Bat Clan - 2. Illusion
100 pages
Français

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Bat Clan - 2. Illusion , livre ebook

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Description

Akira est bien déterminée à retrouver Leigh coûte que coûte. Mais c'est un tout autre danger qui pourrait bien lui attirer des ennuis et mettre en péril la monarchie. Comment arrivera-t-elle à gérer cette nouvelle vie qui s'offre à elle ? Pourra-t-elle compter sur sa fratrie, sachant qu'une épreuve des plus terribles les attend ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 janvier 2020
Nombre de lectures 4
EAN13 9782365386715
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

BAT CLAN
2 – Illusion
A. L. KURAN
 
www.rebelleeditions.com  
 
Où il y a de la vie, il y a de l’espoir.
Miguel de Cervantès
PROLOGUE
Pause
Le pied enfoncé sur la pédale d’accélérateur, la tête cachée dans ma capuche de cuir, je file à toute allure à travers le jour nouveau. Les routes sont désertes à cette heure matinale, me permettant ainsi de rouler sans m’arrêter. Une heure s’écoule, peut-être plus. Je n’arrive pas vraiment à me rendre compte du temps qui passe, tellement mon esprit est embrumé de pensées toutes plus persistantes les unes que les autres. Le voile de mes réflexions se disperse enfin lorsque je distingue la côte. J’emprunte une petite route escarpée et me gare.
Je me glisse à l’extérieur de ma voiture, allume une clope que je coince entre mes lèvres, et retire ma capuche. Un petit vent fait mouvoir mes cheveux et je m’approche un peu plus du semblant de falaise où je me trouve. De là, je peux voir l’océan, d’un bleu presque noir, le soleil se reflétant au fur et à mesure qu’il se lève. L’immensité de l’eau obscure me fascine aussi bien qu’elle me glace le sang. Je glisse ma main à l’intérieur de ma veste et enserre la petite photographie, que je place devant mes yeux.
Je tire sur ma cigarette et chasse la fumée par mes narines en soupirant. Une sonnerie retentit et j’attrape rapidement mon téléphone afin de lire le message m’étant destiné.
ǀ Tu ferais mieux de rentrer rapidement. Ou c’est moi qui viens te chercher.
Ren.
J’exhale une dernière fois et finis par écraser ma clope contre le sol. Je me relève péniblement, époussette mon pantalon et rabats ma veste sur le dessus de mon crâne. Puis je remonte dans ma voiture. Je ferme les yeux, pose les mains sur le volant de cuir et laisse échapper un juron.
— Fais chier.
Je fais ronfler bruyamment le moteur et repars en direction de la ville.
***
Une heure et demie plus tôt
Il faut que je trouve cet endroit. Coûte que coûte.
Je me défais de l’étreinte de ma fratrie et me rends dans ma chambre. Je traverse la pièce et attrape mon revolver que je coince à l’arrière de mon pantalon, puis la petite photo. Ce petit bout de papier glacé si précieux à mes yeux. Je la regarde une dernière fois avant de la ranger dans la poche intérieure de ma veste, comme pour me donner du courage. Puis je descends les escaliers sur la pointe des pieds, le plus silencieusement possible.
Je me glisse à tâtons dans la salle de réunion, désormais vide. Les appareils ronronnent et je ne tarde pas à prendre le contrôle de l’un des ordinateurs. Dans la précipitation, ils les avaient laissés allumés. Tant mieux , pensé-je.
Je pianote à toute vitesse sur le clavier de la machine, tentant de déchiffrer ce qui se trouve sous mes yeux. Des chiffres, des lettres, et encore des chiffres… Une suite indéfinissable de signes que je ne parviens pas à comprendre. C’est à ce moment que mon cellulaire se met à vibrer.
ǀ Où es-tu ?
Moka. Je veux lui répondre, lorsque mon cerveau se rappelle un événement passé.
— Tu as trouvé l’adresse ? l’interrogé-je.
— Pas encore…
Le clic des touches de l’appareil est le seul bruit se faisant entendre dans l’habitacle. Puis plus rien.
— Je crois que j’ai trouvé. Ce sont des coordonnées GPS, pas une adresse.
Des coordonnées GPS… Je lance l’application de localisation de mon téléphone et entre les chiffres à toute vitesse. J’ai à peine le temps de voir quelque chose s’afficher que des bruits de talons résonnent. Et la porte de la pièce s’ouvre à la dérobée.
— Je peux savoir ce que tu fais ici ?
Je n’arrive pas à discerner le ton de grand-mère, mais son visage fermé et ses sourcils froncés me traduisent tout de suite le fond de sa pensée.
— Je…
— Je t’ai interdit d’aller là-bas, siffle-t-elle entre ses canines luisantes.
Je déglutis, en ayant pris soin de cacher le téléphone dans la poche arrière de mon pantalon. Je n’ose pas avancer. Elle se prend alors la tête entre les mains en soupirant.
— Pour une fois, je t’en prie, fais ce que je te demande.
Je m’avance prudemment. Je comprends son ressenti et décide d’en rester là.
— Je suis désolée, soufflé-je.
Et je suis vraiment sincère. Je réalise alors à quel point mon inconscience aurait pu nous coûter cher par le passé. Mais je me rends compte qu’elle nous a tout de même sortis d’affaire au moins une fois. Mais trop tenter le diable n’est que pure folie.
— Promets-moi de rester tranquille. Mes hommes savent ce qu’ils font.
— Je te le promets.
Elle s’écarte alors de mon chemin, m’invitant à sortir de la pièce. Je m’exécute et grand-mère verrouille alors la porte avec une fine clé dorée, qu’elle accroche par la suite à son cou.
— Je ne veux que personne entre sans mon accord préalable, ordonne-t-elle à l’un des humains présents.
Ce dernier hoche la tête et vient se placer devant la porte. Mon cerveau veut laisser échapper un juron, mais ma bouche se retient de le faire. Grand-mère m’adresse un petit signe de tête.
— Tu ferais mieux de rejoindre Ren et Moka.
J’acquiesce, et emprunte l’escalier sans me retourner. Une fois hors de la vue de tout le monde, je me faufile dans la salle de bains et m’empare de mon téléphone. Je le déverrouille en vitesse.
ǀ Les coordonnées entrées ne sont pas valides. Veuillez réessayer.
Je fronce les sourcils. J’ai dû oublier un numéro dans la précipitation. J’essaie de me rappeler la suite de chiffres, et retente alors. Le même message d’erreur apparaît.
— C’est pas vrai…
Je réessaie une nouvelle fois. Sans plus de succès. De colère, j’attrape alors le pain de savon trônant sur le lavabo nacré et l’explose contre le mur. Celui-ci se brise en divers morceaux, jonchant désormais le sol. Je ferme les yeux, soupire, et range mon portable dans la poche de mon pantalon.
Tu surréagis Akira, pensé-je. Grand-mère s’occupe de tout. Tu n’as pas à t’inquiéter. Mais le problème est bien là ; je n’arrive pas à rester calme, sans faire quoi que ce soit. Je lui ai pourtant promis. Mais c’est plus fort que moi.
Je sors de la pièce en direction de ma chambre où j’attrape mes clés de voiture. La silhouette de ma sœur apparaît alors dans l’entrebâillement de la porte.
— Tout va bien ?
Je me passe la main dans les cheveux.
— Il faut que je prenne l’air, lâché-je.
Je lui colle un bisou sur la joue et me dirige vers la fenêtre. De là, j’ouvre les volets et me glisse sur le rebord.
— Je reviens vite.
Et je saute.
CHAPITRE 1
La lune
Mardi 16 octobre 2012, 22 h 31
M’asseoir sur le rebord de ma fenêtre, une cigarette entre les lèvres, est presque devenu une habitude. Penser, réfléchir, me triturer les méninges, décompresser. Je laisse échapper un filet de fumée de mes narines. L’air est plutôt agréable, ayant fait fondre la quasi-totalité de la neige au sol. Seules quelques petites taches de blancs perdurent sous les grands sapins et sur les épines de leur cime. La lune illumine le ciel noir, ne rendant la nuit que plus magnifique.
Je tire une dernière fois sur ma clope, l’écrase sur le rebord en pierre et la jette. J’ouvre ensuite mon ordinateur portable, posé sur mes genoux ; la lumière vive de l’écran m’éblouit légèrement et je plisse les yeux pour adapter plus rapidement ma vision. J’entreprends de chercher dans ma messagerie électronique. Mais ce qui s’affiche sous mes yeux me laisse une fois de plus sans réponses.
— Je m’en doutais… lâché-je.
Ma messagerie est vide. Rien, plus rien. Le message suspect que Leigh m’avait envoyé a été effacé. J’essaie alors de réinitialiser le tout, de récupérer les données effacées – bien que mes connaissances en matière d’informatique soient relativement limitées –, mais rien n’y fait. Toutes les données ont été supprimées. Précaution sûrement prise par grand-mère afin que je ne me mêle plus du tout de l’histoire. Je ferme les yeux et soupire en laissant sortir, une fois de plus, un juron. C’est alors que mon téléphone vibre.
ǀ Bonsoir, j’espère que je ne te dérange pas. Comment te portes-tu ? Je n’ai pas eu le temps de te le dire, mais remercie tes amis qui m’ont ramené chez moi la dernière fois, c’était sympa de leur part. J’ai hâte de vous revoir. Vous me manquez. Keith.
Son message me fait légèrement sourire, me permettant ainsi d’oublier quelque peu l’échec cuisant auquel je viens de faire face. Il ne s’est rendu compte de rien et tant mieux.
ǀ Bonsoir. Ça peut aller et toi, comment te sens-tu depuis la dernière fois ? J’espère que tout va bien de ton côté. Je ferai passer le message, ne t’inquiète pas. Nous aussi, on a hâte de te revoir.
J’envoie le message rapidement, et me remets à contempler la lune. Cet astre si majestueux et mystérieux, cette maîtresse du temps et de l’imaginaire. Un petit vent fait bouger les cimes des arbres à l’unisson, émettant un léger sifflement presque inaudible. Ce chant de la nature que mes oreilles parviennent à capter m’apaise et m’apporte tout le réconfort nécessaire. Mon téléphone se met à vibrer de nouveau.
ǀ Je vais beaucoup mieux, merci. Je suis en train de faire du tri dans mes photos, ça me permet en quelque sorte de faire mon deuil. Et je relis nos conversations sur Internet, certaines sont plutôt marrantes d’ailleurs. Et toi, que fais-tu ?
Je lis son texto avec attention, me sentant ravie d’apprendre qu’il va beaucoup mieux. Je m’attarde cependant sur sa dernière phrase. Internet… Je me rappelle alors que mon ami est plutôt doué en informatique. Non, non. Je ne peux pas lui demander ça. Et si grand-mère l’apprend, je peux faire une croix sur sa confiance. Et sur mes dix prochaines années de liberté.
D’un autre côté, je peux récupérer le message et l’effacer par la suite, sans que personne ne s’en rende compte. Et de toute manière, tracer l’adresse ne me servirait pas à grand-chose étant donné que les autres rentreront bientôt de mission. Mais au moins, j’aurai un semblant de piste à creuser de mon côté. Je tape alors mon message avec détermination.
ǀ Je suis ravie de l’apprendre. Je serais contente de voir ces photos. J’essaie de récupérer des messages électroniques que j’ai effacés par inadvertance. Une fausse manipulation et pouf, messagerie vide…
Je déglutis. Je commence alors à regretter l’envoi de mon message. Pourquoi mêler mon ami à tout ça ? Non, non. Je soupire, et range mon téléphone dans mon pantalon. J’en tire une nouvelle cigarette, l’allume et la coince entre mes lèvres.
— Mais quelle idiote… soufflé-je.
Un petit craquement et un chuchotement parviennent à mes oreilles.
— Pourquoi te flageller de la sorte ? 
J’en sursaute, en faisant presque basculer mon ordinateur dans le vide. Je le rattrape de justesse du bout des doigts et le place contre ma poitrine. Mon regard se porte tout de suite sur la source du bruit, sous le grand sapin jouxtant l’annexe. Loan.
Je dépose mon appareil sur le sol de ma chambre et m’accroupis sur le rebord. Je referme légèrement ma fenêtre et m’élance. J’atterris délicatement à quelques mètres du grand arbre, là où se dessine la silhouette du jeune homme, le dos contre le tronc, les bras croisés. Je m’avance alors pour aller à sa rencontre, le pas rapide et la cigarette toujours coincée entre mes lèvres.
— Tout s’est bien passé ? demandé-je, impatiente d’en savoir plus.
Il se passe une main dans les cheveux.
— Il n’y avait personne, répond-il. On essaie toujours de le localiser.
— Vous avez besoin d’ai…
Il lève une main, comme pour me faire taire.
— Je te l’ai déjà dit : ne te mêle plus de tout ça.
Son regard est dur. Je hoche la tête.
— Tu me le promets ?
Je lève les yeux au ciel, faisant apparaître l’astre de la nuit dans mon champ de vision, puis je baisse la tête. Je retire la cigarette de la commissure de mes lèvres et l’écrase au sol.
— Promis.
Je sens alors ses bras s’enrouler autour de mon buste, en m’attirant à lui. Une vive chaleur s’empare de moi. Une douce et paisible chaleur, de celles qui adoucissent vos peines et apaisent vos démons.
— La lune est magnifique ce soir, dit-il.
— En effet.
La lune, astre nocturne synonyme de bon nombre de légendes, à la fois bienveillante et effrayante. Un astre dont je pourrais contempler la beauté éternellement.
Les lèvres de Loan viennent alors effleurer le dessus de mon crâne, faisant parcourir mon corps de légers frissons. Sa main soulève mon menton et nos bouches s’unissent à l’unisson. Il m’attire alors en direction de l’annexe et je ne peux réprimer un large sourire. Enfin quelque chose qui me changera les idées. La nuit ne fait que commencer.
***
Mercredi 17 octobre 2012, 7 h 16
Un léger courant d’air me tire de mon sommeil. Je frémis et me tourne de l’autre côté de ma couche. Je rabats la couverture sur mes épaules, espérant couvrir ma peau de la fraîcheur envahissante. C’est alors que je constate – en ouvrant péniblement les yeux – que je me trouve dans ma chambre, et que la fenêtre est restée légèrement ouverte. J’essaie de me souvenir de la nuit passée et me rappelle soudainement m’être endormie aux côtés de Loan, sur le sol de l’annexe. J’en souris. Il a sûrement dû me ramener ici, pensé-je.
Je me tire du lit, clos les fenêtres, puis retourne me coucher. Le jour peine encore à se lever. Je tire sèchement sur ma couette afin de la rabattre sur ma tête, lorsqu’un léger bruit de froissement m’interpelle. Je tâte le matelas du bout des doigts, quand ceux-ci se posent sur une surface à la texture différente. J’ôte l’édredon délicatement, laissant apparaître un petit morceau de papier plié accroché à la tige d’une fleur. Ma méfiance s’évanouit lorsque je lis le message inscrit sur le feuillet.
J’ai pensé à toi en voyant ce spathiphyllum. Mais je préfère tout de même son autre nom : la fleur de lune.
La fleur de lune. Loan. Je retire délicatement la tige du bout des doigts, laissant apparaître une fleur d’un blanc immaculé, composée d’un unique pétale. J’emprisonne la corolle entre mon pouce et mon index en la caressant tendrement. Je m’allonge de nouveau, ne cessant de contempler la plante, enserrant le petit bout de papier entre mes doigts libres. Puis je retombe dans les bras de Morphée, la main sur la fleur et le sourire aux lèvres.
***
10 h 25
Après m’être tâtonnée quant à l’endroit où je mettrais mon présent, je décide finalement de le glisser dans mon roman fétiche plutôt que de laisser la fine fleur dépérir dans un vase. J’ouvre le fameux livre de Don Quichotte et insère ma fleur de lune au milieu de l’ouvrage, ayant préalablement déposé un fin baiser sur le pétale. Ainsi, c’est une deuxième vie que je lui offre, délicatement coincée par l’étreinte des pages de mon recueil favori. La joie au cœur et le sourire jusqu’aux oreilles, je déborde d’une énergie nouvelle, à toute épreuve.
J’ai promis à tout le monde de ne plus me mêler de l’affaire Leigh, ce que je compte suivre à la lettre. Mais personne ne m’a interdit d’aller jeter un œil autre part.
J’attrape mes clés de voiture, la petite boîte en plomb, les gants en cuir que je fourre dans la poche intérieure de ma veste, puis j’enfile celle-ci, sors de ma chambre… et me heurte à mon frère.
— Où vas-tu ?
— J’ai… Je vais en ville, réponds-je.
Après tout, je ne mens pas.
— Sans Moka ? reprend-il, en haussant un sourcil.
Je déglutis.
— Je viens avec toi.
— Non, pas la peine, réponds-je en essayant de me frayer un chemin.
Il me rattrape instantanément par le bras.
— Je ne sais pas ce que tu mijotes, mais c’est non négociable, essaie-t-il de murmurer. Explique-moi.
J’attache ma veste de cuir et le tire par le bras.
— Je t’expliquerai sur la route.
Nous partons en direction de ma voiture, garée un peu plus bas dans l’allée du manoir. Je m’installe au volant, Ren à mes côtés et je démarre. Je m’enfonce minute par minute à travers l’épaisse forêt, pour ensuite déboucher sur la ville.
— Où est Moka ? demandé-je.
— Elle est partie s’entraîner avec Evan.
— Ils ont l’air de bien s’entendre, tous les deux, repris-je.
— En effet. Mais n’essaie pas de changer de sujet de conversation.
Je me passe une main dans les cheveux et cramponne un peu plus fermement le volant.
— Où est-ce qu’on va ?
— Je voulais retourner à la boutique de la dernière fois, pour m’assurer de quelque chose.
— La boutique ? Quelle boutique ?
— Celle où Kathleen nous avait emmenées.
Je l’entends réprimer un juron, puis se retourner vers moi.
— Tu soupçonnes quelque chose ?
— Je ne sais pas.
Il se masse les tempes.
— Alors j’ai bien fait de venir, lâche-t-il, en posant soudainement son regard sur l’arrière de mon pantalon. Tu es armée ?
— Toujours.
Je tâte l’endroit où l’arme est cachée.
— Je sais pas si je dois m’en réjouir ou non… soupire-t-il. Elle vient d’où cette arme, d’ailleurs ?
Je replace mes mains sur le volant et réponds.
— C’est Loan qui me l’a donnée.
S’ensuit un long silence que je finis par rompre.
— Cette… boutique, je pense qu’elle cache quelque chose de pas clair.
— Continue.
— Si Kathleen nous a emmenées là-bas, c’était pour vérifier que la céphalite avait de l’effet sur nous. Et d’ailleurs… la céphalite n’est pas censée être contrôlée ? Comme se fait-il qu’on en trouve aussi facilement ?
Je l’entends se redresser sur son siège. Il croise les bras, paraissant réfléchir à mes paroles.
— Il est impossible de contrôler la totalité de la céphalite sur le marché. Alors, ce n’est pas étonnant d’en retrouver de petites quantités par-ci par-là, dit-il. Mais Kathleen savait pertinemment qu’elle en trouverait là-bas…
Je m’insère sur la voie rapide, ralliant la banlieue au centre-ville de Blue Hill. De fines gouttes commencent à rebondir sur le pare-brise de la voiture.
— Tu penses qu’il y a un lien ? me demande-t-il.
J’emprunte la sortie indiquant Downtown-Crystal Avenue – le nom de la plus grande rue commerçante de la ville – et m’y engage.
— C’est bien ce que je voudrais savoir.
Je me gare rapidement sur un petit parking quasiment vide – dû à l’heure matinale et au jour de la semaine que j’avais soigneusement choisis – proche de la grande rue et nous sortons du véhicule. Ren m’attrape alors par le bras.
— Il faut être très prudents. Si grand-mère l’apprend, tu peux dire adieu à sa confiance, murmure-t-il. Et je ne veux pas qu’il t’arrive quelque chose.
Je lui tape sur l’épaule et lui colle un bisou sur la joue.
— Il ne m’arrivera rien, tu es avec moi.
Il lève les yeux au ciel en ricanant et nous poursuivons notre chemin, jusqu’à arriver à notre point de chute. La pluie commence à se faire plus insistante et je rabats alors la capuche de ma veste sur mon crâne. Entre un petit fleuriste et une librairie, la boutique de style baroque, indiquant Misty’s , se dessine sous nos yeux.
— C’est là, indiqué-je.
Nous nous avançons jusque sur le seuil, lorsque ma détermination se voit brisée en mille morceaux.
— C’est pas vrai…
— Quoi ? demande Ren, s’étant abrité à mes côtés.
Je pointe le doigt sur la porte vitrée.
— C’est fermé.
— En pleine semaine ? Des travaux peut-être ?
— Impossible, ils avaient déjà fermé pour cause de travaux le mois dernier. Tu ne te souviens pas de la conversation qu’on avait eue dans le parc, avec elle ?
— Je ne prêtais pas vraiment attention à ce qui sortait de la bouche de cette fille, rappelle-toi.
Il s’avance alors et colle sa tête contre la porte.
— Il y a quelqu’un. Une dame.
Je veux m’avancer à mon tour lorsqu’il me fait signe de ne pas bouger. La pluie bat son plein, et nos vêtements commencent à s’imbiber d’eau.
— Cette personne t’a sûrement déjà vue. Si elle a quelque chose à se reprocher, elle ne te laissera pas entrer.
J’acquiesce en silence.
— Elle m’a vu. Laisse-moi faire.
Mon aîné commence alors à tambouriner contre la vitre.
— Il y a quelqu’un ? Nous aimerions nous abriter s’il vous plaît.
Cachée derrière le dos de mon frère, je me penche légèrement sur le côté afin de distinguer l’intérieur du petit magasin. J’enfonce un peu plus la capuche sur ma tête, par précaution. Il s’agit de la même femme que j’avais aperçue un mois plus tôt. Des cheveux poivre et sel, la soixantaine. Elle rive son regard vers l’extérieur.
— Nous sommes fermés.
— S’il vous plaît. C’est le déluge dehors.
La femme ne semble pas encline à nous laisser entrer.
— Laisse tomber, commencé-je.
— Je vais devoir passer à la vitesse supérieure.
J’ai à peine le temps de tilter, que Ren se remet à taper des poings sur le carreau.
— Madame, s’il vous plaît.
Je me penche de nouveau, lorsque j’aperçois la femme s’avancer vers nous, un parapluie à la main. Elle ouvre légèrement la porte, le visage fermé et attristé.
— Tenez, et allez vous abriter ailleurs. Nous sommes fermés.
Ren pose délicatement sa main sur l’avant-bras de la dame, et commence à plonger son regard dans le sien. Le regard de cette dernière devient alors vide et son expression change radicalement.
— Nous voudrions nous abriter, pourriez-vous nous laisser entrer ? demande-t-il à l’hypnotisée, d’une voix suave.
— Bien entendu.
Elle ouvre la porte en grand et s’écarte pour nous laisser passer. Toujours obnubilée par Ren, elle referme l’entrée de la boutique, ses iris n’ayant cessé de rester en contact avec ceux de mon aîné. La chaleur de la pièce nous envahit et l’odeur de vieux journaux parvient à mes narines, ainsi qu’une légère sensation d’oppression.
— C’est très aimable à vous, reprend-il, sur le même ton, un sourire charmeur sur les lèvres.
— Qu’est-ce qu’on fait ? On fouille ? Tu romps le lien et on l’interroge ?
— Assure-toi déjà qu’il n’y a personne d’autre, continue-t-il, le regard toujours rivé sur la femme et les cheveux gouttant sur le sol.
Je m’exécute et me rends dans ce qui semble être l’arrière-boutique. Hormis des boîtes en carton entassées dans tous les coins et une petite cuisine vide, personne. Je ne sens la présence de personne d’autre que nous.
— Il n’y a qu’elle, lancé-je en revenant dans la pièce principale.
Ren se rapproche un peu plus de la femme, la main entourant toujours l’avant-bras de celle-ci. Il lui pose alors une question censée orienter mes recherches.
— Pourquoi fermer un jour de semaine ?
La femme pointe alors quelque chose du doigt et marmonne de manière quasi inaudible. Seules ses lèvres bougent pour former un semblant de phrase. De son index libre, Ren me fait signe de regarder derrière le comptoir, sans quitter l’hypnotisée des yeux. Je revêts mes gants de cuir, et fouille, farfouille, retourne les papiers dans tous les sens – en prenant soin de les remettre à leur place après coup – afin de trouver ne serait-ce que le moindre indice. Je tombe alors sur une enveloppe tamponnée d’un « URGENT » en lettres capitales rouge sang.
— J’ai trouvé. Elle ne peut plus payer ses traites.
Dans l’enveloppe, des rappels de factures impayées. Des sommes astronomiques pour une boutique aussi petite. Mon cœur se serre à la vue des milliers de dollars de dettes de la vieille femme. Je soupire, compatissante. Je me dirige vers les vitrines et autres présentoirs disséminés un peu partout dans la boutique. Un léger mal s’immisce peu à peu dans mon crâne et Ren commence lui aussi à ressentir ces effets. Un grognement parvient à mes oreilles.
— Il y a forcément de la céphalite ici. C’est…
— Oppressant.
Je tombe alors nez à nez avec un objet familier.
— C’est ce collier, pointé-je du doigt.
— Apporte.
Je m’empare précautionneusement du bijou entre mes mains gantées, et reviens vers mon frère. Mon mal de crâne s’intensifie.
— Comment vous appelez-vous ? demande Ren à la femme.
— Hellen, répond-elle mécaniquement.
— Hellen, que diriez-vous d’aller nous préparer un thé ?
— J’y vais de ce pas.
La vieille femme – Hellen – se dirige ainsi vers la cuisine que j’ai aperçue un peu plus tôt, tel un automate. J’entends l’eau couler, et Ren reprend.
— Fais voir.
J’approche doucement le collier sous ses yeux. Il fronce les sourcils et fait une légère moue, indiquant que pour lui aussi, les effets de la céphalite s’intensifient. J’ouvre le médaillon en forme de cœur, laissant apparaître la pierre bleutée. Ren recule d’un pas. Je remarque alors que cette sensation désagréable est moins intense que la dernière fois où j’ai été en contact avec le pendentif. Bien qu’elle reste toujours pénible à supporter. Je referme rapidement le collier.
— Je vais essayer de trouver une boîte en plomb pour le transporter. Toi, vérifie qu’il n’y ait pas d’autres pierres.
— J’ai une boîte.
J’attrape la boîte en plomb de la poche intérieure de ma veste et la tends à mon frère, qui ne cesse de me fixer.
— Tu avais vraiment tout prévu… souffle-t-il.
Je hausse les épaules, ne sachant trop que faire d’autre. Il l’ouvre et je dépose le bijou à l’intérieur, par-dessus les quelques balles recouvertes de plomb. L’oppression ambiante disparaît totalement dès que je referme cette dernière et la range dans ma veste. Hellen réapparaît alors, un petit plateau d’argent sur le bras et le regard dans le vide. Elle dépose celui-ci sur le comptoir, sans même regarder. Ren retourne vers elle, dépose de nouveau sa main contre son bras et la femme replonge ses iris dans les siennes.
— Tu peux toujours essayer de l’interroger sous hypnose, déclaré-je.
— Je ne pense pas que ça fonctionnera aussi bien.
À ce moment, la paume de mon aîné se détache du bras de la femme et celui-ci clôt ses paupières un bref instant. Hellen semble reprendre conscience, clignant des yeux en balbutiant.
— Qu’est-ce que… Qui êtes-vous ? demande-t-elle à mon frère en reculant, se heurtant légèrement contre le comptoir et faisant tinter les tasses de porcelaine.
— Vous ne vous souvenez pas ? Vous nous avez laissés entrer à cause de la pluie et nous avez gentiment proposé une tasse de thé pour nous réchauffer.
Les yeux toujours rivés sur Ren, elle replace fébrilement une mèche de cheveux sur le haut de son crâne.
— Je… oh… oui, acquiesce-t-elle en remarquant le plateau et la théière. Ai-je eu… une absence ? s’inquiète-t-elle.
— Ce n’est rien, ne vous inquiétez pas. Asseyez-vous plutôt, répond Ren, en tirant un vieux fauteuil de bois situé derrière le comptoir.
La pluie ne cesse de tomber, s’abattant de plus en plus violemment, faisant résonner son chant contre la toiture de la boutique. Je repense alors à l’enveloppe que j’avais plus tôt entre les mains, aux factures impayées de cette femme et à la fermeture certaine de cette boutique.
— Quel temps... Étions-nous au milieu d’une conversation ? reprend-elle. Je suis navrée, je n’ai pas de siège à vous offrir.
La vieille femme ne semble pas avoir remarqué le subterfuge employé par Ren. Celui-ci s’empresse de remplir les tasses du liquide chaud et en tend une à Hellen, puis à moi. Je le regarde alors en hochant la tête de droite à gauche. Il insiste, avec un « force-toi » se dessinant sur ses lèvres.
— Nous étions en train de parler de ce cambriolage qui a mal tourné, ment-il en se retournant vers la femme.
— Oh, Seigneur… Ces pauvres gens ! Vous rendez-vous compte ? Je leur aurais donné le Bon Dieu sans confession.
Je porte la tasse brûlante à mes lèvres. Je fais la moue, mais me force tout de même à avaler le contenu de ma bouche. La femme remarque alors ma présence et me regarde, les yeux plissés.
— Mais, vous étiez avec cette jeune fille, la dernière fois… déclare-t-elle à mon égard.
— Heu… oui, c’est exact.
Elle ne paraît pas effrayée. Elle ne soupçonne donc pas notre nature. Et n’a sans doute pas eu vent des affaires liées aux Hadley.
— Elle était votre amie, n’est-ce pas ?
J’acquiesce gauchement. Elle l’était, oui, mais ne fait désormais plus vraiment partie des personnes pour lesquelles j’ai une pensée ne serait-ce qu’amicale.
— Je suis vraiment désolée pour vous… D’ailleurs, elle était déjà venue plusieurs fois ici. Elle tenait absolument à mettre la main sur un collier comme celui-ci…
Elle parcourt la salle des yeux, à la recherche du bijou. Je tâte machinalement la poche intérieure de ma veste, tout en essayant de rester la plus discrète possible. Je lance un rapide coup d’œil à Ren.
— Oh, je ne sais plus où je l’ai mis… J’ai d’ailleurs trouvé très étonnant qu’elle ne l’achète pas.
— Oui, c’est étrange, poursuit Ren. Ce collier avait quelque chose de spécial pour qu’elle le veuille à ce point ? demande-t-il, poussant la femme à la confession.
Hellen porte la tasse à ses lèvres, puis la repose délicatement sur le plateau argenté.
— Elle était venue plusieurs fois me demander un collier en céphalite. Vous savez, cette magnifique pierre de couleur bleue…
Elle s’avance alors vers nous, et se met à chuchoter.
— Je ne devrais pas vous le dire, mais elle m’avait même proposé de l’argent pour que je lui en trouve un rapidement.
Elle signe une croix sur sa poitrine en regardant en direction du ciel, puis poursuit.
— Quand j’ai enfin réussi à trouver un collier, elle est venue le voir, puis m’a seulement laissé une enveloppe d’argent, sans le prendre. Vous savez, au début, je n’ai pas voulu l’accepter, le collier valait bien moins.
— Combien vous avait-elle proposé ? demande Ren.
— Deux mille dollars. Seigneur, tant d’argent ! Elle m’a dit de le garder, et de faire réparer ma toiture. Alors j’ai fermé la boutique et j’ai fait les travaux. Cette pauvre enfant était vraiment une âme charitable…
Je manque de m’étouffer avec le thé tant la phrase paraît grossière dans la bouche d’une croyante comme Hellen.
— Et elle ne l’a pas pris avec elle… s’étonne faussement Ren. C’est étrange en effet.
— C’est quand elle est revenue la dernière fois avec vous, mademoiselle, que j’ai cru qu’elle était venue le chercher. Mais elle s’est contentée de le faire essayer à l’autre jeune fille qui vous accompagnait. Et elle est repartie avec un autre bijou. À ne rien y comprendre.
— Et cette pierre, où vous l’êtes-vous procurée ? On dit que la céphalite se fait rare, reprend Ren.
— Oh vous savez, si on veut quelque chose, on le trouve, jeune homme, rigole-t-elle.
Je fais mine de sourire à ses paroles et tente d’avaler d’un trait le reste de ma tasse. Le liquide, insipide et chaud coule lentement à travers mon œsophage. Pouah ! Une cuillère de sucre n’aurait pas été de refus.
— La pluie a l’air de s’être un peu calmée. Je pense que nous allons pouvoir y aller. Merci pour tout, déclara Ren à la vieille dame, en posant sa main sur son épaule et en avalant son thé d’une traite.
— Je vous en prie. Ce fut un plaisir.
Je dépose ma tasse sur le comptoir et la salue. Ren, la main toujours posée sur l’épaule d’Hellen, me fait signe de l’attendre dehors. Je m’exécute alors, et me retourne une dernière fois. La femme, le regard de nouveau dans le vide, les bras ballants, regarde Ren droit dans les yeux. Je finis par passer la porte et l’attendre dehors.
De fines gouttes tombent encore, mais le plus gros de l’averse est passé. Ren me rejoint enfin.
— C’est fait, elle ne se souviendra de rien.
J’acquiesce.
— Elle était plutôt gentille, reprends-je.
— Et bavarde. On sait maintenant que l’acte de Kathleen était intentionnel et que de la céphalite circule facilement à Blue Hill, murmure-t-il, de sorte que la conversation ne soit audible que par mes oreilles.
Je soupire.
— Au moins, on sait que cette dame n’a rien à voir avec tout ça.
— À t’entendre, on dirait que tu aurais voulu le contraire.
Je lève les yeux au ciel en souriant.
— Non, bien sûr que non. Je suis rassurée.
Il passe une main autour de mes épaules et nous commençons à partir. Je regarde une dernière fois derrière moi : Hellen regarde les trois tasses avec étonnement, avant de se masser les tempes et de se diriger vers la petite cuisine. Je souris, d’un sourire compatissant.
— Elle n’arrive plus à payer ses traites… lâche Ren. C’est dommage, la boutique aurait pu nous être utile.
— Utile ?
— Pour contrôler la circulation de céphalite, par exemple. Ça ferait une bonne couverture.
Je n’y avais pas pensé, mais en effet, l’idée n’est pas mauvaise. Peut-être pourrons-nous en toucher un mot à grand-mère.
Nous poursuivons notre chemin, mais à ma surprise, à l’opposé d’où se trouve notre véhicule. Ren s’arrête soudainement devant le fleuriste.
— Tu fais quoi ? demandé-je avec étonnement.
— Je nous prépare un alibi.
Je ne comprends toujours pas. Il entre à l’intérieur de la boutique et en sort avec un bouquet de roses rouge sang et noires.
— Pour grand-mère. Toutes les femmes aiment les fleurs, non ?
Je lève les yeux au ciel en soupirant, bien que mon visage trahisse un sourire légèrement moqueur.
— Bouge pas, je me charge de Moka.
Je me dirige alors vers la librairie repérée un peu plus tôt. L’intérieur de la boutique est décoré très sobrement. Le sol est en bois, visiblement massif, les murs sont d’un blanc tirant presque sur le jaune à divers endroits, là où sont suspendus de petits lustres quelque peu poussiéreux. La lumière y est chaleureuse, tout comme l’odeur des livres et des pages encrées… Quelle douce fragrance ! Mon choix se porte rapidement sur le rayon des mangas. À cet endroit, les étagères sont disposées en forme de « U », les couvertures chatoyantes des uns se mêlant avec celles, plus sobres, des autres. Je passe mes doigts sur le papier glacé et froid des livres. Mon choix se porte finalement sur deux des livres entourés d’un bandeau rouge affichant « nouveauté ». Au moins, je suis sûre qu’elle ne les aura pas lus, ceux-là. Le premier est un manga de Yusuke Ochiai, intitulé L’Île infernale . Je ne peux m’empêcher de sourire en lisant le titre du second : Vampire , de Takahashi Yuki. Je hausse les épaules. Peut-être un énième bouquin complètement tiré par les cheveux sur le folklore de notre espèce ? Je fourre le tout sous mon bras et passe rapidement en caisse.
Nos emplettes finies et notre « alibi » monté, nous repartons en direction du manoir. Mes questions n’ont peut-être pas les réponses que j’aurais crues, mais au moins maintenant, elles en ont. Jusqu’à ce que d’autres interrogations viennent s’ajouter à la liste. Qui sait ?
CHAPITRE 2
Fuite
Samedi 20 octobre 2012, 21 h 47
Allongée sur le lit de ma sœur, je contemple le plafond. Je passe une main sous ma tête et finis d’un trait ma bouteille d’hémoglobine, que je repose sur le sol. Je me redresse alors, me calant contre les oreillers. Moka est avachie sur les couvertures, lisant l’un des mangas que je lui ai ramenés il y a quelques jours. Plongée dans sa lecture, elle remarque à peine que la pluie s’est remise à tomber fortement, jouant de sa mélodie contre les carreaux de la fenêtre. Je tire mon téléphone de ma poche. Keith avait répondu à mon message dans la matinée, mais j’avais menti en lui disant que mes messages étaient réapparus miraculeusement le surlendemain. Je ne veux pas le mêler à tout ça, c’est stupide et inconscient de ma part. Même si l’idée reste tout de même ancrée dans mon esprit…
Je me lève en soupirant, et me dirige vers la fenêtre. J’ouvre l’un des battants et m’accoude au rebord. Je m’allume une cigarette que je colle entre mes lèvres. Un léger vent se lève, faisant virevolter mes cheveux et s’engouffrant dans la pièce, s’insérant entre les fines pages du livre de ma cadette. Elle lève rapidement les yeux de sa lecture.
— Je ne vois pas l’intérêt que tu as de fumer, déclare-t-elle.
— Ça m’aide à réfléchir.
— Si tu le dis.
Je souris. Elle replonge ses yeux dans les pages noircies, parcourant les dessins avec grand intérêt.
— Ça te plaît ? demandé-je.
— Carrément. Encore merci, d’ailleurs !
— Je t’en prie, c’est normal.
Elle dépose alors le manga sur le lit, ayant pris soin d’y insérer un marque-page afin de retenir le passage où elle s’est arrêtée. Marque-page semblant être une vieille page de magazine froissée et pliée je ne sais combien de fois afin de lui donner un minimum d’épaisseur.
— Et à quoi réfléchis-tu ? m’interroge-t-elle.
Je tire une dernière fois sur ma clope, puis l’écrase contre le parement avant de refermer la fenêtre.
— À rien de spécial.
— Hum.
Elle se retourne sur le dos, faisant la moue, puis reprend sa lecture là où elle l’avait laissée. Elle a choisi le livre L’Île infernale et l’intrigue semble être à son goût. Je me rassieds à côté d’elle. Sa chambre est quasiment semblable à la mienne : des murs blancs et des meubles de la même teinte. Moka a pris soin d’accrocher quelques petites photos préalablement ramenées de la maison. Des photos nous représentant, Ren et moi, ainsi que Keith. Je remarque que certaines photos ont été soigneusement découpées : la silhouette de Kathleen a disparu de chacune d’entre elles.
Je me lève alors et me dirige vers sa commode. Sur le dessus trône une petite boîte de couleur bordeaux, ornée de fins liserés dorés et décorée de multiples fleurs de cerisier. La couleur est passée par endroits, mais on distingue encore parfaitement les dessins. Je l’ouvre, et une douce mélodie s’en échappe. Une petite poupée japonaise, à l’allure d’une geisha, tourne sur elle-même en agitant de petits éventails multicolores. Un petit air me rappelant mon enfance.
— Je ne savais pas que tu l’avais ramenée aux États-Unis, déclaré-je.
— Je l’ai retrouvée en faisant mes affaires, l’autre jour. Je l’avais laissée dans mon armoire, à l’abri de la poussière. Maman m’avait demandé d’en prendre soin.
— Elle est toujours aussi jolie.
— Oui. Elle me rappelle notre enfance…
Je l’entends soupirer. Je referme alors le coffret, faisant ainsi taire la petite mélodie et chassant les souvenirs de nos caboches.
— Tu crois qu’un jour on pourra retourner au Japon ? me demande-t-elle, l’air triste.
Je caresse le dessus de la boîte, perdue dans mes pensées.
— Je ne sais pas…
***
Dimanche 21 octobre 2012, 0 h 12
Je ne cesse de me tourner et retourner dans mon lit, à la recherche du sommeil. La mélodie de la boîte à musique est restée dans ma tête durant tout ce temps, me remémorant chaque détail de notre enfance. Du moins, ceux dont j’ai réussi à me souvenir clairement. Ressassant sans cesse mon passé, je n’arrive désormais pas à m’endormir, au profit de nombreux songes plus ou moins rassurants.
J’enfouis mon visage sous les couvertures et tente de fermer les yeux de nouveau. Sans succès.
Je décide alors de me lever. Je m’approche de la bibliothèque et en tire mon livre fétiche. La délicieuse odeur du vieux bouquin parvient à mes narines. Je l’ouvre délicatement, récupérant la fleur que j’avais laissée à l’intérieur, et la dépose à mes côtés, alors que je regagne de nouveau ma couche. Je recommence ma lecture pour la énième fois, caressant du bout des doigts le pétale blanc encore intact. Les pages défilent, tout comme le temps, et c’est sans m’en rendre vraiment compte que je sombre dans le sommeil.
***
16 h 47
Mes poings tapent en rythme sur le sac de cuir, le faisant vaciller d’avant en arrière. Je ne relâche pas la cadence, et frappe de plus en plus fort, jusqu’à ce qu’un léger bruit me stoppe.
— T’arrête pas, me lance ma sœur.
Je reprends alors, abattant mes poings sur la cible.
— Je viens d’avoir Keith au téléphone, poursuit-elle, venant s’asseoir sur le petit banc.
Je bloque le mouvement du sac de cuir entre mes mains, et dirige mon regard vers elle. Pourvu qu’il ne lui ait pas parlé des messages… pensé-je. Sans quoi mon mensonge aurait mérité quelques explications. Explications dans lesquelles je n’ai pas spécialement envie de me lancer.
— Et… Il voulait quoi ? demandé-je, faisant mine de défroisser mon jogging.
Elle se tortille, puis finit par se lever, visiblement mal assise sur la banquette en bois.
— Il voulait qu’on aille boire un verre tous les quatre chez lui, sourit-elle.
— Tu lui as dit quoi ?
— J’ai accepté, quelle question.
J’attache mes cheveux en une queue-de-cheval haute, puis rive de nouveau mon regard sur le sien.
— Et… grand-m...
— Elle est d’accord, sourit-elle de plus belle, me laissant à peine le temps de terminer ma phrase.
Je replace quelques mèches rebelles sur mon crâne, étonnée que grand-mère ait répondu si vite par la positive, et souris à mon tour. Les talents de persuasion de ma petite sœur peuvent être étonnants.
— Ah ! C’est chouette. Vers quelle heure ?
— Dans moins d’une heure.
Je fronce les sourcils.
— Une heure ?
— C’est ça. Alors, bouge-toi les fesses et va te changer ! déclare-t-elle en me poussant vers la sortie.
Elle m’entraîne alors en courant vers l’extérieur. J’ai à peine le temps de dire « ouf ! » que déjà, je me retrouve dans la salle de bains. Je me passe un rapide coup d’eau sur le visage, me maquille – très rapidement –, et enfile une tenue correcte. Sans oublier ma veste de cuir. Je me dirige vers la porte, l’ouvre, et tombe nez à nez avec mon frère.
— Aucune fuite concernant notre petite sortie, on évite au maximum de parler de sujets sensibles. Compris ? me lance-t-il.
— Compris. Où est Moka ?

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