Go to hell, Tome 3 & 4 - Trahison - Damnation
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Go to hell, Tome 3 & 4 - Trahison - Damnation , livre ebook

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Description

Je vogue entre ténèbres et lumière. J'ai découvert que la vie parmi les humains n'était pas que joie et amour. J'ai découvert les dégâts que pouvait engendrer la magie sur un être vivant. J'ai découvert que Damian était, comme tout humain, mortel et fragile... À présent qu'il est sur le fil, je vais devoir prendre une décision. L'aider au risque de me perdre moi-même ; ou bien renoncer au risque de le perdre, lui. Il n'y a pas à dire, faire des choix, ça craint vraiment...

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 2
EAN13 9782365389051
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,035€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

GO TO HELL Intégrale 2 Trahison et Damnation  
Oxanna HOPE
 
www.rebelleeditions.com  
3 - TRAHISON
Tu crois pouvoir échapper au passé, mais où que tu te caches, toujours il reviendra vers toi. Si oublier peut avoir du bon, cela peut parfois aussi signifier que la mort t’attend au tournant. Surtout, pense à regarder par-dessus ton épaule, histoire d’assurer tes arrières… Qui peut savoir ce qui se tient tapi dans l’ombre ?  
CHAPITRE 1
Cassie
Seven et moi fîmes un roulé-boulé sur le sol. Je me redressai aussitôt et pivotai sur moi-même au cas où une sentinelle se trouverait dans le coin, à surveiller le portail dimensionnel. Mais il n’y avait personne. Pas âme qui vive. Et ce n’était pas fait pour me rassurer. Je m’empressai d’aider Seven à se relever et le considérai d’un œil inquiet.
— Ça va aller  ?
Il se contenta de hocher la tête, visiblement absorbé par la découverte de son nouvel environnement. Je pouvais comprendre, même si, me concernant, je me serais bien passé de retourner dans mon univers. Dans un silence presque religieux, il posa un regard troublé sur l’ensemble avant de le reporter sur le ciel. C’était vrai, à première vue, mon monde ne semblait pas tellement différent du sien. Bien que d’un ton virant au carmin, et marbré de volutes d’un jaune aussi pâle que le soufre, il y avait bel et bien un ciel... comme chez lui. Notre soleil était une sphère imposante, une sorte de magma incandescent recouvert d’une croûte fracturée de part en part, et donnant une impression de lumière tamisée au fur et à mesure que sa clarté, parfois aveuglante, déclinait.
Puis il y avait un horizon, mais ici, pas de maisons ni de constructions, de routes ou de ponts. Juste le vide apparent. Je devinai que ce devait être déstabilisant pour quiconque n’avait jamais vécu là. Moi, c’ était le monde humain que j’avais trouvé perturbant, avec ses immeubles à n’en plus finir, le bruit incessant des voitures, des gens... de la vie… Et tous ces mélanges de couleurs et d’odeurs… Perturbant, oui, c’était le mot.
Je vis Seven poser les yeux sur ses mains et les examiner d’un air perplexe. Je compris aussitôt pourquoi et lui adressai un sourire entendu, alors qu’il venait de porter un regard interrogateur sur moi.
— Les flammes du portail sont artificielles, c’est pour ça que tu n’as aucune brûlure.
— Comment faites-vous ça  ? Je croyais qu’il n’y avait pas de magie dans ton monde.
— Aucune magie ici, mais si tu croises Ephreïm, tu n’auras qu’à lui poser la question. C’est sa création.
Ma réponse généra dans mon esprit une réaction en chaîne. Le fait de prendre conscience que j’étais revenue chez moi pour de bon, dans cet endroit que j’avais tout fait pour fuir, me fit monter les larmes aux yeux. J’étais de retour en enfer. Seven dut le remarquer et n’insista pas.
— Il ne faut pas traîner ici, des soldats pourraient se repointer, l’avertis-je en me retournant.
Je m’engageai sur un chemin recouvert de petits cailloux sombres. J’entendis le bruit des semelles de Seven crisser dans mon dos et ne me préoccupai plus de lui maintenant qu’il me suivait. Nous progressions un peu trop lentement à mon goût, et je ne cessais de jeter des coups d’œil autour de moi, à l’affût du moindre mouvement. Nous ne parlions pas, trop rongés par l’anxiété. Je tournai la tête et retrouvai ce paysage de désolation qui était le mien. D’immenses arpents de terre à l’abandon s’étendaient sur des kilomètres. Ici, l’atmosphère était sèche, imprégnée d’une odeur soufrée, le sol défiguré par de profondes crevasses. D’aussi loin que je me souvienne, mon monde avait toujours été ainsi. Mais cet univers était un peu comme un puzzle fragmenté, certains endroits étaient en proie à une humidité permanente, et envahis par une végétation peu accueillante quand d’autres se résumaient à des parcelles stériles. La dualité de la nature… ça m’évoquait celle qui m’avait toujours opposée à ma sœur Atina. Ça ne me choquait pas plus que ça. Après tout, j’étais en terrain connu. J’étais « chez moi ».
La quinte de toux de Seven, resté derrière moi, me tira brusquement de mes pensées et je pivotai vers lui. Il continua à tousser, une main plaquée sur la bouche et les paupières plissées sous l’effet d’une douleur évidente. Je le considérai dans un froncement de sourcils. Ephreïm ne l’avait pas épargné en lui infligeant une raclée, mais je doutais que ce soit le problème à cet instant. Non, à voir la façon dont il peinait à respirer, je devinai sans mal que c’était l’atmosphère qui ne lui convenait pas. Malheureusement, je n’avais aucune solution à lui offrir.
— Vous respirez du poison, ma parole !
— Pas plus que les humains avec vos pots d’échappement, je crois.
— Si, bien plus. J’ai les poumons en feu. Je ne sais pas combien de temps je pourrai tenir.
— Commence déjà par limiter la conversation, ça t’évitera de souffrir plus.
Je repris ma progression, mais cette fois, je fis en sorte de ralentir ma cadence pour permettre à Seven de garder le rythme. Quand il fut près de moi, je tendis la main vers le pistolet calé dans sa ceinture. Sans un mot, il tira l’arme de son emplacement et la posa dans ma paume. Je lui souris en retour. Si lui ne se sentait pas en mesure d’affronter d’éventuels ennemis, c’était à moi de le faire. Il se figea soudain, m’obligeant à marquer un arrêt.
— Je ne plaisante pas, Seven, il ne faut pas rester ici. C’est dangereux.
Il garda le silence, les yeux orientés vers le ciel. Je l’imitai. Un éclair d’un bleu intense zébra tout à coup l’horizon sans le moindre bruit. Puis un jaune et encore un bleu, créant un canevas de lumière au-dessus de nos têtes. J’ébauchai un sourire.
— Tu n’as rien à craindre.
Mais ma tentative pour le rassurer ne sembla pas l’aider à mieux gérer son stress. Au contraire, son expression restait figée par l’inquiétude et je ne pus m’empêcher de me demander de quoi il avait si peur. Qu’un éclair lui brûle les cheveux  ? Je tournai tout à coup la tête vers la gauche.
Des silhouettes arrivaient dans notre direction au pas de course. Impossible de ne pas les reconnaître avec leur uniforme noir et leur brassard blanc barré de trois traits rouges. Des soldats. Je saisis la main de Seven.
— Tirons-nous !
Nous partîmes sur les chapeaux de roues, dérapant à moitié sur les graviers. Plus nous accélérions, plus nos poursuivants faisaient de même. Seven peinait et je commençais à m’épuiser à le tracter. Mais pour rien au monde, je ne voulais que les hommes d’Ephreïm nous rattrapent.  
— Le pistolet  ! cria Seven en me lâchant la main, comme s’il avait senti qu’il me ralentissait plus qu’autre chose.
Je le lui lançai et lorsqu’il l’eut récupéré, il se retourna pour viser les trois soldats en approche. Son tir résonna comme un pétard au milieu du néant. Il en atteignit un, qui s’effondra aussitôt. Seulement, à présent que nous avions montré notre capacité à utiliser une arme contre eux, nos assaillants nous imitèrent. Ils saisirent la leur, passée en bandoulière, et commencèrent à faire feu.
— Ça ne sert à rien, on ne fait pas le poids, il faut courir ! criai-je.
Sans répondre, Seven m’emboîta le pas tandis que nous reprenions notre cavalcade. J’entendais sa respiration poussive, ponctuée par des quintes de toux. Il fallait pourtant qu’il tienne. Au moins jusqu’à l’endroit où je savais que nous serions en sécurité. Du moins, un peu plus qu’à découvert.
— Dépêche-toi !
— Je fais ce que je peux, d’accord  ?
— Essaye de faire mieux dans ce cas, ne pus-je m’empêcher de répliquer d’un ton plus sec que je ne l’aurais voulu.
Je risquai un nouveau coup d’ œil en arrière, alors que des tirs continuaient à siffler près de nos oreilles. Il ne restait plus qu’un soldat en vue et je ne comprenais pas où était passé le second. Je jetai un regard affolé de tous les côtés pour le trouver. Il s’était peut-être placé en embuscade pour nous piéger. Impossible, il ne peut pas nous avoir doublés sans qu’on le repère , songeai-je pour me rassurer. Je réfléchis à toute vitesse, réalisant que même avec toute la bonne volonté du monde, Seven ne tiendrait plus le rythme encore très longtemps. Une autre solution s’imposa à moi et je m’arrêtai tout à coup en levant les mains.
— Mais qu’est-ce qui te prend  ? brailla Seven entre deux crachats.
— Laisse-moi faire. C’est chez moi, ici, je maîtrise.
J’essayai de m’en convaincre du moins.
— Range ton pistolet et fais comme moi, lui ordonnai-je.
Seven me dévisagea d’une façon qui semblait vouloir dire que j’étais devenue folle, mais il se trompait, je savais très bien ce que je faisais. En haletant, il coinça son arme dans sa poche et leva les bras, visiblement contrarié. Je me doutais qu’il n’était pas du genre à hisser le drapeau blanc sans résistance.
Nous échangeâmes un regard tandis que le soldat s’approchait de nous. Il baissa le canon de sa carabine et fixa son attention sur moi, ignorant Seven. Jusque-là, tout était logique.
— Princesse  ? murmura-t-il.
Je ravalai la boule d’angoisse logée dans ma gorge et acquiesçai sans un mot. Endosser mon titre de princesse après tout ce temps à le rejeter me donnait l’impression d’enfiler une combinaison de plongée trois tailles en dessous. Ce n’ était plus moi, je m’en rendais compte. Je m’efforçai de ne pas laisser percer l’inquiétude sur mon visage et baissai les yeux sur son arme. Du coin de l’œil, je vis Seven la regarder aussi. Elle n’avait pas forcément de points communs avec celles que lui et Damian manipulaient dans leur monde. Le canon était court et beaucoup plus large, la crosse comportait une encoche en son centre pour faciliter son maniement et les munitions étaient des concentrés d’énergie. Autant dire qu’il ne valait mieux pas s’en prendre une dans le derrière… ni ailleurs.
— Votre père vous cherche depuis des mois.
— Ah. Je n’étais pas au courant, répliquai-je en baissant lentement les bras.
Le soldat me remit aussitôt en joue et je les relevai. Visiblement, si j’étais toujours une princesse, mon traitement était plus proche de celui d’une ennemie que d’une alliée. Pas de quoi s’étonner en même temps, puisque je m’étais retournée contre le pouvoir.
Seven esquissa tout à coup un mouvement et le soldat reporta le canon de son arme sur lui. J’en profitai pour lancer mon pied dans son coude. Il lâcha un cri de surprise plus que de douleur. À son tour, Seven lui envoya son pied dans le ventre. L’homme s’effondra sous nos yeux. Je me jetai sur la carabine avant qu’il ait le temps d’appuyer sur le bouton de tir et la lui arrachai des mains. Je la retournai vers lui, prête à faire feu.
— Où est celui qui était avec toi  ?  
— Ça ne sert à rien de…
— Où il est  ? répétai-je froidement.  
— Reparti en direction du palais.
Je lançai un coup d’œil à Seven. Si son acolyte était retourné vers le palais, je pouvais être sûre que c’était pour avertir Ephreïm de notre arrivée. Une nouvelle qui tombait plutôt mal pour nous qui voulions passer inaperçus.
— Bon, en même temps, qu’est-ce que ça change  ? Il aurait fini par l’apprendre de toute façon, maugréa Seven.
Oui, sauf que si Ephreïm nous savait dans le coin, il risquait de renforcer les effectifs autour de Damian. Puis, si ce soldat ne s’était rendu compte de mon identité qu’une fois devant moi, comment l’autre aurait-il pu me reconnaître  ? Cette idée généra une vague de soulagement en moi. Nous serions sans doute désignés comme deux dissidents de plus.
— Où est l’humain qui accompagnait Ephreïm  ? demanda Seven.
— Je ne sais pas.
— Arrête de mentir, je vois ton nez qui s’allonge.
— Je n’en sais rien… et même si c’était le cas, je ne vous le dirais pas.
 Un nœud se forma dans mon ventre et je dus me faire violence pour faire ce que j’estimais devoir faire pour ma sécurité et celle de Seven. Sois courageuse , me souffla ma petite voix intérieure. Mon index s’enfonça d’un coup sur le bouton de tir et un projectile se planta dans sa poitrine. Il s’immobilisa dans la seconde et je relevai le canon de mon arme.
— Mais pourquoi tu as fait ça ? Comment est-ce qu’on va découvrir où se trouve Damian, maintenant ?
— Ne t’énerve pas pour rien, tu gaspilles ton énergie, répondis-je.
Je passai la carabine en bandoulière et me remis en marche, Seven sur mes talons.
— Je sais déjà où il est… Il ne peut pas être ailleurs.
— Dis-le-moi, alors   !
— Aux Fers, il est aux Fers…
CHAPITRE 2
Cassie
— Qu’est-ce que c’est au juste, les Fers ? demanda Seven.
— Tu le sauras bien assez tôt. En attendant, il faut se dépêcher de se mettre à couvert. Si l’autre soldat rameute une sentinelle pour nous retrouver, on ne pourra rien faire.
— Se mettre à couvert ? Comment veux-tu qu’on s’y prenne  ? C’est le désert de Gobi ici !  
Je ne relevai pas et mis son trait d’humour vaseux sur le compte de la fatigue. S’il y avait une chose que ne m’avait pas ôtée mon séjour dans le monde humain, c’était le réflexe de marcher. Marcher sans m’arrêter pour m’éloigner des zones les plus dangereuses. Et c’était ce que j’allais faire, quoi que dise Seven, quoi que pense Seven, quoi qu’il arrive à Seven.
— Par ici.
Il se plaça à côté de moi. De temps à autre, je le regardais du coin de l’œil. Une main sur le pistolet qu’il avait ressorti et l’autre sur sa poitrine comme si cela pouvait empêcher ses poumons d’absorber l’air qui lui était toxique, il ne faisait pas un pas sans grimacer. J’avais bien conscience de sa souffrance, mais je continuai sur ma lancée sans m’attendrir.
— J’aimerais que tu m’expliques un truc, reprit Seven. J’ai du mal à comprendre.
Je laissai échapper un soupir. Il gaspillait son oxygène pour rien. Est-ce qu’il ne pouvait pas tout simplement avancer et arrêter de poser des questions à tout bout de champ ? La seule chose à savoir ici se résumait à une équation basique : si deux êtres vivants se tenant à découvert pendant trop longtemps venaient à rencontrer un groupe de Solths rebelles, le résultat serait équivalent à zéro, au néant, à la mort. Mais Seven s’obstina :
— Nous avons franchi le portail très vite derrière Damian, il ne doit pas être bien loin, non ?
— Ephreïm est une personne organisée. Un véhicule devait les attendre à l’entrée du portail… Damian est sûrement déjà arrivé à destination à présent.
— J’espère au moins que tu as un plan pour le retrouver, parce que ton monde ne ressemble pas à une petite île de trente kilomètres de circonférence.
— Retrouver sa trace ne sera pas difficile… C’est le chemin à parcourir pour le rejoindre qui risque de l’être.
— En dehors des soldats, tu veux dire ?
— Il y a plusieurs choses qui craignent dans mon monde. L’armée qui tire à vue, les Solths sauvages… et les opposants au pouvoir.
Seven marqua un nouvel arrêt et posa la main sur sa taille. Je fronçai les sourcils et l’imitai.
— Tout va bien ?  
— Juste un point de côté. Laisse tomber.
Une série de filaments lumineux zébra le ciel. Les yeux plissés, nous reportâmes notre regard sur les innombrables lignes colorées qui teintaient l’horizon. Elles ressemblaient à des griffes de feu déchirant les ténèbres. L’odeur de soufre s’intensifia et je sentis le malaise de Seven augmenter tandis qu’il tirait sur la manche de son blouson pour la coller devant sa bouche et son nez. Je m’en voulus de lui avoir permis de me suivre. Les humains n’avaient pas leur place ici. Pour Damian, c’était différent. Depuis qu’une partie de mon sang coulait dans ses veines, il avait dû acquérir la capacité à survivre dans cet environnement. Mais Seven… Il était blême, ses traits étaient crispés et des mèches de cheveux retombaient sur son front en petits paquets humides. Il devait se reposer si je ne voulais pas qu’il me claque entre les doigts. Courageusement, il reprit la route à mes côtés. Nous marchâmes pendant ce qui me sembla une éternité, même si je savais qu’il fallait une bonne trentaine de minutes avant d’atteindre l’endroit que je visais. Quand nous nous approchâmes enfin du but, je sentis une sorte d’excitation s’emparer de moi.
— Allez, viens, on est bientôt arrivés ! murmurai-je en glissant ma main dans la sienne.
Au-dessus de nos têtes, les éclairs continuaient à se déchaîner. La sphère dans le ciel ne brillait presque plus, nous laissant à peine de quoi voir quelques mètres autour de nous. Mais je connaissais le chemin et allumer mon briquet avec les émanations de gaz aurait été dangereux. Je ne tenais pas à ce qu’on finisse en torches vivantes. Prendre le risque d’être aussi facilement repérés non plus, d’ailleurs. Nous parcourûmes encore quelques centaines de mètres, Seven traînant les pieds et réprimant une quinte de toux tous les dix pas, moi, le cœur battant la chamade.
— Je n’en peux plus…
— On est arrivés. Plus que quelques mètres et nous serons en sécurité.
— En sécurité ? Je n’ai pas le cœur à blaguer, Cassie.
J’accélérai la cadence, forçant Seven à faire de même. Au bout d’un moment, je m’arrêtai et lui adressai un regard victorieux. Il abaissa lentement la manche de blouson de son visage et écarquilla les yeux. Devant nous se trouvait un imposant mur sombre. Un mur vivant composé d’une végétation dense semblable à des milliers de serpents entremêlés dans leur nid. Au centre, il y avait un large passage noyé dans un puits d’obscurité.
— Qu’est-ce que c’est ? Une forêt ?
— J’adore quand tu fais les questions et les réponses en même temps, le raillai-je. Allez, on y va.
À voir sa mine, je devinai son effarement. Nous venions de passer une demi-heure à longer des terres craquelées et stériles pour finalement arriver devant l ’entrée d’une zone abondamment boisée.
— Étonnant, hein ?
— Je ne te le fais pas dire. Ton monde est plein de paradoxes.
— Tu n’imagines pas à quel point. Ici, il faut que tu saches que nous serons protégés des Solths.
— Pourquoi ?
— Ils n’y pénètrent pas ou très rarement, c’est comme ça.
— Allergie au latex 1  ?  
— Idiot, lâchai-je dans un sourire.
J’entraînai Seven dans la forêt. Même si je me sentais soulagée que nous ne soyons plus à découvert, cet endroit ne m’inspirait pas forcément plus. Malheureusement, si les Solths ne franchissaient que très occasionnellement l’orée de cette zone, les soldats d’Ephreïm y circulaient parfois, à l’affût de dissidents planqués dans le coin. Il fallait alors ruser pour traverser l’immense parcelle boisée sans se retrouver bloqué entre deux feux. Les opposants au pouvoir, quant à eux, ne me faisaient pas peur, j’espérais même pouvoir tomber sur eux. Je les connaissais, et si j’avais réussi à passer le portail, c’était bien grâce à leur aide.
Grâce à eux aussi que j’avais pu me cacher durant des semaines avant de quitter ce monde. Les soldats, c’était une autre affaire. Le bruit de plusieurs déflagrations tonna tout à coup et Seven et moi sursautâmes. Puis, comme portés par un filet de vent, des cris et gémissements troublèrent le silence qui venait de retomber.
— D’où provenaient ces cris ?
— Ces cris ? Quels cris ?
— Ne me prends pas pour un idiot, Cassie. Tu les as entendus aussi bien que moi !
J’ignorai sa réponse et ôtai la bandoulière de la carabine pour tendre l’arme à Seven.
— Prends ça et surveille.
— Qu’est-ce que tu comptes faire ?
— Sauver nos fesses avant qu’on devienne les prochaines cibles.
J’avançai sur plusieurs mètres tandis que Seven restait en arrière à guetter le moindre mouvement suspect. Mes yeux ne cessaient d’aller et venir sur le sol. L’adrénaline remontait le long de toutes mes terminaisons nerveuses et me donnait des frissons à n’en plus finir. J’avais chaud, j’avais froid, ma respiration était saccadée comme si à moi aussi, l’atmosphère me pesait sur les poumons. Je virai à droite, puis à gauche avant de revenir sur mes pas. Chaque bruissement d’arbre faisait bondir mon cœur contre ma poitrine. Je pensai de nouveau à Damian et ma peur de ne pas le revoir vivant ressurgit en moi, à un point que j’en perdis le fil de ma réflexion. Et si j’avais fait tout ça pour rien ? Et si Seven mourait en prime ? Par ma faute, je serais responsable de leur mort à tous les deux.
Putain d’humanité de merde   ! hurlai-je intérieurement en donnant un coup de pied dans un arbre.
Une nouvelle rafale m’arracha à ma transe. Je pivotai vers Seven. Il s’était rapproché de moi, la carabine pointée vers l’endroit d’où les tirs provenaient. Il tourna subitement la tête vers moi et je lus dans son regard l’inquiétude croissante. Je repris mes recherches.
Quelques mètres plus loin, je repérai deux arbres aux troncs énormes dont les branches formaient une sorte d’arche.
— Seven, appelai-je en prenant soin de parler le plus bas possible.
Il se dirigea vers moi, le pas un peu chancelant.
— Quoi ? Qu’est-ce que tu as trouvé ? Ça se rapproche, il faut partir d’ici !
Je m’accroupis juste entre les deux arbres et commençai à creuser la terre.
— Surtout pas. Aide-moi.
Il se baissa à son tour, les semelles de ses chaussures émirent un petit bruit en s’enfonçant dans le sol meuble. Silencieux, il m’observa pendant un instant, puis posa la carabine et m’imita. Nos ongles continuèrent à gratter la terre jusqu’à atteindre une surface solide. Seven suspendit soudain son geste et m’interrogea du regard.
— Qu’est-ce que c’est ?
Du revers de la main, je terminai de déblayer une petite plaque de métal dont la couleur se fondait avec celle de la terre. Je débloquai un minuscule loquet et mis à jour un pavé numérique.
Nous y voilà , songeai-je.
J’essuyai mon front d’un revers de manche puis repoussai mes cheveux dans mon dos.
— Notre planche de salut, répondis-je dans un souffle.
D’une main un peu tremblante, je saisis une série de chiffres. Des chiffres gravés dans mon esprit depuis des mois. J’aurais dû les oublier une fois dans le monde humain, mais je n’avais réussi qu’à les ranger dans un coin de ma tête. Peut-être en prévision d’un éventuel retour…
 Lorsque j’eus terminé, je refermai rapidement le cache. Je me redressai aussitôt en m’emparant de la carabine d’une main et du bras de Seven de l’autre, puis je reculai avec lui de quelques pas. Le sol gronda sous nos pieds. Un déclic à peine perceptible, semblable à une clé qu’on tourne dans une serrure, retentit. Une parcelle de terre de forme carrée se souleva tout à coup de quelques centimètres. Toujours recouverte d’un tapis d’herbe qui sentait l’humidité, elle commença à remonter jusqu’à s’ouvrir d’une vingtaine de centimètres. Stupéfait, Seven entrouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Je m’avançai avec lui vers la fente et considérai les ténèbres qui l’habitaient. Quand un nouveau coup de feu, suivi d’un cri, retentit à nouveau, j’abandonnai ma contemplation silencieuse. Il n’y avait plus de temps à perdre. Je m’accroupis et terminai de soulever le couvercle. Dans la pénombre, on pouvait distinguer la première marche d’un escalier creusé dans la terre. Sans hésiter, je posai mon pied dessus et commençai à descendre.
— Viens, dis-je à Seven.
Il s’avança avec méfiance et resta immobile un instant avant de s’engager à son tour dans le boyau vertical. Lorsque j’arrivai à mi-chemin, les parois argileuses sur lesquelles mes mains prenaient appui se mirent à trembler. Je levai les yeux vers l’ouverture du tunnel et la regardai se refermer d’un coup, nous plongeant, Seven et moi, dans une obscurité totale.
— C’est quoi ce bordel ?
— Reste calme, Seven, ce n’est qu’un abri souterrain. Je t’attendrai au bas de l’escalier.
Son souffle se fit plus rapide encore. Je pouvais percevoir l’angoisse qui l’avait envahi. Cette impression qu’il était sur le point d’étouffer. J’avais ressenti la même chose la première fois que j’étais descendue dans une de ces caches utilisées par les dissidents. Quand je posai enfin les pieds sur la terre ferme, je cherchai mon briquet au fond de ma poche et tournai nerveusement la molette. L’étincelle arriva puis s’éteignit. Je réessayai à plusieurs reprises, en vain.
— Bon sang !
En sentant tout à coup une main effleurer mon épaule, je lâchai le briquet sous l’effet de la surprise avant de me reprendre.
— Tu m’as fait peur… c’est malin… J’ai fait tomber mon briquet.
— Attends.
J’entendis un bruit de tissu qu’on fouille puis une flamme jaillit sous mes yeux. Un instant, je restai hypnotisée par la lueur provenant du Zippo que Seven tenait entre ses doigts.
— Un bon chasseur a toujours un bon Zippo sur lui, tu devrais le savoir.
— Je ne suis pas une chasseuse, tu devrais le savoir aussi.
— Ça justifie que tu te balades avec un briquet bas de gamme au fond des poches, tu penses ? Je croyais que fréquenter notre clan t’avait au moins appris quelque chose.
— J’ignorais que les chasseurs avaient des goûts de luxe, tu m’excuseras.
— Ça n’a rien à voir avec le luxe, Cassie. Mais la qualité et l’assurance que ton matériel ne va pas te planter au milieu d’une situation urgente, ça se paye.
Je crispai les lèvres, passablement agacée.
— Je constate que tu as retrouvé ton souffle en tout cas. Ne me dis pas merci, surtout.
— Non, non, ne t’inquiète pas pour ça. Où est-ce qu’on est ?
Je pivotai sur la gauche et posai mes paumes sur un panneau de bois faisant office de porte. Une foule de souvenirs remonta en moi. Je savais ce qui se trouvait derrière ce battant. Cette planque était la dernière dans laquelle je m’étais terrée avant de quitter définitivement mon monde. Ça faisait dix mois et je m’en souvenais comme si c’était hier. Chaque instant passé ici, cloîtrée entre ces murs suintant l’humidité, restait gravé en moi. Les pulsations de mon cœur se firent plus rapides. Elles me rappelaient la peur qui était la mienne chaque fois que je devais tenter une sortie pour chercher de la nourriture. Des réminiscences d’une vie révolue qui me laissaient un goût amer dans le palais. Je poussai enfin la porte qui émit un râle de mécontentement en accrochant le sol irrégulier.
CHAPITRE 3
Damian
La douleur irradia dans mon nez quand mon visage percuta le mur devant moi. Du plat de la main, j’essuyai le filet de sang qui coulait de ma narine et me retournai pour faire face à Ephreïm. Il n’attendit pas que je retrouve mon souffle et m’empoigna pour la seconde fois. Nos regards se croisèrent et si je lus du mépris dans le sien, je ne me privais pas pour lui montrer que j’en avais autant à son service. Puis le tour de manège reprit et j’atterris droit dans un autre mur. Le choc fut un peu plus violent que le précédent, des points noirs commencèrent à danser devant mes yeux. Je retombai au sol en expulsant l’air coincé dans mes poumons. Bon Dieu qu’il tapait fort.
— Maintenant, il va falloir te dresser.
Du coin de l’œil, je le vis s’approcher, mais j’étais trop sonné pour réussir à me relever assez vite et esquiver sa nouvelle attaque. Son pied atterrit dans mon ventre et je me pliai en deux sous l’effet de la douleur. Il recommença. Une fois, deux fois, trois fois avant que je me décide à réagir. Mais contrairement à ce que ce démon attendait, je ne répliquai pas et optai pour un repli stratégique. Je connaissais ma valeur au combat et je n’étais clairement pas en mesure de répondre à ses coups, même si ça me contrariait de le reconnaître. Je me repliai dans un renfoncement tout proche. À présent dans l’ombre, je m’immobilisai et fixai Ephreïm d’un œil assassin. Battre en retraite n’était pas renoncer à rendre la monnaie de sa pièce, et pour ce qu’il m’infligeait, il pouvait être sûr que je la lui rendrais au centuple.
— Il faut que tu oublies ton monde. Désormais, tu m’appartiens, chasseur.
— Je… t’ai suivi de… mon plein gré… Quel intérêt de faire ça ?
Ephreïm se fendit d’un étrange sourire, plutôt une grimace qui allait de pair avec son regard. J’y vis briller la même lueur meurtrière que dans le mien. Au moins sur ce point, nous étions en mesure de prévoir ce que l’un ferait à l’autre dès que l’occasion se présenterait. Même si pour le moment, personne n’aurait misé un kopeck sur ma tête, moi le premier.
 Ephreïm avança d’un pas dans ma direction et je me tassai un peu plus au fond du renfoncement.
— Tu me prends sans doute pour un imbécile ? Je sais que tu es venu ici en pensant pouvoir repasser le portail dans l’autre sens, comme Caciopéa l’a fait avant toi… Après t’être débarrassé de moi.
Il s’accroupit devant moi et me saisit le menton de ses longs doigts noueux. Je reculai la tête d’un mouvement sec pour me dégager, mais il serra plus fort. Je le fusillai du regard.
— Mais ça n’arrivera pas… Personne ne sortira de cette dimension, mon jeune ami… et toi encore moins.
Il me relâcha et se releva. Je le suivis des yeux tandis qu’il se dirigeait vers la porte. Il frappa un coup vif contre le battant métallique avant de pivoter de nouveau vers moi.
— À partir de maintenant, considère que tu fais ton apprentissage de soldat. Tu vas t’amuser comme un fou, je te le garantis… Ah, et à propos…
Je ne bougeai pas et continuai à le fixer avec hostilité, gardant les mâchoires serrées à m’en faire mal.
— Oublie Caciopéa… elle n’existe plus, ajouta-t-il avant de disparaître derrière la porte.
Elle se referma dans un claquement et je me retrouvai enfin seul. Une main plaquée sur le ventre avec l’impression que mes tripes allaient jaillir d’un coup, je balayai la pièce du regard. Si Ephreïm avait pris soin de m’offrir le gîte, il n’avait pas pris celui de me faire visiter. Quel manque de savoir-vivre… La cellule était assez spacieuse et, privilège de grand seigneur sans doute, je n’allais visiblement la partager avec personne.
Mes yeux glissèrent le long des murs de pierres brutes assemblées avec un mortier d’une couleur sombre indéfinissable, puis je fixai le plafond. Sa hauteur m’assurait au moins que je ne risquais pas de me cogner la tête chaque fois que je me lèverais, c’était toujours ça de gagné. Je posai une main sur le sol et étudiai, l’espace d’un instant, l’espèce de terreau gris qui le composait. Après ce tour d’horizon, je reportai mon attention sur l’endroit qui m’intéressait le plus : une petite fenêtre dépourvue de vitrage. Mais vu sa taille, il était clair que je ne risquais pas de pouvoir m’y faufiler, encore moins avec les barreaux qui l’obturaient. La lumière qui filtrait au travers zébrait le centre de la cellule de rais rouge âtres. Je réprimai un grognement alors qu’une pointe acérée me lacé rait les côtes de l’intérieur. Malgré la souffrance, je me forçai à me redresser en m’aidant de la paroi. J’ignorai les violentes crampes qui me déchiraient le ventre, et longeai le mur jusqu’à me retrouver au niveau de la fenêtre. J’avais beau mesurer un bon mètre quatre-vingt-cinq, elle était implantée encore trop haut pour que je puisse y regarder avec le meilleur angle de vision. Je me hissai sur la pointe des pieds en serrant les dents.
Ma cellule donnait sur une rue déserte recouverte de pavés grisâtres dont les interstices étaient comblés par ce qui ressemblait à une immonde soupe de boue. Un rayon de soleil me tapa brusquement dans l’œil et j’eus un mouvement de recul avant de me rapprocher de nouveau et d’observer la rangée d’arbres au feuillage d’un vert fade qui bordaient la voie. En dehors de ce paysage classique, il n’y avait rien d’autre. Pas un bruit, pas une odeur. On aurait dit un décor de cinéma à l’abandon. J’éprouvai une curieuse impression, comme si tout ce que je voyais n’était pas réel. Une sensation de factice. C’était idiot, après tout, je me trouvais dans un monde inconnu du mien, les choses étaient forcément différentes. Pourtant, ce sentiment ne me quittait pas. La façon dont les feuilles des arbres restaient d’une immobilité absolue, celle dont les rayons du soleil rouge se reflétaient dessus comme s’il s’agissait de miroirs. Tout paraissait irréel. Je réalisai tout à coup ce qui me dérangeait le plus : je ne percevais aucune chaleur sur mon visage alors qu’à l’évidence, le soleil brillait avec force. Je ne comprenais pas pourquoi tout était si froid. Je glissai une main entre les barreaux et la posai sur le sol. Un frisson me parcourut tandis qu’une sensation glacée s’insinuait le long de mes doigts. Intrigué, je levai les yeux. J’eus juste le temps d’entrevoir une sphère à l’allure étrange se détachant sur le ciel rougeoyant quand j’entendis des claquements secs se rapprocher. Je retirai aussitôt ma main, à peine quelques instants avant qu’un défilé de chaussures boueuses ne passe devant moi. La démarche rythmée de leurs propriétaires me laissa penser qu’il s’agissait de soldats ou de militaires ou bien encore d’un essaim de trolls très remontés contre leur boss. Puis un son plaintif se surajouta au bruit ambiant et je réalisai, en penchant un peu plus la tête, que les individus aux souliers crottés ne faisaient pas que parader. Derrière leur cortège, enchaîné comme un vulgaire gibier, un homme au visage tuméfié et couvert de plaies ouvertes gémissait tandis qu’on le traînait sans ménagement. Son corps aux vêtements déchirés cahotait sur les pavés irréguliers en même temps que le métal de ses entraves résonnait contre mes tympans en un écho douloureux. Ses cheveux étaient poissés de sang et de terre et sa figure était déformée par un rictus de terreur. Alors qu’il se retrouvait à mon niveau, il posa de grands yeux d’un rouge terne sur moi. Des yeux d’hallucinés.
— Bientôt, ce sera ton tour ! hurla-t-il.
Déstabilisé par ce déferlement de haine et de souffrance, je lâchai les barreaux et perdis l’équilibre. Mon dos heurta violemment le sol tandis que je tombais à la renverse. La respiration coupée, je restai immobile. J’ignorai la douleur vive qui sinuait le long de ma colonne vertébrale et me concentrai de toutes mes forces sur les battements de mon cœur.
Ce monde était un enfer. Je posai les mains sur mon visage, comme si ça allait m’aider à oublier dans quel merdier je m’étais fourré.
— Cassie, je l’ai fait pour Cassie… murmurai-je .  
CHAPITRE 4
Cassie
Le menton coincé entre les mains, j’observai silencieusement les trois petits bâtons d’une quinzaine de centimètres disposés sur la table devant moi. La lueur qui s’en échappait offrait un éclairage suffisant. Pas non plus celui d’une salle de gala, mais c’était bien assez pour ce qu’on faisait. C’est-à-dire pas grand-chose. Dans mon monde, on appelait ça des paladibuts , mais je m’étais toujours obstinée à leur donner le nom de « bâtons de lumière ».
J’aurais pu passer des heures à contempler cette énergie naturelle qui circulait à l’intérieur comme de la sève dans un arbre. Je les avais trouvés sous la table, c’était là que les dissidents les plaçaient en général avant de quitter un abri. Je n’avais eu qu’à me servir dans le stock. Un à un, je les avais secoués sous le regard étonné de Seven jusqu’à ce qu’une lumière blanchâtre se diffuse sur toute leur longueur.
Je lâchai un soupir et m’arrachai de force à ma contemplation. Je reportai mon attention sur Seven. Il était allongé sur une vieille paillasse un peu plus loin et avait fermé les yeux. Je ne savais pas s’il dormait, mais il n’avait pas dit un mot depuis notre arrivée. Il s’était contenté de se laisser tomber sur ce lit de fortune pendant que moi, je m’installais sur un rondin placé là en guise de siège.
Cet abri souterrain n’avait rien de transcendant, néanmoins, l’atmosphère humide convenait beaucoup plus à Seven. Ça l’aiderait à se requinquer un peu avant notre prochaine sortie. Ici, il y avait de quoi faire. Une table et des tabourets taillés dans du bois brut, de quoi dormir un peu et, le plus important de tout, une imposante réserve d’eau datant de la nuit des temps reliée par le bas à un tuyau plongeant dans les profondeurs du sol pour y pomper le liquide vital. Dans le monde de Seven et de Damian, on aurait appelé ça de la pisse de chat, mais dans le mien, c’était bel et bien de l’eau. J’avais aussi trouvé quelques sachets de nourriture déshydratée. Pas de quoi tenir un siège, mais le minimum vital. Des dissidents devaient avoir occupé les lieux jusqu’à très récemment, aussi je restai sur mes gardes au cas où ils reviendraient et nous prendraient pour des ennemis ayant découvert l’une de leurs nombreuses cachettes souterraines. Pour les commodités, c’était nettement moins appréciable. Je ne comptais pas expliquer en long et en large les choses à Seven, il comprendrait bien de lui-même qu’à défaut de se retenir, il faudrait qu’il file à la surface.  
— Tu as un plan ?
Je tournai la tête vers Seven qui s’était remis en position assise. Le dos collé contre le mur, il se massait le front d’une main.
— Tu veux dire, à part rejoindre l’endroit où on a des chances de trouver Damian ? Non, je n’ai rien en tête pour le moment.
— Fabuleux, grommela-t-il. En attendant, j’aimerais que tu me fasses un petit résumé de ce que sont les Fers…
— Tu devrais plutôt te reposer, lâchai-je, peu motivée à aborder ce sujet.
— Cassie, il faut que tu m’expliques de quoi il est question, exactement. Je ne connais rien de ton monde et j’ai besoin de savoir à peu près à quoi m’attendre pour agir en conséquence.
Je baissai les yeux, serrant les mâchoires par intermittence. Un point pour lui.
— Très bien, si tu insistes.
Je restai silencieuse encore quelques minutes, le temps de réfléchir à la façon de lui expliquer les choses clairement. Je ne voyais pas l’intérêt de lui préciser que rares étaient ceux à sortir des Fers sur leurs deux jambes. J’avais besoin de me rassurer moi-même à propos de Damian.  
— En fait, il s’agit d’un centre de détention. Le seul en vigueur dans mon royaume.
— Une prison ? Simplement ?
Je détournai la tête et laissai mon regard errer un instant dans notre abri de fortune. Les Fers, je les connaissais bien. Ce n’étaient pas tant les cellules et le lieu qui m’avaient marquée. Non, c’étaient plutôt ces détenus que j’entendais crier sous l’effet d’une souffrance intense quand Ephreïm les torturait. C’étaient leurs corps décharnés que j’apercevais par l’entrebâillement de la salle d’armes o ù moi et les autres jeunes recrues apprenions à nous former au combat. Les bras pris en étau par des soldats, ils traînaient les pieds, le visage creusé par des semaines de malnutrition et de maltraitance.
— Cassie ?
Le voile qui me recouvrait les yeux se résorba d’un coup alors que la voix de Seven retentissait tout près de moi. Il s’était levé et me dévisageait. J’ébauchai un sourire de façade. Sans me lâcher du regard, il s’installa sur le siège face à moi.  
— C’est plus encore que ça, repris-je, la gorge nouée. Là-bas, on entasse tous les prisonniers, dissidents ou civils, qui ont mal agi et on les formate pour en faire de bons chiens obéissants. Puis on les envoie se faire tuer dans les rangs de l’armée ou bien servir d’appâts pour les Solths rebelles.
— Damian ne se laissera jamais formater, je le connais. Il résistera.
Je ne pus m’empêcher de lui renvoyer un regard dur.
— Tu connais peut-être ton frère, mais tu ignores tout de mon monde et de nos méthodes… Tu crois sincèrement qu’ici, un humain sera plus fort que le système mis en place par Ephreïm ? Tu n’as aucune idée de ce qu’on fait subir aux prisonniers et…
Je me mordis sèchement la lèvre. Pourquoi fallait-il que je pense au pire ?
— Si Damian ne rentre pas dans le moule, alors il mourra là-bas.
— Tu es de quel côté, exactement, Cassie ?
Je préférai détourner le regard et fixer n’importe quoi, du moment que je puisse échapper à ces iris bleus qui me jugeaient en s’imaginant que je m’inquiétais moins pour Damian que lui. Mais c’était faux, la différence, c’était que moi, j’avais une parfaite connaissance de ce à quoi il était exposé.
— Tu le sais très bien, Seven.
— Damian est venu dans ton monde de son plein gré, il ne devrait pas avoir à subir ce genre de choses, non ? Quelle est la logique dans tout ça ?
Je haussai les épaules.
— Il n’y a pas de logique chez Ephreïm, seulement de la cruauté. Tu sais bien que Damian est venu ici juste pour m’empêcher d’y retourner. Mais vu son caractère, je suis sûre qu’il risque très vite de se retourner contre Ephreïm.
— Tu as raison sur ce point. Mais il pourrait être utilisé comme soldat, non ?
— Je ne pense pas.
— Et pourquoi pas ?
Je reportai les yeux sur lui.
— Tu sais, Seven. Ce n’est pas parce que mon sang coule dans ses veines qu’il est différent. Je veux dire… il reste une personne qui fonctionne comme un humain, il doit passer par un formatage pour être totalement soumis. C’est comme ça, ce sont les règles de mon monde, que ça te semble logique ou pas.
Le silence retomba d’un coup entre nous, comme une chape de béton. Très vite, je me renfermai dans une bulle pour essayer de chasser toutes ces visions du passé au palais. Pour m’ôter l’odeur du sang et l’amertume qui imprégnaient chacun de mes souvenirs. C’était là que je finirais moi aussi, les bras en croix sur une roue de torture, avant d’être formatée pour gommer mon acte de trahison, à moins qu’on ne me tue directement.
— Tu es fatiguée, tu devrais te reposer.
Je secouai la tête.
— Je ne peux pas, murmurai-je.
 Un craquement retentit soudain et nos regards se croisèrent. Nous nous levâmes d’un même élan et, tandis que Seven s’emparait du pistolet coincé dans sa poche, je saisis la carabine. Sans dire un mot, nous fixâmes la porte fermée. Le bruit provenant de l’autre côté s’était mué en un son plus étouffé, semblable à celui qu’avaient fait nos semelles en se posant sur les marches de l’escalier. Manifestement, quelqu’un était entré dans la cache et descendait vers nous.
— Calme-toi, Seven, chuchotai-je en le voyant braquer son arme sur la porte, le doigt sur la détente. Seuls les dissidents connaissent cet endroit.
— Et alors ?
— Ils étaient dans mon camp quand je suis partie d’ici. Normalement, on ne craint rien.
— Normalement… reprit-il sans bouger d’un poil.
Malgré mes paroles, je restai moi aussi sur la défensive, et si je ne visais pas le battant, j’étais prête à le faire si le danger s’avérait réel. Les bruits se turent brusquement. Seven se tendit comme un arc. Mon instinct me souffla de l’imiter et je braquai finalement le canon de la carabine devant moi en priant pour ne pas avoir à tirer. La porte s’entrebâilla.
CHAPITRE 5
Cassie
Je les reconnus à leurs tenues débraillées et à leurs armes si particulières. Elles étaient équipées d’une lame de couteau rétractable placée le long du canon métallique et dont je pouvais voir le vague reflet. Carabines trafiquées à leur convenance, les opposants au pouvoir étaient les seuls à en posséder, à l’instar des soldats dont les moyens de protection étaient moins sommaires, mais pas forcément plus efficaces.
Ils étaient deux dont la silhouette apparaissait à pr ésent dans notre champ de vision. Nos armes braquées sur eux, les leurs braquées sur nous, nous nous étudiâmes avec méfiance. Lorsque le plus grand d’entre eux fit un pas en avant et sortit enfin de l’ombre, j’abaissai ma carabine. À l’inverse, Seven raffermit la prise sur son pistolet. Sans un mot, je posai une main sur son bras, les yeux toujours rivés sur l’homme à quelques pas de là. Je sentis le regard de Seven sur moi, mais l’ignorai. Le seul qui retenait mon attention à cet instant se trouvait devant moi.
— Raïm, lâchai-je dans un murmure.
Un sourire étira ses lèvres et il cessa à son tour de me tenir en joue. D’un geste de la main, il ordonna à l’autre arrivant d’en faire autant.
— Caciopéa ? Quelle surprise !
Le corps sculpté dans le roc et les épaules carrées, Raïm devait avoisiner la quarantaine. Son pantalon noir et sa veste kaki étaient maculés de traces boueuses. Ses cheveux d’un noir de jais étaient coupés ras, légèrement ondulés. J’étudiai son visage, réalisant qu’il était exactement le même qu’avant que je ne le quitte pour le monde humain. Son menton était toujours ombré par une barbe de plusieurs jours et sa joue gauche, toujours traversée par la même cicatrice qui prenait fin à la limite de sa paupière inférieure. Un souvenir qu’il tenait d’un coup porté par Ephreïm lorsqu’il avait été pris dans une rafle. S’il s’en était tiré ce jour-là, contrairement à beaucoup de ses amis, il conserverait à vie la trace de son face- à -face avec mon ancien mentor.
— Baisse ton pistolet, répétai-je à l’attention de Seven sans lui accorder un regard.
Raïm l’ignora tout autant et se dirigea vers moi. Ses bras s’enroulèrent autour de mes épaules dans un geste qui se voulait fraternel, mais qui, pourtant, me parut un peu surjoué. Je gardai la pose, me contentant d’attendre qu’il se décide à me lâcher. Si j’éprouvais une certaine joie à le retrouver, je ne pouvais pas m’empêcher de le voir comme un fant ôme. Ces moments que j’avais partagés avec lui faisaient partie, tout comme lui, du passé. Un passé dans lequel je n’avais aucune envie de me replonger, en vérité.  
Enfin, il relâcha son étreinte et me considéra avec un sourire.
— Alors comme ça, tu es de retour ?
Je haussai les épaules.
— Je ne compte pas m’attarder, lâchai-je avant de faire pivoter mon regard vers la porte.
Une jeune femme dont les boucles blondes encadraient un visage d’une pâleur extrême s’y trouvait. Ses traits fins et sa beauté ramenèrent en moi une vision de ma sœur, Atina. Mais l’expression de cette fille était très différente, moins hostile. Elle ne devait pas être beaucoup plus vieille que moi. Silencieuse, presque transparente, je dirais, elle attendait, une arme placée dans le prolongement de son bras. Raïm se tourna vers elle, comme je continuais à la dévisager. Il tendit une main dans sa direction.
— Caciopéa, je te présente Kalia.
Elle fit quelques pas dans la pièce, mais ne vint pas jusqu’à moi. Elle se contenta d’un signe de tête en guise de salut puis reporta son regard sur Seven. Je ne croyais pas me tromper en devinant chez lui un intérêt certain pour elle. Et je perçus un sentiment identique de la part de Kalia. Je replongeai à pieds joints dans mes souvenirs. Ce moment où j’avais croisé Damian et où quelque chose s’était immiscé en chacun de nous. Nous avions essayé de résister un temps, Damian surtout, avant de finalement laisser nos instincts parler. Souvenir si apaisant et si douloureux à la fois, je le chassai immédiatement de mon esprit.
— Voici Seven.
Comme je l’avais fait pour Kalia, Raïm le détailla de la tête aux pieds, mais sa réaction ne fut pas exactement aussi neutre que la mienne. Il se fendit d’un sourire qui n’avait rien d’amical avant de très vite s’en désintéresser et revenir vers moi. S’il n’avait pas changé physiquement, son mépris pour les inconnus restait, lui aussi, le même.
  — Kalia, ferme la porte, lui ordonna-t-il.
Elle s’exécuta en silence tandis qu’il allait s’asseoir à la table. Je lui emboîtai le pas et m’installai face à lui. Il me fixa avec insistance, comme s’il cherchait à fouiller mon esprit et je sentis l’agacement me gagner. Je ne supportais pas qu’on essaie de lire en moi, ça me rendait nerveuse et agressive ; Damian aurait pu en témoigner s’il avait été avec nous. Je lui jetai un regard noir et il comprit immédiatement le message.
— Comment as-tu réussi à franchir de nouveau le portail ?
La réponse me semblait limpide.
Avec mes jambes, évidemment…  
— Je ne comprends pas ce que tu veux dire, rétorquai-je.
— On garde toujours un œil sur le portail, mais depuis ton départ, la sécurité autour a été renforcée. En dehors d’Ephreïm et de Solths dressés, personne n’en sort ou ne rentre.
Seven s’approcha et me décrocha un regard en coin. Nous n’avions pas croisé d’autres garnisons que trois malheureux soldats. Ça me semblait bien peu comme surveillance.
— Pourtant, nous n’avons pas…
— Il y avait un affrontement entre notre groupe et les soldats au moment où la voiture d’Ephreïm repartait vers le palais. J’imagine qu’entre ceux qu’on a tués et ceux qui essayaient de repousser l’attaque, le portail était le moindre de leur souci.
Je hochai la tête. Ça justifiait sans doute que les hommes d’Ephreïm se soient éparpillés de cette façon. Ça expliquait aussi les coups de feu qui avaient retenti dans la forêt au moment de notre arrivée. Nous pouvions nous estimer heureux d’être passés au travers des mailles du filet.
— Comment fonctionne leur système de surveillance du portail ? intervint soudain Seven en venant s’asseoir près de moi.
Raïm porta son attention sur lui. L’atmosphère devint tout à coup glaciale. Ils se jaugèrent.
— Des groupes de soldats se relaient devant à peu près toutes les heures. Je ne crois pas en avoir vu autant au même endroit. Ils peuvent être cinq comme vingt, ça dépend des moments et des heures. Et Ephreïm a demandé à ce que des mesures soient prises pour bloquer l’issue depuis qu’il est revenu avec un humain.
Je sentis mon cœur faire un bond dans ma poitrine. J’envisageai de me lever, même si je n’ étais pas convaincue que mes jambes me soutiennent, mais Seven me devança en se redressant.
— Où sont-ils allés ?
— Je l’ignore. Nous les avons vus arriver, mais je n’ai aucune idée de l’endroit où ils comptaient se rendre.
— Comment était Damian ? s’exclama Seven.
— Qui  ?  
— L’humain qui suivait Ephreïm, précisai-je.
— Oh… Eh bien, je ne sais pas trop… Rien de plus inexpressif qu’un humain.
— Tu ne sais pas grand-chose, on dirait, répliqua Seven d’un ton cassant.
Raïm lui adressa un œil mauvais.
— Laisse-moi deviner, tu es un humain aussi, pas vrai ?
Je reportai mon regard sur Seven dans l’espoir de lui faire comprendre que surenchérir ne servirait qu’ à a ggraver la situation. Raïm était assez impulsif pour lui sauter à la gorge dans la seconde et dans mon monde où tous les gens possédaient plus de force qu’un humain, Seven faisait désormais figure d’agneau.
— Pourquoi ? Ça te pose un problème ?
Seven, arrête maintenant , songeai-je en maugréant intérieurement.
L’ombre d’un sourire flotta sur les lèvres de Raïm. Cela parut finalement leur suffire à tous les deux pour calmer le jeu et Raïm tourna la tête vers moi. En réalisant qu’il m’étudiait du regard une fois de plus, je glissai mes mains sous la table et les emprisonnai entre mes genoux pour leur passer l’envie de trembler. Je ne devais ni ne voulais laisser transparaître la moindre émotion devant lui. Il était peut-être plus qu’une simple connaissance, mais il vivait toujours dans un monde où les sentiments constituaient une faiblesse. Déceler mes récentes failles lui aurait permis de prendre l’ascendant sur moi et il n’en était pas question.
— Tout ce que je peux dire sur cet humain, c’est qu’il est monté dans le véhicule d’Ephreïm de son plein gré. Apparemment, il n’avait pas l’air en trop mauvaise posture… presque étonnant quand j’y repense. De qui s’agit-il au juste  ? reprit Raïm.
— On te l’a dit, d’un humain… Et nous sommes venus le libérer.
— Le libérer ? Bon courage ! Ephreïm m’a donné l’impression d’y tenir comme à la prunelle de ses yeux… Mais le portail étant désormais sous étroite surveillance, je ne vois pas de quelle manière vous pourriez repartir d’ici de toute façon, avec ou sans cet humain.
— Personne ne t’a demandé ton avis sur la question, cracha Seven.
— As-tu au moins une idée de l’endroit où ils l’ont conduit ? m’enquis-je avant que la guerre des mots reprenne entre Raïm et Seven.
— Aux Fers, j’imagine.
Seven lâcha un soupir dépité. Avec ses paroles, Raïm confirmait mes certitudes. Ç a ne donnait plus vraiment d’espoir à Seven que son frère soit ailleurs. Finalement, je me dis que ce n’était pas si mal si Damian était emprisonné là-bas. Ça nous éviterait d’avoir à remuer ciel et terre pour le localiser.
— Nous irons le chercher, où qu’il soit… Et on le trouvera, lança alors Seven avec détermination.
À ces mots, Raïm laissa échapper un rire.  
— Vous savez que les Solths sont partout ? Et les soldats aussi ? Ce serait du suicide d’essayer d’aller jusque-là. Et avec un humain en prime. Caciopéa, tu sais comment ça se passe à l’extérieur, explique-le donc à ton ami !
— Cette histoire ne regarde que nous, et si nous avons envie de prendre des risques, c’est notre problème, répondis-je à mon tour, irritée par l’attitude de Raïm. Je te demanderai juste un service.
— Quoi encore ? Tu as d’autres idées suicidaires dont tu voudrais me faire part ?
— Non, je ne vais pas gâcher ton précieux temps avec des détails de ce genre. Peux-tu nous fournir des armes ? Nous ne possédons que ça, dis-je en désignant le pistolet de Seven puis la carabine à moitié déchargée, volée au soldat.
Il posa sa main sur son menton en fixant un point invisible au plafond, comme s’il était soudain en proie à une intense réflexion. Un an et demi déjà que j’avais croisé son chemin. J’étais encore sous la coupe d’Ephreïm lorsque j’avais commencé à prendre des contacts avec les opposants au pouvoir. Il m’avait fallu un peu de temps pour les convaincre que je n’étais pas une espionne à la solde de mon mentor, et quand j’avais fini par me décider à quitter définitivement le palais une nuit, Raïm était resté non-stop avec moi. Il prétendait que c’était pour me protéger, mais la vérité, c’était qu’il voulait s’assurer que je ne retournerais pas ma veste. Au final, j’avais réussi à gagner sa confiance et celle de ses comparses. J’avais un peu lutté à leurs côtés contre l’armée déployée par Ephreïm, mais ma présence parmi les dissidents était très vite devenue un problème plutôt qu’une bénédiction. Les soldats ne les lâchaient pas, les tuaient sur place s’ils n’avouaient pas où je me cachais. Après des semaines à peser le pour et le contre, à voir ceux qui m’avaient prise sous leur aile mourir par ma faute, j’avais choisi de quitter ce monde. Pour leur sauvegarde… et pour la mienne.
— Très bien, je vais t’en fournir. À toi et à ton… ami. Mais en contrepartie, tu me connais, je vais te demander quelque chose.
— On ne négocie pas ! gronda Seven.
Raïm l’ignora. Moi aussi. C’était entre nous.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— C’est simple. Tu me laisses vous accompagner jusqu’au palais.
Je haussai un sourcil. C’était tout ce qu’il voulait ? Nous accompagner ? Je jetai un regard en direction de Seven. D’un signe de tête, il me fit comprendre qu’il n’était pas d’accord.
— Dans quel but ? demandai-je à Raïm en reportant mon attention sur lui.
— En souvenir du passé, dirons-nous… Et puis, si par la même occasion, cette action peut me permettre de faire des dégâts de l’intérieur, je tiens à en être.
— Je vois… Ton aide nous sera utile.
Agacé, Seven leva les yeux au ciel et se redressa pour aller s’adosser un peu plus loin contre un mur.
— Avez-vous réfléchi à un plan ? reprit Raïm.
— Je pensais traverser la ligne de démarcation tout en profitant des caches des dissidents sur la route.
— Bonne idée, mais il faudra rester loin des chemins balisés. Ça implique autant de zones à découvert que de zones boisées. On suit les voies empruntées par les dissidents.
— Ensuite, nous récupérons Damian et on refait le trajet dans l’autre sens, dis-je.
— Et pour le portail ? s’enquit Seven.
— Chaque chose en son temps, répliquai-je.
Raïm tapa du plat de la main sur la table, concluant ainsi notre conversation, puis se leva.
— Très bien. Puisque nous sommes d’accord. Je vais aller chercher de quoi armer tout le monde.
D’un simple mouvement de tête, il fit signe à Kalia de le suivre tandis qu’il se dirigeait vers la sortie. Aussi docile qu’un animal de compagnie, elle le rejoignit et lui emboîta le pas lorsqu’il quitta la pièce. Elle lui obéissait visiblement au doigt et à l’œil, ça devait le changer de moi à qui il fallait répéter dix fois les choses avant que j’accepte de les faire. Mais Kalia n’était pas une princesse… Et à mon avis, encore moins une petite rebelle. J’écoutai, tout comme Seven dans son coin, le son mat de leurs chaussures sur les marches puis le crissement de la trappe menant à la surface qui s’ouvrait et se refermait. Enfin, ce fut le silence.
— Ils vont revenir, essayai-je de rassurer Seven en me levant pour le rejoindre.
Il me renvoya un regard froid.
— Tu te la joues solo encore une fois, Cassie. Combien de fois, il va falloir te répéter de tenir compte de tous les avis avant de prendre une décision ?
— Parce qu’on avait le choix peut-être ? Parce que toi, tu sais comment nous trouver de quoi nous défendre ? Écoute… j’ai essayé de faire au plus juste et un opposant au pouvoir comme guide, ce ne sera pas du luxe.
— Tu connais le chemin, on n’avait pas besoin de lui.
— Seven  !  
— Quoi ?
— Mon monde, mes règles, d’accord ?
Si ma réponse cassante le fit taire, ça ne dura pas longtemps.
— Il n’empêche que tu n’es pas la seule impliquée dans cette histoire. Et je ne te permets pas de mettre ma vie entre les mains du premier venu.
— Raïm n’est pas le premier venu. Je le connais suffisamment pour savoir qu’il tient ses promesses.
— Ah oui ? Tu le connais suffisamment… Et dans quel sens, exactement ? Horizontal ou vertical ?
J’écarquillai les yeux sous l’effet de la surprise. Puis la colère monta et je serrai les poings au point de laisser mes ongles s’enfoncer dans ma peau. L’idée de lui foncer dessus tête baissée me vint à l’esprit , mais je me ravisai. Les attaques de Seven n’avaient pour but que de me faire changer d’avis. Mais je savais que j’avais pris la bonne décision, et je m’y tiendrais.
— Assise, debout, couchée… Moi, tu sais, tout me va, puisque c’est comme ça que tu me vois, répliquai-je sèchement.
Il me toisa. J’en fis autant puis reportai mon attention sur les bâtons de lumière qui continuait à se consumer sur la table. Du coin de l’œil, je vis Seven s’allonger sur la paillasse et me tourner le dos. S’il préférait la compagnie d’un mur, ça me convenait parfaitement.
CHAPITRE 6
Damian
Quand Ephreïm ouvrit la porte de la pièce où on m’avait fait entrer à peine cinq minutes plus tôt, je fis comme si je ne le voyais pas. Assis sur une chaise face à une table, je me concentrai sur mes mains. C’était terrible de devoir le reconnaître, mais je me forçais à accepter mon sort. J’avais choisi de faire ce deal pour une bonne raison, afin que Cassie ne redevienne pas la proie de ce démon, alors, autant assumer… Les claquements de pas d’Ephreïm résonnèrent contre mes tympans tant leur écho semblait décuplé par l’absence de mobilier dans cette pièce aux murs immaculés. À part une table et deux chaises, il n’y avait rien ici. Le plafond était recouvert de plaques translucides dispensant une lumière crue qui se reflétait sur les parois et qui m’avait presque forcé à plisser les paupières en entrant. Il était certain que ça me changeait de ma cellule située à l’ombre des cocotiers… J’entendis le bruit d’une chaise dont on fait volontairement crisser les pieds juste pour emmerder le monde et je sus qu’Ephreïm était à présent face à moi. Avec le soldat placé à ma droite et prêt à m’en coller une si je bougeais un doigt, je ne risquais pas d’être en position de force.
— Alors, chasseur, prêt à parler  ?  
Je restai silencieux. Que je me résigne, d’accord, mais que je fasse la conversation avec lui, il ne fallait pas trop m’en demander non plus.
— Hum, tu n’es pas très loquace à ce que je vois. Ce n’est pas grave… Je me suis rendu compte que je ne connaissais pas grand-chose à ton sujet. Comme nous allons être amenés à collaborer sur bien des points, il me semble opportun d’en savoir un peu plus sur ton existence humaine. Alors, dis-moi, que faisais-tu exactement dans ton monde ? J’ai cru comprendre que tu étais chasseur de démons, mais, excuse ma curiosité, quel genre de démons ?  
Je relevai finalement les yeux et le fixai sans un battement de cils.
— Vraiment, tu n’y mets pas du tien. Je n’ai pas non plus le souvenir que tu m’aies dit ton nom quand moi, j’ai eu la correction de me présenter.
J’esquissai un demi-sourire. De la correction, lui ? C’était le monde à l’envers.
— La politesse n’a jamais été mon fort.
— Ton nom ?
— Mary Poppins, répondis-je.
J’eus à peine le temps de comprendre pourquoi son regard déviait sur ma droite que le soldat près de moi projetait sèchement ma tête en avant. Mon front heurta le rebord de la table et je lâchai un grognement de douleur. Il me saisit ensuite par les cheveux et me redressa la tête.
— Donne-moi ta véritable identité avant que je me mette très en colère, reprit Ephreïm.
Je pinçai les lèvres et le toisai, bien décidé à ne pas répondre.
— Très bien. Si tu veux qu’on fasse ça en mode sauvage.
Il s’apprêtait à faire de nouveau signe au soldat de me frapper, mais je le devançai et sautai à la gorge de ce dernier. Il chercha à se dégager de ma poigne tandis que mes doigts se crispaient sur son cou. Je ne sentis réellement la main d’Ephreïm sur ma propre gorge que lorsqu’il serra assez pour me faire lâcher prise. D’un mouvement puissant, il me plaqua alors sur la table, dos contre le bois, ses doigts toujours cramponnés à ma trachée. Il attendit que je cesse de m’agiter puis approcha son visage du mien.
— Donne-moi ton nom.
Les lèvres tordues dans un rictus de douleur et de colère, je résistai encore quelques instants avant de comprendre que je n’aurais pas le dernier mot avec lui.
— Damian… Leghert, finis-je par cracher entre deux tentatives pour déglutir.
 Ephreïm esquissa un sourire satisfait puis me réinstalla de force sur ma chaise comme un pantin qu’on pose quelque part.
— Tiens-toi tranquille à présent, sinon, je devrai sévir à nouveau.
Sans répondre, je passai une main sur mon front et regardai, les lèvres crispées, le sang sur la pulpe de mes doigts. Je reportai mon attention sur le soldat. Il s’était remis en position, le visage impassible. C’était comme si tout ce qui venait de se passer n’était pas arrivé, comme s’il avait effacé mon agression de son esprit pour reprendre cette attitude figée semblable à celle d’un robot.
— Chasseur de démons, donc. Combien êtes-vous dans ton monde ?
Sans attendre que je décide si j’allais répondre ou non, le garde me fracassa de nouveau le front contre le bois de la table, puis relâcha sa pression. Je relevai lentement la tête, le souffle court. Celle-là, je ne l’avais pas vue venir. Néanmoins, cette fois-ci, je m’efforçai de ne pas répliquer et fermai les poings pour contenir ma colère dans le creux de mes paumes.
— Quand je pose une question, tu réponds, chasseur.
Je braquai les yeux sur Ephreïm.
— Je n’en sais rien.
Le garde leva de nouveau la main vers moi, je brandis aussitôt la mienne pour faire barrage entre nous.
— C’est la vérité. Je n’en sais rien ! Le monde est grand et nous ne vivons pas en troupeaux. Je ne connais aucun chasseur, mentis-je avec aplomb.
Je vis le regard interrogateur du soldat se poser sur Ephreïm qui fit non de la tête. Il laissa alors sa main retomber le long de son corps et retrouva son attitude de statue de cire. Je repris aussi ma position et croisai les bras sur mon torse, signe que j’étais disposé à enfin écouter ce qu’on avait à me dire. Le problème avec les démons, c’était que même en y mettant de la bonne volonté, ils ne pouvaient pas s’empêcher d’attiser le désir de tuer chez un chasseur. Et particulièrement quand le chasseur avait les poings qui le démangeaient furieusement. Ephreïm ne fit pas exception à la règle, je le compris à l’instant où il posa la question à ne pas me poser.
— Que représente Caciopéa pour toi ?
Mes traits se durcirent, mes muscles se tendirent et mon regard se fit plus incisif. Je braquai les yeux sur la porte à quelques pas de là, fixant une mire invisible punaisée dessus.
— J’attends. Que représente Caciopéa pour toi ?
Je le considérai de nouveau.
— Je ne répondrai pas à ça.
— Qu’as-tu dit ?
— J’ai dit… va… te faire voir, rétorquai-je d’un ton assuré.
Son expression changea tout à coup, comme s’il venait de poser un masque sur son visage. Sa colère était gravée dans ses prunelles, comme deux lacs de lave en fusion. Je me préparais déjà à ce que le soldat me frappe, mais au lieu de ça, Ephreïm lui intima l’ordre de partir. Je levai les yeux au ciel. Les démons et leur logique… Croyait-il que nous retrouver en tête à tête allait me faire revenir sur mes dernières paroles ? C’était mal me connaître. J’avais pris la place de Cassie pour la sauver, je ne voyais aucune raison de parler d’elle.
Le soldat claqua la porte en sortant et le silence retomba entre nous. Tandis que je gardais les bras croisés, le dos calé contre le dossier de ma chaise, Ephreïm se mit à arpenter la pièce. Je me désintéressai de lui et posai un regard indifférent sur le mur devant moi. Il fonça tout à coup sur moi. J’essayai de me relever à toute vitesse pour l’éviter, à défaut de pouvoir rivaliser en force avec lui, mais il réussit à saisir le col de mon tee-shirt et plaqua violemment mon visage sur la table.
— Qu’est-elle pour toi ? Espèce de sale petite vermine !
— Va… mourir !
Il crispa un peu plus ses doigts sur ma nuque et fracassa une nouvelle fois ma tête contre la table. La douleur s’insinua tout le long de mon crâne, comme si mon bourreau était parvenu à en faire éclater des morceaux. La table émit un râle de mécontentement, mais cela ne l’empêcha pas de réitérer son geste avec plus de virulence encore. La table céda et le haut de mon corps resta en suspension, uniquement maintenu par la main d’Ephreïm sur le col de mon tee-shirt. Je sentis le sang s’écouler de mon front, de mon nez et de ma bouche, et goutter sur le sol juste sous mes yeux tandis que j’essayai machinalement de me redresser pour ne pas tomber s’il prenait l’envie à ce malade de me lâcher. Mais il le fit quand même, et je m’écroulai comme un poids mort.
— Qu’est-ce que tu n’as pas compris, chasseur ? Pourquoi luttes-tu pour protéger ta vie d’avant et tes souvenirs ?
— J’ai l’esprit de contradiction, je n’y peux rien, rétorquai-je en crachant un filet de sang.
— Tu te fais du mal pour rien, crois-moi. Ta fierté ne te servira à rien ici. D’ailleurs, quand j’en aurai terminé avec toi, j’irai chercher Caciopéa et je m’occuperai de son cas.
Malgré la douleur qui pulsait contre son crâne et le sang qui me brûlait les yeux, je redressai la tête d’un coup et dévisageai Ephreïm.
— Ce n’était pas notre accord ! m’écriai-je en essayant de me relever malgré les points sombres qui dansaient devant mes prunelles.
Ephreïm laissa échapper un rire gras avant de lancer subitement son pied dans mes côtes. Je retombai au sol, la respiration coupée.  
— Notre accord ? Mais quel accord ? Tu crois que moi, je passerais un accord avec un être aussi insignifiant qu’un humain ? Mais pour qui me prends-tu ? Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais d’accord entre toi et moi ! Je te voulais, je t’ai eu, et maintenant, je vais récupérer Caciopéa, comme je l’ai toujours prévu.
La poussée de haine qui m’étreignit subitement me fit l’effet d’un séisme qui envahit la totalité de mon corps en une fraction de seconde. Je voyais rouge au sens propre du terme. Je pouvais presque sentir un voile pourpre recouvrir mes yeux en même temps que la puissance du sentiment meurtrier qui me consumait. Comment avais-je pu être aussi idiot ? Aucun pacte n’était valable avec un démon, peu importait sa provenance. Je rassemblai toutes mes forces et, d’un seul coup, je bondis sur Ephreïm, prêt à lui arracher la peau du visage. Mon poing s’éleva dans les airs et s’abattit sur sa pommette gauche. Sans attendre qu’il réplique, j’enchaînai sur un coup de genou bien placé entre ses jambes, qu’il ne parvint pas à éviter. La douleur le plia en deux et je découvris par la même occasion que c’était la toute première fois qu’un coup le faisait souffrir. Un précieux renseignement que je rangeai au fond de mon esprit. Je profitai de ce moment de répit pour me ruer vers la porte. Je m’acharnai comme un forcené sur la poignée, mais le battant, verrouillé de l’extérieur, refusa de s’ouvrir.
Je pivotai aussitôt, en proie à un début de panique à l’idée qu’Ephreïm m’attrape à nouveau, et me précipitai vers la table. Je saisis une chaise à bras le corps et courus vers l’unique fenêtre de la pièce. Dans un cri de rage, je la projetai dans la vitre. Elle explosa sous le choc. Des centaines d’échardes de verre volèrent avant de retomber à l’extérieur. Un regard en arrière et je réalisai qu’Ephreïm fonçait dans ma direction. J’enjambai le châssis de la fenêtre. Ephreïm attrapa ce qu’il put pour me bloquer et mon tee-shirt émit un craquement tandis qu’il me tirait vers l’intérieur et que je m’obstinais à agripper la paroi extérieure. Je ne devais pas lâcher, je devais partir d’ici, prévenir Cassie qu’elle était toujours en danger.
 Seulement, je sentais bien la puissance d’Ephreïm. Il gagnait du terrain. Mes paumes, cramponnées aux pierres râpeuses, glissaient et s’écorchaient, laissant de petites traînées de sang sur leur passage. Mais je préférais avoir les mains en sang plutôt que de le laisser me ramener dans cette pièce.
Ephreïm posa tout à coup sa paume entre mes omoplates. J’entrouvris la bouche sur un cri silencieux à l’instant où des fragments de verre tranchants restés accrochés à l’encadrement de la fenêtre me percèrent la peau. Une seconde vague de douleur me submergea et, cette fois-ci, je ne pus réprimer un hurlement. Noyé sous la souffrance, avec cette impression que mes chairs se déchiraient, mes forces m’abandonnèrent et mes mains se désolidarisèrent du mur auquel je me cramponnais. Ephreïm en profita pour me ramener à l’intérieur.
Il tira sans douceur et je grognai de douleur alors que les tessons de verre s’arrachaient du chambranle pour se ficher dans ma peau. Il me jeta à ses pieds. Je levai la tête et posai les yeux sur mon abdomen. Je vis tout ce sang maculant mon tee-shirt et les morceaux coupants dépassant de ma peau. En expirant à grand-peine un filet d’air , je laissai retomber ma tête au sol et je fixai le plafond en essayant de bloquer ma respiration dans l’espoir de limiter ma souffrance. J’entrevis la silhouette d’Ephreïm accroupie près de moi.
— Pour ton bien, il va vraiment falloir commencer à obéir, jeune rebelle.
Un rictus de supplicié sur les lèvres, je le toisai. Mais son visage n’était plus qu’un assemblage de courbes à demi floutées et ses yeux, deux points rouges. L’image de cette ombre menaçante se mua en celle de mon père. Il me fixait avec ce même sourire méprisant, ce même dégoût de m’avoir devant lui. La croix d’or autour de son cou pendait au bout de sa chaîne à maillons fins. Je le revis brandir sa ceinture, prêt à m’infliger une énième correction pour n’être pas celui qu’il désirait tant que je sois . Le souvenir passé de cette odeur de sueur et de peur qui flottait dans ma mémoire me revenait et me donnait la nausée.
Un spasme me comprima la poitrine et me fit reprendre pied dans la réalité. Ephreïm arracha un morceau de verre de ma peau et le jeta plus loin. La douleur monta à nouveau et je me mordis violemment la lèvre pour contenir un hurlement.
— J’imagine que maintenant, tu vas avoir beaucoup plus de mal à détaler comme un lapin, jeune imbécile. Tu vois que je commence à te cerner… Mary Poppins.
Il se redressa puis tourna la tête vers la fenêtre brisée. Je pouvais sentir le petit filet d’air aux relents de soufre qui s’infiltrait dans la pièce et caressait mes joues brûlantes.
— Nous nous reverrons quand tu seras revenu à de meilleurs sentiments, dit-il avant de tourner les talons vers la sortie.
J’aurais voulu en profiter pour sauter par la fenêtre malgré mes blessures, mais la douleur générée par ces morceaux de verre me cisaillant les chairs me paralysait.
J’entendis la porte s’ouvrir, comme un écho dans une caisse de résonnance. Puis des bruits de pas dont j’étais incapable de savoir s’ils se rapprochaient ou s’éloignaient.
— Soignez-le et conduisez-le en salle de test.
La voix d’Ephreïm se mêla aux sons des pas et je réalisai, alors que l’on me soulevait par les bras, que mon bourreau m’avait laissé aux bons soins de deux soldats. L’un d’eux me remit d’aplomb avec la délicatesse d’un pachyderme et tout en me maintenant debout de force, il regarda son acolyte retirer un à un les morceaux de verre plantés dans ma peau. J’avais beau n’avoir jamais été des plus réceptifs à la douleur, celle-là était placée plutôt haut sur l’échelle de la souffrance. Un son rauque finit par s’échapper de ma gorge alors que le soldat s’acharnait. Ce n’était pas au centième que j’allais rendre la monnaie de ma pièce à Ephreïm… mais au millième, et avec les intérêts en prime. Définitivement.
CHAPITRE 7
Cassie
Je terminai de passer ma carabine en bandoulière pendant que Seven étudiait la sienne avec l’intérêt typique d’un homme pour les armes à feu… ou bien celle d’un chasseur, allez savoir. Je l’observai pendant un instant avant de me décider à lui faire un petit exposé. Je lui devais bien ça pour m’avoir appris, en compagnie de Damian, à mieux maîtriser les armes humaines.
 Sans un mot, je me plaçai près de lui et posai ma main sur la crosse de sa carabine. Il leva les yeux et me dévisagea. Je ne me laissai pas déconcentrer et pressai un bouton. Aussitôt, la lame fixée sous le canon sortit de son fourreau.
— Sympa le petit ajout, dit-il.
— C’est pour les Solths. Tu tires puis tu leur plantes ça dans le corps. Radical.
— Ah oui, c’est un peu votre couteau suisse, à vous.
Comme je fronçai les sourcils, il appuya une nouvelle fois sur le pressoir et la lame retourna se loger dans son rangement, puis il esquissa un sourire.
— Laisse tomber.
Je haussai les épaules. Les humains et leur humour me dépassaient parfois. Quand je croisai finalement le regard de Kalia, je compris que le moment était venu pour nous de quitter l’abri pour affronter l’extérieur. Elle passa devant nous et se dirigea vers l’escalier où Raïm se trouvait.
— Prêt ? lançai-je à Seven  ?  
— Prêt… enfin, j’espère.
Un dernier clin d’ œil échangé, puis nous rejoignîmes Raïm.
Il avait déjà grimpé l’escalier et attendait sans un mot juste en dessous de la trappe d’ouverture. Kalia, moi et Seven suivîmes le mouvement avant de nous immobiliser. Le silence qui régnait dans le tunnel était étouffant . Autour de moi, les parois de terre me donnaient l’impression de se resserrer de plus en plus et je sentis l’air me manquer. Il fallait que je reprenne le contrôle de moi-même, que je redevienne cette Cassie que j’étais avant de quitter mon monde. Mais il n’y avait rien à faire, avec tout ce qui s’était passé entre-temps, le partage de sang et de force avec Damian, les spectres maléfiques et la mort de ma sœur, je n’étais définitivement plus la même.
 Raïm débloqua le couvercle de la trappe et, dans un premier temps, le souleva de quelques centimètres. Je devinai qu’il examinait les lieux. Depuis l’endroit où je me trouvais, entre Kalia et Seven, je n’entendais pas un bruit provenant de l’extérieur, en dehors de mes propres battements de cœur qui sourdaient contre mes tympans.
— On y va.
Comme un robot, je repris ma progression tandis que Raïm s’extirpait du tunnel et tournait comme une girouette avec sa carabine. Chacun de nous sortit l’un après l’autre. Kalia et moi, nous nous plaçâmes aussitôt en position de surveillance et je réalisai que je n’avais finalement pas totalement perdu mes réflexes. Seven mit un peu plus de temps pour prendre ses marques. Une main plaquée sur son nez et sa bouche, son regard allait et venait entre nous et les arbres qui nous entouraient.
— Très bien. Tout le monde en file indienne. Kalia derrière moi avec Caciopéa. L’humain, tu fermes la marche.
— C’est ça, entendis-je Seven grommeler.
En silence, notre groupe s’enfonça dans les bois en se frayant un passage dans ce labyrinthe de végétation. À plusieurs reprises il nous fallut enjamber des troncs barrant le chemin, placés là volontairement par les dissidents pour ralentir les soldats en cas de poursuite. Ces méthodes, je les connaissais par cœur, même si je n’étais pas restée assez longtemps parmi les rebelles pour découvrir tous leurs secrets. Et Dieu savait qu’ils devaient en avoir un paquet pour être parvenus à avoir si bien organisé leur survie. Ils bénéficiaient d’armes trafiquées à leur sauce, s’arrangeaient pour obtenir des munitions par le biais de villageois ayant un droit de passage dans le palais. Puis ils disposaient de ces caches souterraines que pour le moment, Ephreïm et sa horde de suivants n’avaient pas réussi à démanteler. Certaines avaient été trouvées, mais pas les principales. C’était un véritable atout dont je comptais bien profiter au maximum pour que nos vies soient le moins possible exposées.
Sous nos pieds, les feuilles crissaient légèrement et nos chaussures s’enfonçaient de quelques millimètres dans le sol comme si nous marchions sur un tapis de mousse. Ici, l’humidité était presque devenue un poison pour la végétation. Elle la grignotait peu à peu, rendait le sol spongieux, et l’odeur dans les abris souterrains prouvait que ça ne faisait qu’empirer. Un jour, tout finirait par s’effondrer, j’en étais convaincue, et je ne voulais surtout pas être là quand ça arriverait. Je ralentis la cadence pour me retrouver à côté de Seven comme si le fait de le savoir près de moi me rassurait. Dix mois plus tôt, j’aurais allongé le pas pour être près de Raïm, mais les choses avaient changé. J’étais plus à l’aise avec Seven, à présent.
Malgré ça, je ne parvenais pas à être totalement détendue. La pensée que nous soyons en route pour les Fers et, par conséquent, pour le palais où mes parents vivaient, m’inspirait une angoisse croissante. En toute logique, je n’avais pas de raison de paniquer, j’étais plutôt bien entourée pour mon retour au bercail, et armée de surcroît, mais... Tout à coup, je me sentis moins que rien. Privée de ma force, j’étais comme une intruse dans ce monde. Je percevais la peur qui palpitait en moi, à tel point que je crevais d’envie que Seven me prenne dans ses bras et me chuchote des paroles rassurantes comme l’aurait fait Damian s’il avait été à mes côtés. Seulement, il ne l’était pas. Il était aux Fers, dans le palais où je retrouverais fatalement mon père, où je risquerais une punition exemplaire pour avoir trahi ma famille.
Tout en me baissant pour éviter une branche, je songeais à tout cela et la tête me tourna. Je m’arrêtai une seconde puis repris ma progression en rivant mon attention sur le dos de Raïm, légèrement décalé sur la droite par rapport à Kalia. Je me souvins des réticences de Seven à son encontre, et je me demandai ce que je devais en penser. J’avais côtoyé Raïm pendant de longs mois, il me semblait le connaître assez pour considérer la thèse d’un double jeu comme improbable. Seulement, Seven avait du flair, un ressenti que je ne pouvais pas non plus ignorer. L’empressement de Raïm à nous fournir des armes en échange du seul droit de nous accompagner était un peu troublant, je ne pouvais pas me le cacher à moi-même. Je devais rester sur mes gardes. Perdue dans mes pensées, je manquai trébucher contre une racine. Seven me rattrapa de justesse. Je reportai alors mon regard sur lui.
— Merci. Ça va, tes poumons  ? lui demandai-je.  
— Ce n’est pas le meilleur air que j’ai respiré dans ma vie, mais ça va à peu près ici.
— C’est grâce aux arbres qui font écran , expliquai-je en lui désignant les épaisses frondaisons formant comme une couverture de protection au-dessus de nos têtes.
Par endroits, on apercevait le ciel et les éclairs silencieux qui le transperçaient de part en part, mais dans l’ensemble, nous étions un peu comme dans un cocon. Un cocon de nature en décomposition…
— Ouais, en attendant, arrête de regarder en l’air si tu ne veux pas te prendre les pieds dans une autre racine.
 Notre conversation à voix basse fut interrompue par l’apparition, dans notre horizon, d’une zone ponctuée d’arbres aux troncs massifs. Disséminés tout du long, ils étaient plus ou moins éloignés les uns des autres. Le sol n’était pas encore celui d’une terre craquelée et exposée au soleil et au souffle soufré du vent, mais il était entre les deux. Une zone intermédiaire, mais pas moins dangereuse.
Raïm leva la main et tout le monde marqua un arrêt à la lisière des bois. Nos regards balayèrent les environs avec attention. Quatre paires d’yeux posés sur le terrain de jeu favori des Solths.
— L’unique solution pour éviter de devenir une cible vivante, c’est de courir d’arbre en arbre, lâcha Raïm en pivotant vers nous.
J’ignorai ses paroles et me remis à examiner les lieux. Tout ce qu’il disait, je le savais déjà, et plus encore, c’était si évident que je pariais que Seven le savait aussi. À partir de cet endroit, il nous serait donc impossible de rester group és p our ne pas risquer d’être repérés par des soldats. Je me replaçai juste derrière Raïm, laissant ma place devant Seven à Kalia. Profite le temps que ça dure , songeai-je en me rappelant la petite étincelle que j’avais décelée dans le regard de l’un comme de l’autre. Néanmoins, je me rendais bien compte que le moment ne se prêtait pas à un rapprochement entre eux. Sans un mot d’avertissement, Raïm s’élança, observant une trajectoire droite et une cadence rythmée et rapide.
Quand il fut arrivé au premier tronc, il s’adossa contre celui-ci et m’adressa un signe de tête. Je me précipitai à mon tour. Le bruit de mes pas sembla tout à coup claquer dans mon crâne, comme si le sol tremblait chaque fois que je posais le pied par terre. Je courais aussi vite que je pouvais, les yeux rivés sur mon objectif, le vent filant entre mes cheveux. L’espace d’une seconde, je fermai les yeux et je ne pus m’empêcher de sourire. Je retrouvai le plaisir de cette liberté sauvage, celle de courir comme un animal traqué dans les immensités de mon monde, celle de ne faire plus qu’un avec la terre et le ciel, celle d’avoir le sentiment que les éclairs frappant le sol me traversaient pour m’apporter force et énergie.
Raïm m’attrapa par le poignet et me plaqua contre lui pour masquer au maximum notre présence derrière le tronc. La chaleur de son corps me mit soudain mal à l’aise et je le lui fis comprendre en le repoussant légèrement. Il aurait déjà dû être parti rejoindre l’arbre suivant au moment de mon arrivée, alors pourquoi restait-il là ?
— Pourquoi ne pars-tu pas vers la prochaine cible ? Tu as pris racine ? lui demandai-je presque comme un reproche.
— Je voulais être sûr que ton ami humain n’allait pas nous créer de problèmes. Est-ce qu’il saura se servir de nos carabines  ?  
— Il a l’habitude d’en manipuler, bien sûr qu’il saura !
— Il ne connaît rien à notre armement.
— Je n’y connaissais rien non plus aux leurs, et je m’y suis très vite faite. C’est un chasseur de démons, tu sais, il est tout à fait capable de se débrouiller.
— Un chasseur de démons ? J’aurai tout entendu… Encore faudrait-il que les démons existent, non ?
— Ils existent… dans leur monde. Et nous en faisons partie, pour eux.
— Tu m’en diras tant. Franchement, je ne comprends pas comment tu as pu frayer avec cette race… Ils sont si… inférieurs.
— Pourquoi les détestes-tu ? Tu ne les connais même pas et tu penses que tu vaux mieux ?
— Bien évidemment que je vaux mieux que ces vermines… Et toi aussi… Caciopéa, pourquoi fais-tu tout ça ? Tu sais aussi bien que moi que ton ami, ce… Damian, a toutes les chances d’ être mort à cette heure s’il est entre les griffes d’Ephreïm…  
Ma main s’envola brusquement et retomba sur sa joue dans un claquement. Malgré son regard glacial posé sur moi, je ne baissai pas les yeux. Il y avait des choses que je n’acceptais plus d’entendre, désormais.  
— Tu as changé, Caciopéa.
— Je ne suis pas la seule, on dirait. Et je t’interdis de dire qu’il est mort, c’est clair ?
— Je ne fais qu’énoncer une évidence. Tôt ou tard, il faudra que tu l’acceptes.
— Ferme-la et dégage d’ici.
Il esquissa un sourire amusé puis, sans un mot, alors que Kalia arrivait au pas de course dans notre direction, il pivota de l’autre côté et fonça vers l’arbre suivant.
Une lueur de colère au fond des yeux, je le regardai filer à toute allure. Juste le temps que Kalia se plante près de moi, puis je pris mon élan et suivis la trajectoire de Raïm en espérant qu’il ne m’attendrait pas de nouveau pour me faire la morale sur mes fréquentations. Mon cœur explosa tout à coup dans ma poitrine alors que j’arrivais à mi-chemin. Mes yeux rivés sur le sol, je sentis mon estomac se soulever en voyant un petit objet noir à demi enfoui dans la terre. Comment avais-je pu oublier ça ? Dix mois loin de ce monde et j’étais devenue amn ésique, ce n’était pas possible ! Une mine. Placée dans les zones déboisées par les soldats, je savais ce que je risquais si je posais le pied dessus. À quelques enjambées à peine, je tentais de dévier de ma trajectoire initiale, mon sang battant contre mes tempes.
Devant moi, je voyais Raïm, dos tourné vers le prochain arbre, derrière moi j’entendais les bruits de course de Kalia ou de Seven, je ne savais plus. Il était trop tard pour rectifier le tir, j’étais bien trop proche de la mine. Dans une dernière tentative, je risquai un bond de côté. Une douleur fulgurante irradia dans ma cheville alors qu’elle se tordait. Je me laissai tomber sans plus penser à rien. Surtout pas à la façon dont je risquais de terminer mes jours.
Raïm se retourna brusquement et posa un regard stupéfait sur moi. Pourtant, il ne fit pas un geste pour m’aider à me relever.
Un mauvais point pour lui , songeai-je.
Je tournai alors la tête vers Kalia et je me rendis compte que Seven, tout près d’elle, l’écartait du chemin pour se précipiter dans ma direction. Je compris tout de suite.
— Attention, la mine ! criai-je.
Il ne saisit la raison de mon affolement que lorsqu’il fut à moins d’une quinzaine de centimètres de l’engin explosif. À son tour, il fit un pas sur le côté, mais, contrairement à moi, sa cheville tint le choc et il évita la chute. Les yeux rivés sur la mine, je le vis déglutir, le visage blême.
— Ils vont nous faire repérer, grogna Raïm dans mon dos.
Je ne pus m’empêcher de tourner la tête et de les fusiller du regard, lui et Kalia. D’accord, j’avais commis une erreur en criant, et si des soldats traînaient dans les environs, ils n’auraient pas eu grand mal à nous localiser. Je connaissais les règles du jeu de la survie, mais la vue de Seven, totalement inconscient de ce qui l’attendait, m’avait poussée à oublier tout le reste. Il avait pris le risque de vouloir m’aider, pourquoi ne l’aurais-je pas pris de vouloir le sauver ?
— Dépêchez-vous maintenant, on a perdu assez de temps comme ça ! grogna Raïm.
J’ouvris la bouche pour lui répondre, mais Seven m’en dissuada à l’instant où il posa sa main sous mon bras pour m’aider à me redresser. Je détournai mon visage empli de colère de Raïm et plongeai mon regard dans celui de Seven. Si bleu. Si humain. Je me sentis si désemparée.
— Il ne faut pas perdre confiance, Cassie, me chuchota-t-il au creux de l’oreille comme s’il avait compris ce que je ressentais tout au fond de moi.
Comme s’il éprouvait exactement le même désarroi face à l’inconnu.
CHAPITRE 8
Damian
À la jonction entre mes cils et mes paupières fermées, j’entrevis un filament de lumière. Je sentais quelque chose de dur et de froid sous moi, comme si j’étais allongé sur une plaque de métal. Il me sembla percevoir les pulsations de mon cœur cognant dans ma poitrine. Chacune de mes inspirations, lentes et régulières, ramenait sans arrêt une douleur roulant comme un ressac. Tandis que j ’ouvrais un peu plus les yeux, mes paupières encore plissées à cause du puissant éclairage, je distinguai une silhouette penchée au-dessus de moi. Quand je terminai enfin de les ouvrir, je croisai ceux d’Ephreïm, froids, d’un rouge intense.
— Bonjour, chasseur. Bien reposé ?
Je déglutis avec difficulté puis, réalisant que mes bras étaient immobilisés le long de mon corps, je les tirai en avant. Mes poignets restèrent prisonniers d’épais liens de cuir, tout comme mes jambes, elles aussi entravées.  
— Oh, tu peux y aller. C’est du solide.
— Je préfère me réserver pour plus tard, répondis-je en tournant la tête autour de moi, histoire de savoir où je me trouvais.
Encore une pièce avec des murs blancs et une fenêtre. Il fallait croire que dans ce monde, l’originalité n’était pas de mise. Néanmoins, s’il y avait de quoi s’asseoir sagement à une table dans la précédente, visiblement, ici, c’était une table pour y allonger un corps… ou alors c’était pire que ça et je ne voulais même pas imaginer à quoi elle devait servir.
En sentant la main d’Ephreïm soulever brusquement mon tee-shirt, je reportai les yeux sur lui.
— Sans vouloir être offensant, je préfère les femmes. D ésolé.  
Il serra ses doigts sur ma peau et je grimaçai sous l’effet de la douleur.
— Tu ne t’arrêtes jamais, toi, lâcha-t-il en relâchant la pression.
— Tant que j’ai une langue, autant l’utiliser.
— Tu as bien raison, chasseur… profite tant que tu l’as encore, dit-il en replaçant mon tee-shirt sur mon torse. Le sang de Caciopéa fait des miracles sur toi. Tes blessures sont déjà en bonne voie de cicatrisation.
Je lui renvoyai un regard mauvais.  
— J’ai cru comprendre, à ton attitude de tout à l’heure, que tu ne te sentais pas très à l’aise parmi nous. C’est bien dommage, cependant, je me doute que ça ne doit pas être facile pour un humain. Ici, tout est différent, et obéir ne doit pas être aisé pour un récalcitrant de ton espèce.
Comme je ne répondais pas, il se redressa, s’éloigna de quelques pas et me tourna le dos. J’entendis quelque chose, comme un liquide, qu’on déversa it dans un récipient.
— Tu as sincèrement cru qu’il suffisait de passer un pacte avec moi pour que je renonce à Caciop é a ? reprit-il. Son sang et sa puissance ont beau couler en toi, tu restes un sous-homme à mes yeux. Un insignifiant grain de sable.
— Un grain de sable que tu tenais quand même à récupérer, cela dit, lui fis-je remarquer avec ironie.
— C’est vrai. Mais un grain de sable quand même.
Je me mordis l’intérieur des joues. Je m’en voulais d’avoir été naïf au point de m’imaginer que me sacrifier réglerait le problème. Ça n’avait servi à rien. Cassie restait et resterait sa proie tant qu’il ne lui aurait pas mis la main dessus.
— Pourquoi est-ce qu’elle t’intéresse tant que ça ? Sans sa force, elle n’a plus la moindre valeur pour toi. Et des filles comme elle, il doit y en avoir un paquet dans ce monde, lâchai-je en forçant sur mes avant-bras dans l’espoir de faire céder mes entraves, en vain.
Ephreïm pivota de nouveau vers moi, une éprouvette métallique coincée dans une main. Son sourire me donna des frissons, mais je continuai à le défier du regard.
— Ce n’est pas une question de force ou de sang. Caciopéa est une princesse. Et les princesses, dans cette dimension, sont comme les diamants dans le tien. Rares et précieuses. Il n’en existe plus qu’une désormais. Tu devrais le savoir, tu as tué la première d’entre elles pour sauver la seconde.
À ces mots, des souvenirs du combat durant lequel Cassie et sa sœur Atina s’étaient entretuées surgirent dans mon esprit. L’expression peinte sur le visage de Cassie ne m’avait jamais quitté depuis. Elle avait compris qu’elle n’aurait pas le dessus, qu’elle allait s’éteindre entre les mains d’Atina. Je n’avais pas pu le supporter. Je n’avais pas non plus oublié ce que j’avais ressenti en plantant le couteau de cérémonie d’Atina dans son propre dos. Rien. Absolument rien. Ni remords ni regrets.
— Elle l’avait cherché.
— Tu n’étais pas supposé intervenir entre les deux. La plus puissante devait survivre à la plus faible, c’était ainsi que ça devait se passer. En tuant Atina, tu as faussé les règles.
— Et alors ? Tu vas me punir ? rétorquai-je en braquant les yeux sur un plateau à roulettes translucide sur lequel était alignée une série de petits instruments auxquels je n’avais pas la moindre envie de me frotter.
— Je vais faire mieux que ça. Je vais te rendre aussi doux qu’un agneau et, non seulement, tu ne me poseras plus jamais de problèmes, mais en plus, tu m’obéiras au doigt et à l’œil.
— Ça n’arrivera jamais.
— Nous verrons. Mais en attendant…
Il me saisit par le menton, plaçant pouce et index en pince de chaque côté de ma bouche pour en forcer l’ouverture. Je résistai, mais il pressa de plus en plus fort comme s’il cherchait à me broyer les mâchoires. Au bout d’un moment, mes lèvres finirent par s’entrouvrir. Ephreïm glissa aussitôt le bord de son éprouvette entre elles et le fit claquer contre mes dents que je m’obstinai à garder serrées.
— Avale ça, chasseur.
Je luttai comme un forcené, plaçant ma langue en rempart contre mes dents pour empêcher quoi que ce soit de se frayer un chemin jusqu’à ma gorge.
Un liquide glacé s’immisça pourtant, goutte après goutte, dans mon palais. Inodore, incolore. On aurait dit de l’eau. Peu à peu, je me sentis envahi par une étrange torpeur, comme si on distillait un produit paralysant en moi. Ma vue se troubla, mes bras et mes jambes furent saisis de crampes puis mes muscles se tétanisèrent jusqu’à ce que mon corps devienne aussi rigide qu’un bout de bois. Le visage d’Ephreïm se rapprocha du mien ; si prêt que son haleine soufrée m’enflamma les joues. J’ouvris les yeux plus grand et me noyai dans les siens, immenses lacs de sang inexpressifs. Les traits de Cassie s’y dessinèrent avec une précision telle que j’eus presque la certitude qu’elle se trouvait devant moi. Je secouai la tête alors que le bord de l’éprouvette se frayait un chemin de plus en plus large entre mes dents. Lorsqu’elle arriva à la moitié de mon palais, manquant m’étouffer au passage, Ephreïm la cala fermement et en dévissa le bout pour en faire un simple tube. J’entendis un claquement de doigts puis une seconde personne, aux contours devenus flous, se plaça de l’autre côté de la table sur laquelle on m’avait immobilisé de force.
— Versez !
La voix d’Ephreïm me parut venir du fin fond des ténèbres. Pourtant, je sentais sa présence tout près de moi et sa main continuant à maintenir le tube dans ma bouche. À nouveau, le liquide glissa dans ma gorge, mais cette fois, il ne s’agissait plus de gouttes. Plus il coulait, plus mon corps et mon esprit s’engourdissaient. Il coulait trop vite et, à plusieurs reprises, je fus secoué par des haut-le-cœur. Le liquide arrivait sans discontinuer, dévalant mon œsophage. Ça n’en finissait plus.
— Damian le chasseur n’existe plus désormais. Retiens bien ça parce que ce sera la seule chose dont tu auras la certitude jusqu’ à la fin de tes jours.  
Entre deux soulèvements d’estomac et autant d’eau inondant mes pensées, je n’entendais plus que cette voix. Imposante. Menaçante. Méprisante.
— Qui que tu aies pu être par le passé… Dorénavant, tu n’es personne. Ni chasseur ni humain. Juste « personne ».
Personne… personne. Je ne suis… personne.  
CHAPITRE 9
Cassie
J’avais l’impression de marcher depuis des heures et, en soi, ça devait être le cas. J’avais presque perdu la notion du temps en évoluant dans ce paysage pourtant identique à celui de mes souvenirs. Notre quatuor avait alterné zones boisées et terrains désertiques. Chaque fois, il avait fallu se séparer, courir puis se regrouper. Chaque fois, notre vie n’avait tenu qu’à un fil. Celui de la chance d’échapper aux attaques de Solths rebelles ou à la présence de soldats. Je ne comptais plus les réflexions de Raïm à l’intention de Seven ni le fait que je me sois systématiquement retrouvée à faire le tampon entre eux. C’était usant.
Une fois de plus, Raïm, toujours en tête, leva la main. Pas besoin de savoir pourquoi il le faisait, nous arrivions à nouveau devant un horizon où le soleil et les éclairs régnaient en maîtres. De nouveau, les terres craquelées et l’absence de végétation. Puis les taches de soufre dans le ciel qui formaient comme des nuages. Du coin de l’œil, j’aperçus Seven qui replaçait un morceau de tissu sur sa bouche pour limiter l’entrée de l’air vicié dans ses poumons. J’admirais son courage pour mettre sa santé en danger sans se plaindre. Je reportai mon attention sur le paysage de désolation face à nous. Il y avait plusieurs parcelles de terre, chacune jalonnée par d’étroites bandes de sable noir. Même si je l’avais occulté un peu plus tôt durant notre périple, je me souvenais à présent que les terrains étaient en partie minés. Les soldats les piégeaient dans l’optique de tuer un maximum de Solths rebelles, trop stupides pour choisir de rallonger leur route en empruntant les chemins sablés. Traverser ces champs détruits par la sécheresse paraissait tellement plus simple quand on avait un pois chiche à la place du cerveau.
— Combien de temps encore avant de rejoindre les Fers ? demanda Seven.
Je ne trouvai pas le courage de lui répondre et continuai à balayer l’horizon du regard en me demandant quand Ephreïm s’apercevrait de ma présence dans ce monde. Jusqu’ici, nous n’avions pas croisé plus de gardes que d’ordinaire et ça continuait à me laisser perplexe. Néanmoins, je préférais ne penser qu’à l’aspect positif de la chose.
— Encore une journée de marche environ pour atteindre le palais, répondit Kalia.
— Une journée sans se reposer, manger ni boire ?
En entendant à nouveau la voix de Seven, je ne pus m’empêcher d’esquisser un sourire. Encore une question que Raïm allait s’empresser de lui renvoyer en pleine face. Mais, je l’avais oublié, Seven était humain et les humains, ça mangeait et ça se reposait… Pas comme les gens de mon monde qui pouvaient jeûner des jours durant et marcher tout autant.
— Si tu es fatigué, tu n’as qu’à aller t’allonger dans un de ces champs… sur une mine de préférence. Ça réglera tes problèmes de faim et de soif par la même occasion, l ui lança Raïm.
— Et si je te tirais plutôt une balle en pleine tête pour régler tes problèmes d’ego ? rétorqua Seven.
— Essaye donc pour voir.
Et voilà. Qu’est-ce que je disais ?  
Je m’approchai de Raïm qui me jeta un regard étonné. Il s’attendait sans doute à ce que je préfère rester près de Seven, mais pour le moment, le souci n’était pas de savoir qui j’avais envie de soutenir. Je devais garder à l’esprit la raison qui m’avait poussée à revenir ici quand Damian, avec son sacrifice, m’avait offert la possibilité de ne plus le faire.
— Tu vois là-bas ? chuchota-t-il en me désignant un endroit du doigt.
Je plissai les yeux, examinant avec une attention accrue les alentours. Puis je les vis dans le lointain, leurs silhouettes se détachant sur fond de ciel rouge. Leur trajectoire était erratique et elles évoluaient avec lourdeur. On aurait presque pu croire qu’elles sortaient d’une soirée bien arrosée, mais ces détails pour moi ne faisaient que révéler leur identité. 
— Des Solths rebelles.
Raïm confirma en silence.
— Pas moyen de les contourner ? s’enquit Seven en se plaçant près de moi.
Au passage, je ne ratai pas son épaule collée contre celle de Kalia. Pour la discrétion, il pouvait repasser.
— Les humains ont des problèmes de vue ou quoi ? Tu vois bien que tout est à découvert… mon « pote » , renchérit sèchement Raïm.
— Pour toi, ce sera « monsieur », connard.
— Bon sang, est-ce que vous ne pourriez pas arrêter deux minutes de vous crêper le chignon ? explosai-je. Seven, tu sais pourquoi on est là, alors concentre-toi sur Damian. Et toi, Raïm, c’est toi qui as voulu faire la route avec nous, Seven est mon ami, respecte-le au moins pour ça.
— Hum, ton ami, répondit-il en levant les yeux au ciel.
Oui, mon ami. Que ça lui plaise ou non, je resterais du côté de Seven.  
À voir leur tête, chacun campait sur ses positions, mais mon coup de gueule eut malgré tout le mérite de leur fermer le clapet à tous les deux et mes oreilles les en remerciaient. Raïm se contenta de gratifier Seven d’un regard mauvais et Seven de crisper les doigts sur sa carabine.
Au moins, j’aurai essayé , songeai-je en lâchant un soupir dépité.
— À mon signal, lança Raïm tandis que les Solths s’étaient rapprochés et ne nous avaient visiblement pas encore aperçus.
Dès que Raïm leva la main, nous nous élançâmes, armes au poing. Les créatures ne mirent pas longtemps à nous repérer. Difficile en même temps d’ignorer notre groupe dans un endroit comme celui-là. Ils se précipitèrent dans notre direction, sans doute excités par l’idée du repas facile qui s’offrait à eux. Seulement, aucun de nous n’avait l’intention de servir de plat de résistance à ces monstres dont les griffes fendaient rageusement l’air.
Une quinzaine de mètres nous séparaient encore d’eux quand Raïm leva une nouvelle fois la main. Immédiatement, Kalia et moi posâmes un genou à terre et braquâmes le canon de nos carabines vers les Solths. Seven comprit le message et nous imita. Il pointa son arme dans la même direction que nous.
— Maintenant ! ordonna Raïm.
Nous fîmes feu en même temps. L’air gronda des projectiles qui filaient droit sur les Solths. Une odeur de brûlé se répandit dans l’air, se mêlant à celle du soufre déjà présente. Nous baissâmes nos carabines et observâmes en silence les créatures. Deux d’entre elles n’avaient pas été touchées, aussi je visai à nouveau et tirai un coup, puis deux. Je fis mouche chaque fois. Aussitôt, Kalia attrapa Seven par le bras.
— Vite ! lui cria-t-elle en l’entraînant vers les corps des Solths.
Je m’apprêtai à les rejoindre quand je réalisai la présence de Raïm dans mon dos. Il me dévisagea d’un air impassible tandis que je pivotai vers lui.
— Pourquoi tu n’as pas tiré pour nous aider ?
Il haussa les épaules.
— Vous étiez bien assez de trois, non ?
Je me pinçai les lèvres. Son attitude me déplaisait de plus en plus et je ne comprenais pas pourquoi il agissait de cette façon au risque de nous mettre en danger. La présence de Seven le dérangeait à ce point qu’il aurait laissé son amie Kalia se faire tuer ? Je ne cherchai pas à discuter plus avec lui et me précipitai à la suite de Seven et Kalia. Je fis sauter le système qui retenait la lame de mon couteau et la plongeai sans la moindre hésitation dans le torse d’une des créatures tandis que Kalia et Seven en faisaient autant de leur côté.
Raïm arriva à notre niveau d’un pas tranquille quand tous les Solths furent sur le point de se transformer en cendres. Je le toisai du coin de l’œil alors que son propre regard se posait sur Seven.
— Tu es plutôt doué, l’humain. Où as-tu appris à manipuler les armes et à viser si bien ?
— À l’école des clowns, évidemment.
Raïm ne parut pas apprécier sa réponse et même si je me doutais qu’il ait la moindre idée de ce que pouvait être un clown, il dut comprendre que Seven se payait sa tête.
Chacun son tour , songeai-je.
— Dépêchons-nous de quitter la zone avant qu’il en vienne d’autres.
Nous reprîmes la route et je restai derrière Raïm pour permettre à Kalia et Seven de passer un peu de temps ensemble. Ils avaient beau ne pas échanger un mot, j’étais persuadée que pouvoir s’étudier mutuellement du regard ne leur déplaisait pas. Notre groupe atteignit très vite une nouvelle zone intermédiaire. Plus de terres totalement à découvert, mais une végétation clairsemée. D’ici deux ou trois kilomètres, la flore s’épaissirait à nouveau et nous offrirait une protection bien plus sûre. Tout à coup, un bruit troubla le silence. Nous nous figeâmes tous en même temps. Nos tête s pivotèrent dans tous les sens.
— Est-ce que c’est ce à quoi je pense ? murmurai-je.
— J’en ai peur, oui. Un véhicule de l’armée qui tourne dans le coin.
— On s’approche de la piste de circulation, c’est logique.
Raïm ignora ma réponse et se pencha en avant depuis l’îlot d’arbres derrière lequel nous avions fait un arrêt.
— Je ne vois rien, c’est bien ça qui m’inquiète.
À mon tour, je me penchai, mais il me retint aussitôt par le poignet.  
— Lâche-moi, je sais ce que je fais.
Il ouvrit ses doigts pour me libérer. Je glissai prudemment ma tête vers le côté du tronc et cherchai un éventuel véhicule du regard en même temps que je tendais l’oreille. Je pouvais entendre le moteur tourner en continu, indiquant qu’il y en avait bien un dans le coin.
— Qu’est-ce qu’on fait ? lançai-je en reprenant ma position derrière les arbres.
— On a deux choix.
— Qui sont ?
— Soit on reste ici et on attend que les soldats se montrent, soit on essaie d’atteindre le prochain îlot de verdure.
Nous nous concertâmes tous du regard et, pour la première fois depuis notre départ, je ne vis aucune animosité sur les visages de Seven ou de Raïm. Nous formions enfin une unité o ù chacun avait peut-être son mot à dire.
— On court, ordonna Raïm.
Visiblement, je m’étais encore trompée. Quatre personnes menacées, une qui décide de l’avenir des autres. C’était justement ce genre d’attitude nombriliste que Seven m’avait déjà reprochée. Et maintenant que je me trouvais du côté de celle à qui on n’offre pas d’autre option que celle d’obéir, je devais bien reconnaître que j’appréciais moyennement.
 Nous nous élançâmes sans un mot. Au fil de ma course effrénée, je sentais l’air se faire plus rare dans mes poumons. Il me fallut expirer d’un coup sec pour les vider totalement et refaire le plein. Une vive douleur me traversa la poitrine au beau milieu d’une inspiration. Des larmes se formèrent aux coins de mes yeux, mais je maintins la cadence en regardant par moments en direction de Seven qui peinait plus encore que moi. Sans que je m’en aperçoive, je ralentis encore et me rapprochai de lui, consciente que lui et moi étions à la traîne. Et d’un même geste, nos mains se scellèrent. Pas besoin de paroles. Juste du courage et de la volonté pour continuer à avancer.
— On va y arriver, chuchotai-je. On va y arriver.
CHAPITRE 10
Damian
Étendu sur le sol de ma cellule, le dos anesthésié par un courant d’air glacé, je fixais le plafond s ans vraiment le voir. J’essayai de remettre de l’ordre dans mes idées, mais j’avais l’impression que mon cerveau était comme une pelote de laine emmêlée. Je songeai à ce pseudo-pacte passé avec Ephreïm, à ce gâchis qui me valait ma place ici. Puisqu’il n’y avait pas d’accord entre nous, il n’y avait donc aucune raison que j’accepte de me soumettre. Il fallait que je trouve un moyen de sortir de cette cellule pour prévenir Cassie et la protéger. Je me redressai en position assise et balayai mon environnement du regard. Quatre murs, une fenêtre trop petite et condamnée par des barreaux. Aucun espoir de quitter cet endroit tant que je n’aurais pas franchi la porte. Une migraine carabinée me ceinturait le crâne et j’enfouis ma tête entre mes mains pour me forcer à me concentrer.
Comment s’appelait-elle déjà, cette fille que j’avais voulu sauver des griffes d’Ephreïm ?
— Caciopéa… Cass… Cassie ? Oui, c’est ça… Cassie .  
J’essayai mentalement d’esquisser son visage, de retrouver le son de sa voix et le goût de ses lèvres, mais ça paraissait si difficile tout à coup. Il y avait ce rideau sombre qui tombait sur chacun de mes souvenirs et cette sensation que ma mémoire se vidait de son contenu.
 L’unique chose qui restait fermement ancrée dans mon esprit se résumait à un mot : personne. Je secouai la tête pour le chasser. Je n’étais pas personne. J’étais Damian Leghert, chasseur de démons, et j’allais tuer Ephreïm, je m’en fis le serment avant d’oublier ce que je venais de dire.
Concentre-toi, bon sang !
— Cassie… de quelle couleur sont ses cheveux ? Bruns… blonds ? Ou bien roux ? Ils sont roux… oui, roux !
Mes côtes douloureuses se rappelèrent à moi et je grimaçai en expulsant un filet d’air. Après tout ce qu’on m’avait fait subir depuis mon arrivée, je n’étais plus sûr d’être toujours moi-même. Tout en me massant la nuque, je me dis que j’aurais bien vendu mon âme au Diable contre une bonne bouteille de whisky… ou de n’importe quoi d’équivalent, je n’étais pas difficile. Quelque chose de suffisamment fort pour me tordre les boyaux et me rincer les méninges.
J’en avais presque oublié le plateau-repas apporté par un soldat. Une pitance misérable, composée d’une bouillie compacte blanchâtre et d’un gobelet en ferraille rempli d’eau. Je m’en emparai. J’avais la gorge si sèche que j’aurais bu n’importe quoi. J’en avalai une goulée, puis deux avant d’esquisser une grimace. Elle avait un goût âcre. J’examinai la surface de l’eau. L’image d’Ephreïm me forçant à avaler le contenu d’une éprouvette me revint à l’esprit. Le liquide qui avait coulé dans ma bouche avait ce même goût. Inodore et pourtant empreint d’un petit quelque chose qui le rendait infect. Et si l’eau qui se trouvait dans mon gobelet n’était pas non plus simplement de l’eau ? Qu’on y avait ajouté autre chose ? Ephreïm pensait-il vraiment que j’allais me laisser transformer en légume si facilement ?
Personne… tu n’es personne.  
Une onde de colère monta en moi en une fraction de seconde et me picota la nuque à l’idée qu’Ephreïm tentait de me faire oublier tous mes souvenirs. Je refusais de laisser faire ça, je tenais trop à tout ce qui faisait de moi ce que j’étais, tout ce qui me permettait de me raccrocher à mon humanité. Mon frère, ma sœur… ma vie de chasseur et… Cassie… et…
Qui est Cassie ? me demanda une petite voix surgit des tréfonds de mon esprit.
Je projetai violemment le gobelet contre un mur, puis, dans ma rage, j’attrapai le plateau de nourriture et le fis voltiger dans les airs. Il arrêta sa course au beau milieu de la cellule et s’écrasa sur le sol dans un bruit mat. Le visage d’un garde apparut dans l’ouverture percée de la porte. Je tournai la tête d’un coup dans sa direction et lui lançai un regard noir.
— Dégage de ma vue ! lui criai-je.
Il referma la fente sans un mot et je me retrouvai de nouveau en proie à la confusion qui régnait en moi. À quoi est-ce que j’étais en train de penser avant de jeter ce foutu plateau ?
— Bon sang, je ne sais plus… je ne sais plus… je ne sais plus, me répétai-je dans un murmure.
À présent que ma colère était un peu retombée, je me levai et commençai à arpenter la pièce de long en large tout en m’efforçant de reprendre tout depuis le début. Il y avait cette fille rousse qui ne cessait de hanter mes pensées. La question était de savoir si elle existait vraiment ou si elle n’était que le fruit de mon imagination. Peut-être… peut-être qu’en fait, tous ces souvenirs qui m’apparaissaient en flashes pour s’effacer la seconde d’après n’étaient rien d’autre que des illusions. Peut-être qu’en fait, ma vie ne s’était jamais résumée qu’à ces quatre murs de pierre crasseux, à ces barreaux et mauvais traitements d’Ephreïm. Oui, peut-être qu’en fait… j’étais tout simplement fou.
— Il faut que je sorte d’ici… que je la retrouve… Cass...
Je me pinçai l’arête du nez.
— Je ne suis pas personne… je suis… Qui je suis déjà ?    
Un cliquetis dans la serrure m’extirpa de mes réflexions et je me figeai au centre de la cellule, les yeux braqués sur la porte. Ephreïm entra et me considéra avec un sourire froid. Silencieux, je le regardai faire quelques pas dans ma direction puis reporter son attention sur le plateau de nourriture qui gisait à ses pieds. Il secoua la tête d’un air réprobateur.
— Tu n’as pas pris ton repas ? C’est dommage, tu as besoin de forces.
Méfiant, je reculai jusqu’à me retrouver adoss é au mur. Je commençais à comprendre co mment fonctionnaient les choses ici. Chaque apparition d’Ephreïm était en général suivie de coups et de douleur ; j’avais assez donné pour l’instant. Néanmoins, je ne renonçai pas à lui sauter à la gorge et à lui arracher le cœur, il fallait seulement attendre le moment idéal. Jusque-là, je préférai jouer l’indifférence.
Ephreïm sortit un couteau de la poche de sa tunique. Intrigué, je posai les yeux dessus et j’imaginai qu’il n’eut aucun mal à lire la convoitise au fond de mes prunelles. Difficile de la cacher. Si j’avais eu cette arme entre les mains, aucun doute que j’aurais su m’en servir pour lui refaire le portrait. Sans un mot, il jeta le couteau par terre et mon regard suivit sa trajectoire.
— Pour toi, chasseur.
Je redressai la tête et le fixai avec dureté. Ce n’était pas parce que je commençais à perdre le fil de mes souvenirs que j’étais devenu stupide. Ça sentait le coup fourré à des kilomètres. Je croisai les bras et restai immobile sans le lâcher du regard.
— Tu as tort… Mais c’est ton choix.
Il se dirigea vers la sortie puis se retourna vers moi.
— Ne me déçois pas.
Il quitta la pièce, me laissant perplexe. Mon regard se reporta à nouveau sur le couteau. La tentation était forte, plus encore que la prudence. Je m’avan çai à pas lents puis m’accroupis devant et le contemplai sans me résoudre à le prendre. C’était forcément un piège.
J’entendis tout à coup un grincement et je redressai la tête, une onde d’inquiétude sur le visage. La porte d’entrée était entrouverte. Quand je vis une main griffue se poser dessus, je compris tout de suite ce qui allait se passer.
CHAPITRE 11
Cassie
Après avoir couru sur plus d’un kilomètre et repris notre marche pendant encore plusieurs heures, la nuit commençait à tomber. Les volutes sombres marbrant le ciel rouge se faisaient plus nombreuses, recouvrant peu à peu la sphère de lumière. Il ne restait que les éclairs et leurs lueurs ténues pour nous guider, et dans ces conditions, nous avions tous conscience qu’il n’ était plus possible de continuer à progresser dans de bonnes conditions .
Malgré cette obligation de nous arrêter, j’étais contente ; nous avions réussi à respecter notre plan de route et étions arrivés pile o ù Raïm l’avait prévu, et cela, en dépit des différentes attaques de Solths et la crainte de tomber sur les soldats. À présent, nous n’avions plus qu’à nous baisser pour nous faufiler dans la cache dont Raïm venait de déclencher l’ouverture.
 Kalia fut la première à s’y engager. Après avoir descendu trois marches, elle tira un paladibut de sa poche et le secoua énergiquement. Son ombre se dessina sur les parois. Puis elle glissa le bâton de lumière dans l’élastique qui retenait ses cheveux pour nous permettre de profiter de l’ éclairage . Les uns après les autres, nous négociâmes prudemment notre descente. Les murs exsudaient un liquide poisseux qui dégoulinait jusque sur le semblant de rambarde enchâssé dans une des parois, elles-mêmes dévorées par la moisissure. Une odeur d’humidité remontait vers nous au fur et à mesure que nous nous enfoncions dans les profondeurs.
— Je me vois mal rester ici pendant des mois. À tous les coups, ça me tuerait, murmura Seven dans mon dos.
Je ne répondis pas. Je l’avais fait et ça ne m’avait pas empêchée d’en sortir vivante. Mais allez faire comprendre ça à un être humain dont les poumons sont faits en papier mâché.
Une fois que Kalia eut débloqué la porte du bas, je m’engageai avec Seven dans une pièce plus richement agencée que notre précédente cache. Malgré le faible halo généré par le bâton de lumière de Kalia, c’était suffisant pour voir ce qui se trouvait autour de nous. Je m’emparai d’autres bâtons planqués sous la table assez grande pour accueillir une demi-douzaine de personnes. Je les secouai tous en même temps et, enfin, les lieux se charg èrent d’anneaux de lumière jaune pâle aux contours troubles, révélant chacun des recoins de notre refuge. Ici, une série de tronçons d’arbres, sièges improvisés, alignés autour de la table. Là, une large alcôve qui abritait une dizaine de paillasses entassées les unes sur les autres. Malgré l’odeur persistante de pourriture qui le faisait grimacer, je voyais bien que Seven faisait semblant d’apprécier l’endroit. Son regard passait d’un point à un autre et, chaque seconde qui s’ écoulait , ses traits se tendaient un peu plus. Raïm attrapa plusieurs paillasses d’un coup et les jeta au sol avant de s’installer sur l’une d’entre elles sans se soucier de nous. Une fois allongé, il posa son arme à côté de lui, sa main droite crispée sur la crosse, et plaqua son avant-bras gauche sur ses yeux pour ne pas être gêné par la lumière. Seven et moi échangeâmes un regard.
— Désolée... Être dissident, ç a limite le choix des hôtels, me contentai-je de déclarer pour l’empêcher de dire quoi que ce soit en rapport avec le comportement de Raïm.
Il garda le silence puis tira un siège et s’installa juste à côté de Kalia. Elle se leva aussitôt et alla rejoindre Raïm. Je préférai faire comme si je n’avais rien vu, mais je pouvais lire la déception sur son visage. Ce n’était pas très agréable de se sentir mis de côté comme un pestiféré. Surtout par quelqu’un qui vous plaisait manifestement. Mais bon, de toute façon, dans ces conditions, il ne fallait pas qu’il espère quoi que ce soit venant d’elle. Pas tant qu’elle serait sous le contrôle de Raïm en tout cas. Je m’installai à mon tour sur un siège un peu plus loin puis croisai les bras sur ma poitrine en m’adossant contre le mur et je fermai les yeux. J’avais envie de replonger dans d’agréables souvenirs, de ceux qui me feraient oublier ce que je fichais là. Mais Seven ne m’en laissa pas le temps.
— Tu as changé, Cassie, lâcha-t-il dans un murmure.
Je rouvris les yeux et les posai sur lui.
— Qu’est-ce que vous avez tous à me dire ça ? Si j’ai changé, c’est peut-être que les autres ont changé aussi, non ?  
— Sans doute. J’imagine que c’est surtout un effet du partage de sang entre Damian et toi.
Je sentis comme un soupçon de reproche dans sa voix et je baissai aussitôt la tête.
— Seven…
— Non, ne dis rien. J’aime autant. Je ne t’en veux pas. Sans toi, il serait mort. C’est juste que la contrepartie reste toujours aussi difficile à digérer.
Il se tut à nouveau et je ne sus pas quoi ajouter. Avec notre venue dans ce monde, j’en avais oublié que Damian subissait également des changements depuis que je l’avais ramené à la vie. Des changements supposés faire de lui un individu encore plus dur qu’il ne l’était déjà et le priver de son empathie. Pourtant, quand il avait passé ce maudit pacte avec Ephreïm, je l’avais trouvé si humain. Peut-être qu’au final, ces modifications ne le rendraient pas comme Seven et moi l’avions craint. Peut-être aussi qu’il était assez fort pour ne pas succomber à la facilité en bridant son cœur.
— Tu t’humanises de plus en plus, ajouta-t-il.
Ce qui sous-entendait que l’effet inverse se produisait avec Damian. Mais ça, évidemment, Seven préférait ne pas le formuler de vive voix.
— Ne dis pas des choses que tu ne penses pas, Seven.
Il esquissa une grimace parce que si ma réponse le vexait en partie, elle reflétait également le fond de ses pensées à propos de son frère. Lorsque Raïm se retourna bruyamment sur sa couchette, Seven tourna la tête vers lui avant de se reconcentrer sur moi.
— Qu’est-ce qu’il a, ton ami ?
— Il n’aime pas les humains.
— J’avais cru comprendre, oui.
Il fit une pause puis se leva et vint s’asseoir plus près de moi.
— J’en ai autant à son service et je n’ai aucune confiance en lui, chuchota-t-il.
— Que veux-tu qu’il nous fasse ? Qu’il nous livre à Ephreïm ? Au moins, on retrouvera Damian plus rapidement, répliquai-je d’un ton las.
Il me considéra d’un air choqué.
— Tu es sérieuse ? C’est ça, ton plan ? Nous laisser tomber entre les mains de ce malade pour finir au fond d’un cachot ? Finalement, je ne suis pas sûr que tu sois capable d’assez de discernement pour t’apercevoir que ton idée est totalement ridicule.
— Toi, ce n’est pas de discernement que tu manques, c’est de logique.
Sur ces paroles, je me levai et allai m’installer sur une paillasse libre. J’ignorai le regard appuyé de Seven sur moi et jetai un œil sur Raïm qui faisait semblant de dormir, en mauvais comédien qu’il était, puis sur Kalia qui lustrait son arme avec un chiffon crasseux sur la couchette voisine. Je croisai son regard un instant puis je m’allongeai en lui tournant le dos. Je laissai mes paupières se fermer et me concentrai sur les battements de mon cœur. J’essayai de réfléchir à ce que pouvait faire Damian alors que son frère et moi croupissions dans cet abri de fortune. Pensait-il au moins un peu à moi ? Cette seule interrogation fit monter une chaleur dans tout mon être tandis que les papillons du désir se remettaient à voleter dans tous les sens, heurtant les parois de mon ventre avec frénésie.
Le souvenir de Damian m’envahit totalement. Je songeai aux fossettes qui creusaient ses joues quand il souriait, à son corps harmonieusement musclé, à sa peau que j’aurais voulu caresser pendant qu’il m’ôterait mes vêtements. Un à un. Sans pudeur, juste cette folle envie de l’autre. Le besoin de le sentir collé contre moi me donnait des frissons. J’avais tant envie qu’il me serre dans ses bras, que ses l èvres recouvrent les miennes avant de descendre le long de mon cou puis de glisser vers la naissance de mes seins. Je me recroquevillai puis posai une main sur ma poitrine en me mordillant la lèvre. Je me laissai guider par le désir qui enflait en moi comme une bulle prête à exploser. Ma main descendit jusqu’au bas de mon ventre tandis que je m’imaginai qu’il s’agissait de celle de Damian. Lentement. Délicieusement. Le sentiment de bien-être qui m’enveloppait fut soudain submergé par une profonde angoisse : la vision de Damian sur une table de torture, les bras et les jambes entravés pendant qu’Ephreïm ferait glisser la lame tranchante d’un couteau sur son torse.
Mon désir se mua en désarroi et mes yeux se mirent à me brûler sous l’effet des larmes qui montaient. Et s’il ne s’en sortait pas ? Un nouveau frisson me secoua, mais il n’avait rien à voir avec le désir, cette fois-ci. Je me sentais si vulnérable à cause de mon attachement irraisonné à Damian. Si j’avais pu arracher de mon cœur tout ce qui faisait de moi une personne plus humaine, je l’aurais fait. Pour ne plus souffrir. Ne plus aimer quiconque. Mais je n’y arrivais pas et j’avais conscience que ça me fragilisait terriblement. Quand Raïm m’avait parlé avec dureté de mon étrange complaisance à l’égard des humains, j’avais compris que je ne faisais définitivement plus partie du monde qui m’avait vue naître et grandir. Oui, je voulais être humaine, oui je voulais ressentir des sentiments et aimer comme je l’entendais. Seulement ici, nous n’étions pas parmi les humains. Ici, il n’y avait pas de place pour les sentiments, et si le portail devenait inaccessible, Seven et moi aurions bien du mal à survivre. Quant à Damian… Je plaquai mon poing sur ma bouche et pressai aussi fort que je pus pour étouffer mes sanglots.
— Est-ce que ça va ?
J’ignorai la question de Kalia et elle n’insista pas. Je l’entendis se lever puis murmurer quelque chose auquel Seven répliqua par un « bien sûr » cordial. Écouter leur voix me ramena peu à peu à la surface, et même si je continuai à laisser les larmes glisser sur mes joues, je me sentis un peu moins isolée.
— Pourquoi les humains pleurent-ils ? demanda subitement Kalia.
J’imaginai déjà la réponse de Seven. Académique, peut-être même un brin scientifique, comme il aimait expliquer certains faits, quand Damian aurait été plus brut de décoffrage.
— Nous pleurons parce que… Quand nous ressentons des émotions trop fortes, de la peine, parfois de la joie. Le sujet est vaste, rétorqua-t-il.
Ses mots me nouèrent un peu plus la gorge. Pourquoi est-ce que je pleurais, moi qui avais appris à ne pas me laisser guider par mes émotions ?
— Nous ne pleurons pas dans notre dimension. Nous n’en voyons pas l’intérêt. Alors pourquoi Caciopéa pleure-t-elle puisqu’elle vient de notre monde ?
Merci d’avoir posé la question pour moi , songeai-je.
Peut-être que Seven saurait m’offrir une explication qui me conviendrait suffisamment pour que je me sente moins misérable.
— Je ne sais pas trop… Peut-être qu’elle a compris que ça pouvait l’aider à soulager sa peine.
— Juste par amour ?
— Surtout par amour, répondit-il.
Mes lèvres se crispèrent un peu plus tandis que mes larmes redoublaient. Surtout par amour, c’était tout ce que je n’avais pas envie d’entendre. Et pourtant, Seven avait tellement raison.
— C’est parfaitement idiot. Pleurer est une faiblesse, et les faiblesses, ça rend vulnérable.
— Non… ça nous empêche de devenir des machines, c’est différent, Kalia, lâcha Seven.
Il y eut un silence puis un bruit de chaise qui bouge.
— Montre-moi.
La voix de Kalia s’éleva dans les airs, légère comme une plume.
— Pardon ?
— Montre-moi, répéta-t-elle sur le même ton à la limite du chuchotement.
Puis le silence retomba, à peine troublé par le bruit de leurs murmures. Intérieurement, j’espérai qu’ils se rendaient tous les deux compte que s’attacher ici, c’était risquer de souffrir en retour… Mais Seven et Kalia étaient grands, ils savaient à quoi ils s’exposaient…
CHAPITRE 12
Damian
Sans réfléchir, je me saisis du couteau en voyant le Solth pénétrer dans ma cellule et claquer la porte. Je me redressai, prêt à l’affronter. Quand il se précipita vers moi, je lançai mon bras armé vers lui. Il l’esquiva de justesse et s’abattit sur moi comme un poids mort. La lame m’échappa et je me retrouvai plaqué au sol, écrasé par mon assaillant. J’usai de toutes mes forces pour éviter ses griffes et le repousser d’une main tandis que de l’autre, j’essayai de récupérer le couteau. Les griffes du Solth me lacérèrent l’ épaule et la douleur décupla ma rage et mes forces. Je lui balançai un coup de genou dans la cuisse avant de jouer de mes poings.
Quand je réussis enfin à me dégager de son poids, je roulai sur le côté et plongeai droit sur la lame. Mes doigts se refermèrent sur le manche et je me redressai d’un bond. Le Solth se remit d’aplomb aussi vite que moi et enroula un bras autour de ma trachée. J’eus l’impression que, tout à coup, mes poumons s’embrasaient dans ma poitrine sous le manque d’air et, pour la seconde fois, je l âchai le couteau. Je crispai mes mains sur son bras pour le forcer à desserrer son étreinte, mais ma position entravait en partie mes mouvements. Je me laissai alors tomber à genoux, entre deux respirations laborieuses, puis, quand le Solth se retrouva presque au-dessus de ma tête, j’abaissai celle-ci d’un coup. Déstabilisé par mon geste, il me libéra enfin et j’en profitai pour balancer mon bras dans son épaule comme s’il s’agissait d’un bâton. Le Solth tomba à son tour.
Tout en toussant, je me dirigeai à croupetons vers le couteau. Mes doigts se replièrent à nouveau sur le manche. Je me relevai puis me retournai lentement. Mon regard meurtrier se posa sur la créature. J’étais prêt à me battre pour de bon. Pas juste pour me défendre, mais pour tuer. Comme un boulet de canon, je déboulai sur le Solth. L’impact me fit l’effet de percuter un mur, mais je continuai sur ma lancée et plantai la lame dans son poitrail. Une ouverture béante dévoila ses entrailles. Je sentais la haine qui circulait en moi, faisant pulser le sang dans mes artères. J’étais envahi par le désir de tuer, de détruire et de déchiqueter. En regardant la créature vaciller, l’irrésistible envie de continuer à me défouler sur elle s’empara de moi et je la saisis à la gorge. Mes yeux plongés dans les siens, je serrai, la bouche tordue dans un rictus de colère. Je ne pouvais pas m’arrêter. D’un coup, je décollai le Solth du mur contre lequel il s’était adossé et le projetai dans celui d’en face. Puis je le regardai s’effondrer, sa main dépourvue de griffes plaquée sur sa plaie au thorax. Je me redressai puis avançai vers lui et m’agenouillai. Je percevais la chaleur dans mes yeux, comme s’ils étaient emplis de braises incandescentes, et j’avais comme la conviction qu’ils avaient viré au rouge. Je fixai la créature avec froideur jusqu’à ce que je sente comme un très léger mouvement d’air dans mon dos. Sans bouger, je cherchai des yeux sa main griffue et je compris qu’il la maintenait brandie derrière moi. Je reportai mon regard sur le Solth.
— Vas-y, fais-le, comme ça on mourra tous les deux.
Je sentis sa griffe m’effleurer la peau, mais je ne lui laissai pas le temps d’aller au bout de son geste. Je posai la lame du couteau sur sa gorge et la tranchai d’un coup sec. Je contemplai mon œuvre, m’attendant à ressentir quelque chose  : de la haine, de la jouissance peut-être bien aussi, mais même ma colère s’était évanouie. Je n’éprouvais rien au fond de moi, comme si je m’étais détaché de tout. Je me redressai finalement et jetai le couteau par terre. Puis, je retournai me positionner contre le mur près de la fenêtre et croisai les bras en attendant qu’Ephreïm repointe le bout de son nez.
Je n’eus pas à patienter bien longtemps. Quelques secondes après le dernier souffle du Solth, il refaisait son apparition avec son sourire É mail Diamant. Je détournai aussitôt la tête et regardai vers l’extérieur.
— Tu as réussi le test, je te félicite.
— Amen, marmonnai-je entre mes lèvres.
— J’ai une excellente nouvelle pour toi.
Je reportai mon attention sur lui. Je ne pus m’empêcher d’esquisser un sourire désabusé. Que pouvais-je espérer de bon de sa part ? Compte tenu de nos relations, je ne voyais vraiment pas…
— Tu vas prendre un peu l’air, aujourd’hui.
Mes traits jusque-là étrangement détendus se crispèrent et je fronçai les sourcils. Sortir ? Mais pour aller où  ? Et faire quoi ? Je décroisai les bras et m’avançai à pas mesurés vers lui, je ne tenais pas à me retrouver projet é contre un mur. Il me regarda m’approcher sans faire un mouvement, semblant si sûr que je ne l’attaquerais pas que je me sentis presque vexé. Il alla jusqu’à pivoter vers le corps du Solth, me tournant délibérément le dos.
— Eh bien, on peut dire que tu t’es défoulé.
— C’est ce que vous vouliez, non ? répondis-je en avançant jusqu’à me retrouver tout près du couteau que j’avais jeté au sol.
— J’espérais juste voir ce dont tu étais capable seul face à une de ces créatures. Mais de là à manquer de le couper en deux, je n’en attendais pas tant.
Je me baissai tout doucement et ramassai la lame sans quitter des yeux le dos d’Ephreïm. L’occasion était trop belle. Presque trop facile, j’aurais peut-être dû y voir un piège, mais je m’en fichais. Je voulais sortir de cette cellule, oui, mais pas avec Ephreïm.
Je continuai à avancer à pas de loup tandis qu’il restait là à contempler mon travail.
— Le problème avec ces Solths, c’est qu’ils manquent tellement d’intelligence que leur force ne leur sert pas à grand-chose.
— Envoyez-les à l’école pour parfaire leur éducation dans ce cas, soufflai-je d’une voix toujours égale.  
Enfin, j’arrivai à quelques centimètres de lui. Je pouvais voir ses épaules se soulever tout doucement chaque fois qu’il reprenait sa respiration. Une respiration légèrement sifflante. Une respiration de vieil homme.
Puis je bondis sur lui. Je le poussai violemment contre le mur pour bloquer ses mouvements. J’enroulai mon bras libre autour de son cou et de l’autre, posai la lame du couteau sur sa trachée.
— À quoi joues-tu exactement ? souffla-t-il.
Je collai mes lèvres près de son oreille.
— Je n’ai rien à perdre et tout à y gagner.
— Tu sais que tu ne peux me tuer avec ce couteau.
— Peut-être pas, mais je peux te retarder.
— Essaie toujours pour voir.
Sa réponse ramena en moi un souvenir lointain parsemé de zones d’ombres. Je me revoyais lui trancher la gorge, mais je ne me rappelais plus où ni dans quel contexte. Je revoyais le sang couler le long de sa trachée avant que sa plaie ne se referme quelques instants à peine plus tard. Il avait raison, je ne pouvais pas le tuer avec ce couteau ni même le blesser assez longtemps pour me donner le temps de fuir. Je ramenai lentement ma main armée sur sa nuque.
— Lâche-moi maintenant. Ce petit jeu a assez duré, grogna Ephreïm.
— Sur ce point, nous sommes d’accord.
D’un coup sec, je tournai sa tête sur la gauche. Un craquement sinistre retentit en même temps que je sentis les vertèbres d’Ephreïm se briser. J’ouvris mes doigts et le regardai tomber au sol tout près des restes du Solth parti en fumée. Je l’avais tué ! Ça avait été si facile que j’avais du mal à y croire. Pourtant, il était là, inerte, sa poitrine immobile et ses prunelles vides. Il était mort, il ne pouvait pas en être autrement. Sans réfléchir davantage, je me précipitai vers la sortie de la cellule, couteau en main, et me glissai à l’extérieur.
De l’autre côté de la porte, un soldat était occupé à monter la garde. Il tourna subitement la tête vers moi. Sans un mot, je plantai ma lame dans son cou et la retirai aussi sec. L’homme s’effondra tandis que je continuai mon chemin en balayant les environs avec attention. Une odeur d’urine flottait dans l’air et je m’obligeai à respirer par la bouche. Autour de moi, je ne voyais que douleur et misère. De chaque côté du couloir que j’empruntai, des prisonniers étaient entassés à l’intérieur de cellules minuscules. Certains se jetèrent contre les barreaux à mon passage et je me forçai à ne pas dévier de trajectoire. Je ne pensais qu’à ma liberté. Je pouvais presque en percevoir le souffle.
Un détenu plus énervé que les autres se rua dans ma direction. Ses doigts aux ongles noirs de crasse s’enroulèrent autour des tiges de fer rongées par la rouille qui le séparaient de moi.
— Sale bâtard d’humain ! me hurla-t-il au visage.
Au-delà de l’adrénaline qui remontait par vagues jusqu’à mon cerveau, je ne tenais pas à ce qu’on prenne conscience de ma présence ici. Je me tournai d’un coup vers lui, passai mes bras entre les barreaux et le saisis à la gorge.
— Ta gueule, murmurai-je en serrant aussi fort que je pouvais.
— Libère-le ! lança une voix derrière moi.
Je fermai les yeux une fraction de seconde. C’était fichu, j’étais repéré. Je lâchai subitement le prisonnier qui s’écroula en toussant dans sa cellule et me mis à courir dans l’allée en cherchant une issue, n’importe laquelle du moment que je pouvais quitter cet endroit. Des bruits de pas derrière moi m’indiquèrent qu’on m’avait pris en chasse. Peu importait de qui il s’agissait, ils avaient forcément l’avantage sur moi qui ne connaissais pas les lieux. Au bout du couloir, je virai sur la droite et me dirigeai à toute allure vers une porte sous laquelle luisait un trait de lumière. Avec un peu de chance, j’atterrirais directement à l’extérieur. En voyant le verrou et la chaîne qui la condamnaient, je sus que mon chemin se terminait là. Il ne me restait plus qu’une option. Je me retournai, le couteau en main, prêt à rendre coup pour coup.
Les bruits de course s’arrêtèrent à quelques mètres de moi et quatre soldats, alignés les uns à côté des autres, me mirent en joue avec leurs carabines. Quatre contre un et un couteau contre des armes à feu ? Je ne donnais pas cher de ma peau.
— Bravo et merci pour ce petit moment de détente, lâcha une voix.
Les soldats s’écartèrent sans un mot, laissant le passage à celui qui venait de me féliciter sur un ton particulièrement déplaisant.
— Ephreïm  ? m’exclamai-je, les yeux écarquillés.
— Ne t’avais-je pas dit que tu ne pouvais pas me tuer ? répondit-il en s’avançant dans ma direction, l’air plus menaçant que jamais.
CHAPITRE 13
Damian
Mon couteau tomba à mes pieds tandis qu’une force invisible me plaquait dos contre la porte. Les soldats se ruèrent sur moi comme un essaim d’abeilles, et la force qui me retenait jusque-là s’envola comme par magie… c’était le mot. Ils me retournèrent comme une crêpe et je sentis des bracelets de métal claquer autour de mes poignets. À nouveau, ils me firent pivoter pour faire face à Ephreïm. Il s’immobilisa à quelques centimètres de moi. S a main se posa sur ma joue et je relevai fièrement la tête. Prisonnier de nouveau peut-être, mais toujours pas décidé à céder. Tout à coup, la douceur de sa caresse laissa place à la douleur et ses doigts se refermèrent en pince autour de ma bouche.  
— Tu m’as fait mal, chasseur.
Il serra plus encore jusqu’à réussir à entrouvrir mes lèvres
— Tu ne fais qu’aggraver ton cas.
La sensation d’écrasement se fit de plus en plus forte et je lâchai prise. Il profita aussitôt du jour qui se formait entre mes dents.
— Soldat ! appela-t-il.
L’un d’entre eux arriva au pas de course et je reconnus l’éprouvette qu’il tenait en main. Encore ce liquide pour m’empêcher de réfléchir. J’essayai de refermer la bouche, en vain. Ephreïm raffermit son étreinte et projeta mon crâne contre le battant de métal. Le coup sec se répercuta dans ma tête comme une vibration et je me figeai.
— Ne m’oblige pas à faire usage de plus de force avec toi si tu ne veux pas que je te brise les os du cou comme tu t’es imaginé pouvoir le faire avec moi. C’est compris ?
Il inséra l’éprouvette dans ma bouche. Je laissai mon palais se remplir en me retenant de déglutir, mais dès que quelques gouttes réussirent à s’insinuer dans ma gorge , mon esprit commença à nouveau à être envahi par la brume. Mes muscles se détendirent un à un, me donnant l’impression d’être tout à coup privé de forces. Ma bouche s’ouvrit un peu plus, mes dents se desserrèrent tandis que mes paupières étaient secouées de tics nerveux. Puis elles se fermèrent et je sombrais dans les ténèbres.
CHAPITRE 14
Cassie
Au matin, je m’étais levée avant tous les autres occupants de la cache. L’esprit envahi de pensées sombres, je n’avais pas fermé l’œil plus de quelques heures. Je n’étais pas certaine, néanmoins, que Seven, Kalia et Raïm aient réussi à dormir bien longtemps non plus. Ici, même à l’abri sous la terre, il y avait toujours cette peur d’être découvert et ce sentiment d’être un rat pris au piège. Ça limitait les chances de ronfler comme une marmotte. Je me tenais devant l’escalier menant à la surface. Les yeux rivés sur le socle qui fermait la cache, je pensais à Damian… encore. Une main se posa soudain sur mon épaule et je sursautai avant de me retourner vivement.
— Fut un temps où tu aurais frappé dans la seconde, dit Raïm en me considérant d’un air grave.
— Fut un temps où j’étais persuadée de ne jamais remettre les pieds dans cet endroit, répondis-je aussi sec.
Il me gratifia d’un sourire amusé avant de reprendre sa mine renfrognée. Vêtu de sa veste de toile élimée, il avait endossé sa carabine, visiblement prêt à quitter l’abri. Je me rembrunis en reportant mon regard sur le socle de la cache. Je savais exactement ce que Raïm pensait de notre quête, à Seven et moi, pour retrouver Damian. Tout ce qui le motivait à nous ouvrir la route était de profiter de l’aubaine pour attaquer Ephreïm. Une occasion qui lui permettrait de causer des dégâts sur le propre terrain de l’ennemi, certes, mais le sort de Damian lui était indifférent. Il ne nous aiderait pas à le sauver.
Durant cette courte nuit, j’avais largement eu le temps de prendre conscience de ça. Pire encore, j’avais réalisé à quel point les changements qui s’étaient opérés en moi m’avaient éloignée de ceux de ma race. Lorsque je vivais dans ce monde, j’étais comme Raïm, je n’avais ni but ni envie de sauver des vies. Seule la mienne comptait à mes yeux. Les dissidents, les opposants au pouvoir, peu importait la façon dont on les nommait, n’avaient aucune raison de laisser les sentiments s’immiscer entre eux et la cause qu’ils défendaient. Cette conception des choses était similaire chez moi. Si quelqu’un se mettait en travers de ma route, je levai ma carabine et je tirai. Mon mode de réflexion était aussi simple que deux et deux font quatre. Ma vie en priorité, tant pis pour ceux qui s’imaginaient pouvoir m’empêcher d’avancer.
Mais si les remords n’avaient jamais fait partie de mon éducation, le fait de me faufiler parmi les humains avait commencé à changer la donne. Mon mode de fonctionnement s’était transformé au fil des rencontres qui avaient jalonné mon chemin. Je m’étais rendu compte que ma vie n’était pas forcément plus importante qu’une autre. Puis mon échange de force et de sang avec Damian avait terminé de me convaincre que je n’étais qu’une âme parmi d’autres. Ni meilleure ni pire. Juste une âme sans plus de valeur qu’une autre. Il n’y avait qu’une seule question à laquelle je n’avais toujours pas trouvé de réponse : mon évolution était-elle une faiblesse ou bien un atout  ?  
— Nous ne sommes plus très loin des Fers à présent. Tu te sens de taille à affronter Ephreïm et tes parents ?
Un frisson me secoua.
— Bien sûr, répliquai-je sans conviction.
 En vérité, j’étais incapable de le savoir. Je savais juste que chaque fois que l’idée de me retrouver face à mon père surgissait dans mon esprit, je me transformais en statue. Ma bouche se crispait, ma respiration se ralentissait alors que mon cœur, lui, battait des records de vitesse. Non, je ne me sentais pas de taille, mais je le faisais pour Damian. Je refaisais le chemin de ma vie à l’envers pour lui. Juste pour lui.
— Il faut partir. Réveille l’humain, dit Raïm.
— Il s’appelle Seven, lâchai-je d’un ton abrupt en me retournant vers lui.
— Peu importe comment il se prénomme. Pour moi, il n’existe pas.  
Je laissai échapper un soupir d’exaspération, mais je ne tentai même pas de prendre la défense de Seven, ça n’aurait servi à rien. Sans un mot, je gagnai l’alcôve qui servait de chambre et m’accroupis près de lui. Recroquevillé sur son matelas, une main posée sur son pistolet, il semblait dormir profondément. J’examinai son visage durant un instant. Le menton pas rasé, des cernes sombres sous les yeux, il paraissait avoir pris un paquet d’années d’un coup. Mon regard descendit vers son cou où les traces des doigts d’Ephreïm quand il avait tenté de l’étrangler avaient laissé place à des ecchymoses violacées. Malgré l’expression grave qui lui donnait un air plus dur, je percevais toujours la sensibilité qui le caractérisait. Il avait accepté de me suivre dans un monde dont il ignorait tout pour venir en aide à son frère et ne pas me laisser seule. C’était un homme courageux, j’en avais conscience, et bien que nos relations n’aient jamais été totalement cordiales, je ne pouvais pas m’empêcher de le trouver brave. J’effleurai sa joue du bout des doigts et il réagit au quart de tour. Ses doigts se refermèrent sur la crosse de son pistolet et il le brandit aussitôt dans ma direction avant de réaliser que ce n’était que moi.
— Désolé. Un réflexe.
— Nous devons partir, me contentai-je de dire en me redressant.
Je récupérai ma carabine sur la table et, tout en vérifiant mon chargeur, je l’observai du coin de l’œil. Assis sur son matelas, il se massa la nuque avant de finalement venir nous rejoindre et nous imiter, Kalia et moi. On n’entendait plus que le bruit des armes que nous manipulions. Ça et les gargouillements dans le ventre de Seven. Mais il n’en dit pas un mot et s’absorba dans sa tâche.
— Nous n’avons pas beaucoup de temps, dépêchez-vous ! lança Raïm à la cantonade.
Je hochai la tête sans un regard pour lui et passai ma carabine en bandoulière.
— Je suis prêt, dit Seven en faisant de même.
— Mieux vaut tard que jamais, répliqua Raïm.
Seven fit la sourde oreille et se dirigea vers l’escalier, suivi par Kalia. Je fermai la marche en songeant que je commençais à en avoir un peu marre de m’entendre aboyer des ordres à tout bout de champ. Raïm était bien utile, mais je n’étais pas certaine de pouvoir supporter encore très longtemps de n’être considérée que comme une personne incapable de prendre les bonnes décisions.
 En file indienne, nous gravîmes l’escalier puis sortîmes de notre abri avec la même prudence que jusque-là. Dans les bois, le silence était total, inquiétant. Les branches oscillaient doucement sous une petite brise soufrée et quelques feuilles sèches virevoltaient dans les airs pour se poser au sol. Le rayon de la sphère plantée dans le ciel rouge sombre perçait avec force entre les ramures des arbres et traçait des formes sur les troncs. Nous prîmes la direction de l’ouest, comme initialement prévu. Tandis que Raïm conservait la tête du groupe, Seven se replaça derrière moi et m’adressa un clin d’œil pour me faire comprendre qu’il allait bien. Mais il était si bon comédien que je ne l’aurais pas parié, surtout vu ses traits tendus.
Nous arrivâmes plus tôt que prévu à la lisière du bois, et plus nous nous rapprochions de notre but, plus les espaces de verdure totalement hermétiques se raréfiaient. Et cela allait durer jusqu’à ce que nous parvenions au niveau du palais et des Fers qui, eux, étaient entourés d’une large section boisée. Immobiles derrière le dernier rideau de résineux qui marquait la fin de notre relative protection, nous observâmes le paysage avec une attention accrue. Il restait encore des fourrés dont le feuillage avait noirci sous l’effet des rayons projetés par notre semblant de soleil. Quelques arbres aussi ponctuaient cette zone avant que les bois ne se resserrent pour former à nouveau une voûte de verdure inaccessible aux véhicules de l’armée. Pour l’atteindre, il nous fallait courir sur une distance d’environ deux kilomètres en faisant des arrêts à peu près tous les dix mètres. Et tout ça sans se faire repérer, ni par des Solths rebelles ni par des soldats. Un jeu d’enfant… Je caressai nerveusement le canon de ma carabine pressée contre mon flanc. J’avais du mal à respirer, comme si je portais un carcan autour de la poitrine. J’ignorais pourquoi, mais j’éprouvais le terrible sentiment que mon destin allait se jouer sur cette enclave de terre à demi stérile. Comme une intuition puissante et terrifiante. Je ravalai de force mon angoisse et regardai Raïm s’élancer le premier vers le tronc le plus imposant de tous et qui nous permettrait de masquer notre présence. Une fois qu’il l’eut l’atteint, il leva la main pour m’intimer l’ordre d’en faire autant. J’essayai d’inspirer profondément, n’y réussis qu’à moitié, et fonçai droit devant, traînant ma peur avec moi comme un boulet. Une fois parvenue à mon but, j’adressai à mon tour un signe à Kalia tandis que Raïm filait vers l’arbre suivant.
Le déroulement des choses se passa sans anicroche et, alors que j’arrivais au dernier arbre, je captai quelque chose par terre. Raïm haussa un sourcil et s’accroupit en même temps que moi. Je posai mes doigts sur le sol.
— Une trace de pneu.
— Elle est toute fraîche, les soldats ne doivent pas être bien loin, répondit Raïm en reportant son regard sur les alentours.
Tandis que Kalia et Seven nous rejoignaient et que je me relevais, Raïm pointa son index vers un taillis aussi large que haut qui formait comme un muret de verdure dans le lointain. Nos regards s’orientèrent tous dans la même direction. Au centre de celui-ci, une fente irrégulière dans le feuillage sombre laissait apparaître une forme argentée positionnée sur une tige du même coloris. S’il était difficile d’en définir la nature exacte depuis l’endroit où nous nous trouvions, une idée de ce dont il pouvait s’agir me vint tout de suite à l’esprit. Comme pour confirmer mon intuition, le soleil choisit ce moment pour inonder les alentours de ses puissants rayons rouge carmin. L’un d’eux s’orienta sur l’objet en question. Comme s’il ripait sur une surface lisse, le reflet du rai de lumière rejaillit vers nous et nous aveugla pendant un instant.
— Qu’est-ce que… murmurai-je en me protégeant les yeux.
— C’est… un rétroviseur, chuchota Seven d’une voix alarmée.
Le rayon de lumière dévia soudain sur Kalia après être passé sur moi. Malgré les points blancs qui dansaient encore devant mes yeux, je la vis reculer de quelques pas pour sortir de la trajectoire du rayon. Son pied glissa dans une ornière. Déséquilibrée, elle pivota sur elle-même pour se remettre d’aplomb, mais, dans la précipitation, la crosse de son arme heurta le tronc de l’arbre qui nous servait de cachette. Raïm et Seven tentèrent d’empêcher ce qui allait arriver, mais ils ne furent pas assez rapides et le doigt de Kalia ripa sur le bouton de tir. Le coup de feu déchira le silence.
Nos yeux, à tous, se braquèrent sur la carabine de Kalia. La peur et l’affolement montèrent en chacun de nous comme une traînée de poudre. Puis, nous reportâmes nos regards anxieux vers le rétroviseur dans le taillis. En une fraction de seconde, nous le vîmes disparaître. Un moteur rugit et un véhicule apparut alors. Je le reconnus aussitôt avec ses faux airs de Jeep trafiquée dépourvue de toit et les traits rouges tracés sur le capot noir. L’emblème de l’armée.
 Deux soldats étaient debout dans la voiture. Les canons de leurs carabines aux manches chromés longs et étroits, posés en appui sur une barre métallique qui formait une arche au centre de l’automobile. Et tandis qu’un troisième homme, lui aussi en uniforme, s’évertuait à braquer rapidement son volant d’un côté puis de l’autre pour éviter les ornières et les racines, les deux autres s’apprêtèrent à tirer dans notre direction. Même planqués derrière ce foutu tronc, nous n’avions plus aucune chance de leur échapper si nous restions là.
— Courez ! cria Raïm.
Nous nous élançâmes d’un bond, zigzaguant entre les rares bosquets à demi brûlés par le soleil. À plusieurs reprises, Raïm et Seven se retournèrent et firent feu sur nos poursuivants pendant que Kalia et moi continuions à courir devant eux. La Jeep progressait vite. Je pouvais entendre ses roues cahoter sur les inégalités du sol en même temps que les braillements des soldats qui nous hurlaient de nous arrêter. Mais aucun de nous n’avait dans l’idée d’obéir.
 Jamais de la vie.
— Dispersion ! criai-je en déviant tout à coup sur la droite.
Kalia vira sur la gauche. Le but du jeu, cette fois-ci, tout le monde le connaissait : se débrouiller pour ne jamais se retrouver dans la ligne de mire des soldats. Humains ou non, nous étions au moins d’accord sur ce point. Les balles fusaient autour de nous et je manquai m’en prendre une en pleine jambe, mais elle ne fit qu’effleurer mon jean.
Ça ne s’appelle pas avoir la baraka dans le monde de Seven et Damian, ça ? songeai-je en changeant de direction de nouveau.
Notre groupe se dispersa sur la totalité du terrain, obligeant le conducteur du véhicule à faire un choix entre quatre cibles potentielles. Quand un nouveau coup de feu fendit l’air, je sentis mon cœur se soulever, persuadée que cette balle était pour moi. La balle pénétrant ma peau, s’enfonçant dans ma chair pour la détruire de l’intérieur, serait la dernière sensation que je percevrais. Mais ce fut Kalia qui tomba…
CHAPITRE 15
Damian
La porte s’ouvrit sur une clarté d’un rouge violent. Aveuglé, je battis des paupières. Je ne savais pas où poser les pieds. J’éprouvais cette même sensation de lourdeur dans les jambes qu’après qu’on m’avait fait avaler de force le contenu de l’éprouvette. J’avais beau essayer de marcher normalement, je titubais. Je sentis la pression de la main d’Ephreïm sur mes poignets menottés se raffermir comme s’il avait peur que je m’effondre. J’inclinai la tête vers le sol dans l’espoir de chasser le voile opaque qui troublait ma vue. Je distinguai des pavés aux contours un peu floutés. Ma démarche demeura incertaine pendant encore quelques minutes avant que je finisse par me sentir un peu moins engourdi. Je relevai la tête et, tout en plissant les paupières, je cherchai à voir la source de cet éclairage qui me brûlait presque les rétines. J’aperçus la même étrange et imposante boule dans le ciel que j’avais déjà vue à mon arrivée dans ce monde. On aurait pu appeler ça un soleil si sa surface n’avait pas ressemblé à une vieille pomme desséchée parcourue de milliers de filaments d’un rouge ardent, comme une croûte de lave au-dessus d’un magma en fusion.
— Qu’est-ce que c’est, exactement  ? demandai-je d’une voix presque éteinte.  
— Notre soleil à nous. Il ne paye pas de mine comme ça, surtout en comparaison du vôtre. Mais comme tu peux le constater, sa lumière est encore très vivace. Autrefois, il était comme le vôtre. Du moins, c’est ce que racontent les ouvrages se rapportant à notre passé. Un jour, il a explosé et provoqué la destruction de notre monde. Il a fallu des millions d’années pour que cet endroit redevienne vivable.
Il s’arrêta, m’obligeant à en faire autant si je ne voulais pas lui rentrer dedans. Je tanguai un instant, encore un peu vaseux, puis regardai autour de moi les rangées d’arbustes qui bordaient la route et dont les branches d’un vert étrangement pâle se balançaient sous l’effet d’une légère brise.
— Tout ce que tu vois ici est l’œuvre de nos ancêtres. Qu’il s’agisse de l’agencement des rues, mais également des constructions. Pierre après pierre, ils ont rebâti notre dimension pour en faire ce qu’elle est aujourd’hui. Et, en tant que descendant direct, j’ai repris le flambeau. Ces magnifiques arbres sont ma création. Tout comme ce palais l’est en grande partie.
Je posai enfin mon regard sur lui.
— Je m’en fous.
Ephreïm perdit son sourire, visiblement vexé que je ne m’extasie pas devant ses créations, puis il reprit sa progression en tirant d’un coup si sec sur mes menottes que je manquai m’affaler sur le sol. D’un mouvement machinal, je tirai dans l’autre sens pour me rattraper et Ephreïm laissa échapper un soupir sonore.
— Tout pourrait être si simple si tu cessais de te comporter comme un idiot. Ta vie en serait grandement facilitée, crois-moi.
— Ç a aussi, je m’en fous.
Sans ménagement, il me força à accélérer la cadence. Dès qu’il me sentait trébucher ou résister à nouveau, il tirait plus fort encore. À moi de faire en sorte de ne pas finir le nez coincé entre deux pavés.
— Tu finiras par coopérer. Que tu le veuilles ou non.
— Tu crois que me faire boire des litres de ta drogue va finir par me convaincre de t’apprécier ? Même si tu effaces tous mes souvenirs… Même si tu fais disparaître jusqu’à mon nom de mon esprit… jamais je ne coopérerai. Et tu sais pourquoi ?
— Non, mais je serais curieux de le savoir.
— Fais donc marcher ce qui te sert de cervelle, sale démon de mes deux.
Il ne répliqua pas et continua à me traîner comme un chien en laisse. Puis, quelques mètres plus loin, la verdure laissa place à d’imposantes constructions formant comme des murailles autour de la route sur laquelle nous progressions. Ephreïm s’immobilisa devant une haute porte cochère maintenue par d’impressionnants gonds de métal noir scellés dans d’épaisses parois de pierre.
— Peu importe ce que tu en penses, tu finiras par le faire, crois-moi sur parole. Pour le moment, la suite de ton apprentissage t’attend derrière ce battant.
— Encore un test ? maugréai-je en rivant mon attention sur la porte en question.
Le bois dont elle était faite semblait avoir servi de repas à des hordes de rongeurs affamés, dans lequel on pouvait voir les traces de dents imprimées. L’édifice devait dater de plusieurs décennies. Une immense fresque, teintée d’un voile d’argent, était gravée sur le battant. Elle paraissait se trouver là pour rappeler un passé révolu de combats sanglants. Des soldats munis de couteaux aux lames démesurées luttaient contre des ennemis invisibles tandis qu’un brasier flamboyait, telle une offrande, au milieu d’un terrain de forme concentrique. Ephreïm suivit le contour de certains dessins tout en les contemplant comme s’il était hypnotisé.
— Notre passé. Nos ancêtres.

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