Étienne Brûlé. Le fils sacrifié (Tome 3)
100 pages
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Description

Après s’être établi au pays des Hurons et avoir préparé avec eux l’expédition de Champlain contre les Yroquois, Étienne Brûlé poursuit son aventure en faisant de nouvelles explorations. Malheureusement, la présence des missionnaires auprès des Hurons vient brouiller les cartes. Ce troisième tome nous entraîne à travers les conflits que l’aventurier connaîtra non seulement avec les autorités de la Nouvelle-France et les Anglais, mais également avec ses meilleurs amis, les Hurons. Il nous révèle, aussi, la fin tragique que le destin lui a réservée.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 novembre 2011
Nombre de lectures 2
EAN13 9782895972457
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0400€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Étienne Brûlé Le fils sacrifié TOME 3
Jean-Claude Larocque et Denis Sauvé
Étienne Brûlé Le fils sacrifié
TOME 3
Roman historique
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Larocque, Jean-Claude, 1954-
Étienne Brûlé / Jean-Claude Larocque et Denis Sauvé.
(14/18)
Comprend des réf. bibliogr. Sommaire : t. 1. Le fils de Champlain — t. 2. Le fils des Hurons — t. 3. Le fils sacrifié. ISBN 978-2-89597-119-1 (v. 1).— ISBN 978-2-89597-130-6 (v. 2). —ISBN 978-2-89597-205-1 (v. 3)
1. Brûlé, Étienne, 1591 ?-1632 ? — Romans, nouvelles, etc. pour la jeunesse. 2. Canada — Histoire — Jusqu'à 1763 (Nouvelle-France) — Romans, nouvelles, etc. pour la jeunesse. I. Sauvé, Denis, 1952- II. Titre. III. Titre : Le fils de Champlain. IV. Titre : Le fils des Hurons.V. Titre : Le fils sacrifié. VI. Collection : 14/18
PS8623.A76276E84 2010 jC843'.6 C2009-907332-3

ISBN 978-2-89597-245-7 (EPUB)

Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l'Ontario, la Ville d'Ottawa et le gouvernement du Canada par l'entremise du Fonds du livre du Canada.

Les Éditions David
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Téléphone : 613-830-3336 / Télécopieur : 613-830-2819

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Tous droits réservés. Imprimé au Canada.
Dépôt légal (Québec et Ottawa), 4 e trimestre 2011
À nos petits-enfants
La tragédie de la mort est en ceci qu'elle transforme la vie en destin. André Malraux, L'espoir , 1937.
Tome 3

CHAPITRE 1
Un retour tumultueux
En ce début du mois de septembre 1619, Étienne était heureux de revenir à Toanché parmi les siens. Certes, sa rencontre avec Champlain à Québecq avait été tumultueuse, mais les craintes de tomber dans sa disgrâce étaient maintenant derrière lui. Champlain lui faisait toujours confiance puisqu’il lui avait donné une nouvelle mission : pousser ses explorations plus à l’ouest et tenter de découvrir ce fameux passage vers la mer de Chine.
Après plusieurs mois d’absence, il allait enfin retrouver sa bien-aimée Tsieoue 1 et ses deux enfants adorés, Arousen 2 et Onienta 3 . Comme ils devaient avoir grandi! Toutefois, sa joie de revenir vivre parmi les siens allait vite s’estomper. Déjà une ombre se dessinait au tableau. Comment allait-on accueillir son nouveau compagnon? Champlain lui avait demandé d’amener en Huronie un jeune Français du nom de Grenolle. Aventurier et commerçant, ce dernier voulait suivre les traces d’Étienne et devenir à son tour un intermédiaire dans la traite des fourrures.
« Il me ressemble sur plusieurs points », pensa Étienne, en observant Grenolle rassembler ses effets personnels dans le canot qui les avait ramenés en Huronie. « Il est grand et fort. Il est fonceur et courageux mais surtout, il est ambitieux et déterminé à faire sa place dans ce Nouveau Monde. »
Étienne se souvenait de tout ce qu’il avait lui-même vécu à ses débuts parmi ses frères hurons. Dès ses premiers jours à Toanché, il comprit que les membres de la tribu de l’Ours accueilleraient son protégé de façon plutôt mitigée. Il profita donc de la fête, tenue en l’honneur des guerriers qui l’avaient accompagné à Québecq, pour le présenter à tous.
Le lendemain, devant le Conseil, Étienne plaida en faveur de Grenolle. Il espérait que ses frères hurons traiteraient le nouveau venu comme il l’avait été quelques années auparavant. Bâton de parole 4 à la main, Étienne s’adressa aux membres du Conseil en ces termes :
— Chers frères de la tribu de l’Ours, amis des Français, moi, Aondria Oxhey 5 , votre frère, suis ici devant vous pour vous demander d’ouvrir votre cœur et vos bras à ce jeune Français, Grenolle, que j’ai ramené avec moi de Québecq, avec la générosité que l’on vous connaît. Mon grand capitaine Champlain, ami de vous tous, me l’a confié en espérant que nous en prendrions soin comme vous l’avez fait pour moi jadis. Je compte sur vous afin de renforcer nos liens d’amitié et notre alliance avec les Français. Je vous prie donc de le recevoir comme un frère et de lui permettre de vivre parmi nous, au sein de notre village. Pour ma part, je m’engage devant vous à le guider, à le protéger et à l’instruire afin qu’il devienne un digne membre du clan du Chevreuil. Hiro 6 !
Après le discours d’Étienne, plusieurs prirent la parole en lui affirmant leur appui et leur soutien. Ils voyaient d’un bon œil la venue d’un ami d’Étienne. Cependant, avant la fin de la réunion, Atontarori 7 jeta une douche froide sur l’assemblée :
— Moi, Atontarori, je veux que l’on m’entende. Je veux me faire le porte-parole de plusieurs qui n’osent pas parler, de peur d’être mal vus devant les membres du Conseil. Aondria Oxhey a bien parlé. Il est notre frère à tous. Il est un valeureux guerrier. Il a combattu à nos côtés et il a notre confiance. Il a pris ma sœur Tsieoue pour femme et elle lui a donné deux beaux enfants qui font sa fierté et la joie de toute la tribu. Mais je dois vous mettre en garde. Les Français ne sont pas tous comme lui. Je crois qu’il est trop tôt pour juger de la valeur de cet étranger. Nous ignorons tout de lui. Nous devons laisser le temps à ce Grenolle de nous démontrer qu’il mérite notre amitié et notre confiance. L’avenir nous dictera le chemin à suivre.
Après une courte pause, il ajouta :
— Aussi, mes frères, pensons au futur. Voulons-nous accueillir dans nos familles tous les Français qui suivront et voudront s’établir ici? Nous leur offrons notre hospitalité, mais nous ne voulons pas que les visages pâles viennent ici changer notre façon de vivre et les coutumes que nos pères nous ont léguées. Voulons-nous que des sorciers français, des hommes vêtus de robes, viennent bientôt imposer leur magie et leurs dieux? Mes frères, ce danger est réel et nous guette. N’attendons pas qu’il soit trop tard, que tout soit changé et que rien ne soit jamais plus pareil. Les Français sont nos amis, mais nous ne voulons pas devenir comme eux. C’est pourquoi j’en appelle à votre sagesse. Il faut attendre. Le jeune Français ne devrait pas s’établir dans le village. Hiro!
Étienne regarda Atontarori et jeta un coup d’œil autour de lui. Ses paroles avaient fait effet. Il se leva et quitta le Conseil sans dire un mot. Dès lors, il comprit tout au sujet d’Atontarori. Fier guerrier, mais jaloux et amer, il était réticent au changement. Il avait peur de l’étranger. En son for intérieur, Étienne partageait les appréhensions de son frère de sang. Lui aussi craignait la venue d’un nombre croissant de Français et l’arrivée imminente des missionnaires qui viendraient s’établir chez les Hurons dans le but de les convertir et de les instruire à la parole de Dieu. Il était bien triste à la pensée que tout de sa vie passée en France, tout ce qu’il avait abandonné pour vivre librement parmi les Hurons, allait bientôt le rattraper.
Devinant bien la décision du Conseil, Étienne s’empressa de rejoindre Grenolle et de lui expliquer ce qui se passait.
— Grenolle, il faudra t’armer de patience. Mes frères hurons ne sont pas encore prêts à t’accueillir. Toutefois, en attendant le moment propice, nous allons te construire une cabane à quelques centaines de pas du village.
Pour toute réponse, Grenolle balbutia :
— Être patient! Mais pour combien de temps?
— Je ne sais pas, Grenolle. Le temps qu’il faudra pour qu’ils te connaissent et te fassent confiance. Il ne faut pas leur en vouloir. Je ferai tout en mon pouvoir pour que ce jour arrive le plus tôt possible. Tu devras faire exactement ce que je te dis afin de gagner leur amitié.
— Je ferai tout pour être dans leurs bonnes grâces.
Étienne s’était engagé envers Champlain et ses frères hurons, à devenir le guide du jeune Français. Toutefois, malgré toute sa bonne foi et tous ses efforts, jamais Grenolle ne réussira à obtenir la confiance du peuple huron au point d’être accepté dans leur village. Toute la durée de son séjour à Toanché, il sera confiné à vivre dans sa cabane.
Il faut dire que l’état d’âme d’Étienne n’aida guère à la situation. Le soir même, une série de rêves fous commencèrent à le hanter. La gorge sèche et la bouche haletante, Étienne se retrouva sur le dos, tremblant de tout son corps et incapable de bouger. Tout tournait autour de lui comme s’il était pris dans un immense tourbillon. Il entendait sa mère crier :
— Mon fils, mon fils, il ne faut pas avoir peur. Je suis là à tes côtés.
L’image de sa mère qui lui tendait les bras apparaissait et disparaissait. Puis, comme par enchantement, elle fut vite remplacée par une autre vision. Il revoyait sa chère Marie-Marguerite 8 agitant son mouchoir blanc sur le quai de Honfleur. Étienne s’époumonait : « Je ne t’oublierai jamais. Je reviendrai bientôt… »
Peine perdue, la figure de Marie-Marguerite se dissipa peu à peu et le visage de Shaîna 9 s’illumina. « Shaîna, ma belle Montagnaise, ne m’abandonne pas! » « Étienne, mon Unaupen 10 , je suis là! Pourquoi m’as-tu quittée? »
Étienne faisait des efforts surhumains pour la rejoindre. Sans succès. Puis les voix de Meiaschawat et Outetoucos 11 , ses deux amis montagnais, tentaient de le sortir de sa torpeur. Ils encourageaient Étienne à se lever et à les suivre, mais il demeurait cloué au sol. Les voix des deux amis devenaient à peine perceptibles, enterrées par le bruit infernal des tam-tams. Étienne revoyait, comme s’il y était, les scènes d’horreur des batailles qu’il avait livrées contre les ennemis yroquois. Sortant d’un épais brouillard, il distinguait soudainement Tichion 12 qui s’approchait de lui, transparente dans une robe blanche. Elle lui chantait une mélopée tout en s’éloignant. Il ne pouvait la retenir et il sentait qu’on le ligotait au poteau de torture pour lui faire subir les pires sévices. Enfin, au centre de ce tourbillon infini, il pouvait distinguer le visage d’Atontarori, peint de noir et de rouge, prêt pour la guerre, qui criait :
— Alors, Aondria Oxhey, tu n’es plus si brave! Je lis la peur sur ton visage pâle…
Enfin, tout s’arrêta. Étienne sombra dans un immense trou noir au bout duquel il entendit clairement la voix douce de Tsieoue, sa compagne, sa femme.
— Aondria, réveille-toi! Tu fais encore un mauvais rêve. Tu vas réveiller tout le monde.
Étienne ouvrit les yeux et revint peu à peu à lui, épuisé et tout en sueur. Il demeura muet, réalisant qu’il avait de nouveau fait un cauchemar. Tsieoue le réconforta de sa voix douce et retourna se coucher auprès des enfants.
Étienne ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Nuit après nuit, depuis son retour de Québecq, son être était habité de cauchemars, toujours les mêmes. Il n’en pouvait plus et cette nuit-là, il ne ferma pas les yeux. Il resta étendu, songeur, le regard dans le vide, résolu à en finir avec ces rêves. Ainsi, aux premières lueurs du jour, il en parla à son ami Sondaqua 13 qui lui conseilla d’aller voir le chaman.
— Mais, Sondaqua, je ne suis pas malade. Je n’ai pas besoin de consulter le chaman.
— Crois-moi, mon frère, tes cauchemars sont réels. Ils sont l’expression des besoins de ton âme. Ton corps ne souffre pas, mais ton esprit, lui, est torturé.
Sceptique, Étienne alla rencontrer le chaman pour tout lui raconter :
— Aondria, tu es habité par des esprits maléfiques qui ont beaucoup de pouvoir sur toi. Ton âme souffre. Tu dois combattre ces esprits. Il te faut passer quelques jours dans la tente à suerie pour purifier ton corps et ton esprit. Ensuite, reviens me voir. Je vais te préparer un remède pour ta guérison.
Étienne suivit les conseils du sage à la lettre. Trois jours plus tard, le chaman lui prépara une cérémonie spéciale. Il lui chanta ses incantations et lui remit une potion à base d’herbes naturelles.
— Aondria, tu dois prendre une bonne rasade de ce remède chaque soir avant de te coucher et réciter cette incantation : « Ô Agalkouchoua, Grand Oki des songes, soulage mon sommeil. Chasse tous ces mauvais esprits qui me hantent et apporte-moi la paix. Ô Agalkouchoua, écoute ma prière. »
Le sage répéta avec Étienne cette courte prière afin de s’assurer qu’il l’avait bien apprise et ajouta :
— Aussi, Aondria, demande à ton épouse Tsieoue de te confectionner un capteur de rêves et suspends-le près de ton lit pour laisser passer la lumière du jour au travers.
Étienne remit cinq belles fourrures de castor au sage en guise de remerciement et quitta la cabane sans rien dire.
De retour à la maison longue, il raconta tout à Tsieoue qui accepta de lui confectionner un capteur de rêves.
— Tu sais Aondria, le capteur que je vais te fabriquer sert à filtrer les bons rêves et les songes utiles. Tous les cauchemars que tu fais durant ton sommeil seront emprisonnés dans ses mailles et lorsque le soleil luira sur la toile, il détruira et brûlera toutes les mauvaises énergies.
— Tsieoue, je croyais que ce n’étaient que des histoires pour rassurer les enfants. Tu crois vraiment à la magie d’un capteur?
— Mais oui, Aondria. Mon peuple croit vraiment que le rêve est le moyen de communication entre l’homme et le Grand Oki. Le rêve est l’expression des besoins de notre âme. Il apporte la liberté de l’âme et assure l’équilibre.
Les jours suivants, Tsieoue s’affaira à confectionner un capteur de rêves vraiment unique pour Étienne. Elle commença par fabriquer un cerceau avec des branches de saule et y tissa une toile en fibre d’ortie qu’elle teignit ensuite en rouge avec de l’écorce de prunier sauvage. Au bas du cerceau, elle attacha ensuite des plumes d’aigle que Sondaqua lui avait offertes en cadeau.
— Tu vois, ces plumes permettront aux bons rêves de descendre vers toi pendant ton sommeil alors que la toile gardera tous les cauchemars prisonniers, lui dit fièrement Tsieoue en lui tendant le capteur de rêves. À compter de maintenant, Aondria, toi seul dois toucher au capteur. Sinon, il appartiendra à cette personne et n’aura plus d’effet sur toi.
Malgré son scepticisme, Étienne accepta de bon gré de placer le présent de sa bien-aimée de manière à capter les premières lueurs du soleil pour que les mauvais rêves soient pris au piège et brûlés.
Peu à peu, Étienne retrouva la paix intérieure et les cauchemars cessèrent de troubler son sommeil. Il s’expliquait mal ce fait, mais finit par se convaincre que la potion du chaman, les incantations, les jours sous la tente de suerie et le capteur de rêves avaient réussi, comme par miracle ou quelque magie, à lui redonner la sérénité.

1 . Eau vive, la compagne d’Étienne (tome 2).
2 . Écureuil, le fils d’Étienne (tome 2).
3 . Neige, la fille d’Étienne (tome 2).
4 . Utilisé durant les cérémonies et les rencontres du Conseil. Celui qui le tenait disait ce qu’il avait à dire et tous les autres l’écoutaient sans l’interrompre.
5 . Visage d’hiver, nom d’Étienne Brûlé en langue huronne (tome 2).
6 . J’ai dit. (On finit toujours un discours par cette expression.)
7 . La venue de la tempête ou l’eau agitée, frère de Tsieoue et de Sondaqua, beau-frère d’Étienne (tome 2).
8 . Jeune fille rencontrée en 1608 (tome 1).
9 . La compagne de chasse d’Étienne pendant son séjour chez les Montagnais (tome 1).
10 . Mon homme, mon conjoint en langue montagnaise.
11 . Deux amis montagnais (tome 1).
12 . La compagne d’Étienne pendant son séjour chez les Andastes (tome 2).
13 . L’aigle, le frère d’Atontarori et de Tsieoue et ami d’Étienne (tome 2).
CHAPITRE 2
Le saut de Gaston
Au printemps 1620, alors qu’Étienne s’apprêtait à quitter Toanché pour explorer le nord-ouest de la Huronie, une nouvelle inattendue modifia ses plans. C’est son ami Sondaqua qui la lui apprit :
— Alors, Aondria, tu t’apprêtes à quitter le village pour rendre visite aux Outaouais?
— Oui, Sondaqua. Grenolle et moi en sommes à nos derniers préparatifs. Si le temps est clément, nous partons la semaine prochaine.
— J’ai bien peur que tes projets ne doivent attendre quelques lunes, rétorqua Sondaqua, en affichant un sourire moqueur.
— Comment ça? demanda Étienne.
— J’ai à te transmettre une invitation un peu spéciale… que tu ne pourras pas refuser.
Intrigué, Étienne enchaîna :
— Dis donc, Sondaqua, quelle est donc cette invitation mystérieuse? Vas-tu me le dire ou est-ce que je dois te tirer les vers du nez?
Sondaqua prit soudainement un air solennel et annonça :
— Dans quelques semaines, nous sommes tous conviés à Quieunonascaran 1 pour un grand événement. Atontarori va prendre épouse. Eh oui, il va se marier.
Étienne n’en croyait pas ses oreilles. Atontarori allait quitter Toanché pour un autre bourg. Certes, la nouvelle était surprenante, mais en même temps, elle lui faisait extrêmement plaisir. Le sourire aux lèvres, Étienne voulut en savoir plus.
— Notre frère Atontarori s’unira à la fille du grand chef Aenons 2 , tu sais, l’homme qui est décédé cet hiver, poursuivit Sondaqua. La cérémonie aura lieu bientôt et crois-moi, nous ne pouvons pas manquer cet événement. Il faut que tu acceptes d’y assister toi aussi, question de resserrer les liens du clan et de te rapprocher d’Atontarori.
— Tu es certain qu’Atontarori m’a invité? questionna Étienne. Pourtant, le climat n’est pas très amical entre lui et moi, depuis fort longtemps.
— Oui, Aondria, c’est la tradition. Tous les membres du clan et de la tribu sont invités, sans exception.
— Je dois d’abord en parler à Tsieoue.
Un peu amusé, Sondaqua s’empressa de lui dire :
— Oh! Tsieoue est déjà au courant depuis quelques jours. C’est elle qui m’a demandé de t’en informer. Elle craignait ta réaction et m’a prié de te convaincre de l’accompagner.
— Ça alors! répondit Étienne, surpris d’être le dernier à l’apprendre. Si c’est Tsieoue qui me le demande, je retarderai volontiers mon départ.
Trois semaines plus tard, plusieurs membres de la tribu quittèrent le village de Toanché, chargés de beaux présents, pour participer aux festivités organisées au petit village de Quieunonascaran, à quelques lieues 3 plus au sud.
La cérémonie se déroula selon les rites et les coutumes du peuple huron devant des centaines d’invités. L’événement rappela à Étienne le moment heureux où il avait pris Tsieoue comme compagne à l’été 1610 : les mêmes discours, les mêmes danses, les mêmes sons de tambour.
Au terme de la cérémonie, Sondaqua interpella Étienne :
— Écoute Aondria, j’ai une autre surprise pour toi. Je veux que tu m’accompagnes demain à la réunion du Grand Conseil des Ouendats. Le moment est venu de relever les arbres tombés.
— Qu’entends-tu par « relever les arbres tombés »?
— Tu verras bien mon frère. Je ne t’en dis pas plus. Tu dois assister à la cérémonie.
— Alors là, on peut dire que tu es plein de surprises ces jours-ci.
Ainsi donc, le lendemain, tôt en après-midi, Étienne et Sondaqua firent leur entrée dans la maison longue. Étienne aimait bien les traditions de son peuple d’adoption et il serait servi à souhait en participant à ce rituel. Il s’assit donc du côté droit de la maison longue où les Attignawantans étaient rassemblés. À eux seuls, ils formaient la moitié du peuple ouendat. De l’autre côté, les chefs et les délégués des autres tribus étaient réunis. Après les salutations d’usage aux invités, le chaman remercia les forces surnaturelles qui avaient rendu cette réunion possible. Puis, du tabac fut distribué à tous les participants.
— Quel est le but de la réunion du Conseil? demanda Étienne, en prenant une bonne bouffée de son calumet.
— Attention, Étienne. Écoute bien. Aujourd’hui, Atontarori deviendra Garihoua 4 et redonnera vie à Aenons. Il m’a dit en être très heureux. Prendre le nom du père de son épouse est pour lui un grand honneur.
« C’est donc cela, “relever les arbres tombés” », se dit Étienne intérieurement.
Au signal du chaman, tous déposèrent leur calumet et se dressèrent bien droits. Seul Atontarori demeura assis. Sondaqua invita Étienne à imiter les autres qui, à l’unisson, baissèrent la main vers le sol et firent un geste signifiant qu’ils élevaient le défunt hors du tombeau pour lui redonner vie en la personne d’Atontarori. À son tour, Atontarori se leva et se fit acclamer par tous les chefs et guerriers présents.
— Je suis désormais Aenons, valeureux et brave comme mon prédécesseur et je m’engage à voir au bien-être de tout mon peuple. La mémoire d’Aenons survivra en moi à jamais.
Au cours des jours suivants, des festivités furent organisées pour marquer cet événement et Aenons reçut plusieurs cadeaux. De la part d’Étienne, il reçut un magnifique poignard sculpté dans une corne d’ivoire. Suite à ce rituel, Étienne comprit qu’Atontarori n’avait pas seulement hérité du nom d’Aenons. On lui attribuait aussi le courage, les grandes vertus et tout le prestige du chef défunt.
De retour au village de Toanché, Étienne se mit d’accord avec Grenolle pour passer une partie de l’automne dans la région. Ils en profiteraient pour accompagner une bande de chasseurs de la nation des Outaouais et ainsi, créer des liens d’amitié qui leur serviraient plus tard pour leur grand voyage d’exploration. Plusieurs guerriers se joignirent à eux dont Sondaqua, Oné-Onti 5 et un dénommé Ohontia 6 , proche ami d’Aenons alias Atontarori, qui venait de s’unir à un membre du clan du Chevreuil et d’emménager dans la tribu de l’Ours à Toanché.
Étienne était fébrile à l’idée d’entreprendre ce voyage. Il allait remplir sa promesse à Champlain : explorer les régions à l’ouest de la Huronie et peut-être y découvrir le fameux passage vers la Chine, voire devenir le premier Blanc à atteindre les rives de cet océan.
Au début d’octobre, le grand jour venu, Étienne prit place à bord d’un canot avec tous ses effets. Il emportait de nombreux présents et marchandises de France, qu’il allait offrir aux tribus algonquiennes dans le but de créer des liens avec ces nations nomades qui vivaient de chasse et de pêche. Après cinq jours de canotage, l’expédition arriva à un campement de chasseurs outaouais, le point de départ du grand voyage vers l’Ouest.
— Tu sais, Aondria, Oné-Onti est venu ici à quelques reprises pour faire du commerce avec les tribus des Outaouais et des Ojibwés. Nos ancêtres Ouendats sont leurs amis depuis plusieurs lunes. Ils apprécient nos wampums et notre maïs qu’ils échangent volontiers contre leurs fourrures. Mais ils seront très surpris de voir des visages pâles avec nous.
— Que diront-ils lorsqu’ils entendront mon bâton qui crache du feu? Ils en seront sûrement impressionnés, ajouta Étienne.
Pendant près d’une semaine, Étienne, Grenolle, Ohontia, Oné-Onti et Sondaqua longèrent la côte de la baie Georgienne jusqu’au passage du Nord 7 , à l’abri des grands vents du lac Huron et prirent le corridor parsemé d’îles jusqu’à la nation du Castor. À destination, ils furent reçus avec tous les honneurs. Une partie de chasse suivie d’un copieux festin fut organisée. Le gibier abondait dans cette région et surtout le castor, au grand plaisir des Outaouais qui voulaient échanger les fourrures de cet animal contre des marchandises françaises.
Un soir, alors que le groupe s’affairait à attacher les canots et les marchandises et à ériger des abris temporaires pour la nuit, Grenolle, un peu à l’écart, ramassait des branches mortes pour le feu de la nuit quand soudain, un grognement le sortit de sa rêverie. Effrayé, il se retourna et vit un énorme ours noir, debout sur ses pattes arrière et qui, visiblement, n’appréciait pas sa présence.
— Ah! cria Grenolle, de toutes ses forces.
Le temps de le dire, l’animal chargea en sa direction. Étienne, qui avait entendu le grognement sourd et le cri de son ami, se précipita pour lui venir en aide. Arrivé sur place, il vit avec effroi que l’ours était par-dessus Grenolle et qu’il s’apprêtait à le mordre au cou de sa bouche béante. D’instinct, Étienne prit son arquebuse et visa l’animal. Au moment d’appuyer, il se ravisa, de peur de rater son coup et d’atteindre Grenolle et tira en l’air. Pris d’épouvante, l’ours lâcha prise et fonça droit sur Étienne qui n’eut, à son tour, que le temps de sortir son couteau de sa ceinture avant qu’un combat corps à corps ne s’engage.
De ses énormes griffes, la bête atteignit Étienne à la poitrine; il en ressentit aussitôt une vive douleur. Désespéré et dans un ultime effort, il lui asséna tant bien que mal des coups de couteau aux pattes et à l’abdomen. Enfin, l’ours s’affaissa sur le côté. À la renverse, couché sur le dos, Étienne vit que l’animal ne protégeait pas son ventre. Alors, il s’élança et lui transperça le cœur. Dans un cri effroyable, l’animal s’écrasa de tout son poids par-dessus Étienne.
Grenolle se dépêcha de pousser le corps inerte de la bête sur le côté pour libérer son ami :
— Étienne, ça va? Tu n’es pas blessé? Reprenant à peine son souffle, Étienne se contenta de lui répondre en gémissant :
— Ce n’est pas vraiment la meilleure technique de chasse, tu sais? Un peu plus et on y laissait notre peau.
Sondaqua et Oné-Onti, arrivés sur les lieux, réalisèrent ce qui venait de se passer.
— Alors, mon frère, tu n’as pas trop mal? lui demanda Oné-Onti.
— Non, sauf pour quelques égratignures à la poitrine et aux bras, je crois que je m’en remettrai.
Reconnaissant le courage et la témérité de son frère de sang, Sondaqua en profita pour lui lancer ironiquement :
— Aondria, la prochaine fois que tu chasseras le grand ours noir, j’aimerais bien que tu m’y invites.
Étienne se contenta d’esquisser un sourire après quoi ils regagnèrent le campement. Pendant qu’on pansait ses blessures, il raconta cette chasse dans les moindres détails. Grenolle en profita pour vanter l’exploit d’Étienne et le remercier devant tous de lui avoir sauvé la vie.
— Savais-tu qu’Aondria aime bien ce genre d’aventure, clama Sondaqua, en s’adressant à Grenolle. Ce n’est pas la première fois qu’il vient au secours de ses amis, au péril de sa vie.
Oné-Onti en rajouta :
— Mes amis, ce soir, c’est le festin. Nous mangeons tous de l’ours et nous nous abreuvons d’un peu du courage d’Étienne.
Autour du feu, les compagnons de voyage racontèrent plusieurs exploits qui avaient fait la réputation d’Étienne. Aux yeux des membres de la tribu de l’Ours, Étienne était un homme bon et généreux, un chasseur et un guerrier extraordinaire, une légende vivante. Tout au long de ces échanges, Étienne demeura muet, sauf pour insister sur le fait qu’on exagérait beaucoup et qu’il ne fallait pas accorder trop d’importance à toutes ces histoires.
Quelques jours plus tard, l’expédition revint au campement. L’hiver s’était installé et les tempêtes de neige abondaient. Dans l’attente du printemps, Étienne et ses compagnons en profitèrent pour savourer l’hospitalité de leurs hôtes. Dès la fonte des glaces, l’expédition reprit la route vers l’Ouest.
— Tu crois que notre route sera longue avant d’atteindre la mer?

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