LA Contamination des mots
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Description

Dans cet essai très personnel, Gilles McMillan revient sur son enfance et la misère culturelle dans laquelle il a grandi pour réfléchir au pouvoir émancipateur de la littérature. Engageant le dialogue avec quelques œuvres connues de la littérature québécoise, c’est la question de l’héritage qu’il pose : comment, sans se déraciner, faire du monde un lieu habitable, pour soi et pour les autres ?

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Date de parution 20 mars 2014
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895966708
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0600€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© Lux Éditeur, 2014
www.luxediteur.com
Dépôt légal: 1 er trimestre 2014
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN: 978-2-89596-182-6
ISBN (ePub): 978-2-89596-670-8
ISBN (PDF): 978-2-89596-870-2
Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC . Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada ( FLC ) pour nos activités d’édition.
À Jocelyne Fournel, la vraie fille de Christophe Colomb
P RÉFACE
H ÉRITER OU PAS
T OUT ESSAI VÉRITABLE, à l’instar du roman, procède d’une scène qu’on peut qualifier de primitive, même si elle n’a rien de sexuel, en ce qu’elle révèle à quelqu’un ce qu’il devra faire pour être lui-même, l’os qu’il devra gruger toute sa vie, dirait Thoreau, pour devenir un auteur. Dans La contamination des mots, cette scène de la seconde naissance porte fort justement le titre de «Sculpteur à l’œuvre» et nous est racontée, sous le voile transparent d’une fiction, comme si l’auteur voulait bien marquer que ce «jour-là» il est devenu quelqu’un d’autre. Cela se passe dans la petite ville de Mondolore, qui ressemble à Mont-Laurier comme une douleur ressemble à une autre, où le sculpteur de la place, mais de «réputation internationale», s’est vu confier la tâche d’installer dans un parc «une œuvre d’art, une sculpture en hommage aux travailleurs de la forêt». L’auteur, né d’un père analphabète et d’une mère illettrée, n’a encore rien fait, rien écrit; c’est un nobody , d’où son nom de McPersonne, qui traîne dans sa petite ville, avec ses amis, «les champions des désœuvrés», une petite vie où il ne se passe rien, sans passé et sans avenir, dont on ne s’évade qu’en réussissant son suicide.
Ce jour-là, McPersonne, qui vient d’échapper à une mort plus ou moins accidentelle, s’approche du sculpteur à l’œuvre, «juché sur les épaules du colosse en devenir», et se voit confier par celui qui lui «apparaissait […] comme la synthèse de l’ouvrier, de l’intellectuel et de l’artiste» la mission suivante: «Tu diras à ton père que je travaille pour lui.» Le fils, «fier […] d’être le messager entre l’artiste et son modèle», ne s’étonne qu’à moitié de la réaction du père qui n’aime ni le monument ni les intentions de l’artiste, qui «lui pass[ent] deux cents pieds au-dessus de la tête». Ce qui agace le père c’est le manque de réalisme de la sculpture («aucun homme normalement constitué ne peut saisir de la sorte un billot de douze pieds»), mais surtout le fait «qu’on érige un monument à la gloire de ce qu’il consid[ère], du plus profond de sa colère rentrée, comme un travail humiliant […], un travail d’esclave rendu possible par son ignorance et sa situation misérable». Le fils, qui n’a pas d’autre héritage à revendiquer que celui du père («je ne me privais pas moi-même […] de me vanter de sa misère dans les chantiers, de son analphabétisme même, gage d’une culture authentique de l’oralité. À quoi j’ajoutais qu’il était violoneux et conteur»), voit dans cette sculpture, comme dans la chanson La drave, de Félix Leclerc, une possible réconciliation avec ses origines, un rapprochement avec le père, qui le rejette dans «un monde défuntisé, sans légitimité», condamné à vivre «le déshéritage qui oblige de tout reprendre, tout le temps de zéro».
La question qui se pose alors à McMillan, alias McPersonne, est la suivante: comment sortir vivant de Mondolore, sans emprunter l’autoroute du «grand récit national qui [a] besoin de s’ériger, comme tout grand récit, sur des martyrs»? Que faire de «l’héritage de la tristesse» décrit par Miron, sans le trahir en le magnifiant, comment vivre dans «un pays que jamais ne rejoint le soleil natal»? Toute l’œuvre de Miron cherchera à faire surgir le poème du «noir analphabète», à libérer «un pays chauve d’ancêtres». Telle est la tâche à laquelle s’attelle ce jour-là McPersonne, tiraillé entre la promesse du sculpteur et la fidélité suicidaire au père: «J’avais un sacré travail à faire, toute la tête à me refaire, pour me sortir de là.»
La première sortie de Mondolore est celle que Miron appelle «le salut par la calotte»: travailler, par la lecture et l’écriture, à devenir moderne, «à devenir son propre père», à remplacer la «honte d’être né» par l’orgueil du self-made-man . Mais on devine que la carrière moderne de McMillan fera long feu, tant il est vrai, comme le dit le dicton, qu’on peut sortir quelqu’un du bois mais pas le bois de quelqu’un. Très tôt, le fils retrouve la colère du père, sa méfiance à l’égard des beaux discours, et refuse de prendre le train du progrès qui passe à toute vitesse entre l’ancien et le nouveau. Si la révolution ici n’avait pas été si tranquille, si «fasciné[e] par le culte du nouveau et de la rupture», s’il y avait eu ici un véritable mouvement révolutionnaire enraciné dans les classes populaires, nul doute qu’on l’aurait retrouvé sur les barricades ou dans un cachot, comme ses compagnons d’Amérique, l’écrivain uruguayen Carlos Liscano et son ami argentin Miguel. À défaut de révolution, McMillan, fidèle à «la mission négative» de Ducharme: «Aller nulle part, ne rien faire», va tirer sur tout ce qui nous contamine («la logique marchande», «la gauche kérosène», «l’écrivain postmoderne», «le philistin cultivé», «le kitsch de la littérature mondiale», «la double pensée») et décrire, avec la lucidité de ceux qui n’ont rien ou tout refusé, «le grand cirque» qu’est devenu le monde libéré de sa «pauvreté natale», «la dictature du plaisir» à peine différente de «la dictature politique». Loin de ses anciens amis «timbrés et suicidés» qu’il continue de porter en lui, McMillan s’est trouvé de nouveaux compagnons qui, après avoir «choisi d’être orphelin», comme Stachura ou le héros de Tout ce que tu possèdes, travaillent fort à réaliser «le vœu de Liscano de devenir l’enfant de ses parents».
La contamination des mots raconte le parcours de tous ces enfants prodigues ou abandonnés qui cherchent «une maison où se mettre à l’abri», le bon usage des héritages, riches ou pauvres, qui doivent être «reconnus et dépassés», car nul ne peut errer trop longtemps dans le désert qu’est l’absence d’héritage: «Entre le monde supposément harmonieux des ancêtres et l’absurde modernité, seule la douleur semble avoir été transmise.» Sur le chemin du retour à «la maison des ancêtres», deux voies s’offrent à l’auteur: «Miron en faisant profession de foi dans le pays natal, Ducharme en faisant du manque, de la contingence ou de la déchirure, le matériau même de son œuvre.» D’un côté La marche à l’amour, «le chant épique de Miron [qui] substitue la lutte politique à l’amour certes, mais cette lutte ne s’incarne pas», de l’autre La fille de Christophe Colomb, «une quête de l’amitié» qui tourne en «une fable noire et sans issue sur les temps modernes». Deux façons d’échouer en résistant à la destruction de l’humain. McMillan ne cache pas sa préférence pour Ducharme, mais dès que l’essai se fait plus autobiographique, dès que l’auteur raconte sa vie à Mondolore, comment ne pas reconnaître dans ses frères «timbrés et suicidés», qui souffrent «d’une perte […] obscure, primitive, innommable», l’homme agonique héritier de la tristesse: livide, muet, nulle part et effaré, vaste fantôme, il attend, prostré, il ne sait quelle rédemption, démuni, il ne connaît qu’un espoir de terrain vague. C’est en assumant la douleur de Mondolore, du «pays chauve d’ancêtres», que l’auteur réalise la quête d’amitié de Ducharme.
La beauté et la force de La contamination des mots, c’est que s’y trouvent réunies les voix de Miron et de Ducharme, compagnons d’Amérique dans leur refus «des intellectuels au service de chimères ou du pouvoir» et leur désir de «sauver l’enfance». Comment McMillan a-t-il réussi là où le sculpteur de Mont-Laurier et la Révolution tranquille ont échoué, comment a-t-il pu, comme Miron, sortir de Mondolore sans renier ses parents et, comme Ducharme, «créer à partir d’un monde en ruine»? La réponse est dans cette «capacité […] de souffrir et de condamner» qui, selon Arendt, peut «transformer le désert en un monde humain». C’est en faisant sienne la douleur de tous ceux qui ont été chassés du monde et en jugeant sévèrement ceux qui les en ont chassés que l’héritage pourra être «reconnu et dépassé», que le passage de l’ancien au nouveau cessera d’être «une party de suicidaires». La contamination des mots est l’œuvre d’un solitaire qui combat pour redonner une histoire, une enfance, un imaginaire à tous ceux, d’ici et d’ailleurs, que la culture du progrès, «sans corps et sans passé», a déshérités. À la fin de son essai, l’auteur, qui avait jugé sévèrement ses parents tout en les excusant («Dans la rue où j’ai grandi, on était plusieurs à recevoir plus de tendresse et de compréhension des roches – et de la télévision – que de nos géniteurs. […]Mais il ne faut pas en vouloir à nos vieux parents, qui étaient déracinés et déshérités.»), fait cette découverte capitale, qui est comme la vérité vers laquelle il cheminait: «Nos pères étaient des hommes sans amis. Des pères sans amitié.» La contamination des mots est le livre d’un déshérité qui, en redonnant à ses parents ce qu’il n’a pas reçu d’eux, résout le paradoxe de l’héritage de la pauvreté. C’est ainsi que l’on devient, comme le voulait Liscano, «quelqu’un de simple, le fils de [sa] mère et de [son] père», et en quelque sorte leur parent, par l’amitié qui les remet au monde. Voici un livre nécessaire qui, en racontant comment quelqu’un devient un auteur sans cesser d’être personne, décrit et comble le «hiatus terrible entre la vie telle qu’elle va et telle qu’elle pourrait aller».
Yvon R IVARD
P ROLOGUE
O N PARLE BEAUCOUP , et avec raison, de corruption dans les affaires publiques, de pollution de la nature, de la contamination de l’eau et de l’air, mais on ignore généralement que ces désastres, dont plusieurs sont probablement irrévocables, du moins pour l’humanité, commencent par la corruption de la langue, des mots qui sont détournés de leur sens et qui en viennent à dire soit le contraire de ce qu’ils voulaient dire, soit à sombrer dans l’insignifiance. Il y a autant de déversements toxiques dans l’imaginaire que dans l’environnement, et l’imaginaire n’est pas moins collectif ou politique que ce qui nous est présenté quotidiennement comme des affaires du plus grand intérêt public. On envoie par exemple un multimillionnaire affublé d’un nez rouge en plastique coloniser l’espace sous prétexte de «mission sociale et poétique», de mission écologique, alors que c’est tout le contraire qui se passe: le monde tout autant que la poésie sont contaminés par la mégalomanie d’un entrepreneur astucieux et démesurément riche. Les grands médias, soutenus par des personnalités d’envergure, travaillent à faire avaler la couleuvre au public, et la plupart des sceptiques haussent les épaules: «À quoi bon, la Terre continue de tourner, n’est-ce pas?» Alors que valent les mots, que vaut la poésie, la littérature? «Le mot juste conduit; le mot qui n’est pas juste séduit», disait Franz Kafka au jeune Gustav Janouch en 1921. L’auteur du Château ne parlait évidemment pas de champs lexicaux, moi non plus d’ailleurs, mais de la mission de la littérature. Celle-ci, croyait-il, n’est pas de distraire, mais de dévoiler, de rendre visible ce qui se dissimule et menace l’humanité dans sa pluralité en isolant les êtres. La littérature, selon lui, les mots quand ils sont justes conduisent les êtres au sein de l’humanité. La formule de Kafka est singulière, mais l’idée ne l’était pas. Des philosophes font remonter à la tragédie grecque cette obligation morale et politique de la littérature de mettre en garde les hommes contre la démesure, l’ hubris, la tentation d’asservir le monde à des fins privées, de l’appauvrir donc; démesure qui risque de précipiter l’humanité dans l’abîme.
Que faut-il alors pour redonner vie et liberté aux mots? Quelle politique, quelle littérature pour descendre aux sources de sa nuit et tout reprendre de zéro? Mais peut-on jamais tout reprendre de zéro? Faut-il espérer autre chose que le combat lui-même? «Les combats perdus d’avance», pour reprendre l’expression de Réjean Ducharme, ne sont-ils pas les plus sérieux? Étrange paradoxe qui confère à l’individu la tâche de sauver le monde au creux de son imaginaire et de son désir, sans rien espérer en retour.
Récits, essais, études, polémiques, comme des tâtonnements ou des coups de poing dans l’air du temps exhalé par le Québec de l’après-Révolution tranquille, les dix-neuf textes rassemblés ici explorent très librement ces questions, cédant aux débordements du lyrisme et aux ambigüités de l’ironie, puisant aux ressources de l’étude littéraire et de la fiction narrative pour s’inventer et inventer le monde.
Le recueil La contamination des mots est divisé en trois parties, trois séquences qui racontent une histoire en filigrane, celle des intuitions et des lectures qui relient tous les textes entre eux. On ne pense jamais objectivement, mais toujours à partir du lieu – qui n’est pas fixe – que l’on occupe parmi d’autres qui participent en gros de la même histoire, et on ne parle jamais à la place des autres, même si on peut s’allier, se lier, s’aimer. C’est donc l’histoire de quelqu’un qui vient au monde, non, qui naît à l’aube de la Révolution tranquille, de parents qui ne connaissent rien aux livres et encore moins aux grands récits, qui s’amourache à l’adolescence de la littérature par esprit de contradiction, mais qui reste une sorte d’analphabète toute sa vie, parce que le code social sous-jacent à l’obligation de s’instruire pour mieux agir, grand mot d’ordre de la Révolution tranquille, lui échappe, ou qu’il y résiste. La littérature comme telle ne sert à rien, surtout aux analphabètes, elle peut même aggraver leur cas. C’est bien connu de ceux pour qui elle est d’autant plus inutile qu’elle comble les premières nécessités. La venue au monde n’est pas chose facile, et c’est peut-être ce qui explique, n’en déplaise aux technocrates de la santé mentale et de l’instruction publique, pourquoi tant de gens au Québec en sortent si violemment, du monde.
La première partie du recueil emprunte une voix personnelle, entre lyrisme et fiction narrative. Il y est question de mes suicidés, qui participent de l’humus du pays natal auquel on revient toujours, pour l’émanciper, l’ouvrir ou s’en arracher. Cette partie nourrit les deux autres autant qu’elle s’y alimente. La deuxième partie rassemble des textes polémiques autour de livres, personnages et événements qui s’inscrivent dans des courants divergents de la modernité, de l’idée de progrès, de changement, de révolution, de conformisme. La troisième partie fait l’éloge des «solitudes combatives», formule poétique que j’emprunte à Réjean Ducharme qui incarne à mes yeux l’écrivain par excellence de la résistance, du «Non» radical aux idéologies dévorantes de notre temps. Il n’est pas le seul dans son genre, mais il est le plus grand. C’est ce que me confiait Gaston Miron, le poète de La marche à l’amour, un soir de pluie dans un bar de la rue Saint-Denis, et il est probable que Ducharme avait en tête sa «jeune fille plus belle que les larmes» quand il écrivait la folle épopée de son oiseau de nuit à lui, Colombe Colomb. Celle-ci ne marche pas à l’amour, mais à l’amitié, sentiment que notre époque condamne à l’inanité. Les conséquences pour l’humanité pourraient être fatales. On devrait davantage écouter les poètes qui restent sur Terre.
La contamination des mots c’est donc ça: les mots qui séduisent et les mots qui conduisent, qui dévoilent, préviennent, mettent en garde. Ce sont les textes qui dialoguent entre eux, intentionnellement ou pas. Ils parlent du monde, de ses beautés et de ses atrocités, grandes et petites, des difficultés de l’habiter, de la possibilité d’un monde sans personne et de personnes sans monde.
Première partie
Mes suicidés
Mais jamais personne ne parle
au nom de personne…
Cornelius C ASTORIADIS
Le travail humain!
c’est l’explosion qui éclaire
mon abîme de temps en temps
Arthur R IMBAUD
T IMBRÉ OU MES SUICIDÉS [*]
J ’ ALLUME LA TÉLÉ, surgissent des images grisâtres des années 1960. Je reconnais tout de suite un sketch des Cyniques, un groupe d’humoristes qui faisait dans la satire quand j’étais au début de l’adolescence. Les souvenirs remontent vite, les plus beaux et les plus innocents d’abord.
Je me faisais de l’argent de poche en plantant au bowling de l’ancienne salle paroissiale avec Jean-François, qui connaissait par cœur des grands bouts de leurs monologues. On plantait deux allées chacun, risquant de se faire fracasser le crâne ou défoncer le thorax par les grosses quilles qui nous virevoltaient autour, avant et après avoir rebondi sur le mur du fond. On avait treize et quatorze ans.
C’était un comique, Jean-François, un peu fêlé. Dès qu’on sortait pour aller se promener au-delà des quelques rues qui traçaient notre parcours quotidien, il s’amenait avec sa baïonnette achetée au surplus de l’armée. Une lubie. On l’appelait Timbré.
— Pourquoi t’as ça?
— Ça te dérange?
Et d’y aller lourdement d’une imitation de la fameuse parodie du Cid qu’en faisaient les Cyniques, mal à l’aise dans son tee-shirt trop juste et son jean trop large: «Ne vous entends-je Monsieur… contemplez cette épée, car au cœur…», quelque chose du genre, avec emphase et gestes grandiloquents. C’était sa façon à lui de maganer le Cid . Puis, d’éclater de son rire qu’il s’efforçait de rendre le plus débile possible, sardonique, épais. Ça lui allait bien. Déjà à son âge, il avait une forte pilosité qu’il laissait s’exprimer librement et une bouche impressionnante quand il l’ouvrait. Il avait l’air inquiétant, mais c’était un bon diable, doué, je dirais même spirituel.
— Arrête, tu vas finir par faire mal à quelqu’un avec ça.
— Elle coupe pas.
— C’est pire!
— M’en crisse!
Retour à la télé.
La caméra recule et apparaissent trois ex-Cyniques regardant leur propre sketch sur un écran géant. Ils sont assis sur des chaises pivotantes, pivotent à l’unisson. La petite mise en scène crée un effet d’ensemble cocasse. C’est tout ce qu’il faut pour que la mémoire fasse son travail. Ah, c’est bien eux autres, se dit-on, et on rit en souvenir du bon vieux temps. Je ris, mais un peu jaune quand même, à cause du mélange ambigu de nostalgie et de mélancolie, du temps qui a passé, d’un vécu qu’on ne voudrait pourtant pas revivre, d’une perte plus ancienne encore, obscure, primitive, innommable. Ce sont aujourd’hui des hommes de près de soixante-dix ans, il manque un des leurs, décédé il y quelques années d’un cancer. En les regardant, je songe, m’incluant dans le portrait, qui sera le prochain?
Le temps a fait ses ravages, mais devant le téléviseur, on se dit qu’on est encore vivant, qu’on est encore là à se rappeler la belle époque, et que c’est tout un privilège, quasiment une fête. On aime tant fêter. Se retrouver ensemble et célébrer, commémorer. Quoi au juste? L’important c’est d’en parler, que ça fasse du bruit. Et le titre de l’émission ne manque pas de le souligner, à l’imparfait: Tout le monde en parlait . La télé adore radoter. Et le titre radote au carré sinon au cube, parce qu’en plus de ramener le passé pour édifier le présent, il copie le titre d’un talk-show débilitant, émission qui n’en finit plus de répéter et de célébrer l’actualité, elle-même calquée sur une émission française dont on a adapté la formule pour la rendre plus aimable cependant, plus lécheuse, plus cool . Elle est tellement plus fidèle aux Québécois qui forment une grande famille, des cousins qui bégaient familièrement, familialement et en même temps. On sait ça parce que les animateurs québécois et français s’invitent mutuellement, s’autocongratulent d’un bord et de l’autre de l’Atlantique en simulant chaque fois d’être à l’aise sur le territoire de l’autre, et de bien s’aimer. Ça ne finit plus, c’est écœurant, c’est subventionné à même les impôts de ceux qui en payent, et ça marche. Arrêt sur l’image: on a ici une mise en abyme de l’esprit télévisuel, des médias, de l’air du temps, de la culture en général: nous convaincre que tout le monde fait ou faisait quelque chose en même temps et que, cela, c’est le point culminant de la culture et de la démocratie.
Au fond, c’est exactement le contraire qu’on célèbre: la mort de la culture et un simulacre de démocratie. On voit bien à quoi sert l’astuce du «tout le monde»: tisser un réseau de complicités dissimulant le crime parfait, pour parler comme feu Baudrillard, et conforter nos grands intellectuels dans leur idée, toute d’ivoire renforcée, que l’élitisme, c’est toujours mieux que cette démocratie égalitariste; et vivement de retourner à leurs demandes de subventions pour des problématiques et des esthétiques sans audace, qui ne risquent pas grand-chose, sauf de gâcher leur vie à force de la maintenir coite dans les couloirs du ressentiment. Bon, j’arrête de faire mon petit Baudrillard.
Quoi qu’il en soit, nos Cyniques ont vieilli et, surtout – signe de leur affaissement critique –, ils sont très satisfaits d’eux-mêmes et de ce que la société est devenue. Pourquoi serait-elle si formidable, la société? Parce que nous avons contribué à la transformer, modestement, mais efficacement, souligne un des trois farceurs à la fin de l’émission. Mais pourquoi l’avoir transformée si elle était si formidable, l’époque? C’est sa jeunesse qui était formidable, créatrice, rebelle, entièrement tournée contre les vieux, vers le futur, c’est-à-dire maintenant. Et si nous avions vingt ans aujourd’hui, nous dit un autre, sans doute ferions-nous la même chose. Quel beau rêve en effet, parce que les esprits caustiques se font rares dans les médias, tous supports confondus, convergence de la nullité oblige. Alors on attend un coup de pouce de ces génies du cynisme qu’on dirait sortis d’une lanterne magique, une charge bien explosive contre les nouveaux cultes, l’époque, la culture, sinon une charge, du moins un clin d’œil. En vain. Comme un lapsus, c’est la cible de jadis qui s’impose spontanément à l’un d’eux en guise d’exemple: le clergé. Il ne manque effectivement pas de ridicule, mais tout le monde en rit déjà, c’est pas la peine de s’acharner. Et ça distrait de pires niaiseries. Il est tout de même curieux que l’ex-Cynique, devenu sérieux, ne pense pas à rire des formes moins évidentes de la servilité, volontaires ou pas, charriées par les humoristes, par exemple, ces entrepreneurs du rire, trop incultes, trop veules surtout pour faire de la satire digne de ce nom; ou de l’esprit d’entreprise, nouvelle religion qu’on retrouve jusque dans les programmes scolaires du primaire; ou de l’industrie du divertissement en général, cette nouvelle Église, et ses publicitaires, nouveaux curés qui parviennent à s’insinuer jusque dans les journaux des itinérants. Le Saint-Cirque, quoi. Mais personne n’en parle de celui-là, qui nous force à faire notre solo, à performer à mort, à envoyer nos enfants à son école où ils sont tournés en bourriques. Merci M. Collodi de nous avoir prévenus avec votre Pinocchio qu’ils tourneraient nos enfants en bourriques. Mais on a pensé que votre fable ne concernait que les siècles de grande noirceur, sans ordinateur ni guitare électrique, pas nous si modernes, si avisés depuis la Révolution tranquille. Et c’est sans parler de tous les radoteurs de la culture et contre-culture, de la littérature au cinéma en passant par l’art contemporain et la musique en boîte, virtuoses du copier-copier, du marketing culturel et de la rectitude morale, que ne soulève jamais le moindre esprit de révolte authentique. Des poissons dans l’eau. Conformisme et ignorance. La pensée a bel et bien été remplacée par l’esprit de quiz, savoirs qui s’évaluent aux bénéfices qu’ils rapportent, aux applaudissements qu’ils déclenchent, aux prix et aux diplômes qu’on leur attribue. Quelle bande de lâcheurs, me suis-je dit en fermant l’appareil.
Mais il n’y avait rien à faire. J’ai tourné en rond dans mon appartement, fumé cigarette sur cigarette, descendu une bouteille de vin. Même la télé fermée, surtout fermée, j’ai continué à penser à Jean-François, à ma jeunesse, à ma vie. Notre jeunesse? Nous devions être des bons à rien, parce que, venant tout juste après la période glorieuse, nous ne savions pas nous élever à sa hauteur. Nous n’étions ni émancipés ni remplis d’espoir, on aurait plutôt dit l’hiver de force. J’ai beau regarder dans nos propres familles, du côté des frères et sœurs, je ne trouve pas le prototype de cette prétendue génération spontanée. Nos vieux devaient être trop anciens, trop pauvres, trop graisseux, trop analphabètes pour générer autre chose que leur propre disparition. Ils devaient trop sentir le chantier, le moulin à scie, la forêt. Pas celle des aventuriers, promeneurs, poètes, romanciers et chansonniers édifiants. Non, la forêt de l’industrie cotée en bourse, celle qui fleure le fuel, l’huile à moteur et la machinerie lourde, avec des arbres et des hommes qu’on abat pour que ça rapporte. Les générations y sont pour bien peu de choses dans cette histoire. Le vrai fond de la sale affaire est ailleurs.
Avec le recul cependant, j’ai compris que je vivais avec l’impression de me dissoudre dans la queue d’une comète. Et je reconnais maintenant que j’étais parmi les chanceux! Dans plusieurs régions, les gens étaient expropriés manu militari pour faire place à des parcs naturels et des aéroports. Tourisme écologique, grand air et exotisme: il fallait bien que le grand leurre de la société des loisirs se réalise quelque part et pour quelqu’un. C’était ça, le cynisme de l’époque: on appartenait à un monde disparaissant, sans légitimité ni valeur, bon pour les poubelles de l’Histoire, et nos vies étaient son symptôme. Dans une guerre, il y a toujours des victimes, des sacrifiés, des perdants, des disparus. C’est pas plus compliqué que ça. Pour passer dans le monde suivant, nous disposions, exsangues, de promesses sans fondement, de musiques sur vinyle, jamais assez dures, et des lubies s’épanouissant comme des éphémères parmi les débris d’églises, d’armées, d’automobiles, d’écoles et de salles de pool fumantes.
Les Cobras, 1968-1972. Toute une histoire. On avait un emblème, un signe peace traversé d’une poignée de main, on a même eu un local dans le sous-sol de la cathédrale. Il n’y avait pas meilleur endroit, en fait; on y était en paix pour vivre quelque chose de sacré. Timbré en tout cas. En haut, on n’y allait jamais, sauf la nuit pour se donner des frissons, même pas extatiques. On explorait surtout les couloirs souterrains, les plus délurés s’enfermant dans les casiers à soutanes avec les filles. C’était toujours ça de compris: les mystères, c’est dans les sous-sols qu’ils se trouvent.
Les Cobras, c’était un club de b é cycles à pédales. Pas de vélos. De b é cycles. Comme on dit b é cycles à gaz. Nous, parce qu’on était des désespérés précoces, nos bécycles étaient à pédales. Bon. Notre club était au moins une alternative aux scouts. Il ne donnerait jamais de marches à l’amour, mais on avait nos propres règles, notre hiérarchie, nos guéguerres, et on allait camper dans des parcs aménagés à la chain saw pour boire de la bière, fumer des joints, écouter de la musique en paix. On n’avait pas besoin de moniteurs ni d’aumônier, on arrivait très bien à s’écœurer nous-mêmes. Quand j’y pense, c’est ce qu’on faisait de mieux, s’écœurer. Il y avait eu les instants fondateurs, les danses qu’on organisait dans la grande salle d’à côté du local qui jouxtait la crypte des évêques. On embauchait un orchestre, trois gars à peine plus vieux que nous, des grands qui nous négociaient au corps et qu’on payait avec la vente des chips, du chocolat et des liqueurs. C’était plein à craquer. La bagarre prenait invariablement entre les coqs de la place, la police faisait une descente, trouvait de l’alcool et des traces de drogue, puis repartait. The House of the Rising Sun relançait la danse. Le chanteur faussait, mais comme il drummait aussi, il s’en sortait avec des passes qui nous impressionnaient, entre ses peaux et la grosse cymbale. Le lendemain, le curé qui nous couvrait au presbytère nous mettait en garde.
— C’est pas nous, l’abbé!
On s’en foutait complètement, c’était pas notre affaire, mais on tenait au local, qu’on avait obtenu par je ne sais trop quelle faveur.
Les filles dérangeaient l’abbé davantage cependant, et ça s’explique de diverses façons. Je me souviens qu’il avait une théorie assez éloquente sur la sexualité des garçons et des filles. Le garçon, comparable à l’ampoule, fonctionne au commutateur: il s’allume et s’éteint vite, plus ou moins à volonté, grâce à sa fonction manuelle. C’est pratique et hygiénique. La fille, c’est autre chose. Comparable au toaster, elle est lente à se réchauffer, et même après avoir sauté, elle reste brûlante longtemps. Toujours la manipuler avec circonspection, et pour des usages strictement domestiques. Telle était l’élévation spirituelle de l’abbé devant le mystère de l’Amour, et je me demande parfois si elle n’est pas représentative de l’esprit même de la Belle Province, dominée par l’ultramontanisme plutôt qu’inspirée par la piété sincère, la quête de justice et de compassion. Et c’est ici qu’on découvre que les choses n’ont pas changé tant que ça: un dogme s’est substitué à un autre, qui incite à un peu plus d’indifférence réciproque, mais en jouissant comme des malades. L’abbé donc, malheureux homme, a eu son compte. Une vingtaine d’années plus tard, il est tombé lors d’une chasse locale aux curés pédophiles. Il devait être du genre de l’ampoule, parce qu’il s’est chargé de s’éteindre lui-même avant d’être formellement accusé de quoi que ce soit. C’est puissant, la mauvaise conscience. Mais revenons aux filles en question, qui donnaient l’impression d’être aussi éloignées du grille-pain que je l’étais de l’ampoule. Des petites bourgeoises bien éduquées pour la plupart, studieuses, ambitieuses, qui tournaient autour de deux ou trois gars, les petites frappes du groupe qui sont vite passées à de plus gros cylindrés et qui n’en avaient rien à cirer des Cobras. Je les comprends bien d’ailleurs, il n’y avait aucun avenir là-dedans. C’était pas comme pour Timbré, qui y avait toute sa vie, dans les Cobras, je m’en suis rendu compte quand on a mis la clé dans la porte.
Rien ne prenait vraiment, sinon le crépuscule qui assombrissait nos vies un peu plus chaque jour. On s’ennuyait, on s’écœurait, on était défoncés en permanence, mais pas par ce qu’on pense dans les CLSC .
Certains samedis après-midi de fin d’été, les filles, qui étaient des mordues d’équitation, s’amenaient avec leurs chevaux pour nous épater. Et ça marchait! J’étais personnellement très intimidé. C’était des gamines et elles étaient propriétaires de chevaux logés, soignés, nourris dans des écuries aménagées près de lacs privés où je n’allais même pas me tremper les pieds. Shit ! Quel scandale! Quelle injustice! De quoi j’avais l’air sur mon bécycle à deux roues! Quand elles arrivaient sur leurs montures piaffantes, elles étaient plus impressionnantes que la police montée. C’est pas pour me vanter, mais ça ne m’excitait pas du tout, et je tournais le dos en faisant la mauvaise tête.
— Maudit jaloux!
— Va donc… va donc… va donc skier! (Elles excellaient d’ailleurs toutes sur les pentes de ski, et mon crachat me revenait en pleine face.)
Mauvaise tête donc, sauf la fois où Marie-France, qui avait une imagination féconde, a voulu faire entrer sa jument dans le sous-sol de l’église. Hélas, l’animal ne passait pas dans la porte, mais ça nous a mobilisés pendant un bon moment et j’en ai rêvé longtemps, une scène comme dans un film kitsch de Gilles Carle, où une nymphette se promènerait à cheval dans une église. Je ne valais peut-être pas une cent watts, mais j’allumais à l’occasion.
Avec les soirées passées au Tropicana, au Princesse ou à la pizzéria du Grec à écouter Yoko Ono / Plastic Ono Band hurler dans le jukebox trois fois de suite pour vingt-cinq cents, c’était à peu près ça. Il ne se passait rien; on était les champions des désœuvrés. Les événements d’Octobre ont passé, à la télévision. On a bien essayé un jour de saboter le chantier d’une banque qui allait gâcher le plus beau coin de rue du centre-ville, on n’a même pas été capables d’allumer la mèche. Pire, on a traîné toute une soirée dans les bars de la ville l’odeur de l’essence qu’on avait manipulée. On n’avait rien réussi à incendier, mais, imbibés comme on l’était, on était à une étincelle de l’autodafé. Sans avoir l’étoffe des révolutionnaires, on avait celle, innée, des martyrs.
Un jour, Timbré est tombé amoureux. Ils avaient une sorte de rituel, sa copine et lui. Quand ils se rencontraient, ils allaient très vite l’un vers l’autre, souvent d’assez loin, d’aussi loin qu’ils se voyaient venir. Le contact était quelque chose. Timbré se penchait sur elle, l’enlaçait dans un grand mouvement théâtral involontaire, lui plaquait un long baiser sur la bouche. Puis il se redressait, ébouriffé et gêné de se retrouver ainsi devant nous, la maintenant d’un bras serrée contre lui, elle aussi à bout de souffle. Jouant de sa main libre, il retroussait sa forte moustache en écartant le pouce et l’index autour de sa lèvre supérieure, comme après une lampée de bière. Vu qu’il avait toujours une cigarette allumée, il en prenait tout de suite une grande bouffée et se la fichait dans le coin de la bouche. Nous, moi en tête, on se moquait, on imitait, parodiait, satirisait. On riait pour beaucoup plus que valaient les deux ou trois joints qu’on venait de se disputer. Et notre moquerie est allée trop loin. Écœurés, ils ont fini par se laisser. Je ne me le suis jamais pardonné. Et je ne me rappelle pas avoir essayé d’arranger les choses. On était vraiment rendus au bout de l’enfance. Il était temps de mettre un terme à tout ça, et nos vies ont pris une autre tournure. Jean-François a eu le cœur brisé, ça été pire que de casser avec sa blonde. N’empêche. Il m’arrive de penser que, sans mes pitreries mesquines, sa vie aurait pu être autre chose, qu’il aurait pu vivre. Puis je l’ai peu revu, même s’il habitait au coin de ma rue. Les années ont passé, je suis parti pour Montréal. Rien d’original, il finit toujours par y avoir ceux qui partent et ceux qui restent.
Une fois que j’étais de passage à Mondolore, je l’ai rencontré à l’hôtel Central. On devait être au début de la vingtaine tous les deux. Il m’a raconté, avec la plus froide lucidité, la platitude de son existence. Il s’était inscrit en histoire au cégep le plus proche, à Saint-Jérôme, n’y avait pas tenu une session. Il était revenu chez ses parents, s’était trouvé un travail au salaire minimum à la Bellerive Plywood, la shop à bois qui appartenait à une richissime famille de médecins et de pharmaciens de la place. Sacrée business. Elle faisait fortune en rendant les ouvriers malades, puis s’enrichissait davantage en les soumettant à leur médecine industrielle. Depuis le début des années 1980, un parc aménagé dans un terrain vague le long de la Lièvre, gracieuseté de la famille à la municipalité, porte son vénérable nom. On y a même élevé une sculpture dans le plus pur style soviétique en hommage aux travailleurs de la forêt. Des vieux que j’ai connus ne l’aimaient pas, allez savoir pourquoi. Je n’ai jamais su ce qu’en pensait Jean-François, qui devait s’en foutre comme de son dernier tee-shirt, et qui faisait maintenant partie du club de motards local, bien que n’ayant pas de moto lui-même. À part travailler, il passait son temps à fumer et à boire dans les hôtels de la région. Les motos, il faut bien que ça serve à quelque chose. Il avait encore les cheveux longs, une barbe hirsute, des lunettes aviateur qui n’étaient pas des Ray-Ban, on aurait dit le même linge qu’à l’époque.
Une couple d’années plus tard, ma mère m’a annoncé au téléphone qu’il était mort, que la police et l’ambulance étaient venues chez lui un soir, mais elle n’en savait pas davantage, ou ne voulait rien me dire, ou ne savait pas comment le dire, comme toutes les fois où elle avait eu à m’annoncer une nouvelle de ce genre. C’est de la bouche d’un ami de Jean-François que j’ai appris comment c’était arrivé.
Un soir, il a pris de l’acide. Il est rentré chez lui, s’est présenté à la porte de la chambre de son père. «La fin du monde est arrivée», qu’il aurait dit avant de se planter la baïonnette dans le ventre, bien à fond, en retournant la lame vers le haut, comme les Japonais qui se font harakiri. On aurait retrouvé des excréments sur son poumon gauche.
Les histoires semblables, et il y en a d’innombrables autour de la maison où j’ai grandi, ne manquent jamais de précisions. On dit, par exemple: dans la soirée, vers onze heures, Jean-Luc B. s’est tiré une balle dans la tête dans la station-service où il travaillait. La veille, il était allé s’acheter une .303 au Paradis du pêcheur. Il avait des dettes, vingt ans, pas d’ami, n’était jamais allé à la chasse de sa vie, son père était mécanicien au moulin à scie de la Eagle Lumber; Alain C. s’est pendu dans son placard pendant que ses parents étaient à l’église. Il avait seize ans. Sylvain M., dix-huit ans, s’est étranglé à l’aide d’un rouet. C’est probablement un accident, quand ses parents l’on trouvé, asphyxié, il était habillé en femme. Réjean L. s’est tiré une balle dans le cœur devant son épouse. Il ne s’était jamais remis de son accident de pickup, souffrait le martyre, prenait des calmants, buvait comme un trou. Sa mort est une libération pour sa femme et son fils d’un an. Howard C. s’est pendu dans la cave chez son père. Le soir même à la taverne, il a annoncé son suicide à ses copains.
— Je vais rentrer chez moi, fumer mon dime, pis je me tue.
— Comment, Howard?
— Je ne sais pas encore.
C’était le fils du Grand Slim, avec qui mon père avait travaillé pour la James MacLaren Limited, la compagnie forestière qui a tiré tout le jus de la région pendant un siècle avec la bénédiction du clergé, l’entière collaboration de l’élite locale et d’une large partie de la population, qui aime bien la figure pittoresque du bûcheron et du draveur. C’est dire combien l’Histoire a le don d’édifier l’insupportable, et comment les identités aiment s’agglutiner autour de modèles mortifères. Le Grand Slim était un type solitaire, bourru, d’origine norvégienne. Son fils avait dix-neuf ans quand il s’est pendu. Il était du genre taciturne, réussissait pourtant bien à l’école. Personne n’a rien compris. Et c’est sans compter les suicides déguisés en accidents de la route: Roger S. a plongé dans la Lièvre avec sa moto entre Ferme-Neuve et Mondolore. Il roulait à cent milles à l’heure, la nuit était belle, l’asphalte bien sèche.
Toutes ces histoires ne manquent effectivement pas de précisions, mais on ne s’y attarde pas trop longtemps. C’est normal. On ne peut pas se morfondre éternellement. Il faut bien s’adapter, gagner sa vie, non?
D EUX VIES
Je sais comment tu voudrais être, en fait, quelqu’un de simple,
le fils de ta mère et de ton père, sans bizarreries.
Carlos L ISCANO
D EUX PHOTOS CÔTE À CÔTE , une de face, l’autre du profil droit. Il ne reste plus grand-chose de l’adolescence de Paolo Morales, mais il a conservé son air déterminé, surtout que le noir et blanc très contrasté de la photo donne du tranchant au regard.
La masse de cheveux, les sourcils, les yeux et la fossette du menton forment des taches d’ombre qui accentuent la luminosité du visage. On dirait d’abord que Paolo sourit, puis on réalise qu’il s’agit d’un air frondeur en train de tourner au dégoût. Le plaisir n’est curieusement pas absent de son expression, qui pourrait être de la provocation. S’il fallait retenir un seul indice pour dépeindre les traits adolescents de ce visage, ce serait l’acné au-dessus de la lèvre supérieure, près de l’arête du nez et sur le front, que couvre partiellement l’ondulation du toupet. Si légère, l’ondulation, qu’elle est la négation subtile de la partie en train de se jouer: l’identification policière d’un gamin de seize ans originaire de Zárate, petite ville portuaire située à quatre-vingt kilomètres au nord de Buenos Aires. Motif de l’arrestation: complot contre le gouvernement argentin. Ça change des casses de voiture et du tapage nocturne. De 1975 à 1983, à peu près en même temps que le Chili, l’Uruguay, le Paraguay et le Pérou, l’Argentine a été sous l’emprise d’une dictature militaire extrêmement violente. Comme des milliers d’autres détenus politiques, Paolo n’a jamais eu de procès. Le gouvernement lui a versé plus tard une somme d’argent en guise de dédommagement pour les sept années passées prison, et lui a fait des excuses officielles.
C’était un lundi de juin, très tôt le matin, sur l’autoroute 20, entre Québec et Montréal. Le volant d’une main, le cellulaire de l’autre relié à oreille gauche par un fil blanc, il jonglait avec une cigarette qui commençait à lui brûler ses gros doigts d’ouvrier de la voirie. Il avait récupéré son dossier de prison au cours des semaines précédentes. Tout un événement! S’y trouvaient, outre les photos, divers documents et une note administrative stipulant dans le plus pur langage de la bureaucratie militaire: «détenu discipliné, exemplaire, mais irrécupérable».
— C’est ma grande fierté, m’a-t-il dit, on ne trouve rien à redire sur mon comportement en prison, mon attitude face aux autres prisonniers, aux gardiens, aux tâches qui incombent aux détenus, mais je reste irrécupérable à leurs yeux. C’est le plus beau cadeau qu’on pouvait me faire, et c’est mon pire ennemi qui me l’a donné. Exemplaire, mais irrécupérable .
— Exemplaire et irrécupérable, ai-je repris, jongleur. Des qualités qui ne font pas la paire de nos jours dans le syndicalisme, non? Tu ne te sens pas mal à l’aise, parfois, dans ton rôle de chef syndical?
— Ne m’en parle pas, tabernacle …
Il n’a pas eu le temps de terminer sa phrase qu’il recevait un appel. Pour le travail, bien sûr. C’est beaucoup de responsabilité, être chef syndical, un véritable sacrifice; quand on est un chef responsable, bien sûr, et exemplaire par-dessus le marché. Et aujourd’hui, avec les nouveaux gadgets de communication, les réseaux sociaux jamais éteints, le martyr est garanti à la journée longue. «Toujours – jamais, toujours – jamais.» C’est par ces mots que la maîtresse de deuxième année représentait l’enfer quand j’étais petit. Ils étaient écrits sur des cartons qu’illustraient des petits démons rouges avec des fourches et des oreilles pointues. Qui aurait prédit que l’enfer viendrait si vite et sous cette forme?
La photo de profil révèle un état d’esprit moins insolent que celle de face, peut-être à cause de l’arcade sourcilière et de la commissure des lèvres qui semblent s’affaisser, comme si la déprime le gagnait. Mais ce n’est qu’une impression, peut-être un simple effet d’éclairage, l’avant du visage baignant dans l’ombre. Que ressentait ce garçon lors de cette séance photo assez peu glamour? Était-il terrorisé? À quoi pensait-il? À l’emprisonnement probable? À ses parents inquiets? À ceux qui venaient de se faire arrêter avec lui? Il aurait pu s’en vouloir de s’être fait prendre dans une embuscade. Le moindre détail avait pourtant été prévu. Qui était le traître dans le groupe? Qu’est-ce que la police militaire savait et ne savait pas? Il fallait organiser très vite sa déposition pour ne trahir personne à son tour. Son esprit était-il occupé par ce genre d’idées? Sur la photo de face, il est compréhensible que son expression soit ferme: à travers l’objectif de l’appareil, il regarde le policier droit dans les yeux, autant dire la dictature elle-même; il a quelqu’un à qui adresser sa colère et sa révolte, et c’est peut-être pourquoi sa détermination est éclatante. Mais qu’est-ce qui se présentait à son regard au moment où le policier prenait la photo de profil? Une fenêtre ouverte sur la nuit et n’offrant aucune prise, aucune résistance, mais aucune possibilité d’évasion? En tout cas, il n’a jamais flanché durant toutes ces années d’emprisonnement, même sous la torture. Peut-être espérait-il seulement aller aux toilettes, soulager sa vessie? Ou se coucher et plonger dans un sommeil sans rêves. Il ne pensait sûrement pas à devenir exemplaire et irrécupérable. Je ne me rappelle pas avoir parlé avec lui de ces moments précis, malgré les longues heures à l’écouter raconter son histoire en long et en large, décrire les astuces des prisonniers pour ne pas craquer, ne pas devenir fou sous la torture, dans l’isolement, le doute, la peur ou la promiscuité.
La plupart des prisonniers, hommes et femmes, qui se sont repliés sur eux-mêmes durant ces années d’incarcération, ont difficilement tenu le coup, m’a-t-il affirmé. La bienveillance, prendre soin les uns des autres, physiquement, psychologiquement et spirituellement, serait vitale dans les prisons politiques. L’étude des grands textes fait aussi partie des moyens pour ne pas perdre la tête, pour survivre aux forces d’anéantissement qui se déchaînent contre soi, parce que c’est l’objectif de la prison: briser la personne, sa force de résistance. Au compte des astuces pour tenir bon, il y avait l’apprentissage d’habiletés diverses comme la natation: apprendre à nager à plat ventre sur un tabouret, dans l’humidité d’une cellule étroite, est une pantomime surréelle. Et puis il y a les fantasmes, les rêves d’amour et de liberté ordinaires comme de marcher sur les rails et d’apercevoir du coin de l’œil les petites fleurs sauvages qui poussent insolemment dans la travée; sortir de la maison le matin pour aller au travail, jouer une partie de foot avec son petit frère.
C’est en lisant Carlos Liscano que j’ai un peu mieux compris ce qu’a vécu Paolo, somme toute assez discret sur cette expérience de la terreur. L’écrivain uruguayen, soupçonné d’avoir été un dirigeant tupamaros et emprisonné dans les années 1970, explore dans plusieurs de ses livres le lien obscur qui s’établit entre le bourreau et le prisonnier, dont on ne peut, dit-il, que parler avec pudeur. C’est d’ailleurs cette pudeur qui est la première cible du bourreau, car c’est derrière elle que se cache la faille. Tout bon tortionnaire flaire cette faille, et il est probable qu’il ait déjà été lui-même le torturé, d’une manière ou d’une autre. Il faut certainement beaucoup de force, beaucoup de caractère pour survivre, mais plus encore pour ne pas intérioriser cette relation à la terreur et poursuivre la torture sur soi-même ou sur les autres, avec la seule intention, plus ou moins consciente, de briser ce qui résiste, de céder à un obscur désir de pouvoir.
On ne retient généralement que l’évidence de la torture, ses instruments et méthodes, comme la simulation de noyade, les décharges électriques, les brûlures de cigarettes, le viol, l’isolement, l’insulte, le bluff permanent.
— Cette nuit, tu meurs, lance le bourreau. Ce à quoi le prisonnier répond avec le même bluff:
— Cette nuit, je vais tout vous dire. Est-ce que je peux avoir une cigarette?
— Bien sûr que tu peux, t’as qu’à parler.
— Je n’ai rien à dire, vous vous trompez, je ne suis pas quelqu’un d’important dans l’organisation, je ne sais rien.
— Au trou!
Et c’est au trou que Carlos Liscano a décidé de devenir écrivain, qu’il a écrit son premier roman, dans l’obscurité totale, mentalement. Il raconte aussi que c’est après être devenu écrivain qu’il a cessé d’être militant – sans renoncer à ses convictions politiques –, parce que le militant doit penser d’une certaine manière. Liscano n’explicite pas laquelle, pas directement, mais on peut la déduire. Le militant a l’obligation de trouver les réponses les plus efficaces possible à des enjeux politiques, et de se tenir dans l’affirmation et la positivité, même quand il est dans l’opposition. Et ces explications doivent être stratégiques, convaincantes, mobilisatrices. Son esprit fonctionne de cette manière. On a de la chance quand ce militant ne souffre pas d’un idéal sacrificiel trop élevé, parce qu’un jour il exigera des autres le même sacrifice que le sien. Solitaire, dans un lien de silence à l’autre, l’écrivain descend au fond de lui-même, cherchant à mettre des mots sur ce que les idées reçues recouvrent. Il doit forcément surmonter les mots d’ordre, les idéologies et leur logique de dissimulation pour explorer sa situation et lui donner une forme à même le langage qu’il a trouvé dans ses puits, où se tiennent les écrivains qu’il admire, qui lui font signe. Il ne s’agit pas de s’enfermer dans une singularité, mais de prendre appui sur elle pour bondir dans le vide et, avec de la chance, atteindre une vérité qui trouvera un écho chez l’autre. Et ce chemin est à refaire dans l’autre sens: prendre appui sur les autres, sur ce qui nous lie à eux, pour bondir dans le vide, vers soi-même. Ce travail sur soi et sur le langage au-dessus du vide ne répond pas à l’efficacité de la communication ou à la nécessité de convaincre. Alors où cela conduit-il, dans quels combats? Est-on militant une fois pour toutes? Écrivain toujours? Il n’y a certes pas de frontière étanche entre le militant et l’écrivain. Liscano affirme néanmoins que l’écriture exige un engagement absolu.
Quel rapport entre Carlos Liscano et Paolo Morales? L’un est devenu écrivain, dirige la bibliothèque nationale de l’Uruguay et a choisi de vivre dans une grande solitude, l’autre est devenu ouvrier de la construction, chef syndical, amant, père inquiet, solitaire à sa façon. Ils auraient pu se rencontrer en prison, partager la même cellule. Je les y vois ensemble d’ailleurs, à lire les mêmes livres, jouer au foot. La prison politique est bien sûr infâme, mais elle est aussi, par résistance, une école de très haut niveau. Je ne sais pas si on a le droit de dire ça.
Paolo Morales et Carlos Liscano sont les produits d’une société complexe, où le discours révolutionnaire, dans sa plus haute signification, surmonte les dogmatismes, les factions et l’isolement des individus. Comment est-ce possible? Peut-être parce que ce discours est d’abord ancré dans un vécu, une tradition populaire? Des anarchistes, des marxistes, des catholiques, des juifs, d’anciens militaires ont pu se mettre d’accord sur des actions concrètes, comme de combattre la dictature. L’action révolutionnaire, peut-être même la prison, devient alors le lieu et le temps tragiques où se rencontrent des résistants de tous les milieux, des résistants malgré eux, qui n’ont pas à priori d’intentions politiques: des professeurs, des journalistes, des chômeurs, des actrices, des écrivains, des travailleurs de la construction, des médecins, des infirmières, des étudiantes, des prêtres, des plombiers. Est-ce de cette rencontre improbable qu’est née l’idée fabuleuse d’organiser des lectures philosophiques à travers la tuyauterie des chiottes du pénitencier malgré le risque de représailles terribles?
— Ce soir, sept heures, l’ironie socratique chez Platon. Passe l’extrait.
Un peu avant l’heure, les prisonniers avaient retiré l’eau des cuvettes, siphonné les tuyaux pour que la voix du maître s’écoule dans les égouts. Il s’agissait d’un acte longuement préparé qui portait en lui-même les exigences les plus élevées de la culture: le désir de savoir, de partager le savoir, la bienveillance, la grandeur et l’humilité. La culture ne peut pas être plus concrète: elle irrigue tout l’être, le corps, l’esprit, et passe même par les égouts de la prison. Des passages substantiels de ce texte avaient d’abord été transcrits sur des bouts de papier roulés serrés qu’on s’était cachés dans l’anus pour distribution. Dans un autre genre, Carlos Liscano raconte comment, avec quelle discipline, il a enseigné à lire et à écrire à son camarade de cellule, un dirigeant syndical. Il raconte aussi que c’est dans le quartier de Montevideo où il a grandi, La Teja, qu’est né ce mouvement révolutionnaire auquel il a adhéré alors qu’il était encore à l’école de l’aviation militaire. Les gens de son quartier, généralement analphabètes, tenaient dans les cafés, entre les matchs de foot, des discussions politiques très avancées. On pouvait entendre rebondir d’une table à l’autre des concepts marxistes comme «conscience de classe» ou «aliénation».
Ce transfert – bienveillant – de savoirs, c’est-à-dire le langage du combat social, politique, qui arrive chez les pauvres par diverses voix civiles, existe-t-il dans ma culture? Je crains que non, sûrement pas avec la même vigueur en tout cas. Et c’est peut-être ce qui explique le sentiment d’un manque de vitalité au cœur de ma société: les intellectuels et les classes populaires ne se sont jamais vraiment rencontrés pour défendre et enrichir une culture foisonnante, ouverte, qui permettrait aux individus de s’épanouir librement, d’avoir accès à ce qu’il y de meilleur dans le monde. Il est probable que j’idéalise toute cette histoire que je ne connais qu’à travers Paolo et quelques auteurs, mais je ne peux m’empêcher de faire des comparaisons, de suivre et de circonscrire des vies parallèles, des formes vitales, organiques, humaines, qui échappent aux réseaux habituels de communication, mais qui permettent de nouer de véritables liens.
Dans la petite ville des Hautes-Laurentides où j’ai grandi, dans mon milieu, les discussions n’allaient pas beaucoup au-delà de la banalité quotidienne et portaient rarement sur des enjeux politiques ou existentiels qui comptent. Oubliez les discussions enflammées où il aurait été question de se battre contre un oppresseur commun, à portée de main: les malheurs que vous connaissiez tombaient du ciel, vous étiez le résultat d’une fatalité, d’un mauvais sort, au mieux d’un Anglais improbable, sans figure concrète, à moins d’être cet Anglais lui-même, d’en porter la trace. Il n’y avait rien à faire, sinon rentrer chez soi, barrer sa porte et prier dans la crainte, mais sans ferveur. Ou bien écouter la télé. Et quand le langage marxiste a fait son apparition dans quelques sectes, brandi comme autant de petits drapeaux ou des marques de distinction intellectuelle, il n’était plus qu’un chapelet de concepts politiques dévitalisés. Je n’ai non plus jamais entendu un curé de ma paroisse dénoncer les abus des industriels de la région au nom de la justice ou de la dignité humaine, mais j’ai souvent entendu l’éloge de leurs belles âmes charitables. La théologie de la libération n’était pas faite pour les pauvres blancs-becs de l’hémisphère Nord de l’Amérique, surtout pas pour les Amérindiens. La bienveillance circulait de manière bien puritaine et ne dépassait pas beaucoup les limites de la bienséance.
À treize ou quatorze ans, Paolo voyait à la bibliothèque municipale de Zárate des films de répertoire présentés par des jeunes militants vaguement inspirés de Mai 68 – le meilleur de Mai 68. Ses parents n’avaient pas beaucoup d’emprise sur lui, dit-il. C’était à la révolution qu’il obéissait, à ses camarades, à une certaine idée qu’il se faisait de la responsabilité: résister à la dictature.
Toute cette histoire n’est pas terminée pour l’Argentine, et la dictature plane toujours sur les têtes, voire sur les bonnes âmes catholiques... On peut comprendre que l’élection de Bergoglio au Vatican en inquiète plusieurs. Des actes de terrorisme sont régulièrement commis contre les gens et les organisations qui réclament une enquête approfondie sur les responsables de crimes majeurs durant cette période. L’ombre de la dictature, «la main noire», comme on l’appelle là-bas, sorte d’avatar de «la main invisible», s’agite dans les secteurs névralgiques de la société, notamment la justice, qui veillent par des alliances diverses sur des intérêts financiers énormes. Il y a surtout les blessures infligées par ces années de terreur sur la population, des blessures qui guérissent mal, se transmettent douloureusement. D’ailleurs, Paolo est passé maître dans l’art de détecter les blessures mal guéries, et me semble prendre un malin plaisir à tourner le couteau dans la plaie, son sens parfois assez tranchant de la responsabilité civile se tournant le plus souvent contre lui-même. Mais je dois me tromper, mal interpréter son ironie socratique. «Arrête de péter plus haut que le trou», qu’il me disait chaque fois que l’occasion se présentait, que je m’enlisais dans mes travaux d’écriture mal définis, ou bien que ma pitoyable situation financière me déprimait. Comme ce lundi matin dans sa voiture, d’ailleurs, où je me confiais, entre les appels qu’il recevait, sur mes ennuis divers:
— Vois-tu, Thomas, c’est ce qui arrive quand on trahit ses origines de classe. Laisse donc faire la littérature et mets-toi au travail sérieusement.
— Quoi?! Origine de classe, mon œil!
Et lui d’éclater de son rire le plus sincère avant que son cellulaire ne le rappelle à l’ordre, une fois encore. La circulation s’intensifiait comme les appels, on rentrait à Montréal.
Au début, je ne portais pas trop attention à ce genre de remarques, tellement je les trouvais énormes. Mais à la longue, j’ai fini par avoir du mal à les encaisser, jusqu’à me sentir coupable, à me dire qu’il avait raison. Mes origines… Venant de sa part, ça passait mal. À chacun ses illusions, que j’ai fini par me dire, et il faut croire qu’il y en a des plus interdites que d’autres. Mais non! En y pensant bien… Elles sont là, justement, mes origines. C’est le monde d’où je viens, défuntisé, sans légitimité, c’est moi tout craché, écorché vif. Non seulement je ne les ai pas trahies, mais je les ai exaltées. Trahir ses origines… Ça commence quand, les origines? Avec le Big Bang, les guerres du Péloponnèse, la Révolution tranquille ou dans les entrailles de ma mère? C’était pars ou crève, comme dans crois ou meurs. Je ne savais pas manier la chain saw, encore moins le marteau et l’enclume. Irrécupérable et non exemplaire. Mes origines… Rebus et rébus des temps modernes… Paolo n’a pas la moindre idée de ce dont il parle, il ne sait rien du déshéritage qui oblige de tout reprendre, tout le temps, de zéro. Il n’existe pas d’exil à cette situation, pas de conventions collectives, personne à qui adresser un grief. «L’autre…» C’est comme ça que ma mère désignait mon père quand elle n’en pouvait plus. «T’es comme l’autre.» Trahir ses origines? Langage inquiétant dans la bouche d’un révolutionnaire. Mes origines me tuent. Le mieux à faire c’est de les prendre par la racine, de les déchirer à belles dents et de les dévorer.
J’avais beau dire, mon histoire n’allait pas de soi et mes affaires ne s’amélioraient pas. Il me fallait, en plus de manger ces origines, boire la coupe jusqu’à la lie. Le mépris et la honte, je les avais aux tréfonds de moi.
Paolo et moi on s’était rencontrés à un comité de parents il y a plus de dix ans déjà, et on avait tout de suite fraternisé, d’accord contre l’entrée de la publicité à l’école de nos enfants, de l’esprit d’entreprise qui se faisait de plus en plus pressante. C’était la première fois que je rencontrais un type dans son genre. J’avais connu pas mal de gens dits de gauche, mais pas comme lui. J’ai compris plus tard à quelle espèce il appartenait, mais c’est la gentillesse de Paolo qui m’avait d’abord touché, sa générosité, son amitié offerte spontanément. Puis il y a eu les barbecues du dimanche après-midi dans son petit jardin où j’ai découvert un sens de la fête et de la convivialité que je ne connaissais pas. C’est un trait de la culture argentine, dit-on, latino. Oui, mais encore? Je trouvais chez lui et chez ses amis, dans leur façon d’être ensemble, avec leurs enfants, dans leur communauté, quelque chose de la culture populaire qui a survécu. Une simple joie de vivre ensemble qui a échappé à la culture de masse. Une joie de vivre qui n’a pas été empoisonnée par le puritanisme, la culture mortifère qui marque le fond de l’histoire religieuse, morale, spirituelle du Québec, qui s’est transformée en l’hédonisme suicidaire qu’on connaît.
Enfouies dans mes souvenirs, j’ai retrouvé des photos de moi à l’âge qu’avait Paolo au moment de l’emprisonnement. Elles ont été prises, je m’en souviens très bien, dans le photomaton au fond de chez R. Farmer 5-10-15 cents, magasin bas de gamme, derrière la section de sous-vêtements féminins où travaillait Mme Saint-Amant, la mère de Christian, de Francine et d’une ribambelle d’enfants de mon âge qui ont fait mon bonheur le temps de quelques étés, sorte de famille de cœur, éphémère. La photo manque terriblement de contrastes et je préférerais ne pas me reconnaître. Le gamin sur la photo a les cheveux aux épaules, le teint pâle, presque livide, l’arcade sourcilière affaissée, de profil comme de face, les yeux tristes, l’air totalement irrécupérable, un exemplaire d’un monde sans modèles légitimes. À quoi pensait-il au moment de la photo, que ressentait-il? Lui aussi a de l’acné, esquisse également une moue de mépris. Une moue par en dedans, qu’il s’adresse à lui-même. Qu’est-ce que je faisais, moi, à seize ans? Qui étais-je? Dans quel monde? Que sait-on au juste de soi-même? J’avais déjà la chienne à l’époque, l’angoisse, quasiment la même qu’aujourd’hui – il paraît que la névrose prolonge la jeunesse. À part l’école où j’allais sans entrain, je «militais» très activement pour le «heavy mental», en quelque sorte. Il s’agissait moins d’un idéal d’émancipation que d’un assommoir. Aujourd’hui, je me dis avec amertume que je contribuais à la «rockandrollisation» du monde, le son du nouveau conformisme. Le monde change, et il change avec plus d’entrain: les Stones aujourd’hui, c’est la musak d’il y a trente ans. Une large partie de mes énergies allait à me prendre aux cheveux avec ma pauvre mère, sorte d’ectoplasme à la mémoire déclinante, émanation d’un monde désespéré duquel j’étais prisonnier, comme beaucoup de jeunes de ma génération et de mon milieu, chacun à sa manière, et qui n’allaient pas tarder à se suicider, à devenir timbrés ou toxicomanes. Pour te dire, mon cher Paolo: je ne suis pas loin de croire que tu as eu plus de plaisir à apprendre à nager dans ta cellule que moi dans le lac des Écorces. Tu parles d’une liberté! Qui suis-je? Je m’appelle Thomas S. McPersonne, ça sonne bien, surtout le prénom, que j’ai adopté en souvenir de ma mère qui me traitait de «Thomas», parce que j’étais mauvaise tête. J’avais de qui tenir. Elle-même doutait de ses propres origines: c’est une manie connue et bien entretenue au Québec. Son père, convaincu que sa femme le trompait pendant qu’il était au chantier, avait refusé de reconnaître sa fille, ma mère. Tout son drame venait de la haine pour son père, le doute la rongeait comme un chien ronge son os. «J’étais amie avec ma mère, moi», qu’elle me disait pour me faire regretter ma méchanceté. «Ton grand-père était un ivrogne qui battait ma mère. Ne me parle jamais de cet homme-là, comprends-tu, ne prononce jamais son nom. Ton père aussi est un ivrogne.» Je lui disais qu’elle mentait et n’avais qu’à persifler le prénom de son père, Guillaume, pour la mettre hors d’elle-même. N’empêche qu’elle avait raison, sauf que mon père n’avait rien du buveur et qu’elle n’avait jamais été l’amie de sa mère, c’était même le contraire. Mais quelle enfance! Son père, quand il n’était pas au chantier, buvait comme un trou. Il y a toutes sortes d’histoire sur son compte, sur ses allures de grand seigneur dans les hôtels de la région, de danseur, de bagarreur. Ce qui est vrai en tout cas, c’est qu’il a perdu la maison de la famille aux cartes et qu’il a fini par aller vivre dans la cave de l’hôtel du village. N’eût été la voisine pour acheter la maison et la revendre à ma grand-mère, par petits remboursements, toute la famille se serait retrouvée à la rue. Mme Robaire qu’elle s’appelait. Une Française, du bon monde. Le seul livre drôle qu’on avait à la maison venait d’elle, Les aventures de Loustalou . Une bande dessinée de l’épaisseur de la bible, en couleur, avec d’Artagnan et ses mousquetaires. Le livre était tout déchiré, je me régalais dans sa ruine. À bien y penser, je dois beaucoup à cette inconnue.
Je sais bien que le bonheur d’être méchant avec sa mère est amer. C’est Nathalie Sarraute qui écrit, dans Enfances je crois, qu’un enfant qui n’aime pas sa mère se sent comme un paria. Elle a raison. Quand je rentrais de l’école, les soirs bruns d’hiver, je la voyais pleurer, silencieuse, penchée sur un bout de tissus planté sous l’aiguille de son moulin à coudre Singer. Je pensais: «Je suis comme l’autre, comme son père, comme mon père.» Sale lignée d’hommes: fautifs d’être absents et encore plus quand ils étaient là.
Écrire pour bondir hors du rang de ces hommes maudits…
Je m’appelle Thomas S. McPersonne, né à Mondolore, pas besoin d’expliquer pourquoi. Le S est mis pour Slim, le prénom de mon père, qu’on appelait le vieux Slim dans les chantiers de la MacLaren. Bûcheron et analphabète, violoneux de temps à autre. Il avait des manières et une parole rustres, et il parlait beaucoup. Lui non plus, je ne le croyais pas vraiment. Ce qu’il racontait, les mots qu’il utilisait, ne ressemblaient pas à ceux de l’école, de la télé, de la rue pour jouer. « Oh Hell ! Faut être ben instruit aujourd’hui, savoér lire, aigrire, carculer. Moé, j’sais rien, chu bonrien, passé ma vie à débagager d’un chanquier à l’autre, d’un bord pis de l’autre. Parle ni le frança ni l’angla. Quand mon pére é mort, j’étas encore p’tit gars. Si ma mére vusse garder l’angla, j’auras continué à parler la langue de mon pére, pis j’aura appris le frança plus tard. Mais a l’a passé au frança, qu’éta sa langue de jeune fille. Fa que je parle ni l’angla ni le frança. Quand mon pére é mort, ma mére s’é remariée, pouva pu me garder. Fa qu’a m’a envoyé chez les Moncion, j’ava douze-treize ans. Travailla su a ferme, m’occupa des jouaux pour payer ma pension. Et pis jeune homme chu monté dans l’bois, ai travaillé pour des jobbers, l’International, la Singer, la MacLaren, sur la Rouge, la Gatineau pis la Lièvre. Me su marié. Ta mére, by gosh ! m’en su aparçu pas longtemps apras mon mariage, éta même pas capabe de faire le thé! Ta mére, cé pas la fille de son pére, cé la fille de Rabbi, y était woésin de ta grand-mére, à Notre-Dame-du-Laus.»
Le vieux Slim… Doublement conquis, une fois comme anglophone, une fois comme francophone. Bénite de bénite! Et quand j’écris ces pittoresques jurons, c’est pas à la poésie de Gaston Miron que je me réfère, c’est pas pour faire national littéraire.
Parenthèse: Carlos Liscano a perdu ses parents alors qu’il était en prison, perte qui entraîne chez lui un profond regret alimenté par le tourment d’avoir gâché leur vie avec son histoire de prisonnier politique. Son père, après la mort de sa femme, incapable de surmonter son deuil, s’est couché sur les rails pour attendre le train, une dernière fois. Carlos Liscano écrit qu’il aspire à être l’enfant de ses parents. Je ne connais pas plus grande déclaration d’humilité. Pilote d’avion, mathématicien, militant tupamaros, prisonnier politique, cultivateur de néant, ironiste, Liscano semble être revenu de toutes les illusions, dont celle, la plus grande sans doute, de pouvoir vivre sans illusions… cet homme de grands combats trime dur sur les mots pour devenir le fils de ses parents sans perdre de vue les processus par lesquels on se construit et on est construit. D’un autre côté, il dit écrire pour cesser d’être qui il est. Mais qui est-il? L’infini passe par l’histoire et le ventre de ses parents. Il y a des mises au monde plus difficile que d’autres.
Et toi, que vas-tu faire de ton histoire, Thomas S. McPersonne? Qu’est-ce qu’on peut faire de toi en cette veille de la Très Sainte Révolution tranquille, qui n’en avait plus que pour les instruits? Les instruits mon œil! Les technocrates plutôt, ces faux lettrés. Ne te reste que la littérature, Thomas, autrement dit plus grand-chose qui vaille en ce monde. La littérature est morte? Vive la littérature!
L A GROSSE ROCHE
U N PAYSAGE IMPROBABLE, de la pluie, un pont à traverser, ça ne va pas trop bien. Puis un campement qui tient plus du chantier que du camping. Je n’ai pas très envie de rester dans cet endroit, parce que s’y trouve un individu agressif, menaçant, qui empoisonne l’atmosphère. Je me faufile à l’extérieur. Je suis empêtré dans mon linge, mes affaires; mon sac de couchage traîne dans la boue. Dans le sentier, je rencontre un gars amical, souriant et lumineux, qui me parle d’un endroit au nord où on peut dormir à la belle étoile, qui offre surtout des possibilités infinies pour l’imaginaire: on y est là et en même temps partout ailleurs, dans les plus grandes capitales du monde, sur les plus belles plages de mers, de lacs et de rivières. C’est un endroit où il suffit d’en évoquer un autre pour y être à l’instant transporté. Ce garçon rempli de lumière, c’est toi, mon cher ami. Et nous voilà installés tous les deux sur un gros rocher en surplomb d’une vallée où il y a une activité intense, humaine, animale, végétale. Ça grouille de partout et on assiste à ce fabuleux spectacle du point de vue surélevé qui est le nôtre. À notre gauche, un cours d’eau gelé, transformé en patinoire. Des loups sortent de la forêt, des loups qui ne craignent pas les hommes. Je te les montre, «regarde, les loups arrivent». Ils s’approchent de notre rocher, mais je les éloigne avec une longue chaîne que je fais tournoyer, comme dans une bagarre de rue, sauf que la chaîne fait bien vingt pieds de long. Et me voici en bas du rocher, vulnérable. Je fais de grands efforts pour y remonter, mais ne panique pas, j’y parviendrai. Je me réveille, je me sens bien. Je t’écris tout de suite mon rêve.
Ce rocher rappelle la grosse roche qu’il y avait derrière la maison où j’ai grandi, rue Desormeaux, à Mondolore. C’était mon bateau, mon vaisseau, mon château, ma forteresse, ma scène, ma tribune, mon refuge. Elle a pu être mon Olympe à une certaine époque, mais je ne me souviens pas du sentiment de toute-puissance et d’insouciance de l’enfance. Cette période idyllique s’arrête tôt, à six ou sept ans. C’est déjà ça. Après c’est déjà l’angoisse, les blessures qui ne cicatrisent pas. Pourtant, rien d’extraordinaire. Pas de guerres, de dictatures, de morts proches, de viols, juste un désastre tranquille en filigrane, rien pour faire de belles histoires avec une grand-mère surdouée et l’odeur du café l’après-midi. Pas d’histoires sanglantes, pas tout de suite.
Ma grosse roche avait la forme d’un œuf géant, un œuf dans lequel je ne pouvais pas pénétrer: n’entre pas qui veut dans une roche.

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