Un voyage dans la littérature des voyages
298 pages
Français

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Description

Cet essai entend répondre à une question fort simple : que s'est-il passé quand pour la première fois de sa vie un Occidental a rencontré ces gens qu'on appelait des "Sauvages"? Et eux, comment ont-ils réagi à l'arrivée des Blancs quand ils sont venus visiter l'Europe ? L'auteur organise donc un voyage en douze étapes, de la fin du Moyen Age à la période moderne, afin de mieux comprendre tout ce qui a pu apparaître dans l'histoire de la sensibilité et de l'imaginaire en Occident, et dans sa préparation à une aventure coloniale.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2012
Nombre de lectures 18
EAN13 9782296494961
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0174€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Un voyage dans la littérature des voyages

La première rencontre
Espaces Littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet


Dernières parutions

Ida JUNKER, Le monde de Nina Berberova, 2012.
John BAUDE, Jean Giono, de Colline à Que ma joie demeure, Le temps suspendu, le Tout retrouvé, 2012.
Éliane ITTI, Madame Dacier, femme et savante du Grand Siècle (1645-1720), 2012.
Victor MONTOYA, Les contes de la mine. Conversation avec le Tio, Traduit de l’espagnol par Émilie BEAUDET, 2012.
Nathalie AUBERT, Christian Dotremont, La conquête du monde par l’image, 2012.
Claude FRIOUX, Le Chantier russe. Littérature, société et politique. Tome 3 : Ecrits 1969-1980, 2011
Ricardo ROMERA ROZAS, Jorge Luis Borges et la littérature française, 2011.
Deborah M. HESS, Palimpsestes dans la poésie. Roubaud, du Bouchet, etc., 2011.
Alexandre Ivanovitch KOUPRINE (Traduit du russe, introduit et annoté par Françoise Wintersdorff-Faivre), Récits de vie dans la Russie tsariste, 2011.
Pascal GABELLONE, La blessure du réel, 2011.
Jacques PEZEU-MASSABUAU, Jules verne et ses héros, 2011.
Samuel ROVINSKI, Cérémonie de caste (traduit de l’espagnol par Roland Faye), 2011.
Mirta YANEZ, Blessure ouverte, 2011.
Jean-Michel LOU, Le Japon d’Amélie Nothomb, 2011.
Serge BOURJEA, Paul Valéry, la Grèce, l’Europe, 2011.
Masha ITZHAKI, Aharon Appelfeld. Le réel et l’imaginaire, 2011.
Frantz-Antoine LECONTE (sous la dir.), Jacques Roumain et Haïti, la mission du poète dans la cité, 2011.
Juan Manuel MARCOS, L’hiver de Gunter, 2011
Alexandre EYRIES, Passage du traduire, Henri Meschonnic et la Bible, 2011.
Charles WEINSTEIN, Pouchkine. Choix de poésies, 2011.
Jean Sévry


Un voyage dans la littérature des voyages

La première rencontre
Du même auteur


Etudes critiques

1982. Le roman et les races en Afrique du Sud, de la guerre anglo-boer aux années soixante , Presses Universitaires de Lille.
1983. Anthologie critique de la littérature anglophone , en collaboration avec D. Coussy & al, Paris, Collection 10/18 (partie consacrée à l’Afrique australe).
1987. Afrique du Sud, l’apartheid en crise , Paris, la Documentation Française.
1989. Afrique du Sud, Ségrégation et Littérature , anthologie critique, présentations et traductions, Paris, L’Harmattan.
1991. Chaka, Empereur des Zoulous, Histoire, Mythes & Légendes , Paris, L’Harmattan.
1999. Regards sur les littératures coloniales, Afrique anglophone et lusophone , direction de publication et 2 chapitres, Paris, L’Harmattan.
2007. Littératures d’Afrique du Sud , Paris, Karthala (Grand Prix Littéraire de l’Afrique noire, 2008).

Traductions

1985. La Voix (Nigéria), roman de Gabriel Okara, avec une présentation, Paris, Hatier, Monde Noir Poche.
1994. Les ancêtres et la montagne sacrée (Afrique du Sud), poèmes, avec une présentation, Paris, Editions du Silex.
1997. Mhudi, une épopée retraçant la vie des Indigènes en Afrique du Sud il y a cent ans (Afrique du Sud) de Sol. T. Plaatje, avec une post-face, Arles, Actes Sud.
1997. « L’épopée zoulou », traductions et présentation de M. Kunene in Les épopées d’Afrique noire , L. Kesteloot, edit., Paris, éditions Karthala.
2000. (en collaboration avec Madeleine Sévry), Le télescope de Rachid (Soudan), roman de Jamal Mahjoub, Arles, Actes Sud, puis en Babel.
2001. ( id. ) Le train des sables , roman de J. Mahjoub, Arles, Actes Sud.
2003. ( id. ) Le Dieu qui engendra un chacal (Ethiopie), roman de Nega Mezlekia, Paris, Hatier, Monde Noir.
2004. ( id. ) Là d’où je viens , roman de J. Mahjoub, Arles, Actes Sud.
2006. ( id. ) Nubian Indigo , roman de J. Mahjoub, Arles, Actes Sud.


© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99246-7
EAN : 9782296992467

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Avant-propos
Les objectifs de cet ouvrage ont été annoncés au dos de la couverture, il n’est donc pas nécessaire d’y revenir.
Le lecteur sera sans doute heurté, voire choqué, de se voir souvent transporté d’un continent à un autre, et de changer soudainement de siècle. C’est volontaire. En effet, quel que soit le site visité, ou quel que soit le temps du voyage, nous allons rencontrer une situation de base qui est toujours identique, même si elle se déroule dans des circonstances qui sont, elles, bien différentes. Dans toute littérature de ce type, on voit un Européen débarquer chez l’Autre. Il n’est donc plus chez lui. Mais pour tenter de comprendre les comportements de cet étranger qu’il ne connaît guère, il ne peut faire autrement, par une sorte d’ethnocentrisme spontané, que de se fier à son propre système de représentations, à son code culturel, qui dans la plupart des cas sont inadéquats et incapables de décrypter correctement ce qui se passe réellement lors de ces premières rencontres. Il en sera de même pour cet Autre qui est chez lui quand il voit s’approcher cet étranger que nous sommes. Et lorsque plus tard, à partir du XVIII e siècle, cet Autre débarque à son tour en Europe pour la visiter, il se retrouve confronté au même problème.
Ainsi, comme nous allons le voir dans les pages qui vont suivre, si cette première rencontre peut à l’occasion se dérouler de façon satisfaisante, dans la plupart des cas, elle est la source de malentendus qui iront en se prolongeant. Pourquoi ? Parce que elle se heurte sans cesse, quelles que soient les cultures et les périodes en présence, au même obstacle, celui d’un décodage hasardeux ou impossible, qui est assez facile à comprendre si l’on se souvient qu’au moment de cette rencontre, les deux parties ne vivaient pas dans le même temps, ni dans une même culture.
Il faut ajouter que du fait d’une avance technologique indéniable (ceux qui connaissaient les armes à feu, et ceux qui n’en avaient pas), ces rencontres ont été souvent inégales, et elles se sont déroulées dans un scénario de dominant à dominé. De cela, l’Occidental n’a pas toujours une conscience bien nette, et il ne se rend pas véritablement compte de l’impact qu’il provoque chez l’Autre. Il est dans son propre monde, il a de la peine à percevoir celui des populations auxquelles il se retrouve confronté.
Il ne peut donc, en dépit de louables efforts, appréhender cet univers si mal connu qu’à partir de ses propres critères, et son récit nous propose un découpage des horizons, inscrit des façons de voir, projette les fantasmes de l’Occidental que nous sommes sur cet Autre qui fonctionne, ce qui n’était pas prévu dans ce programme de découvertes, à la façon d’un miroir. Dans bien des cas, la littérature des voyages nous en apprend beaucoup plus sur nos propres sociétés, sur l’histoire de nos sensibilités, que sur celles que nous essayons pourtant de mieux connaître. On ne peut voir qu’avec les yeux de son temps.
En outre, ces récits se déroulent dans un contexte de colonisation, ils y participent en profondeur en assumant le rôle d’une avant-garde, en procédant très tôt à la fabrication de stéréotypes, en suscitant des vocations impériales, voire en forgeant des mentalités du même type.
Mais ils sont aussi capables de nous mettre en garde, en nous posant des questions qui demeurent très embarrassantes quant à la nature de ces vocations. Il nous restera donc, en conclusion, à définir la nature et la fonction de ce genre littéraire si particulier. En tout état de cause, étant donné l’immensité de ce domaine, il ne pourra s’agir ici que d’une sélection.
Enfin, vous serez sans doute surpris par l’abondance des citations, car ce livre en est truffé, ce qui s’explique assez bien : on ne peut pas parler de cette forme de littérature sans s’appuyer sur des faits, sur des documents aussi précis que possible. Citer, c’est laisser la parole à un récit après l’avoir situé dans son contexte de production. Ces citations, vous les retrouverez à la fin du volume, sous une forme simplifiée (ex. n° 12). Pour retrouver la citation complète, veuillez vous reporter à « Quelques références bibliographiques », p. 287.
Je vous propose donc, en douze étapes, un voyage dans ces littératures du même nom.

Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter bonne route.
PREMIERE ETAPE : LA PREPARATION AU VOYAGE (1)
Les découvertes maritimes & terrestres, et les débuts de l’installation .
Sommaire

Un voyage ne peut se concevoir sans sa préparation. Cela se fait dans l’enthousiasme. On va se documenter, lire les cartes et récits de tous ceux qui se sont engagés dans une même aventure. Assez curieusement, alors que cela va jouer un rôle crucial lors de la première rencontre, on ne se soucie guère de savoir quelles politesses sont en usage dans ces pays lointains que l’on va visiter ; cela n’apparaîtra qu’au XVII e siècle. L’examen attentif des objets, cadeaux que l’on embarque à bord nous renseignent sur les images que l’on se faisait alors de l’Autre avant même de l’avoir rencontré. D’autres problèmes apparaissent, tels que celui de la brutalité des rapports existant alors entre un capitaine et son équipage, laquelle va se répercuter sur les Indigènes lors du débarquement. En ces débuts de l’exploration et de la conquête, la violence domine, ainsi en Amérique latine. Mais l’on débat fortement des finalités de ces expéditions, ce qui fait apparaître une contradiction flagrante entre un désir de s’enrichir et des desseins plus nobles. On se pose la question d’une formation préalable du voyageur. Enfin, avant de passer à l’étape suivante, on se penche sur le problème central du commanditaire. Il doit se situer par rapport à des enjeux stratégiques qui sont ceux des puissances européennes alors en rivalité. Le voyageur doit s’incliner devant ses volontés, il devient souvent le simple exécutant d’une volonté coloniale.
1 – Mais qui sont ces explorateurs ? Comment se prépare-t-on à des expéditions maritimes ?
Mais qu’allaient-ils faire dans ces galères ? Pourquoi se lancer dans de telles aventures maritimes ou terrestres, pourquoi aller risquer sa vie si loin alors qu’on est si bien chez soi, dans le confort douillet de sa maison ? Dans tout voyage, il y a un désir ardent de s’arracher à la grisaille du quotidien, à une vie où tout semble réglé à l’avance. Il s’agit de se dé-payser. Le voyage a ceci de merveilleux qu’il nous invite à sortir des bornes du raisonnable, il implique toujours un petit brin de folie, une course vers le large, vers des ailleurs où l’on pense que l’on pourra mieux respirer. Mais de façon paradoxale, ce désir de s’en aller a quelque chose de fortement angoissant, puisque cela représente un saut dans l’inconnu. Partir, c’est mourir un peu, comme le disait une vieille chanson. Ainsi, on va tenter de calfeutrer cette peur montante en préparant ce voyage, en faisant ses malles avec le plus grand soin, si ce n’est dans un certain affolement, empiler vêtements adaptés et médicaments ad hoc, à tel point que l’on peut se demander si à l’instant même où l’on se retrouve sur le quai, une partie du voyage n’a pas été déjà faite, puisque l’on prévoit par anticipation ce que l’on prétend découvrir en toute fraîcheur.
Aujourd’hui, les pays dans lesquels nous nous rendons sont assez bien connus. Ils ont été parcourus et visités. Autrefois, le voyage avait un tout autre sens. Et avant de nous lancer dans ce voyage dans la littérature des voyages, il n’est pas inutile de passer en revue tous les personnages qui tout au long de ces pages et sur ce théâtre de l’exploration vont venir nous proposer leurs témoignages.
Sortant d’un coin de la scène, nous verrons apparaître une série d’acteurs hauts en couleur : le marchand, le capitaine du navire, le navigateur, les matelots, les gens d’église, le soldat avide de gloire et de conquêtes, le naturaliste amoureux des beautés de la création, l’homme de science, l’ethnographe en herbe, et le simple aventurier qui se demande qu’est-ce qu’il est bien venu faire en ces lieux. Suit une caravane, menée par un guide, qui porte les bagages du Blanc. Il y a aussi l’explorateur solitaire qui n’a pas la moindre envie de s’encombrer, pour son périple, d’autres Européens. C’est un monde d’hommes, les femmes n’apparaîtront qu’à la fin de ce spectacle. Tous sont vêtus, bien entendu, selon la mode de leur temps. Mais ce qui frappe beaucoup, c’est qu’un seul de ces personnages peut jouer simultanément plusieurs rôles à la fois : ainsi un homme d’église peut-il se muer en un ethnologue amateur. En outre, leurs propos et leurs motivations varient à l’infini : celles du missionnaire sont bien différentes de celles d’un marchand.
Du côté opposé de la scène, on verra apparaître une seconde série de personnages, que par commodité nous appellerons l’Autre, c’est-à-dire tous ceux et toutes celles que nos voyageurs vont rencontrer pour la première fois de leur vie. Ainsi surgissent d’un passé proche ou lointain les géants patagons de Magellan, les mandarins chinois de Ricci, les Vahinés de James Cook, les Indiens de Lewis et Clark, la Vénus Hottentote, les Zoulous de Fynn, et j’en passe. Dans la plupart des cas, cet Autre nous est présenté sur la scène de l’histoire tel que l’explorateur croit l’avoir vu : c’est donc sa version de la rencontre. Mais souvent, ces témoignages se verront contredits par ceux qui les ont vécus au même instant : nous leur laisserons la parole.
Dans les coulisses, et tirant les ficelles de ce spectacle, il y a les Grands, des papes, des rois, des compagnies commerciales, des organismes scientifiques. Et dans le trou du souffleur, vous pouvez apercevoir la tête du narrateur, l’auteur de ce récit qui ne se confond pas toujours avec le voyageur : il parle pour lui, il lit un texte qu’il lui a dicté, à moins que l’éditeur n’y ait mis sa main, pour rendre la chose plus plaisante, plus attrayante. Et nous sommes ce vaste public, assis dans nos fauteuils, qui ne demande qu’à être séduit ou étonné, puisque la littérature des voyages a toujours été un genre très populaire.

Vient ensuite, après de multiples aventures, le récit de ce voyage. Les peurs une fois surmontées, le périple une fois effectué, il se déroule et se déploie avec toute l’assurance requise, et semble fait pour nous donner envie de hisser la voile. Sinon, on ne voit pas très bien pourquoi il serait publié. Il agit comme un Guide d’aventures à venir, et comme un appel à l’audace. Et si nous ne partons pas, il aura au moins l’extrême avantage de nous communiquer ses frissons, il fonctionnera bien au chaud comme un voyage autour de notre chambre.
Le modèle du genre, en la matière, et il fera école, c’est le texte de Marco Polo dicté à Rusticello en 1298, publié en 1307, Le devisement du monde , le Livre des Merveilles. Au travers d’une ambassade qui le mène de Venise auprès du Grand Khan, son auteur prétend nous faire découvrir l’Arménie, la Géorgie, la Perse, le Tibet, la Chine, l’Indochine, le Japon, Madagascar et Java : une expédition à vous couper le souffle ! Ce sera le livre de chevet de C. Colomb et de beaucoup d’autres. Dès les premières lignes, nous sommes prévenus, car ce récit entend bien nous plonger dans l’ébahissement le plus béat : « Seigneurs, Empereurs et Rois, Duc et Marquis, Comtes, Chevaliers et Bourgeois, et vous tous qui voulez connaître les diverses races d’hommes et la variété des diverses régions du monde, et être informés de leurs us et coutumes, prenez donc ce livre et faites-le lire » (38), p. 39). Nous retrouvons le même ton charmeur dans les dernières lignes de ce chef-d’œuvre de l’émerveillement : « Et je vous dis encore que ledit messire Marco Polo, qui vit tout cela, a raconté comment il recueillit plusieurs fois cette farine, la pétrit en un pain très bon à manger » (p. 23).
Ainsi, nous retrouvons bien dans ce pain un petit brin de folie. La première chose que le voyageur va emporter avec lui, c’est d’abord une bonne dose d’ enthousiasme . En effet, ce qui passionne plus particulièrement les hommes de l’époque de Polo et plus tard ceux de la Renaissance, c’est le sentiment fort exaltant qu’il existerait donc des mondes inconnus. Jusqu’ici, c’est-à-dire tout au long du Moyen Age, on en avait rêvé. Mais maintenant, avec les progrès de la navigation, on veut partir à leur découverte. C’est donc cette envie irrésistible d’aller vers l’inconnu qui va venir aiguillonner les grands voyageurs et les puissants du moment. Tout ceci a été bien analysé par un historien anglais, Stephen Greenblatt {1} . Il considère que l’homme de la Renaissance a su conserver une extraordinaire faculté d’émerveillement, qui sera vite supplantée par l’appât du gain, ou un désir de puissance et de domination sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir. Il est vrai que certains auteurs nous le disent avec une étonnante candeur, et non sans quelque drôlerie, ainsi Sébastien Brant en 1494 {2} :
« Il doit avoir l’esprit tant soit peu fêlé celui qui utilise sa grande intelligence et son zèle au travail pour explorer la terre, les régions et les villes, et, le compas en main, chercher à mesurer combien grande est la terre en largeur et en longueur, et jusqu’où va la mer Comment, au bout du monde, l’océan se retient et ne s’écoule pas au fond d’une vallée et si l’on pourrait faire le tour entier du monde ; quel peuple on pourrait voir sous tous les méridiens qui ficellent la terre, s’il existe des gens qui marchent sous nos pieds, ou si rien ne vit plus à l’envers de la terre, comment aux antipodes on peut tenir debout sans retomber en l’air avec la tête en bas, comment on évalue la grandeur de la terre avec un long bâton. » (p. 23).
Mais avant de partir, encore faut-il se documenter , en consultant les relations de voyage des prédécesseurs. Pendant très longtemps, on a fait confiance aux textes des Anciens, qu’il s’agisse d’Aristote, de Ptolémée, d’Hérodote, de Strabon ou de Pline. Peu à peu, au fur et à mesure que l’on découvre de nouvelles terres, cette confiance va aller en s’émoussant. On va se tourner vers des écrits plus récents.
Dans la préparation au voyage, au début, on ne s’est guère préoccupé du problème des politesses . Et pourtant, comment peut-on prétendre entrer en communication avec quelqu’un, si l’on ne sait même pas comment il faut s’y prendre, dans sa culture, pour lui dire bonjour ? Mais comment pourrait-on résoudre ce problème, tant que l’on ne connaît à peu près rien de ce pays et de son code de savoir-vivre ? Par ailleurs, et toujours par ignorance, on estime que la civilisation et les bonnes manières, c’est pour nous, l’Autre n’étant encore envisagé que comme un être fruste et grossier, un Sauvage. On va donc remettre le problème à plus tard, et l’on part en se disant : on verra sur place ! Il en résultera, comme nous le verrons, d’étranges avatars qui mettront la rencontre en péril. Le problème est d’autant plus important que dans nombre de sociétés pré-coloniales, il occupait une place beaucoup plus importante que dans la nôtre, ou l’on se contente, à tout prendre, d’un code assez sommaire de salutations. En Afrique noire, avant l’arrivée du Blanc et encore de nos jours, les « greetings » s’organisent comme un rituel où chacun des deux interlocuteurs se situe par rapport à l’autre en déclinant son système lignager. En Extrême-Orient, d’autres rites forts complexes étaient de rigueur.
Pourtant, en multipliant leurs voyages, les Européens vont finir par accorder à ce problème toute la place qu’il mérite, et l’histoire de ces littératures en témoigne abondamment. C’est pourquoi nous vous proposons maintenant de vous déplacer au Japon, au XVII e siècle, ce qui nous permettra de mieux voir à quel point les attitudes ont pu changer.
Dans sa Vraie description du puissant royaume du Japon, en 1636, François Caron (9) propose à ses lecteurs de se poser pas moins de trente et une questions auxquelles, à partir de sa connaissance de la langue et du pays (il y a vécu plus de vingt ans, et a épousé une Japonaise), il fournit ses propres réponses. Les interrogations portent sur de multiples sujets, sur leurs mœurs et coutumes, leurs institutions politiques, leurs « temples » et leurs « sectes », la situation des Chrétiens, leur moralité, leur commerce, etc… Pourquoi toutes ces informations, qui constituent par ailleurs un document extraordinaire sur la vie au Japon au XVII e siècle ? Certainement parce que Caron estime qu’on ne peut pas se rendre dans un pays aussi raffiné les mains dans les poches, faute de quoi l’on se comportera comme un incorrigible gaffeur. Il s’agit, en, quelque sorte, d’un Guide de voyage. Caron est un homme d’affaires important pour son époque, puisqu’il a occupé des fonctions de premier plan à la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales. Si un marchand se rend au Japon ou en Chine sans respecter à la lettre les codes de politesse et l’étiquette si pointilleuse de l’Extrême-Orient, il n’a aucune chance de réussir, et en outre (ce qui existe encore de nos jours), il sera fort mal reçu.
Mais ce n’est pas tout ! En mars 1635, Caron vient d’être nommé « directeur général aux Grandes Indes pour Messieurs la Compagnie de France ». Il rédige donc de sa main, ce qui est assez cocasse, un Mémoire pour l’établissement du commerce au Japon, dressé suivant l’ordre de Monsieur Colbert , à savoir une seconde série de conseils destinés à sa propre personne, à titre d’exemple, à l’occasion d’une mission commerciale qu’il doit effectuer en ce pays. Cette Instruction donne des indications sur la route à suivre, et sur l’image qu’il convient de donner de la France et de sa religion (comme Caron est protestant, on voit alors sa plume se livrer à un certain nombre de contorsions). Puis vient le moment de l’ambassade, et le sort particulier réservé à une lettre de créance qu’il a lui-même rédigée pour le roi, laquelle sera enfermée dans une cassette, puis déposée dans un palanquin, afin que l’on puisse l’acheminer en procession auprès de l’Empereur, car nous dit Caron au sujet de cette étiquette : « Leurs mœurs et leurs coutumes ont mille choses toutes opposées aux nôtres. Ils les estiment, et ils méprisent au contraire ce que nous suivons. L’unique moyen d’être respecté et considéré parmi eux, c’est de se faire à leurs manières, comme une longue expérience l’a montré. » (p. 238)
S’en tenir à l’aspect plaisant ou anecdotique de cette description, cela reviendrait à passer à côté de quelque chose d’important. Caron, qui est un fin connaisseur du Japon sait fort bien que le non-respect des politesses et salutations propres à cette culture ne peuvent qu’entraîner des phénomènes de rejet. L’Européen, en ce cas, est perçu comme un être d’une incroyable grossièreté. Dans ces conditions, on ne voit pas pourquoi on se donnerait du mal pour bien le recevoir. Il ne s’agit pas seulement, dans son esprit, de réussir une transaction commerciale, mais aussi et en même temps de témoigner du respect envers une civilisation qu’il admire. Mais beaucoup de voyageurs ne vont pas se comporter comme lui. Cette absence d’une reconnaissance d’un système de politesses est un obstacle à une rencontre. Et le malentendu se poursuivra, au Japon comme ailleurs. En 1795, en Chine, nous voyons un marchand, Aneas Anderson, s’en plaindre amèrement : « Nous entrâmes à Pékin comme des mendiants, nous y séjournâmes comme des prisonniers et nous en sortîmes comme des voleurs » {3} (p. 273). C’est que lui et ses confrères avaient refusé de se plier aux indispensables courbettes que l’on devait effectuer devant des personnages importants, ce qui leur avait valu in si piètre accueil, à l’instant même ou les Jésuites étaient fort bien reçus parce que, ayant les reins plus souples, ils s’y prêtaient de bon cœur. L’orgueil de l’Occidental, sa morgue peuvent lui jouer de mauvais tours ! Un romancier africain comme Chinua Achebe, décrivant l’arrivée des Européens à la fin du siècle dernier, nous montre bien à quel point les Anciens étaient choqués par la désinvolture de Blancs qui ne tenaient aucun compte des salutations africaines, ainsi dans Le monde s’effondre.
Revenons en arrière. Dans les périodes antérieures à celles que nous venons de parcourir, la préparation au voyage ne soulevait pas encore de telles questions, car on ne savait pas grand chose sur ces pays que l’on voulait explorer : se poser le problème des politesses de l’Autre, cela impliquait un certain savoir sur lui. Cela ne faisait donc pas encore partie de la préparation au voyage. Il nous semble que la pratique d’études contrastives, dans le temps comme dans l’espace, nous permet justement d’explorer tout ce qui peut séparer une période historique d’une autre.
Pourtant, en des temps plus reculés, on se documente du mieux que l’on peut avant de hisser la voile, et la préparation au voyage pouvait donner lieu à d’énormes compilations. Michel Mollat, remarquable historien de cette époque, dans Les explorateurs du XIII e au XVI e siècle, Premiers regards sur des mondes nouveaux {4} nous cite le cas de Gomès Eanes de Zurara qui au milieu du XV e siècle, dans sa Chronique de Guinée , cite pas moins de vingt-trois auteurs, alors que ce voyage, il ne l’a jamais fait, se contentant de l’effectuer dans sa bibliothèque ! Mais il ne représente aucunement une exception par rapport aux véritables voyageurs. Colomb, avant de partir, avait lu tous ses auteurs.
Et cela est encore plus vrai pour un grand explorateur qui l’avait précédé, Henri le Navigateur (1394-1460), Quel homme ! Quel chercheur étonnant ! A Sagres, il avait installé un arsenal, un observatoire et une école cartographique où il avait réuni tout les gens de savoir de son époque : des astrologues, des navigateurs venus de toute l’Europe. C’est dire si la question le passionnait. Ceci se déroulait à un moment où le Portugal se lançait à la découverte des terres africaines.
On embarquait aussi des instruments de navigation, des cartes, des portulans illustrés d’êtres fabuleux et de chimères, dont la fiabilité était douteuse. A cela s’ajoutaient le quadrant et l’astrolabe. A midi, on relevait la hauteur du soleil, pour connaître la latitude à laquelle on se trouvait, en se repérant par rapport à lui, à moins que ce ne soit par rapport à l’étoile polaire ou la croix du sud. Mais si la mer était mauvaise, le roulis rendait toutes ces mesures aléatoires. Ainsi, en ses débuts, la navigation au travers des grands océans demeure-t-elle une formidable aventure.
On emportait également les idées de son époque, à savoir les images que l’on se faisait alors de ces Terrae Incognitae. Mais ici, il nous faut tout de suite préciser qu’il n’est pas question, dans cette première étape de notre voyage, de traiter à fond de ce problème si complexe. Nous ne cesserons de l’aborder tout au long de ce livre. Contentons-nous pour l’instant de rappeler que pendant fort longtemps, ces systèmes de représentation étaient très mythiques, puisque, à titre d’exemple, on considérait que les parties du globe terrestre non encore explorées devaient être chrétiennes, qu’un prêtre Jean devait régner quelque part en Afrique et qu’en tout cas le Paradis existait réellement, c’est du moins ce que pensaient Christophe Colomb ou Sir John Mandeville : il fallait donc le retrouver à tout prix.
Mais rapprochons-nous maintenant du Victoria , le navire de Magellan (46), pp. 121-122) pour voir, de façon aussi concrète que possible, ce qu’on l’on va embarquer à bord. Nous sommes en 1520. En voici une liste : 900 miroirs, petits et grands, 20.000 clochettes, 400 douzaines de couteaux, 50 dizaines de ciseaux, des bracelets, des peignes, des mouchoirs de couleur, de la verroterie et des perles. Serions-nous en présence d’un inventaire, à la façon de J. Prévert ? Non, il s’agit de cadeaux destinés à amadouer les Indigènes que l’on va rencontrer. Cette liste est révélatrice des images que l’on se faisait alors des hommes que l’on souhaitait rencontrer : babioles, colifichets, brimborions, sortes de jouets bon marché que l’on destinerait normalement à des enfants, et non à des adultes civilisés. Il faut encore y ajouter, sur un mode plus agressif, 58 canons, 3 mortiers et 7 falconettes. Ces armes disent bien une certaine peur. Voilà quel est le matériel emporté par Magellan à bord de sa flotte pour prouver que la terre est bien ronde. Bien entendu, on embarque aussi des vivres, de l’eau douce que l’on va utiliser parcimonieusement, des animaux vivants, etc… Mais ce métier est dangereux : Magellan périra dans une embuscade, non sans avoir accompli un vaste périple. Un seul de ses navires rentrera au port en 1522. Quoi qu’il en soit, cette expédition financée par Charles Quint a été préparée jusque dans les moindres détails. En cette période de ferveur religieuse, on ne se prive pas non plus de la cérémonie de la bénédiction des nefs. Quand Vasco de Gama quitte le port, comme il nous le raconte dans sa Relation du premier voyage aux Indes , 1497-1499 (13), p. 16), on organise une procession, cierge à la main, à l’issue de laquelle tout le monde s’agenouille pendant que l’on fait à voix haute une confession générale de tous les participants : la peur est toujours là. Car l’on redoute qu’un marin, en amenant ses péchés à bord, ne vienne attirer une malédiction sur la nef. Enfin, à cette époque, mourir noyé représentait une atroce malédiction, puisque l’océan était perçu comme la Porte de l’Enfer, puisque l’on ne connaissait rien de ses profondeurs.
Vient ensuite le problème de l’ équipage . Magellan, comme beaucoup d’autres, le forme avec des gens de sac et de corde, des forbans, des hommes recrutés plus ou moins de force. Ainsi, dans ces voyages au long cours, comme dans les expéditions terrestres qui viendront plus tard, si certains, les chefs, partent de leur plein gré et en connaissance de cause, d’autres, j’entends ceux qui les suivent, s’y retrouvent souvent contraints et sans la moindre motivation. A l’époque des grandes découvertes, recruter un équipage n’est pas un mince problème. Dans son Journal de bord, 1492-1493 , nous apprenons que Christophe Colomb qui est alors à Palas doit se rendre à Cadix et à Séville pour trouver les hommes qu’il lui faut. Mais à vrai dire, sur les cent vingt hommes de cet équipage, une cinquantaine sont des gens étrangers à la vie de marin : gentilshommes de cour, fonctionnaires civils, soldats, valets, et quelques délinquants libérés conformément à l’usage de l’époque qui accordait la liberté aux condamnés, à condition qu’ils acceptent de servir dans les escadres royales. Comme on s’en doute, il connaîtra beaucoup de conflits avec ces hommes, ainsi avec Alonzo Pinzon qui le quittera le 21 novembre 1492 « à l’encontre de la volonté de l’Amiral (…) par avidité de lucre, pensant trouver beaucoup d’or » (11), p. 19). En outre, les conditions de vie à bord sont souvent insupportables, avec une discipline des plus brutales, une nourriture infecte, l’absence du moindre confort, la solitude, l’extrême exiguïté des lieux, les tempêtes, sans parler des fièvres et autres maladies, tout particulièrement le scorbut, dû à des carences alimentaires, et qui décime les équipages. Aussi les révoltes sont-elles fréquentes. Magellan connaît aussi ce genre de difficultés. Une mutinerie avait éclaté à bord en avril 1520. On avait dû débarquer deux mutins. Un navire avait déserté la flotille pour rentrer en Espagne. Quant à Colomb, comme ses hommes étaient excédés par une navigation interminable dans des conditions climatiques plus qu’éprouvantes, pour tenter de les calmer, il avait donné des indications mensongères sur la position de ses navires. Ainsi pouvons-nous lire dans ce Journal de bord , à la date du lundi 10 septembre 1492 : « Il fit soixante lieues de jour et de nuit, à raison de dix milles, c’est-à-dire deux lieues par demi-heure ; mais il ne compta que quarante huit lieues pour que les hommes ne s’aigrissent pas à cause de la longueur du voyage. » ( id., p. 103).
Ainsi, quel que soit le type d’expédition envisagé, un même problème demeure : celui de la relation entre le responsable de ce voyage et ceux qui le suivent, de bon gré ou non. Colomb tente souvent de négocier, non sans mal. Tout ceci est plus important qu’il n’y paraît et dépasse le simple niveau de l’anecdotique. En effet, la relation instaurée de la sorte entre le capitaine et ses matelots sera déterminante. Pourquoi ? Parce que la relation de violence existant entre ces hommes est la source de grandes tensions, on peut dire que c’est la seule qu’ils connaissent si bien qu’une fois débarqués, ils vont être tentés d’établir le même genre de contact avec les Indigènes .
Prenons encore le cas de Colomb, lequel a connu de grandes difficultés avec ses équipages. Le texte de son Journal de bord nous dit qu’il « défendit toujours à ses compagnons, n’importe où qu’ils se trouvent, d’offenser quiconque sous n’importe quel motif, ou d’enlever l’une ou l’autre chose aux Indigènes contre leur volonté, mais au contraire, de payer tout ce qu’ils recevaient » (p. 38). Mais, si l’on se souvient du mode de recrutement de ces matelots, il n’est pas étonnant que l’Amiral ne soit pas toujours parvenu à faire respecter sa loi, aussi se plaint-il le 22 décembre 1492 de membres de l’équipage qui volent les Indigènes, quitte à « dépouiller entièrement les Indiens de ce qu’ils possédaient sans rien donner en échange » (p. 149).
2 – A propos du projet d’exploration : quelle relation souhaite-t-on établir avec l’Autre, et pour quoi faire ?
En quelque sorte, et en tenant compte de la rudesse des mœurs de l’époque, tels maîtres, tels serviteurs, car les premiers n’épargnent pas les derniers. Les punitions sont lourdes, allant du fouet et autres douceurs au débarquement. Il en résulte que ces équipages, dans leurs premiers contacts avec les Indigènes ne peuvent que reproduire ce qu’ils vivent au quotidien, à savoir le seul type de relations qu’ils pratiquent entre eux ou avec leur commandement, des rapports reposant sur la violence et la domination . Ainsi Vasco de Gama, toujours dans sa Relation du premier voyage aux Indes, 1497-1499 nous parle-t-il d’une façon très particulière de sa façon de traiter les naturels au Mozambique : « Quand il fit nuit, le capitaine fit mettre à la question, au moyen de l’huile bouillante, deux des Maures que nous avions amenés avec nous, pour qu’ils puissent dire qu’ils avaient tramé quelque trahison » (13), p. 61). Il s’agit, bien sûr, de personnages suspects qui sont des guides-interprètes. Qui ne se souvient du sort réservé par Francisco Pizarro, trente ans plus tard, en 1532, à Atahualpa, Empereur des Incas au Pérou ? Ne s’agit-il pas, là encore, d’une violence endémique ? Cent quatre-vingt Espagnols, lors d’une première rencontre avec le roi lui tendent une sorte d’embuscade (un prétendu banquet) alors qu’il s’avance escorté de 6.000 soldats sans armes, en signe de paix. Là-dessus, un dominicain, frère Vicente Valverde, tente de lui expliquer le mystère de la Sainte Trinité. Après quoi il lui aurait tendu une Bible en lui disant : « Voici la parole de Dieu ». Atahualpa aurait jeté le livre à terre, sentant bien qu’on voulait le soumettre. Selon d’autres versions {5} , il aurait déclaré : « Nous avons aussi nos Dieux ». Quoi qu’il en soit, le frère aurait répliqué : « Tombons sur eux, je vous donne l’absolution ». Ces propos furent suivis d’un massacre général, avec charge de cavalerie et artillerie, et l’Empereur fut fait prisonnier. Enfermé dans une cellule, il promit à Pizarro de la remplir d’or et d’argent pour obtenir sa libération. On le laissa faire, puis en août 1533, après un baptême forcé, il sera étranglé par ses geôliers. Cette image d’un roi mourant dans une masse de trésors accumulés pour une liberté perdue a quelque chose de poignant. La brutalité la plus extrême sévit partout, et ce que William Prescott nous raconte dans La mort de l’empire aztèque , à propos de la prise de Mexico, est du même ordre. On y voit Cortès déployer son grand étendard noir, en velours, et brodé d’or, avec une croix rouge en son milieu où l’on peut lire la légende suivante : « Amis, suivons la croix, et si nous avons la foi, nous vaincrons par ce signe » {6} . Puis on brise les représentations des divinités aztèques que l’on fait dégringoler du haut des temples sacrés pour les remplacer sur le champ par un autel chrétien surmonté d’images de la vierge et de l’enfant Jésus. Enfin, on organise une procession solennelle à laquelle les Indiens doivent assister : « Ils écoutaient dans un profond silence ; s’il faut même croire le chroniqueur, témoin oculaire, ils fondaient en larmes. » (p. 20).
Cette première rencontre avec le Nouveau Monde s’est donc déroulée dans des conditions lamentables, car on peut y déceler, par-delà une violence inouïe, un mépris de l’Autre et un désir de l’asservir en détruisant sa culture pour la piller. On peut parler sans excès d’un désastre historique. Et l’on sent bien qu’en fait de préparation au voyage, on ne l’a faite que sur un plan proprement matériel, et qu’au début de ces explorations, on ne s’est guère posé de questions quant à ses véritables finalités, ce qui nous explique ce déchaînement de violences attisé par l’appât du gain. N’oublions pas non plus que ceci se déroule peu de temps après la Reconquista, période durant laquelle on a vu l’Espagne chasser Juifs et Musulmans de son territoire, en suite à la chute du califat de Grenade en 1492, l’année même où Colomb « découvrit » l’Amérique. Ainsi, cette violence a-t-elle un aspect « revanchard », elle correspond aussi à la rudesse des mœurs régnant à bord, et à une frustration accumulée tout au long d’une interminable et dangereuse navigation, qui va se traduire, lors du débarquement, par un véritable défoulement.
Ce que l’on perçoit également, à cette époque, c’est la faiblesse du projet exploratif . Les hommes de Pizarro ou de Cortès prétendaient « convertir » les « sauvages » à la foi chrétienne, mais en fait, c’est surtout l’or et diverses formes d’esclavage qui les attiraient dans ces parages. De la sorte, le discours sur une vocation à la christianisation ne parvient-il pas à dissimuler une cupidité que les responsables de ces explorations font partager à des hommes de condition plus que modeste, à des équipages qui n’ont connu que la plus noire misère. La médiocrité du recrutement a pour corollaire le mépris dans lequel on tient ceux que l’on va rencontrer : matelots ou sauvages, ils ne méritent pas mieux, c’est bien bon pour eux ! A vrai dire, c’est pour cela que les découvreurs de l’époque de Colomb proposent un double discours, tout à la fois lénifiant et prétendument chrétien, et en fait générateur de violences inassouvies.
Voici par exemple ce que nous trouvons dès 1492 dans le Journal de bord de Colomb. Dans son « Prologue », il célèbre la Reconquista, la chute de Grenade, le départ forcé des Juifs et des Musulmans. Et c’est en ces termes qu’il désigne les monarques espagnols : « Vos Altesses, en qualité de chrétiens catholiques et de Princes amis et propagateurs de la Sainte Foi chrétienne, et ennemis de la secte de Mahommet et de toute idolâtrie et hérésie.. » (11), pp. 32). Il se présente donc en loyal sujet, chargé d’une mission civilisatrice, mais à la date du 11 octobre 1492, le discours se fait beaucoup plus abrupt à propos des Indigènes qu’il vient de rencontrer : « Ils doivent être bons et habiles serviteurs parce que j’observe qu’ils répètent vite ce que je leur dis, et je vois aussi qu’ils peuvent devenir facilement chrétiens puisqu’il me semble qu’ils n’appartiennent à aucune secte » (p. 57). Il considère donc que ce sont des gens sans foi : il faut leur en fournir une. Le projet se fait encore plus concret à la date du 27 novembre :
« Ainsi, par la suite, on récoltera les bénéfices et on travaillera pour que deviennent chrétiennes ces populations, ce que l’on pourra obtenir sans grand effort parce qu’elles n’ont aucune religion et qu’elles ne sont pas idolâtres. Vos Altesses feront construire ici villes et forteresses, et convertiront ces populations. » (p. 112).
Un projet colonial se dessine, et en conformité à semblable logique, lors de son expédition de 1498, il embarquera avec lui pas moins de 330 colons. Et quand il rentre en Espagne avec une cargaison d’esclaves, la reine Isabelle en est offusquée.
A l’époque, les propos tenus par Colomb font partie d’un discours dominant qui était approuvé par l’église. Il suffit de lire une Bulle du pape Nicolas V, Romus Pontifex , qui date de 1445, pour s’en rendre compte. Elle donne une idée de la place prépondérante occupée alors par la papauté et sa diplomatie. Elle est citée par un très bon historien de cette période, François de Medeiros dans son étude L’Occident et l’Afrique, XIII e -XV e siècle {7} . Il s’agit, en la circonstance, de souligner le travail positif effectué par les Portugais en Guinée, et à tout prendre, de justifier l’esclavage :
« Ils ont transporté beaucoup de Nègres de cette région après les avoir faits captifs ou achetés en échange de marchandises ; un grand nombre se sont convertis au christianisme et tout le monde espère que, si la progression se poursuit, des peuples entiers semblables à ceux-ci se convertiront ou que, pour le moins, beaucoup d’âmes seront sauvées. » (p. 265).
Mais on pourrait lui opposer un texte plus tardif qui vient contredire formellement cette version de la préparation au voyage, et qui nous en dit long sur les interminables querelles idéologiques ou théologiques qui culminèrent lors de la controverse de Valladolid (1547-1553) : ces Sauvages, oui ou non, peuvent-ils avoir une âme ? Si oui, il ne serait plus question de les traiter comme des bêtes. Ce texte date du 2 juin 1537, presque un siècle après celui de Nicolas V. Il est dû au pape Paul III {8} :
« Considérant que les Indiens, étant de véritables hommes, non seulement aptes à recevoir la foi, mais encore, d’après ce que nous apprenons, le désirant fortement, nous déclarons, nonobstant toute opinion contraire que les dits Indiens ne pourront être en aucune façon privés de leur liberté, ni de la possession de leurs biens » (p. 9).
C’est que, entre temps, il s’est passé beaucoup de choses. Il ne faudrait pas croire que les hommes de cette époque soient restés insensibles au déferlement d’une pareille violence. Peu à peu, un contre-discours se met en place, tout particulièrement avec Bartholomé de Las Casas, ce qui va bouleverser de fond en comble la préparation au voyage. En 1552, dans La destruction des Indes {9} , il avait dénoncé avec véhémence les massacres perpétrés sur les Indiens : « Nous pouvons donner bon et certain qu’il est mort ès dit quarante ans, par lesdites tyrannies et actions diaboliques des Espagnols, injustement et tyranniquement, plus de douze millions d’âmes, hommes, femmes et enfants » (p. 106).
On a souvent dit qu’il était l’un des fondateurs de l’anti-colonialisme, ce qui est un non-sens, car il y a lui-même activement participé, mais à sa manière. Car ce que Las Casas propose, au lieu d’une improvisation sauvage, c’est un véritable projet chrétien de colonisation. Dès 1527, par sa monumentale Historia de Las Indias et son Apolegetica Historia , il tente de rendre aux Indiens et aux cultures indigènes leur grandeur et leur dignité, en faisant un véritable travail d’historien et d’ethnologue à partir de ce qu’il a pu observer sur place. Et en 1517, dans son Memorial de Catorce Remedies , il avait proposé un autre mode de rencontre de l’Autre, où sous la direction d’un maître espagnol recruté avec soin, des fratries de sept indigènes favoriseraient un mélange des races et une conversion progressive, sans négliger pour autant une visée coloniale {10} :
« Les Indiens voyant que les Chrétiens se mettent au travail, prendront le désir d’en faire autant (…) Ils se mêleront les uns aux autres. Leurs fils et leurs filles se marieront entre eux (…) Tout cela sera très bénéfique pour son Altesse et ces îles deviendront les meilleures terres et les plus riches du monde » (p. 28).
Pour lui, il n’est plus question de « conquête », au sens où l’entendaient les Conquistadors {11} : « ce terme ou vocable de conquête, en ce qui concerne les Indes découvertes ou à découvrir, est tyrannique, mahométique, abusif, inique et infernal » (p. 29). On ne peut mieux dire !
En outre, il pose un problème auquel nous nous sommes déjà heurtés : celui, lors de la préparation du voyage, du recrutement des gens que l’on embarque à bord pour établir des contacts avec les Indigènes. L’une des idées centrales de Las Casas, extrêmement audacieuse pour son époque, c’est que la colonisation est une opération trop importante (la chrétienté y joue son avenir) pour qu’on puisse la confier à des personnes recrutées en dépit du bon sens, sans les compétences requises, et guidées par le seul appât du gain. Aussi, lors de ses retours épisodiques en Espagne, il parcourt la Castille pour enrôler des agriculteurs et des moines aptes à assumer de nouvelles fonctions. Il pose donc très nettement le problème de la formation du futur voyageur et colon.
Las Casas fait partie de ces hommes qui ne peuvent tolérer qu’on aille à la rencontre de l’Autre sans un idéal. Et comme il vit à une époque où tout passe encore par le canal du sacré, l’idéal qu’il revendique, c’est bien sûr celui d’une chrétienté rénovée.
3 – Ce qui se passe autour du commanditaire.
Derrière les propos et les fleurs de rhétorique des voyageurs, un autre discours se profile, comme en filigrane, à savoir le projet exploratif des commanditaires de l’expédition. De tels périples coûtent très cher, trop cher pour qu’un individu puisse les réaliser tout seul.
Aussi le voyageur se voit-il contraint de se tourner vers les gens en place, papes ou rois, grandes entreprises commerciales, pour leur demander les fonds nécessaires. Pourquoi les grands de ce monde s’intéressent-ils à ces projets ? C’est essentiellement pour des raisons géopolitiques. Dans cette course effrénée vers de nouveaux continents et de nouvelles richesses, chaque puissance entend bien prendre sa place en marquant ses territoires. Les enjeux sont considérables puisqu’il s’agit de s’assurer une avance confortable, voire une hégémonie par rapport à d’autres puissances qui, au même instant, font exactement la même chose. Un souci demeure : garder la maîtrise des mers, ce dont Colbert {12} avait bien conscience lorsqu’il voulut doter notre pays d’une marine digne de ce nom. Voilà pourquoi, dès le XV e siècle, nous assistons à un scénario qui rappelle étrangement la fable de ces hommes qui se disputent la peau d’un ours avant même de s’en être emparé. C’est ainsi qu’en 1493, par la Bulle Inter Caetera , les deux grandes puissances maritimes de l’époque, le Portugal et l’Espagne, se sont partagé le globe en deux tranches bien nettes, d’un pôle à l’autre, ce qui préfigure un autre partage, celui de Berlin en 1885, où l’Afrique sera découpée en tranches par quatorze nations, sans se soucier le moins du monde des réactions de l’Autre. Cette Bulle sera confirmée par le traité de Tordesillas en 1494.
Par la suite, d’autres protagonistes vont faire leur apparition, tels que la Hollande, l’Angleterre, la France, et la Russie tsariste qui a toujours pratiqué des formes de colonisation interne. Puis viendront, à un moment où l’entreprise impériale en est à son apogée, l’Allemagne et l’Italie, suivies par le Japon.
Revenons aux débuts de ces grandes explorations. Dans certains cas, c’est le monarque lui-même, tel Henri le Navigateur (1394-1460) qui organise directement de grandes expéditions, notamment le long des côtes africaines. Dans d’autres cas, ainsi en 1462, l’on voit le roi du Portugal confier entièrement ce genre d’affaires à Fernao Gomez, un riche marchand, à condition qu’il explore 600 km de côtes par an, ce qui nous vaudra la découverte du Ghana et la pratique d’un redoutable esclavage. D’une façon assez similaire, à la période élizabethaine, la reine fait confiance à un pauvre gentilhomme du nom de Sir Walter Raleigh, qui devra une fortune considérable à ce genre d’entreprise {13} .
La curiosité le dispute donc à l’intérêt le plus mercantile. Et cela s’est manifesté dès le milieu du XIII e siècle, où le pape Innocent IV mandate Jean de Plan Carpin, un italien {14} , qui doit rendre visite aux Mongols, « pour examiner toutes choses avec soin » . Huit ans plus tard, un autre homme d’église, un Flamand cette fois-ci, Guillaume de Rubrouk {15} est prié par Saint Louis de faire de même. En 1255, il fera parvenir au monarque la relation de son voyage. Puis, en 1524, on voit François 1 e demander à Giovanni Verrazano (Français, mais d’origine florentine) d’aller explorer la côte orientale de l’Amérique du nord. Et en peu plus tard encore, en 1535, ce sera le tour de Jacques Cartier {16} qui ira faire flotter le drapeau du roi sur les rives du Saint Laurent, au Canada : le souverain, dans ce partage du monde, entend bien occuper sa place. Ainsi le pouvoir, papal ou royal, est-il le premier des commanditaires, et le plus important. Le grand voyage, c’est une affaire d’état.
Et les voyageurs le savent bien, le patriotisme fait aussi partie de leurs préoccupations. En voici un exemple. Quand l’Anglais Anson effectue son Voyage autour du monde , 1740-1744 (2), il est alors à la tête d’une escadre armée par l’amirauté en 1739. Il sait fort bien que ses navires prennent le large pour pouvoir entrer en concurrence avec les Espagnols, et ce n’est pas par hasard qu’il consacre tout un chapitre (Ch. III) à l’histoire de « l’escadre équipée par l’Espagne pour traverser l’exécution de nos projets » (p. 39). On assiste même à un combat naval contre un galion de cette nationalité. Et Anson ne se prive pas, au passage, de rappeler la cruauté des Espagnols au Pérou, en particulier celle de Pizarro car nous dit-il, les habitants de ce pays « n’ont pas oublié la mort de leur Empire , la mort de leur Inca, l’abolition de leur religion et les massacres de leurs ancêtres » (p. 241). Comme on s’en doute, le message de l’Angleterre ne sera pas le même ! A l’en croire, ses hommes se comportent avec une grande humanité. Une expédition de ce type prend donc un aspect ouvertement patriotique puisqu’elle permet à une métropole de déployer sa puissance. De ce fait, la littérature des voyages, même si elle parvient aisément à conserver intact le sens d’un émerveillement devant les nouvelles beautés qui l’attendent, n’en fonctionne pas moins comme le récit d’une reconnaissance effectuée pour un pouvoir qui entend bien y installer des colonies.
Ainsi, quand il prend la mer et hisse ses voiles, le capitaine du navire n’est pas aussi innocent qu’il voudrait parfois nous le laisser croire. Mais nous n’en sommes encore pas là, il nous faut nous attarder un peu plus longtemps sur les quais, toujours pour mieux voir comment un voyage se prépare.

Ce sera notre seconde étape.
DEUXIEME ETAPE : LA PREPARATION AU VOYAGE (2)
La continuation des explorations : vers la colonisation de nouvelles terres.
Sommaire

La découverte par Colomb d’un Nouveau Monde en 1492 est lourde de conséquences : un Autre existe, et il n’est pas chrétien. Peu à peu au fil des ans, et tout particulièrement au siècle des Lumières, la préparation au voyage change de nature. Un débat sur la nature du Sauvage (est-il « bon » , ou « méchant » ?) va finir par constituer, jusqu’à nos jours, une autre forme de rhétorique très ambiguë. La relation avec l’équipage s’humanise, ce qui va se répercuter sur celle que l’on tente d’établir avec les Indigènes. Pourtant, lors des expéditions terrestres, la gestion du personnel fait toujours problème. Le projet exploratif devient de plus en plus précis, car il commence à se fixer des objectifs « scientifiques » . Et les directives des commanditaires se font de plus en plus exigeantes, au point que notre voyageur sait exactement ce qu’il doit faire : l’improvisation n’est plus de mise. Des questionnaires circulent, qui en disent long sur les images que l’on se fait de l’Autre. De leur côté, depuis longtemps, les églises ont élaboré une politique de formation de leurs missionnaires. Mais elles n’ont pas été les seules à s’y intéresser. Le voyage est si bien préparé que l’on peut se demander si au départ, d’une certaine façon, il n’est pas déjà fait.
1 – Le bouleversement provoqué par le Nouveau Monde : 1492 et au-delà.
Les temps ont changé. La découverte de nouveaux mondes a provoqué de profonds bouleversements. Car dans le sillage de Colomb, nous assistons, sous une autre forme, à une sorte de révolution copernicienne. On ne peut plus, maintenant, se contenter comme autrefois de légendes surgies du moyen-âge ou de l’antiquité, de mythes déjà évoqués comme celui du Prêtre Jean {17} . L’Occident se voit maintenant contraint de réviser complètement sa copie : non, il n’est plus seul dans ce monde qu’il avait pourtant commencé à explorer avec Marco Polo au XIII e siècle, et il existe d’autres civilisations jusqu’alors ignorées qui ne sont pas chrétiennes. Ainsi a-t-on pu voir La Casas, dès le XVI e siècle, célébrer la grandeur et la beauté des Amérindiens, qui bien que « païens », sont parvenus à édifier une culture qu’il compare à celle de l’Egypte antique. Et elle nous propose d’autres visions de l’univers et de la vie.
Assez curieusement, il faut un certain temps à l’Europe pour prendre vraiment conscience de ces bouleversements, même si l’on doit réviser les mappemondes de fond en comble, comme l’ont bien montré des historiens comme B. et L. Bennassar {18} . Au début, la nouvelle ne s’est diffusée que lentement, comme si des réticences à ce changement ralentissaient la diffusion de tant de nouveautés, comme si l’orgueil occidental ne pouvait supporter cet élargissement considérable de l’univers et s’en retrouvait offensé. Un psychologue parlerait volontiers de « blessure narcissique »…
Pourtant, l’Occident ne cesse de s’étonner. Les distances s’allongent indéfiniment, et l’on s’aperçoit que la terre est beaucoup plus grande que ne l’avaient imaginé les Anciens. Ainsi, en 1524, voyons-nous Giovanni Varazano, l’envoyé de François 1 e , nous déclarer sans la moindre hésitation {19} : « Nous trouvons que le globe terrestre est beaucoup plus grand que les Anciens ne l’ont vu, et n’en déplaise aux mathématiciens qui voulaient qu’il y eut moins d’eau que de terre, nous avons prouvé le contraire par l’expérience » (p. 137). On traverse donc des océans interminables (Colomb), des climats aux saisons inconnues, on découvre une faune, une flore nouvelles, un monde austral aux cimes glacées (Magellan), une lumière qui n’est plus la même à l’approche des tropiques, et beaucoup plus tard, sur le continent africain, des fleuves immenses comme le Nil, le Niger ou le Congo dont le tracé demeure un mystère qu’il faudra élucider.
2 – Le débat sur le Sauvage
(XVI e -XIX e siècle) : est-il « bon » , ou est-il « méchant » ?
Quand son navire s’écarte du quai et s’apprête à prendre le large, vers de grands espaces marins, le voyageur passe en revue tout ce qu’il a empilé dans ses malles et entassé dans les cales. Mais en même temps, il ressasse tout ce qu’il a lu à propos de cette aventure qu’il s’apprête à vivre, toutes ces idées qu’on lui a mises dans la tête, il croit sincèrement que ce sont les siennes, alors que ce sont celles de son époque, problème que nous n’avons fait qu’effleurer dans l’étape précédente. Au milieu de tout cela, se dresse la figure du Sauvage. On considère généralement qu’elle a été surtout élaborée au siècle des Lumières, ce qui à notre avis est tout à fait inexact. Il faut remonter beaucoup plus loin dans le temps pour en retrouver la genèse.
C’est ainsi qu’au XVI e siècle, deux récits de voyages ont fait grand bruit, et ont relancé un débat chaleureux qui remonte à la controverse de Valladolid (1547-1553). En 1557, André Thevet (45) publie Les singularitez de la France antarctique. Il s’attarde sur les Tupinambas indiens du Brésil, et il nous dit que ce sont « des gens merveilleusement étranges et sauvages, sans foi, sans religion, sans civilité aucune, mais vivant comme bêtes irraisonnables » (p. 125). Mais ce qu’il leur reproche par dessus tout, c’est que ce sont des anthropophages, des dévoreurs d’hommes : « Le plus grande vengeance dont les sauvages usent, et qui leur semble la plus cruelle et la plus indigne est de manger leurs ennemis » (p. 158). Après quoi, il nous décrit la façon barbare dont ils traitent leurs prisonniers en les faisant « engraisser comme un chapon en mue jusqu’au temps de le faire mourir » (p. 160). Notre auteur (et cela, pour l’époque, est important) est un franciscain, et son livre est dédié au cardinal de Sens.
L’année suivante, en 1558, Jean de Léry, qui est un réformé, publie (32) Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil. Il s’agit pour lui de s’engager dans une polémique qui lui tient à cœur. Car « ses » Indiens ne sont pas ceux d’André Thevet, ce ne sont vraiment pas les mêmes, ces « Toupinambaoults » : « Je veux montrer qu’il a été aussi assuré menteur qu ’ impudent calomniateur » (p. 39). Il ne nie pas (Ch. XV) le cannibalisme de ces Sauvages, en précisant à propos des corps des prisonniers : « tout le monde en mange, femmes et enfants » (p. 187). Après quoi, il développe un argumentaire qui fera long feu puisqu’on le retrouvera plus tard chez l’Abbé Raynal au XVIII e siècle. Pour l’essentiel, il s’agit de contester formellement la prétendue sauvagerie des Indiens comme le fait Thevet qui affirme qu’ils ne sont que des barbares. Jean de Léry lui réplique qu’en dépit de leur anthropophagie, ce sont des êtres doux, hospitaliers et serviables. Ainsi, si par certains côtés ils sont de méchants Sauvages, sous d’autres aspects, ils sont bons : « Je regrette vraiment de ne pas être parmi les sauvages. » Mais il va plus loin, considérant que les barbares sont dans notre propre camp, qu’il est trop facile d’attribuer à ces gens ce que nous vivons nous-mêmes ! Et nous ne cessons d’en donner de sinistres exemples, ainsi à propos de ce qui s’est passé lors des massacres de la Saint Barthélémy :
« Et sans aller plus loin, en la France, quoi ? (je suis français et me fâche de le dire) durant la sanglante tragédie qui commença à Paris le 24 août 1572 (…). La graisse des corps humains qui d’une façon plus barbare et cruelle que celle des Sauvages furent massacrés dans Lyon, après s’être retirés de la rivière Saône, ne fut-elle pas publiquement vendue au plus offrant et dernier enchérisseur ? » (p. 193).
Par la suite, il nous citera des cas d’anthropophagie commis par ses frères protestants affamés lors du siège de Sancerre {20} . Ainsi sommes-nous de véritables « sauvages ». De la sorte, on passe petit à petit d’un dénigrement systématique de l’Autre à sa réhabilitation, voire à son idéalisation.
Ce Sauvage fait rêver. Le voyageur s’en fabrique des images, il les invente en grande partie. De quelle nature sont-elles ? Elles se situent très simplement à l’inverse de c e que nous sommes. On projette sur lui tous nos désirs inassouvis, les déceptions que nous procure notre propre civilisation. Et tout ceci apparaît bien avant le siècle des Lumières. Voici par exemple un texte d’Américo Vespicci, tiré de sa Lettre sur les îles nouvellement découvertes dans ses quatre voyages , composé à Lisbonne en 1504 {21} :
« Ils n’ont de vêtements ni de laine, ni de lin, ni de coton, car ils n’en ont nul besoin ; et il n’y a chez eux aucun patrimoine, tous les biens sont communs à tous. Ils vivent sans roi ni gouverneur, et chacun est à lui-même son propre maître. Ils ont autant d’épouses qu’il leur plaît, et le fils vit avec la mère, le frère avec la sœur, le cousin avec la cousine, et chaque homme avec la première femme venue. Ils rompent leurs mariages aussi souvent qu’ils veulent, et n’observent à cet égard aucune loi. Ils n’ont ni temples ni religion, et ne sont pas des idolâtres. Que puis-je dire de plus ? Ils vivent selon la nature. »
Quel beau portrait ! Que leur sexualité et leurs mœurs sont enviables ! Pourtant, Vespucci n’en est pas à une contradiction près, puisqu’il décrit plus loin d’autres peuplades comme d’horribles barbares et se plaint, dans son premier voyage, que l’on se soit emparé d’un homme de l’équipage pour le griller et le dévorer. Et ces « bons » sauvages n’en constituent pas moins une marchandise appréciable {22} : « Et nous aussi nous fîmes voile pour l’Espagne avec 222 captifs esclaves et nous arrivâmes au port de Cadix le 15 octobre 1498, où nous fûmes bien reçus et nous vendîmes nos esclaves. »
Mais en quoi ces récits de voyages ont-ils pu changer des mentalités et des idéologies dominantes ? En quoi ont-ils pu exercer une influence sur les grands écrivains du moment ? On peut dire que progressivement ils vont transformer la vision d’un certain nombre d’entre eux, ainsi celle de Montaigne et du groupe de la Pleïade, et plus particulièrement celle de Ronsard dans Les Isles infortunées. Car Thevet, entre autres, nous a proposé {23} .
« La naturelle histoire
Des peuples qui de nous cognuz à peine estoient »

Montaigne {24} , dans ses Essais, nous déclare sans ambages à propos des explorations et conquêtes coloniales : « Jamais l’ambition, jamais les inimitiez publiques ne poussèrent les hommes les uns contre les autres à de si horribles hostilitez et calamitez si misérables » . Et comme Jean de Léry, il dénonce tous les abus qui ont pu être commis à propos de ces « cannibales » : « Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance et inexpérience à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice et vers toute sorte d’inhumanité et de cruauté, à l’exemple patron de nos mœurs » (p. 876). Ainsi serions-nous en grande partie responsables de leur sauvagerie.
La Renaissance est friande de ce genre de récits, et une enquête menée par Friedrich Wolfzettel {25} nous le confirme. A vrai dire, plus les voyages se développent, plus les récits se multiplient, plus le lectorat et l’influence de cette littérature vont en s’accroissant, et plus les échanges entre « grande » littérature et celle des récits d’exploration s’enrichissent mutuellement. On assiste alors à un perpétuel va et vient.
Si nous nous déplaçons maintenant au XVII e siècle, dans la Relation d’un voyage au Levant en 1656 de Jean Thévenot {26} , nous pouvons lire ce qui suit :
« Le désir de voyager a toujours esté fort naturel aux hommes, il me semble que jamais cette passion ne les a pressez avec tant de force qu’en nos jours : le grand nombre de voyageurs qui se rencontrent en toutes les parties de la terre, prouve assez bien la proposition que j’avance, et la quantité de beaux voyages imprimez, qui ont paru depuis vingt ans, oste toute raison d’en douter »
Par ailleurs, un an plus tôt, en 1663, Chapelain {27} dans l’une de ses lettres à Carel de Sainte Garde nous précise que « Nostre nation a changé de goust pour les lectures et au lieu des romans qui sont tombés avec la Calprenède , les voyages sont venus en crédit et tiennent le haut bout dans la cour et dans la ville. »
En tout état de cause, dès la fin du XVII e siècle, on peut constater que le discours et la rhétorique autour du bon Sauvage sont déjà bien au point, et que le siècle des Lumières ne fera que les développer. Nous en avons une preuve éclatante avec la publication, en 1703, des Dialogues de M. le baron de Lahontan et d’un Sauvage dans l’Amérique. En 1683, il s’était embarqué pour le Canada afin d’y faire la guerre aux Iroquois, ce qui ne lui convenait pas du tout puisqu’il dénoncera la colonisation en cours. Il voyage, il explore beaucoup, goûte à la pleine liberté des coureurs des bois, ce qui va donner lieu à de nombreux récits d’exploration. Ces Dialogues auraient été composés en 1688, à partir de conversations qu’il aurait eues avec un chef huron, Kondarionk. Ici, il devient Adario et administre une volée de bois vert aux Jésuites, aux gens d’église, à l’obsession occidentale d’un monothéisme intransigeant, aux commerçants, aux juges qui inventent des prisons inconnues des Indiens. Après quoi il s’attaque aux institutions qui nous sont les plus chères, comme le mariage et la propriété. Et quand Lahontan lui demande si nous ne serions pas finalement « les gens du Monde les plus malheureux », Adario lui répond :
« Vous l’êtes assez déjà, je ne conçoi pas que vous puissiez l’être davantage. O quel genre d’hommes sont les Européans ! O quelle sorte de créatures ! qui font le bien par force, & n’évitent à faire le mal que par la crainte des châtimens ? »
Il lui semble que c’est bien au niveau de notre éthique que nous sommes les plus faibles :
« J’appelle un homme celui qui un penchant naturel à faire le bien & qui ne songe jamais à faire du mal. Tu vois bien que nous n’avons point des Juges : pourquoy ? parce que nous n’avons point de quérelles ni de procez. C’est parce que nous ne voulons point recevoir ni connoitre l’argent. Pourquoy est-ce que nous ne voulons pas admétre cet argent ? c’est parce que nous ne voulons pas de loix, & que depuis que le monde est monde nos Pères ont vécu sans cela. »
Car tout, dans notre société, reposerait sur une équation de base, celle du Tien et du Mien.
Ainsi dans cette féroce diatribe, nous trouvons déjà la plupart des arguments qui apparaîtront ensuite chez Voltaire (les Contes, et plus particulièrement L’ingénu ) , Rousseau (l’idée d’un contrat) ou Diderot (son Supplément au voyage de Bougainville). Et au-delà des polémiques, une même question fondamentale sous-tend ce débat : au « Mais comment peut-on être Huron ? », on répond par « Mais comment peut-on être Européen ? ». Le mythe du bon Sauvage devient ainsi un contre modèle dans lequel le civilisé peut lire son jugement et se retrouver comme dans un miroir. Cela, Adario l’avait fort bien compris lorsque dans sa dernière réplique il s’adressait à nous comme suit : « Hô Hô, mon cher Frère, les Français ont-ils bien l’esprit d’appeler ces gens-là Sauvages ? »

Poursuivons notre promenade dans le temps. Durant la période qui va suivre, on va discuter à n’en plus finir sur ce problème du Sauvage. Un nouveau contre-discours commence à se mettre en place. Plus que jamais, le récit de voyages est d’actualité. Rousseau ne nous a-t-il pas déclaré dans ses Confessions : « J’ai passé ma vie à lire des relations de voyage {28} ? ». La bibliothèque de Voltaire, celle de Diderot et des Encyclopédistes comprennent de nombreux ouvrages de ce type. A peine Bougainville a-t-il publié son Voyage autour du monde que Diderot compose en 1773 son Supplément au voyage de Bougainville , ouvrage satirique sur lequel nous reviendrons plus loin. Un an plus tôt, dans son Histoire philosophique & politique des deux Indes de l’Abbé Raynal {29} se penche à son tour sur ce problème du Sauvage. Ce livre, composé dans le contexte des luttes anti-esclavagistes du temps, et qui doit beaucoup à Diderot, a connu dès sa première édition un succès considérable. Notre abbé reprend un argumentaire qui était déjà celui de Jean de Léry, en dénonçant les « forfaits » de ces prétendus civilisés que nous sommes. En fait, le vrai « sauvage », c’est l’Occidental : « Barbares Européens ! l’éclat de vos entreprises ne m’en a point imposé ! » (p. 49). Il se tourne ensuite vers les Indiens : « Malheureux Indiens ! tâchez de vous accoutumer à vos fers ! » (p. 68). Il lance alors à leur adresse « un appel à l’insurrection ». Il se livre de la sorte à un procès de la colonisation, qui n’est pas sans rappeler celui intenté bien avant lui par Las Casas. De quel droit les colonisez-vous ces Naturels, nous dit-il, car « au lieu de reconnaître dans cet homme un frère, vous n’y voyez qu’un esclave, une bête de somme. » (p. 121). Vers la fin de sa diatribe, il se lance dans un débat très vif sur la littérature des voyages dans laquelle il a abondamment puisé, en pesant le pour et le contre, ce qui nous vaut un curieux mélange très contradictoire d’éloges (« les voyages sur toutes les mers ont affaibli la morgue nationale ») suivis de critiques acerbes :
« Depuis les audacieuses tentatives de Colomb et de Gama (…) l’on continue à parcourir tous les climats vers l’un et l’autre pôle, pour y trouver quelques continents à envahir, quelques îles à ravager, quelques peuples à dépouiller, à subjuguer, à massacrer » (pp. 368-3780)
N’oublions pas qu’à la même période, l’Abbé Prévost avait publié un énorme recensement de récits de voyages et d’explorations.
Un peu plus tard, en 1808, l’Abbé Grégoire lance un brûlot, De la littérature, des Nègres, ou recherches sur leurs facultés intellectuelles leurs qualité morales et leur littérature sorte de pamphlet où il entend bien redresser l’injuste sort réserver à ces « sauvages » {30} : « Je m’étais imposé le devoir de prouver que ces nègres sont capables de vertus et talens ; je l’ai établi par le raisonnement plus encore par les faits » (p. 279). Il nous présente une réhabilitation de Toussaint Louverture, ce qui est d’une grande audace pour l’époque si l’on songe que ces événements étaient fort récents (à partir de 1801), ainsi qu’une présentation du premier écrivain africain (ancien esclave), Olaudah Equiano dont l’autobiographie avait été éditée à Londres en 1789 {31} . Que de débats, et que d’audaces généreuses !
Derrière tout cela, on sent très fortement la présence de Jean Jacques Rousseau. Il a exercé une réelle influence sur nombre de voyageurs, tels Bougainville, ou Cook. Dès 1755, dans son Discours sur l’inégalité, il avance l’idée que l’homme est né bon, que c’est la société qui le rend mauvais ou méchant en le corrompant. On se souvient également que dans le Contrat social , en 1762, il traite de ces « Naturels », de « ceux qui n’ont point encore porté le joug des lois ». En signant ce contrat avec la société, les hommes abdiquent de leur liberté première. Il y a dans tous ces écrits comme une nostalgie d’un âge d’or disparu, un rêve d’un lointain passé que l’on devrait pouvoir retrouver en allant voyager dans des espaces lointains, comme il apparaît bien {32} dans Les Confessions : « Oubliant tout à fait la race humaine, je me fis des sociétés de créatures parfaites, aussi célestes par leur vertus que par leurs beautés, d’amis sûrs, tendres, fidèles, tels que je n’en trouvai jamais ici-bas » (p. 419). Ainsi ce monde en sa prime jeunesse devait-il avoir quelque chose de paradisiaque. C’est précisément cette tonalité que nous allons retrouver chez Bougainville {33} dans son Voyage autour du monde , lorsque qu’il nous invite à contempler des paysages comme celui-ci : « Je me croyais transporté dans le jardin d’Eden. (…) Un peuple nombreux y jouit des trésors que la nature verse à pleines mains sur lui » (p. 235).
Ces constructions de l’imaginaire sont tenaces. Même si l’on est mieux informé de la véritable nature de ce Sauvage, on s’entête à vouloir garder de lui une image qui nous convient, qui répond à nos souhaits, et qu’importe si elle ne correspond pas vraiment à ce qu’il est. En voici un autre exemple, beaucoup plus tardif, puisque ce voyageur se nomme Chateaubriand. Dans ses Mémoires d’outre tombe (1848-1850), on le voit nous présenter une scène des plus surprenantes à laquelle il a assisté lors de son séjour en Amérique {34} . La voici :
« Un petit Français, poudré et frisé, habit vert pomme, veste de droguet, jabot et manchette de mousseline, raclait un violon de poche et faisait danser « Madelon Friquet » à ces Iroquois. (…) M. Violet, tenant son petit violon entre son menton et sa poitrine, accordait l’instrument fatal ; il criait aux Iroquois : A vos places ! Et toute la troupe sautait comme une bande de démons. » (pp. 282-283).
Quelle mise en scène ! Elle nous semble très révélatrice de ce que nous venons de signaler, puisque nous voyons un Européen gratter son violon pour faire danser des Iroquois, au son d’une musique (ils en ont une) qui n’est pas la leur, mais la sienne (une danse populaire française de cette époque). De cette façon, le Blanc apprivoise le Sauvage pour pouvoir le donner en spectacle à ses frères. Il fera partie de nos meubles, et après l’avoir « domestiqué », il deviendra, comme c’est déjà le cas ici, un objet de tourisme.
Car, à tout prendre, qui est-il, ce Sauvage laborieusement fabriqué de toutes pièces, siècle après siècle, sinon une invention du Civilisé qui fait de lui son contraire, son image inversée ? Ils sont bel et bien tout ce que nous ne sommes pas, tout ce que nous n’aimons pas en nous. Les images que nous nous faisons d’eux nous amènent à modifier celles que nous avons de nous-mêmes. Ils finissent donc par représenter une construction de nos imaginaires, une commodité, qui permet certes de rêver sur ce que nous ne sommes plus et n’avons jamais été, du moins dans les termes qui sont ceux des Iroquois, car cette vision est déformante, elle attribue dans ce texte comme dans beaucoup d’autres, qu’il s’agisse d’indiens, d’Africains, ou de Tahitiens toute une série de traits communs qu’ils ne sont certainement pas près de partager, puisqu’ils appartiennent à des cultures différentes. Mais par-delà cet effacement, ce gommage de différences historiques, par-delà cette généralisation outrancière, au travers même du concept de « Sauvage », fut-il bon ou mauvais, on profite de cette différence qui est réelle pour asseoir notre autorité de dominateurs et de supérieurs. Car, du fait de la colonisation, leur sort est entre nos mains. Il va donc s’agir de les protéger tout en les amenant vers le progrès que nous représentons : ce discours abonde en contradictions, et nous ne cesserons de le retrouver, sous diverses formes, tout au long de notre voyage.
En outre, et cela a quelque chose de choquant, ce Sauvage dont on fait tellement l’éloge n’en est pas moins souvent réduit à un sort atroce, celui de l’esclavage. Ceci ne semble guère heurter les bons esprits qui célèbrent les vertus de cet homme primitif sans pour autant toujours dénoncer la situation qui lui est réservée. Enfin, ces images inversées présentaient un autre avantage : elles permettaient de critiquer sans grand dommage la société dans laquelle l’on vivait alors.
Le plus étonnant, c’est de voir à quel point cette invention traîne encore dans nos mémoires collectives, ainsi dans le champ de l’anthropologie. Il suffit de lire l’ouvrage publié en 1979 {35} sous la direction de Jean Loup Amselle, Le Sauvage à la mode , pour en prendre conscience. En effet, à en croire les auteurs de ce livre, on trouverait trop de traces de rousseauisme chez Claude Levi Strauss ou Pierre Clastres.
Le débat se poursuit. Et comme nous venons de le voir, il existe bien une préparation idéologique au voyage. Elle n’est pas dissociable de l’histoire des mentalités, puisqu’elle y participe très activement.
3 – Le problème des équipages et celui de l’escorte : de quelques progrès et brutalités.
Laissons-là nos « Sauvages », et revenons aux hommes « civilisés » qui sont à bord. Nos voyageurs se heurtent toujours aux mêmes difficultés. Les équipages sont encore recrutés plus ou moins de force. En Angleterre, comme en France, on a recours, ce dont la littérature de l’époque témoigne (ainsi chez Fielding ou Smollett en 1748) à des « press gangs » de sinistre réputation {36} . Quelques matelots bien vêtus, accompagnés d’un sous-officier à l’uniforme resplendissant entraînent un homme jeune et vigoureux dans une taverne, le font boire abondamment, puis l’emportent à bord sans autre forme de procès. La nourriture est toujours aussi infecte. Dans son Voyage à l’île de France , un officier du Roi à l’île Maurice , 1768-1770 , Bernardin de Saint Pierre ne mâche pas ses mots (43), p. 64) : « Les matelots sont très mal nourris. Leur biscuit est plein de vers. Le bœuf salé au bout de quelque temps devient une nourriture désagréable et malsaine. » Et quand on lit le Journal de bord de James Morrison, second-maître à bord de la « Bounty », qui se déroule de 1789 à 1792 (40), l’on comprend que la mutinerie qui s’était déroulée à bord et qui a été rendue célèbre par le cinéma était due pour l’essentiel à un traitement excessivement sévère de l’équipage autant qu’à une nourriture détestable. L’origine même de cette révolte collective fait songer à une scène centrale du Cuirassé Potemkine d’Eisenstein, où des marins refusent d’absorber une miche de pain grouillant de vers. Sur la Bounty , la capitaine Bligh prétend garder pour lui seul les noix de coco amoncelées sur le pont, fruit d’un négoce avec les insulaires. Or les hommes n’en peuvent plus de manger des viandes avariées et des citrouilles pourries. C’en est trop !
Mais il n’en est pas toujours ainsi : tout dépend du caractère du capitaine. Dans ses Relations de voyages autour du monde (1768-1771), nous voyons James Cook veiller tout particulièrement à la santé de ses hommes, même s’il entend bien exercer sur eux toute l’autorité nécessaire. Il prône l’usage de la choucroute, remède miracle contre le scorbut. Effectivement, il obtient d’excellents résultats, en est très fier, et ceux qui le suivront s’en souviendront (soit dit en passant, les Chinois avaient résolu ce problème depuis fort longtemps en absorbant du soja). De la même façon, Cook se soucie beaucoup de la relation avec les Indigènes, car il n’a pas oublié les abus du passé et entend y mettre un terme. Il édicté donc des règles de conduite très précises, car il faut « s’efforcer par tous les moyens honnêtes de faire amitié avec les Naturels , et faire toujours preuve d’humanité dans les relations avec eux » (12), p. 35). Les incartades à ce code de conduite, ainsi que l’alcoolisme ambiant, seront sévèrement punis. James Marra, un aide-canonnier, déserte car il préfère (comme on le comprend !) la vie douce de Tahiti en compagnie de Vahinés à celle qu’il mène à bord, et qui n’a rien de particulièrement érotique. Cook témoigne pourtant de quelque indulgence quand il nous déclare : « Je ne le trouvais pas si coupable » . Il attribue sa grande naïveté à un manque d’instruction. C’est un homme simple, « qui a très peu bénéficié d’un enseignement scolaire » (p. 240). Marra restera quelque temps dans l’île, mais quand on le retrouve, on le met aux fers.
Tout au long du XVIII e et du XIX e siècle, les expéditions terrestres qui vont en se multipliant connaissent le même genre de difficultés que les maritimes, en particulier à propos de la gestion du personnel . Car si elles comportent quelques Européens, elles traînent également dans leur sillage des interprètes, des guides, des porteurs et des soldats indigènes, qui ne sont pas toujours, il s’en faut, très motivés. Ainsi, dès le départ, se pose à l’intérieur même de la colonne le problème de la relation à l’Autre. Quelques exemples vont nous permettre de mieux comprendre ce qui se passe.
Mungo Park, dans son Voyage à l’intérieur de l’Afrique nous décrit son premier périple, en 1796, suivi d’un second en 1805, qui s’est terminé par une lamentable catastrophe puisque Park mourra de noyade en se jetant à l’eau. Il n’y aura pas le moindre survivant. Or, les préparatifs de ce second voyage nous en apprennent beaucoup sur les difficultés rencontrées par notre explorateur (42), p. 353) : « des trente quatre soldats et des quatre charpentiers qui quittèrent la Gambie , seuls six soldats et un charpentier atteignirent le Niger. » Et il n’est pas au bout de ses peines. A cela, il faut ajouter cinquante ânes et six chevaux. Tout au long de cet épuisant voyage, on ne cesse de lui voler ses affaires et de le dépouiller petit à petit de tous ses biens. Il se heurte à tout instant à une vénalité têtue. Lors de sa première expédition, il lui faut souvent verser un backchich à l’entrée comme à la sortie de la moindre bourgade.
Le cas de Henry Morton Stanley {37} est bien différent, car il révèle une véritable brutalité des rapports , une violence qui se manifestent, dans Through the Dark Continent (publié à Londres en 1878), tant à l’égard de son escorte que vis à vis des Indigènes que l’on rencontre. Stanley voyage près de mille jours entre 1874 et 1877, à la tête d’une véritable petite armée de 230 hommes. Sa caravane comporte aussi des femmes et des enfants ; il y aura même des naissances. Partie à la recherche de Livingstone dont on n’a plus de nouvelles, tout en cherchant en même temps à découvrir les sources du Nil, cette expédition va connaître bien des malheurs, la maladie, des noyades, des désertions et des attaques : les pertes seront énormes. Journaliste à succès, « vedette » de son époque, friand d’un « scoop », il aime se faire photographier dans une pose avantageuse, appuyé sur sa chère carabine. Il n’hésite pas à faire pendre haut et court un déserteur, il organise des batailles rangées contre les Indigènes pour « briser leur sauvage outrecuidance » (p. 37), il se prend pour un stratège qui ne fait pas grand cas des vies africaines, et n’hésite pas à faire alliance avec un redoutable esclavagiste arabe, Tippu Tip {38} . Tout au long du récit de Stanley, l’argent est toujours là. C’est pourquoi il embauche cet homme sans scrupules, moyennant un bon salaire. Or un africaniste anglais, W.H. Whiteley {39} , a retrouvé un récit de Tippu Tip transcrit de Poralité en swahili, qu’il a traduit en anglais. Nous découvrons alors toute la violence que cette expédition traînait dans son sillage : « Depuis le moment où nous avons quitté Rumani pour atteindre le Congo, tous les jours, nous dûmes nous battre. (…) Et ces attaques se poursuivirent jusqu’à ce que nous arrivions à Nyangwe, et une fois là, les combats cessèrent » (pp. 107-108).
Terminons par un dernier exemple, celui de Samuel White Baker {40} , l’auteur de Découverte de l’Albert N’Yanza, nouvelles explorations des sources du Nil. Il représente le cas exceptionnel d’un gentleman, un riche planteur, qui voyage à ses propres frais et pour son seul plaisir. Il ne s’intéresse qu’à son voyage, sa caravane, et ne cherche jamais à établir des relations poussées avec les populations qu’il rencontre. Une seule chose le préoccupe, c’est la passion de son époque, le véritable emplacement des sources du Nil ! Dans ces conditions, de l’Afrique et de ses habitants, il n’a cure. Et c’est pourquoi, vers 1867, on lui doit ces lignes :
« L’ethnologie de l’Afrique centrale est tout à fait hors de ma portée. Non seulement les nègres ne savent pas écrire, mais ils n’ont aucune tradition ; leurs pensées sont entièrement absorbées par leurs besoins animaux de chaque jour, ils n’ont aucun lien avec le passé : pour eux, l’histoire n’existe pas » (p. 741).
4 – Où l’on voit réapparaître le problème du commanditaire : aux origines de l’anthropologie.
Chaque voyageur a son commanditaire, ce qui va peser lourd sur la nature de l’expédition. Pour James Cook, c’est la Royal Society de Londres. Pour Livingstone (35), la London Missionary Society, et enfin, pour Stanley, ce sont des organes de presse, le Daily Telegraph à Londres, et le New York Herald. Trois explorations, trois financements plus ou moins lourds, mais d’une nature bien différente. Ce qui va devenir de plus en plus important, c’est la place prise par des sociétés savantes, de géographie, par exemple. C’est ainsi que l’on fonde à Londres, en 1788, l’African Association qui va commanditer de nombreux voyages. N’oublions pas que son président, James Barrow, est en même temps sous-secrétaire de l’Amirauté : les préoccupations géo-politiques sont toujours là.
Les objectifs « scientifiques » viennent occuper le devant de la scène, ce qui correspond à une évolution de la société globale, aux progrès des sciences, et cela culminera avec l’équipe de savants qui accompagnera Napoléon lors de sa campagne d’Egypte, ce dont nous nous souvenons tous, ne serait-ce que par la figure glorieuse de Champollion. C’était déjà pour entreprendre ce type de recherches que dès 1785, La Pérouse avait embarqué nombre de savants à bord de La Boussole suivie de L’Astrolabe dont les seuls noms sont très évocateurs. L’itinéraire qu’il doit suivre a été élaboré jusque dans les moindres détails par une équipe scientifique de l’Académie réunie autour de Condorcet. La publication officielle de ce récit de voyage date de 1791, et elle comprenait quatre volumes dont le premier contenait uniquement le questionnaire scientifique, les deux suivants le récit de La Pérouse, et le quatrième, celui des observations astronomiques. Ainsi le chef d’une expédition se transforme-t-il en simple exécutant. Toutes les sciences alors concernées sont représentées, si bien qu’une équipe de seize savants va venir s’entasser à bord, ce qui va créer quelques problèmes. La logistique de cette opération a été confiée au Maréchal de Castries, ministre de la marine, et à Claret de Fleurieu, directeur des ports et arsenaux. De plus, les consignes royales (Louis XVI était un amoureux de la géographie et admirait Cook) sont fort précises quant au comportement que l’on doit avoir avec les Indigènes {41} :
« Le Sieur de La Pérouse s’occupera avec zèle et intérêt de tous les moyens qui peuvent améliorer la condition des gens qu’il visitera, en procurant à leur pays les légumes, les fruits et les arbres utiles de l’Europe, en leur enseignant la manière de les semer et de les cultiver en leur faisant connaître l’usage qu’ils doivent faire de ces présents, dont l’objet est de multiplier sur leur sol les productions nécessaires à ces peuples qui tirent presque toute leur nourriture de la terre. »
Effectivement, on sèmera des graines et on plantera des arbres. Ainsi, nous assistons à une inversion des propos qui désormais se veulent altruistes et désintéressés. Ils prennent le ton d’une entreprise philanthropique, comme si une telle navigation était destinée à rendre service à ces Naturels, et non à en tirer quelque profit. Il est probable que ce monarque ne pouvait pas rester insensible aux mentalités de son époque et à ses modes, au mythe d’un Bon Sauvage plus ou moins rousseauiste. Mais il nous semble que c’est surtout en tant que roi très chrétien qu’il réagit ici, en souverain qui entend étendre sa mansuétude et sa charité à des hommes vivant en des terres lointaines et barbares mais qui pourraient, qui sait, devenir un jour de bons et loyaux sujets. Quoi qu’il en soit, dans un autre passage, des préoccupations bassement commerciales apparaissent :
« Deux points principaux : la pèche à la baleine dans l’océan méridional, entre l’Amérique du sud et le cap de Bonne Espérance ; l’autre est dans la traite des pelleteries, dans le nord de l’Amérique, pour être transportées en Chine, et, si on peut, au Japon. »
Enfin, dans un retour à des préoccupations humanistes, les directives royales souhaitent à tout prix que l’on évite d’avoir recours à la violence dans la relations avec les natifs :
« Si des circonstances qu’il est de prudence de prévoir pour une longue expédition obligeaient le Sieur de La Pérouse à faire usage de la supériorité de ses armes sur celles des peuples sauvages, pour se procurer malgré leur opposition les objets nécessaires à la vie, tels que les subsistances, du bois, de l’eau, il n’userait de la force qu’avec la plus grande modération, et punirait très sévèrement ceux de ses gens qui auraient outrepassé ses ordres. »
Et ces consignes, ces règles de conduite se terminent par un dernier souhait : « le Roi regarderait comme un succès le plus heureux de l’expédition qu’elle puisse être terminée sans qu’il en eût coûté la vie à un seul homme. » Malheureusement, contrairement au souhait royal, il n’en sera pas ainsi. M. de Langle, alors qu’il voulait, conformément aux consignes édictées par Louis XVI, se comporter de façon pacifique avec les natifs, sera massacré par eux. La Pérouse aborde à l’île de Pâques et aux îles Hawaï (1786) d’où il gagne Macao, les Philippines, la Corée et Kamtchanka (1787). Puis l’expédition disparaîtra dans la nature, elle sera perdue corps et biens. Un ordre de recherche sera lancé par l’assemblée nationale en 1791, mais le lieu du naufrage ne sera découvert par Dumont d’Urville qu’en 1828, et c’est en 1962 qu’on retrouvera les restes de La Boussole. Même aux pires instants de la crise révolutionnaire, le roi ne cessa de demander des nouvelles du Sieur La Pérouse…
Ces interventions pressantes de sociétés savantes nous expliquent pourquoi les textes de Cook, La Pérouse et Bougainville regorgent de glanes ethnographiques intéressantes, décrivant la flore, la faune, les mœurs et coutumes des pays visités, appuyés de cartes, planches et dessins, même si cette branche des sciences humaines n’existe pas encore. Dans son adresse au roi, Bougainville tient bien à préciser (5), p. 4) : « VOTRE MAJESTE a voulu profiter des loisirs de la paix pour procurer à la géographie des connaissances utiles à la géographie. » Bien entendu, au fil du temps, les préoccupations commerciales vont finir par prendre le dessus, et les prescriptions des commanditaires se présentent à l’évidence comme une avant-garde de la colonisation qui va leur faire suite. Il nous suffira d’en citer un exemple, celui du voyage effectué par Andrew Smith en Afrique australe, Journal of his expedition into the Interior of South Africa, 1834-1836, an Authentic Narrative of Travels & Discoveries, the Manners & Customs of the Native Tribes, & the Physical Nature of the Country. Le titre et le sous-titre, comme il est de tradition dans le genre, est des plus alléchants, mais il répond aux demandes de l’époque et de la South African Literary & Scientific Institution. Les « instructions » de la dite société comportent pas moins de onze pages serrées qui prévoient tous les détails. La cartographie des lieux à traverser occupe une place très importante, ainsi que l’avenir des relations commerciales (44), p. 9) :
« Les enquêtes ayant trait au commerce et à son développement ne devront pas passer au second plan. Bien menées, elles devraient ouvrir des perspectives pour l’avenir, en tenant compte des besoins des populations indigènes et des objectifs que l’on doit fixer pour améliorer leur condition, pour établir des échanges commerciaux à partir des ressources dont ils disposent et de celles qui pourraient provenir d’une utilisation plus lucrative de leurs activités . »
Ce récit est fort intéressant, il fourmille de renseignements, avec d’abondantes illustrations qui nous font découvrir les paysages et les peuples qui vivent au Basoutoland, il nous emmène chez les Barolongs, les Griquas dans le désert du Kalahari, et dans le royaume de Mzilikazi, le roi des Matabélés. Smith rend également visite à Casalis, à Moffat, des missionnaires que nous retrouverons plus loin dans notre voyage.
5 – Ce que disent certaines de ces directives : les ambiguïtés de la science et de la religion.
L’Autre, à quelques exceptions près, n’est plus traité avec la brutalité qui caractérisait l’époque de Colomb. On porte un intérêt croissant à l’étude des sociétés « primitives », ce qui fait que la littérature des voyages se situe de plus en plus comme l’ancêtre de l’ anthropologie . Comme l’observe Paul Mercier {42} , au travers d’une sorte de panoramique, dans son Histoire de l’anthropologie :
« Mais ces ambassadeurs, ces commerçants, et ensuite ces conquérants et ces administrateurs de mondes nouveaux, ces missionnaires s’ils n’ont rien de l’autorité de l’anthropologue spécialisé, vont rassembler une documentation énorme et variée, premier matériau que s’efforcera de traiter l’anthropologie débutante » (p. 23).
On peut également constater que les observations de nos voyageurs gagnent en qualité, ainsi chez Mungo Park qui dans ses Travels into the Interior of Africa, 1795-1797 , que nous avons déjà cités, nous déclare dès la première page : « J’avais un désir, une passion d’examiner tout ce que peut produire un pays si peu exploré et de connaître par les voies de l’expérience les façons de vivre et la mentalité des Indigènes. » Il tiendra les promesses annoncées dans ces préparatifs avec un chapitre très intéressant (Ch. XXII) consacré à une étude de la société mandingue, tout en se soumettant aux directives édictées par le Colonial Office (42), p. 283) dont les objectifs sont des plus clairs : « pour l’extension du commerce britannique et pour l’enrichissement de notre savoir géographique , ainsi que pour enquêter sur la possibilité d’une installation d’Européens. » Ainsi, derrière le paravent de la science géographique, d’autres desseins se profilent. Nos voyageurs ne sont donc pas aussi désintéressés qu’ils voudraient nous le laisser croire, puisque l’appel à la Raison et au Savoir n’excluent pas la poursuite d’ambitions coloniales.
De ceci, nous avons la trace dans l’ouvrage très riche de J. Copans et J. Janin {43} , Aux origines de l’anthropologie française , les Mémoires de la Société des Observateurs de l’homme de l’an VIII. Remarquons tout d’abord que c’est à cette même société savante que l’on doit les belles observations faites sur le célèbre « Victor de l’Aveyron », primitif trouvé au cœur de notre France profonde, enfant-loup que l’on va tenter d’amener aux lueurs de la raison, et à propos duquel Truffaut fera un film. Mais un texte de J.M. Gerardo intitulé « Considérations à suivre dans l’observation des peuples sauvages » retient notre attention, puisque ce nouveau commanditaire prie le futur voyageur de se pencher en détail sur « les forces et actions physiques des indigènes :
« On nous donnera des résultats plus positifs sur les forces physiques de l’individu sauvage. On déterminera quels sont les fardeaux qu’il est capable de lever, de porter ou de traîner ; quels sont les mouvements musculaires qu’il exécute avec le plus grand succès ; quelle est sa célérité à la course ; quel est l’espace qu’il est capable de parcourir sans repos, quelle est son habileté à la nage ; quels sont les exercices ordinaires auxquels il se livre ; on remarquera comment il grimpe aux arbres, franchit les fossés, gravit les rochers, etc… » (p. 140).
Ainsi notre Sauvage est-il traité comme une future force de travail. Mais Gérardo ne s’en tient pas là, il envisage aussi de relever chez le même individu d’autres modes de comportement : « On nous dira combien il accordera d’heures au repos » . Ou encore : « quelle est dans le sauvage l’intensité de la soif de la fatigue ; quels sont les effets que déterminent ces besoins ; s’il a du penchant à l’oisiveté, ou s’il se plaît dans le mouvement » (p. 156). Au travers de ces passages, en voulant faire grimper son sauvage aux arbres à la façon d’un singe, l’auteur se laisse aller aux stéréotypes de son temps, ainsi à celui de « l’oisiveté ». Par la même occasion, on se pose, en héritiers des philosophes, des questions d’un ordre plus élevé, en se demandant si ce Naturel a des idées sur le Bon, ou sur le Beau. Un autre passage traite de la pudeur et nous renseigne sur les fantasmes provoqués chez nous par la nudité du sauvage et sur le puritanisme laïque de ce savant homme :
« Y a-t-il en effet un tel degré d’abrutissement chez quelques hordes sauvages que les femmes n’aient absolument aucun sentiment de pudeur, qu’elles ne se prescrivent aucune réserve, et qu’elles aillent sans rougir au devant des hommes » (p. 166).
Et bien entendu, à des fins d’observations scientifiques, « nous ne terminerons point sans recommander aux voyageurs de nous ramener, s’ils le peuvent, des sauvages des deux sexes, avec des enfants en bas âge, ou mieux encore, « une famille entière » ( id. ) .
Or ce texte avait des objectifs bien précis, puisqu’il constituait une partie des directives transmises à deux corvettes, dûment baptisées Le Géographe et La Naturaliste qui hissèrent la voile le 27 vendémiaire an IX (19 octobre 1800) en direction de l’Australie, le capitaine N.T. Baudin en assurant le commandement.
Science, que d’abus ne va-t-on pas commettre en ton nom !

Mais si l’on se dispense ici de toute référence au sacré (nous sommes au sortir d’une phase révolutionnaire, rationaliste à l’extrême), un peu plus tard, hors de France, nous verrons d’autres voyageurs faire appel à la religion pour justifier leur démarche. C’est ce que nous trouvons dans Narration of a Journey to the Zoolu Country, Undertaken in 1835 , par le capitaine Allen Gardiner, un Anglais qui n’est pas un homme d’église. Il nous décrit ses aventures au pays de Chaka, l’empereur des Zoulous, et son récit se déroule en fait sous le règne de son successeur, Dingaan. Notre homme est très pieux, et tous les dimanches, il compose un poème inspiré de la Bible. Dans sa « Conclusion », il nous en dit davantage sur son prosélytisme de chrétien qui n’a rien de désintéressé (20), p. 405) :
« En plus d’un objectif aussi prioritaire qu’important, lequel revient à transmettre un savoir chrétien pour arracher les indigènes à leur dégénérescence actuelle, on doit aussi pour leurs intérêts tant matériels que spirituels les faire profiter des avantages que propose notre mère-patrie au travers de la colonisation, lesquels seraient aussi grands qu’immédiats. »
Il serait intéressant de rapprocher ces deux documents l’un de l’autre, même s’ils relèvent d’une idéologie justificatrice bien différente. Celui de Gérardo invoque les Lumières de la Raison, une description scientifique du corps du Sauvage, tandis que celui du capitaine Gardiner fait résolument appel au sacré. Mais au travers de tout ceci, on voit se dessiner en sous-jacent une seule et même chose : la formidable arrogance culturelle d’un Occident conquérant en pleine expansion coloniale. Et assez curieusement, on voit se déployer des champs sémantiques très proches l’un de l’autre. Il s’agit, en effet, et pour leur bien, d’arracher ces sauvages à l’obscurité du péché, avec des accents qui font songer à St Jean, pour les faire accéder aux clartés éblouissantes de la foi. Dans l’autre cas, l’introduction des lumières de la Raison et de la Science permettra de leur faire quitter l’obscurantisme de la superstition. De la sorte, au cours d’une même génération (en 1800 et en 1835), du monde francophone à celui de l’anglophonie, on assiste à l’élaboration de deux rhétoriques qui semblent se contredire, puisque la première fait appel à la foi, la seconde à la raison. Mais sont-elle si opposées que cela ? Certainement pas, car dans les deux cas, nous avons affaire à un homme qui est civilisé et qui vit dans la clarté, tandis que l’autre ne l’est pas, et reste plongé dans les ténèbres. Et en tout état de cause, le résultat souhaité et proclamé est le même : la supériorité de notre système sur le leur, qui va nous autoriser à les asservir, à les mettre à notre service, pour leur plus grand bien. Cette façon d’ innocenter ces discours sous le paravent fallacieux de la science ou de la religion ne sert sans doute qu’à mieux dissimuler une violence sous-jacente, mais inavouable : on va la masquer, la cacher derrière ces rhétoriques trompeuses.
La rencontre se fera donc, mais ses préparatifs sont d’une telle nature que ce sera dans des conditions imposées, au cœur d’une situation dont les commanditaires entendent bien tirer quelque profit à l’avenir, dans une relation préparée à l’avance, et qui sera forcément inégale. Le voyageur parviendra-t-il, au milieu de tant de contraintes, à se garder un espace de liberté, ou à préserver intactes ses facultés d’émerveillement ?
6 – Ce que disent les questionnaires à ceux qui partent ou sont partis.
Comme vous avez pu le constater à la lecture des quelques documents qui précédaient, les gens vivant en métropole, qu’il s’agisse du pouvoir royal, de sociétés savantes ou commerciales, ne cessent d’abreuver nos futurs voyageurs de leurs judicieux conseils : de gros intérêts sont en jeu. Tout cela finit par constituer une sorte de système étonnamment directif, où chacun est prié de tenir compte de ces directives. Et quand le voyageur décide de s’installer à la colonie, que ce soit de façon temporaire ou définitive, en tant qu’agent impérial, il continue de recevoir de sa métropole d’origine des instructions et questionnaires qui ressemblent étrangement à ceux élaborés par les commanditaires. C’est que, à n’en point douter, les intérêts sont du même ordre. Comprenons-nous bien : il ne s’agit pas seulement de protéger des intérêts patriotiques ou commerciaux, mais aussi de s’assurer que ces voyageurs maintenant sédentarisés se comportent à la colonie conformément à des modèles élaborés en métropole.
Nous sommes donc à l’intérieur d’un même système, et c’est pourquoi nous vous proposons, ne serait-ce que brièvement, de faire un petit détour pour voir ce qui s’y passe.
Pour cette première rencontre, à la fin du XIX e siècle, des « Guides » prévoient des éléments de conversation en langues vernaculaires, indispensables pour pouvoir communiquer avec les domestiques. Voici quelques phrases, tirées de l’un de ces manuels {44} trilingue, en anglais, en swahili et « en sabir ». Bien entendu, cette langue ne se conjugue qu’à l’impératif !
« – Il n’est pas question que des Boys étrangers à cette maison puissent s’en approcher !
Arrête de faire la tête.
Tu es insolent ! Je veux que tu aies l’air content.
Va bêcher le jardin.
Tonds la pelouse. » (p. 123).
Dans d’autres cas, on propose à ceux qui sont en partance des recommandations ou des informations pratiques que donnent des personnes ayant séjourné à la colonie, et dont elles veulent faire profiter le voyageur qui va y débarquer. En voici un exemple dû à John Robinson {45} , dans Notes on Natal : an Old Colonist’s Book for New Settlers publié en Afrique du Sud et à Londres, à compte d’auteur, en 1880. Après quelques données très brèves sur l’histoire et la géographie du Natal, il nous dit que « au Natal, la terre, les mines et la nourriture sont bon marché » (p. 28). On ne peut guère compter sur les Noirs en tant que travailleurs, car « les hommes passent le plus clair de leur temps à boire, à danser, ou aller à la chasse, ce qui représente l’idéal païen des plaisirs » (p. 25). Il faut préciser au lecteur qu’à cette époque, les Zoulous n’étaient pas intéressés par les offres d’embauche des Blancs, sans doute par fierté, et qu’on avait dû importer de la main-d’œuvre indienne pour la faire travailler dans les plantations de canne à sucre. Par contre, nous dit Robinson, les femmes noires peuvent fournir une abondante domesticité, et à bon prix. L’ouvrage se clôt par des annonces publicitaires de compagnies maritimes, de déménageurs, ou encore (sans doute pour chasser l’ennui colonial) de marchands de piano.
Cette programmation de la rencontre, nous la retrouvons dans les questionnaires que les diverses compagnies envoient aux gens restés sur place, responsables administratifs, agents des factoreries, militaires, ou personnes à la tête de comptoirs commerciaux. Ils font irrésistiblement songer aux méthodes que les enseignants affectionnent tout particulièrement. Le maître formule sa question de telle manière que, pourvu qu’on l’écoute attentivement en ayant fini par comprendre la règle de ce jeu, on va découvrir que la bonne réponse y est incluse, au cœur de la phrase soumise à notre perspicacité. Ah, le bonheur de l’enseignant quand il voit que sa question (qui n’a rien d’une véritable interrogation) provoque la réponse attendue ! Appelons cela la question au bon élève. On en trouve quelques exemples remarquables dans l’étude de l’historien américain Philip Curtin {46} , The Image of Africa. Le questionnaire qui suit a été élaboré en 1810 par Ludlam et Lawes ; Wellington et Rowan en produiront un autre, assez similaire, en 1827. Nous sommes au Libéria. Il s’adresse aux commandants des forts et autres résidents. Voici la question n°9 :
« 9 – D’une façon générale, quel est le caractère de ces gens, plus particulièrement les Européens peuvent-ils leur faire confiance en toute sérénité ? En période de danger, témoignent-ils envers eux d’une grande fidélité ? Ets-ce qu’ils manifestent de la confiance à l’égard des Européens, ou entre eux, lorsqu’il est question d’argent ? Est-ce qu’ils ont tendance à se venger, à se quereller, plus spécialement dans leurs relations familiales ? Si des Européens sont victimes de naufrages, ou se retrouvent dans une situation difficile, est-ce qu’ils les traitent bien ? Sont-ils viscéralement attachés à d’antiques coutumes ? Est-ce qu’ils modifient volontiers certaines de ces coutumes (ainsi, à titre d’exemples, dans leur façon de s’habiller ou de construire leurs maisons) pour imiter les Européens ? Quelles sont les coutumes auxquelles ils sont le plus attachés ? Quels moyens ont été utilisés (la persuasion, l’instruction, l’exemple, etc…) pour les faire renoncer aux coutumes les plus néfastes ? » (pp. 212-213).
Ce texte frappe par les images qu’il déploie, faites de craintes et de suspicions. Venons-en aux réponses. Elles vont fonctionner sur le mode de la question au bon élève. L’interrogé n’a certainement pas intérêt à venir contredire les éléments de réponse insérés dans cet interrogatoire fabriqué par une autorité supérieure. Nous sommes dans un monde de docilité et de conformité. Les Indigènes seront décrits sous les traits que l’on attend, correspondant aux images de l’interrogateur, et on les prie de se comporter conformément aux désirs du questionneur. Voici donc une réponse à la question n° 9, à la date du 10 août 1810 :
« D’une façon générale, les Indigènes sont la proie de nombreux vices, plus particulièrement du vol, du mensonge, de la tromperie et de l’abus de confiance, etc… Les Européens ne peuvent pas leur faire confiance. Ils sont viscéralement attachés à d’antiques coutumes ; pourtant, certains d’entre eux tentent d’améliorer leurs habitations à la manière des Européens, mais ils ne changent pas leur façon de s’habiller. C’est en vain que les Européens ont essayé de leur montrer l’absurdité de certaines de leurs coutumes, et ils n’ont pas envie d’en parler. » ( id .).
C’est donc autour du concept de « confiance » que tout va finir par se jouer. Ce questionnaire est tellement inducteur qu’il est aussi générateur de comportements et d’attitudes mentales, ainsi à propos « d’antiques coutumes » dont certaines sont qualifiées de « néfastes », alors qu’il s’agit peut-être de traits culturels importants, mais qui doivent avoir pour l’Européen quelque chose de gênant. On comprend mieux pourquoi les natifs sont réticents à ces changements et « n’ont pas envie d’en parler. » Ces questionnaires ont probablement pesé de tout leur poids dans une rencontre que l’on a tenté d’établir avec eux.
7 – Un cas particulier : le missionnaire et sa préparation au départ.
On ne saurait, à son propos, parler d’intérêts proprement économiques. Il ne part pas pour faire fortune, et la différence est de taille par rapport à d’autres agents de la colonisation. Très rapidement, les missionnaires se posent de nombreuses questions à propos de la formation des futurs pasteurs, sans doute parce qu’ils ont conscience que les enjeux sont graves : il s’agit aussi de l’avenir du christianisme. Nous avons vu, lors de la première étape, comment dès le XVI e siècle, Las Casas avait évoqué l’urgence de la question. Et quand on consulte l’étude de René Fülöp-Miller {47} , Les Jésuites et le secret de leur puissance , on voit bien comment, au Japon comme en Chine, « sous mille masques divers », ces soldats de Dieu ne cessaient de s’interroger sur la nature de leur mission ; nous y reviendrons dans une étape ultérieure de notre voyage.
Beaucoup plus tard, en 1798, dans le monde anglophone, nous voyons la London Missionary Society approuver les consignes proposées par la mission de Moravia, élaborées à la suite de longs débats et de réponses à des questionnaires. Il en ressort que l’on préfère avoir recours à des hommes au solide bon sens, plutôt qu’à des messieurs trop instruits, qui auraient quelque peine à sentir les besoins des populations, et à entrer vraiment contact avec ces gens frustes. On les prévient qu’ils devront apprendre la langue du pays. Enfin, ils doivent être d’une grande robustesse physique. La préparation au voyage est importante, elle se fait en partie par la lecture des témoignages d’anciens. Dans Life & Labours of Robert Moffat, Missionary in South Africa (1884), le Rev. William Walters {48} nous décrit par le menu la vie à la mission fondée à Kuruman en 1818. Moffat a bien connu Livingstone, qui a épousé sa fille. Il nous montre combien cette existence était difficile, la rencontre tardait à se faire parce que les Africains ne semblaient pas disposés à répondre aux sollicitations des évangélisateurs : « Pendant plus de cinq ans, ces gens sont restés insensibles, et l’instruction proposée les avait laissés indifférents, à moins qu’elle ne soit suivie de quelque avantage immédiat » (p. 77). Le futur missionnaire est donc prévenu. En outre, Walters, ce qui a valeur de conseil, rappelle le travail considérable accompli par Moffat, et l’absolue nécessité d’apprendre les langues vernaculaires, par respect pour les autres cultures que l’on va rencontrer. Le missionnaire se doit d’être un linguiste. Ce n’est qu’en 1829, soit onze ans après leur installation, que se déroule à Kuruman la première célébration pour les Indigènes : « La totalité de ce premier office fut célébrée dans la langue de ce pays » (p. 104). Par la suite, on installe une imprimerie ce qui permettra, dès 1832, de traduire et publier St Luc en vernaculaire, puis, en 1840, l’ensemble du Nouveau Testament.
Un autre exemple : celui de Thomas Arbousset, qui s’est lié d’amitié avec des missionnaires comme Casalis ou le Dr Philip. En 1965, Henri Claviers {49} nous en parle dans Thomas Arbousset, études historiques. Il nous rappelle un autre aspect des tâches du missionnaire, les soins à apporter aux malades, ce qui veut dire que le futur pasteur doit avoir quelques notions d’une médecine d’urgence, car cela devrait permettre de « soulager les maux corporels des pauvres païens, de leur mieux faire comprendre et sentir leurs infirmités morales, la maladie de leur âme » (p. 45). Comme on le voit, le ton plein de condescendance est de l’époque. Mais l’auteur nous fournit également des extraits d’une conférence intéressante prononcée par Arbousset en 1861, qui faisait alors une sorte de bilan des travaux accomplis, tout en adressant des recommandations pressantes aux futurs missionnaires :
« Ceux des missionnaires qui ont le mieux réussi se sont identifiés avec les nations qu’ils instruisaient. Ils ont respecté la langue et ce qu’ils ont pu trouver de sain ou de comparativement bon dans les lois et les traditions du pays. Ils n’ont rien changé aux mœurs et coutumes des peuples, dans l’attente qu’ils puissent y substituer quelque chose de mieux » (p. 105).
Ce propos abonde en contradictions, mais il est bien vrai qu’un homme comme Eugène Casalis a publié en 1859 un livre (10) remarquable, Les Bassoutos, ou vingt-trois années d’études & d’observations au sud de l’Afrique. Il s’attarde longuement sur la langue vernaculaire qu’il pratique avec aisance, sur ses modes d’expression ; il nous propose également des informations précises sur ce qu’il appelle « les produits intellectuels, la poésie », en nous présentant des transcriptions d’un chant d’initiation, ou de chants de louanges d’une oralité bien vivante et qu’il apprécie beaucoup. Casalis a très bien compris qu’on ne peut commencer à comprendre la culture de l’Autre qu’en venant se loger dans sa langue qui en est le véhicule. Il a participé très activement à la naissance des littératures noires an Afrique du Sud en incitant des convertis qu’on avait instruits à composer dans leur langue. Après quoi les missionnaires les traduiront et les publieront en anglais, ce qui fut le cas pour Thomas Mofolo et son chef-d’œuvre, Chaka, an Historical Romance.
Mais ce n’est pas tout ! Pour Moshoeshoe, le roi des Sothos, Casalis représentait un grand avantage, parce que c’était un Français. Le monarque l’a donc utilisé comme conseiller, ce qui lui a permis de jouer des rivalités existant alors entre les Anglais et les Afrikaners pour tirer son épingle du jeu, et sauver l’indépendance de son royaume. Notre missionnaire a donc joué un rôle politique de premier plan.
Ainsi, non seulement la rencontre se fait, mais on peut dire qu’elle est suivie de solides amitiés. Alain Ricard {50} a pu observer, à propos de missionnaires comme Casalis et Arbousset, cas assez exceptionnel il est vrai, qui avaient passé plus de vingt ans au Lesotho que « leur nom est toujours cité avec affection dans ce petit pays montagneux. »
Il ne faudrait pas pour autant se laisser aller à une idéalisation des missions, car elles ont souvent participé lourdement à la déstabilisation des sociétés pré-coloniales, en voulant imposer leurs normes culturelles, et en introduisant de nouveaux croyants en leur sein. Et il leur faudra beaucoup de temps pour qu’elles s’interrogent en profondeur sur leur rôle historique. Voici, à titre d’illustration, un passage du livre de Joseph Wilbois, publié en 1938 :
« Il faut aussi se hâter. Car les Noirs évoluent vite. Il leur est plus aisé de voir nos défauts que d’imiter nos vertus. S’ils s’aperçoivent que nous sommes venus chez eux pour les exploiter plus que pour les civiliser, la poignée de Blancs qui les encadre ne résistera pas à la révolte de tout un continent. C’en sera bientôt fait de nos Empires d’outre-mer, et leur chute entraînera peut-être la ruine de chrétientés parfois magnifiques que nous aurons héroïquement fondées. » (pp. 148-149).
Les missionnaires ne sont pas les seuls à avoir œuvré, on s’en doute, dans le même sens. Ce fut aussi le cas de Heinrich Barth, l’auteur des Voyages & découvertes dans l’Afrique septentrionale & centrale , pendant les années 1849 à 1855. Lui aussi, il avait appris la langue du pays, et il avait même passé les quatre dernières années de sa vie sans voir un seul Européen, plongé dans une sorte de bain linguistique.
8 – Derniers changements dans la préparation à la rencontre.
Dans les sphères gouvernementales, pour cette Europe en pleine expansion impériale à la fin du XIX e siècle, on examine très sérieusement la question. On a souvent débattu des écarts existant entre le système britannique de la colonisation et celui de notre pays. Mais en fait, les préoccupations idéologiques se ressemblent. En Grande Bretagne, on exalte la grandeur de la race (le néo-darwinisme est très à la mode), ne serait-ce qu’au travers d’une vaste littérature coloniale, de R. Kipling à R. Haggard. Pour sa part, Cecil Rhodes considère que c’est là une occasion à saisir pour la race anglaise qui pourra ainsi renouveler son sang. La même idée circule alors en France {51} : « Quelle chance vous avez d’être anglais ! Savez-vous que des millions de gens ne le sont pas ? » Quant à Chamberlain, il considère que ses frères sont une « Governing Race », une race de maîtres. Au début, le recrutement des futurs agents se faisait un peu à l’aveuglette, surtout dans les rangs de l’armée. Mais les choses vont changer, puisque l’on va sélectionner ces futurs voyageurs à Oxford et à Cambridge, en liaison avec le Colonial Office. Ils deviendront ces fameux D.O., District Officers, chargés de tâches administratives et judiciaires, et collecteurs d’impôts. L’apprentissage d’une langue vernaculaire devient obligatoire.
Passons dans le camp français. Là aussi, on considère (J. Ferry) que les races supérieures dont nous faisons partie ont un droit vis à vis de celles qui leur sont inférieures, mais aussi un devoir : celui de les civiliser. Il nous appartient de répandre dans nos colonies un idéal républicain et laïque. La défaite de 1870 nous incite à la célébration d’une grandeur nationale mise à mal, et que seules des conquêtes territoriales spectaculaires en Outre Mer peuvent faire oublier. Il faut donc contrôler la formation de ceux qui vont partir pour porter ce message, ce qui se traduit en 1894 par la création de l’école coloniale, où l’on forme l’équivalent des D.O. du système anglais.
On pourra noter au passage que l’on accorde plus en plus d’attention aux enfants, aux jeunes lecteurs, et la littérature des voyages se prête merveilleusement bien à ce genre d’opération. On considère, et non sans raisons, que de grandes figures de missionnaires ou d’explorateurs peuvent leur fournir des exemples à suivre, et comme des modèles de comportement. Prenons le cas de l’église : dans Le Sanctuaire du 1 e novembre 1931, « Revue hebdomadaire pour les enfants de chœur », sur la page de couverture on voit des missionnaires en grande soutane, sur le pont d’un navire en partance, lever leur chapeau en direction de Notre Dame de la Garde, à Marseille, qui va bientôt disparaître de leur horizon. On leur souhaite une bonne rencontre :
« Voyons-les sur le bateau qui les emporte loin de la terre natale. C’est bien un adieu qu’ils font à la patrie dont ils contemplent une dernière fois le rivage aimé. Peut-être de temps à autre, tous les dix ou vingt ans, sera-t-il donné à plusieurs de faire un court séjour chez eux. Mais le missionnaire n’a qu’un désir concernant le terme de son activité : mourir et reposer dans la terre qu’il a évangélisée. »
Cet appel au sacrif

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