De noir et d or, Tome 2 - Aux premières étincelles de la nuit
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Description

À Venise, chaque ombre révèle un danger, chaque murmure un mensonge et chaque regard une trahison. Caterina Salamandri l'a toujours su, mais elle n'aurait jamais cru que sa propre ville se révèlerait si malveillante. Caterina a tout juste endossé la célèbre cape des assassins de noir et d'or quand une nouvelle menace s'étend sur la ville. Les édifices religieux de la ville sont les témoins de massacres sordides que personne ne parvient à anticiper... Pour la simple raison que le meurtrier n'a aucun visage. Cependant, à Venise, les masques sont les accessoires favoris des monstres. Et Caterina ne va pas tarder à le découvrir. Aux premières étincelles de la nuit, il se pourrait que les canaux romantiques de Venise se transforment en chemin de l'enfer...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 décembre 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782365388269
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DE NOIR ET D’OR
2 – Aux premières étincelles de la nuit
Marjorie BURBAUD
www.rebelleeditions.com  
Prologue
Journal de Caterina Diaccio
République de Venise, 1793
J’observais les tentacules de la nuit se disperser dans la chambre, s’enrouler autour des objets et étouffer la lumière aussi vite qu’un souffle sur une flamme. La nuit avait un effet étrange sur moi, comme si je savais instinctivement qu’elle était devenue mon terrain de chasse. Je la regardais prendre possession des lieux, comme j’observerais le diable noircir l’âme d’une personne.
Peut-être était-ce mon âme que je regardais s’assombrir ? Peut-être était-ce ma vie qui prenait les couleurs des Enfers ? Je n’aurais jamais cru me parer un jour de teintes aussi sombres, mais j’avais la sensation que les ténèbres étaient dorénavant une parure de laquelle je ne pouvais me défaire. Ils se fondaient dans ma peau, qui ne demandait finalement que cela… À croire que mon âme était déjà condamnée.
Je ne pensais pas devoir rouvrir mon journal et continuer à noircir des pages qui l’avaient déjà trop été et qui restaient hantées par mes souvenirs. Devenir un assassin de noir et d’or m’avait poussée à comprendre que ma vie ne faisait que commencer, mais cela m’avait aussi conduit à réaliser que je n’étais pas celle que je croyais être. Derrière mes peurs se cachaient en réalité mes désirs de vengeance. Mes craintes dissimulaient mes envies meurtrières, mon impatience et ma timidité masquaient mon courage et ma détermination. Je me donnais l’impression d’être deux femmes différentes… Celle qui portait un tabarro noir et or à la nuit tombée et celle qui se réveillait à la lueur du jour avec l’envie de se rouler en boule sous les draps.  
J’écrivais ces quelques lignes, car mon trouble ne faisait que grandir de jour en jour. J’étais perdue, à la limite de deux personnalités qui me complétaient autant qu’elles me détruisaient. Qui étais-je, si ce n’était un esprit indécis dans un corps d’assassin ?
Au loin, j’entendais les hurlements silencieux de la ville. La tranquillité de Venise s’effilochait chaque jour un peu plus, attaquée en plein cœur par les trahisons, la passion et le sang. Les troubles de la Sérénissime me faisaient douter, autant qu’ils attisaient mon besoin de justice.
J’aurais aimé poser ma plume et cesser de tracer ces mots qui témoignaient de ma faiblesse… J’aurais aimé que ce journal se détruise à l’instant même où j’aurais fini d’écrire, mais c’était un espoir vain.
Cher lecteur, peu importe votre identité, votre époque ou votre origine, car vous lisez ces lignes. Néanmoins, sachez seulement que vous allez être témoin du terrible destin d’un assassin de noir et d’or…
Le mien.
Chapitre 1
République de Venise, 1792.
Par la fenêtre ouverte sur le soleil levant, les sons de la dernière nuit du célèbre carnaval de Venise s’éteignaient petit à petit, ne laissant dans les rues que des bribes de festivités. Des voiles sombres ondulaient lentement aux fenêtres, au rythme d’une brise portée par le Grand Canal et venue tout droit de la lagune. L’air était frais et tranchait avec la chaleur du feu vif dans la cheminée, lequel illuminait la chambre d’une lueur douce et chaleureuse. L’aube traçait des lignes claires sur les murs encore enténébrés. Le crépitement du feu se mêlait au doux passage des gondoles au pied du palais, qui faisaient s’écraser des vaguelettes contre la façade.
J’ouvris les yeux et fixai le plafond du lit à baldaquin dans lequel j’étais allongée, bercée par la douce atmosphère de Venise, la Sérénissime. J’étais née dans cette ville enveloppée de charmes, mais auréolée de mystères. Des mystères dont je faisais aujourd’hui partie et auxquels j’ajoutais mes propres secrets. J’avais toujours aimé ma cité, jusqu’à ce que je comprenne que derrière ses beaux palais, sa lueur de prestige et ses masques scintillants, elle cachait des menaces à même de me briser.
Venise m’avait changée à jamais, mais je ne la quitterais pour rien au monde. Elle était mes origines, mon ancrage. Elle était à mon image : une belle apparence à l’intérieur de laquelle se cachaient de lourds dangers. Je ne cherchais plus à cacher qui j’étais, ma véritable nature s’était tracée sur mon visage en une cicatrice fine, mais inévitable.
Je me redressai et m’assis, le matelas s’enfonçant légèrement sous mon poids. Je n’arrivais plus à dormir, l’aube était trop proche pour que je continue à sommeiller alors que les menaces vénitiennes étaient sur le point de s’éveiller. J’étais là pour les empêcher de nuire. Ma tâche était inscrite à même ma peau, je ne pourrais jamais l’oublier ou tenter de m’y soustraire.
Je m’habillai rapidement et en silence, tout en écoutant la respiration calme de l’homme encore couché dans son lit – notre lit, dorénavant. Si Venise connaissait des dangers, cet homme en était le principal. Il était tout ce que je craignais, mais également tout ce que j’aimais le plus au monde. J’enfilai un tabarro noir – célèbre cape vénitienne – et rabattis la lourde capuche sur ma tête pour recouvrir mes boucles sombres.  
 Je tournai la tête vers lui.
Son corps massif prenait une large place et marquait notre chambre de sa présence intimidante. Le drap était tiré jusqu’à son ventre, la lueur chaude du feu illuminait son torse mat et musclé, comme sculpté par les meilleurs artistes italiens. J’avais toujours pensé que cet homme était l’objet de tous les rêves des peintres et sculpteurs des provinces italiennes, qu’il était leur unique source d’inspiration, car il semblait créé par les dieux. Je savais maintenant que son beau visage au regard envoûtant et déstabilisant, tout comme son corps à la limite du péché, cachait un danger unique, à même de faire plier les pires menaces du monde.
Cet homme m’avait tout appris, mais il m’avait aussi terrifiée et captivée. Quand il entrait dans une pièce, j’étais incapable de ne pas poser les yeux sur lui. Il hantait mes pensées chaque seconde du jour et de la nuit. Chaque battement de mon cœur lui était voué, il était l’unique détenteur de mon âme et de mon corps. Il était capable de me détruire par de simples mots, tout comme il pouvait me faire mourir d’amour.
Je l’aimais plus que de raison. C’était un amour presque douloureux tant il était puissant. Mes sentiments n’étaient pas de ceux que je lisais dans les romans, ils semblaient irréels, trop forts pour être humains. Pourtant, ils m’habitaient comme l’air que je respirais.
Je me détachai à contrecœur de la vision de cet homme allongé, à l’image de la tentation dans toute sa splendeur, et me dirigeai vers la porte. Dans la douce pénombre, mes yeux se posèrent irrémédiablement sur le tabarro posé sur une chaise. Sa couleur sombre se noyait dans la pénombre et ses arabesques dorées luisaient à la lumière du feu. Je le caressai brièvement, mais le laissai sagement à sa place.  
Alors que j’étais sur le point de refermer doucement la porte de la chambre derrière moi, la voix de l’homme endormi m’arrêta net, comme si son regard venait de se braquer sur moi.
— Sois raisonnable, Pont du Rialto , je n’apprécierais pas d’être veuf au lendemain de ma nuit de noces.  
Sa voix grave et perpétuellement rauque résonna en moi et réveilla une vague chaude qui enveloppa mon ventre, avant de s’écraser sur mon cœur. Je luttai pour ne pas me précipiter dans la pièce et le laisser m’étreindre. J’étais dépendante de lui, de sa seule présence, malgré mes résistances. Jusqu’à présent, elles avaient été vaines. Je ne voulais pas que l’attraction qu’il exerçait sur moi me brise lentement, à l’image d’un séisme grandissant.
Mais il était sans doute déjà trop tard, une fissure était si vite arrivée…
Je refermai la porte et abandonnai mon mari dans notre lit. Mon cœur pesait lourdement dans ma poitrine gonflée par cet amour dévastateur.
Nous étions dorénavant mariés, à peine un mois après que la demande a été formulée… mais notre histoire ne faisait que commencer. J’avais épousé l’assassin de noir et d’or le plus dangereux de toute l’Italie, devenant ainsi sa compagne d’armes comme sa complice de traque. J’étais moi-même un assassin de noir et d’or et travaillais pour une organisation secrète italienne dont j’ignorais encore tout. La seule chose dont j’étais certaine, c’était d’être en perpétuelle concurrence avec les assassins de rouge qui servaient le doge de Venise. Ce dernier m’avait un jour menacée, me forçant à regarder une vérité qui restait inlassablement dans l’ombre : les assassins de noir et d’or étaient un mystère pour moi – et pour le reste du monde. Pire : j’ignorais tout de mon mari.
Raffael Diaccio était une part d’ombre dans ma vie. Pourtant, il l’envahissait chaque jour un peu plus et menaçait de l’engloutir tout entière.
Je descendis les escaliers de marbre clair de notre palais et traversai la vaste entrée où pendait un lustre aussi proéminent que scintillant. La petite vitre de la porte laissait pénétrer la lumière pâle de l’aube et le faisait briller de mille feux. De chaque côté, les pièces restaient sombres et silencieuses. Je vivais dans ce palais depuis deux mois, mais je n’arrivais pas à m’y sentir chez moi. Tout était trop vaste, trop riche… À l’image d’une vie que je n’avais pas envie de prétendre mener.
J’avais grandi sous la coupe de mon oncle dans l’auberge la plus réputée de la ville et n’avais jamais manqué de rien. Pourtant, j’avais toujours dû travailler pour obtenir ce dont j’avais besoin. Je n’avais pas eu le luxe de posséder quoi que ce soit de superflu ou de précieux. En épousant un noble, j’étais entrée dans un monde que je connaissais par cœur, sans pour autant l’apprécier.
Le silence qui régnait en maître dans le palais était pesant. Nous aurions pu disposer de domestiques, mais ce n’était pas l’idéal pour conserver notre secret. Personne n’aurait voulu servir des assassins de noir et d’or.
Je déverrouillai la porte et laissai la fraîcheur du Grand Canal rafraîchir mon visage rendu brûlant par ma nuit de noces. Venise entrait dans la période de la montée des eaux, l’acqua alta vénitienne. Pour le moment, une fine pellicule d’eau recouvrait le ponton devant le palais, là où une gondole était amarrée et ondulait doucement. Dans quelques jours, il ne serait plus possible d’arpenter certaines rues trop inondées, seule la place Saint-Marc disposait de planches en bois évitant aux Vénitiens de se mouiller jusqu’aux genoux.
Le bas de ma robe se trempa avant que je n’arrive jusqu’à la gondole. Je déroulai la corde qui la retenait au ponton et m’installai, avant d’avancer sur le canal à l’aide de mon unique rame.
Le palais de Raffael se trouvait sur le bord du Grand Canal, là où il effectuait sa première courbe après le Pont du Rialto. C’était une haute bâtisse blanche, dont les différents étages étaient parfaitement dessinés grâce à de hautes fenêtres sombres. Il était l’un des plus grands et opulents palais qui ceinturaient le Grand Canal, siège de riches aristocrates vénitiens. De par sa condition d’assassin de noir et d’or, Raffael était un noble, mais ne respectait que peu les convenances et les bonnes mœurs. Il vivait selon sa volonté et ne permettait jamais que ses actes soient dictés par les us et coutumes de la noblesse. C’était pour cette raison que notre mariage avait eu lieu aussi rapidement. Nous l’avions célébré dans l’église de Sainte-Marie des Miracles, au bord du canal du même nom, en la seule présence d’un prêtre. Notre titre ne nous avait pas permis pas de nous unir devant une grande assistance, car beaucoup pensaient que nous l’étions déjà depuis longtemps. Raffael nous avait fait passer pour un couple marié depuis son arrivée, si bien que l’idée de devenir sa femme s’était déjà inscrite dans mon esprit depuis un certain temps. Pourtant, j’avais apprécié notre mariage discret, car je n’aurais pas désiré m’unir à un homme devant les yeux scrutateurs de la noblesse vénitienne. Je ne me sentais pas à ma place dans leur cercle très fermé et ne pensais pas l’être un jour.
Au loin, le soleil se levait doucement derrière le Pont du Rialto, réveillant la Cité des Doges. Le Grand Canal se mettait lentement à refléter la lueur chaude de l’aube. Ma gondole y traçait une ligne mince. Certains des palais qui encadraient le canal possédaient une façade claire qui s’enflammait au fur et à mesure que le soleil se levait sur la ville. Le Pont du Rialto se rapprochait.
Je laissai mon regard parcourir les toits déserts. J’avais commencé à scruter la pénombre et les toits de Venise dès l’arrivée de Raffael dans ma vie. Après tout, il était l’héritier d’une tâche que mes parents, les célèbres Salamandri, avaient exercée avant lui. Tout avait basculé quand son frère aîné, Amos, les avait tués… Juste avant qu’il ne se fasse à son tour mortellement blesser. J’avais grandi sous les regards méfiants de ceux qui pensaient que je suivrais un jour les traces sanglantes de mes géniteurs. À ma plus grande surprise, j’avais fini par le faire. J’étais devenue l’un des deux seuls assassins de noir et d’or du pays.
Jusqu’à ce que je me retrouve confronté à la mort, j’avais toujours été guidée par mon passé et par l’empreinte qu’avaient laissée mes parents dans ma vie. Mais tout avait changé depuis. Je ne laisserai plus la mort m’approcher de près ou de loin, qu’elle prenne l’apparence de menaces ou de personnes. Dorénavant, j’étais celle qui empêchait la Mort de rôder sur Venise.
Plus je m’approchais du Pont du Rialto, le célèbre pont à arcade et à boutiques, plus l’agitation commençait à grandir autour de moi. Les domestiques arpentaient le quartier et se mouillaient les pieds pour se rendre au marché du Rialto, en quête des meilleurs produits pour leurs employeurs. Il y a quelques mois, je faisais partie de cette foule. Et il y a quelques mois, je n’étais rien d’autre qu’une employée dans l’auberge de mon oncle.
Je tournai la tête vers la façade rouge brique qui s’élevait à côté du Pont du Rialto, propriété de mon oncle. Ce dernier m’avait toujours traité avec déférence, comme il l’aurait fait avec une enfant, jusqu’à ce qu’il découvre l’identité de Raffael et mon destin d’assassin. Dès lors, il s’était adressé à moi comme à une adulte. À presque vingt-trois ans, j’étais enfin devenue une égale à ses yeux.
Je laissai le Pont du Rialto derrière moi et continuai à avancer sur le Grand Canal, tout en surveillant la ville autour de moi. Le soleil se levait paresseusement, mais les épais nuages ne lui permettaient que de brèves percées. L’air ne se réchauffait pas et une chape de plomb recouvrit lentement Venise.
Après mon inspection quotidienne, je regagnai le palais de Raffael dans la matinée. Les lieux étaient silencieux, pas une ombre ne se laissait deviner derrière les fenêtres. Mon mari donnait l’impression d’être un fantôme dans sa propre demeure. J’entrai et laissai mon tabarro dans l’entrée, avant de monter le grand escalier jusqu’au premier étage.  
Je ne trouvai Raffael nulle part, si bien que je compris qu’il avait quitté le palais sans un mot. Notre relation n’avait rien de conventionnel et j’avais constamment l’impression de marcher sur des charbons ardents.
Je regagnai notre chambre et m’accoudai à l’une des trois hautes fenêtres.
Une ombre de noir et d’or fila soudain sur l’un des toits de l’autre côté du Grand Canal et un fin sourire étira mes lèvres.
Chapitre 2
Au beau milieu de la cuisine de l’auberge Rialto de mon oncle, Ariele déposa une petite bourse devant moi. Je baissai les yeux en fronçant les sourcils, avant de jeter des regards aux alentours.
Je venais régulièrement rendre visite à Ariele, mon amie d’enfance et l’employée de mon oncle. Mon mariage et ma nouvelle condition de noble ne m’avaient jamais empêché de franchir les portes des cuisines, pourtant réservées aux employés. Autour de nous, la cuisine était calme, car nous étions au beau milieu de l’après-midi. Le ciel de Venise était sombre et lourd de pluie, ce qui retardait les habitués de l’auberge.
— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je à voix basse en regardant mon amie.
Elle arborait son habituel petit sourire en coin, qui signifiait qu’elle était ravie de son surprenant cadeau.
— J’ignore si tu veux avoir des enfants maintenant, répondit-elle simplement en haussant les épaules, mais c’est un présent qui se révèle toujours utile, ma chère.
Je sentis ma gorge se nouer.
Raffael et moi avions consommé notre mariage bien avant sa célébration, mais je n’étais pas tombée enceinte. J’ignorais si c’était un bon ou un mauvais signe, car je n’étais pas prête… pas alors que j’avais accepté de devenir un assassin de noir et d’or. D’autant que nous n’avions jamais abordé ce sujet qui me semblait utopiste.
Mon trouble dut se lire sur mon visage, car Ariele se pencha vers moi.
— Si tu n’es pas prête, bois une tisane de ces herbes tous les jours. Mais une fois mariés, il est naturel d’avoir des enfants, même si ton mystérieux époux est…
— Nous n’en avons jamais parlé, avouai-je en jetant des regards aux quelques employées qui portaient des paniers de nourriture autour de nous. Alors je pense que ton cadeau est… le bienvenu ?
J’ignorais pourquoi ma réponse sonnait comme une question. Peut-être ne voulais-je pas le savoir, d’ailleurs.
Cette conversation me rendait nerveuse. Elle me faisait prendre conscience que je m’étais mariée rapidement et que je ne connaissais pas mon mari comme je l’aurais dû. Si j’étais sûre de mes sentiments à son égard, je l’étais moins s’agissant de notre nouvelle vie de couple. C’était un saut dans l’inconnu qui m’intimidait autant que d’affronter le doge de Venise. Pourtant, n’était-ce pas le cas de toutes les jeunes filles de ce monde ? Alors pourquoi ferais-je exception ?
— Vous en parlerez quand le moment viendra. Inutile de brusquer les choses.
— Raffael est tellement secret, tellement différent…
— Tout comme toi, rétorqua Ariele avec un regard lourd de sens.
Je posai mon menton au creux de ma main et mes cheveux basculèrent en avant. À cause de la cicatrice qui courait de mon oreille à mon menton et qui suivait la ligne de ma mâchoire, j’étais obligée de laisser mes cheveux détachés. Quelques mèches étaient à peine retenues par une pince en or à l’arrière de mon crâne. Je portai sur mon visage la marque de ma condition d’assassin et les regards que l’on posait sur moi me pesaient toujours aussi lourdement. Je savais que les murmures qui me suivaient racontaient que j’avais enfin suivi les traces de mes défunts parents assassins.
C’était loin d’être un compliment.
— Tu ne l’aimerais pas s’il n’était pas différent, souligna Ariele.
Je répondis à son sourire en coin, tout en évitant de lui répondre. Moins elle en savait sur Raffael et moi, mieux c’était.
La porte de la cuisine s’ouvrit et une employée s’arrêta à notre hauteur. Je la connaissais pour avoir travaillé à ses côtés de longues années quand je vivais encore dans cette auberge.
Elle ne me regarda pas droit dans les yeux et s’inclina légèrement devant moi.
— Votre oncle est de retour, Signora Diaccio.  
Je restai un instant interdite en la fixant comme si elle venait de s’adresser à quelqu’un d’autre. Je sentis pourtant le regard d’Ariele sur moi, car elle attendait ma réaction. Il allait falloir que je m’habitue à ce titre.
Je me levai, avant d’enfouir mes mains sous mon tabarro sombre pour éviter de triturer nerveusement ma robe.  
— Je vous remercie, répondis-je. Mais je vous en prie… il est inutile de vous incliner. Et je m’appelle Caterina.
Il m’était encore difficile de me familiariser avec mon nouveau nom. Porter celui de Raffael me rendait aussi fière que nerveuse.
L’employée continua à éviter mon regard.
— Bien, répondit-elle simplement avant de s’éclipser.
Troublée, je la suivis du regard, avant de me tourner vers Ariele qui s’était rapprochée. Elle semblait contrariée et cela ne me disait rien qui vaille.
— La réaction de cette fille semble te bouleverser autant que si tu venais d’apprendre que tu étais dorénavant mariée à un monstre.
Ariele s’approcha jusqu’à poser la main sur mon épaule.
— Tu as changé, bien plus que je ne le pensais, avoua-t-elle. J’ignore ce qui en est à l’origine, mais j’espère que tu ne regrettes pas l’ancienne Caterina.
— La regrettes-tu ? demandai-je aussitôt pour ne pas avoir à lui dire la vérité.
Elle haussa les épaules.
— Je ne te connais pas assez la nouvelle version pour te répondre.
Elle me regarda droit dans les yeux, avant d’ajouter :
— Seul le temps pourra me permettre de trouver la réponse.
Je sentis mon sang quitter brutalement mon visage. Je restai silencieuse, incapable de répliquer quoi que ce soit.
Je n’étais pas prête à admettre que je n’étais certaine de rien. Je ne voulais pas redevenir l’ancienne Caterina, mais je n’étais pas sûre de vouloir être une étrangère pour moi-même. J’ignorais qui j’étais et chaque seconde me faisait douter davantage.
Je quittai la pièce, ma bourse remplie d’herbes dans la main.
Je frappai quelques coups à la porte du bureau de mon oncle Sergio, sans pouvoir m’empêcher de me souvenir de la dernière fois où j’étais venue ici. Cette fois-là, mon oncle avait irrémédiablement changé et m’avait donné la dernière lettre de ma mère. Une lettre qui m’avait bouleversée autant qu’elle m’avait rendue heureuse.
La voix grave de mon oncle m’invita à entrer et je m’exécutai, avant de refermer la porte derrière moi. Même à travers le bois épais de la porte, je sentais encore les regards de ceux qui se trouvaient dans la grande salle de réception. Tous se demandaient ce que j’étais devenue, même s’ils se doutaient que je portais dorénavant les couleurs noir et or. Je n’étais pas prête à avouer la vérité à qui que ce soit, excepté à mon oncle. Il était le seul à savoir que les assassins de noir et d’or n’étaient pas des meurtriers, mais les meilleurs justiciers que l’Italie ait jamais connus.
Alors pourquoi douté-je encore ?  
La pièce de mon oncle sentait le bois ciré en raison du meuble immense qui lui servait de bureau. Il y était assis, le dos droit. Son regard vert mousse, parfois d’une dureté effrayante, était posé sur moi. C’était un homme qui avait connu le monde, comme en témoignaient les marques sur son visage. Avec sa stature imposante, il faisait régner l’ordre dans son auberge comme personne. Un simple regard de sa part était la meilleure des intimidations. Ses traits taillés à la serpe étaient détendus, ce qui me prouva qu’il n’était pas ennuyé de me voir. Il passa la main sur son veston marron impeccable et se leva pour me faire signe de m’asseoir dans le fauteuil face à lui. Son dos large masqua brièvement la grande fenêtre qui donnait sur le Grand Canal.
— Bonjour, mon oncle, dis-je en m’asseyant. Je vous remercie d’avoir accepté de me recevoir en milieu de journée.
Il se rassit et balaya mes paroles d’un vague geste de la main. Ses lèvres s’ourlèrent en un sourire amusé.
— Allais-je refuser la visite d’une dame ?
Le rappel de ma nouvelle condition de noble me crispa et mon oncle le remarqua aussitôt. Il haussa un sourcil et s’assit plus confortablement dans son fauteuil, comme s’il savait déjà que notre conversation allait lui plaire.
— La nouvelle Signora Diaccio aurait-elle déjà des doutes sur son mariage ?  
Il se redressa légèrement, le regard soudain plus sombre.
— Ou serait-ce à cause d’un certain tabarro noir et or que tu portes depuis quelque temps… ?  
Je ne pus m’empêcher d’esquisser à mon tour un sourire amusé.
— Tout le monde semble lire sur mon visage comme dans un livre ouvert, aujourd’hui, soupirai-je.
Pendant un instant, je laissai mon regard fureter sur la ville assombrie par de gros nuages gorgés d’eau.
Mon oncle garda le silence, ce qui attira mon attention. Il semblait attendre que je me livre, mais je n’en avais guère envie. Après tout, même s’il m’avait toujours protégée du monde et du passé de mes parents, il m’avait si longtemps considérée comme une charge. Des années de manque de considération n’allaient pas s’effacer par un mariage.
— Mon union m’a fait réaliser tout ce que j’ignorais à propos de Raffael et de l’organisation secrète qui nous emploie.
Je haussai les épaules, puis me souvins que ce n’était pas une attitude noble. Je devais constamment prendre garde à ma posture.
— Je porte le tabarro noir et or et je passe mes journées à scruter la ville, enchaînai-je. Je suis constamment en concurrence avec les assassins de rouge qui travaillent pour le doge et je me mets en danger, mais j’ignore pour qui je fais tout ça.  
— L’essentiel n’est-il pas de sauver des vies et de rendre la justice quand les assassins de rouge en sont incapables ? souleva mon oncle.
Il connaissait la réponse aussi bien que moi.
— J’ai toujours pensé ainsi et je suis devenue un assassin pour cette raison. Néanmoins, je commence à me poser des questions, alors que je ne devrais pas. J’ai l’impression grandissante d’être une marionnette dirigée par des mains inconnues.
— Raffael vient de Florence et tu sais également que l’organisation secrète des assassins de noir et d’or a été fondée dans cette ville.
— Et ne devrais-je pas en savoir davantage sur les personnes pour qui je tue ?
Ce dernier mot eut l’effet d’un coup de tonnerre. Mon oncle m’étudia quelques instants et se passa le pouce sur les lèvres, indécis.
— Tes parents ne m’ont jamais dit pour qui ils travaillaient, mais ils le savaient, avoua-t-il.
Je repensai à la lettre de ma mère. Elle m’avait avoué connaître les personnes qui tiraient les rênes, sans pour autant entrer dans les détails. Elle avait insisté sur le fait que l’ignorer ne pouvait qu’être à mon avantage.
— Pourquoi mes parents le savaient-ils et pas moi ?
— As-tu posé la question à ton mari ?
Cette question me glaça et je restai silencieuse. Bien sûr que j’avais déjà posé la question à Raffael, mais ses réponses étaient toujours vagues. Parfois, il ne prenait même pas la peine de me répondre et me lançait un regard éloquent. Je n’insistais pas, mais je n’oubliais pas non plus ses mystères.
Me retenir par respect pour son passé commençait à devenir compliqué. S’il avait toujours eu affaire à une Caterina relativement conciliante, il allait découvrir que celle que je retenais en moi n’était pas de la même trempe. Je refusais d’être le genre d’épouse à baisser la tête en silence, mais n’était-ce pas trop tard pour montrer les griffes ?
Je voulus répondre à mon oncle, puis me retins de justesse. Je n’étais pas prête à admettre que je sentais que Raffael ne me faisait pas confiance et qu’il redoutait que je reproduise les actes désastreux de mes parents.
— Nous avons beau être mariés, nous restons qui nous sommes, répondis-je à la place. Nous avons encore beaucoup de secrets l’un pour l’autre.
— Espérons que ces secrets ne porteront pas préjudice à votre mariage.
Je restai de marbre, bien que cette réponse m’ait bouleversée plus que je l’aurais admis. Je ne voulais pas imaginer avoir fait une erreur en épousant Raffael. J’avais l’impression de m’être uni à mon pire ennemi, mais de l’aimer encore plus qu’auparavant.
— Une chose est sûre, reconnus-je, si Raffael veut garder ses secrets, je l’accepterai. Mais les secrets qui me concernent devront être révélés.
Mon ton était ferme et mon oncle fronça les sourcils. Il se rassit bien droit dans son fauteuil et tourna le dos à Venise. Ainsi, il paraissait encore plus impressionnant.
— Puis-je être honnête avec toi, Caterina ?
— Je ne vous demande que cela, mon oncle.
— Ton mariage avec Sier Raffael Diaccio est sans doute plus qu’une simple alliance de cœur. Il s’agit pour lui d’une double union et de la possibilité d’assembler le cœur et la stratégie. Vous êtes tous deux de brillants assassins qui ont récemment prouvé qu’ils étaient redoutablement efficaces et dangereux ensemble. Votre mariage démontre que vous n’êtes pas près de faire cesser votre coopération et cela intimide les aristocrates et les dirigeants de la ville.  
Mon oncle croisa les bras sur son torse, avant de continuer :
— Tes parents, les Salamandri, étaient les seuls assassins de noir et d’or que Venise ait connus et ils se sont fait tuer. L’arrivée de Raffael Diaccio bouleverse toute la ville. Le doge se sent menacé et il n’hésitera pas à contrer toutes les menaces avant même qu’elles ne soient nées. En t’épousant et en faisant de toi un assassin à son image, Raffael Diaccio s’en prend au doge en personne. Votre mariage me fait penser à une affreuse alliance qui peut te conduire à la mort avant même que tu ne l’aies envisagée…
Je baissai les yeux en refoulant au plus profond de mon être cette sensation de vulnérabilité et de trahison qui s’insinuait en moi. J’avais envie d’ignorer mon oncle, mais chacune de ses paroles était porteuse de vérité.
— Que me recommandez-vous de faire ?
— Découvre les secrets de Raffael. Apprends à le connaître pour être capable de te défendre contre lui, si besoin. Ne le sous-estime jamais, vous êtes des ennemis de nature et le resterez, même si le mariage vous unit aujourd’hui. Je ne connais pas Raffael et je ne peux pas affirmer qu’il choisira sa vie plutôt que la tienne, mais méfie-toi, ma nièce… Il a été créé pour tuer.  
— Je dois également savoir pour qui je travaille, ajoutai-je. Je refuse de rester dans le flou jusqu’à la fin de mes jours.
— Il ne tient qu’à toi d’agir, Caterina.
Mon oncle ne s’en doutait sûrement pas, mais il venait de bouleverser mon monde. J’avais pourtant eu l’impression qu’il s’était enfin stabilisé en épousant Raffael, mais je m’étais profondément trompée.
Il ne venait en réalité que de se mettre en branle. Il me restait maintenant à savoir comment l’arrêter avant qu’il ne me fasse perdre la raison…
Chapitre 3
Lorsque je rentrai enfin au palais en fin d’après-midi, mes bottines étaient imbibées de l’acqua alta. La chaleur de l’entrée ne parvint pas à réchauffer mes pieds glacés. Les lieux étaient assombris par le ciel maussade de la ville, à l’image de mon humeur. Les épaisses tentures qui encadraient chaque fenêtre de la demeure n’aidaient pas à lui redonner de la gaieté, car elles occultaient les quelques rayons du soleil.
Je dégrafai mon tabarro en entrant dans la vaste pièce qui servait de salon d’apparat. L’endroit était magnifique, mais la pénombre semblait ternir les dorures et l’éclat du marbre. Cette pièce s’ouvrait sur une longue salle à manger que nous n’occupions jamais, comme beaucoup d’autres endroits du palais. J’avais la sensation de vivre dans un lieu abandonné.  
Je laissai mon vêtement sur l’un des canapés et traversai l’immense pièce jusqu’à la salle à manger. Mes talons claquaient sur le sol brillant et donnaient l’impression que mes pas étaient de véritables explosions tant le silence était épais. Mon regard suivit un instant les hautes fenêtres qui donnaient sur le Grand Canal.
Je finis par pousser une porte qui s’ouvrait sur un salon plus petit et plus confortable. Il disposait également d’un escalier menant directement à notre chambre, ce qui en faisait ma pièce préférée.  
Je me figeai soudain sur le seuil. La porte se referma dans mon dos dans un claquement sourd. Les rideaux étaient tirés, si bien que la seule source de lumière venait du feu dans la cheminée. Il diffusait une douce lueur dans ces lieux enténébrés qui m’étaient devenus si familiers. J’en connaissais chaque ombre, chaque recoin. Pourtant, ce fut en sursautant que je découvris l’homme assis sur l’un des fauteuils. Sa silhouette m’apparut aussi nettement que si le soleil entrait à flots dans le salon.
Le regard de mon mari était braqué sur moi. J’oubliai aussitôt de respirer pour me concentrer sur lui.
Son regard bleu glacé était la seule chose qui parvenait à me faire oublier tout ce que j’avais perdu et que je n’aurais sans doute plus jamais. Ces deux pierres figées dans un marbre étincelant étaient une source de lumière que je ne pouvais abandonner derrière moi sans prendre le risque d’y laisser mon cœur et ma raison.
Raffael était beau, mais d’une beauté brute et primaire, dénuée de tout superflu. D’épais cils encadraient ses yeux et donnaient à son regard cette lueur mystérieuse et intimidante. Son front était large, son nez droit, sa bouche fine, mais tout en relief. Sa mâchoire carrée était recouverte d’une barbe sombre, si bien qu’elle faisait ressortir sa peau tannée par le soleil. Mes doigts me démangèrent soudain de plonger dans ses cheveux sombres qui mettaient en avant son regard clair.
Il était assis, mais c’était comme s’il se tenait devant moi et me dominait de toute sa hauteur. Son tabarro noir et or, sur lequel reposait son épée, était posé près de lui. De la part d’un assassin de noir et d’or, cela avait toute son importance.  
Raffael releva la tête et son regard captura le mien.
— Pourquoi n’ai-je pas vu mon épouse de la journée alors que nous nous sommes mariés hier ? s’enquit-il.
Sa voix grave mêlée à son léger accent du sud éveilla en moi des sensations qui me manquaient déjà. Cet homme m’appartenait, je ne pourrai jamais l’oublier.
Je m’approchai en sentant l’atmosphère se réchauffer à chaque pas. Il tendit la main vers moi et j’y glissai la mienne, savourant la sensation de sa peau légèrement rugueuse contre la mienne. Il m’attira à lui et je me blottis sur ses genoux, le visage dans son cou. Ses bras se refermèrent autour de moi, me plaquant contre son torse aussi dur que la pierre. Ses lèvres chaudes se posèrent sur mon front et j’inspirai profondément son parfum. Son visage s’inclina vers le mien et sa bouche suivit le tracé de ma cicatrice, de mon oreille et mon menton, avant de se poser sur mes lèvres.
— Je devais voir mon oncle, murmurai-je en caressant son alliance du bout des doigts.
— M’en avertir t’aurait évidemment coûté une main…
— C’est l’hôpital qui se moque de la charité, mon cher, rétorquai-je en levant la tête pour l’observer. C’est un palais vide que j’ai trouvé à mon retour, ce matin.
— Un point pour toi, Pont du Rialto , avoua-t-il. Cesse d’en marquer autant.  
Il esquissa un sourire en coin qui m’invita à presser mes lèvres contre les siennes. Il répondit paresseusement à mon baiser, tout en caressant ma joue de son pouce légèrement calleux. Ses doigts effleuraient mon cou. Je le sentis sourire contre mes lèvres, avant de reculer légèrement.
— Tu n’as pas oublié que nous sommes invités chez les Battaggia, ce soir, murmura-t-il.
Ce rappel me fit brusquement revenir sur terre. La pièce tangua lorsque je me redressai.
— Malheureusement, non.
Raffael sourit, ce qui attira mon regard.
— Tu es mon épouse, les réceptions sont dorénavant l’une de tes obligations…
— Les réceptions en elles-mêmes ne me dérangent pas le moins du monde, répondis-je en caressant sa barbe du bout des doigts, l’air ailleurs. Ce n’est que le fait de supporter leur regard qui me déplaît… J’aimerais que le mien ait la force de les contraindre à baisser les yeux. Néanmoins, seule une puissance divine serait capable d’une telle prouesse !  
Raffael parut soucieux lorsque mes émotions se dessinèrent sur mon visage. La crainte se déploya sur mes traits, telle une tache d’encre. L’étreinte de mon mari se raffermit, mais cela n’empêcha pas mon estomac de se nouer d’appréhension. Il y avait des réactions que même le statut d’assassin n’évitait pas.
— Nous sommes tout juste mariés et ils savent que tu es un assassin, continuai-je. Ils ignorent en revanche que tu portes le noir et l’or. Pour eux, tu ne peux que servir le doge et être l’un de ses assassins de rouge. Dans tous les cas, ils se poseront des questions à mon sujet puisque je suis ta femme. Auparavant, notre mariage n’était qu’une rumeur, mais cela a bien changé aujourd’hui.
— Tu n’es pas une paria, Caterina. Cesse de te comparer à tes parents.
Le douloureux rappel de leur héritage se mit à peser sur mon estomac. Raffael savait qu’il m’était difficile de passer outre, mais il était dans sa nature de se montrer honnête et de dire les choses franchement. Peu importe qu’elles soient ignobles ou mélancoliques.
— Cela prendra du temps. Tu le sais. Rome ne s’est pas faite en un jour, lui rappelai-je.
Raffael soupira et enroula une de mes mèches brunes autour de son index. Il m’observait toujours comme s’il craignait que je lui file entre les doigts.
— Tu sais que j’empêcherais les gens de colporter des ragots nous concernant si je le pouvais…
— Tu as beaucoup de pouvoirs, mais tu ne possèdes pas celui-là. Pourtant, je ne t’aurais pas épousé dans d’autres circonstances. J’étais, je suis et je serai toujours consciente de ce qu’un mariage avec un assassin implique.
Je songeai subitement à tous les secrets qu’il me cachait, mais je m’abstins de lui en faire la remarque. Je n’étais pas prête à avoir cette conversation. Pas maintenant. Même si mon oncle n’aurait sûrement pas apprécié que je retarde l’inévitable.
Raffael effleura mon front avec ses lèvres, avant de jouer de nouveau avec mes cheveux. Il avait toujours préféré les silences aux paroles, mais ce silence-là me parut soudainement oppressant. Je fermai un instant les yeux pour m’empêcher de poser la question qui me brûlait les lèvres.
Néanmoins, Raffael me connaissait suffisamment pour comprendre que quelque chose n’allait pas. Je continuai à jouer innocemment avec son alliance.
— Dis-moi ce qu’il y a, Pont du Rialto …  
Son index glissa sous mon menton pour me forcer à le regarder droit dans les yeux. Ce simple contact, associé à son regard si troublant, suffit à éveiller au creux de mon ventre des sensations flamboyantes dont j’étais devenue dépendante.
Je me mordis la lèvre, redoutant de prononcer ma question. Ce n’était pas sa colère que j’appréhendais, mais la mienne. Les non-dits devenaient de plus en plus durs à supporter.
— Notre mariage m’autorise-t-il à connaître l’identité des personnes pour qui nous travaillons ?
Je sentis le sang envahir ma bouche quand mes dents déchirèrent ma peau. Ses yeux clairs s’assombrirent soudain et me donnèrent envie de quitter la chaleur de ses bras. Parfois, il pouvait autant me fasciner que me terrifier.
Je le sentis se raidir contre moi. Je ne lui avais pas posé la question depuis plusieurs semaines, mais sa réaction restait la même. Il la détestait.
— Tu pourrais au moins reconnaître qu’il est parfaitement stupide que tu connaisses la vérité lorsque je l’ignore encore, fis-je. Ne sommes-nous pas tous deux des assassins de noir et d’or ?
— Cela n’a rien de stupide quand cela permet de te protéger, rétorqua Raffael d’un ton dur et glacé.
Il avait de nouveau adopté son masque impénétrable qu’il réservait d’ordinaire aux autres et que je fus surprise de découvrir face à moi. Une émotion proche de la colère embrasa mes entrailles et me picota les joues. J’avais la sensation de devoir constamment me battre contre lui. J’avais mérité ma place à ses côtés, mais je me sentais obligée de le lui rappeler un peu trop souvent.  
— En quoi ignorer pour qui je travaille peut-il me protéger ? Au contraire, me laisser dans l’ignorance pourrait me pousser à commettre des erreurs…
Je soutins son regard troublant sans ciller. Sa poigne se raffermit au creux de mes reins et chiffonna ma robe. Lors de notre rencontre, j’avais été incapable de le regarder droit dans les yeux sans me sentir déstabilisée, au point que j’avais toujours détourné la tête. Mais tout avait changé.
— Tu ne chercheras plus à savoir pour qui nous travaillons, Caterina.
L’ordre de Raffael claqua dans le silence de la pièce. Il résonna à mes oreilles jusqu’à ce que je n’entende rien d’autre. Aussi loin que je me souvenais, j’avais toujours obéi à Raffael et cela m’avait presque valu de mourir brûlée vive. L’obéissance n’était pas une qualité, c’était une malédiction.
— Je suis ton épouse, ton égale, Raffael. Je ne suis pas ta subordonnée ni ton employée.
Il se redressa subitement, ce qui me força à me mettre debout. Il se releva à son tour en dépliant son grand corps massif. Lorsqu’il me domina enfin de toute sa hauteur – je détestais devoir lever la tête pour pouvoir le regarder dans les yeux –, ses larges épaules m’enveloppaient dans une ombre que j’aurais appréciée en d’autres circonstances.
— Il est de mon devoir de te protéger envers et contre tous, Caterina, peu importe ce que je dois faire pour cela. Néanmoins, que tu décides de m’obéir ou non, je serai toujours présent, quel que soit le résultat.
Ses lèvres sombres et attirantes se pincèrent, sa mâchoire se contracta. Sous sa peau recouverte de barbe, ses muscles roulèrent.
— Tu ne découvriras pas qui se cache derrière l’organisation secrète des assassins de noir et d’or par la seule force de ta volonté, continua-t-il en plongeant son regard clair dans le mien. À Venise, il n’y a que deux personnes qui le savent : le doge et moi. Étant donné que le premier veut que tu travailles pour lui, et que tu as refusé, cela m’étonnerait grandement qu’il accepte de répondre à tes questions.
Peu de temps auparavant, le doge m’avait confié que le jour où je découvrirais qui se cachait derrière cette organisation secrète, je courrais me réfugier près de lui et le supplierais de me protéger. J’ignorais si cela arriverait bel et bien, mais ses paroles étaient gravées dans ma mémoire. Chaque fois que j’y songeais, un nœud douloureux se formait dans mon ventre.
— La décision te revient de droit, mais ne compte pas sur moi pour t’aider à découvrir la vérité. Elle ne fera que te mettre en danger.
Sur ces paroles troublantes, Raffael effleura brièvement ma joue et tourna les talons. Il quitta le salon en n’y laissant que son parfum. J’inspirai profondément, ne cherchant plus à masquer mon trouble. Quand je ramenai mes mains devant moi, je ne fus pas surprise de les voir trembler.
Chapitre 4
Le palais demeurait irrémédiablement silencieux, pourtant je devinais le choc des lames et le sifflement des flèches comme s’ils se trouvaient dans la pièce d’à côté. Lorsque je savais que Raffael s’entraînait, j’étais incapable de me concentrer. C’était comme si je ressentais le besoin viscéral de me battre avec lui.
Ou contre lui.
Après avoir revêtu des chausses en cuir, mes bottes et une ample chemise, j’ouvris la porte menant aux sous-sols immergés du palais. Ils ne comportaient aucune fenêtre étant donné qu’ils se trouvaient sous le niveau de la lagune, si bien qu’ils m’oppressaient et exacerbaient ma peur de l’enfermement. Néanmoins, il s’agissait de l’armurerie et de la salle d’entraînement, et je ne pouvais donc pas les éviter éternellement.
L’odeur d’humidité, de terre battue et de cuir alourdissait l’air. Chacun de mes pas se répercutait contre les parois et s’accordait avec les coups répétitifs que donnait Raffael. Je ne le voyais pas encore, mais je devinais le roulement de ses muscles et la crispation de son corps comme si j’étais face à lui. J’aurais pu le reconnaître parmi une armée entière. Le parfum de sa peau lorsqu’il combattait, le frottement de sa paume autour de la garde, le bruissement de ses chausses lorsqu’il effectuait de parfaits mouvements de jambes. Je connaissais tout cela par cœur.
Il leva les yeux vers moi lorsque j’entrai dans la vaste salle. Son regard bleu m’épingla. Les ténèbres de la pièce assombrissaient ses traits, obscurcissaient l’ombre de sa barbe et rendaient son visage encore plus féroce qu’il ne l’était déjà. Pourtant, je savais que cette émotion ne m’était pas destinée. J’avais appris avec le temps que ce beau regard inquiétant n’était que sa façon de regarder le monde.
Une goutte de sueur perla à la naissance de son cou et roula jusque dans le creux de sa gorge découverte.
Je restai de marbre devant ce spectacle qui en aurait fait défaillir plus d’une – ce qui m’aurait valu les honneurs de plus d’un peintre ; après tout, tous rêvaient de modèles capables de rester neutres en toutes circonstances. Néanmoins, je ne pus m’empêcher d’esquisser une ombre de sourire en m’emparant de mon épée pour le mettre en garde. La lueur d’intérêt qui s’était allumée dans les yeux de Raffael lorsque j’étais entrée se transforma soudain en un véritable désir.
Le maniement des armes était devenu un art de vivre. Il l’avait toujours été pour Raffael et j’avais dû m’y habituer à mon tour. Les armes de poing avaient toujours été mon atout, mais cela s’était renforcé sous les conseils et entraînements du meilleur. Mon talon d’Achille restait l’épée, car c’était une arme trop lourde pour que je puisse la manipuler plus d’une demi-heure sans m’essouffler. Néanmoins, la mienne était tout de même plus légère que celle des hommes et donc plus fragile, si bien que je devais redoubler d’efforts pour apprendre des tactiques de désarmement, car la force physique ne serait jamais à mon avantage.
Raffael le savait très bien et il semblait d’humeur à vouloir tester mes résistances.
— Je crains que nos hôtes n’apprécient guère notre retard à leur fête… Surtout s’ils en apprennent la raison, déclarai-je malicieusement.
— Quelle raison, ma belle ? demanda mon mari en soutenant mon regard taquin.
— Que tu as tardé à donner le premier coup.
Les lèvres pleines de Raffael s’incurvèrent en un sourire. Il rajeunissait toujours de plusieurs années lorsqu’il souriait. Mon ventre se noua de délice.
— Pourquoi ne pas inverser la galanterie ?
Il marqua une pause pour anticiper un geste éventuel de ma part, puis continua en voyant que je restais immobile.
— Allez, mon amour, frappe…
Je bandai mes muscles et l’attaquai avec toute la force dont j’étais capable. Il para ma première tentative aussi aisément que si je l’avais mis en garde, puis continua à se défendre avec souplesse pendant quelque temps. Mes muscles commencèrent à chauffer, mon souffle à devenir court et mes idées d’attaque plus réduites.
Raffael profita soudain de mon hésitation pour m’attaquer. Son coup fragilisa mes poignets, vibra le long de mes bras et se fit ressentir jusque dans mes épaules. Je gémis, mais j’évitai le prochain assaut plus facilement. J’étais plus petite et plus souple, même si je manquais encore de rapidité. Je devais développer mes automatismes et cesser de réfléchir aussi longtemps.
— Tes réflexes s’aiguisent, releva Raffael en relâchant son épée pour nous laisser reprendre notre souffle. Tu t’améliores.
— Il était temps, fis-je remarquer. Mes bleus commencent à peine à s’estomper.
La mine de Raffael s’assombrit un instant, car il détestait les marques que nos entraînements laissaient sur mon corps. Parfois, il ne parvenait pas à retenir ou maîtriser sa force, si bien que je me retrouvais plus courbatue que prévu. Néanmoins, il lâchait chaque fois un chapelet de jurons qui auraient fait pâlir le diable lui-même, puis s’excusait pendant si longtemps que j’en venais à le supplier d’arrêter. Cet homme était toujours à mi-chemin entre le brigand et le gentleman.
— Allons-y, l’encourageai-je, nous n’avons pas toute la soirée devant nous.
De l’index, je lui fis signe d’approcher, puis me faufilai sous son bras et, après une pirouette pour éviter son pivotement, je parvins à effleurer son épaule de ma lame. Le combat reprit soudain de plus belle et je sentis que nous avions fini de jouer. Raffael ne retenait plus ses coups, même s’il ne me frappait jamais de toutes ses forces. Chacune de mes tentatives pour l’atteindre se solda d’un échec et mes bras devinrent de plus en plus douloureux. Ma paume était moite autour du pommeau, je peinais à reprendre ma respiration. Raffael le savait parfaitement, tandis qu’il ne semblait pas le moins du monde essoufflé. Néanmoins, il ne serait pas le meilleur si je parvenais à le battre.
Je m’accroupis brusquement pour éviter le mouvement de son épée, puis tentai de lui faucher les jambes. Pour m’en empêcher, Raffael enroula tout à coup mes longs cheveux autour de son poignet et me plaqua contre lui. Je retins un gémissement de douleur lorsque ma poitrine heurta la sienne de plein fouet.
— Il faudrait faire quelque chose pour ça, dit-il simplement en libérant ma chevelure. Si j’ai pu te maîtriser en les saisissant, quelqu’un d’autre le pourra.
Je compris qu’il songeait à nouveau au cuisinier de mon oncle, le meurtrier des prostituées qui avait sévi pendant de longues semaines. C’était lui qui m’avait défigurée. Raffael ne parvenait pas à accepter qu’il ait pu ne pas être là pour me protéger. Pourtant, il m’avait tant de fois sauvé la vie que j’avais cessé de m’en souvenir. Depuis, il s’efforçait de me rendre combative afin que je puisse autant me défendre qu’attaquer. Si sa force n’avait d’égal que son instinct, mon raisonnement restait mon unique point fort. Il nous avait sorti de nombreuses situations problématiques, mais Raffael tentait de m’endurcir physiquement pour faire de moi un véritable assassin.
Il enroula son bras autour de ma nuque pour me maintenir contre lui, puis m’embrassa. Malgré la douceur de ses lèvres et la chaleur de son étreinte, rien ne pouvait me faire oublier mon arme qui pesait dans ma main ni la sienne qui effleurait ma hanche.  
— Crois-tu que nous pourrons rester éternellement à Venise ? demandai-je lorsqu’il me relâcha pour aller reposer son épée. Je crains que nos couleurs ne deviennent trop voyantes… soulignai-je en lançant un regard éloquent sur son tabarro .  
Raffael fronça les sourcils et tenta de dissimuler son inquiétude, mais il parvenait de moins en moins à cacher ses sentiments avec moi. Il y a quelques semaines, je n’aurais jamais cru qu’un tel miracle ait pu être possible.
— Ne me dis pas que tu redoutes ta propre ville ?
— Je ne suis plus certaine d’où se trouve ma place, avouai-je. La seule chose dont je suis sûre, c’est qu’elle se trouve à tes côtés.
— Je ne viens pas de Venise, répondit-il simplement, alors…
— Alors nous pourrons très bien partir un jour.
Raffael acquiesça et se tourna vers moi après avoir nettoyé sa lame.
— Est-ce un futur plus ou moins proche ? m’enquis-je en allant faire de même avec la mienne.
— Tout dépendra de l’attitude du doge. Venise est une ville criminelle et tant que le doge et ses assassins de rouge ne parviendront pas à y maintenir l’ordre, nous devrons y rester. Cela fait partie de notre tâche d’assassin de noir et d’or, nous n’existons que pour la paix. Le jour où elle perdurera, nous n’aurons plus aucun but.
Raffael déposa un bref baiser sur ma tempe, puis prit le chemin de la sortie. Avant qu’il n’ait franchi le seuil, je l’interpellai :
— Et notre paix à nous ? L’atteindrons-nous un jour ?
Tous ses muscles se contractèrent violemment. Pourtant, mes questions n’étaient porteuses d’aucune violence, elles étaient seulement marquées par une triste vérité qui commençait à me peser. Raffael ressentait-il la même chose ? J’en doutais, car il était né pour tuer. Il ne connaissait aucune autre vie, contrairement à moi.
— Je pensais que nous étions déjà en paix.
Son aveu flotta un instant entre nous, jusqu’à ce que je le rejoigne pour glisser ma main dans la sienne.
— Moi aussi, Raffael.
Chapitre 5
La famille Battaggia était l’une des plus anciennes de Venise. Certains disaient même qu’elle avait assisté à la fondation de la République de Venise au vii e siècle et qu’elle avait participé à l’élection du premier doge. Néanmoins, il n’en était sûrement rien, les Battaggia étaient célèbres pour leur vantardise et leur orgueil. Ils avaient bâti leur réputation sur les ruines d’une ancienne lignée de marchands connus durant les Croisades et étaient aujourd’hui l’une des dernières puissantes familles marchandes de la ville, basant essentiellement leur commerce sur les produits de luxe.  
Pour entretenir leur réputation, les Battaggia organisaient régulièrement de fastueuses réceptions dont les invitations étaient désirées par tous les aristocrates vénitiens. Ceux qui n’avaient pas la chance d’être conviés étaient mis au ban de la société jusqu’à la prochaine fête. En matière de réputation, ils faisaient la loi à Venise. Ils pouvaient faire et défaire des familles entières.
En tant qu’invités, Raffael et moi étions tenus de nous y rendre sous peine de nous retrouver à l’écart du beau monde toute la saison. Cependant, certaines rumeurs m’avaient un jour soufflé que nous étions conviés aux grandes réceptions uniquement à cause de Raffael. Nombreux étaient ceux qui ne voulaient pas s’en faire un ennemi, car personne n’ignorait sa dangerosité. Les aristocrates vénitiens pouvaient se montrer très intelligents quand il s’agissait des relations sociales, je devais bien leur reconnaître cette qualité. Pourtant, je me devais de ne jamais oublier qu’ils ne faisaient rien qui n’était pas dans leur propre intérêt. Un sourire pouvait dissimuler tant de choses et un regard était si facilement trompeur…  
L’attelage nous menait tout droit au cœur de la ville, là où se trouvait le luxueux palais des Battaggia, aussi célèbre que la ville elle-même. Pour faire honneur à leur rang, nos hôtes s’étaient chargés du trajet de chacun des convives en envoyant des attelages aux quatre coins de la ville. Ainsi, nul habitant de Venise ne pouvait ignorer la fête qui se préparait. Les Battaggia maîtrisaient l’art d’attiser la jalousie et la curiosité comme nul autre.
Avec l’acqua alta, les gondoles n’étaient pas appréciées par ces dames peu enclines à mouiller ne serait-ce qu’un bout de jupon, si bien que l’initiative de nos hôtes fut accueillie avec soulagement. Cependant, la place Saint-Marc, où ils vivaient, était l’une des places les plus touchées durant la montée des eaux. J’étais curieuse de découvrir leur stratagème pour pallier ce désagrément, car j’étais certaine que la Signora Battaggia avait ordonné à son mari de tout faire pour que la lagune ne vienne pas troubler leur réception.  
Quand l’attelage entra enfin sur la place Saint-Marc, je m’inclinai vers la fenêtre pour observer l’eau jaillir sous les roues. Je sentis Raffael se pencher sur moi et réduire l’écart entre nous.
À la lumière des chandelles qui ondulaient derrière les centaines de fenêtres, la place semblait briller de mille feux. Le sol rendu luisant par l’acqua alta scintillait comme un miroir parfait. Le campanile s’élevait au milieu de l’eau et surplombait la basilique Saint-Marc, silencieuse, majestueuse et impressionnante, à demi plongée dans l’ombre de la lune. Au loin, la lagune s’agitait doucement, faisant onduler les quelques gondoles encore amarrées au ponton, près du Pont des Soupirs.
L’attelage longea la basilique sous les yeux des innombrables personnages peints dans la dorure. Ils couronnaient les cinq portes à arcades surplombées par d’imposants dômes rehaussés de croix sombres. Nous tournâmes ensuite devant le Palais des Doges qui formait un carré parfait. Sa pierre blanche ressortait dans les ténèbres de la nuit. Les seules ombres étaient les nombreuses arcades, au-dessus desquelles se trouvaient de plus petites arches sculptées à la façon de l’architecture byzantine. À mon plus grand soulagement, l’attelage ne passa pas entre les deux hautes colonnes surmontées par les statues d’un lion ailé en bronze et de saint Théodore en marbre. La légende disait que cela portait malheur de passer entre les deux, car on y exécutait les Vénitiens il y a fort longtemps.
L’attelage traversa la place aux trois façades piquetées de milliers de flammes. La musique du Caffè Florian nous parvint de plus en plus distinctement, au fur et à mesure que nous nous rapprochions. Je n’avais jamais eu la chance de m’y rendre, mais il était prisé des aristocrates vénitiens depuis sa création, en 1720. L’on racontait même que le doge profitait des délices du café. Néanmoins, je ne donnais guère d’importance aux rumeurs, car le doge ne me semblait pas du genre à se comporter de manière oisive. Pourtant, c’était la principale caractéristique des nobles vénitiens – catégorie dont je faisais dorénavant partie, sans véritablement savoir si j’en étais fière ou non.
Une file d’attelages attendaient déjà devant l’entrée de la demeure de nos hôtes. Les éclats de rire de Vittoria Battaggia résonnaient jusque dans notre habitacle – cette femme avait une voix que beaucoup qualifiaient de crécelle, à juste titre. Par sa seule présence, elle parvenait à éclipser son mari, trop effacé et discret à ses côtés. Lors de mon unique rencontre avec le couple, j’avais rapidement compris que les silences de Donato Battaggia cachaient un esprit aiguisé et une intelligence qu’il dissimulait derrière un masque aristocratique parfait. D’un simple coup d’œil, il parvenait à cerner les personnalités les plus complexes, ce que j’estimais grandement. Quant à leur unique enfant, Piero, je n’avais jamais eu l’honneur de le rencontrer, mais ses frasques de dandy étaient célèbres bien au-delà des frontières de la ville. Pourtant, en tendant l’oreille lors de soirées mondaines, j’avais ouï-dire qu’il s’était récemment fiancé. S’il y avait bien une solution à la légèreté, c’était le mariage.
L’attelage qui nous devançait s’arrêta devant l’entrée de la demeure des Battaggia. Des valets aidèrent le couple en tenue de soirée à descendre, puis Vittoria Battaggia les accueillit vivement. Je ne discernai que la plume de son chapeau qui dansait par-dessus l’attelage.
J’ignorais pour quelle raison, mais mon cœur commença à tambouriner follement dans ma poitrine.
Le cocher nous fit avancer à notre tour et j’échangeai un regard avec Raffael. Son visage s’était fermé et il arborait dorénavant une expression dure. Tels ceux d’un rapace, ses yeux avaient pris une teinte plus fondée. L’homme que j’avais rencontré dans la cave de l’auberge de mon oncle avait arboré une expression semblable, mais celui que j’avais épousé était différent, car il esquissait dorénavant des sourires ravageurs et troublants. Il avait même un regard envoûtant et déstabilisant. Le rais de lumière qui filtrait par la fenêtre de l’attelage éclaira sa main. Son alliance scintilla dans la pénombre, comme un clin d’œil me rappelant que j’étais celle qui portait sa jumelle. Une bouffée de fierté et d’amour m’étreignit presque douloureusement.
Raffael se pencha vers moi et son parfum m’enveloppa, me faisant prendre une longue inspiration. Son visage s’inclina vers mon cou, sa barbe fine râpa délicieusement contre ma mâchoire. Je glissai ma main sur sa nuque et remontai dans ses cheveux pour les agripper. Je déposai mes lèvres contre la peau fine sous son oreille et le sentis frissonner.
— Ne te fie jamais aux apparences, mais seulement aux paroles prononcées avec sincérité, murmura-t-il. Certains devoirs nécessitent certains compromis, ne l’oublie jamais.
Du bout de ses doigts calleux, il effleura mon alliance, avant d’entremêler ses doigts aux miens et de presser agréablement ma paume. De son bras libre, il enlaça ma taille pour me serrer contre lui. Ma poigne se raffermit dans ses cheveux.
— Dois-je m’inquiéter ?
Une boule d’angoisse naissante s’agrippa à mes entrailles et menaça de les étrangler. Les demi-mots me rendaient aussi nerveuse que fiévreuse.
Je le sentis se crisper légèrement contre moi.
— J’aimerais pouvoir te répondre, mais je l’ignore encore, répondit-il en caressant de nouveau mon alliance.
Ses yeux rencontrèrent enfin les miens. Un bref instant, son masque d’impassibilité se fissura pour laisser apparaître une nervosité qui disparut aussi vite qu’elle était apparue. Je me retins de lui en faire la remarque, mais cela ne me disait rien qui vaille.
Cette soirée n’avait pas encore commencé, mais je mourais d’envie de la quitter au plus vite…
— Je t’aime, murmurai-je.
Je vis les muscles de sa mâchoire rouler sous sa peau, avant qu’il ne m’embrasse. Son baiser était loin d’être doux, il avait des accents désespérés et des nuances possessives, comme s’il voulait marquer mes lèvres. Cette étreinte embrasa mon corps aussi vite qu’une étoile filant dans le ciel piqueté d’étincelles. Je lui répondis avec une ardeur non dissimulée.
Quand nos bouches se séparèrent à contrecœur, la mienne me picota douloureusement. Je passai ma langue sur la morsure qu’il avait laissée sur ma lèvre inférieure.
Raffael embrassa ma tempe, comme il en avait l’habitude, puis caressa ma nuque du bout de ses doigts.
— Je t’aime, répondit-il. Plus que la vie elle-même.
J’eus l’impression que ces quelques paroles se gravèrent dans mon cœur, comme la preuve éternelle d’un amour trop peu déclaré. La dernière fois que Raffael avait prononcé ces trois mots, il venait de me demander en mariage. J’aurais voulu ne pas y songer, mais le fait qu’il se livre à moi à cet instant précis avait quelque chose de surprenant…
Après un dernier baiser, Raffael donna un coup léger sur le toit et le cocher ouvrit la porte. Comme si j’avais jusqu’à présent été enfermée dans une bulle, les éclats de rire de Vittoria Battaggia claquèrent à mes oreilles, tout comme les roues sur les pavés, les talons sur le marbre et les chuchotements curieux aux alentours.
Raffael sortit le premier, puis se tourna vers moi, la main tendue. J’y déposai la mienne et descendis de l’attelage. Mon regard embrassa la place, avant de se poser sur notre hôtesse. Je glissai mon bras dans le creux de celui de mon mari en prenant une longue inspiration pour me donner confiance.
—  Sier Diaccio et sa charmante épouse ! s’exclama Vittoria en gonflant son imposante poitrine. Que vous êtes magnifiques, tous les deux !  
— Il faut bien être à la hauteur de votre famille, Signora Battaggia, répondis-je avec un sourire poli.  
Elle éclata d’un rire qui sembla résonner dans toute la place, avant de nous détailler une dernière fois d’un œil aiguisé. Elle s’attarda un bref instant sur le tabarro rouge de Raffael. Évidemment, nous ne portions jamais notre tabarro noir et or en société, le rouge n’étant qu’une couverture que je sentais pourtant se fissurer sous le regard de notre hôtesse. Je n’arborais pas la tenue des assassins vénitiens, même si ce n’était pas nécessaire… Personne n’ignorait ce que j’étais devenue.    
Vittoria m’adressa un sourire poli, mais je n’étais pas dupe. Son regard oscilla ensuite vers mon ventre, qui semblait bien trop plat à son goût. À son plus grand désarroi, je ne serais pas un sujet de médisance. Pourtant, je savais bel et bien ce qu’elle avait cherché en lorgnant ma silhouette. Nombreuses étaient les aristocrates à compter les mois entre un mariage et la naissance d’un enfant. Étant donné la rapidité de mon union avec Raffael, beaucoup devaient s’interroger sur les raisons d’un tel empressement.
La proéminente coiffure de notre hôtesse donnait à sa chevelure blonde un aspect artificiel peu seyant, tout comme son visage trop fardé qui la faisait ressembler à une poupée défraîchie. Ses yeux clairs, bien qu’un peu trop enfoncés, attiraient le regard.
— C’est un plaisir, Signora Battaggia, déclara Raffael en lui faisant un baisemain qu’elle sembla grandement apprécier.  
— Entrez, mes amis, nous enjoignit-elle, mon époux va vous accueillir. Je vous rejoins dans un instant !
Nous pénétrâmes dans une entrée somptueuse, à l’image de la noblesse vénitienne, fastueuse et riche à outrance. Les dorures des lustres et des bibelots se reflétaient dans le marbre clair du sol et faisaient scintiller la pièce comme une pépite d’or. Le plafond était pourtant la plus belle chose qui soit. Peint à la main, il représentait des paysages célestes dans lesquels évoluaient des anges dodus et des femmes somptueuses à peine vêtues d’un voile.
— Il n’y a que les Battaggia pour donner autant d’importance à une entrée, murmurai-je à Raffael.
— Tu n’as pas encore vu le reste, susurra-t-il en réponse.
Au fur et à mesure que nous pénétrâmes dans la demeure, les éclats de voix et la douce musique d’un harpiste montèrent crescendo, jusqu’à exploser à nos oreilles quand nous entrâmes dans la vaste salle de réception. Longue et rectangulaire, cette dernière était décorée de longues tentures reliées au plafond par un immense lustre de cristal, ce qui donnait l’impression d’être dans une tente de velours doré. De chaque côté, les murs étaient percés d’alcôves fermées par des rideaux pourpres pour créer une certaine intimité. À intervalles réguliers se trouvaient des sculptures de marbre représentant des anges autour desquels quelques danseurs évoluaient.
Dans cette pièce d’or et de pourpre, à peine éclairée par le lustre central, les seules touches de couleurs se trouvaient être les habits des convives. Ils se fondaient les uns aux autres et formaient des corolles interminables. Les valets de pied, qui portaient les rafraîchissements, étaient quant à eux vêtus de noir.
À notre entrée, de nombreux visages se tournèrent et quelques sourcils se haussèrent d’étonnement et de curiosité. Il ne fallut qu’un bref instant pour que l’attention de la gent féminine se concentre sur Raffael. C’était une habitude agaçante contre laquelle je ne pouvais malheureusement rien faire. J’avais déjà utilisé la seule arme à ma disposition : le mariage.  
—  Sier et Signora Diaccio, nous salua Donato Battaggia d’une voix polie.  
Quand nous pivotâmes de concert, nous découvrîmes deux hommes. Le plus vieux, Donato, arborait un sourire calme que je n’avais jamais vu plus radieux. Ses cheveux sombres parsemés de fils argentés étaient tirés en arrière et allongeaient son visage déjà mince et fin. Ses yeux verts entourés de quelques rides se posèrent sur Raffael et moi avec respect, mais je savais qu’il était en train de nous scruter au-delà des apparences. Il était entièrement vêtu de noir et montrait à qui voulait bien le remarquer qu’il n’avait nul besoin de belles parures pour exister.
À ses côtés se trouvait sans aucun doute Piero Battaggia, son fils d’une trentaine d’années. Un seul regard me permit de comprendre pourquoi il était la coqueluche de tout Venise. Il était indéniablement séduisant, mais son principal défaut étant inévitablement de le savoir. Son costume blanc et bleu roi était impeccable et rehaussait ses yeux clairs, qu’il tenait de sa mère. Quant à ses cheveux sombres, il les devait immanquablement de son père. Son visage aux traits fins était agréable, mais je n’aimais pas son regard perçant posé sur moi, comme s’il essayait de deviner ce que je cachais. Il pouvait toujours essayer !
— C’est un plaisir d’être ici ce soir, Sier Battaggia, répondit Raffael en inclinant poliment la tête. Votre invitation contenait beaucoup de promesses que je suis ravi de voir s’exaucer : votre demeure est somptueuse !  
Donato Battaggia accueillit le compliment d’un simple hochement de tête accompagné d’un sourire discret. Ce fut son fils, Piero, qui nous répondit :
— Votre présence était nécessaire pour rendre cette soirée excellente.
Son regard ne se posa pas un seul instant sur Raffael, mais resta braqué sur moi. Je le soutins un instant en me retenant de hausser un sourcil interrogateur. J’avais toujours paru plus jeune que mon âge, si bien que la gent masculine s’était souvent permis certaines libertés à mon égard – comme des regards un peu trop appuyés. J’avais pensé qu’une alliance à mon doigt y aurait mis un terme, mais je m’étais vraisemblablement trompée.
Le mariage n’était-il finalement qu’une vague alliance que tous prenaient à la légère ? N’y avait-il que moi pour le considérer comme un lien éternel et indéfectible ?
Il y a encore quelque temps, j’aurais ri de mes propres questions. Néanmoins, la cicatrice qui courait le long de ma mâchoire m’avait volé une part de ma confiance en moi. Contrairement à ce que j’avais toujours pensé, même les bijoux, les beaux atours et le maquillage ne parvenaient pas à dissimuler la laideur.
Je tendis poliment ma main gantée et ils y déposèrent chacun un chaste baiser de salutations.
— Votre soirée est sans nul doute une belle réussite, déclarai-je à Donato tout en souriant.
Ce dernier me rendit mon sourire, mais garda néanmoins une certaine réserve. Peut-être avait-il senti que l’attention de son fils était malavisée, car il se tourna ensuite vers lui pour le rappeler à l’ordre :  
— Piero, invite donc la Signora Diaccio pour une danse, j’aimerais m’entretenir avec Sier Diaccio. J’espère que vous n’y voyez aucun inconvénient ?  
Il s’adressa à Raffael sans m’accorder la moindre attention alors même qu’il venait de me congédier gentiment. J’étais mise à l’écart comme si je n’étais qu’un élément de nuisance. Je serrai les dents en luttant contre mon envie de lui répliquer qu’il n’était pas nécessaire de me jeter dans les bras de Piero pour que je les laisse entre hommes. Contrairement à certaines femmes, je savais respecter les us et coutumes de mon époque et j’avais conscience que les femmes n’étaient jamais conviées aux discussions sérieuses. Néanmoins, il y avait des hommes qui avaient l’art de la cordialité et d’autres qui en étaient dépourvus. Alors que je pensais que Sier Battaggia faisait partie de la première catégorie, je venais de découvrir qu’il n’en était rien.  
Pauvre bougre.
J’inspirai profondément pour calmer mes nerfs et me tournai vers Raffael. Il baissa les yeux vers moi, comme pour me signifier de ne pas m’inquiéter. Il m’étreignit brièvement pour me communiquer son soutien.
— Je vous retrouve très vite, Caterina, me dit-il.
Je détestais lorsqu’il me vouvoyait, mais c’était ainsi. Son rapide baiser sur ma main me fit l’effet d’une caresse trop brève. Il se tourna ensuite vers Donato et je fus contrainte de glisser mon bras au creux de celui de Piero.
Après un dernier regard dans leur direction, je me tournai vers mon nouveau compagnon qui me menait vers le centre de la piste. J’avais la sensation d’être une poupée que l’on baladait à sa guise. Autant dire que je n’étais pas des plus ravies.
— Nous voici donc congédiés comme de simples enfants… ce que nous sommes loin d’être, déclara Piero d’un ton sarcastique qui m’arracha un sourire.
Il marquait un point, ce qui relevait presque du miracle.  
— Je ne m’attendais pas à une telle franchise, Sier Battaggia. Pour une introduction, elle me plaît assez.  
— Appelez-moi Piero, nos titres n’ont pas d’importance lorsque nous sommes relégués au ban d’une soirée mondaine.
Du coin de l’œil, je scrutai mon nouveau partenaire. Son regard survolait la pièce avec dédain et se posait de temps à autre sur son père et Raffael. Ce dernier dut sentir que je l’observais, car il tourna la tête vers moi. J’ignorais d’où lui venait ce don de ressentir les choses, mais je préférais réserver cette question pour plus tard… lorsque je n’aurais plus à jouer les épouses modèles.
— Ne me dites pas que ça ne vous gêne en rien que nous soyons congédiés de la sorte ? demanda-t-il en haussant un sourcil surpris.
Il n’était pas le jeune aristocrate vaniteux que j’avais pensé rencontrer au premier abord.
— J’ai eu beaucoup de mal à me taire et à sourire, avouai-je. Mais ainsi est le monde. D’autant que ce n’est pas dans une soirée telle que celle-ci qu’il est facile d’outrepasser les convenances.  
À nous deux, nous formions un couple assez assorti qui attirait de nombreux regards, parfois dédaigneux. Un jeune héritier à la réputation douteuse qui se moquait du monde avec aisance et une jeune femme nouvellement anoblie qui cachait son métier d’assassin derrière un beau sourire et de riches vêtements. Nous n’étions pas ce que nous laissions paraître.
— Puis-je vous poser une question assez… familière ? demanda Piero en guidant la danse.
J’arquai un sourcil tout en posant une main sur son épaule. Nous commençâmes à évoluer au rythme de la douce musique du harpiste.
— Je crains que rien ne puisse vous retenir, n’est-ce pas ? répliquai-je avec un sourire en coin.
Piero sourit à son tour, amusé par ma réplique.
— La noblesse est-elle plus agréable vue de l’extérieur ou de l’intérieur ?
J’arquai un sourcil devant sa sincérité qui avait tout l’air d’être offensante. Néanmoins, j’ignorais si je devais l’attribuer à une simple curiosité ou à une véritable méchanceté. Après tout, ne venait-il pas de me rappeler abruptement que j’avais été récemment anoblie par mariage ?
— En effet, c’est une question familière, répondis-je d’un ton cinglant en choisissant la seconde option. Je me permettrai donc de ne pas y répondre.
— Je comprends, je vous prie d’excuser mon indiscrétion.
Il esquissa une grimace de regret qui semblait sincère et me fit un instant regretter la virulence de ma réaction.
— Néanmoins… je sais très exactement ce que j’ai perdu, mais j’ignore encore ce que j’ai gagné, même si je commence à entrevoir certains détails.
— Et ces détails vous plaisent-ils ?

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