Anges d apocalypse 4 : LA GUERRE DES AURORES
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Anges d'apocalypse 4 : LA GUERRE DES AURORES , livre ebook

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Description

Tout va de travers dans ma vie, ou plutôt dans « mes » vies devrais-je dire. Aussi dingue que courageuse, Lorna a décidé d’arracher Nolhan des griffes de sa monstrueuse épouse. Puisque j’ai promis au vampire de protéger sa goule, me voilà donc embarquée à Paris avec cette dernière pour une mission sauvetage. Tu parles d’une virée touristique : l’escapade dans la Ville Lumière se transforme rapidement en piège mortel ! Elle marque aussi mes retrouvailles avec un homme qui a le chic pour affoler mes sens... Pendant ce temps, à Toronto, deux de mes soeurs sont devenues des renégates. Il semble que l’affrontement avec elles soit inéluctable, à moins que je parvienne à les raisonner. Samantha la lycéenne en sera-t-elle capable ? Cernée par les menaces, la pire des épreuves reste l’éloignement du garçon auquel mon coeur s’est attaché envers et contre tout. Avec deux identités pour une seule âme, je me retrouve plus que jamais écartelée entre la raison et les sentiments.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2015
Nombre de lectures 13
EAN13 9782365382588
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ANGES D’APOCALYPSE 4 – L a guerre des aurores Stéphane SOUTOUL  
 
www.rebelleeditions.com  
Chapitre 1
L’enfer, c’est les autres.
Huis clos. Jean-Paul Sartre.  
- Samantha -
Encore une journée fichue en l’air à rester collée aux chauffages du lycée et à me coltiner des cours pour lesquels je n’avais aucun intérêt. Bon, dit ainsi on jurerait entendre les paroles du cancre de la classe, mais en réalité je suis une fille plutôt studieuse… en apparence. Heureusement que mon calvaire touchait à sa fin : ce soir commençaient les vacances d’hiver, youpi ! À moi les séances de ciné, les footings vivifiants et les après-midi de shopping en compagnie d’Allison et de Sandy.
Ne vous méprenez pas sur mes paroles. L’instruction est la clé d’une vie épanouie, merci, je suis au courant. C’est une bonne chose que l’éducation soit à la portée du plus grand nombre. Mais en ce qui me concerne, cela fait maintenant plusieurs fois que je recommence le même programme scolaire, encore et encore. Allez-y, moquez-vous et appelez-moi « l’éternelle redoublante » ! J’avoue que je commence à en avoir un peu marre du lycée. Cependant, je n’ai pas d’autres choix que de me plier à ce rituel en feignant un minimum d’intérêt pour le sempiternel radotage des professeurs.
C’est la condition sine qua non pour que je passe inaperçue parmi les gens normaux au milieu desquels j’évolue.
Je n’étais pas la seule à trouver le temps long durant ce dernier cours de l’après-midi. Nathan, assis quelques tables plus loin derrière moi, semblait lui aussi s’ennuyer ferme. Je le surprenais en train de gribouiller des dessins sur une feuille volante à chaque fois que je me retournais pour l’épier.
Ben quoi ? J’ai tendance à espionner les gens qui comptent à mes yeux et je ne m’en cache pas. Nul n’est parfait en ce monde (surtout pas moi).
Mademoiselle Stendrak, notre nouvelle – et séduisante – prof d’histoire au regard acéré derrière ses élégantes lunettes rectangulaires, remarqua elle aussi l’inattention de mon ami.
— Nathan, mon cours ne te passionne pas beaucoup, je me trompe ?
Le jeune homme aux cheveux bruns éternellement indisciplinés (malgré les efforts qu’il concédait chaque matin pour mettre un peu d’ordre dans sa coupe en pétard) ne sursauta même pas à l’évocation de son nom. Il se détourna à regret de l’esquisse qui prenait vie sous son crayon. Il leva lentement les yeux vers la femme qui l’interpellait sur un ton sarcastique. Être pris en flagrant délit de glandouille ne semblait pas le déranger plus que ça. Son visage, à l’expression autrefois empreinte d’une douce mélancolie, était désormais obscurci par une ombre insidieuse. Nathan n’avait rien perdu de son cœur en or, mais il donnait parfois l’impression qu’un fossé infranchissable se dressait entre lui et les gens qui l’entouraient.
Moi seule connaissais les véritables raisons de ce changement.
— Si, votre cours m’intéresse…, assura le garçon avec une nonchalance qui exprimait le contraire.
— De quoi étais-je en train de parler ? insista Agnès Stendrak, bien décidée à ne pas lâcher prise.
Cette trentenaire débordante d’énergie avait remplacé Monsieur Mazenti, notre ancien professeur d’histoire, quelques semaines plus tôt après que ce dernier soit décédé d’une rupture d’anévrisme. Paix à son âme. Toutefois, la relève était assurée. Le charisme qui émanait de Mademoiselle Stendrak n’avait d’égal que son aplomb à toute épreuve. Elle appartenait à cette catégorie de femmes qui, sans jamais se départir d’un humour subtil, n’a pas pour habitude de se laisser marcher sur les pieds. Nathan marqua un instant d’hésitation avant de lui répondre :
— Vous nous parliez de la guerre de Sécession ?  hasarda-t-il finalement sans même prendre la peine de jeter un coup d’œil aux cartes affichées sur le tableau.
Je ne pus m’empêcher de froncer les sourcils à son intention en hochant la tête en signe de consternation.
— Bien essayé, mais c’est loupé, mon grand ! Tu as quelques jours de retard : la guerre de Sécession était notre sujet de la semaine dernière. Aujourd’hui, il est question de la Grande Dépression de 1929.
Loin d’être embarrassé, Nathan se contenta de hausser mollement les épaules sous les ricanements des autres adolescents. Son calme suggérait une provocation que notre professeur feignit de ne pas remarquer. Plutôt que de s’indigner de l’attitude méprisante de son élève, elle afficha un mince sourire.
— Nathan, il faut qu’on discute sérieusement. Et le plus tôt sera le mieux. Je dispense demain des cours de rattrapage au lycée, passe donc me voir dans la matinée.
— Comme vous voudrez, abdiqua Nathan, en reportant à nouveau son intérêt sur le dessin qu’il avait laissé en suspens.
Mademoiselle Stendrak reprit son cours comme si de rien n’était. Il fallait autre chose que la paresse d’un adolescent pour déstabiliser la jeune femme aux cheveux noirs coupés courts et à la mèche balayée. Certainement que cette brune distinguée aux traits ciselés, avec son grain de beauté placé sur le côté droit de sa lèvre inférieure, avait eu à tenir tête à des élèves bien plus retors que Nathan. Hélas, la volonté des femmes au physique délicat est souvent sous-estimée dans le monde sans pitié du travail. Celles-ci doivent faire leurs preuves pour s’imposer. Derrière ses sourires compréhensifs et l’attraction de son joli visage serti par deux iris couleur lilas, je percevais le caractère inflexible de notre professeur. Durant les heures que j’avais dernièrement passées en sa présence, la description qui la définissait avec le plus de justesse était : une main de fer dans un gant de velours .  
Les garçons du lycée New understanding School ne regrettaient pas la disparition de Monsieur Mazenti. Ils étaient pour cela trop ravis d’avoir vu le vieil enseignant remplacé par Agnès Stendrak. Il fallait reconnaître objectivement qu’elle ne manquait ni de charme ni de classe avec ses tailleurs stricts et sa silhouette élancée mise en valeur par des escarpins. En plus de la singulière couleur de son regard, elle apportait à ses tenues élégantes une touche d’originalité en accrochant deux crânes en argent à ses oreilles, en guise de bijoux.  
La sonnerie annonçant la fin des cours fut une véritable délivrance. Je m’empressai de ranger mes affaires dans mon sac afin de rejoindre Nathan.
— Bon sang, le houspillai-je en murmurant. Mais qu’est-ce que tu fabriques ?
— Comment ça ? Qu’est-ce que tu as à me reprocher, Sam ? s’étonna Nathan en arquant un sourcil d’incompréhension.
— Ne joue pas les innocents ! Tu sais très bien de quoi je veux parler.
Nous passâmes devant le bureau de Mademoiselle Stendrak qui conversait avec une élève. J’espérai qu’elle ne nous remarque pas, mais c’est le contraire qui se produisit.
— Hep, pas si vite, Nathan ! nous arrêta-t-elle en arborant ce sourire détendu dont elle seule avait le secret.
— Oui, Mademoiselle Stendrak ? demanda Nathan.
— N’oublie pas : je compte sur toi pour venir me parler demain. Vers onze heures dans cette classe, ça sera parfait.
— Je viendrai, promit le garçon avare en paroles.
Le regard aux reflets améthyste du professeur dériva sur moi. Allez savoir pourquoi, je me sentis obligée de lui adresser un sourire contrit, comme si j’étais en partie fautive de l’attitude désobligeante de Nathan.
— Je crois qu’elle ne t’a pas à la bonne, fis-je remarquer à mon ami, tandis que nous nous éloignions.
— Pourquoi ? Je ne lui ai rien fait.
— Tu négliges ses cours et ça n’a pas l’air de lui plaire.
— Elle ne semble pas spécialement en colère.
— L’Artiste… soupirai-je. Tu as encore beaucoup à apprendre sur les femmes. Ce n’est pas parce que nous autres, les filles, on sourit que nous ne sommes pas offusquées par vos bêtises à vous, les hommes.
Nathan et moi mesurons quasiment la même taille. Nous sommes deux petits gabarits qui peinons à dépasser le mètre soixante-cinq (attention, je tape celui qui nous traite de demi-portions). L’intimidation physique n’est donc pas notre meilleur atout. Heureusement, nous pouvons compter chacun sur d’autres ressources pour nous affirmer. Le jeune homme marchait à mes côtés d’un pas nonchalant, une main enfouie dans la poche de son jean et son sac jeté avec négligence sur son épaule.
— Cette prof se froisse pour pas grand-chose, persista Nathan d’un ton désinvolte.
Le détachement que je perçus dans sa voix me serra le cœur. Je coulai vers lui un regard en biais. Je m’inquiétais pour Nathan. Bien sûr, il a toujours répugné à exprimer ses sentiments, les tourments qui scarifiaient son âme. Il est l’un des mecs les plus ombrageux et secrets que j’ai jamais connus. Se confier n’était pas son truc. Cependant, sa prédisposition à se renfermer sur lui-même atteignait ces derniers temps des proportions alarmantes. Le lycéen se tourna vers moi pour planter la lumière de ses yeux émeraude dans les miens. Mon rythme cardiaque s’accéléra. Sa beauté saisissante, à la masculinité presque achevée, était semblable à celle d’une statue sculptée par une main d’artiste. Son nez droit et ses pommettes hautes soulignaient son charme discret, mais bien réel.
Le visage de Nathan ne laissait transparaître que peu d’émotions en public. Les gens capables de le comprendre, de l’apprécier, étaient rares… J’espérais néanmoins appartenir à cette poignée de privilégiés. En prenant la peine de gratter le vernis de son attitude bourrue et réservée, on découvrait alors un être à l’altruisme sans égal.
Même si les vacheries de la vie s’étaient chargées de lui brûler les ailes, Nathan n’en restait pas moins un ange échoué sur cette terre d’injustice.
Toutefois, la bienveillance qui nimbait ses actes s’était ternie depuis quelque temps. En témoignait son regard dans lequel couvaient tant de contradictions, avec la quiétude de ses iris absinthe cerclés d’un rouge éclatant. Ce détail sinistre était la marque indélébile du mal qui le rongeait insidieusement.
Des pouvoirs démoniaques qui couraient désormais dans ses veines.
Je ne pus m’empêcher de serrer les poings. C’était à cause de Tadeus si la pureté de Nathan se voyait ainsi corrompue.
Toute la souffrance que Nathan endurait sans se plaindre était la faute du sorcier récemment ressuscité. C’est ce lâche qui a contraint Archazel, le démon des flammes noires qui possédait le garçon, à ne faire plus qu’une seule et même personne avec son hôte. C’était également Tadeus le coupable si le jeune homme se voyait à présent persécuté par une terrible faim d’âmes. C’était encore et toujours l’œuvre de Tadeus si des tatouages maléfiques recouvraient la peau de mon ami.
Je maudissais Tadeus de tout mon cœur, avec l’espoir secret de lui faire payer un jour ses crimes.
Cependant, malgré la magie obscure et malsaine qui émanait de lui, la bonté de Nathan restait intacte. Il n’y avait qu’à voir la douceur avec laquelle il me souriait en quittant la salle de cours, afin de me rassurer.
Si je comprends les silences de Nathan, ce dernier possède une empathie qui lui permet de saisir toute sorte de sentiments… Comme par exemple l’inquiétude que je me fais pour lui.
— Tout va bien, Sam. Ne t’inquiète pas pour moi. Il faut me faire confiance, je n’ai pas l’intention de me transformer en monstre sans me bagarrer.
Nous nous trouvions dans l’un des longs couloirs qui donnent accès aux différentes salles de classe du lycée. Nathan me sourit et le monde autour de moi fut soudain plus beau. Ses doigts effleurèrent les miens dans un geste apaisant, mais il se retint de me prendre la main. Cette attention suffit néanmoins pour faire naître un frisson sur mon épiderme. Six siècles dans la peau d’une tueuse implacable et voilà que je jouais les midinettes. Le visage de Nathan resta impassible. Il s’apprêtait à reprendre sa marche, mais il se ravisa au dernier moment. Il leva la main et fit courir ses doigts fuselés dans ma longue chevelure châtain, pour en apprécier le contact soyeux. Il ne cherchait pas à me draguer, seulement à me réconforter.
— Je sais que tu as l’intention de résister à tes nouveaux pouvoirs, L’Artiste. Je n’ai aucun doute à ce sujet, soufflai-je sans rien laisser paraître de mon trouble. Mais comprends-moi, je…
Les mots restèrent coincés dans ma bouche, m’empêchant de finir ma phrase. Une douleur fulgurante dans la tête me cloua sur place et tétanisa chacun de mes muscles. J’eus brusquement la sensation qu’une perceuse me vrillait le crâne. Dans un même temps, il me sembla que le sol se dérobait sous mes pieds. Le décor autour de moi se mit à tanguer au point de me faire perdre l’équilibre. Nathan, les élèves du lycée, les professeurs… Le monde cessa d’exister, remplacé par une indescriptible douleur. Mon calvaire se prolongea jusqu’à ce que mes paupières se ferment pour laisser place à une bienheureuse inconscience.
Lorsque je rouvris les yeux, je me tenais debout dans une pièce sordide où régnait la pénombre. Ah, il est utile de vous préciser que j’avais abandonné le corps de Samantha pour celui de Syldia, ce qui était bien sûr techniquement impossible. J’examinai mes mains et vis que celles-ci étaient translucides. Étrange…
Le décor lugubre qui m’entourait semblait curieusement instable et éphémère, comme si j’évoluais au sein d’un rêve. Je n’eus pas le loisir de réfléchir davantage à cette situation invraisemblable. Tout près de moi, les gémissements d’un homme attirèrent mon attention.
Quelqu’un souffrait le martyre dans cette épouvantable geôle.
Un malheureux séquestré, au physique amaigri mais doté d’une musculature harmonieuse, était enchaîné à quelques pas de moi. Une multitude de plaies meurtrissaient le corps de ce dernier, mais le supplice qu’il endurait ne dégradait en rien sa dignité princière. La rivière de cheveux dorés cascadant devant son visage m’empêchait d’apercevoir ses yeux. Cependant, les nombreuses cicatrices qui sillonnaient sa peau m’étaient familières.
Cet unique détail me permit d’identifier le prisonnier et une sueur froide me glaça l’échine.
Je compris simultanément deux choses : je me trouvais dans une pièce faisant office de donjon et quelqu’un s’était arrangé pour me transporter ici sous une forme astrale.
Comme pour confirmer cette déduction, trois inconnus me frôlèrent sans même remarquer ma présence. Je n’étais qu’un esprit immatériel, une visiteuse indésirable qui pouvait espionner à sa guise sans qu’on la remarque. Je compris que les occupants de la pièce n’étaient pas humains lorsque l’un d’eux me passa au travers. Une aura surnaturelle de couleur verdâtre les entourait, dévoilant ainsi leur véritable nature.
Il s’agissait d’un trio de goules, une révélation qui attisa ma curiosité.
La salle humide et crasseuse disposait d’une seule ouverture donnant sur l’extérieur ; une lucarne étroite taillée à même la pierre. Un rayon de soleil filtrait par ce passage dérisoire et inondait le sol d’une flaque de lumière que les nouveaux arrivants décidèrent de mettre à profit. Sous mon regard scandalisé, les salopards entreprirent alors de torturer le captif à l’aide d’un jeu de miroir aussi sadique qu’ingénieux. Le rayon du soleil se reflétait sur la surface des miroirs qu’ils brandissaient en s’esclaffant, afin de brûler l’homme à leur merci. Enfin… plutôt le vampire, devrais-je préciser. Ce dernier, nimbé d’une aura carmin, émit des gémissements imperceptibles tandis que sa peau crayeuse se calcinait. Cependant, il n’accorda pas à ses bourreaux le plaisir de l’entendre crier.
Une telle cruauté me révolta, mais je ne pouvais rien faire pour y mettre un terme.
Ma colère commençait à croître chaque seconde davantage, lorsqu’une femme à la longue crinière de jais striée de mèches blanches parut à son tour. Elle était vêtue d’une robe écarlate s’évasant jusqu’à ses pieds. La prestance désuète qui se dégageait d’elle rappelait l’aristocratie d’autrefois. Elle rit à gorge déployée face à l’odieuse vision du prisonnier à l’agonie. J’avoue que son sens de l’humour m’échappait. Cette garce à la beauté d’albâtre se rapprocha de sa victime, toutes griffes dehors pour lui faire subir un sort dont je n’aurais jamais connaissance. Le rêve s’interrompit soudain, comme si quelqu’un avait débranché une prise de courant.
Un voile de ténèbres m’enveloppa et j’eus l’ineffable sensation de flotter dans l’espace.
Je me réveillai tout à coup dans les bras de Nathan. Le jeune homme qui veillait jalousement sur moi était encore plus pâle que d’habitude. Les cercles rouges autour de ses pupilles limpides semblaient s’être élargis sous le coup de l’émotion.
— Doucement, Sam, ne bouge pas. Tu t’es écroulée subitement pendant que nous discutions.
— Je… Je suis restée inconsciente longtemps ? demandai-je en essayant de reprendre mes esprits.
— Non, à peine une minute ou deux. Mais tu m’as flanqué une sacrée frousse, bon sang ! Tu  es tombée comme une poupée de chiffon. Ton visage était si livide tout à coup…
— Alors comme ça tu te fais du mauvais sang pour moi ? tentai-je de plaisanter afin de dissiper l’inquiétude qui le rongeait.
— Disons que laisser des filles inertes dans les couloirs du lycée fait un peu désordre. Je ne crois pas que le proviseur approuverait, tenta d’ironiser le garçon qui veillait sur moi.
— Personne n’a appelé d’ambulance, au moins ?
— Pas encore, mais ça serait plus prudent que tu consultes un médecin.
Nathan essaya de me garder dans ses bras dans un réflexe protecteur, mais je décidai malgré tout de me relever. Le mal de crâne était toujours présent, même si sa violence n’avait rien à voir avec celle qui s’était abattue sur moi un peu plus tôt.
— Non, pas de docteur. Je me sens mieux, mentis-je en me massant les tempes.
— Va au moins à l’infirmerie.
— Pas la peine, je veux rentrer à la maison.
Nathan ramassa mon sac par terre et posa doucement sa main sur mon épaule. Mes jambes tremblaient encore un peu, mais elles retrouvaient leur assurance. Mon vertige s’était complètement estompé.
— Ne joue pas les super héroïnes, OK, Wonder Woman  ? Il n’y a aucune honte à être patraque. Si tu te sens faible, on peut demander à quelqu’un de nous ramener à la maison.  
— Relax, je te dis que ça va mieux. C’était juste un malaise passager.
— Heureusement que nous sommes en vacances, tu vas pouvoir te reposer et décompresser. Tu as besoin de te changer les idées en te distrayant un peu.
Moi, décompresser après l’horrible scène à laquelle je venais d’assister ? Aucune chance ! Cependant, cela n’aurait servi à rien de briser les espoirs de Nathan. Ce dernier avait suffisamment de problèmes, inutile d’en rajouter une couche.
— Oui, je suppose qu’un peu de détente me fera le plus grand bien, reconnus-je sans penser un traître mot de mes paroles. Je me sens assez vaillante pour rentrer en marchant.
Je rassemblai mes pensées en vrac tout en ignorant le regard désapprobateur de Nathan.
— Vas-y doucement alors, me conseilla-t-il. Et évite de sauter de joie même si nos vacances débutent officiellement maintenant.
— N’oublie pas que demain nous sommes obligés de revenir au bahut pour ton entretien avec Mademoiselle Stendrak, lui rappelai-je.
Même affaiblie, je ne perds jamais le Nord.
— Comment ça nous  ? Tu viens aussi ?  
— Oh que oui ! Hors de question que tu te débarrasses de moi.
— Mais pourquoi ? demanda le jeune homme mignon à croquer en haussant un sourcil.
— Parce que je veux m’assurer que tu iras bien à ce rendez-vous. Satisfait de ma réponse ?
— Pfff… Quel manque de confiance, grommela Nathan en réglant ses pas sur les miens.
Son exaspération provoqua un sourire fugace sur mes lèvres, mais ce dernier mourut presque aussitôt. Ma rapide excursion dans le donjon se rappelait lentement à moi dans toute son ignominie, détail après détail. Je sentis une boule se former dans mon ventre.
— Si tu allais mal, tu me le dirais, n’est-ce pas, Sam ? s’enquit Nathan d’une voix neutre, afin de ne pas montrer à quel point il se souciait de mon bien-être.
Nous étions à présent dans la cour du lycée remplie d’adolescents qui convergeaient vers le portail. Au-dessus de nos têtes, la blancheur du ciel présageait des chutes de neige à venir durant la nuit.
— Bien sûr, tu peux compter sur ma franchise légendaire, L’Artiste. J’ai un peu mal à la tête et j’ai hâte de me vautrer sur le canapé avec un thé bien chaud, mais ça va.
— Promis ?
— Promis !
Bien que je n’éprouve aucun plaisir à mentir, surtout en présence de Nathan, je n’ai parfois pas le choix d’agir autrement. Le garçon soupçonnait que quelque chose me perturbait, sans savoir quoi exactement. Il m’était impossible de lui avouer la vérité sur ce que je venais de voir…
J’observai un silence inhabituel tout au long du trajet aux côtés de Nathan. À contrecœur, je lui dissimulais la sombre nature de mes pensées pendant qu’il me parlait de Sandy pour entretenir la conversation.
Je lui cachais que mon esprit s’était vu projeté sur un autre continent.
Je lui cachais que j’avais vu quelqu’un se faire torturer sous mes yeux.
Je lui cachais que l’homme en mauvaise posture n’était autre que Nolhan.
Je lui cachais que la femme qui se réjouissait de sa souffrance ne faisait qu’une avec Marjorie, sa terrifiante épouse.
Chapitre 2
- Syldia -
Depuis que Raven et Ève avaient quitté notre demeure de L’Annex en claquant la porte, il ne s’écoulait pas une minute sans que je ne pense à elles. Jillian et moi nous demandions ce que pouvaient faire nos sœurs, comment elles s’en sortaient loin de nous et, surtout, si elles représentaient un risque potentiel pour les humains… Depuis le départ de Guerre et Mort, le temps s’était suspendu dans notre agréable maison, placée au cœur de l’un des quartiers résidentiels de Toronto où il faisait bon vivre.
Ni Jillian ni moi n’avions encore trouvé le courage d’aller voir Raven à son armurerie. Nous redoutions toutes les deux que notre sœur au sang chaud nous réserve un accueil guère chaleureux.
Entre cette rupture aussi soudaine que brutale et mes responsabilités au sein des Dark Breakers en tant que capitaine temporaire, dire que mon moral n’était pas au beau fixe tenait de l’euphémisme. Et la vision m’ayant littéralement arrachée du lycée, afin de me montrer les tortures que Marjorie infligeait à son époux, n’était pas indiquée pour calmer mon humeur grincheuse.
Mon programme de la nuit était chargé : il fallait que je passe au Majestic Building, le palais des sorciers de Toronto, afin de vérifier si le conflit avec les vampires n’avait pas trop dégénéré ces dernières heures. Chaque début de soirée, je redoutais qu’on m’annonce une catastrophe ou une tuerie, je ne vous raconte pas l’angoisse. Mais avant cela, il me fallait faire un détour par le Blackout Café, un territoire neutre fréquenté par la communauté surnaturelle de la ville. Le temps d’un concert, mes sœurs se produisaient autrefois sur la scène de ce bar branché avec leur groupe : Les Apocalypse’s Sisters .  
Une époque pas si lointaine que je regrettais.
Traîner mes guêtres à l’intérieur d’un No man’s land où l’alcool coulait à flots aurait peut-être été une pause bienvenue dans d’autres circonstances. Nathan ne m’avait-il pas conseillé de prendre du bon temps ? Cela faisait des lustres que je n’avais pas dégusté tranquillement un bon Whisky Daisy. Hélas, les raisons qui me conduisaient dans l’établissement réservé aux marginaux et aux créatures spéciales n’avaient rien de très enthousiasmantes, loin s’en faut.  
Les joies de la picole seraient pour une autre fois.
Le Blackout Café est reclus dans une zone industrielle à l’écart du centre-ville, mais son emplacement guère pratique n’empêchait pas une clientèle éclectique d’affluer à toutes les heures de la nuit. Je garai ma Yamaha R1 à quelques mètres du videur posté à l’entrée du bar. Ce dernier, un colosse aux cheveux bruns coupés très courts, me sourit lorsque j’éteignis le moteur de ma précieuse bécane.
J’entretiens une passion dévorante pour les grosses cylindrées et je tiens à ma monture mécanique comme à la prunelle de mes yeux. C’est un peu mon bébé à moi.
— Syldia, quelle surprise ! Ça fait un bail qu’on ne t’a pas vue dans le coin, commenta l’homme à l’impressionnante musculature.
— Hé, ça roule Charlie ! saluai-je à mon tour le costaud faisant office de Cerbère. Crois-moi, ce n’est pas l’envie qui m’a manqué de venir faire un tour pour descendre quelques verres. Mais j’ai un emploi du temps de dingue ces temps-ci. Je brûle la chandelle par les deux bouts.
— À cause des chamailleries entre sorciers et buveurs de sang ?
— Entre autres, oui… Et divers soucis familiaux.
— La famille n’attire que des ennuis, acquiesça l’impressionnant vigile en remuant la tête.
Je savais que derrière sa stature de catcheur (un métier qu’il avait réellement exercé étant plus jeune) et son visage taillé à la serpe, Charlie était un mec adorable au caractère placide. Les plus gros ne sont pas toujours les plus méchants, contrairement à ce que suggèrent les apparences. Et surtout, le gardien qui portait ce soir un pull noir sur lequel était inscrit en caractères jaunes Keep cool and drink more water ne manquait pas d’humour. Bon, il ne fallait pas non plus s’amuser à trop l’asticoter… Après tout, Charlie est un ours-garou capable d’arracher la tête à quiconque aurait la mauvaise idée de lui chercher des noises. Je savais ma moto en sécurité à ses côtés, surtout que ce malabar au cœur tendre m’a plutôt à la bonne.  
Je surpris Charlie qui reluquait ostensiblement ma poitrine tandis que j’avançais dans sa direction. Le claquement de mes bottes sur le bitume rythmait chacun de mes pas. Malgré le froid et la neige qui dissuadaient les plus frileux à s’aventurer dehors en ce mois de février, je portais juste un top blanc sous ma veste en cuir noir. Avec mon opulente chevelure blonde et ma moto, je me la jouais très Brigitte Bardot .  
Au cas où la question vous aurait effleuré l’esprit, sachez que les cavaliers de l’apocalypse sont immunisés contre les grippes, les angines et les éventuelles pneumonies. Pratique pour sortir en tenue légère même quand l’hiver canadien bat son plein. Les fabricants de pulls et d’écharpes mettraient la clé sous la porte si tout le monde était insensible aux maladies comme je le suis.
— En tout cas, tu sembles en forme, apprécia Charlie en me détaillant de pied en cap.
Un vrai gentleman ! En vérité, ce n’est pas tant ma santé que mes formes qui intéressait ce petit futé tout en muscles. Peut-être aurais-je formulé une remarque cinglante face à un autre gars, mais le videur pouvait se rincer l’œil autant qu’il le souhaitait, du moment qu’il me laissait entrer dans le bar avec mon flingue sans faire d’histoire. Eh oui, avec l’âge on apprend à arrondir les angles.
Derrière mon attitude désinvolte, c’était une raison de la plus haute importance qui m’amenait ici. Il était urgent que je tire rapidement quelque chose au clair.
— Blague à part, quel bon vent t’amène ? demanda Charlie en retrouvant son professionnalisme.
Son instinct lui chuchotait que ce n’était pas pour siroter un cocktail que je venais au Blackout Café, à raison.
— Lorna travaille ce soir ? demandai-je sans détour.
— Ouais. Même si elle a embauché des extras pour l’aider depuis le départ de Nolhan, la chef passe le plus clair de son temps à s’occuper du bar. Elle semble accro au boulot, heureusement qu’elle va s’accorder des vacances.
— Des vacances ? m’étonnai-je. Quand ça ?
— Tu tombes à pic, Lorna ferme l’établissement dès demain pour une quinzaine de jours.
— Tu es sûr de ce que tu avances ?
— Mais ouais, puisque je te le dis ! La patronne refuse que le bar reste ouvert pendant son absence. J’espère que cette pause lui fera du bien, elle en a besoin.
L’information que me délivra Charlie fit tinter une sonnette d’alarme dans mon esprit. Lorna s’accordera des congés lorsque les poules auront des dents. Elle était trop sérieuse pour gaspiller son temps à prendre soin d’elle et à s’allouer du bon temps. Non, si elle fermait le Blackout Café, c’est qu’elle avait prévu de faire quelque chose et il fallait que je découvre quoi au plus vite.
Je passai devant Charlie en sentant son regard rivé sur mes fesses. Après les pare-chocs avant, c’étaient les pare-chocs arrière qui avaient droit à un examen en règle. Mais pendant qu’il me dévorait des yeux, au moins il ne s’intéressait pas au Desert Eagle rangé dans son holster que je portais sous ma veste. J’étais sur le point de pénétrer dans l’établissement d’où s’échappaient des airs de musique rock, quand le videur sollicita mon attention une dernière fois.
— Hé, Syldia !
— Ouais, Charlie ?
— Sois sympa avec Lorna. Elle ne s’est jamais plainte depuis le départ de Nolhan, mais ça se sent qu’elle n’est pas dans son assiette.
— Tu veux dire que ta boss est triste ou un truc dans le genre ?
— Non. Elle donne plutôt l’impression qu’on lui a arraché une part d’elle-même et que cette amputation la fait souffrir le martyre.
— Je vais la ménager, assurai-je à Charlie.
Il m’adressa un clin d’œil complice ainsi qu’un sourire franc. Ce dernier révéla les crocs qui garnissaient la bouche de l’ours-garou.
Moi, ménager Lorna ? Charlie ne croyait pas si bien dire. Personne n’était au courant, mais j’étais censée garder un œil sur la copropriétaire du Blackout Café. Avant de retourner en France dans les bagages de Marjorie, Nolhan m’avait fait promettre de veiller sur sa goule. Jusqu’à présent tout s’était bien passé, mais mon instinct me disait que cette accalmie risquait bientôt de se transformer en tempête.
Chapitre 3
- Syldia -
La transition entre le froid extérieur et la chaleur étouffante du Blackout Café fut brutale. Mes yeux s’adaptèrent immédiatement à l’éclairage tamisé du bar. Même si je suis loin d’être invincible, mes capacités physiques et mes sens aiguisés font de moi un prédateur tout terrain. En revanche, je n’avais pas encore mangé et sentir toute cette effervescence attisa les braises de ma faim monstrueuse.
Pas question pour autant que je me nourrisse des clients du Blackout Café, cela ferait désordre. J’ai pour règle très stricte de dévorer uniquement les crapules qui gangrènent la société.
Bouffer les honnêtes citoyens, c’est mal.
Je connaissais parfaitement ces lieux où régnait une ambiance bruyante et à l’air saturé par les vapeurs d’alcool (posséder des sens aiguisés n’a pas que des avantages), même si je n’y avais plus mis les pieds depuis un bon moment. Le trio de musiciens qui enchaînaient les morceaux de rock sur scène pour dominer le brouhaha de la salle me laissa indifférente. C’est tout juste si je prêtai une vague attention au couplet mélancolique qu’ils commencèrent à jouer, tandis que je me faufilai entre les tables pour rejoindre le comptoir. C’est là, au centre névralgique de tout débit de boissons qui se respecte, que je trouvai Lorna en pleine action. Cette dernière s’activait énergiquement pour servir la clientèle qui se pressait autour d’elle et des deux barmans qui l’assistaient.
Le Blackout Café était devenu une affaire très rentable depuis l’arrivée de ses nouveaux propriétaires. Un succès en grande partie dû au talent commercial du petit bout de femme qui se démenait comme une diablesse pour prendre les commandes et préparer les cocktails. Sa nature de goule, c’est-à-dire une créature à la croisée de l’humain et du vampire, lui procurait une endurance hors du commun. Il fallait être doté d’un solide sens de l’observation pour remarquer la prothèse qui remplaçait sa jambe gauche, car Lorna se mouvait avec un dynamisme bluffant.  
Ses yeux bruns s’arrêtèrent sur moi un bref instant lorsqu’elle m’aperçut. Je lus dans son regard une émotion complexe qu’il me fut impossible de déchiffrer. J’opinai du chef pour la saluer, mais la goule se contenta de reprendre son travail comme si de rien n’était. Une aura vert pâle l’enveloppait. Elle finit de servir les bières qu’attendait un couple de faës, puis elle les encaissa. Ce n’est qu’après avoir terminé qu’elle daigna enfin m’accorder un peu de sa précieuse attention. Trop aimable de sa part.
— Syldia, ça faisait longtemps, lança-t-elle sur un ton sarcastique en jetant un torchon à carreaux sur son épaule.
— Salut, Lorna. J’ai cruellement manqué de temps pour venir ces derniers temps, avouai-je.
— Je croyais que l’endroit avait perdu tout intérêt pour toi, maintenant que Nolhan n’est plus là.
— Ne sois pas stupide. Si je me fais rare, c’est à cause des problèmes avec mes sœurs et de mon job à la Cour des sorciers.
— Ouais, j’ai entendu qu’il y avait des tensions entre les frangines de l’apocalypse.
— Aucune info qui circule dans la ville ne t’échappe, pas vrai ?
— J’ai les oreilles qui traînent un peu partout, admit la barmaid avec modestie.
— Écoute, Lorna, nous n’avons jamais été de grandes copines, mais là il faut qu’on cause sérieusement.
Deux vampires coupèrent court à nos retrouvailles houleuses pour demander discrètement à Lorna des pintes de sang. Ces consommations peu orthodoxes étaient mises en vente officieusement. Les autorités humaines, qui ignoraient pour la plupart l’existence des Surnaturels, auraient eu du mal à comprendre pourquoi une telle boisson était disponible sur la carte du bar.
Lorna se débarrassa des immortels blafards en orientant ceux-ci vers ses employés. Elle me prépara sans rien dire un Whisky Daisy, mon péché mignon, qu’elle posa devant moi. Puis elle sortit de derrière le comptoir, en me faisant signe de la suivre.
— Viens, allons dans un endroit où on pourra discuter au calme !
Il y a toujours eu un certain recul entre Lorna et moi. Pourquoi ? Ça, j’aurais été bien embêtée de l’expliquer. La seule certitude est qu’on ne s’apprécie guère mutuellement. Mais notre manque de sympathie n’empêche pas que nous éprouvons un minimum de respect l’une envers l’autre. Sans parler qu’une personne qui connaît ma boisson favorite ne peut pas être totalement détestable, pas vrai ?
— Ouvre la marche, je te suis, obtempérai-je en m’emparant de mon cocktail aux couleurs sanguines.
Je sirotais ma boisson tout en suivant Lorna, qui avançait d’une démarche étonnamment fluide. Je constatai une fois encore que son membre artificiel remplaçait à la perfection la jambe gauche que Marjorie – toujours cette affreuse sangsue – lui avait coupée. Nolhan avait transformé la jeune flic française afin de lui sauver la vie, mais je ne connaissais finalement que peu de choses sur cette femme au visage fin et aux lèvres pleines. Son teint de porcelaine contrastait avec le maquillage sombre qu’elle appliquait sur ses lèvres et ses paupières. Son apparence presque fragile lui conférait des faux airs de poupée, avec sa longue crinière noire et son nez retroussé orné d’un piercing, mais cette délicatesse n’était qu’un leurre. Bien qu’elle mesurât deux têtes de moins que moi, Lorna possédait un caractère trempé dans l’acier et ne craignait personne. Sans parler que les goules sont beaucoup plus robustes que les simples humains. Une question qui me turlupinait était de savoir comment Lorna se débrouillait niveau alimentaire, maintenant que son créateur n’était plus là pour lui faire boire occasionnellement quelques gouttes de son propre sang. Après tout, un lien étroit unit un vampire et sa goule, mais la relation entre les deux propriétaires du Blackout Café a toujours été pour moi un mystère insondable. Cela dit, je ne désespérais pas de découvrir un jour le fin mot de l’histoire.
Ma curiosité légendaire n’est pas de celles à renoncer facilement.
Lorna et moi traversâmes une partie de la salle principale remplie de clients, puis nous empruntâmes un escalier design en colimaçon, pour rejoindre l’étage supérieur. C’est là, juste au-dessus du bar leur servant de gagne-pain, que la jeune femme et son associé vampire avaient établi leurs quartiers privés. Je suivis mon hôtesse jusqu’à une pièce exiguë qui s’avéra être une cuisine rutilante et aménagée avec un équipement dernier cri.
Quelque chose dans l’attitude de Lorna trahissait une certaine gêne. Elle ouvrit la porte du réfrigérateur et en sortit une cruche remplie d’un liquide vermeil. Du sang. Elle s’en servit un grand verre, mais ne jugea pas utile de m’en proposer. De toute façon, ingérer de l’hémoglobine ne suffit pas à apaiser la terrible faim qui me taraude en permanence. Pour calmer ma fringale, je suis contrainte de tuer un être vivant afin d’absorber entièrement sa chair et son énergie vitale. Quand mon repas se termine, je ne laisse derrière moi qu’une dépouille flasque et exsangue.
Un régime alimentaire pas très ragoûtant, je vous l’accorde. Ce n’est pas pour rien que je suis le cavalier de l’apocalypse Famine.
Lorna but une grande gorgée de sang et soupira. Maintenant qu’on se trouvait dans un calme plus intime, à l’abri des regards indiscrets, la jeune femme n’avait plus besoin de donner le change. Elle tomba son masque autoritaire pour dévoiler une expression empreinte de mélancolie et de détresse. Quelque chose dans son assurance vacilla, à présent que nous étions seules.
— Je sais ce que Nolhan t’a demandé avant de partir, commença-t-elle en s’asseyant avec agilité sur le plan de travail.
Une lassitude que je ne lui connaissais pas hantait son joli regard habituellement vif et volontaire. Mes yeux rubiconds effraient généralement les esprits faibles lorsque ceux-ci me toisent avec trop d’insistance. Cependant, mes étranges prunelles ne semblaient pas mettre Lorna mal à l’aise tandis qu’elle scrutait mon visage. Je pris soin de ne prêter aucune attention à sa prothèse qui pendait dans le vide, sous son jean délavé. Je me contentai de décrypter l’expression confuse affichée par la goule près de moi. D’un trait, je vidai mon Whisky Daisy avant de poser le verre sur la table en inox.
— Et en admettant que tu dises vrai, qu’est-ce que ton Sire m’aurait demandé ? la provoquai-je en prenant appui sur un placard.
— Il voulait que tu veilles sur moi, répondit Lorna d’une voix songeuse, presque triste.
Charlie avait raison : quelque chose ne tournait pas rond chez la jeune femme. Quelqu’un d’autre n’aurait probablement rien remarqué d’anormal dans son comportement, mais pour ma part je notai une vulnérabilité qui ne lui ressemblait pas.
— C’est Nolhan qui t’a raconté ça ? voulus-je savoir.
— Non. Mais soumettre une pareille requête est tout à fait son style. Derrière sa nonchalance qui a tendance à me rendre dingue parfois, il ne laisse jamais rien au hasard. Ce type vieux de plusieurs siècles est passé maître dans l’art de la manipulation.
— Nolhan ne me manipule pas, protestai-je en espérant ne pas m’empourprer.
— Si tu le dis, ça doit être vrai, dit Lorna sur un ton railleur.
Puisqu’elle était d’humeur loquace ce soir, je décidai d’en profiter.
— Charlie m’a dit tout à l’heure que tu comptes fermer le bar, c’est vrai ?
— Pfff… fit Lorna en hochant la tête, avec un petit sourire sur ses lèvres. Charlie est décidément trop bavard. Une vraie pipelette-garou, celui-là.
— Mais c’est vrai ? insistai-je.
La goule opina du chef après avoir bu une lampée de sang.
— En effet. J’ai besoin de m’absenter pour raisons personnelles.
Soupçonneuse, je plissai les yeux en cherchant la meilleure façon pour formuler la question qui me brûlait les lèvres.
— Tu prends des vacances ? supposai-je d’une voix faussement détachée.
— Pas vraiment. Je vais chercher Nolhan.
Une réponse sans ambiguïté. Au moins, Lorna avait le mérite d’être d’une honnêteté absolue.
— Tu vas chercher Nolhan ? m’étranglai-je, incrédule. Où ça ?
— En France.
La décision de Lorna semblait d’ores et déjà irrévocable, ce qui me paniqua.
— Mais tu as perdu la tête ! Nolhan t’a ordonné de ne pas te mêler de ses affaires avec son épouse.
La goule en face de moi tiqua à l’évocation de Marjorie. Elle ne tarda toutefois pas à se ressaisir. Elle soupira à nouveau en fermant les yeux une brève seconde. Elle argumenta sa décision une fois que ses paupières se rouvrirent.
— Je n’ai pas le choix, Syldia, il faut que j’y aille.
— C’est l’idée la plus mauvaise que j’ai entendue depuis longtemps, lui reprochai-je.
— Ma décision est prise, je n’ai pas l’intention de revenir dessus.
— Pourquoi cette lubie te prend aussi subitement ? Cela fait maintenant presque deux mois que Nolhan est retourné en France.
Le visage de Lorna s’assombrit. Peut-être me faisais-je des idées, mais il me sembla que ses yeux obsidienne brillaient avant qu’elle ne se détourne de moi. À l’image de Nathan, dévoiler ses émotions n’était manifestement pas son truc. Elle se leva et alla jusqu’à l’évier pour y déposer son verre vide et le mien. Une vraie maniaque du rangement et de la propreté.
— Je vais en France parce que j’ai rêvé de Nolhan, m’avoua-t-elle enfin dans un souffle, comme si cet aveu la dégageait d’un poids énorme.
— Tu as rêvé de ton associé ?
— Oui… Enfin, rêver n’est pas le terme approprié. Il est plus juste de dire que j’ai eu une vision cauchemardesque.  
Mes muscles se raidirent à cette nouvelle, mais je m’efforçai de conserver une expression impassible. Lorna s’était plantée en face de moi, immobile, et soutenait mon regard sans ciller.
— Ma question risque de te paraître indiscrète, mais qu’est-ce que tu as vu dans ce rêve ?
La copropriétaire du Blackout Café se frotta le bras droit, comme pour réprimer un frisson. Elle me répondit néanmoins avec sa franchise coutumière. Lorna est une fille solide et opiniâtre. Elle n’est pas du genre à se laisser abattre facilement.
— La vision a juste duré quelques secondes. Mais ce laps de temps m’a permis de voir Nolhan enchaîné dans un endroit glauque. Marjorie et ses sbires prenaient plaisir à le torturer à petit feu.
Une larme impromptue roula sur la joue blême de la jeune femme. Je la vis serrer les poings en essuyant celle-ci d’un geste rageur.
— Lorna, je comprends ce que tu ressens, tentai-je de la raisonner. Mais Nolhan désapprouverait que tu te jettes ainsi tête la première dans la gueule du loup. Parce que tu as conscience qu’il s’agit d’un piège, n’est-ce pas ?
— En effet, il s’agit probablement d’un piège, admit-elle à ma plus grande stupéfaction.
— Tu le prends plutôt bien. La perspective de tomber dans un traquenard ne t’alarme pas plus que ça ?
— Cela fait longtemps que je n’ai plus peur de rien. Excepté peut-être du manque de bière un samedi soir dans mon bar. J’aurais une émeute sur les bras avec mes clients.
— Marjorie veut sans doute t’attirer en Europe pour te mettre le grappin dessus, poursuivis-je imperturbable, même si la réplique de Lorna m’arracha un sourire. Elle pourrait essayer de s’en prendre à toi ici, à Toronto, mais l’opération serait plus délicate à organiser. Alors pour t’obliger à bouger, elle a sans doute décidé de te montrer les supplices qu’elle inflige à Nolhan.
Lorna soupira. Le sourire précaire qui éclaira son visage était aussi amer que résolu.
— Il y a peu de chances que Marjorie soit derrière la vision que j’ai eue, me confia-t-elle.
— Qu’est-ce qui t’en fait douter ?
— Parce que sinon, tu n’aurais pas eu cette vision toi aussi.
La réponse de Lorna me désarçonna. Difficile de cacher ma surprise. Mes sourcils se froncèrent tandis que je lui demandai :
— Admettons que tu dises vrai et que j’ai assisté à la séance de torture, comment as-tu fait pour le deviner ?
— Tu ne m’as pas approchée depuis bientôt deux mois et voilà que tu rappliques le jour où survient un évènement étrange dans ma vie. Bizarre comme coïncidence, non ?
— Ma présence pourrait être le fruit du hasard, suggérai-je.
— Je ne crois pas au hasard. Tout comme moi, on a projeté ton corps astral dans la geôle de Nolhan. Tu es venue au bar pour vérifier si j’avais vécu la même expérience mystique.
— Bien raisonné, félicitai-je la goule en admirant son sens de la déduction. Mais ton hypothèse n’explique pas pourquoi Marjorie est étrangère à toute cette mise en scène.
— Marjorie pourrait s’immiscer dans mon esprit parce qu’un jour, je me suis retrouvée à mes dépens entre ses griffes. Elle a touché mon âme de très près…
Un souvenir déplaisant traversa le regard marron de Lorna, mais elle déploya des trésors de volonté pour réprimer une peur qui ne demandait qu’à jaillir. Elle poursuivit son raisonnement sans se laisser distraire.
— Un vestige de connexion subsiste entre cette pétasse et moi. Mais même dans ces conditions, me provoquer à une telle distance n’a rien d’un jeu d’enfant pour une créature aussi puissante qu’elle. Par contre, je suis catégorique : elle ne peut pas t’imposer des visions ou envahir tes rêves, cela est au-dessus de ses capacités. Elle ne partage aucun lien avec toi et tu es trop résistante à son emprise psychique.
Les arguments de Lorna se tenaient. Mais dans ce cas, une question importante demeurait en suspens : qui nous avait imposé la vision de cet après-midi, si ce n’était pas Marjorie ?
Je marchai jusqu’à la fenêtre de la cuisine. Celle-ci avait une vue imprenable sur le parking plein à craquer du Blackout Café. Je passai une main lasse sur mon visage en méditant les paroles de Lorna. La nuit ne faisait que commencer et déjà un casse-tête venait me pourrir un peu plus la vie.
Comme si j’avais besoin de ça.
— Donc selon toi, je suis venue te voir ce soir parce que moi aussi j’ai eu la vision de Nolhan en train de passer un sale quart d’heure… Tu crois vraiment que je m’inquiète à ton sujet à ce point ?
— Arrêtons de tourner autour du pot, Syldia. Je sais que Nolhan t’a demandé de me protéger et que tu ne reviendras pas sur la promesse que tu lui as faite.
— Pourquoi en es-tu aussi convaincue ?
— Mon métier de flic m’a appris à étudier les gens. Malgré tous tes défauts, tu n’es pas de celles qui se dérobent à leurs responsabilités, même si tu es une miss catastrophe en puissance.
— Hé, comment ça « malgré tous mes défauts » ? m’insurgeai-je.
Un sourire malicieux se dessina sur les lèvres de Lorna. Elle retrouva soudain la réactivité que je lui connaissais. Le son de sa voix était si ardent que je me tournai vers elle afin de mieux l’examiner. Ce petit bout de femme ne cessait de m’étonner. Elle voulait que l’on joue cartes sur table et qu’on arrête de perdre notre temps en cachotteries ? Très bien…
— Comment tu as deviné ? lui demandai-je sans mettre en doute ses affirmations. Je veux dire, pour la promesse que Nolhan m’a arrachée ?
— Nolhan se complaisait dans son personnage de mec versatile et instable. Mais quand on apprend à mieux le connaître, on réalise qu’il n’a rien à voir avec le dragueur insipide pour lequel il se fait passer. Il envisage toujours une situation sous tous ses angles, il ne laisse jamais rien au hasard. Et surtout, il cherche à protéger les personnes qui lui sont proches, même s’il ne l’avouerait pour rien au monde. C’est un point commun que vous partagez, lui et toi.
Je rêvais ou bien Lorna venait de me faire un compliment déguisé ? Sans parler qu’elle insinuait que Nolhan tenait à elle ? Pour le coup, j’avoue que ses paroles me laissèrent pantoise. Une lueur songeuse s’invita dans le regard de la goule. Une tendresse inattendue transparaissait sur son visage, peut-être parce qu’elle se remémorait des souvenirs profondément enfouis, qui sait ?
Même si, entre vous et moi, je doutais fortement qu’il soit possible de garder des bons souvenirs d’un mufle tel que Nolhan.
— Il semble toujours se foutre de tout, mais c’est un leurre. Nolhan a toujours pris soin de moi.
— Ce coureur de jupons a fait ça ? doutai-je.
— Il a bravé des dangers que personne ne pourra jamais imaginer, pas même toi, Syldia. Aujourd’hui, il a besoin de mon aide et je ne laisserai pas tomber.
Fidèle à elle-même, Lorna démontrait une loyauté et un dévouement qui ne m’étonnaient pas venant d’elle. Plus j’apprenais à la connaître, plus cette nana gagnait ma considération. Par contre, je ne pensais pas qu’elle tenait son compagnon vampire en si haute estime.
Ni que le séducteur aux dents longues lui manquait.
— Je te remercie pour ta franchise, dis-je sur un ton radouci et en souriant. Lorna, j’ai eu la même vision que toi. Je comprends tes motivations pour te rendre à Paris, mais c’est trop dangereux pour que tu y ailles seule. Il faut que tu regardes la réalité en face.
— Je ne suis pas née de la dernière pluie, contrairement à ce que tu penses. Je ne suis pas sans défense, mais je sais n’avoir aucune chance face à Marjorie et ses sbires, rétorqua la jeune femme brune.
— Ouf, au moins tu n’as pas perdu toute ta lucidité. Où est-ce que tu espères trouver l’armée nécessaire pour prendre d’assaut le repaire de cette salope ?
Mon écart de langage ne choqua pas Lorna. Ses yeux se réduisirent à deux fentes, tandis qu’elle m’observait avec un air intéressé qui ne me disait rien qui vaille.
— Puisque tu as promis à Nolhan d’être mon ange gardien, il va falloir que tu t’arranges pour qu’il ne m’arrive rien à Paris.
— Alors c’est ça ton plan ? glapis-je en me penchant vers Lorna, mes deux poings plantés sur les hanches. Tu veux que je t’accompagne à Paris ? Moi, alors que tu ne peux pas me sentir depuis la première fois qu’on s’est vues ?
— Si tu veux tout savoir, la perspective de voyager avec toi ne m’enchante pas beaucoup, rétorqua-t-elle sur un ton désinvolte en levant les yeux au ciel. Mais je ne suis qu’une goule avec une prothèse synthétique. Avec toi, un cavalier de l’apocalypse, mes chances de délivrer Nolhan augmentent et c’est le plus important.
— Non, mais c’est pas vrai d’entendre des bêtises aussi énormes ! gémis-je en prenant ma tête entre mes mains, comme si une idée lumineuse pour ramener Lorna à la raison allait soudain m’apparaître.
Cependant, cette dernière n’avait pas l’intention de lâcher prise. Et le pire, c’est que son chantage était redoutablement efficace !
— Désolée de te mettre ainsi le dos au mur, Syldia. Je n’ai que toi sous la main pour m’épauler sur ce coup-là. Je suppose que tes sœurs ne peuvent pas venir en renfort ?
— Non, ce ne serait pas une bonne idée. Les relations sont plutôt orageuses entre elles et moi.
— Dommage… Leurs pouvoirs auraient représenté un avantage non négligeable. Et en ce qui te concerne, tu acceptes de me donner un coup de main ?
— Ai-je réellement le choix ? grinçai-je en sortant mon Desert Eagle de son holster pour l’examiner d’un air distrait.
— Si tu souhaites tenir ta promesse, pas vraiment. Mais je te préviens, notre séjour à Paris risque d’être quelque peu animé. Le flingue que tu trimbales partout avec toi sera le bienvenu.
— Je ne me sépare jamais de Monsieur flingot , fis-je avec humour.  
Je rangeai mon pistolet en lançant un sourire espiègle à Lorna. À bien y réfléchir, me défouler un peu n’était pas pour me déplaire. Même si pour cela j’allais devoir m’absenter de Toronto. Et puis, est-ce que ma bonne conscience pouvait laisser partir la partenaire de Nolhan affronter seule une horde de vampires ?
Bien sûr que non…
— Le départ est prévu pour quand ? voulus-je savoir. Il faut que je sache pour m’organiser, je suis tenue par des obligations.
— Nous prenons un jet privé dans quarante-huit heures pour rejoindre la capitale française, ça te va ? D’ici là, je ferme le Blackout Café dès demain afin de régler tous les détails.
— Je trouverais plus raisonnable de rester en sécurité ici, mais puisque tu ne me laisses pas le choix, je suis obligée de me ranger à ton avis.
— Et rassure-toi, j’ai pris en compte ta malédiction du transfert d’âme. Le trajet se fera de nuit.
— Tu étais certaine de m’embobiner depuis le début, n’est-ce pas ?
— J’ai appris à être convaincante aux côtés de Nolhan, se targua Lorna.
— Tu es une élève douée, la complimentai-je.
Ainsi, les dés étaient jetés : nous allions débarquer à Paris pour mettre le holà aux exactions de Marjorie. Tu parles de vacances…
Dans mon for intérieur, je devais admettre que moi aussi je désirais ardemment sauver Nolhan. Le laisser endurer le sadisme sans limites de sa femme était inenvisageable. Quelque part, l’ultimatum de Lorna m’arrangeait à bien y réfléchir.
— Mais je te préviens, crut bon d’ajouter cette dernière, il y a peu de chances pour que cette mission fasse de nous des amies. Nous sommes des alliées et rien d’autre.
— Sympa comme précision. Mais rassure-toi : je ne me faisais aucune illusion à ce sujet.
Hé ben… Voilà qui promettait ! Cette petite escapade au pays des mangeurs de grenouilles risquait de ne pas être des plus joyeuses. Une fois notre arrangement conclu, Lorna retourna s’occuper de son bar avant sa fermeture prochaine. Pour ma part, tandis que je regagnai ma moto, mon côté pragmatique se demandait si j’aurais le temps de m’accorder une séance de shopping une fois à Paris.
Une petite voix intérieure me disait que c’était loin d’être gagné.
Chapitre 4
- Samantha -
Heureusement que la plupart des humains ne sont pas en mesure de percevoir l’énergie mystique qui se dégage des créatures surnaturelles. Les rares individus qui peuvent déceler l’aura spirituelle des vampires, sorciers et autres garous doivent être terrifiés, en plus d’être pris pour des fous par leur entourage.
Je plaignais la solitude teintée d’incompréhension qu’ils devaient endurer au quotidien.
En cette première matinée des vacances d’hiver, Nathan était assis juste à côté d’Allison pour prendre son petit déjeuner. Tout en engloutissant ma seconde fournée de pancakes (contrariétés ou pas, il fallait bien satisfaire ma fringale du matin), une question me taraudait : comment réagirait la femme que je considère comme une mère, assise à la table de la cuisine dans son fauteuil roulant, si elle percevait la magie ténébreuse qui enveloppait le jeune homme ? Probablement qu’elle serait écartelée entre la terreur et le désarroi…
Quant à moi, je voyais parfaitement à l’œil nu les émanations d’énergie obscure qui s’échappaient du garçon. Il vivait désormais sous notre toit, avec l’accord des services sociaux puisqu’il n’avait que dix-sept ans. Une véritable bombe à retardement avait emménagé dans le foyer des MacDermott, une menace potentielle dont j’étais parfaitement consciente.
J’essayais tant bien que mal de m’accommoder de la nouvelle nature démoniaque de Nathan, mais ce n’était pas évident.
Sandy, sa sœur de neuf ans, était également présente et assistait à ma collation gargantuesque avec un sourire réjoui. Mon appétit était tel que la fillette redoutait que je m’étouffe entre deux bouchées de pancakes nappés de sirop d’érable. Prudente, ma bienfaitrice aux joues roses eut l’attention de remplir mon verre de jus d’orange.  
— Le matin, tu dévores comme un ogre, Sam ! constata-t-elle avec admiration.
— Mfffgrmm ! approuvai-je en baragouinant la bouche pleine.
Ok, je vous l’accorde, les heures de repas ne sont jamais les moments où je suis la plus classe.
— Si seulement Sam n’était un ogre que le matin, fit remarquer ma mère d’un ton joyeux. Elle est une gloutonne insatiable à toutes les heures de la journée.
— Je me demande où notre petite chérie arrive à stocker toute cette nourriture, renchérit Teddy en me servant mes œufs au bacon.
Je pris le temps de boire une grande gorgée de jus de fruits avant de répondre.
— Je suis une fille active et en pleine croissance. Mon corps réclame des vitamines ! Et j’ai besoin de protéines pour grandir…
Une piètre excuse que j’exprimai en jouant la carte de la dérision. Personne ne m’aurait crue si j’avais avoué être Famine et que mon péché de gourmandise collait bien avec ma nature destructrice.
Ma réplique badine invita un sourire sans conviction sur les lèvres de Nathan. Il faisait de son mieux pour participer à la vie de famille, pour ne pas déparer avec la bonne humeur ambiante. Cependant, je voyais bien qu’il s’adaptait difficilement à son nouveau foyer, après l’enfer qu’il avait vécu auprès de son père.
D’un geste distrait, le jeune homme remis en place les couettes dorées de Sandy, lorsque celle-ci passa à côté de lui.
— Je ne te trouve pas si petite que ça, Sam ! chercha-t-elle à me rassurer.
Je répondis à son innocence en lui décochant un clin d’œil complice.
— Ton avis changera sûrement d’ici quelques années, lorsque tu me dépasseras d’une bonne tête, répliquai-je avant de reporter mon attention sur le contenu de mon assiette.
La fillette blonde vêtue d’un gros pull-over bleu persan était, elle aussi, en vacances. Afin de compléter sa tenue, il ne lui manquait plus qu’un parka, des moufles et un bonnet pour affronter le froid glacial du dehors. Pendant qu’elle me contemplait avec une fascination amusée, Teddy en profita pour glisser entre ses petites mains un chocolat chaud dans lequel baignaient cinq marshmallows.
— Attention, ma puce, c’est chaud. Il ne faut pas renverser le bol, prévint-il sa nouvelle protégée.
— Je ferai attention, promit la fillette avant de rejoindre la télé du salon qui diffusait My Little Pony , l’un de ses programmes favoris.  
— Et n’oublie pas qu’on part dans dix minutes à mon cabinet d’auscultation, rappela Teddy à sa pupille.
— Ouiiiii ! répondit Sandy sur un ton enjoué qui avait tant manqué à cette maison.
Contrairement à moi lorsque j’avais son âge, Sandy était une enfant radieuse et facile à vivre, avec sa blondeur de blé et ses couettes espiègles, qui lui conféraient un air délicieusement facétieux. Une vraie petite merveille sur jambes ! Tout en elle inspirait la lumière et l’innocence… L’exact opposé de son frère aîné, enclin à un tempérament maussade.
— Tu es sûre que la petite ne te dérangera pas ? demanda Allison à son époux.
— Bien sûr que non, cette vétérinaire en herbe s’est proposé de m’aider, comment pourrais-je refuser une assistance aussi précieuse ?
— Peut-être que tu vas susciter une vocation chez cette enfant.
Tout en buvant son café (et ayant réussi à calmer ma fringale matinale en s’attelant aux fourneaux), Teddy posa une main réconfortante sur l’épaule de sa femme. Les doigts de cette dernière enlacèrent tendrement ceux de son mari. Les sentiments unissant le couple qui me prenait pour sa fille étaient inaltérables. La malédiction du transfert d’âme m’a contrainte à coexister au sein de plusieurs familles jusqu’à l’âge de dix-huit ans, avant de connaître les MacDermott. Ces derniers sont les personnes auxquelles je me suis le plus attachée. Allison et le quadragénaire bedonnant avec qui elle était mariée ont affronté des épreuves parfois terribles, mais ils s’en sont toujours relevés.
L’amour qu’ils me portent compense le vide affectif que j’ai longtemps connu jusqu’à ce qu’ils entrent dans mon existence. Ils font partie des gens pour lesquels je mourrais s’il le fallait.
— Et toi, tu continues à travailler sur ton prochain tableau ? s’intéressa Teddy.
— Plus que jamais, j’espère mettre la touche finale à ma nouvelle toile dans les jours qui viennent. On m’a invitée à une exposition sur l’art contemporain et je tiens à présenter des œuvres fraîches et novatrices.
— Fais attention à ne pas te surmener. Les médecins ont été clairs à ce sujet, la peinture ne doit pas être pour toi une source d’épuisement.
— Je fais attention, mais parfois je perds la notion du temps quand je m’enferme dans mon atelier. C’est comme si je me retrouvais dans un monde n’appartenant qu’à moi. Le temps n’existe plus alors…
Malgré la paraplégie qui l’a clouée dans un fauteuil, Allison est une peintre talentueuse qui commence à jouir d’une reconnaissance certaine dans les galeries de Toronto. Elle consacre ses jours – et parfois ses soirées –  à exprimer pleinement son art dans le confinement de son atelier où s’entassent chevalets, pinceaux et vieux tubes de peinture. Prévenant, mon père veille à ce que son épouse ne surestime pas ses forces. Peut-être est-ce à cause du souci qu’il s’était fait pour sa moitié qu’il se voyait désormais affublé d’un début de calvitie. Avec son visage empreint de douceur, Teddy a un cœur en or, en plus d’avoir une patience admirable. Toutes ces qualités font de lui un vétérinaire aux compétences fort sollicitées.
Après un petit déjeuner rapide (comparé à mon festin), Teddy enfila son manteau. Il vérifia sa cravate dans le miroir du salon, puis aida Sandy à se préparer.
— Et pour vous les enfants, quel est le programme de la matinée ? voulut savoir Allison.
Les yeux clairs de Nathan se posèrent sur moi dans un moment d’hésitation. Eh flûte ! Il n’avait pas dit à mes parents que notre professeur d’histoire voulait le voir suite à un comportement discutable. Simple négligence ou oubli calculé ?
Comme le jeune homme était un piètre menteur, la championne toutes catégories des bobards – c’est-à-dire moi – décida de prendre les choses en main.
— Nathan assiste à une réunion du club de basket, affirmai-je en prenant mon air le plus convaincant.
— Vraiment ? Tu fais encore partie du club, Nathan ? demanda Allison en se tournant vers l’intéressé.
— Ben… non… plus maintenant… bafouilla piteusement le garçon.
— Mais tu as l’intention de réintégrer l’équipe bientôt ! vins-je à sa rescousse afin de sauver les apparences. Du coup, c’est une bonne chose que tu vois l’entraîneur, ça te permettra de bavarder avec lui.
Allison hocha la tête dans un signe d’approbation en trempant un biscuit dans son thé. Elle soupesa ses mots pour exprimer le fil de ses pensées.
— J’ai entendu dire que tu sais te débrouiller avec un ballon de basket, même si… eh bien…
— Même si Nathan n’est pas avantagé par sa taille, c’est ça que tu veux dire, maman ? intervins-je.
— Je n’aurais pas formulé ma pensée aussi directement, mais oui, c’est ça.
— Tu sais, il ne suffit pas d’être une grande perche pour être doué au basket.
— Tu prêches une convertie, je sais parfaitement ça.
Ma mère reporta son regard outremer sur le frère de Sandy, pris au dépourvu, qui l’observait d’un air penaud. Le mensonge n’était décidément pas son truc ; un de ces jours il faudrait que je lui dispense quelques conseils en la matière. Et dire que quelqu’un d’aussi honnête que lui se voyait investi par les pouvoirs d’un démon… La situation ne manquait pas d’ironie.
 — Nathan, tu as eu de graves problèmes à gérer ces derniers temps, mais à présent ils sont derrière toi. C’est bien que tu renoues avec tes centres d’intérêts, dit Allison en guise d’encouragements. J’espère que l’entraîneur t’accordera une nouvelle chance pour faire tes preuves. Tu le mérites…
— Puisque je n’ai rien à faire, je vais accompagner Nathan au bahut, précisai-je avec un naturel désarmant.  
— Tu es prête à retourner au lycée le premier jour des vacances ? Tu ne préfères pas courir ou jouer avec ce jeu vidéo que tu aimes tant… Ah, comment il s’appelle déjà ? Les Tims  ?  
— Les Sims , maman, rectifiai-je, exaspérée.  
Je levai les yeux au ciel. S’il y a bien une chose que je déteste, c’est quand Allison révèle mes passe-temps à tout le monde au détour d’une conversation. Je sais qu’elle n’est pas malintentionnée en agissant de la sorte, mais ça m’embarrasse. Il y a peu, je me suis essayée – pour mon plus grand malheur – aux Sims. C’était juste une expérience motivée par ma fichue curiosité. J’avoue ne pas être accro aux jeux vidéo, mais jouer à Dieu avec la destinée de bonshommes virtuels sur mon écran d’ordinateur, en gérant tous les paramètres de leur quotidien, est rapidement devenu une drogue.
Rendez-vous compte : j’ai même appelé mon petit ami numérique « Jared » (avec pour nom de famille Leto , bien évidemment). Une confidence que je n’allais pas crier sur tous les toits.  
— Oui, c’est ça : les Sims, acquiesça ma mère.
— J’aurai suffisamment le temps de faire du footing et de jouer plus tard. Voir de près une équipe complète de beaux basketteurs est une opportunité à ne pas louper, certifiai-je avec un sourire malicieux.
— Jeune fille, un peu de tenue ! plaisanta Allison en quittant la table.
Elle fit rouler son fauteuil jusqu’à la sortie de la cuisine pour gagner son atelier. Un sourire restait obstinément gravé sur les lèvres de la femme qui m’avait un jour sauvé la vie lors d’une fusillade, à la sortie de l’école.
Un acte courageux qu’elle avait chèrement payé.
Malgré son handicap, je la trouvais plus rayonnante et sereine que jamais. Son visage agréable, encadré par une crinière auburn, affichait une bonne humeur qui me mettait du baume au cœur.
C’est donc avec la bénédiction de ma mère que Nathan et moi rejoignîmes nos chambres respectives à l’étage.
— Tu mens comme un arracheur de dents, me reprocha Nathan en fronçant les sourcils, choqué par mon explication erronée. Pourquoi ne pas avoir simplement dit la vérité ?
— Parce que ce n’est pas nécessaire d’inquiéter Allison ou Teddy pour des broutilles, me défendis-je. Tu vas voir Madame Stendrak pour lui assurer que tu suivras dorénavant ses cours avec assiduité. Mes parents ne sauront rien de ce malentendu.
— Tu es une manipulatrice en puissance…
— Non. Seulement une petite cachottière, le taquinai-je avant de rentrer dans ma chambre pour y chercher mon manteau et mon écharpe.
Edgar, mon cochon d’Inde, perçut ma présence dès que j’eus franchi le seuil de la pièce tapissée de posters à l’effigie de Jared Leto (une décoration digne de la groupie que j’étais). Mon compagnon de chambre s’agita aussitôt et se mit à couiner pour attirer mon attention. Incapable de résister à sa bouille archi mignonne, je ne me fis pas prier pour attraper le rongeur rondouillard dans sa cage, afin de lui faire un câlin.
— Eh ben alors, espèce de goinfre, tu es enfin réveillé ? Tu as faim, c’est ça ? Ou alors tu es en manque de câlins ?
Pour toute réponse, Edgar émit des sifflements montant dans les aigus pour me faire comprendre combien il était affamé. Il avait de qui tenir…
J’avais pensé à récupérer pour lui dans la cuisine deux feuilles de salade qu’il s’empressa de dévorer en roucoulant, tandis que je prodiguais des grattouilles sur le sommet de son crâne. En plus des motos et de Jared Leto, je voue une passion inconditionnelle à mes cochons d’Inde. Quand je retrouve le corps de Syldia, je ne manque pas de choyer Fripouille, mon second petit compagnon qui a pris l’habitude de vivre la nuit. Nourrir ces adorables boules de poils toujours gourmandes de légumes et de tendresse exerce sur moi un effet relaxant.
Que voulez-vous : les cochons d’Inde me rendent gaga et j’assume.
Après avoir donné à Edgar son content de caresses et de salade, je le remis dans sa cage. Cela fait, je jetai un rapide coup d’œil à ma boîte mail avant d’éteindre mon ordinateur portable que j’abandonnai avec négligence sur mon dessus-de-lit. Je me débarrassai de mon sweat-shirt sur lequel deux Lapins Crétins grimaçaient (un vêtement qu’Allison avait choisi pour moi, on ne change pas les bonnes habitudes…). Puis, j’attrapai mon manteau préféré, celui en laine couleur bordeaux. Je n’oubliai pas les gants et l’écharpe assortis. Quand je suis humaine, j’ai tendance à être plutôt sensible aux basses températures, ce qui est ballot lorsqu’on vit au Canada.  
Nathan m’attendait dans le couloir quand je sortis de ma chambre. Les deux mains fourrées dans les poches de son jean, il se tenait appuyé contre le mur. L’aura négative qui l’enveloppait me fit cligner des yeux, tellement elle était agressive et malsaine. Je m’efforçai toutefois de ne rien laisser paraître de ma gêne. Il ne pouvait pas être jugé fautif de la nature maudite qui était désormais la sienne.
Après tout, n’était-ce pas de ma faute si Tadeus lui avait transmis la faim d’âmes d’Archazel ainsi que sa puissance liée aux flammes des cercles infernaux ?
Même s’il vivait chez moi, l’allure du jeune homme ainsi que son regard pénétrant restaient synonymes de mystère. Pour se rendre au lycée, il portait un long manteau noir qui contrastait avec son teint de nacre. Il y avait quelque chose en lui de paradoxalement beau et inquiétant.
— Prête, madame la frileuse ? me demanda-t-il en me laissant ouvrir la marche, avec un sourire en coin.
Sa question était dépourvue de chaleur aux premiers abords, mais il y avait une affection sous-jacente dans sa manière de me regarder, de s’attarder sur mon visage. J’étais vêtue simplement, mais il semblait apprécier mon choix vestimentaire. Je lui vouais une tendresse réciproque, même si je ne voulais rien en montrer. Et puis, possédé ou pas par les pouvoirs d’un démon, Nathan avait toujours une prévenance de gentleman à mon égard, ce qui n’était pas pour me déplaire.
— On peut y aller, confirmai-je. Je suis prête pour affronter le froid et Madame Stendrak !
— Pitié, promets-moi que tu ne mettras pas ton grain de sel dans mon entretien avec la prof ! gémit-il derrière moi en passant une main dans sa chevelure hirsute.
— Je ne sais pas, le taquinai-je en descendant l’escalier. Tu sais mieux que quiconque à quel point je peux être un électron libre. J’agis en suivant mon instinct.
— Alors, je suis fichu ! Misère…
Le soupir exaspéré de Nathan éclaira mon visage d’une bonne humeur spontanée. Lorsque je le sentais proche de moi, même nimbé par les flammes noires, j’étais toujours prête à faire front aux vacheries de l’existence. Une impression étrange, troublante même, que je ne parvenais pas à expliquer, à mon grand dam. Comme quoi, on peut être âgé de six siècles et avoir encore des choses à découvrir sur soi-même.
Peut-être que tout simplement, j’étais bien aux côtés de Nathan parce que moi seule savais quel mal le rongeait insidieusement et entendais chaque nuit les cris que lui arrachaient ses cauchemars.
Hélas, je n’allais pas tarder à découvrir qu’une autre personne connaissait le terrible secret de Nathan.
Chapitre 5
- Samantha -
— Je ne pige rien à vos allusions, s’énerva Nathan, sur la défensive.
Les flammes noires que moi seule pouvais voir gagnaient en puissance tandis que les émotions submergeaient le lycéen. Un frisson glacial ruissela le long de ma colonne vertébrale. Qu’arriverait-il s’il se mettait en colère et perdait la maîtrise de son self-control ? Et surtout, comment en étions-nous venus à une situation aussi explosive ?
— C’est pourtant clair, rétorqua Agnès Stendrak avec un sourire cynique. Je ne t’ai pas fait venir ce matin pour parler de ton comportement en classe. Il n’y a en cela rien de difficile à comprendre.
— Vraiment ? grommela son élève.
— Soyons clairs, Nathan : en réalité, je me moque éperdument de tes résultats scolaires. Ni du salaire minable que me paye ce lycée.
Agnès marqua une pause, puis ajouta :
— C’est dommage que tu sois venu avec Samantha, j’aurais préféré que notre entrevue se déroule sans témoin, regretta le professeur en tournant vers moi ses yeux lilas pleins de contrariété.
Il n’y a pas à dire : Mademoiselle Stendrak avait le don pour mettre les gens à l’aise. J’avais la désagréable impression d’être une intruse dans la salle de classe. C’est si bon de se sentir aimée… Mais si elle espérait me voir tourner les talons et abandonner Nathan, elle pouvait toujours courir.
J’adore tenir le rôle du cheveu sur la soupe, sans doute est-ce là mon côté casse-pieds qui s’exprime.
— Sam a parfaitement le droit de m’accompagner, décréta Nathan sur un ton calme, mais non dénué de fermeté.
— Cela ne te dérange pas qu’on parle de tes talents cachés devant elle, dans ce cas ? riposta Agnès en plissant les yeux avec une malice que je ne lui connaissais pas.  
— Sam et moi n’avons aucun secret l’un pour l’autre, persista le garçon brun. L’une de ses amies – celle qui m’a sauvé la vie – lui a tout raconté me concernant.
Nathan ne se doutait pas que Syldia et moi n’étions en réalité qu’une seule et même personne. Il croyait toujours que la femme blonde lui ayant sauvé la vie m’avait mise au courant du sortilège qui unissait dorénavant le jeune homme aux pouvoirs d’Archazel. Lui mentir de la sorte m’amenait à culpabiliser, surtout maintenant qu’il vivait chez moi, mais il m’était impossible d’agir autrement.
Les talons hauts de Mademoiselle Stendrak claquèrent sur le carrelage de la salle de classe, tandis qu’elle quittait le fauteuil de son bureau pour venir à notre rencontre. Sa démarche était gracieuse, pleine d’audace. Elle portait toujours à ses oreilles les deux crânes en argent qui prirent soudain à mes yeux une sinistre connotation. Je remarquai alors que quelque chose d’indéfinissable avait changé dans son attitude, comparé aux fois précédentes où elle donnait ses cours d’histoire. Elle passa devant Nathan et moi en nous gratifiant d’un sourire mielleux, et ferma la porte derrière nous. Manifestement, elle répugnait à ce qu’une oreille indiscrète surprenne la conversation qui allait suivre. Une attention qui ne présageait rien de bon pour la suite.  
— Très bien, Nathan. Puisque c’est ton choix, il en sera ainsi.
Une tension palpable électrisait la salle. Agnès Stendrak se rapprocha de Nathan, de sorte que seulement quelques centimètres les séparaient. Sa présence était écrasante, inspirant un respect instinctif. Elle planta son regard troublant dans celui de son élève, comme si elle cherchait à harponner l’âme de ce dernier par le seul magnétisme de ses yeux. Une expression langoureuse se peignit sur son visage à la beauté suffocante.
Mon cœur battait la chamade, car je redoutais la réaction de Nathan.
— Je n’irai pas par quatre chemins : je connais les pouvoirs qui t’empoisonnent l’existence depuis quelques semaines. Je sais aussi qu’une faim effroyable te consume et que tu ignores comment maîtriser les dons infernaux qui sont tiens à présent.
Nathan eut un mouvement de recul en entendant cette révélation stupéfiante. Néanmoins, son expression demeura impassible. Un bon point pour lui. De mon côté, je me contentais d’observer, médusée, la tournure inattendue que prenait l’entretien avec cette femme qui se faisait passer pour un professeur.
Désormais, j’étais convaincue qu’Agnès Stendrak, en admettant que ce nom fût réellement le sien, n’avait rien à voir avec une simple enseignante. Bien qu’il ne se dégageât d’elle aucune aura surnaturelle, la remplaçante de Monsieur Mazenti n’en était pas moins inquiétante. Je retins mon souffle en attendant de voir qu’est-ce qu’elle savait au juste sur Nathan, et surtout qu’est-ce qu’elle attendait de lui.
— Vous êtes folle, répondit laconiquement ce dernier. Vous croyez vraiment que je possède des pouvoirs, comme une sorte de super héros ? Je vous assure qu’aucune araignée radioactive ne m’a piqué, Mademoiselle…
Nathan employait avec son étrange interlocutrice le ton de la dérision. Il se tourna même vers moi pour chercher mon approbation. Cependant, je le connaissais bien. Il devait être complètement paniqué dans son for intérieur. Son regard pareil à un étang d’absinthe me suppliait de lui venir en aide, mais je ne pouvais rien faire.
Toutefois, c’était mal connaître Agnès si on croyait qu’elle allait battre en retraite aussi facilement devant les piètres objections de Nathan. Elle réajusta ses lunettes rectangulaires sur son nez pointu et nous lança un sourire enjôleur, nullement vexée qu’on ne la prenne pas au sérieux. Le naturel de son aplomb avait de quoi perturber.
Elle dictait les règles du jeu et j’avais horreur de ça. Je remis nerveusement une mèche de cheveux derrière mon oreille, mes pensées en ébullition.
— Bien sûr que non, Nathan. Je ne suis pas folle et tu le sais parfaitement, susurra Agnès avec condescendance. Le démon Archazel n’a-t-il pas pris possession de toi ? Est-ce que tu ne l’as pas libéré de ton plein gré un jour pour tuer le sorcier qui menaçait ta copine ici présente ?
Cette fois-ci, je sentis Nathan se raidir à mes côtés. Il serra les poings dans l’espoir de refouler la panique insidieuse qui affluait en lui. En voyant ses jambes trembler, mon angoisse atteignit son paroxysme. Les émanations de son aura lugubre gagnaient en puissance, nous étions à deux doigts d’une épouvantable catastrophe. Dans un geste apaisant, avant qu’il ne soit trop tard pour agir, j’enlaçais le bras de l’adolescent pour le réconforter.
Si j’avais été dans la peau de Syldia, il ne faisait aucun doute que j’aurais déjà réduit au silence la femme qui le déstabilisait ainsi.
— Tu ne dis rien ? Sans doute est-ce un signe que tu deviens raisonnable, voilà qui est encourageant, se réjouit cette dernière.
Voyant que Nathan demeurait abasourdi face aux révélations du professeur, j’entrepris de poser la question qui nous brûlait les lèvres à tous les deux :
— Qui êtes-vous ? demandai-je sans dissimuler mon hostilité.
— Quelqu’un qui ne veut aucun mal à ton précieux ami, si c’est cela qui t’inquiète, Samantha. C’est même le contraire. Et je n’ai pas non plus l’intention de te le voler.
— Il n’y a rien entre Nathan et moi, excepté de l’amitié, prétendis-je sans laisser à Agnès le plaisir de me désarçonner. Et puis, sans vouloir me montrer insultante, vous êtes un chouïa trop vieille pour lui !
En soutenant son regard avec âpreté, je réalisai soudain que ses yeux aux mille reflets mauves n’étaient en aucun cas humains. Mais dans ce cas, si elle n’était pas mortelle, ni sorcière, ni vampire ou garou… à quoi correspondait sa vraie nature ?
— Par contre, vous êtes drôlement bien renseignée sur Nathan, Mademoiselle Stendrak. Qu’est-ce que vous lui voulez et qui êtes-vous ?
— Tu as là un ange gardien qui ne paie pas de mine, mais qui a une formidable répartie ! s’égaya le professeur en s’adressant à Nathan, comme si ma présence relevait une importance dérisoire à ses yeux. Ton amie m’amuse beaucoup.
Ma parole : cette pimbêche se payait ma tête ! Nathan se mura dans l’un des silences derrière lesquels il avait l’habitude de s’abriter en cas de soucis. Voyant que le jeune homme ne partageait pas son amusement, Agnès Stendrak retrouva son sérieux, à regret.
— Bon, je vois que l’ambiance n’est pas à la rigolade, pas vrai ? constata-t-elle.
— L’ambiance ne s’y prête pas, non ! lui confirmai-je en campant sur mes positions défensives.
Je feignais la bravoure, afin de compenser la peur insidieuse qui me glaçait le sang. Je déteste me tenir face à un adversaire dont j’ignore tout. L’énigmatique femme à la chevelure aile de corbeau portait un ensemble tailleur veste et pantalon anthracite qui soulignait l’élégance de sa silhouette élancée. La classe incarnée. Ses escarpins lui permettaient de nous dominer de plusieurs centimètres. Sans crier gare, celle qui prétendait connaître les secrets de mon ami ne put réprimer un fou rire et les vibrations de sa voix résonnèrent dans la salle de classe, alors qu’elle s’esclaffait à nos dépens.
Nathan et moi échangeâmes un regard perplexe, ne comprenant rien au comportement anormal du professeur. Lorsque son hilarité s’apaisa finalement, Agnès haussa les épaules avec désinvolture pour signifier sa capitulation.
— Très bien, très bien. Je vois que vous êtes méfiants, je respecte votre prudence.
— Assez de blabla. Donnez-nous une explication valable à tout ce cinéma ou bien on s’en va, gronda Nathan en crispant ses mâchoires.
Lui aussi devait recourir à des trésors de maîtrise pour museler les émotions qui l’ébranlaient. Je savais que sa volonté était d’une force exceptionnelle.
Mademoiselle Stendrak se planta devant nous, impertinente et sûre d’elle. L’air de la pièce parut subitement se raréfier tandis que des flux mystiques ondoyaient autour d’elle. Je lançai un coup d’œil vers la porte. Nathan et moi pourrions-nous déguerpir en cas de pépin ? J’en vins à la terrible conclusion que vraisemblablement, non : nous n’aurions pas le temps de fuir si les choses tournaient mal. Et de toute manière, cette tête de mule de Nathan n’avait nullement l’intention de se défiler. À mon grand étonnement, Agnès poussa un soupir et céda aux exigences du garçon.
— Puisque tu veux tout savoir, je me trouvais loin de Toronto lorsque Archazel et Nathan ont fusionné en une seule et même personne. J’ai pressenti l’éclosion de son terrifiant pouvoir lié aux cercles des enfers au point d’être victime d’un malaise. Même à distance, je fus terrassée en percevant la puissance démoniaque dont tu es maintenant le réceptacle, commença-t-elle.
À présent qu’elle se souvenait de cette expérience déplaisante, toute envie de plaisanter avait abandonné le professeur qui nous tenait en haleine.
Voyant qu’on attendait la suite de ses explications, elle poursuivit son récit d’une voix monocorde.
— Les jours qui suivirent et une fois remise, je n’ai eu qu’à suivre la piste de cet incroyable pouvoir pour trouver qui en était le détenteur, c’est-à-dire toi, Nathan Laspalec. La magie noire émet une signature facile à repérer si on sait la reconnaître. J’ai pris le temps nécessaire pour t’étudier à distance. Moi aussi, je sais me montrer prudente…
— Vous l’avez espionné ? m’offusquai-je en l’interrompant sans vergogne.
— Cette mesure était indispensable afin de m’assurer si oui ou non le garçon représentait une menace potentielle.  
— Et alors ? Quel est votre verdict ?
— Sois sereine, Sam. Je suis rapidement venue à la conclusion que les intentions de Nathan étaient dépourvues de malveillance, malgré la noirceur de sa nouvelle nature.
Les éclaircissements d’Agnès Stendrak ne convainquirent guère le lycéen qui se libéra doucement de mon étreinte. Dubitatif, il s’avança vers le prétendu professeur afin de le toiser de plus près. Je pressentais la fureur contenue qui grondait au plus profond de son être.
— Comment cela se fait-il que vous ayez perçu ma transformation, vous et pas quelqu’un d’autre ? demanda-t-il d’un ton incisif. Qu’est-ce que vous avez de si spécial pour flairer le mal qui me détruit lentement ?
— Tu souhaites vraiment le savoir, mon jeune ami ?
— Je ne suis pas votre ami ! Et oui, j’exige une réponse.
Nathan qui exigeait quelque chose : ce jour était à marquer d’une pierre blanche.
— Inutile de te fâcher, il suffit de demander, consentit Agnès en ouvrant ses bras, comme si elle invitait Nathan à entrer dans son giron. Je ne suis pas ton ennemie. Les enfants : ouvrez grands les yeux et profitez du spectacle !
À partir de cet instant, tout s’accéléra. Une effroyable aura composée de flammes ténébreuses embrasa le professeur. À l’image de Nathan, ses iris violets se trouvèrent soudain cerclés d’un rouge sinistre. La jeune femme ouvrit la paume de sa main droite pour dévoiler la boule de feu au chatoiement obscur. Celle-ci rugissait d’un pouvoir nuisible au-delà de toute imagination. Je déglutis avec peine. Malgré la protection de mes habits, des picotements assaillirent la peau de mes bras et de mon cou.
Nous nous trouvions embarqués dans une galère de tous les diables !
Surpris par l’irruption de la chaleur aussi soudaine que suffocante, Nathan recula en titubant. Je m’empressai de poser une main prévenante sur son dos, par crainte qu’il ne soit pris d’un malaise. Sa respiration était saccadée et des frissons le secouaient.
L’intensité du pouvoir maléfique qui se répandait hors d’Agnès Stendrak continua à croître pendant quelques secondes. La puissance dont elle était la source me brûlait de l’intérieur, comme si mon esprit et mes pensées étaient effleurés avec un tisonnier. Si j’avais eu mon Desert Eagle sous la main,  je n’aurais pas hésité à l’abattre. Cette femme à l’allure décontractée était une dévoreuse d’âmes, aussi impossible que cela puisse paraître.
Effarement, incertitude, peur… Un flot d’émotions me submergea. Je me sentais pitoyable dans le corps d’une lycéenne tout ce qu’il y avait d’inoffensif. La course du temps se figea, nous laissant seuls, Nathan et moi, spectateurs d’une puissance funeste et violente.
Un doute intolérable me saisit : allions-nous mourir tous les deux dans cette salle de classe isolée ?
La jeune femme aussi séduisante que dangereuse ne tarda pas à apporter la réponse à ma question. Elle ferma la paume de sa main, afin d’éteindre les flammes mortelles qui nous menaçaient quelques secondes auparavant. Puis, la sombre incandescence qui irradiait dans son sillage s’estompa progressivement jusqu’à se voir réduite à néant. Les cercles rouges autour de ses iris disparurent et bientôt son pouvoir maléfique se dissipa complètement de la salle, comme si rien ne s’était produit.
Si de mon côté j’éprouvai un immense soulagement, ce fut une irrépressible stupéfaction qui s’empara de Nathan.
— Vous êtes une dévoreuse d’âmes, vous aussi ? observa-t-il dans un souffle incrédule.
Plutôt que de répondre, Agnès releva la manche de sa veste. Son geste dévoila le tatouage noir à la forme cabalistique qui recouvrait l’épiderme de son bras.
Je n’eus aucun mal à identifier l’étrange marque, car le corps de Nathan était parsemé des mêmes runes.
— Je te laisse le constater par toi-même, répondit-elle. À ton avis, suis-je une personne à ton image ?
— Mais c’est impossible, protestai-je énergiquement. C’est absurde ! Vous ne pouvez pas être une dévoreuse d’âmes comme Nathan !  
— Pourquoi une telle réticence face à l’évidence, Sam ?
— Parce que Nathan s’est vu possédé par un démon. Puis, un sorcier lui a infligé un sort afin de lui greffer les pouvoirs de la créature maléfique qui le parasitait. Sa condition est le résultat d’un malheureux concours de circonstances. Cela ne peut pas être votre cas.
— Il y a tant de conviction dans tes arguments, j’aime ça ! Et pourtant, tu as pu constater de tes propres yeux que je maîtrise le feu des ténèbres sans être pour autant une créature échappée tout droit des cercles infernaux.
— Alors comment en êtes-vous arrivée à être maudite vous aussi ? demanda Nathan, plus perplexe que jamais.
Les lèvres finement dessinées d’Agnès se pincèrent de contrariété. Pour la première fois, sa belle assurance laissa place à la réticence de se confier davantage. À contrecœur, elle accepta cependant de satisfaire la curiosité de son élève.
— Une malédiction … le reprit-elle. Sans le savoir, tu as trouvé le mot approprié pour décrire le fléau qui a brisé ma vie.  
— C’est-à-dire ?
— Un membre de ma famille m’a condamnée à supporter les abominables pouvoirs qui sont aujourd’hui mon fardeau. J’ai failli mourir à plusieurs reprises ces dernières années, beaucoup de gens sont morts à cause de mon incapacité à dompter la puissance néfaste qui brûle en moi. J’ai souvent cru ne jamais me relever des épreuves qui se sont dressées sur ma route. Et pourtant, à force de persévérance…
Je sentis Nathan frémir d’excitation, lui d’habitude si calme et réfléchi.
— Vous êtes parvenue à contrôler votre faim d’âmes ! acheva-t-il d’une voix admirative.
Agnès lui adressa un sourire de connivence qui dévoila ses dents pareilles à une rangée de perles. Aïe, pas bon, ça ! Une inavouable jalousie me piqua au vif. Le professeur et le lycéen étaient tous deux sur la même longueur d’onde. À présent, Mademoiselle Stendrak ressemblait à nouveau à une jeune femme débordant d’un charme distingué. Qui aurait pu la soupçonner de détenir des pouvoirs pouvant provoquer un carnage autour d’elle ?
Un risque potentiel d’autant plus inquiétant venant d’une personne en contact avec des salles pleines de lycéens.
— Eh oui, j’ai réussi à dompter les pouvoirs qu’on m’a imposés. D’esclave, je suis devenue le maître.

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