La reine des esprits
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La reine des esprits

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Description

Après plusieurs années d’exil, la princesse Alia est de retour dans son palais où l'attend son père.


Les retrouvailles s'annoncent explosives. L'adolescente est furieuse contre lui. Pourquoi, après la mort de sa mère, l'a-t-il envoyée encore enfant loin de sa seule famille chez les Initiées du Denaia, un ordre de femmes puissantes et influentes dans le royaume d'Alsybeen ?


Victime d'une tentative meurtre dès son arrivée, elle doit en plus lutter pour sa vie. Qui lui en veut ? Et est-ce que tout cela aurait à voir avec le Cristal, cette précieuse source d'énergie détenue par son royaume ?


Autrice de fantasy (Arkem, la pierre des ténèbres, La Captive des hommes de bronze, Cœurs à corps...), Valérie Simon propose une saga passionnante dans laquelle le destin de son héroïne se mêle de politique et d'économie.

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Nombre de lectures 0
EAN13 9782366299861
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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présente



Coup d’État
La Reine des esprits

Valérie Simon
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Chapitre 1
Qui se donnera
Le pouvoir de créer
Sa propre destinée ?
Gestes, poèmes et chansons

L’enfant était l’appât. Il le savait et l’acceptait.
Comment aurait-il pu se rebeller contre les deux hommes qui l’avaient placé là, au milieu des cailloux et des flaques de neige, alors qu’il n’avait pas quatre ans ?
Il avait froid. Il s’évertuait cependant à ne pas bouger un cil, à ne pas trembler, à ne pas gémir. Certes, le vieux le lui avait demandé, mais l’enfant le faisait surtout parce que son instinct le poussait à agir ainsi. Né dans ces montagnes, il avait développé le sens affûté des nomades sans doute à force de vivre ici, dans la lande glacée, à voir des choses qu’un enfant n’aurait jamais dû voir, des choses qui poussaient à grandir vite.
Un sifflement l’avertit.
Il se raidit. L’instant décisif approchait. Il faillit pleurer, mais les larmes gelèrent au bord de ses yeux et rien ne coula sur ses joues malmenées par la bise.
Puis, il la vit. La bête. Il faillit bondir pour partir en courant.
Elle était sortie d’une anfractuosité de rocher. Elle n’était pas plus grande que son avant-bras, avec un corps mou, blanchâtre, à peine visible au milieu de la neige. Elle avançait doucement, sans prendre la peine de se cacher. Il trouva qu’elle n’avait rien d’extraordinaire, hormis les deux têtes qu’elle portait à chacune de ses extrémités.
Sauf qu’il y avait les yeux.
Quatre yeux jaunes, froids, insondables, glaçants. Des yeux pleins d’un défi silencieux, pas vraiment de la haine, mais une force perverse, impitoyable, celle du prédateur face à sa proie.
Les yeux d’un ver tueur qui mordait et empoisonnait.
Tout alla très vite. Soulevée par sa poche gazeuse, l’immonde créature profita d’une rafale pour charger avec une vitesse phénoménale. Les deux mâchoires garnies de dents fines et pointues s’ouvrirent. L’enfant piailla de terreur. La nasse vola, envoyée par une main expérimentée. Les deux hommes se précipitèrent, le jeune et le vieux. Le premier souleva le panier tandis que le second y introduisait un nœud coulant. La bête fut attrapée. Pleine de rage, elle se tortilla en tous sens, mordant férocement la corde qui l’emprisonnait. L’enfant recula. Il était sauf. L’un des hommes, le plus jeune, ébouriffa ses cheveux avec rudesse ; le petiot s’échappa d’un mouvement d’épaules et se tint là, dans le vent froid, à défier son père et son frère qui éclatèrent d’un rire guttural.
Plus tard, les deux hommes laissèrent l’enfant à sa mère pour emporter le ver mis dans une boîte. Ils avaient rendez-vous en ville, il fallait se hâter.
Dans le froid qui devenait de glace, ils guettèrent près de l’auberge, en reniflant les odeurs amenées par le vent comme des animaux suspicieux. Quitter leur montagne les faisait toujours se sentir vulnérables et, serrés l’un contre l’autre en véritables loups aux aguets, ils demeurèrent cachés dans un renfoncement de porte, à regarder les deux femmes approcher.

Sur les pavés de la ruelle, une neige mouillée, froide, glissait maintenant comme des larmes gélatineuses. Des gouttes tombaient sur les flammes d’une torche avec un petit grésillement de fumée.
La femme qui la portait, apparemment une servante vêtue d’une jupe simple et d’un manteau de laine, s’arrêta nerveusement devant une façade usée. Les volets étaient disjoints, les pierres ressemblaient à une éponge. Au-dessus de la porte mal calfeutrée, une enseigne grinçait dans la bise. Elle était extrêmement rouillée, mais on y devinait quelques mots assez ironiques : «  À vos rêves ultimes ».
Les deux femmes s’immobilisèrent le temps d’écouter filtrer de l’intérieur des rires gras, des chansons paillardes, des verres qui s’entrechoquaient, des braillements d’ivrognes. Il était tard. La plupart des clients étaient déjà imbibés de mauvais vin.
— C’est ici ? demanda la maîtresse, une grande et belle jeune femme au visage impassible, frileusement drapée dans une épaisse fourrure bleue.
La servante acquiesça. Son teint olivâtre prit dans les lueurs de la torche un aspect de cire qui traduisait bien son inquiétude.
— Cesse de prendre cet air de sacrifiée, la houspilla sèchement sa maîtresse. Que devrions-nous craindre ? Ils sont déjà tous gris.
La suivante pencha la tête d’un air repentant. Cependant, la torche continua à trembler dans sa main avec la même constance qu’une feuille dans le vent. Elle savait qu’elle n’aurait jamais le même courage que sa maîtresse. Elle trouvait cela normal. Après tout, elle n’avait pas été éduquée par le Denaia à ne jamais craindre ni les hommes ni les épées.
— Attends ici, finit par ordonner la jeune femme d’un ton péremptoire, la prenant peut-être en pitié.
Néanmoins, la servante ne parut pas ravie du cadeau. Une expression misérable figea ses traits, elle tourna le dos à l’auberge pour scruter avec panique la rue déserte et sombre. Les bourrasques remontaient de la mer, tranchantes comme de la glace. Chaque assaut faisait un peu plus vaciller la flamme de la torche qui menaçait alors de s’éteindre. La servante s’y agrippa si fortement que ses doigts en blanchirent.
Sans plus se préoccuper d’elle, l’élégante jeune femme poussa la porte et s’enfonça immédiatement dans une chaleur nauséabonde, lourde d’un air maintes et maintes fois respiré. Des remugles de cuisine et de corps mal lavés l’accueillirent, elle se força à demeurer impassible. Elle avait été instruite à ne jamais dévoiler ses sentiments. Les émotions étaient des faiblesses à combattre.
Le corps droit et fier, elle marcha entre les tables avec une attitude de reine. Un silence brusque accueillit son intrusion qu’elle conforta en repoussant vers l’arrière le capuchon qui maintenait son visage dans l’ombre. Une longue chevelure rouge s’épandit sur ses épaules, dévoilant comme un trésor la délicate harmonie de son visage parfait.
Elle était belle et intouchable. Tous les hommes présents en conçurent le même soupir, indépendamment de leurs conditions, de leurs peuples, de leurs âges. Certains étaient des étudiants à la recherche de substances illicites, avec des traits rougissants cachés derrière leurs franges ou leurs nattes. D’autres étaient des Contrebandiers venus noyer dans un alcool de jaume bon marché une vie quotidienne aussi harassante que dangereuse. Les nerfs à fleur de peau, ils cherchaient querelle à des mercenaires dont les mines sournoises guettaient dans l’ombre les trafiquants qui entendaient leur proposer des contrats.
Ces derniers étaient les plus dangereux, car ils auraient été capables de vendre leur mère si on le leur avait demandé.
La jeune femme ne montra aucune peur. Indifférente à l’attention qu’elle engendrait, elle avisa une table isolée près d’un large vaisselier et s’y installa le plus naturellement du monde. L’aubergiste accourut pour la servir. Elle commanda un pichet de cidre qu’elle paya généreusement de quelques pièces d’argent puis elle passa le temps en lissant avec application les plis de sa jupe couleur gorge-de-pigeon. En son for intérieur, elle s’amusait de voir ces regards posés sur elle, aussi collants que des ventouses.
Une exclamation grivoise jaillit cependant, amenant quelques rires audacieux. L’atmosphère changea, devint presque menaçante. La jeune femme n’en permit pas le développement. Avisant l’impudent, elle le toisa de son visage si impassible qu’il en parut irréel. Les rires se turent. Confus, l’homme enfouit prestement le nez dans son gobelet de vin. Il n’avait pas l’intention de chercher noise à une dame Initiée denaia de Valenz. Il savait qu’il risquait de ne pas avoir le dessus.
Satisfaite, la jeune femme continua à lisser sa jupe. Comme ce spectacle s’éternisait, on cessa peu à peu de se préoccuper d’elle. Lorsque l’aubergiste vint déposer devant elle un verre et une carafe, les conversations avaient repris.
La jeune femme remercia son hôte sans pour autant toucher à la boisson : les deux hommes qu’elle attendait venaient d’entrer dans l’auberge.
Elle les étudia le temps qu’ils s’approchent. C’étaient des nomades des hautes montagnes du Nord, un jeune et un vieux, tous les deux loqueteux. Un tatouage tribal ornait leurs fronts. Des poignards kraills à la lame recourbée étaient passés à leurs ceintures. Lorsqu’ils la virent, ils s’approchèrent en courbant servilement les épaules. Le plus âgé portait une caisse recouverte d’un chiffon. L’Initiée denaia y posa le regard avec un intérêt évident.
— Vous en avez une.
Ce n’était pas une question. Les deux hommes se plièrent onctueusement. Le plus jeune prit la parole d’une voix alourdie par un accent râpeux qui confirmait ses origines montagnardes.
— Oui, noble Dame.
— Montrez-la-moi.
Les deux hommes hésitèrent. Le vieux déposa finalement la caisse sur un coin de table. Il ôta le morceau de tissu avant de repousser précautionneusement une trappe. La jeune femme se pencha au-dessus de l’ouverture révélée que barrait un grillage de bois. L’intérieur était si sombre qu’elle mit plusieurs secondes à distinguer dans le fond une forme blanche, longue, molle, à l’apparence de larve grasse.
L’animal devait mesurer entre vingt et trente centimètres et n’aurait été qu’un ver ordinaire s’il n’avait été bicéphale. Fascinée, l’Initiée inspecta longuement chacune des extrémités terminées par une tête aux yeux jaunes. La bête était en parfait état. Elle respirait calmement, les deux mâchoires légèrement entrouvertes. Sur ses dents longues et fines comme des aiguilles, coulait en permanence une bave gluante qu’on disait extrêmement venimeuse.
— Elle a été conditionnée ? demanda la jeune femme en observant avec fascination l’atroce fixité des quatre yeux jaunes tournés vers elle.
L’un des deux hommes hocha la tête en tendant le doigt vers le tissu qu’il avait préalablement ôté. La jeune femme reconnut le carré de soie que le Denaia lui avait fourni quelques jours auparavant. L’odeur qui imprégnait l’étoffe avait dû focaliser la haine de la bête captive. Elle le vérifia en saisissant le chiffon et en l’agitant au-dessus du grillage de bois.
Immédiatement, le ver se jeta contre les barreaux pour attraper le tissu et le mordre. La jeune femme l’éloigna. Les dents claquèrent dans le vide.
Réjouie, elle referma la trappe, remit le drap à sa place puis, abandonnant une bourse sur la table, sortit de l’auberge en emportant la cage, laissant les deux hommes se répandre en remerciements serviles.
Chapitre 2
En cette journée à l’identique
Une lumière blanche glissait
Parmi ces volutes de sable
Comme un fantôme dans le vent
Gestes, poèmes et chansons
 
Le volkehr royal s’immobilisa au bout du couloir d’atterrissage.
C’était un énorme vaisseau de Cristal sur lequel le soleil blanc se réfléchissait en millions d’échardes brillantes. La foule massée à quelque distance poussa de grands cris d’admiration autant subjuguée par l’éclat terrible qui en irradiait que par les quatre gwars fabuleux qui le tractaient.
Les gigantesques reptiles étaient le fleuron de la scène : hauts comme une maison à deux étages, le corps terminé par une queue qu’ils agitaient nerveusement, ils déployaient au-dessus de leurs têtes triangulaires de puissantes ailes de cuir sombre. Ancrés au sol par les griffes de leurs énormes pattes, ils étaient gauches, lourds, maladroits et pourtant animés d’une grâce serpentine qui accentuait la force sous-jacente de leurs moindres muscles.
Visiblement las du long périple qui les avait menés de Rauthan, la capitale de l’empire, à Alsybeen, l’un des royaumes situés à l’extrême frontière septentrionale, ils dardaient alentour des regards fielleux empreints d’une vigueur brute et sauvage qui impressionnaient les badauds.
On chuchota, on applaudit, mais déjà des laquais en livrée pourpre à parements d’or les dételaient pour les emmener vers les écuries. Il y eut des cris, des remous de poussières. Les gwars n’étaient guère dociles. Irrités par les cris environnants, ils grognaient férocement les uns contre les autres.
L’animal de tête, le plus vieux et le plus vicieux, montra à ce jeu un zèle de mâle dominant. Il dressa le cou pour mieux déployer les collerettes qui ornaient l’arrière de son crâne tout en cherchant à lacérer de ses antérieurs la gorge de ses congénères. Les laquais tentèrent de le maintenir en respect à l’aide de grosses piques métalliques. Ils éperonnèrent ses flancs. Cependant, l’énorme bête continua à se cabrer et à rugir méchamment. La foule retint son souffle. La femme qui pilotait le volkehr se décida à intervenir.
Elle n’était ni jeune ni vieille et possédait pour seul signe distinctif des lèvres tatouées de bleu qui témoignaient de son statut de pilote formée par L’École denaia de Valenz. Son expérience lui permit de capter l’attention de l’irascible animal d’un simple soupir. Le reptile se tourna aussitôt vers elle. Il crachait toujours de fureur, mais elle plongea avec calme dans son regard.
L’effet fut miraculeux.
Le gwar courba l’échine. Ses yeux à l’éclat fielleux perdirent peu à peu leur hargne. Dompté par la caresse mentale, il oublia toute agressivité pour revenir dans le rang le plus docilement du monde.
Le spectacle perdit immédiatement son sensationnel et les badauds, presque déçus, reportèrent leur attention vers les manutentionnaires. Le calme revenu avait permis de glisser une passerelle de débarquement contre le flanc du volkehr. De l’autre côté des parois de Cristal transparent se rassemblèrent plusieurs personnes. Toutes étaient des femmes, et toutes étaient vêtues de blanc.
Les spectateurs s’agitèrent ; au milieu de la délégation officielle envoyée par les Initiées denaia de Valenz, une silhouette semblait plus remarquable que les autres, sans doute parce qu’elle était à la fois plus petite et plus gracile. Des suppositions circulèrent : s’agissait-il d’Alia Shanine de Messaline ? La jeune princesse héritière du trône tarjei d’Alsybeen était justement censée revenir ces jours-ci d’un exil de plus de dix ans.
Personne n’aurait pu le jurer, car personne ne connaissait son visage.
Quelques personnes se rappelèrent toutefois qu’elle avait été envoyée à Valenz pour y apprendre, comme sa mère avant elle, les principes de maîtrises physiques et mentales qui caractérisaient les Initiées denaia. D’autres se souvinrent qu’elle avait quitté le palais immédiatement après le terrible événement qui avait endeuillé sa famille.
En ce temps-là, elle n’était guère âgée de plus de six ans.
Depuis, elle avait grandi loin de sa patrie, devenant aux yeux de son peuple une si parfaite inconnue que tous se mirent à détailler avec avidité cette jeune fille encadrée par les matrones.
Rien ne la différenciait de ses Sœurs. Comme elles, elle portait la longue robe blanche appelée azaah qui était le symbole de son initiation. Comme elles, elle se tenait le corps roide et le visage impassible.
Néanmoins, lorsqu’elle apparut au sommet de la passerelle, que ses cheveux sombres s’échappèrent de son capuchon en boucles indociles et que son regard admirable, d’un gris presque transparent, prit l’éclat d’une coulure d’argent, tous surent qu’elle était celle qu’ils attendaient. Elle ressemblait tant à sa mère.
Séduit, le peuple se mit à scander son nom.
— Alia Nahai ! Alia Nahai ! Alia Nahai !
La jeune fille marqua quelques secondes d’arrêt, touchée par ces cris spontanés qu’elle n’attendait pas. À ses pieds, un long tapis d’écarlate déroulé en son honneur était encadré par des centaines de soldats saymos placés au garde-à-vous. Au-dessus de leurs têtes martiales, des étendards accrochés à des pieux claquaient dans la bise soufflant de l’océan. Ces oriflammes ondulaient dans l’azur du ciel en offrant aux regards l’or et le pourpre du glorieux blason de la Maison Tarjei que symbolisait un gwar à gueule flammée.
La princesse tourna les yeux vers la cité, attendrie par cette grandiloquence. Comme dans ses souvenirs, Télessine était nichée entre de hauts remparts, au pied d’abruptes falaises de grès rose, en un agglomérat de maisons en Cristal qui étincelaient avec une rare somptuosité. La seule différence naissait de ces nuées de fleurs jetées des créneaux par de coquettes jeunes filles, dont les pétales s’envolaient aujourd’hui dans le vent. Emportés vers l’intérieur de la ville, ces délicats confettis finissaient par tomber en neige légère sur la vaste esplanade centrale que les Natifs appelaient la place de Greu.
Alia vit qu’on avait installé à cet endroit des estrades pour accueillir des spectacles de saltimbanques. Des femmes lascives drapées de soie dansaient dans des tournoiements de sequins. À leurs côtés, des cracheurs de feu aux carrures massives projetaient des flammes rouges tandis que des jongleurs tressautaient dans leurs pas comme du vif-argent. Tous virevoltaient jusque sous le nez des dresseurs dont les animaux apprivoisés se promenaient en bout de chaîne, leurs crocs proéminents effrayant délicieusement les enfançons.
Ce spectacle coloré aurait dû charmer la princesse, mais elle se découvrit au contraire pleine de frissons. Elle resserra les pans de son étole de fourrure.
Si peu de choses avaient changé.
L’océan était toujours blanc de cette houle assourdissante. Les embruns, épais comme des nuages, grimpaient toujours jusqu’aux toits de la cité en battant contre les piliers de Cristal avec une constance impossible à contrecarrer. L’air brassé tumultueusement prenait alors cette opalescence propre à la poussière rose qui envahissait toute chose, teintant les landes lointaines d’un vernis fragile et immuable que les dernières pluies lavaient inlassablement.
La jeune princesse inspira encore et encore.
Chaque respiration glacée enfonçait dans son corps ce parfum entêtant qu’elle avait cru oublier plus de mille fois, celui du réalah-chaad omniprésent.
Elle serra les dents. Elle ne voulait pas se laisser charmer.
Au contraire, elle entendait ne rien oublier du passé.
Ne pas pardonner.
Minutieusement ne jamais effacer ce ressentiment, se rappeler jusqu’à la lie, encore et encore, sa mère assassinée et cet exil que son père lui avait imposé sous le couvert de la raison d’État.
Pourtant, la foule continuait à scander son nom avec la même spontanéité et, se découvrant émue de cette ferveur, elle ne put s’empêcher de descendre la passerelle à la rencontre des mains qu’on lui tendait. Quatre femmes se précipitèrent aussitôt pour la ramener dans les rangs, quatre duègnes athlétiques qui usèrent à son égard de la même attitude faussement déférente employée quelques minutes auparavant par les laquais pour dompter les gwars récalcitrants. La jeune princesse se raidit.
Ces femmes étaient ses Sœurs du Denaia. Elles avaient été désignées pour la remettre saine et sauve à son père dans un contexte politico-économique délicat. Pourquoi les voyait-elle surtout comme une brigade destinée à lui ôter toute liberté ?
Avec agacement, elle attendit que son escorte se mette en place. L’heure était matinale, le soleil d’hiver bas sur l’horizon. Au bout du tapis de pourpre, un homme sortit du rang des courtisans pour venir à sa rencontre. La clarté de l’aube le nimba si violemment qu’elle dut plisser les yeux pour essayer de reconnaître ce père qu’elle n’avait pas revu depuis dix ans. Elle déchanta aussitôt : la silhouette filiforme, assez adolescente, n’était pas celle haute et carrée qu’elle attendait.
— Noble Dame Alia Shanine de Messaline ? demanda un jeune homme dont le visage se levait timidement vers elle.
Irritée de constater que son père n’avait pas jugé opportun de l’accueillir en personne, elle répondit d’un ton rageur qui masquait mal sa blessure.
— Qui la demande ?
Le jeune homme contracta les épaules. Il n’avait pas plus de dix-huit ans et n’était guère à l’aise dans le rôle protocolaire qu’on lui imposait. Sa nervosité excessive le faisait constamment tripoter la garde de son sabre, une lame kintaman dont la magnificence ne pouvait appartenir qu’à un Arista de Noble Naissance.
— Je… je suis le capitaine-officier War’en, Noble Nahai ! Pour vous servir !
Le nom ramena instantanément l’image d’un petit garçon blond qui partageait ses jeux avant son départ pour Valenz. À cette époque, cet enfant avait été son seul ami.
— Meker ? souffla-t-elle. Meker War’en ?
Autant troublé par sa voix de sirène que par sa délicieuse beauté, l’adolescent craignit de perdre le fil de son discours. Se hâtant de débiter son texte appris par cœur, il força son ton à demeurer atone et son regard à fixer la pointe de ses bottes. La foule enthousiaste reprit en chœur sa conclusion :
— Hourra pour notre princesse tarjei !
Il fallut répondre à cet engouement populaire, Alia s’y résolut en dispensant gracieusement des sourires à droite et à gauche. Ce qui ne l’empêcha pas de souffler entre ses dents serrées une flèche destinée à son escorte.
— Pourquoi ne dis-tu rien, Meker ? N’es-tu pas celui qui fut mon ami ? Les années écoulées ont-elles aboli notre complicité passée ? M’aurais-tu tout bonnement oubliée ?
Le jeune homme blond s’empourpra.
Il aurait dû se douter que la princesse le rabrouerait dès la première seconde. Elle avait toujours fait preuve de caractère. Malgré ses deux ans de moins que lui, lorsqu’ils étaient enfants, elle se débrouillait constamment pour le faire agir à sa guise sans qu’il sût comment lui résister.
— Nous sommes attendus par votre père, Alia Nahai, parvint-il à articuler en lui offrant son poing ganté de cuir pour qu’elle s’y appuie. Je vous en prie, laissez-moi vous guider.
Il avait réussi à sauver les apparences. Elle serra les lèvres. Le blondinet de ses souvenirs avait donc grandi et même un peu vieilli ? De toute évidence, il n’était plus le chérubin aux joues roses qu’elle avait connu, mais un officier à l’allure martiale retranché derrière des mots protocolaires.
Elle étudia l’air de rien son visage presque adulte. Les traits étaient marqués par une barbe blonde qui les virilisait et donnait à sa bouche un pli sévère. Sans les yeux, si intensément bleus, elle aurait peiné à le reconnaître. Eux seuls avaient conservé la trace de cette naïveté excessive qui avait fait du petit garçon un chevalier servant particulièrement obéissant.
Elle s’apprêtait d’ailleurs à en faire la remarque lorsqu’elle fut distraite par un incident ; une femme était parvenue à se faufiler au travers du cordon de soldats saymos. Bien que diligemment attrapée, elle avait eu le temps de tourner vers elle un visage convulsé de frayeur.
— Là ! Devant vous ! Attention !
Surprise, Alia regarda dans la direction indiquée.
— Ne voyez-vous pas ? insista la femme en se débattant follement. C’est une aiguine ! Fuyez ! Fuyez tous !
Ces cris amenèrent immédiatement la panique. La foule recula. Des hommes et des femmes se bousculèrent, s’agrippèrent violemment les uns aux autres. La terreur se propagea comme une vague renversant tout sur son passage.
— C’est une aiguine !
— Fuyez !
Le cœur battant avec affolement, Alia balaya du regard la distance qui la séparait des officiels. Une tache blanche venait effectivement de se matérialiser sous ses yeux médusés. Bien vite, ce point s’étira, devint un corps flasque flottant entre deux airs. Prise de frissons, elle distingua nettement les deux extrémités terminées chacune par une affreuse tête plate. Les mâchoires y étaient garnies de dents effilées.
Une aiguine. L’animal préféré des assassins.
Saisie de panique, elle essaya de ne pas attirer l’attention du ver en retenant son souffle. Autour d’elle, le flot humain s’égaillait dans toutes les directions. Elle s’arc-bouta pour lui résister. Plusieurs groupes s’enfuirent vers les écuries. Elle comprit immédiatement le danger : les gwars n’avaient pas encore été enfermés dans leurs stalles. Lorsque la peur enflerait leurs narines, leurs esprits télépathes s’en imbiberaient comme des éponges et ils seraient à leur tour pris de folie.
Déjà, ils s’agitaient nerveusement, se dressaient sur leurs membres postérieurs en brassant l’air de leurs ailes déployées. L’un d’eux, le gros mâle au caractère irascible, s’éleva brusquement en traînant derrière lui l’infortuné écuyer qui espérait le retenir. Le malheureux fardeau parcourut une trentaine de mètres en tressautant misérablement contre le sol avant de lâcher prise, le corps rompu. Libéré de ce poids, le reptile s’élança vers l’océan à la recherche d’un courant ascendant.
Alia se rendit compte qu’elle était sur son chemin. Sa bouche s’assécha, mais elle n’essaya pas de fuir. Le danger ultime ne naissait pas de ce gwar louvoyant vers elle, ni de ces ailes colossales claquant à quelques centimètres de ses tempes, ni même de ce brasier incandescent remontant du plus profond de la gueule en furie.
Non, le danger de mort venait de ce ver qu’on lui avait appris à craindre depuis sa plus tendre enfance. Une bête qui repérait ses victimes à l’odeur et à leurs plus infimes mouvements.
Pour y survivre, elle n’avait pas le choix. Elle devait rester immobile au cœur de la tourmente, maîtriser le moindre de ses muscles, dompter ses nerfs affolés, ne pas céder à la peur, laisser l’adrénaline s’enfoncer dans son corps avec l’acuité d’une drogue de survie.
Elle força donc son esprit à chercher celui du gwar approchant. Les entraînements suivis à l’École denaia de Valenz lui permirent d’affronter calmement un maelstrom de sensations barbares parmi lesquelles elle découvrit la pensée primitive du reptile. Elle s’y infiltra, l’apaisa, la fit devenir sienne.
Le gwar l’évita d’une ultime torsion de l’échine, mais il demeura sauvage et violent. Lorsqu’il avisa l’océan et qu’il s’élança pesamment en direction de la houle, Alia le laissa partir. Elle devait s’occuper maintenant de l’autre danger mortel qui ondulait à sa rencontre.
L’aiguine flottait au-dessus du sol avec la grâce d’une danseuse capable de fulgurance mortelle. Elle avait stabilisé sa poche ventrale gazeuse. Ses capteurs étaient déployés comme les fins tentacules d’une méduse. Ses crocs dégoulinaient d’un poison si puissant qu’une simple égratignure suffirait à amener une mort foudroyante.
Alia déglutit. Ce mouvement fut de trop.
Le ver le perçut et se plaça aussitôt en angle d’attaque. Plusieurs orifices s’enflèrent à la recherche de l’odeur sur laquelle ils avaient été conditionnés. Les petits yeux jaunes vrillèrent leur cible avec une fixité insoutenable. Une des mâchoires s’ouvrit, hérissée de dents prêtes à frapper. Alia eut confirmation de sa première intuition : elle était bel et bien la victime désignée. Une suée glacée descendit le long de son dos. Quelqu’un cherchait à l’assassiner.
À quelques pas d’elle, le jeune Meker War’en évalua la situation en faisant preuve d’un sang-froid exemplaire. Dégainant son sabre de Cristal, il rassembla les plus proches soldats avant de les déployer en éventail pour couper toute ligne d’attaque. Lui-même se posta courageusement en avant-garde, exactement entre le ver et sa cible.
Cette initiative désavantagea la princesse qui ne parvenait plus à voir l’aiguine. Prise de panique, elle se mit à crier :
— Meker ! Je ne vois rien ! Poussez-vous ! Mais poussez-vous donc !
Le jeune officier ne comprit guère ce qu’elle voulait. Alors, désespérant de le lui expliquer en si peu de temps, elle le bouscula avec violence. Déséquilibré, il tomba à genoux. Elle profita de sa surprise pour lui arracher son arme des mains.
Le ver attaqua avec une fulgurance terrible. D’un pas à l’amplitude calculée, elle se déporta légèrement sur le côté. Ses bras se tendirent en un prolongement parfait de son buste. Le sabre-kintaman intercepta la créature bicéphale puis, par une infime torsion du poignet, dévia sa trajectoire. Le ver percuta violemment le sol. Elle se précipita pour l’achever. Une femme la devança en écrasant la bête mortelle sous son talon.
— Je vous souhaite la bienvenue en votre royaume, Noble Nahai.
Le ton ironique ne fut atténué par aucun sourire.
Alia se redressa lentement en tentant de maîtriser sa respiration. À quelques pas d’elle, Meker War’en se relevait pour se précipiter vers elle, le visage blême. Elle lui assura qu’elle allait bien, qu’elle n’était pas blessée. Puis, elle lui demanda de s’éloigner. Elle ne voulait pas se laisser distraire dans sa confrontation avec son adversaire.
Cette femme était son ennemie, elle n’en avait aucun doute. Elle l’observa silencieusement.
Son charme était peu commun. Sa sensualité naturelle s’accordait à merveille d’une tunique fendue haut sur la cuisse et taillée dans un tissu arachnéen à la limite de la décence. Une ceinture-baudrier ajustait ce vêtement à son buste en se croisant et décroisant pour révéler avec beaucoup de raffinement les attraits d’un corps parfait. Le seul défaut venait peut-être d’un menton trop pointu, un détail qui se perdait dans l’enchantement du reste du visage et qu’on oubliait bien vite grâce à l’opulente chevelure rousse.
Bien qu’elle ne l’ait jamais rencontrée, Alia reconnut la concubine favorite de son père à ces cheveux flamboyants. La belle Néralie de Ferkane était, comme elle, une Initiée de Valenz. Cette appartenance commune aurait dû en principe en faire des alliées, mais l’instinct de la princesse l’avertit du contraire. Elle accueillit la jeune femme avec condescendance.
— L’Héritière Tarjei salue la Concubine Royale.
— Ma Noble Sœur, inutile de prendre ce ton avec moi ! pérora la concubine en se penchant vers le corps écrasé de l’aiguine, qu’elle retourna nonchalamment de la pointe du pied pour mettre en évidence les mâchoires dégoulinantes de salive jaune. Je n’oublie évidemment pas que vous êtes l’héritière d’un royaume, la fierté d’un peuple, tandis que moi je ne suis que la favorite de votre père, un simple objet de plaisir sexuel.
Bien qu’à peine murmurée, sa désinvolture passait tout de même pour un défi. Alia répliqua :
— Je quitte à peine Valenz qu’on vous envoie déjà à moi en porte-parole du Denaia se déclarant mon ennemi ?
La belle Néralie eut un petit rire de gorge :
— Allons, jeune Nahai, à quel moment ai-je exprimé une telle chose ? Ne viens-je pas au contraire de vous sauver la vie en écrasant cette vermine sous mon pied ?
— Un geste qui compromet opportunément une preuve qui aurait pu vous incriminer ! Cette bête était conditionnée sur mon odeur. Si elle était demeurée vivante, il aurait été facile de le prouver.
— À vos dires, cette preuve assurerait que le Denaia qui vous a formée durant ces dix dernières années tenterait maintenant de vous assassiner ? Décidément, la peur vous fait perdre la tête.
Alia lutta pour ne pas répondre à la provocation en usant d’un bref sarcasme.
— Et vous, ne prenez-vous pas vos ordres directement de Mircéa Karach Wee, notre chère Honorée Suprême qui, comme chacun le sait, nous porte toutes affectueusement dans son cœur ?
Néralie de Ferkane fronça le nez.
On l’avait prévenue des capacités peu communes de la princesse alsybeenienne, mais elle reconnaissait qu’elle n’en avait pas cru un traître mot. À ses yeux, Alia Shanine n’était qu’une gamine peu intéressante que le Denaia éliminerait tôt ou tard. Un peu comme une écharde dans un doigt.
Pourtant, cette fillette venait de survivre à une attaque d’aiguine et, pire que tout, se permettait de manier l’ironie avec un ton acéré qui démontrait à quel point elle était maîtresse d’elle-même.
Saisie par un étau de glace, la concubine repensa au libellé que Mircéa Karach Wee, Honorée Suprême de Valenz, lui avait envoyé en secret quelque temps auparavant : « La fille bâtarde de Galah ne peut prétendre à survivre. Elle est une complexité encore à naître dont nous ne maîtrisons pas l’origine. Agissez donc en demeurant extrêmement vigilante. Nous l’avons certes formée, mais nous ne pouvons la considérer comme l’une des nôtres. »
Néralie tenta d’évaluer la situation en jetant quelques coups d’œil alentour. Le chaos provoqué par l’attaque du ver commençait à se calmer. Les gwars étaient enfin enfermés dans leurs écuries. Des Alsybeeniens aux mines hagardes continuaient à errer par-ci par-là, mais les soldats saymos ramassaient déjà les blessés. À l’autre bout du tapis de pourpre, les officiels de la cour royale semblaient émerger d’un mauvais rêve. Bientôt, ils viendraient à la rencontre de la princesse pour l’accaparer. La concubine décida que les choses à dire devaient l’être maintenant.
— Jeune Initiée, nous sommes Sœurs, l’une et l’autre instruite en ces performances qui signent notre appartenance. Je veux croire que personne n’oserait prétendre que nos facultés exceptionnelles se doivent d’être gaspillées alors même que notre Mère œuvre pour dispenser à l’ensemble de notre famille des bases élémentaires de survie. Chacune d’entre nous possède une place. Accordons-nous pour y œuvrer de tout notre cœur, de toute notre force. Ne refusez pas mon amitié affectueuse, Alia Nahai, puisque nous nous prévalons toutes les deux de Valenz.
— Je n’ai aucune sœur, répliqua sèchement Alia. Le Denaia a tué ma mère avant qu’elle puisse m’en donner une !
Néralie ne put contenir plus avant sa colère.
— Comment osez-vous proférer de telles accusations fallacieuses ? Vous vous cherchez un ennemi contre lequel vous n’êtes pas de taille à lutter ! Prenez garde, Alia Shanine de Messaline… Prenez réellement garde…
— Que pourrait-il m’arriver de pire que d’apprendre que vous désirez me tuer, vous ma Sœur d’adoption ? persifla encore Alia. Ce n’est pas moi qui vous ai choisie comme ennemie. J’avais au contraire la naïveté de croire que je pouvais être une des vôtres, comme le crut ma mère avant moi. Je suis surprise de voir qu’à peine sortie du cocon cette si belle fratrie m’éclate déjà au visage de la même façon qu’elle éclata au visage de ma mère lorsqu’elle tenta de reprendre sa liberté !
Prise d’une rage incontrôlée, Néralie oublia tous principes d’éducation denaia pour se précipiter en avant, les doigts tordus comme des crochets.
— Petite sotte, je pourrais si facilement…
— Oui ? Que pourriez-vous faire si aisément, ma mie ?
La concubine sursauta.
Le roi Soth Shoddam d’Alsybeen se dressait au-dessus d’elle sans qu’elle l’ait entendu approcher. Dans le contre-jour, il était aussi sombre et aussi silencieux qu’un spectre. Prise d’effarement, elle se rendit compte qu’il la toisait d’un œil mauvais. Qu’avait-il surpris de leur conversation ? Sans doute suffisamment pour que l’amant cède le pas au monarque.
— Sire !
Le roi d’Alsybeen eut une grimace courroucée.
— Éloignez-vous de moi, Néralie. Disparaissez pour la journée.
— Sire ?
— Obéissez. Et soyez heureuse de le faire de votre plein gré, non sur les ordres de mes Saymos !
Néralie plongea en une révérence horrifiée. Soth Shoddam d’Alsybeen venait de la disgracier ! La mine éperdue, elle recula vers le rang des notables pour essayer de se fondre dans leur masse. On chuchota sur son passage. Quelques pécores allèrent même jusqu’à rire. Elle serra les dents, tournée vers le roi qui, là-bas, l’excluait de son monde pour accueillir sa fille.
— Alia. Es-tu saine et sauve ?
Soth Shoddam d’Alsybeen n’affichait aucune émotion. Alia acquiesça lentement.
— L’aiguine est morte.
Par ces trois mots, elle espérait lui signifier qu’elle venait d’échapper à une tentative d’assassinat et qu’elle n’avait survécu que grâce à elle-même. Son père comprit. Il tressaillit, chercha à se donner une contenance en se tournant vers les soldats qui ramassaient le cadavre de la bête. Un officier vint l’informer que la place était sécurisée. Les courtisans laissèrent échapper quelques soupirs de soulagement. Soth Shoddam revint vers sa fille pour mieux la détailler. Il la revoyait pour la première fois depuis qu’il l’avait envoyée en exil à Valenz.
De fait, dix années s’étaient écoulées.
Dix longues années passées à essayer d’oublier cette minuscule fillette drapée dans une azaah trop grande que des Initiées encadraient comme une prisonnière. Dix années durant lesquelles il avait tenté de se persuader qu’elle n’était qu’une institution, un choix politique, un nom prioritaire sur une liste d’accession au trône.
Dix années passées à la rayer de son cœur en continuant à s’abrutir du trône et de ses charges, à tournicoter comme un pantin au milieu de toutes ces obligations, à surnager dans une lie amère en espérant parvenir à construire cet avenir serein qu’il pourrait un jour lui abandonner en toute sérénité.
Ma fille.
Il la détaillait maintenant avec un étonnement ravi, notant sa longue silhouette de presque femme, ses cheveux sombres qui s’échappaient en boucles irrévérencieuses des tresses rassemblées sur ses tempes, ses vêtements choisis avec intelligence pour symboliser à la fois son double statut d’Initiée denaia et d’Héritière d’Alsybeen. Il la trouvait extrêmement belle, de cette beauté un peu sauvage, assez anguleuse, qui avait paré sa mère et qui avait su le rendre, à l’époque, suffisamment fou d’amour pour défier l’empereur et sa vieille conseillère denaia.
Cette ressemblance lui parut si frappante que son cœur manqua un battement. Il crut que Galah était revenue, qu’elle se tenait devant lui, si terriblement jeune et si terriblement vivante qu’il en chancela. La souffrance enfla son cœur au même rythme que son sang. Pris de vertige, il dut s’appuyer sur...

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