L écriture du politique dans le roman camerounais
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L'écriture du politique dans le roman camerounais , livre ebook

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Description

L'image de l'autorité politique et administrative, dans le roman africain contemporain, n'est pas des plus reluisantes. [...] Du pouvoir colonial à ce qu'on a fini par appeler néo-colonialisme, les changements ne se sont pas opérés là où le peuple les attendait. Le roman démontre ces carences. Le discours romanesque se fait mise en accusation.


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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2012
Nombre de lectures 32
EAN13 9782296480926
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0129€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’écriture du politique
dans le roman camerounais
FEMMES ET SAVOIRS
Collection dirigée par Alice Delphine TANG


La collection « Femmes et savoirs » intègre tous les ouvrages qui contiennent des savoirs diffusés par les femmes, des savoirs diffusés pour les femmes et des savoirs diffusés sur les femmes. Dans ces rubriques se retrouvent aussi bien les œuvres de fiction (roman, nouvelle, poésie, théâtre, épopée, conte, etc.) que les essais littéraires, philosophiques, ethnologiques, anthropologiques, sociologiques et mythologiques. La collection « Femmes et savoirs » est un espace scientifique dont le but est de donner une grande lisibilité des écrits réalisés par les femmes ou portant sur les femmes.

Déjà parus

A. FAHA TALENG et Paule S. NANFAH, L’hydre dans le verger. Poèmes , 2012.
Marie Françoise ROSEL NGO BANEG, Méandres. Roman , 2011.
Marie-Rose ABOMO-MAURIN et Alice Delphine TANG, L’A-Fric de Jacques Fame Ndongo et la rénovation de l’esthétique romanesque , 2011.
Eustache OMGBA AHANDA, Soupirs de l’âme. Poésie , 2011.
Jean-Paul ADA BEKOA, Misères publiques, Poésie , 2011.
Sylvie Marie Berthe ONDOA NDO, La réécriture de l’histoire dans les romans de Romain Gary et d’André Malraux , 2010.
Marie-Rose Abomo-Maurin


L’écriture du politique
dans le roman camerounais


Préface de Jean Derive
© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55917-2
EAN : 9782296559172

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
PRÉFACE
La production romanesque d’Afrique francophone est, ainsi que l’ont souligné de nombreuses études critiques, une production éminemment politique : dénonciation de l’ordre colonial avant 1960, satire des nouveaux régimes mis en place après les indépendances, thème resté majeur jusqu’au moins à la fin du siècle dernier. C’est cette seconde période que Marie-Rose Abomo-Maurin a choisi de mettre en exergue dans le présent ouvrage.
L’originalité de son étude, par rapport à celles qui l’ont précédée sur le sujet, tient au moins à deux choses.
Tout d’abord au corpus sélectionné pour analyser l’écriture du politique. L’auteure est une grande spécialiste du roman africain francophone qu’elle a eu l’occasion d’enseigner aux universités d’Orléans et de Yaoundé 1, domaine à propos duquel elle a aussi écrit plusieurs sections d’ouvrages collectifs et de nombreux articles. C’est ce qui explique que son étude fasse ponctuellement allusion à toute une kyrielle de romanciers francophones du continent (en tout cas les plus emblématiques d’entre eux : Alioum Fantouré, Sony Labou Tansi, Tierno Monénembo, Henri Lopès, Ahmadou Kourouma). Mais elle a choisi cette fois de se focaliser sur la production romanesque du Cameroun, le pays dont elle est originaire. Au sein même de cet ensemble, dont elle ne recense pas moins d’une quarantaine de romans, elle en a retenu dix pour faire l’objet d’une analyse plus approfondie. Ce choix a été dicté en fonction du caractère emblématique de chacun de ces romans pour illustrer les différentes façons dont ces œuvres peuvent être imprégnées d’une dimension politique. Le grand mérite du noyau dur de ce corpus, c’est qu’à côté des grands noms du roman camerounais tels Mongo Beti, Francis Bebey, Bernard Nanga, Calixthe Beyala, sont ici convoqués des romanciers beaucoup moins connus qu’on n’a pas l’habitude de rencontrer dans ce genre d’étude. Ce sera une bonne occasion pour le lecteur de découvrir tout ou partie de leur œuvre.
L’intérêt du livre tient aussi à la façon très personnelle de l’auteure, d’aborder la question du politique. Professeur de lettres, elle a enseigné aussi la communication et la théorie littéraire. Elle est donc parfaitement au fait de ce qu’est un texte romanesque, de la façon dont il fonctionne et elle ne commet pas la naïveté de prendre le roman pour le « miroir qu’on promène le long d’un chemin ». C’est pourquoi elle ne se contente pas ici d’un panorama thématique juxtaposant les différentes représentations du politique dans les romans. À ce propos, le titre de l’ouvrage est tout à fait significatif : L’Écriture du politique, de 1960 à 1990 : une relecture du roman camerounais francophone.
C’est donc bien une « écriture du politique » qu’il s’agit de cerner, c’est-à dire non seulement une peinture de la situation et des mœurs politiques, mais aussi les manières de les peindre susceptibles de correspondre à différentes formes d’engagement politique. Aussi, à côté du recensement des aspects sociopolitiques représentés dans ces fictions (la structure étatique, l’oligarchie, le chaos social…), Marie-Rose Abomo-Maurin envisage-t-elle une typologie de régimes d’écriture par lesquels les romanciers concernés cherchent à atteindre leur but : écriture de l’ironie, de l’allégorie, de l’indignation, de l’épique etc.
On est donc en présence d’une analyse qui va beaucoup plus loin que le simple recensement thématique et qui aboutit à une véritable étude « poétique » susceptible de concerner aussi bien le littéraire que le spécialiste du discours intéressé par la communication politique.
Jean Derive
INTRODUCTION {1}
Écrire sur la politique est devenu, depuis les années soixante-dix, un lieu commun du roman africain. Nanga reconnaît que « la colonisation n’avait jamais préparé la relève. La formation scientifique et technique était fermée aux indigènes […] parce qu’on avait décidé qu’ils en étaient incapables. Cela permettait au colon de rester maître » {2} . Les conséquences ont été immédiates. Les indépendances ont déçu, les nouveaux hommes au pouvoir, issus de l’école coloniale, en essayant de calquer leur structure gouvernementale sur celle des anciens maîtres, ont raté leur départ. Le sentiment qui domine est celui du dégoût. L’État semble incapable de susciter de la confiance. L’art de gouverner convoque la caricature à travers l’hyperbolisation du fonctionnement de la machine administrative. Le pouvoir africain devient alors chez certains auteurs une excroissance physique. C’est du moins ainsi que le voit Sony Labou Tansi dans La Vie et demie (1979) et L’État honteux (1981).
Le romancier camerounais avait déjà ouvert les hostilités envers les chefs d’États africains une dizaine d’années à peine après les indépendances. Ainsi, dans son ouvrage Vive le Président. La fête africaine, Daniel Éwandé développe une longue diatribe contre le pouvoir. Dans ce texte où, dès les premières lignes, s’entrechoquent oxymores et antiphrases, l’auteur ouvre la voie d’une critique acerbe. Le président, dès le titre, se signale comme la principale cible. Le registre ironique et la tonalité sarcastique auxquels recourt Éwandé inaugurent un style. Mongo Beti, qui avait déjà donné le ton dans ses premiers romans contre l’administration coloniale sous toutes ses formes, reprend la charge dans sa nouvelle trilogie, avec Remember Ruben (1974), Perpétue et l’habitude du malheur (1974) et La Ruine presque cocasse d’un polichinelle (1975). Après avoir dénoncé les abus de Baba Toura dans les deux premiers textes, il simulait non seulement la chute du dictateur, mais aussi la naissance d’un nouvel État, géré par les anciennes forces militaires d’opposition de Ruben.
L’image de l’autorité politique et administrative, dans le roman africain contemporain, n’est pas des plus reluisantes. Dans un de ses articles, Jacques Chevrier {3} fait l’autopsie d’une Afrique en mal d’elle-même et de ses enfants. Du pouvoir colonial à ce qu’on a fini par appeler néocolonialisme, les changements ne se sont pas opérés là où le peuple les attendait. C’est une impression générale de raté qui prévaut. Les combattants des indépendances évoquent pour la plupart l’inutilité de leur lutte pour l’acquisition de la liberté et de la souveraineté du pays. En effet, le Cameroun semble s’aliéner dans des intérêts autres que ceux qui échoient à la préservation de sa population.
Le décryptage du substrat politique dans le roman commence dès l’époque coloniale. Cette période qui a vu naître la première génération d’auteurs camerounais a permis de fixer aussi solidement que possible les bases de l’administration camerounaise actuelle. La satire de la gestion européenne par le romancier démystifie une autorité étrangère, formée dans un pays dont les coutumes, le mode de pensée et les développements techniques plus avancés, correspondaient à un autre univers.
L’indépendance qui a marqué le tournant de l’histoire du pays fut l’occasion de l’éclosion d’une nouvelle génération de romanciers. Soucieux de rendre compte de la réalité quotidienne, ces écrivains se sont attelés à décortiquer la nouvelle politique appliquée dans le pays depuis le départ des Occidentaux. Leurs écrits interrogent ceux qui ont été appelés à mettre en application les orientations que l’administration avait prises. Ces hommes, qui sont-ils ? L’analyse s’intéressera tout d’abord à ces agents de l’État, à la façon dont le romancier met en évidence l’utilisation de cette autorité. Suivra un état des lieux, c’est-à-dire un bilan des trente années de pouvoir post-colonial. Le dernier chapitre enfin donne la mesure des effets des actes de l’État sur le pays et sur les individus.
PREMIERE PARTIE : ROMAN ET DECODAGE DU SUBSTRAT POLITIQUE
Très peu de romanciers camerounais osent s’attaquer au pouvoir dans ces années qui suivent l’accession du Cameroun à l’indépendance. Dans un pays où l’on écrit beaucoup et qui a vu éclore une littérature anticoloniale mondialement reconnue, cela surprend. Ferdinand Oyono, si virulent et si critique, s’est tu. Mongo Beti semblait également s’être tu. La première voix qui s’élève est celle de Medou Mvomo dans Afrika Ba’a.
Toutefois, au bout de quatorze ans de silence, Mongo Beti {4} interrompt sa longue pause. La lutte entreprise dans Ville cruelle continue : ses premiers romans s’attaquaient au pouvoir colonial, ceux qui suivent ont pour cible le nouvel homme fort au pouvoir, Baba Toura. Pour l’auteur de Perpétue, le premier chef d’État n’est qu’un polichinelle, un fantoche, qui terrorise la population aussi bien dans Remember Ruben que dans Perpétue et l’habitude du malheur. Sans atteindre la virulence d’un Mongo Beti, Medou Mvomo n’épargne pas cependant les autorités politiques ni l’élite à la tête de l’État. Plus amère est l’œuvre de Daniel Éwandé déjà citée. Ce dernier démystifie tous les systèmes politiques autoritaires.
L’objet de ce premier chapitre consiste à saisir la manière dont le romancier camerounais dresse le portrait des hommes au pouvoir. Il semble en effet difficile de pénétrer les rouages de l’administration politique sans connaître ceux qui la détiennent. La démystification du néo-colonialisme met à nu la manière dont les institutions se sont calquées sur les anciens dispositifs coloniaux. Le chapitre tout entier relève de l’écriture réquisitoriale, mettant en cause la politique locale, tandis que s’accélère la perte des valeurs humaines fondamentales au profit de nouvelles aspirations plus personnelles.
CHAPITRE 1 : IDENTITE ET PORTRAIT DE L’OLIGARCHIE DIRIGEANTE
À la question éventuelle : qui sont les hommes au pouvoir ? La réponse désignerait les forces issues de l’école coloniale, instruites dans le droit respect de cette politique et de ses institutions. La nouvelle organisation de la société, conséquence de la répartition en zones d’influences entre les différentes nationalités européennes dominantes, apparaît contraire à la conception traditionnelle des communautés villageoises. Il est vrai, la représentation du pouvoir et de ceux qui le détiennent apparaît plus sensible dans les villes, toutefois, l’État compte quelques représentants dans les villages.
Le roman de Medou Mvomo évoque le comportement destructeur d’« un ancien fonctionnaire » {5} , à cause de qui Nzobé « avait perdu son poste d’adjoint au préfet » {6} . Alors qu’il était « le seul bachelier de la région » {7} , son diplôme aurait pu lui garantir un poste de commandement en rapport avec son niveau d’étude. Dès les premières années de l’indépendance, le malaise face aux agents administratifs revient régulièrement dans les conversations. Nzobé « parlait d’une administration pourrie » {8} . Dans Afrika Ba’a, le portrait des fonctionnaires s’inscrit dans une négativité qui perdure encore. Capables d’intrigues savamment montées, leur malveillance et leur nocivité paraissent inhérentes à leur fonction. Rien d’étonnant que leurs premières victimes soient leurs collègues. Ainsi, « l’être sociable qu’était Nzobé était devenu un renégat que la malveillance sociale avait mis à l’index » {9} .
Ce constat négatif va se confirmer dans tout le roman qui va de 1960 à 1990. Les fonctionnaires, premiers agents de l’État, règnent en maîtres absolus. Koli rappelle leurs pratiques honteuses {10} . Ceux que le narrateur qualifie de « gens nantis de la ville » affichent leur arrogance et leur mépris du petit peuple. Trop vaniteux pour incarner « le principal espoir de la jeunesse de brousse » {11} , seule leur personne les préoccupe. Le face à face avec le fonctionnaire de l’office de la main d’œuvre qui doit décider de l’avenir de Kambara {12} se veut une mise en évidence du comportement irrévérencieux de ces agents envers les paysans.
Les hommes que Kambara et Dali rencontrent dans les bureaux sont vêtus « comme pour une cérémonie » {13} . Cette solennité dans leur port, qui rappelle celle des mannequins, contraste pourtant avec le rôle qu’ils sont censés jouer. Leur désir d’apparaître s’exprime dans la fixité affectée de leur corps, dans une sclérose de leurs mouvements qui transforme leurs gestes en tics. À la manière des statues, ou des mimes, ils présentent une vitrine de la fonction publique des plus éloquentes dans l’incapacité à mouvoir. Ils donnent l’impression d’être à tout moment hors du champ d’action. Indifférents à ceux qui rentrent dans leur bureau, ils vaquent à des occupations qui incombent à d’autres espaces : « Les fonctionnaires de leur côté ne faisaient rien pour faciliter la tâche. De temps à autre, l’un d’entre eux relevait la tête, fixait Kambara et son cousin, puis se replongeait dans un travail qui consistait à feuilleter interminablement un volumineux dossier ». {14}
Le décalage paraît total entre la fonction et le comportement affiché. Cet écart qu’on rencontre dans tous les autres romans ne surprend plus, tant il est calqué sur la réalité. Les agents de l’État sont payés, non pas pour leur travail, mais pour être présents dans leur bureau, et encore ! et montrer qu’ils en ont un. Toute entrevue avec ces fonctionnaires reste pour le narrateur le moment propice pour mieux détailler leurs gestes et leurs manies. Ceux-ci, étudiés et savamment articulés, sont tout simplement ostentatoires, afin de provoquer l’envie et montrer à quel point leur personne revêt une importance considérable. Ainsi, l’agent de la fonction publique « sortit un paquet de cigarettes de luxe et, après en avoir laborieusement allumé une, il jeta un coup d’œil sur sa montre en or, s’empara du téléphone… » {15}
Les gestes et les objets accentuent cette distance déjà flagrante avec les visiteurs. La tentation d’étaler des signes visibles de richesse et de puissance rappelle un processus de rivalité puérile. Par ailleurs, le jeu mesquin qui consiste à envoyer le demandeur d’emploi dans un bureau vide participe aussi bien de la déstabilisation que du dénigrement. Tout semble mis en œuvre pour lui signifier son statut d’importun. Ballottés à travers les services, ces paysans ne sont que des pions entre les mains des agents qui font la démonstration de leur pouvoir.
Ce comportement négrier apparaît des plus insultants à l’égard des demandeurs de prestations de services administratifs. Jamais conciliants, les fonctionnaires affectent la colère et hurlent dès qu’on les interpelle {16} . Cet énervement dont on distingue généralement mal l’origine se remarque également chez les commerçants. Medou Mvomo reprend ici, en l’amplifiant, ce comportement de tous les prestataires de services qui se sentent toujours blessés et attaqués dans l’exercice de leur fonction, dès qu’on tente d’exiger d’eux le service pour lequel ils ont été nommés.
La naïveté et la susceptibilité de l’homme de la campagne se heurtent facilement aux rires des agents de l’État. Ce rire qui le désarme, parce qu’il est souvent la seule réponse à ses questions, reste pourtant des plus cruels. Lorsqu’il décide d’accepter « tout travail » sans exception, c’est « un rire bruyant » qui accueille son consentement. {17} « Kambara resta coi. L’homme continua, insensible à ce mutisme… » {18} .
La démonstration de puissance à laquelle s’adonne le fonctionnaire est pourtant inutile. Son attitude relève de la caricature, tant par ses manies que par son attitude empruntée. Avec lui, tout concourt à l’hyperbole. L’exagération se fait le théâtre du ridicule. Il sait l’incapacité du paysan à lui répondre et à lui résister. Il le terrorise pour se donner des airs supérieurs. Et suivant l’habitude dans des circonstances similaires, il attaque pour ne pas être attaqué, accusant les jeunes paysans de calomnie, tactique très déstabilisante qui les fragilise davantage et les oblige à abandonner l’objet de leur requête.
La seconde rencontre de Kambara avec les agents de l’office du travail confirme la mauvaise volonté du fonctionnaire et la dégradation des relations entre l’autorité et le peuple. L’attitude des employés de l’État oscille entre mensonge et mauvaise foi, entre insolence irrespectueuse et agressivité. Kambara ne se trouvera plus en face d’aucune autre autorité politique ; d’ailleurs Medou n’en évoque pas d’autres. Le fonctionnaire, représentant ces détenteurs du pouvoir qui refusent de contribuer à l’équilibre de la population, en lui permettant d’accéder à l’essentiel pour vivre, encourage la critique de l’État par les jeunes.
On chôme avec tout ce que tu veux comme paperasse dans la poche. Regarde un peu autour de toi : Diko, Diam, Tchamba, Temedh… et tant d’autres qui ont des diplômes universitaires. Certains les ont acquis en Europe après des privations atroces, sans argent et sans chaleur familiale, avec à peine un endroit pour se loger. Maintenant, elles sont là ces têtes dont le pays a besoin […] Elles sont revenues au pays et sont là, mais qu’en fait-on ? Rien ! […] Par jalousie et par peur, on les met en quarantaine {19} .
Les personnages de Medou ne croisent, dans leur parcours en ville, que des fonctionnaires. Ces représentants du pouvoir, chacun à leur niveau, font régner la terreur. Pour des paysans, c’est un obstacle insurmontable sur leur parcours initiatique.
Dans Perpétue, Mongo Beti désigne les hommes au pouvoir. Il s’agit d’abord de Baba Toura, le chef de l’État dont le nom, souvent évoqué, terrorise à lui seul la population. Pour la plupart, c’est un mythe. Homme influent, toutes les décisions lui appartiennent. Le narrateur lui fait endosser d’emblée le rôle de responsable de ce régime politique {20} . Particulièrement incapable de construire son pays, il parcourt le monde en quête d’argent, de médicaments. Son comportement d’éternel assisté semble encourager la présence d’anciens maîtres qui, aux dires des personnages de Mongo Beti, « sont toujours chez eux ici. C’est pire qu’avant l’indépendance » {21} . L’incompétence du président couvre tout le roman où, à maintes reprises, il est perçu dans son inaptitude à gouverner efficacement et à assumer ses fonctions. Ces faiblesses ne plaident pas en faveur de l’autonomie du pays. Ce premier chef d’État camerounais montre tous les défauts d’un agent de corruption.
On dit que Baba Toura et son ami Langelot ne cessent de parcourir le monde, à quémander des médicaments, soi-disant pour soigner les pauvres Africains ; et on leur en donne, paraît-il ! et des tonnes et encore des tonnes et toujours des tonnes. Mais une fois revenus ici, au lieu de les distribuer, ils les vendent. Et à quel prix encore ! {22}
Dès son entrée dans l’intrigue, Baba Toura {23} cumule des bévues et des erreurs qui entament aussitôt sa crédibilité, ce qui permet que se mettent en place l’instruction de son procès et sa mise en accusation par le narrateur et l’auteur. Il porte la responsabilité de la mort des villes, lieux où la population s’agglutinait auparavant, à cause du déploiement des forces de l’ordre dans les centres urbains. En effet, loin de rassembler, le chef d’État disperse, tue, réduit au silence ceux qui, par témérité et par bravade, ou tout simplement par ignorance, osent laisser cours à leur liberté d’expression. Cette liberté de parole est un délit, comme circuler dans le pays relève de la prouesse et de l’inconscience, étant donné que, dans la chasse aux rubénistes, « obligation (est) faite à chacun de porter un sauf-conduit et une carte d’identité » {24}
Baba Toura est loin d’incarner les aspirations de son peuple. Sa présence annihile toute idée d’indépendance et d’épanouissement. Cette absence des libertés les plus élémentaires ne va pas sans conséquence sur le peuple, qui se mutile dans l’alcool. « Comme ce doit être commode de régner sur des ivrognes, Excellence Bien aimée Cheik Baba Toura » {25} participe de cette tonalité réquisitoriale et ironique déjà observée dans les autres textes. Toute évocation du président alimente l’instruction d’un procès. Alors que son portrait physique n’est pas encore nettement perçu, excepté qu’il est du Nord et qu’il s’habille comme les gens de cette région, Mongo Beti ne cherche à pas à s’intéresser à ce qui pourrait rendre ce portrait moins agressif. Bien au contraire, ce sont des insultes qui accueillent son nom. Dans Perpétue , un jeune conducteur de car grec agonit d’ » insultes à l’adresse du gouvernement de son Excellence Bien aimée Cheik Baba Toura » {26} , rejoignant la foule des détracteurs.
Le nom de Baba Toura est également associé à l’existence de camps de concentration, au Nord du Cameroun. Lieux de torture et de supplice, pour les quitter, il faut abjurer ses convictions politiques après un endoctrinement intense, rythmé par des moments de torture. Ce qui arrive à Essola qui « dissimula qu’il avait dû prendre une carte du parti unique et accepter d’être un responsable de l’organisation de Baba Toura dans la localité où il travaillait » {27} .
Chef du parti unique, le Président s’entoure de « saringalas », sbires sans moralité qui n’hésitent pas à piller les paysannes au marché. Souvent, son nom se retrouve affublé, en antéposition, de l’adjectif « petit » : « Petit Baba passera, comme tous les toubabs avant lui » {28} . Comment ne pas voir dans ce qualificatif un écho de Victor Hugo qui, après le coup d’état de 1848, nommait l’usurpateur « Napoléon le Petit » ? La lecture intertextuelle connote le mépris accordé au nouveau chef d’État, qui succède aux Européens.
Baba Toura est évoqué dans sa dite fonction de chef d’État, mais également par rapport à son appartenance ethnico-religieuse. « Personne ne songeait aux musulmans du Nord, aux hommes à grandes robes. Mais voici tout à coup Baba Toura, et plus personne ne reconnaît le pays » {29} . La confusion est totale entre l’être et ses origines, confusion volontairement entretenue par l’auteur, mais qui ne va pas sans porter préjudice « aux autres musulmans du Nord ». À la haine du dictateur s’ajoutent des sentiments personnels moins objectifs.
Mieux que dans d’autres romans, l’histoire se confond avec la fiction. Plus exactement, Mongo Beti transpose dans la fiction des situations historiques liées à des événements réels, ainsi que le prévoyait déjà Guy de Maupassant dans sa préface de Pierre et Jean : « Faire vrai consiste […] à donner l’illusion complète du vrai, suivant la logique ordinaire des faits, et non à les transcrire servilement dans le pêle-mêle de leur succession » {30} .
Perpétue , roman contemporain aux événements politiques qu’il décrit, dévoile des réalités longtemps ignorées des étrangers. En évoquant les origines de Baba Toura, l’œuvre fournit des informations précieuses, renseignements corroborés par l’histoire, sur ce pays riche de ses singularités.
Le nouveau président est un tyran qu’il faut combattre. Son pouvoir prend sa légitimation dans la surveillance permanente du territoire par les forces de l’ordre et par la population qu’il transforme en hordes de délateurs. Multipliant les moyens de répression contre ceux qui s’opposent à lui, il les tue ou les enferme dans des camps où nombreux sont ceux qui y perdent la vie. Les membres déclarés du mouvement P.P.P. et les sympathisants sont exécutés sur la place publique. Le pays vit dans la terreur et dans le mutisme, préférant dissimuler son mal-être dans l’alcool. Qu’il s’agisse du chef de l’État ou de ceux qui travaillent sous ses ordres, tous se révèlent incapables à sortir le Cameroun de la misère ; ils n’inspirent que haine et mépris.
J’ai la même haine et le même mépris pour les poussahs tarés du gouvernement et tous leurs flics pléthoriques. Compte sur eux pour exceller dans le massacre des patriotes ; pour cette besogne-là, ils sont devenus de vrais experts. Quant à soigner, à protéger une jeune mère, alors là, mon vieux, ils s’en fichent royalement {31} .
Mongo Beti présente Baba Toura comme un président imposé au peuple, rien d’anormal dès lors qu’il règne en monarque absolu et ne partage pas son pouvoir : « Le président, c’est lui, et lui tout seul, et nous autres nous n’avons rien à dire ; hier encore, il marchandait des cacahuètes au gobelet sur les carrefours » {32} . Le portrait que le narrateur dresse du chef de l’État, portrait dont le lecteur rassemble les éléments épars tout au long du texte, se révèle des plus négatifs. Le premier homme fort de la jeune république ne peut, sous la plume de Mongo Beti, s’élever au-dessus de ses origines modestes, origines alléguées en charge contre lui pour justifier son incapacité à diriger décemment le pays. Principal ennemi de Ruben, le martyr et le défenseur des patriotes, Baba Toura est victime d’un « tribalisme » primaire ; il bénéficie de tout le mépris accordé à ceux du Nord, dont le retard, à un moment de l’histoire du Cameroun, a été gênant à plusieurs niveaux. Vorace, sa cupidité et son appétit sexuel en font un être à la moralité douteuse :
La fourbe rivale de Perpétue […] avait commencé sa carrière de courtisane à douze ans dans l’alcôve de Baba Toura, dévoré déjà par la manie notoire du tendron qui allait s’aggravant. Baba Toura s’en faisait servir une demi-douzaine sur un canapé, chaque soir, comme des huîtres sur un plateau {33} .
Ces images fortes, dans un style où l’anathème s’érige en outil descriptif, brouillent les qualités éventuelles de l’homme d’État. Cet aspect des romans de Mongo Beti a souvent dérouté le lecteur. Que le président soit jugé pour son incapacité et son inefficacité dans la gestion des affaires de l’État, cela s’entend. Mais que ses origines sociales et religieuses deviennent des facteurs de jugement et des armes dont se sert l’auteur contre sa cible, cela déconcerte. En partant du principe que nul ne décide de ses origines ni de son lieu de naissance, l’on se rend bien vite compte des excès que comporte une telle démarche et les risques qu’elle peut provoquer.
La figure mythique de Baba Toura, mythe négatif bien sûr, occupe une place centrale dans l’œuvre de Mongo Beti. Pourtant, à aucun moment, le lecteur n’est face à lui au cours de sa lecture. Cette absence semble rapidement comblée par une multitude de personnages dont les plus nombreux sont les policiers et les militaires. Par ordre d’importance, on rencontre d’abord M’barg’Onana, qui annonce à Essola le décès de sa sœur Perpétue, précipitant le reniement d’un idéal et le ralliement au parti unique en place. Le commissaire se retrouve à son tour prisonnier dans le camp de Mokolo.
Important policier connu à Zombotown […] peu familier, déclinant toujours courtoisement l’invitation, jovial avec tous jusqu’à la cordialité, il n’était desservi dans la sympathie des habitants de Zombotown que par son regard trop scrutateur, trop insistant, qu’il dissimulait, certes, le plus souvent derrière d’épaisses lunettes fumées {34} .
Tel est le portrait de M’barg’Onana. Perpétue le reconnaît, car il est natif de Ngwa-Ekeleu : celui-ci l’avait déjà harcelée alors qu’elle n’avait que douze ans {35} , et c’est à cet homme qu’Edouard la livrer pour réussir son concours {36} .
Au poste de police de Zombotown, règne le brigadier Keundjombé. Il s’exprime en pidgin {37} . Mais celui dont le lecteur suit le changement et l’évolution, c’est bien Edouard. Intellectuellement peu fiable, surtout face à sa femme, il rate à plusieurs reprises les concours administratifs. En juillet 1964, « on le refusa cette fois à un concours de secrétaires de police du cadre subalterne » {38} . Dès ce moment, il fréquente le commissaire. Au moment où Essola fait sa connaissance, il arpente les rues arborant un pistolet à sa ceinture. Il impose son hégémonie aux habitants de Zombotown. La peinture de l’équipe au pouvoir met en évidence sa malfaisance.
Dans son roman Les Chauves souris , Nanga expose une galerie abrégée des hommes au pouvoir : Bilanga, Motengui, Avala, l’officier de police judiciaire Hiloga. Il se contente, comme Mongo Beti, de suggérer l’existence d’un chef d’État, « celui qu’on appelait désormais le Père de la Nation » {39} .
Le roman s’ouvre sur Marie et Bilanga, et se ferme sur Marie et Clotilde, l’épouse régulièrement délaissée. Personnage dont le nom quadrille l’œuvre et tisse la trame romanesque, Bilanga marque le texte par son omniprésence. Lui qui « savait courtiser les femmes et souligner leurs avantages » {40} entreprend une cour assidue auprès de Marie. Cette mère célibataire, responsable de trois enfants, avoue cependant mieux connaître les hommes qu’eux-mêmes. Marié à Clotilde qui n’avait pas compris qu’ » on n’accédait aux postes haut placés que par l’argent et par les femmes » {41} , Bilanga aurait connu longtemps la médiocrité « s’il n’avait pas fait la connaissance de Louise. Grâce à sa maîtresse, Bilanga avait pu franchir quelques barrages périlleux et s’était hissé, en y laissant une bonne partie de son gagne-pain, jusqu’au bureau des Affaires économiques, dont il était le grand responsable » {42} .
Avec Marie, les projets sont tout autres. Maintenant que sa carrière est une réussite, il lui faut imprimer à sa vie sentimentale une orientation :
Je sens que grâce à vous, ma vie va prendre un autre sens […] Ma femme Clotilde n’est pas tellement marrante. Je n’ai jamais été heureux avec elle […] Vous croyez les hommes légers. C’est vrai tant qu’ils ne se sont pas fixés sur une femme qui les aide à être eux-mêmes et à grandir {43} .
Bilanga se révèle en quête d’une personnalité stable. Cet objectif paraît d’emblée voué à l’échec. En effet, jamais présent à son bureau, l’assiduité au lieu de travail aurait fixé le premier cadre rigide au centre duquel se construit généralement une vie professionnelle décente. Son existence s’apparente à une continuelle errance dans la ville d’Éborzel, en compagnie des femmes ou à leur recherche. Autour de lui gravitent quatre femmes : Clotilde, Marie, Louise et Arlette, la petite amie de son fils. Par Marie, il peut atteindre Avala et, par Louise, Obengué, pour préparer sa campagne électorale, deux personnalités influentes de la ville.
Avec Motengui, le secrétaire général du ministère des Finances, l’un des grands animateurs du Parti unique à Éborzel {44} , il partage les « OS » (offrandes pour services). Ces fonctionnaires peu scrupuleux gagnent des fortunes colossales sur les « dossiers intéressants ou litigieux des diverses entreprises comme ceux des autres services du ministère des Finances » {45} qui passent entre leurs mains. Profondément corrompu, mauvais père, Bilanga soudoie l’officier de police judiciaire Hiloga {46} pour nuire à Biyidi, le professeur de son fils. Auteur de la grossesse d’Arlette, il la pousse au suicide. Enfin, gestionnaire malhonnête et corrompu, il tente de transporter dans son village cette autorité dont il jouit en ville ; malheureusement, il n’avait pas compris à quel point les paysans l’avaient renié.
Bilanga, dont le comportement est mis à nu, n’est que la représentation des instances du pouvoir. Les fonctionnaires, véreux et cupides, pratiquent des méthodes analogues d’extorsion d’argent et de trafic d’influence. Le portrait porté à l’extrême relève certes de la caricature. Cependant, il ne faut pas voir chez Nanga le plaisir malsain d’acculer son personnage. Le souci anthropomorphique qui sous-tend cette peinture vise la dénonciation des maux qui affectent le pays.
Du roman de Medou Mvomo, Afrika Ba’a à celui de Nanga , Les Chauves-souris, les portraits des fonctionnaires s’alourdissent d’une charge des plus accablantes. Si chez Medou Mvomo, on s’affiche dans des gestes ostentatoires, avec des mouvements affectés, proches du mime, Nanga détruit cette raideur qui, somme toute, laissait percevoir de la dignité et de la fierté, pour affubler Bilanga et ses compères d’une bassesse avilissante. L’infamie de leur comportement se dévoile dans leurs paroles et leurs agissements. En effet, les agents de l’État se révèlent misérables dans leur vie comme dans l’exercice de leurs fonctions.
Dans son article, « L’image du pouvoir dans le roman africain » {47} , Jacques Chevrier analyse un certain nombre de romans africains. Parmi ceux-ci figurent Ville cruelle, Perpétue et l’habitude du malheur {48} d’Eza Boto/Mongo Beti et les Chauves-souris de Bernard Nanga. Son constat est accablant. Les hommes au pouvoir s’accrochent à leur poste de la manière la plus abjecte :
Les indépendances étaient porteuses d’espoir, et pourtant la plupart des romans écrits et publiés après 1960 nous donnent à voir une image de l’Afrique singulièrement désespérée. Un peu partout, en effet, après le simulacre de démocratie, le pouvoir s’y manifeste sous les formes d’un totalitarisme appuyé à la fois sur la force militaire, la bureaucratie et l’idéologie {49} .
Déjà, dans Littérature nègre, Jacques Chevrier évoquait cette attente vaine du peuple et l’incapacité des nouveaux dirigeants à relever les défis des indépendances. Ainsi donc, c’est son incompétence qui définit le fonctionnaire et fixe son portrait. « Maintenant que le grand souffle épique et lyrique des années immédiatement contemporaines de l’indépendance est retombé, il faut constater que la période comprise entre 1960 et nos jours a engendré, pour l’essentiel, une littérature de désenchantement et de désillusion » {50} .
Pour Séwanou Dabla, « le pouvoir apparaît toujours comme une monstruosité irrésistible sous le joug de laquelle tout un peuple ploie dans sa vie quotidienne comme dans l’intimité » {51} . Le roman camerounais se construit sur l’évocation du chef d’État, qui brille par son absence physique de toute l’intrigue. Les rumeurs circulent sur ce personnage et alimentent dans une grande mesure sa laideur morale. À l’instar de ses fonctionnaires, il cumule des tares difficilement acceptables. L’abus d’autorité qui préside à ces actes dissimule mal sa crainte d’être contesté ou renversé. Son ombre hante Perpétue. Toutefois, s’il est critiqué, Mongo Beti en fait un monstre légèrement moins hideux que ceux de Sony Labou Tansi.
Finalement, la violence de Mongo Beti est toute relative, lorsqu’elle dirigée contre les fonctionnaires de la république. Ce qu’il fustige c’est cette incapacité affichée à gérer le pays qu’ils déploient. Cette volonté d’atténuer la monstruosité des membres du pouvoir se remarque également chez Nanga. Bien que Bilanga soit l’homme de tous les extrêmes, il attire cependant la sympathie et la pitié dans les moments où il se montre faible. La crise de confiance à l’égard de l’oligarchie au pouvoir trouve son explication dans la manière dont les fonctionnaires appréhendent leur pouvoir. Ces hommes ignorent délibérément les devoirs qui les lient à la population. Plus soucieux de leur personne et de leurs intérêts, ils s’accordent mal avec l’efficacité qu’on attend des pouvoirs publics.
Fruit de l’école coloniale, l’élite au pouvoir semble également désertée par les valeurs et les vertus de l’Afrique traditionnelle qu’elle n’évoque que lorsque celles-ci servent ses intérêts. Alors qu’elle ne retient de l’évolution et du progrès que la possibilité de jouir davantage des honneurs et des plaisirs qui lui sont offerts, cette oligarchie s’allie à celui qui satisfait sa cupidité, démontrant ainsi toute absence de cette vision utopique et idéologique pourtant déjà esquissée dans Afrika Ba’a, vision du monde dont ils devraient être les porteurs. Ces agents se disqualifient par leur incapacité à gérer le pays autant que par cette recherche effrénée du plaisir. Deux qualificatifs suffisent à dresser leur portrait : incapables et voraces.
Ce portrait négatif de l’oligarchie dirigeante est un invariant de la littérature africaine. Cette négativité des hommes du pouvoir est devenue un motif du roman. Les fils du pays au gouvernement ressemblent à des fantoches, cruels et sans scrupules toutefois, qui n’ont pas compris pour qui ni pour quoi ils doivent travailler. Les raisons apparaissent nombreuses qui peuvent faire craindre, en lisant le roman camerounais et en décryptant le comportement des fonctionnaires, que le jeune État ait pris dès le lendemain des indépendances une mauvaise orientation.
CHAPITRE 2 : INVENTAIRE DES SIGNAUX NEO-COLONIAUX
Les funestes augures sous lesquels se présente l’oligarchie dirigeante ne préfigurent rien de positif pour le pays. La formation suivie à l’école coloniale prenait à peine fin que l’indépendance arrivait. Changer de régime gouvernemental devenait une nécessité. D’où cette reproduction servile des comportements des maîtres, reproduction exécutée à la mode indigène. Remember Ruben de Mongo Beti laissait percevoir les circonstances dramatiques et inacceptables de l’élection de Baba Toura. Une autre critique du premier chef d’État camerounais concerne la dépendance économique du pays vis-à-vis de ses anciens maîtres.
Ces éléments constituent les signes d’un changement mal engagé auquel s’ajoute l’incapacité déjà évoquée du pouvoir et de ses agents à comprendre la véritable nature du travail de l’État, et à concevoir clairement le rôle d’un fonctionnaire du service public. Le maître parti, l’Africain s’est installé dans son fauteuil encore tout chaud. Or, parmi les points d’achoppement qui balisent le parcours politique ou administratif du Camerounais, se dresse sur sa route l’impossibilité à jouir d’une fortune personnelle. Les origines villageoises des uns et des autres les acculent à bâtir un patrimoine dès l’instant où ils reçoivent un salaire. Le pouvoir colonial décelait une part de mystère qui renforçait son autorité. Il trouvait des appuis dans les legs et les dons reçus de l’Occident. Le roman découvre dès lors le Camerounais, non seulement en train d’asseoir son autorité, mais également construisant son avenir et amassant de la richesse, sans doute, afin de ressembler au Blanc.
L’écriture de la politique post-coloniale démystifie le régime gouvernemental autochtone, le saisit dans ses formes et dans les moyens qu’il emploie pour parvenir à ses buts. Mais très vitre, des cris s’élèvent, cris de colère et d’indignation. Les indépendances n’ont pas tenu leurs promesses, surtout vis-à-vis de ceux qui, ayant tout sacrifié pour lutter contre la colonisation, ont cru à une amélioration radicale de leur quotidien. C’est dans cette attente que l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma place le personnage de Fama dans Les Soleils des Indépendances.
Les soleils des Indépendances s’étaient annoncés comme un orage lointain et dès les premiers vents, Fama s’était débarrassé de tout : négoces, amitiés, femmes pour user les nuits, l’argent et la colère à injurier la France, le père, la mère de la France. Il avait à venger cinquante ans de domination et de spoliation. Cette période d’agitation était appelée les soleils de la politique. Comme une nuée de sauterelles les indépendances tombèrent sur l’Afrique à la suite des soleils de la politique. Fama avait comme un petit rat de marigot creusé le trou pour le serpent avaleur de rats, ses efforts étaient devenus la cause de sa perte car comme la feuille avec laquelle on a fini de se torcher, les Indépendances une fois acquises, Fama fut oublié et jeté aux mouches {52} .
Ce morceau d’anthologie qui résume à lui seul le roman de Kourouma expose le sort de nombreux Africains, surtout des paysans souvent illettrés, avant et après les indépendances. Partout s’observent la désillusion et la colère. L’autorité, désormais concentrée entre les mains d’une élite véreuse et arriviste, ne réserve à la majeure partie de la population que les durs travaux de la terre.
Le roman camerounais souligne aussi ce sentiment de désillusion. Trois domaines font mieux ressentir cette déception : l’installation d’une bureaucratie lourde, s’appuyant sur le tribalisme, qui vogue en bateau ivre et dont les pilotes semblent toujours insaisissables ; l’impression de vivre dans un état policier ; la défaillance et l’incapacité des services d’État.
Dénonciation d’une bureaucratie lourde
Le gouvernement camerounais a conservé la structure bureaucratique héritée de l’administration coloniale, cependant le sentiment que ses agents l’ont davantage alourdie ne fait aucun doute. L’excès de zèle des uns n’a malheureusement pour corollaire que le dilettantisme de certains autres fonctionnaires dont l’humeur fluctue en fonction des interlocuteurs venus les solliciter. Accéder aux services publics s’apparente à un parcours de combattant pour le paysan. Domine la certitude que les démarches ont été volontairement compliquées. Quand bien même le contexte ne l’exige pas, l’homme doit se soumettre à la dictature des bureaux. La conjoncture qui prévaut est telle que toute quête auprès des autorités de l’État participe de la réification du demandeur qui perd à tous les stades de sa progression sa dignité et son l’argent.
Ce grief constitue l’essentiel de la critique de Medou Mvomo et de son personnage principal dans Afrika Ba’a. Pendant que la foule de chômeurs se bouscule dehors, alignés depuis des heures, dans des conditions inhumaines, dans leurs bureaux, les fonctionnaires s’adonnent à des activités autres qu’avec celles pour lesquelles ils sont payés : l’un feuillette un journal, l’autre discourt sur ses chaussures.
La scène serait digne d’une pièce comique si l’avenir des jeunes demandeurs d’emploi n’était pas mis en cause. On rirait davantage si le récit ne rapportait ici une réalité bien triste. L’inefficacité du corps des agents publics déjà évoquée n’est plus à démontrer. Il serait dans ce cas injuste d’accuser en permanence le système colonial. La paresse de ces fonctionnaires et leur laxisme sont à mettre au compte d’une conception toute particulière de l’indépendance, dans laquelle semblait exclue l’idée de travail. Le gaspillage auquel ils se livrent, en obligeant à remplir des imprimés qui sont finalement détruits, témoigne d’un état d’esprit général. Symbole de la modernité, cette bureaucratie, à travers ses activités, se déploie telle une toile sur laquelle celui qui arrive de la campagne vient fatalement s’échouer. Le paradoxe en devient absurde, du moment où il faut remplir des imprimés pour un exécuter un travail manuel.
La suffisance des agents révolte. Leur arrogance masque mal leur incompétence. Le recours aux artifices de déstabilisation relève de l’incapacité à fournir une réponse adaptée aux problèmes qui se posent. La réification de l’autre devient un procédé banal, tant le paysan, entre leurs mains, devient un jouet avec lequel on s’amuse {53} . L’esprit faussement paternaliste de ces fonctionnaires qui évoquent avec ironie les dangers qui guettent en ville les jeunes issus de la campagne {54} provoque la colère. La critique se fait plus sévère avec la confirmation des réseaux de travail, obéissant uniquement au facteur de tribalisme : « Le travail ne manque pas autant qu’on le dit ; ce qu’il y a en réalité, c’est cette tribalisation des recrutements » {55} .
Cette déclaration a le mérite d’être claire et sincère, même si elle met en évidence l’impossibilité pour Kambara de trouver un jour du travail. Medou Mvomo n’est pas le seul à dénoncer ce fléau qui empoisonne les régimes politiques africains et provoque, si besoin était de le prouver encore, de nombreuses guerres tribales qui minent l’Afrique.
Le fonctionnaire, face à Kambara, tient un discours provocateur, insoutenable pour le paysan. Habillé en un jeune marié, il se permet de faire croire qu’il souffre. Il pousse jusqu’à l’absurde son raisonnement, en mettant en parallèle sa position et celle du chômeur :
Nous souffrons comme vous ; quelquefois davantage, vous ne le savez pas, mais nous ne sommes pas à l’abri du chantage, de la combine, du mouchardage, des lettres anonymes, des jalousies, des haines injustifiées simplement parce que telle personne n’aime pas telle autre, sans compter les manœuvres de toutes sortes de la part des « pousse-toi-que-je-m’y-mette » {56} .
Discours difficilement acceptable dans de telles circonstances, il brosse néanmoins le portrait du bureaucrate-type : fuyant, incapable et peu soucieux des règles de bienséance. Plaindre sa misère devant plus pauvre que soi relève tout simplement d’une technique de ruse. Le fonctionnaire s’approprie le discours de l’autre, inverse les rôles, afin de provoquer chez le demandeur d’emploi de la culpabilité. L’adresse de ce plaidoyer fait oublier l’identité du véritable nécessiteux. Les raisons alléguées par l’agent déstabilisent son interlocuteur qui, un moment, doute des motifs de sa démarche.
Abuser de la crédulité et de la confiance des sans-emploi reste le jeu favori de ces agents. Les imprimés dûment remplis qui encouragent l’espoir d’un travail ne sont pas traités {57} . Apparaît également insensé le fait que la ville tombe en ruine et qu’on refuse d’embaucher des travailleurs manuels. Dans un pays où il suffit d’une machette et d’autres outils rudimentaires de nettoyage et d’entretien des espaces publics, déclarer qu’il n’y a pas de travail relève non seulement de l’incompétence, mais aussi de l’absurde. L’autorité semble puiser sa force dans ces petits détails ridicules, mais lourds de conséquence pour l’État.
Le processus de déshumanisation conçu par les agents gouvernementaux accule le paysan à ses derniers retranchements. Ses efforts sont vains face à d’implacables employés cyniques et de mauvaise foi. Le chômeur prend conscience à ses dépens que l’exploration de la ville à la recherche du travail exige une force de caractère à toute épreuve. L’administration s’apparente à une machine aux rouages complexes et régulièrement grippés, que seuls des intérêts personnels et immédiats mis en jeu enclenchent. C’est ainsi du moins qu’elle se présente dans Les Chauves-souris de Nanga. En effet, mieux que dans les autres romans, le fossé déjà béant entre les discours et les actes s’avère infranchissable. La parole politique, dans toute sa vacuité, occupe une place de choix dans l’économie de l’œuvre. Bilanga ne peut s’empêcher de prononcer des discours. Chacune de ses prises de parole se transforme en une harangue. Toutefois le caractère vain de ses exposés, surtout au cours de la campagne électorale, lui attire du dédain, parce qu’ils ne sont pas suivis de faits. Ceux qui le connaissent ne s’y trompent pas :
Roger semblait de plus en plus prendre le chemin d’une révolte intransigeante, parlait de l’exploitation cynique des pays pauvres par les pays riches, qui se servaient copieusement par personnes interposées. Il fustigeait la corruption et la couardise des nouvelles élites du pays qu’il traitait de complices du système capitaliste […] Il déclarait les discours officiels des responsables politiques d’autant plus creux qu’ils étaient sonores. Les beaux discours ne changeaient rien à la misère des masses, qui allait en s’aggravant dans les villes et les campagnes {58} .
Nanga dévoile la manière dont les dossiers sont traités. Deux types de cas semblent se régler en quelques heures : les expulsions du territoire des journalistes trop bavards {59} et la mise à l’ombre de quelques subversifs. Le professeur Biyidi est plus rapidement mis hors d’état de nuire qu’il n’aura attendu son salaire. Le sort de cet intellectuel, soumis à la dictature des instances nullement compétentes pour apprécier son travail, mais cependant jalouses de son influence auprès des jeunes, témoigne des caprices de ceux qui possèdent le pouvoir.
L’interventionnisme à outrance met sur pied une chaîne de solidarité accréditant le favoritisme. Plus régulièrement, des fonctionnaires exigent le paiement des services d’État, si bien que le salaire n’est plus la seule source de revenus. En effet, les services publics donnent l’impression de ne fonctionner qu’à travers des réseaux de connaissances. Ces entrelacs de relations sont le facteur de l’engourdissement du système : ce sont autant d’écueils sur le parcours des plus démunis.
Le train de vie des fonctionnaires du ministère des Finances équivaut à celui des plus grands hommes d’affaires. Il est difficile de comprendre comment les agents d’États arrivent à être plus fortunés que les hommes d’affaires. La main mise sur des dossiers supposés litigieux motive l’intérêt de la plupart des agents de l’État, puisqu’elle garantit des sources de revenus, à la fois sûres et pratiquement inépuisables : ce que sont les entreprises étrangères implantées sur le territoire camerounais. On se laisse aller à des imprudences dont on sait qu’elles resteront impunies.
Pour Bilanga et son supérieur hiérarchique, Motengui, percevoir « des offrandes pour services » de la part des chefs d’entreprises s’inscrit dans la marche normale des services publics et confirme la manière dont ces fonctionnaires dépouillent l’État. Ces dossiers juteux suivent un processus particulier. Leur filtrage et leur distribution empruntent un itinéraire singulier. Echappant aux employés des catégories inférieures, ils sont la propriété de prédilection des plus hauts responsables. Aussi, la notion de services compétents {60} évoquée dans le texte n’a-t-elle de sens que dans une conjoncture précise pour certains, mais somme toute fluctuante pour les autres. La compétence alléguée devient un code, décryptable uniquement par des initiés. Si la bureaucratie se révèle une machine infernale, capable de broyer et déstabiliser les plus faibles, c’est le contexte qui l’exige. En effet, l’intérêt personnel qui régit tous les actes renforce l’atomisation des pouvoirs. Il apparaît à la base de la désorganisation des services publics.
Manifestations de rejet de l’État policier
Avec Perpétue, Mongo Beti recrée ce monde de délation et de peur propre aux années qui ont suivi les indépendances. Le pouvoir se distingue d’abord par sa capacité à réprimer durement et radicalement toute opposition {61} . Il impose le port du « sauf-conduit et (d’) une carte d’identité » {62} pour tout déplacement. Ces circonstances exceptionnelles accentuent la désertion des villes et la ruine des petits commerçants.
La détermination du pouvoir à débusquer les réseaux de soutien aux rubénistes, en harcelant la population, instaure un climat d’insécurité. Toute rencontre avec des hommes en armes, loin d’apaiser l’inquiétude qui étreint les habitants, l’attise davantage. La présence en un lieu d’« un camion militaire bondé de soldats, (d’) une jugulaire fort martiale barrant leur menton, accroupis sous la bâche que le vent de la vitesse gonflait » {63} sonne le signal de dispersion et de fuite. C’est ce qu’observe Essola Wendelin en arrivant dans une zone quadrillée par les forces de l’ordre.
Il avait observé avec intérêt que toute la contrée entourant la bourgade avait été élevée en zone névralgique par les stratèges des troupes coloniales […] Il lui semblait qu’aujourd’hui plus qu’alors la densité obsédante des agents de l’ordre public, à pied et disséminés à travers l’agglomération, ou en groupes à bord de véhicules, tenait à l’évidence de la démonstration de force {64} .
L’analogie qui se construit entre l’époque coloniale, jugée très rude par la plupart des témoins, et celle qui s’ouvre avec l’indépendance du pays, dépasse la simple mise en parallèle de deux périodes. Elle est condamnation du système par l’auteur. Dans ce pays où tout homme est un suspect en puissance et un condamné à mort en sursis, susceptible à tout moment d’être accusé de subversion ou de collusion avec les rubénistes, les chances d’échapper aux miliciens et de survivre s’amenuisent de jour en jour.
La démonstration de force, par le contrôle du pays, s’accompagne généralement des scènes d’une cruauté difficilement supportable. Parallèlement, se fait sensible la résolution de porter une atteinte sévère au moral des habitants. Pour cela, il suffit de prévoir une exécution publique, d’exposer « le cadavre mutilé d’un supplicié […] dans son village natal jusqu’aux premiers signes de décomposition » {65} .
La campagne de déstabilisation entreprise par les agents du pouvoir contraint inexorablement au silence. Anna-Maria ne s’y trompe pas, elle qui conseille à Perpétue de se taire, quand les futures mères, attendant la visite médicale, se complaisent dans une vitupération vaine de Baba Toura et de son ami Langelot :
Méfie-toi, ma petite Perpète […] Il paraît que la ville grouille d’indicateurs et de provocateurs ; ils te tirent les vers du nez et puis ils vont te donner à la police pour une militante rubéniste clandestine […] Par ces temps de misère, c’est un trafic très lucratif, ça. Ne parle pas politique en public, et avec des gens que tu ne connais pas ! {66} .
De par son statut de petite sœur d’un ancien condamné aux camps de concentration pour connivence avec l’ennemi, Perpétue risque tous les jours sa vie. Elle constitue le maillon faible, un truchement fragile et accessible pour nuire à Essola. De la même façon, le statut de son frère, ancien proscrit, place le reste de la famille sous la surveillance directe des sbires de l’État.
La révolte de Mongo Beti s’exprime par cette mise en garde d’Anna-Maria. Le gouvernement a transformé la population en une légion d’espions, organisés en réseaux, mais préférant souvent travailler seuls. Chargés de dénoncer d’éventuels coupables, la plupart prennent pour manquement à la loi la vengeance personnelle. Ce qui est insupportable, c’est cette réalité qui récompense les délateurs. Les cadeaux dispensés multiplient le nombre d’indicateurs zélés, militants improvisés pour jouir de quelques faveurs gouvernementales. Non seulement le pouvoir corrompt les hommes, mais il les pousse également à des actes indignes qui mettent en cause leur intégrité et jettent partout de la suspicion. « C’est partout mystère et bouche cousue, à croire que les populations ont reçu la consigne » {67} .
L’inquiétude et la terreur deviennent un état permanent chez les habitants. « Tout le monde a peur dans ce pays-là […] Hein, que tu as peur, toi aussi, comme tous les autres ? N’aie pas honte, avoue que tu as peur » {68} . La confusion qu’entraîne cet état de fait oblige Mongo Beti à passer de : « les temps avaient bien changé » {69} à « décidément, rien n’avait changé » {70} , pour marquer des circonstances très préoccupantes. Baba Toura semble prendre directement part aux tourments des Camerounais et s’en délecter. En effet, la menace constante qui pèse sur le peuple, disparitions brutales des « opposants », exécutions sommaires et camps de concentration, sont quelques-unes des réalités quotidiennes que relaie le roman.
La conception d’un État policier se confirme par le couvre-feu imposé à la population. La fête organisée pour le retour d’Essola se déroule sous l’œil vigilant d’un officier de police ; elle doit être écourtée à cause du couvre-feu : « Vers huit heures du soir, tous les visiteurs étaient repartis, même ceux du hameau, qui se hâtaient le moins, n’ayant pas de chemin à faire : c’est que, depuis l’indépendance, le couvre-feu était appliqué avec rigueur dans toute la province du Sud » {71} .
La nouvelle politique qui se développe aux lendemains de l’indépendance se fonde sur l’intimidation {72} . Les chefs d’État africains y recourent pour garantir leur autorité, s’aidant dans cette entreprise funeste des forces de l’ordre. Ce système de terreur est mis en application par des agents étrangers issus de l’ancienne métropole ; le narrateur les nomme ironiquement « assistants techniques ».
La méthode imaginée par les assistants techniques de l’Action Psychologique en vue de forcer ces révolutionnaires aguerris à se renier et à accepter une carte de l’U.A., le parti unique de Baba Toura, consistait surtout en un strict isolement : couper totalement l’interné de la vie du monde extérieur en ne lui accordant ni visite, ni correspondance, ni lecture de journaux, lui inspirer le sentiment d’une déréliction absolue, lui donner conscience de sa dépendance exclusive à l’égard du Chef de l’État et de sa mansuétude ne pouvait manquer à la longue, de l’amener à la résipiscence {73} .
Le procédé est celui d’un lavage de cerveau efficace. Le gouvernement compte sur l’anéantissement psychologique de l’individu pour réduire chez lui toute résistance et le maintenir sous la dépendance. Le chantage exercé sur le peuple atteste de l’impossibilité des autorités à obtenir la confiance des citoyens.

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