La Pomme de Justine
119 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

La Pomme de Justine , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
119 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Au-delà des idées reçues, l’amour emprunte bien des détours.
Justine a 18 ans et se remet d’une relation amoureuse difficile. Alexandre, 28 ans, ne fait plus confiance aux femmes, surtout aux jeunes femmes, depuis que de fausses accusations d’agressions sexuelles lui ont volé sa réputation et son emploi. Une amitié inattendue, le temps d’un été, vient toutefois panser leurs blessures, mais la complicité pourra-t-elle être plus forte que le passé et la différence d’âge? De la forêt sauvage au cégep où ils se retrouveront sans le vouloir, au-delà des interdits et des idées reçues, l’amour emprunte bien des détours.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 février 2013
Nombre de lectures 58
EAN13 9782764423585
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0020€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection dirigée par Stéphanie Durand

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Harvey, Valérie
La pomme de Justine
(Titan + ; 101)
Pour les jeunes.
ISBN 978-2-7644-1690-7 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-2357-8 (PDF)
ISBN 978-2-7644-2358-5 (ePub)
I. Titre. II. Collection : Titan + ; 101.
PS8615.A773P65 2013 jC843’.6 C2012-942496-X
PS9615.A773P65 2013

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres Gestion SODEC.

Les Éditions Québec Amérique bénéficient du programme de subvention globale du Conseil des Arts du Canada. Elles tiennent également à remercier la SODEC pour son appui financier.
Québec Amérique
329, rue de la Commune Ouest, 3 e étage
Montréal (Québec) Canada H2Y 2E1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010
Dépôt légal : 1 er trimestre 2013
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
Projet dirigé par Stéphanie Durand
Mise en pages : André Vallée Atelier typo Jane
Révision linguistique : Diane-Monique Daviau et Chantale Landry
Conception graphique : Célia Provencher-Galarneau et Julie Villemaire
Illustrations en couverture : crédit image pomme : ComicVector / shutterstock.com
crédit image bois : sorendls / istockphoto.com
Toutes les citations de Félix Leclerc sont tirées de son ouvrage Le calepin d'un flâneur
Conversion au format ePub : www.studioc1c4.com

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
© 2013 Éditions Québec Amérique inc.
www.quebec-amerique.com

À Philippe et Jeannot La réalité dépasse parfois la fiction… Il y a des hommes qui savent si bien aimer. À Léopold et Léo Le premier m’a encouragée à plonger dans l’écriture Le deuxième n’existerait pas sans elle.
Chaque pomme est une fleur qui a connu l’amour.
Félix Leclerc
Ce qu’il faut de saleté pour faire une fleur !
Félix Leclerc
CHAPITRE 1
Votre chalet est à deux kilomètres, dit la jeune fille au comptoir en dessinant des indications sur une carte. Vous suivez le chemin principal jusqu’au 204 et vous tournez à droite. Voici les clés. Nous vous rappelons qu’il est interdit de laisser vos déchets non couverts, car les ours sont nombreux dans la région. Vous devez utiliser nos poubelles spécialement construites à cet effet. La nature est également strictement protégée, alors vous ne pouvez cueillir aucun fruit. Pendant la durée de votre séjour, l’accès au parc sera gratuit en tout temps. Si vous le désirez, je pourrai vous faire découvrir les lieux plus tard, des visites guidées sont proposées à ce kiosque.
Elle ponctua la fin de son discours d’un grand sourire, mais le client ne la regardait même pas. Il marmonna un « Merci » et s’éloigna rapidement avec les clés.
Elle avait vite saisi que cet homme ne cherchait pas à nouer de relations sociales. Il était arrivé à son guichet sans un bonjour, se contentant de signaler sa réservation au nom d’Alexandre Laterrière. Elle lui avait demandé s’il avait fait bonne route, sans comprendre sa réponse. C’est à peine s’il avait levé la tête.
Cette attitude avait eu l’effet contraire de ce qu’il souhaitait. Il avait voulu passer inaperçu. Cependant, il n’avait réussi qu’à rendre la jeune fille encore plus curieuse. À force de se faire poser des questions sans intérêt, l’homme avait donc fini par lui jeter un bref coup d’œil irrité. Elle avait été surprise de constater que, malgré son air renfrogné, il était beau comme un mannequin ! Il devait avoir environ 25 ans, les cheveux bruns, longs, légèrement bouclés, qui s’arrêtaient un peu au-dessus des épaules. Des yeux d’un bleu incroyable, transparents comme la mer du matin, une bouche bien définie, la peau mate, un cou solide : il allait faire tourner la tête de toutes les filles du parc !
Pourtant, elle sentait déjà qu’il n’était pas venu ici pour visiter le coin. Il était venu s’isoler dans ce chalet. Se reposer. Se cacher ? Elle ne savait pas. N’empêche qu’elle le suivit des yeux en songeant qu’elle aimerait bien le revoir pendant les deux mois où il habiterait là. Même de dos, il était indéniablement son genre d’homme. Un peu plus grand qu’elle, passablement musclé, des fesses agréables à regarder…
Justine ? Tu peux revenir de la lune et servir le prochain client ?
Elle se tourna vers Maxime, contrariée qu’il l’ait surprise en train d’admirer un autre homme. Depuis leur séparation, un mois auparavant, elle avait l’impression qu’il ne cessait de la surveiller. Elle avait accepté qu’ils restent amis, car elle ne voulait pas le blesser plus que nécessaire. Toutefois, sa présence était un poids qu’elle avait de plus en plus de mal à supporter. Il ne comprenait pas que c’était fini et il argumentait souvent pour qu’ils reviennent ensemble. Au début, elle avait hésité, mais elle savait maintenant que ses sentiments pour Maxime n’étaient plus de l’amour.
Justine sourit au couple qui se dirigeait vers le comptoir et elle oublia bien vite le mystérieux voyageur.

Il lança ses clés sur le comptoir de bois et il laissa son sac dans l’entrée. La porte du chalet se referma bruyamment et Alexandre tomba assis sur la chaise face à la fenêtre, comme s’il revenait d’une très longue excursion. Il n’avait pas regardé l’intérieur de l’habitation où il passerait les deux prochains mois. Il ne voyait pas non plus le soleil éclatant qui jouait dans les grands sapins ni les feuilles du bouleau près de la fenêtre qui bruissaient à chaque souffle de vent.
Il fixait tout cela sans rien voir, concentré sur lui-même, et s’appuya contre le dossier en soupirant. On était le 1 er juillet. Il venait de quitter son appartement de Montréal. Il avait entreposé ses meubles et suivi le conseil du psychologue : changer d’air. Tout était fini. Sa copine l’avait quitté dès que la poursuite avait été déposée. Il avait été blanchi hors de tout doute, mais elle avait trouvé quelqu’un d’autre. Incapable de poursuivre son travail, complètement démoli, il avait fait une sérieuse dépression et il avait démissionné au début de l’année.
Depuis six mois, il traînait en ville, alors pourquoi ne pas flâner ici ? Il avait haussé les épaules à la suggestion du spécialiste et il avait loué ce chalet dans un parc qu’il avait déjà visité avec ses parents, plusieurs années auparavant. Il n’avait aucun espoir concernant son état. La grande nature ne pourrait sans doute pas lui rendre sa confiance. Il se méfiait des autres maintenant. Des femmes plus que tout. Au moins, ici, il serait seul et n’aurait pas à supporter leur présence. Peut-être que ça, ce serait bénéfique. Il ne put s’empêcher d’esquisser un sourire cynique en se rappelant la confiance qu’il avait quand il était adolescent. Il ne savait pas à l’époque qu’il finirait seul, isolé dans un chalet, au fin fond du Québec… et que sa seule pensée positive serait qu’il resterait seul !
Le soir se coucha sans qu’il ait bougé de sa chaise droite.
CHAPITRE 2
Le travail d’été de Justine lui plaisait. Elle faisait un peu de tout au parc. Elle y avait travaillé l’année précédente aussi, alors elle connaissait bien les sentiers et les habitudes de la place. Elle accueillait les clients au comptoir, elle servait de guide ou elle partait avec le camion pour recueillir les ordures des chalets. Ce matin-là, il faisait très chaud et personne n’avait le goût de sortir. Elle s’était portée volontaire pour la corvée de déchets, une tâche moins glorieuse. Au moins, elle pourrait fuir le regard de Maxime, un grand avantage.
Justine ne pouvait s’empêcher de siffler en travaillant. L’air était saturé d’humidité, mais elle aimait bien conduire le camion dans ces petites routes entre les chalets. La canicule durait depuis plus d’une semaine et les fenêtres des petites habitations étaient grandes ouvertes. Les résidants restaient dehors pour profiter du moindre souffle de vent. Elle saluait les gens au passage. À peu près tout le monde connaissait et appréciait cette fille aux cheveux bruns coupés court, qui avait un air de garçon manqué avec sa casquette sur la tête. De taille moyenne, assez mince et peu développée, elle passait facilement pour un jeune homme. Jusqu’à ce qu’elle lève la tête et qu’on remarque sa bouche généreuse et ses yeux verts pétillants, bien définis par de longs cils tout à fait féminins.
Elle se dirigea vers le chalet 204. Pas de déchets. Pourtant, l’homme était là depuis une semaine. Elle se souvenait de son arrivée. Toutes les fenêtres étaient fermées, sauf celle sur le côté. Justine s’inquiéta. Est-ce que quelque chose était arrivé ? Éteignant le moteur, elle marcha jusqu’à la porte et cogna fermement, plusieurs fois. Il n’y eut aucune réponse.
Quoi faire ? Ils avaient déjà eu des cas de maladie, mais jamais chez une personne seule. La main sur la poignée, Justine hésita, ne voulant surtout pas importuner le vacancier. Constatant que la porte n’était pas verrouillée, elle entra et referma doucement.
Excusez-moi… Heu…
Elle aperçut plusieurs plats de nouilles Ramen à moitié consommées sur le comptoir. Elle ne put s’empêcher de froncer les sourcils en songeant aux fourmis. « Il pourrait se ramasser un peu quand même… Mais est-ce qu’il mange juste ça ? »
Il semblait n’y avoir personne. Elle se dirigea vers la chambre du fond et entrouvrit la porte. L’homme était couché sur le lit, tout habillé. Il avait la barbe plus longue et elle se demanda s’il dormait, ses écouteurs sur les oreilles. Il ne l’avait sans doute pas entendue entrer à cause de la musique. Elle s’apprêtait à refermer doucement la porte, quand il nota le mouvement et tourna la tête vers elle. Elle eut un sursaut. Il pleurait. Ses yeux étaient rouges, ses joues mouillées et il aurait eu besoin d’un mouchoir. Justine n’avait pas vu beaucoup d’hommes pleurer. Elle resta paralysée et continua de le fixer, trop étonnée pour dire quoi que ce soit.
Il se leva lentement et, sans un mot, il s’avança. Elle eut peur qu’il se fâche et le regarda avec des yeux effrayés. Il se contenta de se diriger rapidement vers l’entrée. Il ouvrit la porte et attendit qu’elle sorte. Quand Justine fut à l’extérieur, il claqua la porte. Elle entendit clairement la serrure qui tournait. Elle soupira, s’en voulant de son indiscrétion.
Justine revint vers le camion et elle ne siffla plus de la journée, son esprit troublé par le visage dévasté de cet homme. Elle était profondément émue et elle voulait faire quelque chose pour lui.

Le lendemain, la chaleur diminua un peu à cause de la pluie qui tombait à boire debout. Justine entra sur le terrain du parc avec deux sacs à lunch accrochés aux épaules. Maxime le nota :
Tu m’as apporté un dîner, dis donc ?
Bien sûr que non. Ne rêve pas en couleurs.
Et elle partit avec un des sacs sans explication. Maxime serra les poings et la regarda sortir.
Aujourd’hui, Justine serait guide dans le parc. Comme il pleuvait à verse, il n’y aurait probablement pas grand monde. Cependant, elle devait tout de même être disponible et surveiller les sentiers. Elle serait constamment en déplacement. Son imperméable sur le dos et ses bottes de pluie aux pieds, elle partit vers le chalet 204. Elle déposa le sac à lunch sur la galerie et cogna, puis elle s’enfuit en courant.

Alexandre entendit le bruit de ses pas et les coups à la porte. Il se dirigea vers l’entrée, fâché que la jeune fille ose revenir. Pourtant, quand il ouvrit, il n’y avait personne, excepté un sac à lunch bleu. Il le prit, intrigué, et l’ouvrit. À l’intérieur, il y avait un mot.
Je m’excuse pour hier. Je croyais que vous étiez malade, c’est pourquoi je suis entrée.
Vu ce que vous mangez depuis une semaine, il est bien possible que vous le deveniez. Alors j’ai pensé vous apporter quelques pommes.
Justine
Il froissa le papier, furieux qu’elle tente de s’immiscer dans ses affaires. S’il avait besoin de quelque chose en ce moment, c’était que cette jeune idiote le laisse tranquille ! Il reprit le papier qu’elle avait utilisé, le défroissa et chercha un crayon pour lui répondre au verso :
Pas besoin de rien. Tu peux éviter le coin, s.t.p. ?

Il mit le mot dans le sac à lunch avec les pommes et le laissa à l’extérieur, puis regagna sa chambre. Quelques heures plus tard, il fut surpris de constater que le sac avait été déplacé, mais qu’il était toujours sur la galerie. Il hésita quelques secondes, puis le rapporta dans le chalet.
Sur un nouveau papier, elle avait répondu :
C’est peut-être difficile de les manger comme ça. Je les ai coupées pour vous.
Mangez un peu mieux et je vous laisserai tranquille.
J.

Il se rendit compte que les pommes étaient maintenant en quartiers dans un sac de plastique. Il ne put s’empêcher de sourire. « Obstinée, la petite jeune. Et elle me fait du chantage en plus. Si je me plains, est-ce qu’elle perdra sa job ? » Pendant un instant, un éclair de fureur brilla dans les yeux d’Alexandre et il eut envie de passer à l'action. Il avait cependant choisi son métier parce qu’il aimait rencontrer des jeunes allumés. Ce n’est pas parce qu’il ne travaillait plus que cela avait changé. Il n’allait pas faire perdre son emploi à une ado qui avait des initiatives originales. C’était trop rare pour qu’il étouffe cela, même s’il lui déplaisait d’en faire les frais.
Pensif, il mangea les pommes. Quelle autre profession que l’enseignement pourrait-il exercer ? Il avait toujours désiré devenir professeur et avait apprécié les quelques mois passés dans ce cégep, malgré sa triste constatation : certains étudiants se foutaient complètement d’apprendre. Pourquoi fréquentaient-ils le cégep, alors ? Il avait redoublé d’efforts devant leur manque d’intérêt. Ses plus grandes satisfactions provenaient toujours d’étudiants qui osaient avoir une opinion, différente de la sienne si possible.
Ensuite, il y avait eu cette histoire avec Brigitte qui avait tout gâché. Le psychologue affirmait qu’il pourrait un jour revenir à l’enseignement, une fois qu’il aurait digéré tout cela. Alexandre en doutait. Comment faire confiance à ses étudiantes, maintenant ? Il n’avait jamais imaginé qu’une histoire pareille puisse lui arriver. Pourtant, il ne pouvait nier la réalité. Non, il n’était pas fait pour la jungle étudiante.
Il termina le dernier quartier, appréciant le goût sucré de la pomme. Il avait faim finalement. Il y avait longtemps qu’il n’avait pas bien mangé. L’odeur lui leva le cœur quand il vida les plats de Ramen dans l’évier. Un grand sac-poubelle lui servit à recueillir les déchets, ainsi que le sac de plastique dans lequel Justine avait mis les pommes. Alexandre garda toutefois le papier pour répondre :
Prévoyez-vous devenir infirmière ? Vous seriez parfaite avec les personnes âgées. J’ai pris le médicament, madame. Savez-vous ce que j’aimerais comme dessert ? La tranquillité.
Il déposa le sac à lunch sur la galerie et courut sous la pluie pour mettre les ordures dans la poubelle à l’épreuve des ours. Quand il rentra dans le chalet, il dégouttait tellement l’averse était forte. Se dirigeant vers la salle de bain, il sortit son rasoir et en profita pour faire sa toilette avant de s’offrir une longue douche chaude.
Ce soir-là, Alexandre sortit pour faire quelques courses à l’épicerie du village. La pluie s’était arrêtée tout aussi rapidement qu’elle avait débuté. En verrouillant la porte du chalet, il remarqua que le sac à lunch avait disparu. Le soleil se couchait sur les montagnes à travers les nuages sombres. Pour la première fois, il nota le contraste des couleurs et la beauté du paysage. Il se dit qu’il prendrait le temps de visiter le parc avant son départ.

Alexandre revint d’une longue marche dans la montagne vers midi. Le sac à lunch était devant la porte. Il soupira et entra dans le chalet en le mettant sur son épaule. Cette fois, il y avait des pommes en quartiers, des oranges et même un peu de fromage. Et un mot.
Je le prends comme un compliment. L’infirmière répond que vous aurez cette chère tranquillité en dessert quand vous serez mieux. Pour l’instant, la médication se poursuit.
J.
Décidément, elle exagérait ! Il n’avait pas besoin de cette nourriture, ayant acheté la même chose la veille. Néanmoins, tout laisser là aurait été du gaspillage. Il mangea donc ce lunch, en ajoutant quelques extras tirés de son frigidaire. Puis, il lui répondit :
Je n’ai plus besoin de quoi que ce soit, j’ai fait le marché hier et je vais bien manger, docteure. Je n’ai pas cinq ans et je peux me nourrir tout seul, merci. C’est assez maintenant.
Il repartit en après-midi en passant par le poste d’accueil pour se procurer une carte des sentiers. La jeune fille n’y était pas, ce qui le soulagea. Alexandre prit la carte, nota le regard froid d’un jeune homme qui le suivait des yeux, mais il sortit sans rien dire pour faire une autre excursion.
À son retour, il y avait un papier collé sur la poignée.
Je suis contente de voir que ça va un peu mieux. Je vous laisse à votre dessert.
Justine
Aller un peu mieux ? Lui ? Il entra dans le chalet et laissa le papier sur le comptoir. Il y réfléchit dans la douche. Il n’avait toujours pas de but et ne savait toujours pas ce qu’il ferait de sa vie. Mais c’est vrai qu’il avait passé une bonne journée.
Il dormit mieux, épuisé par ses longues randonnées. Alexandre ne réalisa même pas qu’il n’avait pas pleuré ce jour-là.
CHAPITRE 3
Il la croisait de temps en temps. Elle lui souriait, lui faisait signe de la main et il répondait brièvement. La jeune guide semblait toujours d’humeur égale, que le temps soit ensoleillé, nuageux ou pluvieux. Une semaine après l’histoire des pommes, Alexandre l’aperçut près du poste d’accueil, avec un groupe de cinq personnes. Il s’arrêta pour nouer le lacet de sa chaussure quand il l’entendit crier :
Vous voulez vous joindre à nous pour la visite guidée ?
Il n’avait pas besoin de guide dans ces sentiers et ne tenait pas vraiment à se joindre à un groupe, mais il acquiesça tout de même et suivit la guide. « Justine, si je me souviens bien. Elle semble avoir l’âge de mes étudiants. C’est sûrement une jeune fille de la région qui travaille ici l’été », pensa-t-il. Quelques secondes plus tard, la jeune fille confirma tout cela en se présentant. Elle ajouta qu’elle avait dix-huit ans et qu’elle travaillait dans ce parc depuis deux ans. Elle le dit avec tant de fierté qu’on devinait sans peine qu’elle aimait son travail. Un enfant lui demanda :
Tu as un chum ?
Justine se mit à rire en enfonçant la casquette du petit un peu plus fort sur sa tête :
Non ! Tu veux être mon chum aujourd’hui ?
Oui !
Elle lui prit la main et les parents prirent une photo de la guide qui marchait avec leur enfant. Avec leurs casquettes, ils se ressemblaient. Justine expliqua la création du parc, les différentes sortes de plantes et d’animaux qui s’y trouvaient, les activités qu’on pouvait y faire. L’enfant demanda :
Il y a des poissons dans les lacs ?
Bien sûr ! Il y en a plein ! Tu peux les pêcher si tu as un permis. Tu aimes les poissons ?
Brrr. Non ! C’est pas bon !
Tout le monde se mit à rire devant le visage dégoûté du petit. Même Alexandre se surprit à sourire devant sa réaction. L’enfant ne voulait pas manger de poisson, mais il s’approcha de la rivière et tout le monde le suivit. Justine expliqua qu’il était possible d’apercevoir des chutes descendant de la montagne et chacun les chercha des yeux. Elle en profita alors pour se rapprocher d’Alexandre. Justine se posta à ses côtés en surveillant le groupe.
Vous avez repris des couleurs, dit-elle brusquement.
Il se sentit un peu mal à l’aise. Elle l’avait vu dans la pire des situations. Alexandre n’avait pas l’habitude d’être observé en pleine crise de larmes. C’est une des raisons pour lesquelles il avait évité de la croiser. Il décida d’utiliser l’humour pour masquer son malaise.
C’est à cause des pommes, je suis allergique.
Oh…
Elle le regarda, inquiète. Il ne put s’empêcher de rire de son visage dépité.
Mais non, voyons. C’est grâce à l’exercice ET aux Ramen.
Les Ramen, oui, approuva-t-elle avec une grimace. C’est plein de bonnes vitamines.
Tiens, finalement, vous devriez être nutritionniste, je pense.
Bon, bon ! Êtes-vous conseiller en orientation ou quoi ? répondit-elle.
Il se mit à rire et elle l’imita. Puis, elle lui tendit la main.
Recommençons à neuf. Justine Valois, enchantée. Et laissez tomber le « vous », s’il vous plaît.
Il hésita à peine avant de répondre à sa poignée de main.
Alexandre Laterrière. Je préfère le « tu », moi aussi.
Justine sourit en approuvant, puis se dirigea vers le groupe et tapa dans ses mains pour attirer leur attention. Le reste de la visite passa à toute vitesse. Alexandre s’inquiéta un peu à propos de Justine, après tout, c’était une FILLE, mais il se félicita surtout d’avoir réussi à agir normalement dans un semblant de société. Il allait peut-être mieux après tout.
CHAPITRE 4
Justine travaillait avec Coralie ce jour-là. C’était la plus jeune de l’équipe, la petite nouvelle de cette année, qui venait tout juste de terminer son secondaire. Elle était mignonne comme tout, charmante et gentille. Justine la trouvait absolument adorable et elle aimait partager le comptoir d’accueil avec elle. Surtout que ça lui permettait d’éviter Maxime, qui venait tout juste de partir pour s’occuper des sentiers. Sa présence lui était de plus en plus pénible. Peut-être qu’elle devenait paranoïaque, mais quand il était là, elle avait l’impression qu’il la suivait constamment du regard. Quand elle discutait avec un autre employé du parc, il ne se gênait pas pour venir interrompre la conversation. Ce jour-là serait donc une excellente journée car elle ne le verrait presque pas.
Les clients n’étaient pas encore arrivés, les portes du parc venaient tout juste d’ouvrir. Justine en profita pour demander à Coralie :
Alors, depuis ton arrivée, tout se passe bien ?
Oh oui ! Les gens sont super gentils. J’ai encore un peu de mal avec le parcours des sentiers, mais je commence à m’y reconnaître.
Ne t’inquiète pas, bientôt, tu les connaîtras par cœur ! dit Justine en riant.
Coralie venait à peine de se joindre à l’équipe parce que le secondaire se terminait plus tard que le cégep. Elle devait donc mettre les bouchées doubles pour tout mémoriser. Justine entendit sa collègue lui demander :
Tu travailles ici depuis quand ?
J’ai commencé l’an dernier et j’adore ça.
Oui, ça se voit. Les gens t’apprécient beaucoup, tout le monde parle de toi ici.
Ah oui ? Comment ça, tout le monde ? demanda Justine, intéressée.
Ben, les clients et les autres guides… Maxime, par exemple.
Oh, lui ! lança Justine en changeant de ton. Tu sais qu’on est sortis ensemble ?
Oui, il m’en a parlé un peu.
Mmm… On s’est connus ici, l’an dernier. On a essayé de continuer notre histoire, même si on ne va pas au même cégep, mais bon… Il était très jaloux et ça devenait compliqué de le rassurer… Enfin. Nous avons rompu.
Oh, c’est triste, je m’excuse d’en avoir parlé…
Non, non. Ce n’est pas triste. C’est mieux comme ça. En tout cas, c’est ce que je pense. Je ne l’aimais plus de cette façon… Mais maintenant, je me demande si on pourra rester amis…
Un client entra et leur conversation s’arrêta sur ces mots. Les deux filles se tournèrent vers le nouveau venu pour l’accueillir et elles dirent en même temps :
Bonjour, bienvenue ! Peut-on vous aider ?
Elles étaient si synchronisées que le client eut un regard surpris et elles éclatèrent de rire en même temps que lui. « Oui, décidément, c’est facile de travailler avec Coralie » , pensa Justine.

Alexandre transporta quelques bûches dans l’espace aménagé devant le chalet pour faire un feu. Il prépara le bois, le papier et alluma le tout. Bientôt, les flammes s’agitèrent dans le crépuscule et il s’assit sur la chaise de jardin pour admirer le spectacle. Une voix brisa la tranquillité :
Il ne manque que les guimauves pour le dessert !
Il se retourna vers Justine qui venait d’arriver à vélo. Elle sourit et s’avança :
Mon travail de la soirée consiste à avertir les résidants d’être prudents, puisque l’alerte d’incendie de forêt a été augmentée aujourd’hui. Il y a longtemps que nous n’avons pas eu de pluie, alors il faut s’assurer de bien éteindre avant d’aller dormir.
Il leva les yeux au ciel, agacé de sa présence.
Oui, maman.
Elle se mit à rire, sans prêter attention à son attitude. Ça faisait déjà un bon moment qu’Alexandre avait participé à la visite guidée et Justine avait souvent pensé à lui, curieuse de savoir s’il allait mieux. Le revoir en pleine forme la réjouissait. Elle répondit :
Infirmière, docteure, nutritionniste, maintenant mère ! Je me demande bien quelle autre job tu vas me sortir, Alexandre !
Il sursauta quand elle le tutoya. Pourtant, c’est lui qui l’avait invitée à le faire, mais il n’était plus sûr que c’était une bonne idée. Justine était trop proche de lui tout à coup. Il changea de sujet.
J’ai oublié d’acheter des guimauves.
Ah ! Alors, attends-moi !
Elle enfourcha son vélo et partit. Il attendit qu’elle revienne, mais après quinze minutes, Alexandre pensa qu’elle était sans doute rentrée chez elle. Il fixa le feu qui pétillait dans la cuve en métal. Le bois était très sec et faisait de beaux dessins de flammes. Le mouvement l’hypnotisa et il se perdit dans ses pensées. Déjà deux semaines depuis son arrivée ici. Il avait développé une routine et se sentait bien dans ce petit chalet tranquille, à se promener quotidiennement dans la montagne. Alexandre sentait la forme revenir et il était sans doute un peu plus positif.
De temps en temps, la peur revenait quand il se demandait ce qu’il ferait, s’il pourrait exercer un emploi normalement, un jour, si les gens lui feraient confiance. Oui, la peur était encore là, mais elle ne le faisait plus paniquer comme avant.
Des craquements sur le sol sec le tirèrent de ses réflexions. Justine était revenue. Elle s’arrêta près de lui et lui tendit un sac de guimauves.
T’en veux ?
Euh…
Mais tu dois partager avec moi.
Elle s’assit sans attendre son avis et ouvrit le sac. Elle prit une branche de bois qui traînait près du feu et lui en tendit une.
J’ai du temps maintenant, j’ai fini la tournée des avertissements.
Alexandre songea qu’il n’avait pas vraiment envie qu’elle soit là, mais il n’eut pas le cœur de la renvoyer. Il piqua une guimauve sans rien dire. Elle regarda la sienne griller en lui demandant :
Tu fais quoi dans la vie ?
Rien.
Euh… Ça veut dire que tu n’as pas de travail ?
C’est ça.
OK…
Il pensait qu’il avait coupé court à sa curiosité, mais elle revint à la charge.
Pourquoi ?
Alexandre ne répondit pas, se contentant de prendre sa guimauve et de la manger.
OK. On ne parle pas de travail, j’ai compris.
Excellent.
Justine mangea elle aussi sa guimauve avant de lui poser une autre question :
Tu as une copine ?
Non. Et ne va pas t’inventer des histoires, petite. Les jeunes comme toi ne m’intéressent pas.
J’ai dix-huit ans, je ne suis pas une petite fille.
Elle le vit sourire et comprit qu’il se moquait d’elle. La curiosité l’emporta et Justine lui demanda :
Tu as quel âge, toi ?
Vingt-huit.
T’es beaucoup trop jeune pour me traiter de « jeune », tu sais.
Ce qu’elle venait de dire le toucha. Depuis un an, Alexandre se sentait tellement vieux, tellement lourd et malade. C’est vrai qu’il était encore jeune, lui aussi. Il ne pouvait pas croire que sa vie était finie à vingt-huit ans, quand même !
C’est gentil. Merci, Justine.
Elle resta silencieuse. Il crut bon d’ajouter :
Mais les filles de dix-huit ans ne m’intéressent pas plus.
Bon, j’ai compris. Je ne suis pas sûre que je veux un nouveau chum de toute façon, alors ne t’inquiète pas.
Des problèmes avec l’ancien ?
Mmm.
Il s’aperçut qu’elle ne souriait plus. Justine réfléchit à la façon d’expliquer ça :
C’est Maxime, un des gars qui travaillent avec moi. Je ne suis pas sûre qu’il ait compris que c’est fini.
Alors, dis-le-lui encore.
C’est… Je ne veux pas le blesser tous les jours, quand même… Mais la tension augmente sans cesse…
Il faut que tu sois claire.
Je l’ai déjà été. Je vais recommencer…
Il se souvint de son ex qui l’avait quitté en le traitant de pervers et d’abuseur d’enfant. Il avait eu beau lui jurer qu’il n’avait pas touché l’étudiante, elle était partie ce soir-là. De toute façon, ça n’allait plus très bien entre eux depuis longtemps. Il avait compris alors qu’elle avait profité de la situation comme d’une bonne raison pour le laisser. Elle avait cru ce qui faisait son affaire. Alexandre soupira.
Les histoires d’amour, c’est toujours difficile. Parce qu’on est deux.
Mmm.
Ils restèrent silencieux en mangeant leurs guimauves. Le feu crépita encore pendant que la nuit tombait et on entendait les cris des enfants des voisins. Justine se demanda si elle devait parler pour combler le silence. Pourtant, elle n’en ressentait pas le besoin. Alors, elle resta ainsi, sans prononcer aucune parole, tout près de lui. Cet homme n’exigeait rien d’elle. Il ne lui demandait pas d’être gentille, d’être amoureuse, même pas d’être une amie. Ça lui faisait du bien d’être juste là, sans obligations, sans avoir à dire quoi que ce soit. Elle ne savait pas que le silence avec quelqu’un pouvait être aussi apaisant. Elle profita de la chaleur du feu, du sucre des guimauves et de sa présence silencieuse avant de le saluer et de s’en retourner à vélo sur le chemin du parc. Elle se sentait un peu mieux.
Alexandre la regarda tourner au coin du chemin du chalet en la remerciant mentalement d’être restée à ses côtés, sans lui poser plus de questions. Il était très rare qu’une fille de son âge reste silencieuse aussi longtemps. En fait, c’était rare, tout simplement, de trouver quelqu’un qui se sente à l’aise dans le silence, à part son psychologue peut-être, mais lui, il était payé pour ça !
Il sourit en se demandant ce que dirait son docteur à son retour. Il lui restait encore six semaines à passer ici, seul, ou presque, avec lui-même. Il sortirait peut-être du bon de ce repos.
CHAPITRE 5
Quelques jours plus tard, la canicule persistait et l’alerte au risque d’incendie de forêt fut encore augmentée. Justine passa pour avertir les résidants. Il était maintenant interdit de faire des feux, car même les étincelles pouvaient être dangereuses. « De toute façon, qui penserait se réchauffer par un temps pareil ? », songea Alexandre en saluant Justine qui quittait sa galerie. Il dormait mal à cause de l’humidité et de la chaleur constante. Tout le monde semblait fatigué, et même la jeune guide avait des cernes sous les yeux. Les mouches noires devenaient particulièrement envahissantes et la patience des résidants était à bout.
Alexandre sortait toujours faire des promenades en forêt, mais il marchait plus lentement pour ne pas s’épuiser. Heureusement que l’eau de la douche était toujours fraîche. Elle devait provenir de la rivière devant les chalets. Il avait envie de faire comme les enfants qui allaient s’y baigner. Et pourquoi cela devait-il leur être réservé, après tout ? Il prit une serviette et sortit du chalet.
Il choisit un détour de la rivière où il pourrait être seul et retira son t-shirt qu’il accrocha à une branche. Il laissa ses sandales sur la rive et posa sa serviette sur un rocher du bord. Le contact de l’eau sur sa peau lui sembla glacial, car il avait chaud. Alexandre avait l’impression que l’eau s’évaporait quand elle entrait en contact avec sa peau surchauffée. C’était très rafraîchissant. Il avança un peu plus loin dans la rivière, tout en restant proche du rivage. Il plia les genoux pour s’immerger jusqu’aux épaules et ferma les yeux sous le choc thermique. C’était la meilleure idée qu’il avait eue depuis longtemps. Il prit le temps de s’habituer à la température avant de prendre une inspiration et de s’immerger complètement. S’il ne bougeait pas les pieds et n’agitait pas le sable, il voyait clairement les rochers et les reflets du soleil sur les pierres. Il sortit reprendre son souffle et constata alors qu’il n’était plus seul.
Justine était sur le rivage. Il surprit d’abord son regard admiratif, puis elle changea de visage en s’avançant, le doigt en l’air, avec un air désapprobateur. Alexandre se dirigea rapidement vers sa serviette et la posa sur ses épaules, pour se camoufler. La guide s’arrêta, intriguée :
Tu te caches ou quoi ? Les gars peuvent se montrer torse nu, après tout.
Il posa un regard franchement agacé sur elle :
Ce n’est pas parce qu’on peut qu’on apprécie, tu sauras. J’ai le droit d’être gêné, OK ?
Oh… OK…
Elle ne lui dit pas que si quelqu’un n’avait pas à être gêné, c’était sûrement lui. Il était extrêmement sexy comme ça, à moitié immergé, torse nu, les cheveux plaqués sur la tête… Mais elle se rappela alors ce qu’elle voulait lui dire depuis qu’elle avait aperçu le t-shirt accroché à l’arbre. Il était interdit de se baigner sans gilet de sauvetage dans la rivière. Les courants pouvaient être dangereux et il y avait déjà eu des morts. Tout cela était inscrit sur le feuillet d’informations du chalet, mais Alexandre n’avait pas dû le lire. Elle reprit son air professionnel de guide prudente et elle se dirigea vers l’eau, la bouche ouverte.
Alex, tu…
Elle n’avait pas vu les sandales qui traînaient là. Un de ses pieds se prit dans une courroie et elle tomba dans la rivière, tête la première. Les pierres lui égratignèrent les bras. L’eau froide lui fit un choc et elle en avala beaucoup par surprise. Complètement trempée, Justine se releva rapidement en toussant. Alexandre s’était approché et il rattrapa la casquette qui commençait à suivre le courant. La jeune guide secoua la tête en évitant de le regarder, humiliée. Sa chute était loin d’avoir été élégante. Tout à coup furieuse, elle se tourna vers lui :
Non

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents