experte.
" Allo, Oh-Joie ! fut son premier appel.
- M. Tayer est-il lev ? Tr s bien. Montre-lui l installation d eau chaude, peut- tre qu il ne la conna t pas Oui, c est cela. Arrange-toi pour trouver un autre gar on aussit t que possible. Il y en a toujours des tas au retour du beau temps Fais de ton mieux. Au revoir !
" M. Hanley ? Oui, fut sa seconde conversation quand il eut d plac la fiche. J ai pens ce barrage sur le Buckeye. Il me faut les chiffres du transport de sable et de celui des cailloux C est cela. Je m imagine que le transport de sable co tera de six dix cents de plus par m tre que celui des cailloux. C est la derni re rampe qui reinte les attelages. Faites le calcul Non, nous ne pourrons commencer avant une quinzaine Oui, oui, les nouveaux tracteurs, si on les livre, lib reront les chevaux de labour, mais il faudra les renvoyer pour le contr le
Non, vous verrez M. veran ce sujet. Au revoir.
Troisi me appel :
" M. Dawson ? Ah ! ah ! Deux degr s 25 dans ma chambre sur porche en ce moment. Il doit y avoir de la gel e blanche dans les prairies. Mais ce sera probablement la derni re fois pour cette ann e Oui, ils m ont jur que les tracteurs seraient livr s voil deux jours T l phonez l agent de la gare propos, allez trouver Hanley de ma part. J ai oubli de lui dire d envoyer les rati res en m me temps que les pi ges mouches
" Au revoir !
Forrest sortit du lit en pyjama, enfila ses pantoufles et par une porte-fen tre gagna la salle de bains o Oh-l -l avait d j rempli la baignoire. Une douzaine de minutes apr s, ras de frais, il tait de retour dans son lit et lisait son livre sur les grenouilles pendant que Oh-l -l , apparu point, lui massait les jambes.
Jambes bien tourn es d un gaillard solidement b ti mesurant un m tre quatre-vingts de taille et pesant quatre-vingt-dix kilos : jambes qui, d ailleurs, racontaient son histoire. La cuisse gauche portait une cicatrice de vingt-cinq centim tres de long. la cheville du cou-de-pied au talon, s talaient une demi-douzaine de cicatrices de la grosseur d un demi-dollar. Quand Oh-l -l massait un peu trop fort le genou gauche, Forrest ne pouvait retenir un tressaillement.
Le tibia droit tait maill de marques sombres, et, juste au-dessous du genou, on distinguait nettement une entaille de l os. michemin entre le genou et l aine, apparaissait la marque d une ancienne blessure de trois pouces, curieusement coutur e de points minuscules.
Un hennissement soudain et joyeux du dehors lui fit remettre l allumette entre les pages du trait des grenouilles, et tandis que Oh-l -l commen ait habiller son ma tre au lit, Forrest, se retournant l g rement, regarda dans la direction du hennissement. Sur la route, entre les balancements pourpr s des premiers lilas en fleurs, et mont par un pittoresque cow-boy, un grand cheval allait l amble ; sa robe rouge tre brillait au soleil matinal ; il levait haut ses fanons d un blanc de neige et secouait sa crini re ; ses regards erraient travers champs, et son appel faisait vibrer les chos.
Dick Forrest prouva un plaisir m l d inqui tude : plaisir de voir cette superbe b te avancer entre les haies de lilas ; inqui tude que son hennissement n veill t la jeune femme qui lui souriait dans un cadre ovale pendu au mur. Il regarda vivement l autre aile de la maison qui projetait sa grande ombre travers la cour de soixante m tres et o elle habitait. Les stores de sa chambre sur porche taient baiss s et ne boug rent pas. L talon hennit de nouveau, et rien ne remua qu une troupe de canaris sauvages qui s envol rent des parterres de la cour et resplendirent au soleil levant comme des embruns d or verd tre.
Il suivit l talon du regard jusqu ce qu il dispar t entre les lilas, puis, revenant comme toujours l actualit , il questionna son serviteur.
" Comment se conduit ce nouveau domestique, Oh-l -l ? Se montre-t-il la hauteur ?
- Lui assez bon gar on, je crois, r pondit le Chinois. Lui tout jeune, trouver tout nouveau. Lui un peu lambin, mais je crois tourner bien.
- Qu est-ce qui te le fait croire ?
- Moi l veiller trois fois, quatre fois en comptant aujourd hui. Lui dormir comme un b b et s veiller avec sourire tout comme vous. a beaucoup bon.
- Je m veille donc en souriant ? demanda
Forrest.
Oh-l -l hocha la t te avec nergie.
" Toujours vos yeux s ouvrent et sourient, votre bouche sourit et toute votre figure, comme ceci et tout de suite. Un homme qui s veille ainsi poss de beaucoup de bon sens. Je le sais. Ce nouveau gar on fait de m me. Bient t, il sera un beau gar on. Vous verrez, son nom est Chow Gam. Comment l appellerez-vous ici ?
Dick Forrest r fl chit.
" Quels noms avons-nous d j ?
- Oh-Joie, Oh-Bien, Oh-H las et moi je suis Oh-l -l , num ra le Chinois. Oh-Joie dit qu il appellera le nouveau gar on
Il h sita et regarda son ma tre d un air malicieux. Forrest l encouragea d un signe de t te.
" Oh-Joie dit qu il appellera le nouveau gar on Oh-Diable !
- Oh, oh ! dit Forrest en riant de bon c ur. Oh-Joie est un farceur. Un fameux nom, mais qui ne conviendra pas. Il y a la dame. Nous devrons trouver autre chose.
- Oh-oh, cela serait un tr s bon nom.
L cho de son exclamation r sonnait encore dans la conscience de Forrest, et il reconnut la source de l inspiration de Oh-l -l .
" Tr s bien. Le jeune homme s appellera Oh- oh.
Oh-l -l inclina la t te, s clipsa travers une porte-fen tre et revint aussit t avec le restant des v tements de Forrest ; il l aida enfiler gilet de dessous et chemise, lui passa une cravate autour du col pour qu il la nou t lui-m me, puis s agenouilla pour lui mettre ses gu tres et perons.
Un chapeau melon et une cravache compl t rent l accoutrement. La cravache tait tress e de lani res la mode indienne, et dix onces de plomb en alourdissaient le manche, retenu au poignet par une boucle de cuir.
Cependant, Forrest n tait pas encore libre. Oh-l -l lui tendit plusieurs lettres en lui expliquant qu elles taient venues de la gare la veille au soir apr s le coucher de Monsieur. Forrest en d chira les coins et les parcourut la h te, sauf la derni re laquelle il s attarda un moment en fron ant les sourcils ; il prit le dictaphone accroch au mur, tourna le bouton pour actionner le cylindre et se mit dicter rapidement, sans s arr ter pour chercher ses mots ou ses id es :
" En r ponse votre lettre du 14 mars, je suis vraiment f ch d apprendre que vous avez chez vous la fi vre aphteuse. Je regrette que vous jugiez propos de m attribuer la responsabilit de cette pid mie. Et je suis navr d apprendre que le verrat que je vous ai envoy soit mort.
" Je ne puis que vous assurer qu ici nous n avons pas trace de fi vre aphteuse, que nous n en avons pas eu depuis huit ans, l exception de deux animaux import s de l Est, voil deux ans, et qui, tous deux, selon notre habitude, furent isol s d s leur arriv e et d truits avant que la contagion p t se r pandre parmi nos troupeaux.
" Vous est-il jamais venu l id e que les chemins de fer sont pour une bonne part responsables de la propagation du fl au ? Existet-il une compagnie de chemins de fer qui d sinfecte un wagon ayant transport des animaux atteints ? Consultez les dates, d abord de mon embarquement du verrat, puis du jour de sa r ception, et enfin du jour o se sont manifest s les sympt mes. Comme vous le dites, par suite de retards sur la voie, le verrat est rest cinq jours en route ; et c est seulement le septi me jour apr s sa r ception que les premiers sympt mes ont apparu : ce qui fait douze jours depuis son d part de chez moi.
" Je me vois oblig de vous contredire. Vous ne sauriez m imputer le d sastre qui s est abattu sur votre troupeau. D ailleurs, pour en tre doublement s rs, crivez au V t rinaire d tat pour lui demander si oui ou non mes domaines sont indemnes du fl au.
" Votre bien d vou
II
Forrest franchit les portes vitr es de sa chambre, traversa d abord un confortable cabinet de toilette, avec des divans sous les fen tres, de nombreuses armoires, une vaste chemin e, et communiquant avec la salle de bains ; puis un grand cabinet de travail, quip de tous les accessoires modernes, bureaux, dictaphones, classeurs, tag res livres et revues, casiers et tiroirs superpos s jusqu au plafond.
Arriv au milieu de la pi ce, il pressa un bouton et toute une s rie de rayons charg s de livres pivota sur elle-m me, d couvrant un minuscule escalier d acier en spirale, qu il descendit en se gardant d accrocher ses perons, tandis que les rayons de la biblioth que se refermaient derri re lui.
Au pied de l escalier, un dispositif analogue lui donna acc s dans une chambre longue et basse, garnie de livres du haut en bas. Il se dirigea droit vers certain casier et sans h sitation posa une main assur e sur le livre voulu, en tourna un instant les pages, trouva le passage cherch , fit un signe de t te satisfait en voyant qu il ne s tait pas tromp , puis remit le volume en place.
Une porte s ouvrait sur une pergola de colonnes carr es en b ton, reli es par des troncs de s quoia entrecrois s de troncs plus petits, tous l tat brut, rev tus de leur corce rouge tre et velout e.
La longueur de sa promenade entre les murs b tonn s de cette vaste maison t moignait qu il n avait pas pris le plus court chemin pour en sortir. Sous des ch nes tr s vieux et tr s larges, attach e une barri re rong e au pied de laquelle le sable portait de nombreuses traces de sabots, il aper ut une jument alezan clair, dont la robe bien trill e luisait au soleil matinal. Pleine d ardeur et de vie, elle ressemblait un talon, et le long de son pine dorsale courait une troite bande de poils noirs indiquant une s rie de croisements avec des mustangs.
" Comment va ma Mangeuse d Hommes, ce matin ? lui demanda-t-il en d tachant son licol.
Elle aplatit les plus petites oreilles qu ait jamais poss d es un cheval, - des oreilles d non ant les amours de pur sang avec les juments sauvages de la montagne, - et fit le geste de happer son ma tre en d couvrant des dents m chantes et le regardant de travers.
Au moment o il se mit en selle, elle essaya de se d rober et de se cabrer et continua ce man ge en descendant la route sabl e. Et elle se serait cabr e sans la martingale qui lui tenait la t te basse et qui, en m me temps, pr servait le nez du cavalier contre les coups d encensoir.
Il tait tellement habitu sa jument qu il ne pr tait gu re attention ses caprices. Machinalement, d un l ger attouchement des r nes sur le cou, d une caresse de l peron ou d une pression du genou, il lui faisait suivre le chemin qu il voulait. un moment, comme elle se d tournait et dansait, il entrevit la Grande Maison. Selon toute apparence, elle tait grande : mais, par suite de son caract re h t roclite, elle l tait moins qu elle ne le semblait ; sa fa ade se d veloppait sur deux cent cinquante m tres.
Toutefois, une bonne partie de cette longueur se composait simplement de corridors en b ton et couverts de tuiles, reliant entre elles les diverses parties du b timent. Il y avait des patios et pergolas en proportion, et les murs, avec leurs nombreux angles, saillies et renfoncements, surgissaient de pelouses et parterres.
La Grande Maison tait de style espagnol, mais non du type hispano-californien introduit par la voie du Mexique au si cle pr c dent et modifi encore par les architectes modernes. Malgr son aspect hybride, elle appartenait plut t au genre hispano-mauresque, et encore certains experts protestaient-ils contre cette d nomination.
L impression dominante tait celle d une grandeur sans aust rit et d une beaut sans ostentation. Les lignes de la Grande Maison, longues et horizontales, taient bris es seulement par des lignes verticales en saillie ou en retrait, mais toujours perpendiculaires, et d une chastet monastique. Cependant, la saillie irr guli re du toit corrigeait tout soup on de monotonie.
Ce carr , bas et vaste sans tre trapu, se couronnait de tours nombreuses et superpos es qui produisaient une impression de juste hauteur sans pr tention au gratte-ciel. Le trait dominant tait la solidit . La Grande Maison d fiait les tremblements de terre et paraissait implant e l pour un millier d ann es. L honn te b ton tait recouvert d un cr pi d honn te ciment. Et l uniformit de couleur aurait pu d plaire l il sans le contraste avec les nombreux toits de tuiles rouges.
Dans cet unique coup d il jet pendant une frasque de sa monture, Dick Forrest embrassa toute la Grande Maison et concentra sa sollicitude sur l aile situ e l autre bout de la cour de soixante m tres. L , sous les tours tag es, les stores baiss s de la chambre sur porche, comme des rubans rouges au soleil, indiquaient que la dame de ses pens es dormait encore.
Autour de lui, sur les trois quarts de l horizon, moutonnaient des collines glabres, des champs entour s de barri res, en cultures et p tures, et qui plus loin se relevaient en pente vers les montagnes. Le dernier quart d horizon n tait point born par des hauteurs. Il se fondait dans la distance et descendait en pente douce vers de vastes et grasses prairies que le regard ne pouvait suivre malgr la froide puret de l atmosph re.
Sa jument se mit hennir. Il serra les genoux et la dirigea vers un c t de la route. Droit vers lui d valait, dans un pi tinement continu sur le gravier, un fleuve de soie blanche et brillante. Il reconnut premi re vue son troupeau prim de ch vres angoras, poss dant chacune sa g n alogie et son histoire. Il y en avait bien pr s de deux cents, et gr ce leur s lection rigoureuse et au fait qu elles n avaient pas t tondues l automne, il savait que le mohair lustr qui leur drapait les flancs, plus fin que les cheveux d un nouveau-n et plus blanc que ceux d un albinos, d passait la moyenne commerciale de 0 m. 30, et que les plus belles toisons, teintes de n importe quelle couleur et converties en tresses de cinquante centim tres pour la coiffure des dames, se vendraient des prix fabuleux.
En outre, la beaut du spectacle le fascinait. La route tait devenue un onduleux ruban de soie, constell d yeux jaunes, presque f lins, qui, au passage, jetaient un regard circonspect et curieux sur lui-m me et sa jument nerveuse. Deux p tres basques formaient l arri re-garde, courts, larges, basan s, avec des yeux noirs, des figures anim es et une expression contemplative. En passant, ils t rent leurs chapeaux et inclin rent la t te. Forrest leva la main droite, laquelle tait pendue sa cravache et toucha le bord de son chapeau dans un salut quasi militaire.
La jument recommen ait se cabrer ; il la contint d un attouchement des r nes et d une menace de l peron, puis suivit des yeux le troupeau soyeux qui remplissait la route. Il connaissait le motif de sa pr sence. La saison de reproduction approchait et on ramenait les b tes de leurs pacages d arbustes vers les enclos et abris o elles recevraient des soins m ticuleux pendant cette p riode. En les regardant, il revoyait mentalement les plus belles toisons de la
Turquie et de l Afrique du Sud, et son troupeau soutenait la comparaison son avantage. Il tait en bonne forme, en tr s bonne forme.
Il continua sa promenade. De tous c t s s levaient des bourdonnements et claquements des machines distributrices d engrais. distance, sur la pente douce des collines, il apercevait de nombreux attelages, avan ant parfois sur trois de front, et reconnaissait ses juments de race anglaise, en train de labourer aller et retour ou en cercle, retournant les flancs herbeux de la colline et les r duisant en un humus noir tre si riche en d bris organiques qu il s effritait presque lui-m me. L pousseraient le bl et le sorgho destin s ses silos. Sur d autres pentes, conform ment au syst me de culture alternative, l orge atteignait d j hauteur du genou : d autres encore se drapaient de la jolie verdure du tr fle ou des pois du Canada.
Les champs, grands et petits, pr sentaient des difficult s d acc s et de travail qui auraient r joui le c ur de l agriculteur leveur le plus m ticuleux. Toutes les barri res taient l preuve des porcs et des b ufs, et aucune mauvaise herbe ne poussait au pied. Beaucoup de pr s taient sem s en luzerne ; d autres, selon le syst me d assolement, portaient des moissons sem es l automne pr c dent ou taient en pr paration pour les semailles de printemps ; dans d autres encore, au voisinage des hangars et parcs d levage, p turaient des brebis m rinos de France ou du Shropshire, ou d normes truies dont les proportions faisaient plaisir voir au propri taire.
Il traversa une sorte de village sans boutiques ni h tels. Les maisons, solides et plaisantes, taient entour es de jardins, o des roses d fiaient les gel es tardives. Les enfants, d j veill s, riaient et jouaient parmi les fleurs, ou couraient d jeuner l appel de leurs m res.
Plus loin comme il commen ait d crire un demi-cercle huit cents m tres de la maison, il s engagea entre une rang e de boutiques. Il s arr ta la porte de la premi re et regarda l int rieur. Un forgeron travaillait sa forge ; un autre, qui venait de ferrer le pied d une magnifique jument, limait la paroi du sabot pour la mettre au niveau du fer. Forrest vit, salua, continua son chemin et, une centaine de m tres plus loin, s arr ta pour griffonner une note sur un carnet qu il tira de sa poche.
Il vit d autres boutiques, celles d un peintre, d un carrossier, d un plombier, d un charpentier. Tandis qu il regardait cette derni re, une machine hybride mi-auto, mi-wagon le d passa en vitesse et prit la grande route vers la gare situ e douze kilom tres de distance. Il reconnut le chariot beurre transportant au chemin de fer le produit quotidien du battage m canique.
La Grande Maison repr sentait le moyeu du ranch et se trouvait encercl e huit cents m tres par les divers centres de son organisation. Dick Forrest, saluant continuellement ses gens, passa au galop devant la laiterie, v ritable chaos de b timents avec des rang es de silos, o les chariots couraient sur des rails a riens et venaient se d verser automatiquement dans les distributeurs d engrais. Plusieurs fois des gens cheval ou en voiture, hommes d affaires videmment, mais portant l empreinte du coll ge, l arr t rent et caus rent avec lui. C taient des contrema tres ou chefs de services, aussi concis et pratiques que lui. Le dernier d entre eux, juch sur un Palomina de trois ans, gracieux et sauvage comme un cheval arabe demi dompt , allait passer en se contentant de saluer son patron, quand celui-ci l arr ta.
" Bonjour, monsieur Hennessy, quand sera-telle pr te pour M me Forrest ? demanda Dick.
- Il me faudrait encore une semaine, r pondit Hennessy. La jument est bien dompt e maintenant, juste au point que d sirait M me Forrest, mais encore trop nerveuse et impressionnable, et il me faut bien une semaine pour la mettre en forme.
Forrest approuva d un signe de t te et le v t rinaire continua :
" Il y a dans l quipe de luzerne deux conducteurs que je voudrais bien renvoyer dans la plaine.
- Qu est-ce qu ils ont ?
- L un d eux, un nouveau venu, Hopkins, est un ancien soldat. Il conna t peut- tre les mules du gouvernement, mais n entend rien aux chevaux de race.
Forrest hocha la t te.
" L autre travaille pour nous depuis deux ans, mais il s adonne la boisson maintenant, et fait monter des fl neurs sur ses chevaux.
- C est Smith, l Am ricain l ancienne mode, ras de frais, qui louche de l il gauche ? demanda Forrest.
Le v t rinaire fit un signe affirmatif.
" Je l ai observ , reprit Forrest. Il tait bon au d but, mais il semble avoir perdu une dent de son engrenage. Certainement, envoyez-le dans la plaine. Et envoyez aussi cet autre Hopkins, dites-vous ? propos, monsieur Hennessy (Forrest, en parlant, tira son carnet de sa poche, d chira la derni re note griffonn e par lui et la froissa dans sa main.) Vous avez un nouvel aide la boutique du mar chal-ferrant. Il ne peut faire votre affaire. Tout l heure, il tait en train de remettre un fer la vieille Alden Bessie en lui rabotant un demi-pouce du sabot.
- Ce n est pas fort de sa part.
- Renvoyez-le dans la plaine , r p ta Forrest en chatouillant de l peron sa jument qui rongeait son frein et qui fila sur la route, encensant et essayant de ruer.
Bien des choses qu il voyait lui firent plaisir. Un instant il murmura : " Une terre grasse, une terre d abondance ! D autres ne lui plurent pas et il les nota sur son carnet. Le cercle achev autour de la Grande Maison, il galopa encore huit cents m tres, jusqu un groupe isol de hangars et d enclos : c tait l infirmerie. Il n y trouva que deux jeunes vaches en observation pour la tuberculose et un verrat Duroc Jersey en superbe tat et pesant bien six cents livres. Ses yeux vifs, l agilit de ses mouvements et le lustre de son poil proclamaient sa parfaite sant . N anmoins import de l Iowa, il subissait, selon la pratique du ranch, la p riode ordinaire de quarantaine. D apr s les livres de l tablissement, il s appelait Burgess Premier, tait g de deux ans et Forrest l avait pay cinq cents dollars comptant.
Il s engagea au petit galop sur l une des routes qui rayonnaient du moyeu de la Grande Maison, et rattrapa Crellin, le chef de sa porcherie ; en cinq minutes de conversation, il esquissa pour quelques mois les destin es de Burgess Premier ; il apprit en m me temps que sa truie de race, Lady Isleton, d tentrice de toutes les m dailles d expositions de Seattle San Diego, venait de mettre bas une port e de onze gorets. Crellin expliqua qu il avait pass la moiti de la nuit pr s d elle et qu il rentrait chez lui prendre son bain et son d jeuner.
" J apprends que votre fille a n e a termin ses tudes l cole sup rieure et veut entrer Stanford , dit Forrest en retenant sa jument l instant o il allait lui faire faire un temps de galop.
Crellin, personnage de trente-cinq ans, en qui s alliaient la maturit d une paternit d j longue et la jeunesse d un chapp de coll ge habitu au grand air de la vie saine, t moigna son appr ciation de l int r t que lui portait le patron en rougissant demi sous son h le et en faisant de la t te un signe affirmatif.
" R fl chissez-y, conseilla Forrest. Faites la statistique de toutes les filles sorties d un coll ge ou m me de l cole Normale : voyez combien d entre elles suivent une carri re, et combien se marient moins de deux ans apr s leurs examens et se consacrent l levage des b b s.
- H l ne tient tr s s rieusement son id e, objecta Crellin.
- Vous souvenez-vous de l poque o je me fis op rer de l appendicite ? demanda Forrest. Eh bien, j avais la meilleure garde-malade qu on p t r ver et une des plus jolies filles du monde, dipl m e depuis six mois. Quatre mois apr s, je dus lui envoyer un cadeau de noces. Elle pousait un repr sentant d automobiles. Depuis, elle a toujours v cu dans des h tels. Elle n a jamais eu l occasion de soigner des malades, ni m me de gu rir de la colique un enfant elle. Cependant, elle a des esp rances, et, qu elles se r alisent ou non, elle se trouve tr s heureuse. Mais quoi lui a servi son apprentissage d infirmi re ?
Juste ce moment, un distributeur d engrais passa vide, obligeant Crellin, qui allait pied, et Forrest sur sa jument, suivre le c t de la route. Forrest jeta un coup d il complaisant sur la jument attel e de l autre c t , magnifique b te de race dont les rubans bleus ne se comptaient plus ni ceux de sa prog niture.
" Regardez-moi cette Princesse Fotherington, dit Forrest en l indiquant d un signe de t te. Voil une femelle normale. Incidemment, au tours de nombreux si cles de s lection domestique, l homme a r ussi la faire voluer en une b te de trait, qui se reproduit conform ment sa race. Le fait que c est une b te de trait reste secondaire. Avant tout, c est une femelle. Toute proportion gard e, nos femelles humaines sont avant tout des amantes et des m res. Aucune sanction biologique ne justifie les criailleries des femmes actuelles qui r clament le droit de vote et une carri re.
- Mais il existe une sanction conomique, remontra Crellin.
- C est juste, conc da le patron. Notre syst me industriel moderne emp che le mariage et oblige la femme suivre une carri re. Mais ne l oubliez pas, les syst mes industriels naissent et meurent, tandis que la biologie subsiste ternellement.
- Il est assez difficile de satisfaire nos jeunes femmes modernes avec le mariage , hasarda l leveur de porcs.
Dick Forrest mit un rire d incr dulit ..
" N en croyez pas un mot. Je vous le d clare, monsieur Crellin, c est une simple affaire de statistique. Toute opposition ce principe est transitoire. La femme reste toujours la femme, jamais, ternellement. Tant que nos fillettes ne cesseront pas de jouer la poup e et de regarder dans les glaces si elles sont jolies, la femme demeurera ce qu elle a toujours t , la m re, d abord, et ensuite la compagne de l homme. C est affaire de statistique. J ai observ les jeunes filles qui prennent leurs brevets l cole Normale d tat. Remarquez, en passant, que celles qui se marient avant leur examen en sont exclues. N anmoins, pour celles qui obtiennent leur dipl me, la dur e moyenne de professorat dans les coles ne d passe gu re deux ans. Et si vous r fl chissez qu une quantit d entre elles, cause de leur laideur ou de la malchance, sont pr destin es rester vieilles filles et enseigner toute leur vie, vous pouvez deviner quel point se r duit la p riode d enseignement de celles qui sont ligibles pour le mariage.
- Une femme, et m me une jeune fille, n en fera jamais qu sa t te en ce qui concerne les hommes, murmura Crellin, incapable de discuter br le-pourpoint les chiffres de son employeur, mais bien d cid les tudier.
- Et votre jeune fille ira Stanford, fit Forrest en riant et se pr parant mettre sa jument au galop. Et vous et moi et tous les hommes, jusqu la fin des temps, nous nous soumettrons leurs quatre volont s.
Crellin se mit rire en lui-m me tandis que son patron diminuait dans la distance ; car Crellin connaissait son Kipling, et voici la pens e qui le faisait sourire : " Mais o est votre gosse, vous, monsieur Forrest ? Et il d cida de raconter l entrevue M me Crellin en prenant le caf du matin.
Dick Forrest fut retard encore une fois avant de regagner la Grande Maison. L homme qu il interpella, Mendenhall, r gisseur de ses curies en m me temps qu expert en p turages, avait la r putation de conna tre non seulement le nombre des brins d herbe poussant sur le ranch, mais encore la longueur de chaque brin et le temps qu il avait mis germer.
Sur un signal de Forrest, Mendenhall arr ta les poulains attel s sa carriole d entra nement deux. Forrest avait fait ce signal en apercevant, par-dessus le bord septentrional de la vall e, les pentes unies situ es plusieurs kilom tres de distance et qui verdoyaient au soleil dans la vaste plaine du Sacramento.
La conversation qui s ensuivit fut rapide et se borna un change de termes techniques entre deux hommes au courant de leur affaire. Il fut question d herbages, des pluies d hiver et de celles qui pourraient survenir la fin du printemps. Des noms furent cit s, ceux des ruisseaux du Petit Coyote et de Los Cuatos, des montagnes Yolo et Miramar, du Grand Bassin, de la Vall e Ronde, des cha nes de San Anselmo et de Los Ba os ; on discuta les mouvements pass s, pr sents et futurs de troupeaux petits et grands, ainsi que les perspectives de cultures de foin dans les hauts plateaux ; on valua ce qui pouvait rester de foin dans les granges lointaines abrit es dans les vall es o des troupeaux avaient hivern .
la barri re, sous les ch nes, Forrest n eut pas besoin d attacher la Mangeuse d Hommes. Un valet d curie accourut pour prendre la jument, et Forrest, apr s avoir donn des ordres au sujet d un cheval nomm Duddy, fit sonner ses perons sur les dalles de la Grande Maison.
III
Forrest entra dans une aile de la Grande Maison par une porte en ch ne massif d grossie coups de hache et orn e de clous, donnant acc s une sorte de donjon dont le sol tait ciment . Des portes menaient dans diverses directions : l une d elles livra passage un cuisinier chinois en tablier et bonnet blancs, en m me temps qu au bourdonnement grave d une dynamo. Forrest, intrigu , s arr ta, maintint la porte entrouverte et jeta un coup d il dans une chambre ciment e, fra che et clair e l lectricit , o se dressait une longue glaci re avec porte et tag res de verre, flanqu e d une machine glace et d une dynamo ; devant celle-ci tait accroupi, en combinaison graisseuse, un petit homme cheveux gris qui le patron adressa un signe de t te.
" Notre moteur va de travers, Thompson ? demanda-t-il.
- Allait , fut la r ponse concise et compl te.
Forrest referma la porte et enfila un corridor pareil un tunnel, vaguement clair par d troites ouvertures barr es de fer, rappelant les meurtri res d un ch teau f odal. Une autre porte s ouvrit sur une salle longue et basse dont le plafond tait soutenu par des poutres et dans la chemin e de laquelle on aurait pu faire r tir un b uf : une grosse souche, pos e sur un lit de braise, y flambait joyeusement. Deux billards, plusieurs tables de jeux des sofas dans les coins et un bar en miniature en constituaient l ameublement principal. Deux jeunes gens en train de marquer leurs points accueillirent Forrest.
" Bonjour, monsieur Naismith, dit-il goguenard. En train d amasser des mat riaux pour la Gazette des leveurs , hein ?
Naismith, jeune homme d une trentaine d ann es, au nez chauss de lunettes, r pondit d un air penaud en levant le menton vers son compagnon :
" Wainwright m a d fi , expliqua-t-il.
- Autrement dit, Lute et Ernestine jouent encore la Belle au bois dormant , dit Forrest en riant.
Le jeune Wainwright se redressa devant cette insinuation, mais avant qu il p t noncer la r plique, Forrest s loignait en interpellant Naismith par-dessus son paule.
" Voulez-vous venir avec nous onze heures trente ? Thayer et moi irons visiter les Shrophshires en automobile. Il lui faut une dizaine de wagons de b liers. Vous pourriez trouver quelque int r t ces convois de l Idaho. Emportez votre appareil photographique. Avez-vous vu Thayer, ce matin ?
- Il est venu au d jeuner juste au moment o nous en sortions, d clara Bert Wainwright.
- Si vous le voyez, dites-lui de se tenir pr t onze heures et demie. Je ne vous invite pas, Bert, par gentillesse. Ces dames seront s rement lev es cette heure-l .
- Vous pourriez emmener Rita, en tout cas, insinua Bert.
- Pas de danger ! r pliqua Forrest du seuil de la porte. Nous sortons pour affaires. Et il faudrait un moufle pour s parer Rita d Ernestine.
- C est pr cis ment pourquoi je voulais voir si vous en seriez capable, dit Bert en riant.
- C est curieux de voir quel point les fr res d blat rent contre leurs s urs. (Forrest r fl chit un instant.) J ai toujours pens que Rita tait une s ur excellente. Que trouvez-vous lui reprocher ?
Avant que la r ponse p t lui parvenir, il avait referm la porte et faisait sonner ses perons dans le corridor menant un large escalier en spirale. Au sommet, un air de danse au piano et un clat de rire l incit rent jeter un regard dans une pi ce blanche et inond e de soleil. Une jeune fille en kimono rose et bonnet du matin tait assise devant l instrument, tandis que deux autres pareillement attif es, les bras enlac s, parodiaient une danse certainement pas apprise l cole ni destin e tre donn e en spectacle des yeux masculins.
Le jeune pianiste l aper ut, cligna de l il et continua jouer ; au bout d une minute seulement, les danseuses l entrevirent. Elles pouss rent des cris d alarme, s effondr rent en riant dans les bras d une de l autre, et la musique cessa. Toutes trois taient de superbes cr atures, saines et jeunes, et les yeux de Forrest s anim rent en les regardant, comme ils s animaient tout l heure la vue de la Princesse Fotherington.
Bient t se crois rent les persiflages auxquels se d lecte la jeunesse.
" Je suis l depuis cinq minutes , affirma Dick Forrest.
Les deux danseuses, couvertes de confusion, mirent en doute sa v racit et cit rent plusieurs exemples notoires de ses entorses la franchise. La jeune fille assise au piano, Ernestine, sa belle-s ur, protesta que ses l vres distillaient le miel de la v rit , qu elle l avait aper u depuis le moment o il s tait arr t regarder, et qu son estime il se trouvait l depuis beaucoup plus de cinq minutes.
" En tout cas, tonna Forrest au-dessus du tumulte, Bert, le doux innocent, croit que vous n tes pas encore lev es.
- Nous ne le sommes pas encore Pour lui, r pliqua une des danseuses, vive et jeune V nus. Ni pour vous, d ailleurs. Ainsi, d campez, petit gar on ; trottez.
- coutez un peu, Lute, d clara Forrest d un air s v re. Parce que je suis un vieillard d cr pit et que vous avez dix-huit ans, rien que dix-huit ans, et que par hasard vous tes la s ur de ma femme, ce n est pas une raison pour prendre vos grands airs avec moi. N oubliez pas - et c est pour l amour de Rita que j avance le fait, si d sagr able qu il soit, - n oubliez pas que depuis dix ans je vous ai ross e plus de fois que vous n tes dispos e l admettre. Il est vrai que je ne suis pas si jeune qu autrefois, mais - t tant ses biceps et faisant le geste de relever ses manches - mais je ne suis pas encore bout, et si je ne me retenais
- Quoi ? demanda la jeune fille d un air combatif.
- Si je ne me retenais murmura-t-il d un air sombre. D ailleurs, je regrette de vous informer que votre bonnet est de travers ; en outre, ce n est pas une cr ation du meilleur go t. Je pourrais en confectionner un bien plus beau avec mes doigt de pied, en dormant oui, et m me avec le mal de mer par-dessus le march .
Lute releva avec d fi sa t te blonde, invoqua d un regard l appui de ses amies et r pondit :
" Oh ! je ne sais pas. Il me semble humainement raisonnable qu nous trois, femmes, nous puissions corriger un homme de votre ge et de votre poids. Qu en dites-vous, camarades ? l assaut !
Ernestine, une blonde petite mais robuste de dix-huit ans, quitta le piano d un bond et se joignit ses amies pour d valiser de leurs coussins les canap s dispos s dans l embrasure de la fen tre. Un coussin dans chaque main, se s parant distance convenable pour assurer le maniement de leurs armes, elles avanc rent contre l ennemi.
Forrest se pr cipita comme au football. Les jeunes filles s cart rent pour le laisser passer, se ligu rent contre lui dans une attaque de flanc et d arri re, et le martel rent de leurs coussins. Il se retourna, les bras tendus, les doigts cart s et repli s comme des serres, et les saisit toutes les trois. La bataille devint un tourbillon dont l homme aux perons formait le centre, et d o jaillissaient en feux d artifice soieries, pantoufles, bonnets et pingles cheveux. On entendait les chocs assourdis des coussins, les grognements de l homme, les glapissements des femmes, accompagn s de rires inextinguibles et de d chirements d toffes fragiles.
Dick Forrest se retrouva plat ventre sur le plancher, demi suffoqu par ce bombardement en r gle, aux trois quarts tourdi par cette avalanche de coups sur la t te, et brandissant une ceinture de soie bleu p le orn e de fleurettes roses et en triste tat.
Dans l une des portes, les joues enflamm es par l ardeur de la bataille, se tenait Rita, alerte comme une biche d s quilibr e pour la fuite.
Dans une autre porte, les joues galement empourpr es, Ernestine se dressait dans l attitude de la M re des Gracques, serrant chastement autour de sa taille les d bris de son kimono. Lute, r fugi e derri re le piano, essaya de rompre le blocus, mais fut repouss e par la menace de Forrest qui, quatre pattes, frappait violemment le parquet de ses mains, roulait des yeux f roces et mettait des beuglements de taureau.
" Et dire qu il reste des croyants ce mythe pr historique, proclama Ernestine de son lieu d asile, d apr s lequel cette caricature de m le prostr dans la poussi re aurait conduit l quipe de Berkeley la victoire contre celle de Stanford !
Sa poitrine pantelait encore la suite de l effort fourni, et il remarqua avec plaisir les soul vements de la soie luisante en promenant ses regards la ronde sur les deux autres amazones galement essouffl es.
Le piano queue, de format miniature, tait une merveille de vernis blanc et or en harmonie avec ce petit salon. Il s cartait du mur de telle fa on que Lute ne pouvait s chapper d un c t ni de l autre. Forrest se releva et la regarda par dessus le couvercle plat de l instrument. Comme il faisait mine de vouloir le franchir d un bond, Lute s cria terrifi e :
" Vos perons, Dick, vos perons !
- Donnez-moi le temps de les d faire , sugg ra-t-il.
Comme il se baissait pour les d tacher, Lute s lan a pour s chapper, mais fut aussit t repouss e l abri de l instrument.
" Tr s bien, grogna-t-il. Que la responsabilit en retombe sur votre t te ! Si le piano est corch , je le dirai Paula.
- J ai des t moins, dit-elle haletante, en indiquant de ses yeux bleus et rieurs les deux jeunes personnes r fugi es sous les portes.
- Tr s bien, ma ch re. (Forrest carta ses jambes du piano en y appuyant les mains.) Je vais aller vous trouver.
La parole et l action furent simultan es. Son corps, quilibr de flanc sur ses mains, bondit par-dessus l instrument, les dangereux perons passant un bon pied de la surface luisante. Simultan ment, Lute disparut quatre pattes sous le piano. La malchance voulut qu elle se cogn t la t te, et avant qu elle f t remise du coup, Forrest avait fait le tour et lui coupait la retraite.
" Sortez de l -dessous ! commanda-t-il. Sortez et venez recevoir votre punition !
- Une tr ve, sir chevalier, implora-t-elle, une tr ve, je vous prie, au nom de l amour et de toutes les demoiselles en d tresse.
- Je ne suis pas un chevalier, annon a Forrest d une voix de basse profonde. Je suis un ogre, sale, d g n r et incapable de r g n ration. Je suis venu au monde dans les marais o croissent les roseaux. Mon p re tait un ogre et ma m re une ogresse. Je fus berc aux cris d enfants mortn s et damn s d avance, et nourri uniquement du sang de vierges lev es au couvent. Mon p re, en m me temps qu ogre, tait voleur de chevaux en Californie. Je suis pire que lui : j ai plus de dents. Ma m re, en m me temps qu ogresse, sollicitait des abonnements pour les revues de dames. Je suis pire que ma m re : j ai colport des rasoirs de s ret !
- Rien ne peut-il adoucir et charmer votre c ur sauvage ? plaida Lute d un accent path tique en guettant des chances d vasion.
- Une seule chose le pourrait
ce moment, Lute, toujours sous le piano, appela d un cri le jeune Wainwright qui venait de faire son entr e dans la pi ce.
" Au secours, sir chevalier, la rescousse !
- L chez la jeune vierge ! fut le d fi de Bert.
- Qui es-tu ? demanda Forrest.
- Le roi Georges, seigneur ! Hum Je veux dire saint Georges.
- Alors, je suis ton dragon, annon a Forrest avec humilit . pargne cette t te, ancienne, honorable et la seule que je poss de !
- Coupez-lui la t te ! encourag rent les jeunes personnes. Coupez-lui la t te et servez-la r tie.
- Elles baissent les pouces et je me reconnais vaincu, grogna Forrest. Je compte sur l in puisable piti des jeunes chr tiennes qui voteront quand elles seront grandes, si toutefois elles n pousent pas des trangers. Consid re ma t te comme coup e, grand saint Georges ! Je rends le dernier soupir.
Et Forrest, avec force gargouillements, frissons et soubresauts de jambes, s allongea sur le plancher et rendit l me.
Lute mergea de dessous le piano et se joignit Rita et Ernestine pour une danse improvis e autour du cadavre.
Au milieu de la ronde, Forrest se redressa pour protester et aussi pour lancer Lute un clin d il d rob et significatif.
" Le h ros ! s cria-t-il. Ne l oubliez pas. Couronnez-le de fleurs.
Et Bert fut couronn de fleurs prises dans les vases o elles trempaient depuis la veille. Atteint dans le cou, sous l oreille, par un humide paquet de tulipes pr coces lanc es par le bras vigoureux de Lute, il prit la fuite. Le bruit de la poursuite r sonna dans le corridor et s teignit dans l escalier menant la salle des troph es de chasse. Forrest rectifia sa tenue et, le sourire aux l vres, continua de faire sonner ses perons dans la Grande Maison.
Il traversa deux patios sur des all es dall es de briques, abrit es sous des toits de tuiles espagnoles et bord es de feuillages et floraisons pr coces.
Il gagna son aile de l habitation, encore essouffl de sa r cr ation, et trouva dans son bureau son secr taire qui l attendait.
" Bonjour, monsieur Blake, dit-il. F ch d tre en retard. (Il consulta sa montre-bracelet.) Mais de quatre minutes seulement. Impossible de me sauver plus t t.
IV
Entre neuf et dix heures, Forrest dicta son secr taire une correspondance qui s tendait plusieurs soci t s savantes et toutes sortes d organisations de culture et d levage, et qui e t oblig un homme d affaires ordinaire et sans aide veiller jusqu minuit.
Car Dick Forrest tait le centre d un syst me organis par lui-m me et dont il se sentait secr tement tr s fier. Il signa d un poignet rageur les lettres et documents importants. Toutes les autres missives furent marqu es d un timbre en caoutchouc par M. Blake, qui, au cours de cette m me heure, prit note en st nographie des r ponses dict es ou d un r sum des r ponses faire. L opinion personnelle de M. Blake tait que lui-m me consacrait au travail beaucoup plus d heures que son employeur, mais que celui-ci excellait d couvrir de la besogne pour les autres.
Chacun de ses hommes tait un sp cialiste, mais Forrest se montrait ma tre dans toutes les sp cialit s.
Haut de un m tre quatre-vingts et pesant ses quatre-vingt-dix kilos de muscles, Dick Forrest ne passait pas inaper u pour un homme de quarante ans. Il avait de grands yeux gris sous une haute arcade sourcili re, avec cils et sourcils noirs, un front ordinaire, des cheveux ch tain fonc , des pommettes pro minentes et les joues l g rement creuses qui soulignent g n ralement cette particularit . La m choire tait forte, sans lourdeur, le nez aux larges narines droit et pro minent sans exc s, le menton carr sans duret ni fossette ; la bouche, d une douceur f minine, n excluait pas la fermet de l vres pr tes se durcir devant une suffisante provocation. La peau tait fine et assez bronz e, mais mi-chemin entre cheveux et sourcils une bande plus claire indiquait la place o le bord du chapeau s interposait entre son front et le soleil.
Un sourire semblait embusqu aux coins des yeux et de la bouche, et certaines rides entre celle-ci et les joues semblaient de formation all gre. N anmoins, toutes les lignes du visage produisaient une gale impression de force et d assurance. bon droit, d ailleurs : car son physique, son cerveau et sa carri re fournissaient depuis longtemps des preuves d cisives de cette fermet .
Fils d un homme riche, il n avait pas jet par les fen tres la fortune paternelle. N et lev en ville, il tait retourn la terre avec tant de succ s que son nom revenait constamment aux l vres des leveurs. Il poss dait, libres de toutes charges, deux cent cinquante mille acres 1 de terrains dont la valeur variait en certains endroits de mille cent dollars l acre, ailleurs de cent dollars dix cents , ailleurs encore ne valant pas un penny. Les am liorations apport es ce quart de million d acres, depuis les rigoles des prairies jusqu aux drains des mar cages, depuis les routes en bon tat jusqu aux r seaux de servitudes aux droits de passage sur les cours d eau, depuis les fermes jusqu la Grande Maison, repr sentaient une somme estomaquer les gens du pays.

1 Un acre vaut environ 40 ares.
Tout se faisait sur une vaste chelle et conform ment au modernisme dernier cri. Ses r gisseurs vivaient, sans payer le loyer, avec des salaires proportionn s leur habilet , dans des maisons de cinq dix mille dollars, mais taient les meilleurs sp cialistes qu on p t trouver de l Atlantique au Pacifique. Quand il commandait des tracteurs essence pour la culture des terrains plats, il y allait par vingtaines la fois. Quand il barrait les eaux dans la montagne, il les endiguait par millions de litres. Quand il drainait ses mar cages, au lieu de pratiquer des foss s troits, il achetait tout de suite d normes canalisations, et lorsqu il ne restait plus grand-chose faire sur ses propres marais, il passait un contrat pour ass cher ceux des gros fermiers du voisinage, des compagnies fonci res et de toutes les soci t s sur une centaine de kilom tres en amont et en aval du Sacramento.
Il poss dait assez d intelligence pour comprendre la n cessit d acheter les id es d autrui et de payer les meilleures sensiblement au-dessus des prix courants du march . Et il tait parfaitement apte diriger les autres dans le sens le plus profitable.
Cependant, il d passait peine la quarantaine, l il clair, le c ur tranquille, le pouls r gulier, en pleine virilit ; jusqu trente ans, il avait men une vie cervel e et vagabonde au plus haut degr . l ge de treize ans, il s tait enfui de sa maison de millionnaire. Avant l ge de vingt ans, apr s avoir remport les dipl mes les plus honorifiques du coll ge, il avait fait connaissance avec tous les ports des mers empourpr es : la t te froide, le c ur chaud, le rire aux l vres, il avait couru tous les risques et aventures avant de s assagir.
Dans le San Francisco de jadis, Forrest tait un nom voquer. L h tel Forrest avait t un des premiers construits sur Nob Hill, o habitaient les Flood, les Mackay, les Crocker. Richard Forrest, son p re, surnomm le Veinard, arrivait directement de la Nouvelle Angleterre. Dou d un esprit profond ment commercial, il s tait int ress p cuniairement, m me avant son d part, ces fins voiliers qu on appelle les clippers et leur construction ; imm diatement apr s son arriv e, il s int ressa aux immeubles du front de mer, aux vapeurs de rivi re, aux mines, naturellement, et plus tard l ass chement du Comstock Nevada et la construction du Southern Pacific .
Il joua gros, gagna gros, perdit gros ; mais il gagnait toujours plus qu il ne perdait, et ce qu il laissait chapper d une main, il le rattrapait de l autre. Ses b n fices du Comstock disparurent dans les puits sans fond du groupe de mines Daffodil, dans l Eldorado. Il se servit des paves de la ligne B nicia pour consolider la Napa, entreprise de mercure qui lui rapporta cinq mille pour cent. Sa d confiture dans la folle inflation de la Stockton fut plus que compens e par la hausse effective de ses propri t s situ es dans les emplacements strat giques de Sacramento et Oakland.
Pour comble, lorsque Richard Forrest, le Veinard, eut tout perdu dans une s rie de calamit s, si bien qu on discutait San Francisco le prix qu atteindrait aux ench res son palais de Nob Hill, il s avisa d quiper, sous promesse de parts gales dans les b n fices, un nomm Del Nelson qui voulait prospecter au Mexique. D apr s les annales pures et simples de l histoire, le r sultat de ces recherches de quartz fut le groupe Harvest, comprenant les mines in puisables appel es Rattlesnake, Voice, City, Desdemona, Bullfroy et Yellow Boys. Del Nelson, tourdi de son succ s, r ussit en moins d un an se noyer dans une norme quantit de whisky bon march , et, par un testament incontestable, d faut de parents proches ou loign s, l gua sa demi-part Richard Forrest le Veinard.
Dick Forrest tait bien le fils de son p re. Richard le Veinard, homme nergique et entreprenant au possible, bien que deux fois mari et deux fois veuf, n avait pas eu d enfants. Il se maria pour la troisi me fois l ge de cinquante-huit ans, et deux ans apr s, bien que la m re en mour t, un gar on pesant douze livres, solide de charpente et de poumons, entra en ce monde pour tre lev par un r giment de nourrices et servantes dans le palais de Nob Hill.
Le jeune Dick manifesta une grande pr cocit , et son p re tait d mocrate. R sultat : le jeune Dick apprit d un professeur particulier, en un an, ce qu il e t appris en trois ans l cole primaire, et employa les ann es ainsi pargn es jouer en plein air. Autre r sultat de la pr cocit du fils et de la d mocratie du p re : le jeune Dick fut envoy pendant la derni re ann e l cole primaire pour se frotter aux fils et filles d ouvriers, de boutiquiers, de bistros et de politiciens.
Dans les compositions de r citation ou d orthographe, les millions paternels ne l aidaient pas rivaliser avec Patsy Halleran, math maticien prodige dont le p re transportait sur un oiseau de la brique et du mortier, ni avec Mona Sanguinetti, sorci re en orthographe et dont la m re veuve tenait un petit magasin de l gumes. Le palais de Nob Hill ne lui servait rien les jours o , tant sa veste, poings nus, sans reprises, rossant ou ross , il engageait une bataille d cisive contre Jimmy Bots, Jean Choyinsky et autres gar ons qui, dans quelques ann es, s chapperaient dans le monde pour y conqu rir la gloire ou l argent, et formeraient une g n ration d athl tes que pouvait seule produire San Francisco, cette cit neuve et virile o fermente une ternelle jeunesse.
Richard le Veinard ne pouvait faire mieux pour son gar on que de lui donner cette ducation d mocratique. Dans le secret de son c ur, le jeune Dick n oublia jamais qu il vivait dans un palais peupl de serviteurs et que son p re tait un homme puissant et honor . D autre part, il fit la connaissance de la d mocratie. Il re ut une le on quand Mona Sanguinetti, dont la m re veuve tenait un petit magasin de l gumes, le battit en orthographe ; et une autre lorsque Bernard Miller, dont le p re transportait sur un oiseau de la brique et du mortier, le devan a la course. Le jour o Tim Hagan, lui d crochant pour la centi me fois un direct du gauche sur un nez ensanglant et une bouche meurtrie, suivi chaque fois d un crochet du droit l estomac, le tint sa merci, tourdi et chancelant, ni palais ni comptes en banque ne purent lui porter secours. Entre lui et Tim, il devait d cider sur ses deux jambes et avec ses deux poings. Or ce fut pr cis ment ce jour-l que le jeune Dick, en sueur, en sang et l me glac e, apprit ne pas perdre une bataille d sesp r e. Celle-ci avait t p nible d s le d but, mais il tint bon jusqu ce qu enfin il f t reconnu qu aucun des deux ne pouvait l emporter sur l autre ; cependant, ils n accept rent ce verdict qu la derni re minute, alors qu ils gisaient sur le sol, bout de forces et le c ur chavir , tout en se mitraillant mutuellement de regards de fureurs et de d pit. Apr s quoi ils devinrent bon copains et firent la loi dans le pr au de l cole.
Richard le Veinard mourut au moment o le jeune Dick venait de quitter l cole primaire. l ge de treize ans, celui-ci se trouvait possesseur d une fortune de vingt millions de dollars, sans le moindre parent au monde pour l ennuyer, ma tre d un palais encombr de personnel, d un yacht vapeur, d une curie et d une superbe r sidence d t dans la Presqu le, la colonie de nababs de Menlo. Une seule chose le g nait : ses tuteurs.
Par un apr s-midi d t , dans la grande biblioth que, il assista la premi re s ance de son conseil de tutelle, compos de trois vieillards, tous riches, vers s dans la l galit et anciens compagnons d affaires de son p re. Pendant qu ils lui expliquaient la situation, Dick prouvait l impression que, malgr leur bonne volont , il ne poss dait aucun point de contact avec eux : leur enfance, son avis, tait trop loin derri re et, manifestement, ils ne comprenaient pas le moins du monde le jeune homme dont ils s occupaient tant. En cons quence, avec son assurance habituelle, il d cida qu il tait le seul personnage au monde qualifi pour savoir ce qui lui conviendrait le mieux.
M. Crockett fit un long discours, que Dick couta avec une attention alerte et polie, hochant la t te tous les passages qui s adressaient directement lui. MM. Davidson et Slocum ajout rent chacun leur mot et furent trait s avec une gale v n ration. Dick apprit entre autres choses quel homme de vertu et de valeur tait son p re, et quelles taient son gard les intentions de ces trois personnages r solus faire de lui un homme de valeur et de vertu.
Quand tout fut termin , Dick se risqua placer un mot.
" J ai r fl chi tout cela, dit-il, et d abord je vais voyager.
- Cela viendra plus tard, mon gar on, remontra d un ton conciliant M. Slocum. Quand quand vous serez pr t entrer l Universit . Alors une ann e pass e l tranger vous fera du bien beaucoup de bien.
- Naturellement, s empressa de dire M. Davidson qui venait de surprendre une lueur d ennui dans les yeux du jeune homme, naturellement, en attendant, vous pourriez voyager un peu accomplir un voyage restreint pendant vos vacances. Mes coll gues, vos tuteurs, conviendront avec moi, j en suis certain, sous r serve d arrangements convenables et judicieux , que des excursions intercal es entre vos p riodes scolaires constitueraient une distraction recommandable et salutaire.
- combien dites-vous que se monte ma fortune ? demanda Dick avec un manque apparent de suite dans les id es.
- vingt millions de dollars au minimum, s empressa de r pondre M. Crockett.
- Eh bien, si je disais que j ai besoin de cent dollars tout de suite ? reprit Dick.
- Oh hum ! fit M. Slocum en qu tant un avis d un regard circulaire.
- Nous serions contraints de vous demander ce que vous voulez en faire, r pondit M. Crockett.
- Eh bien, r pondit lentement Dick en regardant M. Crockett carr ment dans les yeux, si je vous disais qu mon grand regret je ne tiens pas dire l usage auquel je le r serve ?
- Alors vous ne les auriez pas , d clara M. Crockett avec une brusquerie frisant la mauvaise humeur.
Dick hocha lentement la t te, comme s il ruminait ce qu il venait d entendre.
" Mais, naturellement, mon gar on, s empressa d intervenir M. Slocum, vous devez comprendre que vous tes encore trop jeune pour manier de l argent. C est nous d en disposer pour vous.
- En d autres termes, je ne toucherai pas un sou sans votre permission ?
- Pas un centime , trancha M. Crockett.
Dick se remit hocher pensivement la t te et murmura :
" Oh ! je comprends.
- Bien entendu, il est juste que vous receviez une petite allocation pour vos d penses personnelles, dit M. Davidson, mettons un dollar ou peut- tre deux par semaine. mesure que vous grandirez, nous augmenterons cette somme. Et quand vous atteindrez vos vingt et un ans, vous serez sans doute pleinement qualifi , avec l appui de nos conseils, g rer vos propres affaires.
- Et en attendant que j aie vingt et un ans, mes vingt millions de dollars ne peuvent pas m en rapporter cent pour que j en fasse ce qui me pla t ? demanda Dick d un air d sappoint .
M. Davidson se mit en devoir de pr ciser la situation en phrases conciliantes, mais Dick lui fit signe de se taire et poursuivit :
" Si je comprends bien, tout l argent dont je pourrai disposer devra tre d termin d accord entre nous quatre ?
Les tuteurs opin rent du bonnet.
" C est- -dire que tout ce que nous d ciderons se r alisera ?
Nouvelle approbation du conseil de tutelle.
" Eh bien, je voudrais cent dollars tout de suite, proclama Dick.
- Pour quoi faire ? demanda M. Crockett.
- Je veux bien vous le dire, conc da le jeune homme. Pour voyager.
- Vous vous coucherez ce soir huit heures et demie, r pliqua M. Crockett, et vous n aurez pas cent dollars. La dame dont je vous ai parl arrivera ici avant six heures. Comme je vous l ai expliqu , elle s occupera de vous tous les jours et toute heure. six heures trente, comme d habitude, vous d nerez ; elle d nera avec vous et vous fera coucher. Comme je vous l ai dit galement, elle vous tiendra lieu de m re, veillera ce que vous soyez propre, ce que vous vous laviez le cou
- Et ce que je prenne mon bain le samedi soir, r suma humblement Dick.
- Pr cis ment.
- Combien vous me co te la dame pour ses services , demanda Dick en s esquivant par la tangente, selon la d concertante habitude que connaissaient trop bien ses compagnons et ma tres d cole.
Cette fois, M. Crockett s claircit la gorge pour prendre le temps de r fl chir.
" C est moi qui la paye, n est-ce pas, poussa Dick, sur les vingt millions, vous savez ?
- C est son p re tout crach , murmura en apart M. Slocum.
- M me Summerstone, la dame comme il vous pla t de dire, re oit cent cinquante dollars par mois, soit, en chiffres ronds, dix-huit cents dollars par an, non a M. Crockett.
- C est beaucoup d argent perdu, soupira
Dick, avec le logement et la nourriture par-dessus le march .
Il se leva, non pas comme l aristocrate de naissance au temps jadis, mais comme un aristocrate de treize ans lev dans un palais de Nob Hill, se dressant avec un tel air que ses tuteurs quitt rent machinalement leurs fauteuils de cuir. Mais son attitude ne ressemblait pas celle d un petit Lord Fauntleroy : car il excellait la d robade, sachant d j que la vie humaine comporte de nombreux aspects et recoins. Ce n tait pas en vain qu il s tait fait battre en r citation par Mona Sanguinetti et avait soutenu jusqu au bout la lutte coups de poing contre Tim Hogan.
Sa g n alogie remontait la folle quip e de l or en quarante-neuf. C tait un aristocrate de temp rament et un d mocrate instruit l cole primaire. Il connaissait, sa fa on pr coce et pr matur e, la diff rence entre la caste et la foule. Et au fond il poss dait une volont propre et une confiance en lui-m me bien incompr hensible pour les trois vieux messieurs qui s taient charg s de sa destin e, r solus accro tre sa fortune et faire de lui un homme leur image composite.
" Je vous remercie de votre amabilit , d clara le jeune Dick en s adressant collectivement au trio. Je pr vois que nous nous entendrons tr s bien. Naturellement, ces vingt millions m appartiennent, et naturellement c est vous d en prendre soin pour moi, vu que je n entends rien aux affaires
- Et nous les accro trons pour vous, mon gar on, nous les accro trons par des moyens s rs et conservateurs, lui assura M. Slocum.
- Pas de sp culation, conseilla le jeune Dick. Papa a eu tout simplement de la chance ; je l ai entendu dire que les temps taient bien chang s et qu aujourd hui il ne fallait pas s exposer aux risques jadis courus par tout le monde.
On aurait tort de d duire de tout cela que le jeune Dick poss dait une me mesquine de grippe-sou. Au contraire, il concevait ce moment des pens es secr tes et des plans labor s avec une telle insouciance et un tel d dain de ses vingt millions de dollars qu on aurait pu l estimer au niveau d un matelot ivre dispersant aux quatre vents de la plage sa paye de trois ann es.
" Je ne suis qu un petit gar on, continua le jeune Dick. Mais vous ne me connaissez pas encore tr s bien. Avec le temps, nous ferons plus ample connaissance, et, encore une fois, merci
Il se tut, s inclina dans un de ces saluts brefs et grandioses qu apprennent de bonne heure les nobles de Nob Hill, et, par la qualit de son silence, leur fit comprendre que l audience tait termin e. Et cette forme subtile de cong n chappa point ses tuteurs. Ces pairs de son p re se retir rent confus et perplexes. En descendant le grand escalier de pierre vers la voiture qui les attendait, MM. Davidson et Slocum se sentaient sur le point de r soudre cette perplexit en courroux, mais M. Crokett, l homme maussade et hargneux, murmurait en extase : " L enfant de la balle ! Le fils papa !
La voiture les transporta au vieux club de l Union Pacifique o , pendant une heure encore, ils discut rent gravement l avenir du jeune Forrest et se jur rent de nouveau de justifier la confiance dont Richard le Veinard avait fait preuve leur sujet. Pendant ce temps-l , le jeune Dick Forrest s empressait de descendre, pied, la colline o l herbe poussait entre les pav s trop en pente pour les voitures chevaux. Le jeune Dick marchait vite. Presque aussit t qu il eut quitt la haute ville, les palais et jardins somptueux des nababs firent place aux rues sordides et aux cabanes lapins des travailleurs. Le San Francisco de 1887 entrela ait sans vergogne ses bouges et ses belles maisons comme faisaient les vieilles cit s de l Europe. Nob Hill surgissait, comme un ch teau du moyen ge, du chaos des taudis vautr s ses pieds.
Le jeune Dick s arr ta au coin d une picerie au second tage de laquelle demeurait Timoth e Hagan p re, qui, en sa qualit d agent de police avec un salaire mensuel de cent dollars, louait ce logement bien sup rieur ceux des camarades qui entretenaient des familles avec quarante cinquante dollars par mois.
En vain, le jeune Dick, siffla-t-il vers les fen tres sans rideaux et ouvertes. Tim Hagan fils n tait pas l . Mais le jeune Dick ne gaspillait point son souffle. Il se demandait en quel endroit du voisinage pouvait bien tre Tim Hagan, lorsque celui-ci apparut au coin, portant une bo te saindoux sans couvercle o cumait de la bi re la pression. Il grogna un bonjour auquel le jeune Dick r pondit par un grognement pareil, comme si, peu de temps auparavant, il n avait pas termin en grand seigneur une entrevue avec trois des plus riches n gociants d une cit imp riale. Et sa possession de vingt millions de dollars en train de faire des petits ne se d cela par aucune inflexion de sa voix ni ne modifia le moins du monde la rudesse de son grognement.
" Je ne t avais pas vu depuis la mort de ton vieux, remarqua Hagan.
- Eh bien, tu me vois maintenant, n est-ce pas ? fut la r partie du jeune Dick. Dis donc, Tim, je viens te voir pour affaire s rieuse.
- Attends que je porte la bi re mon paternel, dit Tim en examinant d un il exp riment l tat de l cume dans la bo te saindoux. Il gueulera comme un putois si elle est vent e.
- Tu n auras qu l agiter un peu, lui assura Dick. Je n ai besoin de te voir que pour une minute. Je pars ce soir par la grand-route. Vienstu avec moi ?
Les petits yeux bleus irlandais brill rent d int r t.
" Pour aller o ? demanda-t-il.
- Je ne sais pas. Tu veux partir avec moi ? Si tu viens, nous en causerons en route. Tu es la coule. Qu en dis-tu ?
- Le vieux me flanquera une ross e formidable, objecta Tim.
- Il l a d j fait, et tu ne t en portes pas plus mal, r pondit l insensible Dick. Dis oui, et nous nous retrouverons ce soir neuf heures devant la passerelle d embarquement du bac. Qu en dis-tu ? Moi j y serai.
- Et si je ne viens pas ? demanda Tim.
- J y serai tout de m me et je partirai seul. Le jeune Dick esquissa un geste de d part, s arr ta d un air indiff rent et lui dit par-dessus l paule : " Tu ferais mieux de venir.
Tim secoua la bi re en r pondant du m me ton : " Tr s bien, j y serai.
Apr s avoir quitt Tim Hagan, le jeune Dick passa environ une heure la recherche d un nomm Marcovitch, autre camarade d cole, un Slave dont le p re tenait une r tisserie r put e comme le meilleur endroit de la ville, o l on pouvait d ner pour vingt cents . Le jeune Marcovitch devait deux dollars Dick, et celui-ci accepta un dollar quarante comme d charge de toute dette.
Ensuite le jeune Dick, timide et inquiet, alla errer dans Montgomery Street, h sitant entre les nombreuses boutiques de pr ts sur gage qui ornent cette rue. Enfin, plongeant d sesp r ment dans un de ces antres, il r ussit changer pour huit dollars et une reconnaissance sa montre en or qui, il le savait, en valait au moins cinquante.
Au palais de Nob Hill, le d ner tait servi six heures et demie. Dick arriva six heures quarante-cinq et rencontra M me Summerstone ; une dame comme il faut, grasse, vieille et fan e, une des filles de la grande famille des Porter-Rickington dont la faillite retentissante branla cette poque toute la c te du Pacifique. Malgr son embonpoint, elle souffrait de ce qu elle appelait le d labrement de ses nerfs.
" Oh ! ceci ne continuera pas ainsi, monsieur Richard, gronda-t-elle. Le d ner vous attend depuis un quart d heure d j , et vous ne vous tes pas encore lav les mains ni la figure.
- Excusez-moi, madame Summerstone, r pondit le jeune Dick, je ne vous ferai plus jamais attendre, et je ne vous ennuierai pas beaucoup dor navant.
Au d ner, assis solennellement en face l un de l autre, le jeune Dick essaya de se montrer pr venant envers la dame, et celle-ci, bien que figurant sur la liste des salari s, fut trait e comme une invit e.
" Une fois install e, dit-il, vous vous y trouverez tr s l aise. C est une bonne vieille maison, et la plupart des serviteurs sont ici depuis des ann es.
- Mais, monsieur Richard, pronon a-t-elle avec un sourire aust re, ce n est pas des serviteurs que d pendra mon bonheur : c est de vous.

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