Du sel dans les oreilles
127 pages
Français

Du sel dans les oreilles

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127 pages
Français

Description

Idylliques, les voiliers qui se dessinent à l'horizon comme autant de symboles de liberté? « Lever l'ancre » et « mettre les voiles », qui n'en a jamais rêvé? D'une plume malicieuse et piquante, trempée dans la Manche, la femme du capitaine malmène le journal de bord. En levant le voile sur les dessous de la plaisance, elle nous fait succomber à l'envoûtement des mers et des îles. Ce carnet de voyage d'un humour rafraîchissant a le vent en poupe et se lit d'un seul trait.

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Publié par
Date de parution 12 août 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782806110930
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Lia Capman
Du sel dans les oreilles Journal de bord
Du sel dans les oreilles
D/2020/4910/44
©Academia – L’Harmatan s.a.Grand’Place, 29 B-1348 Louvain-la-Neuve
ISBN : 978-2-8061-0541-7
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
www.ediTions-academia.be
Lia Capman
Du sel dans les oreilles
Journal de bord
À Joanna
Avertissement
Je nai jamais traversé lAtlantique en pédalo à voile avec une poule ou un canari pour unique compagnie. Je nai jamais contourné le cap Horn en solitaire à la merci dune mer impossible. Jamais je ne me suis envasée dans le vortex de déchets de la mer des Sargasses à la poursuite de lun ou lautre but scientifique. Jamais je nai participé à une expédition à bord dun radeau de balsa, en route vers les îles polynésiennes. Pis encore, je nai jamais fait naufrage, ni démâté, ni chaviré, ni même vécu un orage, un vrai. Hélas, ce que je connais de la mer repose sur une bien maigre expérience de lieux peu exotiques. Elle se résume à caboter sous le commandement de mon capitaine dans la grande baignoire quest lEscaut oriental, ainsi quà se tremper la coque dans la soupe au lait servie par la mer du Nord, puis plus loin, par la Manche. Ce nest donc pas notre périple vers lîle de Wight ou les quelques semaines passées dans le Waddenzee qui impressionneront les marins, les vrais. 1 Le comble, cest que je me suis fait embarquer dans la folie douce dun autre, au propre comme au figuré. Ai-je, dans ces conditions, le droit décrire sur les voiliers et leur biotope, la mer ? Probablement pas. Si ce nest quune question simple ma taraudée dès ma montée à bord : « Mais quest-ce que je fous là ? » Pour y répondre et décortiquer mes sentiments mitigés pour la plaisance, jai décidé de malmener le journal de bord. Histoire de lui régler son compte. Sous lemprise dun curieux mélange de fascination et de répulsion, démerveillement et dappréhension, jai alors tenté de
1 Hasard? Notre voilier est unFolie Douce, de la marque française Jeanneau.
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mettre des mots sur une cascade dangoisses et de splendeurs insoupçonnées que la mer ma révélées. Demblée, noircir les pages de ce carnet chaque soir est devenu un indispensable ancrage, ma bouteille à la mer (du Nord). Et ce qui devait être un log, reprenant de façon objective les conditions météo, létat de la mer, la direction et la vitesse du vent, les milles parcourus et le cap suivi, a vite pris une autre tournure, celle dun journal plus ou moins intime dune navigatrice malgré elle, bien ancrée dans la terre – même et surtout – en pleine mer.
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Premier carnet
« Et voilà ! » Alain Bombard,Naufragé volontaire, 1958
13-15 juillet Port de Colijnsplaat (Zélande), en attendant le vent
6 beaufort, vent du sud-ouest, temps orageux, pluie. Hurlements, claquements, grincements. Le volume de la bande-son qui accompagnera une bonne partie de notre voyage est à fond. Un vent violent fait vibrer les haubans et frappe les drisses dans le mât, tandis que la pluie tambourine sur le pont. Le bateau tressaille comme sil tentait de se défaire de ses amarres, aidé de ses complices, les bourrasques. Les ronflements du capitaine rivalisent avec les hurlements, mais cest perdu davance. Allongée dans le carré, jécoute cette symphonie nocturne qui ne fait quexacerber mes inquiétudes par rapport à ce voyage vers les Anglo-Normandes. Une phrase alarmante, lue dans lePilote,me trotte dans la tête : « … eaux réputées difficilement navigables, réservées aux navigateurs expérimentés et avertis ». Je regarde le capitaine dormir en chien de fusil sur la banquette étroite. Comme dhabitude, il est imperturbable. Minuit, une heure, deux heures, trois heures du matin, impossible de fermer lœil, même bercée au rythme des vagues réduites en méchante petite houle par les digues. Le vent ne cesse de rugir et suscite une irritation comparable à celle provoquée par des interférences radio. Le temps est suspendu. Se lancer par 6 beaufort soufflant du sud-ouest – car cest bien entendu dans cette direction
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quon vogue – relève de labsurde. Ce serait comme tenter de remonter un escalator dans le mauvais sens. On na pas le choix, il faut attendre que le vent change de direction et sessouffle un peu. Nos humeurs saccordent au temps qui nous enchâsse dans sa bulle triste et grise. Voilà des semaines quon prépare ce départ, quon en rêve en bien et en mal, que le capitaine scrute des cartes maritimes, que 2 je feins de my intéresser, quon avitaille le bateau et quon simpatiente de lever lancre. Pour ne pas anticiper de sombres scénarios, je laisse dériver mes pensées vers ceux qui nous ont précédés à bord de ce vieux rafiot, construit au début des années 1970. Comme pour la plupart des vétérans, la biographie duMojose révèle vague et incomplète. Elle ne remonte quà son propriétaire précédent, qui lacheta à Vilvorde où il moisissait, sous le nomAthanor, au bord du Canal de Willebroek. Caché sous une bâche claquant au vent comme pour attirer lattention dun improbable acheteur, il sétait, sans doute, échoué en même temps que les trop ambitieux rêves maritimes de ses capitaines successifs. Selon une vieille légende nautique, changer le patronyme dun bateau porte malheur. De même les femmes, les rats, les parapluies et les matelots roux strabiques sont de mauvais augure. Mais la bête noire des marins, cest le lapin. De grâce, ne prononcez jamais ce nom, ni sur 3 un cargo ni sur un radeau ! Personne ne sest pourtant gêné pour rebaptiser lAthanor.Ainsi, son nouvel acquéreur le nommaSolal. En choisissantMojo,on va, à notre tour, à lencontre de cette superstition coriace qui parle de
2 Remarquables particularités du langage maritime : on avitaille le bateau au lieu de le ravitailler, on cule au lieu de reculer, on ne parle pas du vent du nord-est, mais du Noiret… 3 Les chats, par contre, sont les bienvenus : «Un chat embarqué depuis plusieurs campagnes est un excellent talisman pour avoir le vent en poupe et mer unie.» Armand Hayet, capitaine au long cours.Dictons et tirades des Anciens de la voile,Paris, 1934.
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