Contes Swahili (Tome 1)
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Description

Ce volume est la première partie d'un recueil de 75 contes directement issus de la tradition orale en Tanzanie. Une introduction permet de situer le répertoire dans son contexte général. Les contes présentés en version bilingue comportent tous une série d'épreuves et une dimension morale. Ces petits divertissements sont autant d'illustrations d'un patrimoine aujourd'hui menacé.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 125
EAN13 9782296463981
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0124€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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CONTES SWAHILI
Tombeau d’un genre mineur
Tome I
Pascal Bacuez


CONTES SWAHILI
Tombeau d’un genre mineur
TOME I
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http:// www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54728-5
EAN : 9782296547285

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
AVANT-PROPOS


« Celui qui cultive ses dons personnels rend assez de service à l’État »
Léon Battista Alberti
AVANT-PROPOS
Le conte oral conserve, de nos jours, un statut de « patrimoine méconnu, faits de milliers de récits plus attachants les uns que les autres… » {1} Il est devenu, grâce aux folkloristes et aux ethnologues, une occasion de célébrer la littérature orale. Il a franchi la muraille des grandes lectures, est entré dans le répertoire des grands classiques et a permis, de manière indirecte, de faire triompher le style simple contre l’esprit guindé et sérieux de la fiction écrite. On ne manque pas de superlatifs et d’adjectifs pour le qualifier : le conte oral est ouvert, expansif ; toujours différent dans ses réalisations parlées, il prédispose à la convivialité. Bref, le genre est tissé de paroles mouvantes et plurielles, anonymes et impersonnelles (il n’appartient à personne). Son laconisme, ses grossièretés, ses barbarismes, sa simplicité deviennent, grâce à cette nouvelle oralité de noblesse, signes de vitalité littéraire. C’est à se demander ce qu’il peut encore envier à la Divine Comédie.

Les ethnologues ont raison de rappeler que nos sociétés ont souvent mal jugé le conte oral. Un argument revient souvent dans leurs écrits : ce genre est décrié parce qu’incompris, méprisé par une tradition qui a toujours fait de l’écrit un mode de communication supérieur. Et quand l’ethnologue se fait critique, il va jusqu’au bout : l’écrit serait même responsable de la disparition du conte. De Goody à Belmont, colliger et transcrire un conte issu de la tradition orale équivaut à le cristalliser, à le figer : « … sous prétexte de vouloir préserver un art en déclin, (Perrault et Grimm) ne font qu’en étouffer les possibilités de renouvellement » Goody, La raison graphique, 1977 : 209). On remarquera que ce réquisitoire s’accompagne souvent, comme par un effet de bascule, d’une délégitimation de l’œuvre écrite ou d’une survalorisation du « document » oral. Or, la reconnaissance d’une œuvre dans toutes ses caractéristiques ontologiques ne passe-t-elle pas d’abord par l’identification des registres de grandeur qui lui sont propres ? Ces « dignités » ne sont pas qu’historiques ou « culturelles {2} » mais correspondent probablement à des universaux. On notera par ailleurs qu’une des tendances fortes de notre époque est, comme nous le rappelle Kundera, de gommer ces ordres de grandeurs, au risque d’attribuer une valeur « majeure » à toute création. Pourquoi vouloir élever le conte oral au rang de la grande littérature écrite ? Ne peut-on pas l’apprécier à sa juste valeur et l’aimer pour ce qu’il est {3} ?

« Si on écarte la question de la valeur, en se satisfaisant d’une description (thématique, sociologique, formaliste) d’une œuvre (d’une période historique, d’une culture, etc.), si on met le signe d’égalité entre toutes les cultures et toutes les activités culturelles (Bach et le rock, les bandes dessinées et Proust), si la critique d’art (méditation sur la valeur) ne trouve plus de place pour s’exprimer, l’« évolution historique de l’art » embrumera son sens, s’écroulera, deviendra le dépôt immense et absurde des œuvres » Kundera, L’art du roman, 1986 : 183-184.

Les contes que l’on va lire ont été colligés dans la région de Kilwa en Tanzanie. Ils existent pour être dits dans une société qui connaît l’écrit depuis des siècles. Autant reconnaître qu’il n’y a pas de solution de continuité entre ces deux modes d’accès à la fiction. Certes, les récits écrits (roman, nouvelles, poésie pour l’essentiel) ne sont pas toujours connus et lus par les Tanzaniens mais on sait qu’ils existent, qu’ils circulent et qu’ils sont parfois lus et enseignés à l’école. Le conte est perçu pour ce qu’il est, non pas pour être opposé à l’écrit mais pour être dit lorsqu’on en a le loisir. Aucune raison de le mépriser, aucune raison d’en faire un roman. Dans une narration, le conteur participe aux manières communes de voir et de juger les choses, sa personnalité ne se différencie pas de la personnalité collective d’où lui viennent ses premières idées et les mots pour les dire {4} . L’enracinement dans la communauté est absolu. L’homme y est situé. Avec le conte, le génie individuel est sous cloche, à l’écart des entrelacs de la littérature de genre majeur. Le roman – c’est particulièrement vrai pour le roman de Saïd Mohamed {5} – répudie cette subordination au groupe ou aux formes lexicales trop « locales ». Mohamed excède cette dépendance du discours à l’égard des formes rustiques ; il sort du cadre régional où le conte exige qu’il se confine. Peut-on d’ailleurs pousser l’outrance du jugement esthétique jusqu’à reconnaître avec Haji Gora {6} que le roman de Said Mohamed recèle des propriétés littéraires qui le rendent plus universel que le conte de Biti Zaira ? Pour la science de l’homme, ce sont les thèmes du conte qui sont universels et non pas la forme ou le style qu’il affecte dans telle ou telle société : ainsi compare-t-on toutes les versions du Petit Poucet indépendamment de savoir comment chacune des versions de ce conte est sublimée dans une forme esthétique qui le dépasse.

Car le conte a sa place dans le folklore local. Il fait vivre des expressions populaires ; ses jongleries verbales le situent près du peuple, de son vocabulaire allégorique et de ses images farcesques et onomatopéiques. Mais c’est cet exotisme verbal que refoulent de nos jours les jeunes générations, qui n’y trouvent plus les satisfactions langagières qu’elles recherchent pour se distinguer de leurs aînés. Pour beaucoup, le conte est désuet parce que ressenti comme une manière répétitive et monotone de dire le monde. Lorsque la conteuse fait parler ses personnages, c’est souvent dans un registre qui n’est plus celui des jeunes générations. Les salutations « vieille école » insistent sur la nécessité de la politesse hiérarchique : shikamoo « je vous salue » donné à un aîné est ressenti comme un signe d’allégeance à un ordre ancien. Or, les plus jeunes ne veulent plus de ce qu’ils ressentent comme un monde révolu ; ne se saluent-ils pas de la manière la plus simple ? Vipi ? « c’est comment ? », à quoi il faut répondre, « cool » poa. Le conte swahili ignore ces évolutions linguistiques. Il est hermétique à ces infiltrations modernes. Bien qu’élitaire, le roman profite de ces innovations : il est d’ailleurs fréquent d’y ajouter un lexique, ce qui est le signe d’une plus grande vitalité de la langue.

Le conte oral est un genre simple, dépourvu de toute revendication littéraire. Quand il est apprécié, c’est d’ailleurs lorsqu’on le laisse à sa place. Ses charmes résident surtout dans les facultés d’aménagement dramatique dont dispose le conteur. Chaque conteur est libre de remanier le contenu de son répertoire, de l’émailler d’ajouts ou d’intermèdes personnels inspirés par la fantaisie de son imagination. Mais cette liberté n’est pas totale ; c’est une disposition que lui ont reconnus folkloristes et ethnologues. Nous le savons, un conteur n’est pas librettiste : il ne peut, parce que son répertoire ne lui appartient pas, mettre en scène le devin Tirésias dans une action qui se déroule à Zanzibar. Il doit s’en tenir au contexte. Pour apprécier l’opéra bouffe de Poulenc, je n’ai pas nécessairement besoin de savoir comment vivait la société de son librettiste Apollinaire.

La force du conte oral est dans son pouvoir de communication : raconter une histoire oralement est une manière de présenter une fiction sans que l’auditoire n’ait à fournir le moindre effort et sans qu’il n’ait besoin de culture (au sens d’esprit). Le récit est accessible immédiatement, sans médiation autre que le langage parlé. Le style est concis, économe d’expressions qui pourraient être ressenties comme inutiles. L’auditeur doit savoir repérer la formule lapidaire qui exprime la quintessence du récit, il doit ressentir (plus qu’il n’entend réellement) beaucoup grâce au peu de mots fournis, parce que le récit est parlé. D’ailleurs, la langue du conte n’est pas différente de celle de tous les jours. Dans certains cas, j’ai pu constater combien certains orateurs avaient un talent bien supérieur aux meilleurs de mes conteurs. Les poètes manganja {7} ont sans conteste une maîtrise linguistique qui leur donne une capacité incomparable à nommer, à exprimer, à définir et à discuter ce qu’ils voient, font, ressentent et pensent. Ce qui est une condition indispensable à l’acquisition d’une culture de l’esprit. Dans le conte, le récitant doit donc aller vite, sinon l’attention se relâche et l’intensité dramatique s’émousse. Les ethnologues nous ont appris à comprendre un récit dans son contexte. La cause est entendue tant elle a été ressassée. On ne peut se raccrocher aux mots et revenir sur ce qu’ils veulent dire. Trop d’explicitations produiraient un effet contre-indiqué. On se perdrait dans les méandres d’une histoire sans fin, ce qui exigerait un effort de concentration que l’auditeur n’est pas toujours prêt à consentir. C’est là aussi la fonction de la répétition, espèce de barre de reprise musicale, destinée à produire un rythme, un sentiment de ressassement inventif (puisque le conteur peut s’en servir pour rassembler ses idées et l’auditeur pour compléter le sens de ce qu’il n’a pas encore compris).

La vision que le conteur veut nous donner du réel doit être absolue : ses personnages ont une psychologie et une dimension sociale des plus succinctes, certainement pour que l’auditoire ressente, s’identifie, hait, admire ou se révolte parfois. Mais il ne réfléchit pas, n’analyse pas. Le conte n’est pas fait pour ça. Peu de conteurs sont capables de tirer de leur répertoire l’équivalent d’une critique littéraire et beaucoup d’auditeurs se contentent souvent d’une écoute tout à fait superficielle. Le conte permet cependant une certaine culture du jugement. Il apprend à sentir, à comprendre et à juger. Mais il le fait avec des mots et une syntaxe choisis pour leur pouvoir d’évocation, leur charme poétique, une certaine précision, un certain humour. Le conteur aime susciter l’émotion en entraînant son auditoire dans le flot des images présentées.

En revanche, la littérature écrite est infiniment supérieure au conte oral en ce qui concerne le contenu de la communication et sa valeur de culture {8} . Car le livre qu’on a lu laisse une empreinte qui est toujours à la mesure du bonheur qu’on en a tiré, et qui se déploie dans les entrelacs de notre mémoire sensible pour faire vivre un réel transformé par l’émotion du souvenir. Qui plus est, le gain culturel est inégalable lorsque l’on lit un roman. Il faut oser poser la question : le conte et le roman sont-ils égaux lorsqu’il s’agit de nourrir l’intelligence, d’enrichir les connaissances, d’affiner la sensibilité ? L’étendue des perceptions, le panorama des émotions, l’horizon des sensations ne sont pas de même ampleur. Et que dire des images poétiques que le romancier nous donne en même temps qu’il décrit, de ses impressions et de ses sentiments face aux scènes qu’il présente. Le romancier s’arc-boute sur son texte pour nous donner toujours plus de précisions. Il veut nous faire réfléchir.

Car c’est au moment de la réception que le conte oral et le roman divergent. Le roman se lit dans la solitude d’un huis clos. Tout est fait pour que s’intercale une heureuse distance entre le texte et son lecteur. Celle-ci est constitutive de l’œuvre d’esprit que le romancier entend mettre dans son récit pour créer un monde d’opacité rendant nécessaire le rôle actif du lecteur. Le romancier propose, le lecteur dispose. Le conte s’impose sans que l’auditeur ne puisse, de lui-même, renoncer au pacte d’incrédulité qu’on lui demande de respecter. A ce pacte, le lecteur peut se soustraire : c’est même par ce travail de l’esprit qu’il peut revenir sur ce qu’il a lu, créer ses propres images, émotions, pensées, etc. qui ne seront pas celles d’un autre lecteur. C’est fondamentalement le jeu de cette distance – qui seul permet l’exercice du jugement et l’éveil du goût – à l’œuvre dans le moment de la réception, et avec lui le pouvoir qu’il confère, qui fait du conte un genre mineur.

En terme esthétique, on aura tendance à définir le conte comme un genre léger, mais certains récits réunis dans ce recueil ont des accents dramatiques qui n’ont rien d’exactement divertissant (dans le sens de « qui aide à oublier la lourdeur et l’obscurité de la vie »). A l’inverse, on peut considérer comme un excellent divertissement la pièce de théâtre (écrite) tout à fait savoureuse de Farouk Topan, Mfalme Juha (« Le Roi Juha », Nairobi : Oxford University Press, 1971). La notion de légèreté ou de divertissement s’applique d’ailleurs, dans son sens le plus vaste, à toutes les formes littéraires admirables, y compris, pour ce qui est du champ littéraire swahili, à celles de Mohamed Saïd Abdulla {9} , dont les romans policiers ont fait la réputation de l’auteur. Quel étudiant scolarisé dans les années 1970 n’a pas suivi avec délectation les enquêtes de Bwana Msa ?

Ces étudiants n’ont pas eu, heureusement, à se soucier de savoir si Saïd Abdulla avait puisé dans le fonds de la littérature populaire pour écrire son œuvre. Nos ethnologues du soupçon pourront peut-être y voir, lorsqu’ils s’intéresseront à la question, un petit Perrault en kanzu. Nous le savons, Saïd Abdulla (et bien d’autres) s’est nourrit des récits de la tradition orale : son Sherlock Holmes connaît tout des rites ancestraux, des pratiques sorcières et des cultes de possession. Son Mzimu wa watu wa kale (Le culte des ancêtres) n’est pas pour autant le récit d’un écrivain régionaliste. Tous les invariants du roman policier classique s’y retrouvent (le crime ou délit, le mobile, le coupable, la victime, l’enquête) faisant de son auteur un écrivain plus proche d’Agatha Christie ou de Conan Doyle que de Biti Zaira.

Certains diraient que le conte oral est plus facile à comprendre qu’un récit écrit. Rien n’est moins vrai. La compréhension d’un roman de Adam Shafi {10} semble requérir moins d’effort que celle de « la petite fille dans les marais » de Biti Fundi. Confronté à certains contes, j’avoue encore aujourd’hui en saisir difficilement l’esprit {11} : n’y a-t-il pas parfois clichés démodés, facilités de langage chez certains conteurs ? Et que dire de ces interprétations à rebours, ces expressions inexactes, ces constructions fautives, ces tournures erronées ? Y a-t-il uniquement inadvertance gênante, élocution maladroite ? Il faudrait encore mentionner certains contresens que des auditeurs vigilants ne manquent jamais de corriger. Rien à voir avec les innombrables fautes d’orthographe de Flaubert, ou les cas d’oxymores douteux de Victor Hugo, car dans ces deux derniers cas, tout est écrit à la discrétion de leur auteur. L’écrit (sic) n’est pas toujours impeccable, lettre morte. Je ne vois pas pourquoi le conte oral serait, sur ce plan du moins, à envier par rapport au roman fleuve de Aniceti Kitereza {12} . Certes, tout le monde, dans le moment de la récitation orale, peut participer à la fabrique du texte. Le conte n’est pas création individuelle. Il est divers, c’est entendu ; mais cette diversité est aussi marqueterie mal jointe. Le divers, ne l’oublions pas, c’est aussi la divergence, la contradiction. Or, celui-ci n’autorise pas l’individu qui écoute ou raconte à s’exhausser du périmètre étroit où le conte trouve son origine. Ce divers ne permet pas à Biti Zaira de se distinguer de Biti Arafa autrement que sous l’angle du style oral ou de leur répertoire respectif. Mais c’est encore faire fausse route car la qualité et la richesse de tout texte littéraire (quel que soit son mode de transmission) sont inversement proportionnelles aux possibilités que l’on a d’en épuiser les sens. L’émotion littéraire doit-elle naître du reconnaissable, comme c’est souvent le cas du conte, c’est-à-dire du familier, ou de l’inconnu, c’est-à-dire de l’infinie distance entre notre représentation du monde et celle du romancier-poète ?

Une œuvre de littérature recèle toujours plus qu’elle ne contient. C’est son rôle que d’être insuffisante ; elle est absence. L’auditeur et le lecteur sont invités à l’enrichir. Ce n’est qu’à ce prix qu’elle vit. Cette vitalité n’est pas culturelle mais spirituelle. Le conte est genre mineur pour la simple raison qu’il est étroitement dépendant de son contexte d’énonciation : riche de son milieu rural, le conte puise dans l’expérience quotidienne et dans les fantaisies de l’imagination les grands symboles qui font son univers fictionnel. Le genre mineur trace un arc, étendu des proverbiers au chant profane en passant par le théâtre de comédie et certains registres de la littérature romanesque. Il serait intéressant de repérer dans les romans swahili la trace de ces figures d’oralité, les plus riches de cet esprit naïf, marqué, dans le monde swahili côtier par la figure du sacripant rusé, gavroche local, galapiat de marigot. Parler de genre mineur ne signifie pas, bien évidemment, que l’on cherche à distinguer les œuvres par leur degrés inégaux d’élaboration. Qualifier une œuvre de mineure veut dire qu’elle est animée par certaines propensions à cultiver un esprit littéraire, commun à des récitants, artistes, hommes de lettres, etc. et à des registres très divers. Tous les conteurs partagent, à leur façon, le même goût pour les chromatismes lexicaux, un style et une richesse verbale qui trouvent leur raison d’être dans une relation à une sphère rustique de l’existence.

Dans un contexte moderne, on comprendra facilement que le conte apparaisse dans toutes ses faiblesses ; il n’aura jamais la puissance d’un récit romanesque. Biti Zaira ne peut être Kezilahabi {13} ou Saïd Mohamed. Précisément parce qu’il lui est difficile de s’affranchir des contingences culturelles dont le conte n’est, malgré tout, qu’une lointaine émanation. Parce que simple, imagé, plein de saveurs populaires, sa valeur esthétique réside dans la promesse de liberté qu’il retient dans tous ses plis {14} . L’univers fictionnel décrit y est souvent fractionné, composite et la fonction pédagogique, souvent vite attribuée par l’ethnologue au conteur, n’y prend qu’une forme empêchée puisque l’auditeur est souvent abandonné à son sort. Tout le monde se connaît : on peut donc faire court, aller à l’essentiel, donner quelques bribes de fiction. Le destinataire de la récitation pourra toujours compléter de lui-même et remplir les lacunes en trouvant le référent manquant ; inutile d’aller chercher loin car le conte n’est pas là pour inquiéter. Rien n’est incongru, tout est attendu.

Si, relativement à nos affections, le conte fait tantôt appel à la gaieté, tantôt à la peur ; si, dans l’expression de ces affections, nous ressentons parfois de la douceur ou une certaine vivacité devant un tableau d’aventure ou d’épreuve, jamais le conte ne parviendra à combiner ces différents caractères pour élever le récit au niveau d’un style plus tragique. Le conte n’en a pas les moyens car il existe pour être dit dans les circonstances qui lui conviennent : un monde rural fortement marqué par le sentiment communautaire. Dire d’une œuvre qu’elle est mineure n’est pas péjoratif : c’est reconnaître qu’elle est affectée d’une valeur méliorative. Celle-ci n’exclut pas un certain raffinement dans le goût des plaisirs immédiats, actuels, contextuels. En comparaison, la grande littérature est toujours anachronique et inactuelle. Sa propension à l’universalisme y est plus forte.

Le meilleur exemple est celui Charles Perrault dont les œuvres de création font de leur auteur un lettré, dans le sens le plus noble du terme (et non pas péjoratif, comme c’est parfois explicitement dit par Belmont). Ne doit-on pas rappeler que l’écrivain, dont on oublie d’ailleurs de citer les récits parodiques et galants {15} , aborde le conte avec tout le savoir des classiques ? Il fait ce que les conteurs populaires ne font déjà plus à son époque : il veut transmettre en faisant vivre une langue moderne. Il a conscience, comme plus tard Gérard de Nerval colligeant les ballades du Valois, ou comme les chansons du Berry dont George Sand signale la beauté dans ses œuvres, de sauver un vrai patrimoine poétique. Il fait dans le domaine littéraire ce que Jean-Sébastien Bach et plus tard Jean-Philippe Rameau puis Bela Bartok feront en musique. Et c’est tout à leur honneur. Il peut paraître surprenant que des ethnologues de renom, scientifiquement irréprochables et crédités de toute le science du XX e siècle, aient confondu sous un même vocable ce qui, à l’époque, relevait de genres et de styles qualitativement différents. Les mondes de Charles Perrault, de Gérard de Nerval et de George Sand sont traversés de profondes inégalités de revenus et de statut social, mais en aucune façon séparés par des seuils d’étanchéité interdisant toute forme d’échange culturel d’un milieu social à l’autre. C’est ici qu’il convient de rappeler qu’une des fonctions essentielles de la littérature, de l’art et de la musique, est de transcender les appartenances sociales. Il ne peut y avoir, sous l’angle d’une culture de l’esprit, de culture populaire ou savante. En reprenant les danses populaires de leur temps, Jean-Sabastien Bach ou Béla Bartok n’ont fait que ce qui se faisait déjà depuis longtemps (au moins depuis l’invention de l’imprimerie) : colporter les styles d’un milieu social à l’autre. Nos sociétés modernes ne sont-elles pas encore secrètement animées par ce désir de trouver des points d’appui dans la tradition populaire (incarnée de nos jours par les médias) : le vidéaste Bill Viola n’est-il pas un artiste plasticien (?) devenu influent sur la scène de l’opéra? Que l’on (n’)aime ou pas, peu importe ici, nous savons que l’esthétique, à la différence de la science, se place du côté de la disputatio .

L’opposition entre registre populaire et registre savant est fallacieuse ; elle s’expose à des contrevérités flagrantes. Comment se fait-il en effet que Barbe Bleue soit devenue une pièce majeure de notre répertoire lyrique ? De Jacques Offenbach à Bela Bartok en passant par Paul Dukas, beaucoup de compositeurs y ont puisé leur inspiration {16} . Comment peut-on affirmer que l’écrit fige ou cristallise alors que nous constatons que la grande musique occidentale se caractérise au contraire par le fait que, tout en ayant développé des formes et une harmonie extrêmement raffinées, et s’étant constituée ainsi en une musique de genre majeur, elle a constamment intégré en elle des formes dites populaires {17} (musique de danse, contes, etc.) ?

C’est faire une faute de goût ou, dans un langage plus neutre et politiquement correct, se tromper d’objet que de vouloir attribuer aux belles-lettres des critères qui ne peuvent servir qu’à qualifier le conte oral. Réciproquement, que le conte soit riche d’une oralité débridée n’en fait pas pour autant un bon candidat au Parnasse des œuvres littéraires. Même savamment transcrit, dans la plus grande fidélité au document d’origine (ce qui le rend d’ailleurs quasiment illisible : le lecteur pourra consulter, pour s’en convaincre, les publications dites scientifiques) il ne gagne rien à être mis dans une lumière trop vive. Ce qui est important n’est pas que le conte oral soit figé dans une version écrite édulcorée – comme si il n’y avait pas aussi des versions orales édulcorées – c’est que la créativité littéraire l’emporte ; et jusqu’alors, beaucoup de « lettrés » ont fait la preuve qu’il était possible de donner l’impression d’une grande oralité dans l’écrit. Je pense, parmi tant d’autres, à Alphonse Allais, Jules Renard, Raymond Queneau…

Mais c’est Jacqueline de Romilly qui a le mieux traité de cette question. Il faut, pour mettre un terme à ces querelles de bornages académiques entre oralité et écrit, rappeler ce qu’elle disait à propos d’Homère :

« … l’écriture a dû être utilisée pour fixer les deux poèmes (l’Iliade et l’Odyssée), tels qu’ils étaient. Cela veut dire que dorénavant ils échappèrent au devenir instable des œuvres orales. Cela veut dire aussi qu’ils avaient été jugés dignes d’y échapper. Les poésies orales que l’on peut encore capter de nos jours n’ont pas fait ce saut ; et pourtant l’écriture est à la disposition de ces chanteurs depuis de nombreux siècles ; et tout le monde l’emploie, sans parler des autres procédés d’enregistrement que l’on a été, du dehors, leur proposer ou leur imposer. Dans le désir de fixer le poème par l’écriture, il y a cet esprit de mise en commun si propre au génie grec et qui fait préférer l’œuvre objectivement dominée au savoir incontrôlable d’un maître en poésie. Mais il y a l’idée que l’œuvre est par elle-même une réalisation réussie, accomplie, à conserver ne varietur. Autrement dit c’est par une décision lucide que l’œuvre est arrachée au cycle oral pour devenir une œuvre écrite avec des lettres, une œuvre littéraire » (Jacqueline de Romilly, Rencontres avec la Grèce Antique , Paris, Éd. de Fallois, 1995 : 23 ; je souligne).
INTRODUCTION
Le conte de langue swahili est une parole portée de bouche à oreille et transmise de génération en génération. Autrefois, il était dit le soir, le plus souvent à la faveur d’une fête ou d’un deuil, c’est-à-dire dans toutes les grandes occasions où l’on se trouvait amené à s’exprimer en public. De nos jours, le contage communautaire – c’est-à-dire en dehors du cercle des relations de parenté – a disparu : ne subsiste que la récitation dans un cadre familial étroit. Ce changement permet de comprendre quelle était la nature du contexte d’énonciation : le conte était un genre dont les modalités d’expression s’épanouissaient pleinement dans un cadre communautaire hiérarchisé.

Le conte relève du registre de la fiction. Il convient donc de le marquer comme genre à part entière. Pour montrer qu’il n’est pas captif du monde des activités quotidiennes, la tradition a fixé des formules introductives (le fameux « il était une fois… »). Certaines sont incompréhensibles, d’autres témoignent à l’évidence que le conte est un noble mensonge. Dans certains cas, l’assistance est tenue de répondre à la conteuse ; dans d’autres cas, tout le monde se contente d’acquiescer pour que le récit commence. Si le conteur a choisi une chantefable (il lui arrive de l’annoncer en demandant à son auditoire de se préparer à reprendre le refrain) l’auditoire participe, non sans en rajouter dans l’interprétation ludique. Les formules introductives données, le conteur commence souvent son récit en le faisant débuter par un événement intemporel : le monde ne peut exister sans un acte de mariage ou/et une naissance. La fin du conte finit souvent à plat, parfois pour enchaîner avec un autre conte.

Dans le monde côtier {18} , peu de gens savent conter ; et parmi les conteurs, il en existe de meilleurs que d’autres. Leur talent est très inégal. Dans ce recueil, Biti Arafa n’est pas une conteuse expérimentée : son répertoire est constitué de textes en partie mutilés du fait d’un abandon du contage. Quant à Biti Hussein, sa mémoire est défaillante, et ses contes sont souvent altérés du fait d’innombrables transmissions. Sa narration est parfois incohérente, jetant un voile sur les passages les plus significatifs. Il faut parfois l’intervention de son auditoire pour réamorcer le récit. On ne sait pas toujours qui fait quoi. Pour autant, ses contes sont d’une grande richesse imaginative. Il n’est pas anodin de noter qu’elle affectionne particulièrement le répertoire animalier. Seules Biti Zaira et Biti Fundi ont encore la maîtrise de la narration, chacune ayant son style propre. Il faut mentionner ici le cas de Yusuf Albadiri. Ce jeune conteur de Pande est originaire des villages de Fungu où son père avait l’habitude de conter. Il a hérité de cette tradition orale typique de ces hameaux où tout le monde voit l’origine du dialecte local appelé kisongo. Il est intéressant de noter pour notre propos qu’il est le seul de tous les conteurs présentés ici à être lettré. Maître coranique d’une petite école de brousse, Albadiri lit et écrit l’arabe coranique. Son style relativement au contage s’en ressent. Ses contes sont bien construits et sa manière de raconter est un plaisir immense pour tous ceux qui peuvent l’entendre. Il est aussi le seul à développer un répertoire où les contes drolatiques sont plus que des récits divertissants. En ceci, il est resté fidèle à une autre tradition – la poésie orale manganja – disparue dans les années 1970 mais encore très présente dans l’esprit des anciens de toute la région.

L’attrait littéraire (lexical, syntaxique, stylistique) est inégal. Il est toujours dépendant de la performance du conteur, de son style personnel et de sa capacité à dire le conte dans les meilleures conditions, c’est-à-dire en satisfaisant aux exigences du merveilleux et de l’imagination. Autrement dit, les conteurs ne récitent pas tous de la même manière. Certains sont médiocres et sont des conteurs de petite envergure. L’imagination qui dérape, l’économie navrante du détail, les lourdeurs dans la description, des personnages aux contours qui restent flous, etc. sont les principaux travers qu’on peut leur imputer. Parfois, c’est la langue qui fait défaut : phrases et tournures tordues, un vocabulaire vieillot. Et que dire de ces contes dont la fin tombe si souvent à plat ; des thèmes répétés à l’envi – la fameuse variante du folkloriste – qui finissent par être lassants.

Nous – beaucoup d’auditeurs côtiers et moi-même – souhaiterions plus de nuances, de peintures plus complètes, d’une langue qui réinvente le monde à tout moment. Certaines scènes sont cocasses, non seulement parce que nous sentons qu’elles ne prétendent pas à la vraisemblance, mais aussi parce que la narration se fait plus nerveuse, comme si le conteur parvenait à suspendre les impératifs spatio-temporels du récit. Certaines descriptions n’ont qu’une valeur littéraire faible : leur intérêt est manifeste pour l’ethnologue car elles lui fournissent des informations sur la vie quotidienne. Mais lorsque celles-ci présentent une forme totalement transparente (exemple du héron et du renard), le cliché moral qu’il reproduit pour une énième fois n’est pas fait pour étayer sa valeur didactique. La valeur esthétique du conte en pâtit.

C’est souvent le choix d’un mot ou d’une expression présentant une image plus vive à l’esprit de l’auditeur qui permet de distinguer un conteur d’un autre. Mais les temps changent : ce qui était beau à l’oreille des anciens devient pour la jeunesse signe d’un monde révolu. Il y a, là comme ailleurs, des tournures édulcorées, des expressions galvaudées. De nos jours, beaucoup de jeunes gens préfèrent le vocabulaire de Dar-es-Salaam aux archaïsmes du conte. Quel jeune de Kilwa peut encore comprendre le sens du mot kudodong’ora « réciter à toute vitesse une liste de mots » ou de l’expression kutinyuka riso tinyu « regarder de travers » ? Tout semble s’inverser : les mots du conte passent pour des barbarismes. C’est souvent ce que ressent un auditeur à l’émission d’un récit qui fait mention du mot ancien himira « être enceinte » au lieu de mimba. Le conte oral est synonyme d’un genre qui ne parvient pas à se réapproprier la modernité. Pour beaucoup, son horizon passe par une ligne imaginaire qui se situe quelque part entre le marigot et le baobab.

Le répertoire peut également servir de critère pour juger de la qualité littéraire du conte. Il est curieux de constater que Biti Fundi est moins appréciée que Biti Zaira qui a pourtant de véritables talents d’orateur. La richesse lexicale et la palette d’émotions qui composent les récits de Fundi sont souvent ressenties comme une influence du continent. C’est d’ailleurs cette couleur lexicale qu’on lui reprocherait volontiers alors que Biti Zaira fait preuve d’un constant souci de clarté, d’un désir explicatif qui se manifeste dans tous ses récits. Nous avons tous ressenti avec délectation le pouvoir certain de Biti Zaira sur l’assemblée des auditeurs, alors que tout son art oratoire use et abuse manifestement des mêmes motifs : émailler le récit de formules en arabe, infléchir le ton de sa voix, parler en nasillant, etc. Comme c’est toujours le cas à l’oral, un bon conteur sait toujours faire parler ses personnages en leur donnant la plus grande authenticité verbale. Le conte a besoin d’un metteur en scène, d’une voix qui enjolive les faits et gestes du héros, de pantomimes pour compenser toute une économie littéraire, d’un contact étroit avec son auditoire. Mais ce qui sépare un conteur d’un autre tient parfois à peu de choses : un « Allah Ashbaruh ! » écorché par Biti Arafa suffit à déclencher un fou rire de désapprobation…
I- Les types de contes
Les contes ont été regroupés dans un ordre logique selon les thèmes abordés. Les histoires d’animaux, les contes d’ogres et d’ogresses, les aventures de jeunes héros (ou contes initiatiques), les récits explicatifs et étiologiques (l’origine du tonnerre, des djinns etc.), le conte moral se référant à un comportement réprouvé ou encouragé, les récits divertissants (la fuite de l’ogre, le foie de mon épouse).

1-Les contes d’animaux

Toute la faune de la région défile devant nos yeux, du plus grand (l’éléphant) au plus petit (la fourmi), du plus intelligent (le lièvre) au plus gauche (le milan). D’autres sont sournois (le singe) et cruels (le lion). Certains sont des comparses, d’autres des complices. Le monde marin n’est pas oublié ; parmi les poissons, c’est le mérou (de Jonas ?) qui revient souvent dans les récits. La décision de puiser dans le répertoire animalier se fait souvent en fonction de l’auditoire. Ce sont des récits que l’on réserve surtout aux enfants. Lorsque les conteurs font intervenir des animaux, ce n’est pas pour en faire des héros mais pour en souligner la faiblesse. La nature animale est imparfaite parce qu’inachevée. De plus, on remarquera que les récits les plus appréciés sont précisément ceux à propos desquels il est facile de trouver des correspondances avec le règne humain. Lorsque la luciole s’associe avec le lièvre et l’aulacode, c’est bien évidemment pour encourager la solidarité dans la vie de tous les jours. Comme dans de nombreuses sociétés, on a en réalité affaire à des humains portant un nom d’animal. Quelques animaux sont à considérer comme des auxiliaires surnaturels : les oiseaux ont un rôle salvifique évident ; la grenouille qui, en bondissant, parvient à sauver un groupe d’enfants des mains d’une ogresse. Rares sont les contes dans lesquels les animaux sont seuls mis en cause. L’intention morale n’est jamais complètement absente de ce premier registre de récits ; le thème sous-jacent est souvent celui de l’adresse qui surpasse l’usage de la force. Les personnages les plus défavorisés (comme la luciole, à cause de sa petitesse) se montrent ingénieux, parfois plus vifs et malins que le lièvre à cours d’imagination pour sauver son ami le Sultan. Pourtant la situation de la luciole n’est guère enviable si l’animal ne parvient à s’associer avec d’autres. Dans un autre conte, l’entraide animale est mise en échec par la sottise du milan. Quoi qu’on fasse, nous sommes toujours dépendants les uns des autres : le conte drolatique du plateau magique ou celui du milan et du rat, sont là pour nous le rappeler. L’intervention surnaturelle d’un oiseau est un motif récurrent dans le conte. Il faut reconnaître que beaucoup de côtiers ont une bonne connaissance des oiseaux les plus familiers. Certains vont même jusqu’à en décoder les chants.

Les fables animalières n’ont plus la valeur allégorique qu’elles avaient autrefois. Bien des conteuses le reconnaissent. Si les animaux parlent et agissent comme les hommes, c’est pour en symboliser les vertus et les défauts. Mais la recette ne marche plus. Le merveilleux doit se faire discret : lorsque des oiseaux viennent délivrer Bin Sultani du destin effroyable dans lequel l’a précipité son meilleur ami, le choix des acteurs allégoriques suggère par lui-même l’intervention du Très Haut. Cette intervention providentielle est attendue et ne surprend personne. Il en va tout autrement avec la galerie d’animaux sauvages où nous sommes introduits dans les contes de Biti Hussein. Apport venant indubitablement des sociétés continentales, l’éléphant sera en principe appelé à assumer le rôle d’un être puissant et dominateur, même si ce personnage, pour un côtier, est pour le moins exotique. Dans le folklore côtier, requin, oiseaux et mérou sont, dans toutes les circonstances, des héros exemplaires, rarement rabaissés au rôle de bouffon comme le sont souvent le singe et le milan.

2- Les contes d’ogres

L’ogre est un être effrayant mais benêt, pour qui les aventures peuvent mal tourner. S’il est sot, c’est parce qu’il est proche de la nature ; il est gourmand, bravache, inhospitalier et assassin (fratricide et infanticide). Il est ignorant de tout et incapable d’observer les règles de vie les plus simples : vivre en couple, cultiver un champ pour vivre. Repoussant, il mange des racines sauvages et ses exploits manqués font parfois rire l’auditoire. Car l’ogre n’est pas toujours cet être vorace et insatiable. Ce peut être une espèce d’épouvantail, destiné à faire sourire l’auditoire. Placé dans des situations embarrassantes, il compte, pour son malheur, d’être buté. C’est un goinfre invétéré, un égoïste qui ne pense qu’à s’empiffrer, doublé d’une stupidité sans bornes.

3- Les contes initiatiques ou comportant une série d’épreuves

Il semblerait que ces contes aient la faveur du public (avec les contes d’ogres) peut-être parce qu’ils développent des procédés dramatiques forts : mort, punition, rebondissement, métamorphoses nombreuses, etc. Tous ces motifs se succèdent et sont abondamment exploités. Notons également que tous ces contes peuvent être envisagés comme des récits moraux, du moins certains d’entre eux développent des thèmes moraux que l’on pourrait qualifier de secondaires par rapport au thème principal du récit. Ces contes peuvent être subdivisés de la manière suivante :

Les métamorphoses extraordinaires : nombreux sont les récits dans lesquels un objet ou une plante sont les attributs d’origine d’une jeune fille ou d’un jeune homme ; l’existence de ces êtres extraordinaires est conditionnée par un secret ou un interdit à respecter. Après diverses tribulations, et la révélation du secret qu’il fallait tenir, ces êtres fragiles retournent souvent à leur forme première.
La débrouillardise des jeunes héros : lorsque des enfants se retrouvent dans des situations difficiles, les épreuves qu’ils ont à passer nécessitent des qualités qui les mettent en valeur. Il faut en effet du courage et de la pugnacité pour se sortir d’un traquenard ou échapper aux griffes d’un monstre ou d’une ogresse. Dans ces récits, ces petits héros peuvent être aidés par des animaux médiateurs (la grenouille par exemple) mais le retour à une situation normale montre de manière évidente que rien ne se fait sans la ruse.


4- Les récits d’origine

Ces contes disent l’origine des choses du monde : phénomènes naturels, caractéristiques d’un animal, etc. Comme la plupart des récits de ce registre, la chute explicative n’est destinée qu’à faire sourire. Tout le monde, hormis les enfants, accepte la duperie de bon cœur, ce qui montre bien que l’étiologie est comprise comme relevant du domaine de la fiction. Il faut mentionner un conte rarement entendu de nos jours : l’origine de la possession par les djinns. L’action se déroule aux premiers temps du monde lorsque toutes les créatures cohabitaient sans être obligées d’échanger. La disparition de Manzi n’est-elle pas une métaphore de la condition humaine et de la finitude qui la caractérise ? C’est par elle en effet que s’ouvre une nouvelle période du monde : celle du règne de l’échange (bénéfique et maléfique) marqué par la loi de la réciprocité et son envers négatif, le mal. Ce conte a presque la forme d’un mythe.

5- Le conte moral

C’est la catégorie la plus générale ; d’un certain point de vue, tout le répertoire comporte un enseignement moral. Je regroupe dans ce chapitre les contes qui m’ont semblé figurer cette dimension avec la plus grande insistance. On remarquera d’ailleurs que les contes finissent presque toujours par une parabole ou un commentaire du conteur reprenant un aspect essentiel du récit. On peut très grossièrement dégager les thèmes suivants :

Dans le registre de la réprobation ou de la condamnation des fautes :

ne pas tenir sa parole, ne pas tenir ses engagements, ne pas observer les interdits ;
les vices sanctionnés sont : l’adultère, la jalousie, l’envie, l’imposture, la divulgation des secrets, la désobéissance, la gourmandise et l’égoïsme, la curiosité, le vol, le mensonge ;
ne pas chercher à imiter ceux dont on ne partage pas la condition ou la nature ; il faut comprendre ce que l’on imite ;
ne pas vouloir surpasser ses proches car la supériorité suscite l’envie qui elle-même déclenche le mauvais œil ; la croyance au pouvoir maléfique des sorciers n’est pas loin et met en péril le tissu communautaire ;
ne pas faire à autrui ce que l’on ne voudrait pas qu’on vous fît, ne pas convoiter le bien d’autrui (se contenter de ce que l’on a) ;
plus globalement sont décriées la précipitation, l’intempérance, la force ou la méchanceté brute.

Dans le registre de l’exaltation des vertus, sont récompensées ou encouragées les qualités suivantes :

la ruse, l’intelligence et l’habileté (même lorsque ces qualités peuvent entraîner la violence et la mort) ;
la patience, la persévérance, le respect de la parole, la gratitude ;
tout ce qui permet l’harmonie communautaire : entraide, fécondité ;
l’amour des parents pour les enfants.

Ces contes moraux sont émaillés d’indications se référant à des comportements sociaux que les auditeurs sont invités à reconnaître :

la vie familiale : les rapports conjugaux, les relations entre co-épouses, la condition servile, le mariage (qui est souvent la formule introductive du conte), l’éducation de l’enfant ;
la vie sociale : la fête, une institution aujourd’hui disparue, mkuta (un rite propitiatoire), le compagnonnage (ukudi) , l’hospitalité (qui peut être dangereuse), la circoncision, etc.

Ces informations ne font jamais l’objet d’une présentation systématique dans un même conte. Un conte ne traite jamais des questions sociales in extenso.
II- Quelques personnages
Nous retrouvons la société côtière avec ses aînés (sultan, père âgé mariant sa fille) ; le sultan y est souvent décrit comme riche. Il incarne l’autorité, la puissance. Il possède de nombreuses femmes, des captifs ; il a un droit de vie et de mort sur son entourage, mais sa justice peut être expéditive. Il tranche les litiges sans appel. Son jugement est apprécié lorsqu’il décide du sort d’une jeune femme indigne ou qu’il fait jeter en mer deux sœurs criminelles. Ce n’est pas pour autant qu’un agent conservateur de l’ordre social. On ne comprendrait pas pourquoi il lui arrive parfois d’être dupé. Dans ces situations embarrassantes, il faut l’intervention de ses proches et de ses sujets pour échapper aux menaces de mort qui pèsent sur lui. Il est parfois brocardé et roué de coups lorsqu’il s’est montré inique (lorsqu’il s’empare d’une femme mariée ou qu’il a spolié un pauvre pêcheur) ; le conte swahili demeure dans l’imprécision quant aux titres exacts de ce prince représentant l’autorité. On sait qu’il vit dans un palais (une maison à étages) et qu’il est polygame.

La vieille femme n’est pas toujours la sorcière hideuse vivant en brousse ; elle peut être accueillante et venir en aide aux personnes en difficulté. On la voit ainsi donner des dents en or à des enfants édentés, dire à sa petite fille de ne pas se marier avec un étranger qui vient de loin, intervenir pour aider un enfant à réparer sa faute ou pour sauver une femme victime de la malignité de sa co-épouse. Mais elle peut aussi conduire ses proches à leur perte. Certaines, probablement parce qu’elles vivent à l’écart du village, sont de véritables sorcières, tout à fait capables de tuer.

La perfidie de la vieille femme esseulée et aveugle est cependant déjouée par un jeune garçon, habile et rusé comme Karikaranje . Ce petit garçon, dont tout le monde se moque parce que rongé par une maladie cutanée, incarne la raison masculine. Il réussit là où d’autres, moins malicieux que lui, échouent car il devine bien avant tous. Clairvoyant, ce petit peut faire la leçon aux jeunes filles qui n’ont qu’à se repentir de ne pas l’avoir écouté.

L’enfant est souvent décrit comme innocent et naïf. En bas âge, les conteurs sont attentifs à son évolution motrice : il est présenté en position assise, en âge de prendre le sein ; puis il perd ses rondeurs, rampe et se dresse. Lorsqu’il est maltraité, il n’est plus lavé ni nourri. Il a des lésions sur le corps. L’enfant du conte ne joue pas beaucoup ; si on voit les jeunes filles jouer à la corde, les enfants sont souvent utilisés par les adultes pour différents petits travaux ou pour diverses commissions. Grâce à eux, le feu circule d’une maison à l’autre et les oiseaux sont chassés des champs ; ils servent d’intermédiaires efficaces. Mais ils peuvent faire l’objet de toutes sortes de sévices : une belle-mère mal intentionnée peut toujours chercher à les exploiter. Dans la fratrie, les relations entre aînés et cadets ou entre filles et garçons sont parfois difficiles ; mais c’est toujours le petit garçon qui est présenté comme plus habile, courageux et rusé que les sœurs aînées. La fille est toujours réservée et pudique ; en groupe, elle est plus effrontée. L’enfant est souvent présenté comme malin et débrouillard : il quitte de son plein gré ses parents pour réparer une faute commise, épie un ogre en brousse et le fait fuir grâce à des chants tambourinés, se cache sous le lit d’une vieille sorcière, délivre des morts grâce à une ruse, etc.

La femme est toujours décrite comme devant se marier. Jeune pubère, elle ne doit pas refuser ses prétendants. Elle ne peut vivre seule. Dans le conte, une femme doit être mère et avoir de nombreux enfants. Le genre est ici décalé par rapport aux évolutions récentes des mœurs. De nos jours, être enceinte et avoir un enfant dans le dos est un sujet de moquerie. Enchaîner les naissances (c’est le sens de l’expression uzazi wa metemete) est devenu un signe d’archaïsme. La mère est bonne : elle conseille ses enfants et leur donne toujours des recommandations. Quand ils sont en bas âge, elle les berce. Ses activités sont nombreuses : outre la cuisine, elle fait du bois, cultive, ramasse des coquillages et peut être potière. Mais c’est son tempérament qui est le plus décrié dans le conte : la femme y est décrite comme bavarde, cupide, vénale, désobéissante et infidèle ; envieuse et jalouse, on la voit comploter avec son amant pour percer un secret de famille, refuser de préparer le repas de son mari pour parvenir à ses fins, voire abandonner ses enfants quand les temps sont durs, etc. Comble de l’ironie (car ce sont des conteuses qui le disent), elle n’est de bon conseil que lorsqu’elle est âgée.

L’homme pêche et travaille dans les champs ; lorsqu’il est père, il reste à distance de ses enfants et son rôle se réduit à peu de choses : il conseille son fils lorsque celui-ci doit se marier, lui raconte des contes et subvient à ses besoins essentiels.

Le captif ou esclave : il est décrit comme exploité par le Sultan, qu’il accompagne dans tous ses déplacements. En haillons, possédant les stigmates de son état (un nombril d’esclave ?), il mange dans des débris de vaisselle. L’esclave n’est jamais très futé : il s’empare des vêtements de sa maîtresse pour prendre sa place, ce qui lui coûte la vie.

Certains personnages ne sont que de simples figurants : ils apparaissent en début du récit pour disparaître ensuite définitivement. Ces rôles épisodiques (une mère qui enfante, un père qui cultive, etc.) ne sont là que pour rappeler l’évidence : il ne peut y avoir de vie sans famille ni travail.
III- Situations
Parmi les situations les plus couramment abordées dans le conte, on peut en distinguer deux, importantes par leur fréquence. Il s’agit dans un premier lieu des récits mettant en scène un personnage en quête d’un objet ou d’une position sociale (mariage, reconnaissance). Cette quête ne se fait pas sans brimade et coup du sort nécessitant une intervention surnaturelle. On peut ranger dans cette catégorie la plupart des contes à métamorphose ; observer les interdits, savoir tenir sa parole et endurer les épreuves constituent la trame narrative de ces contes. Ces situations ont toutes une morale implicite : privé de l’appui de ses proches, l’individu n’est rien. Il est condamné à l’exil, ce qui, dans les temps anciens, ne pouvait mener très loin. De nos jours, un proscrit peut toujours se réfugier à la ville où il a toujours des parents éloignés.

Les situations mettant en scène la justice sont également nombreuses. La punition du méchant tourne souvent au drame. Une faute grave est toujours sanctionnée par la mort du coupable. On peut se demander si la solitude de certains êtres comme l’ogre ou la vieille retirée en brousse n’est pas présentée comme une sanction pire que la peine capitale. Cette situation s’éclaire lorsqu’on la compare à celle du célibataire, qui n’est jamais enviée. Pourtant la morale générale du conte est très sombre : on ne peut se fier à personne, pas même à son meilleur ami. S’il faut vivre ensemble, c’est parce qu’on n’en a pas le choix ; telle est la leçon implicite du conte. Sous-jacent à cette morale, un autre thème se dégage, c’est celui de la responsabilité. Il revient assez fréquemment dans le conte ; c’est notamment le cas dans ce récit où un individu déshonoré et trompé par son meilleur ami peut compter sur les siens pour le soutenir. Il est inutile, dit le conte en filigrane, de tergiverser lorsqu’une femme a commis l’adultère : la communauté (le village assemblé) est comme responsable des crimes perpétrés par cette femme volage : il faut donc s’en défaire (par l’excommunication ou la suppression pure et simple). Le mari trompé peut se retirer devant cette forme de justice collective.

Les usages et les mœurs revivent dans le conte : l’hospitalité bien sûr et son envers négatif, l’envie et la sorcellerie (représentée par l’image de la dévoration). Dans la vie de tous les jours, les relations sociales sont empreintes d’une agressivité latente et sourde qui se manifeste au détour d’une allusion, d’une question adressée de manière trop directe ou d’un abord trop brusque. D’où ces sempiternelles salutations, dont la nécessité est rappelée par le conteur, qui ne sont pas tant des formes de courtoisie et de politesse que des promesses de paix civile. Il faut montrer que ses intentions sont bonnes et qu’il ne faut pas prendre ombrage de telle ou telle attitude prise en public. Le conte développe ce thème sur un plan imaginaire : la compétition n’y est acceptée que lorsqu’elle est pratiquée entre individus n’appartenant pas au même monde : entre ogre et humains. Les inégalités sont souvent évoquées : entre les plus riches, qui possèdent des maisons de pierre de corail (à étages) et les plus pauvres, qui vivent dans de simples huttes, souvent à la périphérie du village. Les rencontres autour du puits, les commérages de voisinage, les conversations de baraza , créent un monde sonore où chacun peut avoir son mot à dire. Le merveilleux est indicateur des croyances. Tout un mode de vie transparaît à travers ces récits ; mais n’oublions pas qu’il s’agit d’un monde imaginé plus que pensé. Un conte n’est pas un précis de sociologie.
IV- Pour en finir avec l’établissement du texte
Toute traduction pose des problèmes insurmontables. A lire le conte du bousier dans la version française, nous avons le sentiment d’avoir perdu quelque chose de la fantaisie scatologique du récit swahili. Peut-être aurait-il fallu en préserver la saveur par une terminologie empruntée à Rabelais. Mais il aurait fallu réécrire le texte, réinventer le conte. C’est une question de choix esthétique que nos sociétés ne parviennent plus à traiter. Il suffit de penser aux différentes versions françaises des Milles et une Nuits : quelle traduction doit-on préférer? Celle de Galand ou celle, plus récente, de Bencheikh ? Autre exemple : Richardson traduit par l’abbé Prévost vaut bien le texte d’origine. Tous les traducteurs savent ce qu’il faut gommer d’une langue pour en rendre l’expressivité. Ces altérations sont de nos jours inavouables et condamnent le traducteur, si elles sont révélées, à l’accusation d’ethnocentrisme. Les onomatopées et les idéophones swahili sont proprement intraduisibles en français. Alors, que faire ? L’idéal serait d’en inventer et d’enrichir ainsi les mots de notre langue. Mais c’est une autre histoire, celle de la création littéraire que les traducteurs (surtout quand ils sont ethnologues) ne sont pas prêts à faire ; l’idéophone, dans nos civilisations, fait gnangnan. Mais il l’est aussi pour beaucoup de Tanzaniens, qu’ils soient modernes ou pas. Dans un autre domaine : répétitions, intonation, succession de verbes, formules incompréhensibles, chants, variations de la voix du conteur pour annoncer un nouveau personnage, précipitation de l’action rendue par des ellipses, et plus généralement le rythme du phrasé, etc. sont quelques difficultés auxquelles nous sommes confrontés lorsque nous passons de l’oralité à l’écrit. Mais n’y a-t-il pas là un cas plus général ? La nature des difficultés dans ce domaine va bien au-delà des problèmes posés par l’articulation de l’oral et de l’écrit. Lorsque je traduis river et stream par rivière et fleuve, n’ai-je pas déjà trahi l’esprit de l’anglais ?

La question de la transcription d’un conte oral est souvent encombrée d’un discours technique qui masque toujours la question de la valeur d’un texte. Certes, lorsque nous passons du registre oral à l’écrit, nous perdons beaucoup de choses : les effets prosodiques, l’intonation, le grain de la voix, les mimiques, les gestes (le conteur qui dit : ‘il fit ceci’, l’information est perdue), l’humour propre à certains idéophones sont parmi tant d’autres critères retenus pour qualifier le conte. Mais la transcription est-elle pour autant un appauvrissement ? Pour répondre à cette question, il faudrait savoir ce que valent les critères permettant de le définir. Et pourquoi faudrait-il à tout prix noter les silences, les interruptions, les hésitations, les fautes de grammaire et les très nombreuses omissions ? On peut le faire, mais dans ce cas, on se moque du lecteur (qui n’est pas auditeur). Lire deux pages d’une transcription juxtalinéaire intercalée d’une transcription phonétique et d’une autre traduction mot à mot est un exercice qui s’apparente plus au remplissage d’une grille de mots-croisés qu’à un plaisir lettré. Et si l’on veut rendre compte du son, de la hauteur, de la musicalité de la voix, de la variabilité narrative, la transcription se transforme vite en rébus. Pour certains puristes, il n’y a qu’une solution : le film, l’enregistrement sonore.

Vouloir coller au texte source est un leurre parce que l’oral et l’écrit sont tout simplement deux registres qui n’évoluent pas selon les mêmes rythmes. S’il peut paraître difficile de passer de l’audible au visible sans une altération du travail mental qui préside à l’économie du texte oral, pourquoi faudrait-il voir dans cette opération une simplification ? En transcrivant un conte oral, je perds ce qui fait la spécificité de l’oralité : l’immédiateté. Mais cette perte est-elle vraiment d’ordre qualitative ? L’enjeu n’est pas de le mettre sur un pied d’égalité avec le roman ou la tragédie (ce que l’ethnologie, de manière tout à fait paradoxale, semble appeler de ses vœux). Une transcription le rend disponible pour d’autres et pour plus tard. Le changer de registre est une question de technique procédurière (donc ethnolinguistique), ce n’est pas encore une démarche esthétique. Ne faut-il pas le sublimer pour le faire entrer dans un autre mode ? En attendant une traduction plus littéraire, la transcription proposée ici peut être bienvenue à une époque où les auditeurs se font de plus en plus rares… et on peut les comprendre lorsqu’on a lu les très beaux romans de Saïd Mohamed ou la poésie écrite de Shaaban Robert.
LES CONTES
I- Contes moraux
1-Le foie de ma femme

Al Badiri

Thèmes : confiance, contrat, serment, parole donnée, échange.
Mots clefs : chasseur, piège, lion, animaux de brousse, foie, femmes perfides et bavardes, cuisiner avec des épices (avoir une maîtresse), récompense, champs cultivés (riz, arachide).

Résumé: Un chasseur conclut un accord avec un lion pour attraper des proies, mais sa femme, jalouse, va ruiner leur association.

Il était une fois un chasseur qui tous les jours allait en brousse mais revenait souvent bredouille, bien qu’il utilisât des pièges. Un matin, il rencontra un lion qui lui dit :
« Pourquoi te donnes-tu tant de peine ?
Je tends des pièges pour attraper des animaux…
Ah ! On voit que tu n’y connais rien. Pour piéger des animaux sauvages, il faut que tu aies un leurre. Attends, je vais t’en donner un.
Tu es trop bon avec moi, donne-le moi ! » lui répondit le jeune homme.
D’accord, mais à une seule condition : à toi la viande, à moi le foie ! C’est la seule chose que je te demanderai… »
Le lion lui donna le leurre et le jeune homme commença à poser ses pièges. Lorsqu’il revint plus tard les vérifier, tous les pièges s’étaient refermés sur un animal. Le jeune chasseur était ravi ; il écorcha aussitôt chacune des bêtes prises, leur ôta la peau et s’empressa d’en retirer le foie pour les donner à son ami le lion, qui, une fois satisfait et repu, s’en alla tandis que le jeune homme revenait chez lui avec la viande. Tout se passa ainsi jusqu’au moment où les femmes s’en mêlèrent, car les femmes swahili (je ne sais pas si les européennes sont semblables) sont toujours perfides et bavardes. Un jour donc, l’épouse du chasseur s’adressa à son mari :
« Comment se fait-il que tu ailles tous les jours en brousse et que tu ne me rapportes rien ! Tu reviens avec des monceaux de viande bien ficelés mais toi, tu manges les foies en brousse ! Et je suis sûre que tu les cuisines avec des épices !
Non ! Ce n’est pas vrai !
Alors, où sont-ils ces foies ? Où a-t-on vu des animaux sans foie ?
Ma chère épouse, tu vois bien qu’il n’y a pas si longtemps encore, je n’obtenais quasiment rien dans mes pièges ! Depuis, j’ai rencontré mon ami le lion, qui m’a donné un leurre pour attraper des animaux, mais il veut que je lui laisse les foies en échange. Voilà pourquoi nous n’avons jamais de foie, c’est uniquement pour cette raison.
Ah ! Pourquoi cherches-tu à me rouler ? Il n’y aurait que le lion qui bénéficierait de tes foies ! »
Ils se disputèrent ainsi à plusieurs reprises jusqu’au jour où l’épouse, jalouse, décida de suivre son mari alors qu’il partait en brousse. Le jeune homme examina d’abord son premier piège, mais il n’y avait rien. Le second était vide également car il ne s’était pas déclenché. Dans le troisième enfin, une gazelle était prisonnière. Le chasseur l’égorgea puis attendit que le lion arrivât pour prendre son dû. Pendant ce temps, l’épouse, sur les traces de son mari, était déjà passée par le premier piège et parvenait au second. A peine eut-elle posé le pied dans le cercle du piège que celui-ci se referma sur sa jambe, la projetant en l’air où elle resta suspendue. Elle appela à l’aide :
« Ah ! Mon mari, j’ai mal ! ».
Le jeune homme, qui n’était pas loin, l’entendit et, se retournant, vit son épouse prise dans le collet, la tête en bas.
« Oh ! Mon épouse m’a suivi et s’est fait prendre ! »
Il se précipita vers elle, rejoint bien vite par le lion.
« Que fais-tu là ?
Ah ! Mon cher mari, je t’ai suivi et je suis tombée dans le piège !
Mais pour quelle raison ?
Ah ! C’est à cause de ces foies ! »
Le lion, qui suivait le dialogue, prit la parole :
« Mon ami ! Tu dois égorger ta femme pour que je puisse prendre son foie ! Tel était notre contrat : quel que soit l’animal piégé, tu dois me donner son foie. Cette femme s’est fait prendre, alors, donne-moi son foie et je m’en vais. Toi, tu prendras son corps !
Ah ! Mon ami, cette femme est mon épouse ! Si je l’égorge pour te donner son foie, elle mourra !
Cela te regarde ! Moi, je veux ce qui me revient ! »
Pendant qu’ils se disputaient, l’épouse suspendue, commença à prendre peur et se vida la vessie ! Le jeune homme savait qu’en s’obstinant, il pouvait tout perdre, et que son épouse et lui-même risquaient la mort, mais accéder au désir du lion signifiait une mort certaine pour son épouse. On décrocha la pauvre femme, on discuta encore, mais le lion restait ferme, ne voulant pas les laisser partir tant qu’il ne serait pas satisfait. A ce moment précis, survint compère Lièvre, tout hilare, comme à son habitude.
« Mais que se passe-t-il ici ? J’ai l’impression qu’on se dispute ! »
Le jeune homme s’empressa de lui raconter sa mésaventure :
« Eh bien, tout a commencé lorsque mon ami le lion que voici, m’a donné un leurre pour attraper des animaux sauvages… En échange de ce cadeau, j’ai accepté de lui laisser le foie de toutes mes prises ; le problème est que mon épouse ne m’a pas cru lorsque je lui ai dit que je remettais les foies à mon ami le lion ; alors, elle m’a suivi et dans son malheur, s’est fait prendre dans un de mes pièges. Le lion maintenant réclame le foie de mon épouse ! Voilà pourquoi nous nous disputons car si j’accède à sa demande, mon épouse y perdra la vie. »
Le lièvre se retourna vers le lion :
« Voyons, mon ami…
Moi, ce que je veux, c’est le foie, tel était notre accord !
Très bien, fit le lièvre, examinons le piège en question, comment était-il enclenché ? Allez, essaie donc de le retendre ! »
Le jeune homme le remit en place.
« Très bien, maintenant montre-moi comment il s’est déclenché… et toi, mon cher ami le lion, sais-tu comment cette femme s’est fait prendre ?
Tout simplement en y mettant le pied ! répondit le lion agacé.
C’est entendu, fit le lièvre, mais comment s’y est-elle prise? Qu’a t-elle fait exactement ? »
Le lion se sentit obligé de se déplacer :
« Elle est passée par ici, puis par là, et quand elle est parvenue à cet endroit, elle a mis son pied ici… »
En même temps qu’il parlait, le lion mit la patte sur le collet qui se referma une nouvelle fois en le soulevant.
« Vite, fuyons ! » fit le jeune homme en voyant le lion suspendu dans les airs.
Ils prirent leurs jambes à leur cou, heureux d’échapper aux griffes du fauve qui déjà hurlait de rage. Ils rentrèrent chez eux sans s’arrêter en route et le lièvre les rejoignit rapidement :
« Vous l’avez échappé belle, leur dit-il, et si je n’étais pas intervenu, il aurait fallu vider les entrailles de ta femme. Je suis en droit de réclamer une récompense !
Une récompense ? Prends ce que tu veux, tu l’as bien mérité.
Ce que je désire, c’est seulement pouvoir manger tout ce que je veux dans vos parcelles cultivées.
C’est tout ? Eh bien je suis d’accord. »
C’est depuis ce jour que le lièvre prend dans nos champs ce qu’il veut, riz ou arachides, et que nous sommes obligés de le supporter même s’il nous est nuisible. Ce serment doit être respecté parce que le lièvre nous a sauvés !

2. Ma femme a un amant

Al Badiri

Thèmes : mariage, infidélité.
Mots clefs : vie aux champs, secret, amant, repas, riz, poulet, seau, tronc d’arbre, la communauté dénonce l’adultère, brûlis, épier, battre son épouse, répudiation.
Chant : « Nalu wee, njoo ulye nalu, njoo ulie, bwana kenda kulima Nalu, njoo ulye, kenda kulima usenge, Nalu njoo ulye, anarudi upesi Nalu, njoo ulye… » .
Motif : un amant à l’aspect d’un serpent.

Résumé : Une femme prend un serpent pour amant, mais est vite confondue par son mari.

Il était une fois un homme et son épouse qui vivaient de l’agriculture. Cette vie aux champs se déroulait paisiblement jusqu’au jour où la femme prit un amant, qu’elle voyait en secret lorsque son mari était absent. Elle s’empressait alors de préparer un bon repas, faisant cuire du riz et du bon poulet puis elle mettait le tout dans un seau pour aller à la rencontre de son amant à un endroit convenu. Arrivée sur place, elle déposait son chargement près d’un tronc d’arbre coupé et l’appelait en chantant :
« Viens Nalu, oui viens manger, mon maître est allé aux champs, Nalu, viens, il est allé faire les brûlis, il reviendra vite, alors viens… »
A ce moment précis, un énorme serpent sortait de sa cachette et s’approchait de sa bienfaitrice. L’amant était un serpent ! Il avalait rapidement le repas apporté par sa maîtresse puis se retirait. L’épouse rebroussait ensuite chemin et rentrait chez elle. Et le jour suivant, elle se rendait à nouveau chez son amant. Tous ces aller-retour furent bientôt remarqués dans le voisinage et beaucoup commencèrent à se poser des questions. Prenant fait et cause pour le mari, certains lui en touchèrent discrètement quelques mots :
« Mon cher ami, il semble que ton épouse ait des relations avec un autre homme car dès que tu t’en vas, elle s’empresse d’égorger un poulet, de préparer du riz en sauce et de faire la cuisine. Puis elle prend la direction d’un endroit secret où son amant la rejoint pour manger.
Ah ! Comment est-ce possible? Attendez un peu que je fasse mon enquête ! »
Ce jour-là, il fit mine d’aller aux champs :
« Ma chère épouse, aujourd’hui je vais aux champs pour les brûlis, j’y resterai un bon moment ! »
Il s’éloigna de la maison puis rebroussa chemin pour épier sa femme car il voulait en avoir le cœur net. Ce qu’il vit vérifia les dires de ses amis : son épouse égorgea un poulet, pila du riz, prépara un repas et mit le tout dans un grand seau, un de ces seaux à tirer de l’eau au puits, puis elle se mit en route, suivie par son mari qui lui emboîta aussitôt le pas. Parvenu à l’endroit en question, il vit son épouse déposer le seau à terre près d’un tronc d’arbre et se mettre à chanter :
« Viens Nalu, oui viens manger, mon maître est allé aux champs, Nalu, viens, il est allé faire les brûlis, il reviendra vite, alors viens… »
Le serpent sortit de sa cachette et se restaura comme d’habitude. Il se dépêchait, mais le mari se précipita sur lui et le coupa en morceaux :
« C’est pour ça que mon épouse a cherché à me berner ! »
Le serpent se débattit, mais fut réduit en mille morceaux. Une fois l’animal mort, le mari s’équipa d’une longue chicote et battit sa femme en guise de bonne correction. Revenu à la maison, il la répudia et quelque temps plus tard prit une autre épouse.


3. La femme de mon ami

Biti Zaira

Thèmes : adultère, jugement.
Mots clefs : amitié, association, commerce, se marier, secret, trahison, jugement.

Résumé : Deux amis de longue date montent un commerce ensemble. Mais profitant des absences de l’un, l’autre lui prend sa femme. Tous deux seront découverts et punis.

Il y a fort longtemps, vivaient deux hommes qui étaient amis depuis l’enfance, et qui, devenus adultes, continuaient d’être inséparables. Quand la vie devint plus difficile, l’un des deux questionna l’autre :
« Qu’allons-nous devenir ?
Soyons associés, répondit ce dernier. Moi, j’irai chercher des articles et des produits et toi tu les vendras. Tu resteras ici pendant que j’irai au loin pour me procurer des marchandises. »
C’est ainsi que débuta leur commerce. Lorsque le premier se maria, il dit à son ami :
« Tu dois prendre femme toi aussi.
Ah ! Je me marierai un jour. Même si tu te maries avant moi, ce n’est pas grave, occupons-nous plutôt de nos affaires, et si par hasard je trouve une épouse, tant mieux… »
Celui qui effectuait les voyages s’en alla et revint à plusieurs reprises pour rapporter des objets à vendre. Leurs affaires se déroulaient comme prévu, l’un et l’autre savaient exactement ce qu’ils gagnaient. Pourtant, celui qui restait au village profitait de la situation : à chaque fois que son ami partait, il lui prenait son épouse ! Guère étonnant qu’il ne voulût pas se marier. Mais le secret était de ceux qu’il est difficile de garder. Des gens du voisinage avertirent bien vite le mari trompé :
« Quand tu t’en vas, ton ami fait des choses insensées !
Vraiment ?
Sois vigilant et tu verras ! »
Un jour, il dit au revoir à tous, fit semblant de partir sur son bateau puis revint. Il voulait savoir si les gens avaient dit vrai ou s’ils cherchaient à le séparer de son ami. Il se cacha et attendit. Puis, à la nuit tombée, il se rendit chez lui, y trouva le gardien qu’il chassa rapidement, mais au moment d’ouvrir la porte de la chambre, il heurta son épouse qui fut très étonnée de le voir à cette heure-ci.
« Pourquoi as-tu l’air tout interdit, lui demanda-t-il, qui est dans la chambre ?
Ah ! C’est toi !
Comme tu le vois !
Mais tu reviens en pleine nuit !
Et pourquoi donc y aurait-il une heure pour rentrer chez soi ! Ouvre la porte que l’on puisse s’expliquer, pourquoi me laisses-tu sur le seuil ? Entrons dans la chambre, nous y serons mieux pour mettre les choses au clair… »
Son ami était là, sur le lit, encore dévêtu. Quand il se vit découvert, il chercha à s’enfuir, en vain :
« Eh bien, mon ami, je vois qu’à chaque fois que je reviens de mes voyages, je perds mon temps à te dire de te marier et de prendre une épouse, car tu profites bien de la situation et je n’en savais rien ! »
Il n’y avait rien à répondre. Ils allèrent se coucher et le lendemain matin, on organisa une grande réunion ! Tout le village se rassembla autour des deux hommes. Le mari prit la parole :
« Mes chers amis, mes parents et vous autres qui êtes ici, j’ai besoin de votre jugement. Vous connaissez cet homme, qui est mon ami de toujours et mon meilleur associé dans les affaires ! Eh bien, cet homme, à qui j’ai toujours conseillé le mariage, cet homme prend mon épouse dès que j’ai le dos tourné. J’aimerais que vous me donniez votre avis, que dois-je faire ? Puis-je encore lui faire confiance, après ce qu’il m’a fait ?
Tu as déjà la réponse, lui répondit-on, d’ailleurs, nous ne resterons pas longtemps ici à discuter… S’il t’avait volé, nous aurions pu lui demander le remboursement, s’il t’avait offensé, nous aurions pu lui demander des excuses mais là, il a pris ta femme ! C’est autre chose, c’est à toi de prendre une décision… »
On s’adressa à la femme :
« Tu as un mari, ton mari a un ami, mais tu n’as jamais parlé à ton mari de tes relations avec cet homme ?
Je ne pouvais pas… et puis, il me faisait croire tellement de choses…
Alors pourquoi n’as-tu rien dit ? »
Elle n’eut aucune réaction. On questionna son amant :
« Et toi, qu’espérais-tu de cette femme, épouse de ton ami, alors qu’il y a tant de femmes à marier ? »
Que pouvait-il répondre ?
« Ah ! Vous allez penser que je suis mauvais, que je ne mérite pas d’être traité comme un être humain…
Ce n’est pas à nous de prendre une décision.
En fait, vous vouliez me pousser au crime, répliqua le mari offensé, pour que je sois puni à votre place! Alors, qu’on vous jette à la mer ! Que vous mourriez ou que vous en réchappiez, c’est le sort qui en décidera. Toi, ma femme, tu n’as rien dit de tes relations avec cet homme, et toi, mon ami, tu ne m’as pas écouté lorsque je te disais de te marier. Maintenant, c’est trop tard ! »
On mit les deux amants dans un sac en raphia et on les jeta à la mer. Comme dit le proverbe, « qui veut tout, perd tout ». Ces deux hommes étaient amis, ils travaillaient ensemble, partageaient les repas, discutaient des heures entières, et tout allait bien pour eux jusqu’à ce que l’un prenne la femme de l’autre. Leur belle amitié prit fin et le mari trompé épousa une autre femme.


4. Mohamed, son cheval et ses chiens

Al Badiri

Thème : respect de la loi et de la parole.
Mots clefs : sultanat, loi, interdit, mort, femme enceinte, coffre, cheval, chiens, fusil, voyage, brousse, chasse, viande sauvage, bouillie, vieille femme, couper du bois, belle fille aux longs cheveux, tresser cheveux, palais, relation frère-sœur, odeur, traces, école coranique, maître, leçon, poison, hospitalité (nuisible), funérailles, tombe, être ressuscité, linceul, sabre, monter à cheval, vengeance.
Motif : un jeune garçon ressuscite grâce à l’intervention de ses chiens.

Résumé : Un jeune garçon désobéit à la loi pour sauver de la mort sa sœur qui vient de naître. Mais cette dernière, devenue grande, n’hésite pas à l’abandonner et à le tuer pour vivre chez le sultan.

Il y a fort longtemps, dans un petit sultanat, une loi interdisait de mettre au monde des enfants de sexe féminin. Aussi, dès qu’une petite fille naissait, elle était immédiatement mise à mort, telle était la règle. Or, en ces temps-là vivait un homme avec sa femme et leurs fils, dont l’aîné s’appelait Mohamed. Lorsque celui-ci apprit que sa mère était de nouveau enceinte, il fut effrayé à l’idée qu’elle pût accoucher d’une petite fille.
« Je m’en irai avec elle, je la sauverai », se disait-il.
Et lorsque sa mère accoucha, ce fut une petite fille. Mohamed prépara alors un coffre dans lequel il plaça sa sœur et quelques affaires de voyage. Puis il harnacha un cheval, y installa le coffre et quitta les lieux, prenant avec lui ses trois chiens et un fusil. Il voyagea ainsi plusieurs jours à travers la brousse épaisse avant de s’installer à proximité d’un village, loin de tout. Mohamed allait tous les jours à la chasse et rapportait de la viande sauvage qu’il préparait avec de la bouillie, pour sa sœur et lui. Les semaines passèrent. La petite sœur grandissait et fut bientôt en âge de se marier. Un jour, une vieille femme acariâtre, qui coupait du bois, passa par là. Lorsqu’elle vit la maisonnette de Mohamed, elle s’arrêta pour s’y reposer car elle était fourbue et se fit annoncer :
« Il y a quelqu’un ?
Oui… je suis là », répondit la jeune fille qui était seule.
La vieille l’observa longuement tant elle était belle, avec ses cheveux qui lui tombaient sur les épaules. Lorsque Mohamed revint de la chasse, sa sœur lui dit qu’elle avait reçu de la visite. La vieille femme revint le lendemain, et une fois rentrée chez elle, le soir, en parla à son mari.
« Il y a une jeune fille magnifique qui vit en brousse, tu devrais te marier avec elle, elle ne peut te refuser, toi qui es sultan.
Où habite-t-elle ?
Je t’indiquerai le chemin… et je te rapporterai quelques mèches de ses cheveux… »
Le lendemain, lorsque la vieille se présenta à nouveau chez la jeune fille, elle lui dit :
« Veux-tu que je te tresse les cheveux ? »
La sœur de Mohamed accepta et la vieille put mettre son plan à exécution et rapporter à son mari des cheveux de la belle. Quand son mari les vit, il ne put retenir son enthousiasme :
« Il me la faut ! » gémit-il.
Mari et femme se mirent d’accord pour ravir la jeune fille :
« Tu n’auras qu’à lui tresser les cheveux et lui promettre des cadeaux en or pour qu’elle accepte de te suivre. Quant à son frère, nous l’enfermerons dans le coffre où il a l’habitude de s’endormir. »
Le jour suivant, la vieille retourna chez la jeune fille qu’elle trouva seule car son frère était sorti.
« Je suis venue te voir, toi qui es si belle. Pourquoi vis-tu en brousse, à l’écart de tout, c’est incompréhensible… Tu sais que mon mari est sultan, qu’il vit en ville dans un palais à plusieurs étages, je suis sûre que tu te plairais avec lui. »
Pour la séduire, elle lui parla longuement de la vie au palais. Au bout d’un certain temps, la jeune fille accepta.
« Très bien… Il nous reste seulement à enfermer ton frère dans ce coffre pour que nous puissions t’emmener. Nous partirons cette nuit. Quand il se sera couché, ajouta la vieille, je fermerai le coffre avec un cadenas et à ce moment-là, nous pourrons partir, tu me suivras sans t’éloigner de moi. » Quand tout fut prêt, la vieille se cacha et attendit le jeune homme qui rentra bientôt, fatigué. Sa sœur lui prépara à manger et il se coucha dans son coffre. « Allez, ferme le coffre ! » dit la vieille.
La jeune fille s’exécuta. A l’intérieur, Mohamed commençait à avoir chaud. Il n’y voyait rien. Il essaya de pousser le couvercle du coffre, mais celui-ci résista. Il se mit à crier mais personne ne répondit. A l’extérieur, on attachait déjà les affaires et le fusil sur le cheval et tout le monde se mit en route, sauf les trois chiens qui furent abandonnés. On amena la jeune fille au palais, on la fit monter dans les étages. Elle prit son repas et s’installa. Tout allait bien pour elle. C’est à peine si elle se souvenait de son frère enfermé dans le coffre. Mais pendant ce temps, les trois chiens, qui avaient senti l’odeur de leur maître, se mirent à ronger les liens qui retenaient le couvercle. Celui-ci céda enfin et Mohamed retrouva la liberté. Il était temps car il commençait à étouffer.
« Ah ! C’est donc ça ! se dit-il en réalisant ce qui s’était passé. Ma sœur m’a enfermé ! Voilà pourquoi le sultan fait exécuter toutes les filles ! »
Mohamed se mit aussitôt en route pour trouver le palais en suivant les traces de son cheval. Chemin faisant, il aperçut une école coranique. Il s’y arrêta et écouta la leçon du maître. Lorsque celui-ci se trompa, Mohamed le corrigea : « Ce n’est pas ça, dit-il de sa voix forte.
Qui parle ainsi ? demanda le maître en se levant pour voir d’où venait la voix.
Mohamed se fit connaître et le maître lui demanda de venir près de lui.
D’où viens-tu et qui es-tu ? »
Mohamed raconta toutes ses péripéties. A la fin de son récit, le maître lui dit :
« Ah ! Ta sœur ne sait même pas que tu es resté enfermé dans le coffre. Elle prend du bon temps au palais, elle est là-bas, dans les étages… »
Mohamed resta perplexe puis s’adressa de nouveau au maître pour lui demander de l’accompagner au palais car il voulait rendre visite au sultan. Mais avant de partir, il demanda à ses hôtes de nourrir ses chiens. En arrivant au palais, son cheval le reconnut et manifesta sa joie, car l’animal n’avait rien mangé depuis son arrivée, attendant son maître. Les gens, bien sûr, furent étonnés :
« Mais pourquoi lui fait-il la fête ? »
Sur la terrasse, sa sœur l’avait vu venir.
« Que fait mon frère ici ? Où va-t-il ? »
Tandis que Mohamed s’affairait à abreuver et nourrir son cheval, la sœur s’adressa à ses gens :
« Vous voyez cet homme là-bas, c’est mon frère, celui que j’ai fui. Il n’est pas mort. Il a réussi à s’échapper de son coffre. Faisons vite quelque chose pour l’éliminer ! Empoisonnons-le ! »
On prépara un plat qui fut porté au sultan :
« Maître !
Oui…
Voici de la nourriture pour le visiteur qui vient d’arriver ! »
On fit appeler Mohamed.
« Qui m’offre ce repas ? demanda-t-il.
C’est le sultan qui habite là et qui vous prie de lui faire honneur. » Mohamed remercia et se mit à table. Il mangea une première bouchée, puis une deuxième, mais à la troisième, il tomba par terre, sans vie. Le sultan constata le décès de son hôte et demanda des funérailles. Tout le monde se rassembla et on enterra le pauvre Mohamed. Sa sœur se félicitait de son plan car elle avait réussi à se défaire de son frère. Pendant ce temps, les chiens étaient partis à la recherche de leur maître. Ayant flairé son odeur, ils parvinrent sur sa tombe et commencèrent à creuser pour déterrer le mort. En peu de temps, ils réussirent à dégager le corps, mais dès que le premier chien se mit à le lécher et à lui déchirer ses vêtements, il s’effondra et mourut dans l’instant, sans comprendre qu’il s’empoisonnait. Le deuxième fit de même et mourut lui aussi. Et lorsque le troisième chien, à son tour, s’écroula, Mohamed revint à la vie car les chiens avaient repris possession du poison. Le jeune homme s’extirpa de son tombeau.
« Ah ! Comment suis-je ici ? » s’étonna-t-il en constatant que ses chiens étaient morts en le sauvant.
Il déchira un bout de son linceul pour se vêtir et ensevelit ses chiens avec le reste du tissu. Puis il se mit en route et reprit le chemin de l’école coranique. Contournant la salle de classe, il écouta le maître qui ne s’était pas aperçu de sa présence et le corrigea une nouvelle fois.
« Qui est là, fit-il, n’est-ce pas toi, Mohamed ?
C’est bien moi, mettons-nous à l’intérieur… »
Les deux hommes pénétrèrent dans la maison. On servit à boire et à manger à Mohamed. Une fois reposé, il s’entretint avec ses hôtes et leur expliqua ce qui s’était passé et la raison pour laquelle ses chiens avaient quitté les lieux. Il leur dit :
« Mes chiens m’ont retrouvé et sont morts en me déterrant. Ils m’ont léché et ont repris le poison qui m’empêchait de vivre. »
Le maître n’en revenait pas de voir son ami en vie. Il lui donna des vêtements neufs et tous deux se rendirent à nouveau au palais. Bien sûr, on s’étonna du retour de Mohamed et tout le monde comprit qu’il avait ressuscité. Son cheval, qui n’avait ni bu ni mangé depuis sa disparition lui fit fête. Mohamed commença par lui donner de l’eau et par le nourrir, puis il se tourna vers son ami et lui dit :
« Je vais maintenant livrer une bagarre sans merci et je ne m’en irai pas d’ici tant que je n’aurai pas décapité ma sœur, je veux que tu avertisses discrètement tous ceux qui te sont chers et que tu ignores ceux dont tu te méfies. Pendant ce temps, j’irai récupérer mon cheval et mon sabre, il me suffira de les berner en jouant avec mon cheval et quand je serai bien en selle, je pourrai leur déclarer la guerre. »
Mohamed quitta le maître coranique. Ce dernier, aussitôt, se rendit chez ses amis pour les avertir de ce qui allait se passer puis il se retira seul chez lui. Mohamed, quant à lui, monta chez le sultan.
« Vous voyez, lui dit-il, ce cheval m’appartient ; et comme il n’a pas mangé ni bu depuis longtemps, je suis venu lui donner sa ration de nourriture et d’eau. Voyons s’il va jouer avec moi, j’ai l’impression qu’il a maigri. »
Au palais, tout le monde accepta que le jeune homme s’occupât du cheval et on lui rendit même son sabre. Mohamed se mit alors en selle et s’adressa à la foule :
« Venez voir comme ce cheval caracole ! »
Il fit toutes sortes de figures, descendit de sa monture puis remonta. Quand le sultan vint assister à la démonstration, Mohamed, tirant sur les rennes, se mit en position de combat. Le cheval lui obéit promptement et Mohamed n’eut aucune difficulté à couper la tête de sa sœur, celle du sultan et de la plupart de ses sujets. Lorsqu’il eut terminé, il quitta les lieux et retourna à l’école coranique où résidait son ami. Il l’appela et lui dit :
« J’ai fait ce que je devais faire, maintenant je retourne chez moi, je te fais mes adieux. »
Mohamed se mit en route, prit le chemin de la brousse qu’il avait autrefois traversée avec sa sœur et parvint à la maison où vivaient encore ses parents. Il les trouva vieillis car de nombreuses années s’étaient écoulées. Après avoir écouté le récit de ses aventures, son père lui dit :
« Tu te rends compte maintenant combien tu as eu tort de t’opposer à la loi qui voulait qu’on supprime toutes les filles à la naissance ! Tu vois où t’a mené ton obstination à ne pas admettre le peu de valeur des jeunes filles ! »


5. La jeune fille qui voulait des zonzons

Biti Zaira

Thèmes : la mauvaise parole, l’envie, rapports entre inégaux.
Mots-clefs : pauvreté, ramassage sur rivage, marchand (riche), mariage, sucre, riz, bonheur conjugal, vieille femme, mauvaise parole (ragot, médisance), magasin, bonne parole (le vieux), mépris, parole gaspillée (répéter la même chose), répudiation.
Motif : la recherche de zonzons.

Résumé : Trompée par une vieille femme envieuse, une jeune fille pauvre, mariée à un riche marchand, va ruiner son mariage en réclamant sans cesse des zonzons.

Autrefois, en des temps primitifs, vivait un pauvre homme. Il se maria et sa femme, peu de temps après, mit au monde une petite fille. Tous trois vivaient au jour le jour, mangeant ce qu’ils cultivaient. Chaque matin, la petite fille se levait et se rendait au bord de la mer pour y chercher de la nourriture et vendre ce qu’elle trouvait. La mère, elle, allait aux champs et la vie se passait ainsi. Qui ne possède rien doit compter sur la Providence. Un jour, le fils d’un marchand passa par là et rencontra la jeune fille en train de ramasser des coquillages.
« Cette petite est un peu souillon mais grâce à Dieu, elle a un joli minois ! Si seulement on pouvait l’habiller correctement et lui donner une autre vie ! Qu’elle serait belle ! se dit-il au fond de lui-même. Eh ! Toi ! Bonjour ! Comment vas-tu ?
Bonjour, ça va très bien.
D’où viens-tu ?
Ah ! De là-bas. »
Comme beaucoup de jeunes filles, elle était un peu timide et réservée. Après l’avoir observée, le jeune homme se renseigna dans le voisinage.
« Ah ! La petite fille souillon ! lui disait-on, oui, elle habite là-bas, en brousse.
C’est donc ça! Si je lui demande sa main, je l’obtiendrai sûrement… »
N’importe qui aurait pu se marier avec cette pauvre créature de Dieu, elle ne pouvait qu’être reconnaissante. N’était-elle pas là, au bord de la mer pour chercher de quoi manger ? Elle n’avait pas voulu une telle vie, mais elle n’avait pas le choix. Le garçon fit sa demande en mariage. La pauvre fille en fut très étonnée. Comment un homme riche pouvait-il se marier avec une pauvre femme ? Et comment accueillir son prétendant et organiser les festivités de mariage ? Le père de la future mariée rendit visite au prétendant :
« Je suis venu te voir, car j’ai bien reçu ta lettre que j’ai lue et comprise. Mais ma situation, comme tu le constates, est précaire : je ne sais jamais où je dors, je ne sais jamais où je vais me réveiller, alors si tu veux vraiment te marier, il faut aussi que tu acceptes toutes ces difficultés.
Je suis prêt à épouser votre fille, même pauvre, car la pauvreté est notre origine à tous. Maintenant tu me vois riche mais si Dieu le veut, je peux devenir pauvre en peu de temps, Dieu seul peut nous sortir de notre pauvreté et nous rendre riche.
Très bien. Alors, c’est à toi d’arranger la date des événements. Présente-toi quand il te plaira accompagné de ton Cheikh, fais un discours et prends ton épouse. Nous n’avons pas les moyens de faire la fête et puis, où pourrions-nous accueillir les invités ? »
La cérémonie se déroula ainsi. Le jeune homme prit sa nouvelle femme et ensemble, ils allèrent s’installer chez lui. La jeune fille était heureuse, elle n’avait plus besoin de ramasser des coquillages ni de s’inquiéter pour sa nourriture et elle pouvait maintenant se reposer tranquillement. Elle vivait avec ses parents par alliance, mais elle n’avait pas oublié les siens et leur envoyait tantôt du sucre, tantôt du riz. Elle faisait la cuisine, mangeait à sa faim et passait de bons moments avec son mari. Mais un jour, une vieille femme mal intentionnée et envieuse voulut nuire à la jeune femme. Eh oui ! Le bonheur est toujours cause de jalousie. La vieille se fit annoncer et la jeune mariée l’accueillit :
« Entre ! Bonjour.
Bonjour, comment ça va ici ?
Tout va bien, et la santé ?
Grâce à Dieu ! »
La jeune femme prépara du thé et elles discutèrent. C’est alors que la vieille se mit à raconter des ragots et des médisances.
« Alors, il paraît que ton mari est très amoureux ?
Oui, depuis que je me suis installée avec lui, il ne m’a jamais manqué de respect, il ne me fait jamais de reproches, tout se passe bien, nous mangeons ensemble, nous discutons, nous rions…
Qu’est-ce que tu me racontes ? Il ne t’aime pas du tout ! Si vraiment tu veux être sûre qu’il t’aime, demande-lui de te trouver des zonzons ! »
Oh ! Jamais de sa vie la jeune fille n’avait entendu ce mot !
« Dis à ton mari,’si tu m’aimes vraiment, trouve-moi des zonzons’! »
Puis la vieille partit, elle savait déjà qu’elle avait introduit le ver dans le fruit. Lorsque le mari revint chez lui, il y trouva son épouse et vit tout de suite qu’elle n’avait pas sa gaieté de tous les jours. Quand on connaît bien une personne, on sait tout de suite si elle est contrariée.
« Qu’est-ce qui ne va pas aujourd’hui ? Pourquoi es-tu dans cet état ? Peut-être aimerais-tu voir tes parents ?

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