Petites chroniques dépaysantes
117 pages
Français

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Description

Un périple au pays de la cornemuse, des aventures dans des «paradis» tropicaux qui ébranlent de nombreuses conceptions, un retour au pays natal où rien ne se déroule comme prévu, une passion partagée par un père et un fils pour le hockey, la découverte fascinante de lieux et de cultures chez soi, des vacances en famille qui permettent de partager de bons moments avec les siens… Voici quelques-uns des souvenirs de voyage que les élèves ont réussi à transformer en des récits captivants, faisant preuve à la fois d’un bon sens d’observation et d’un véritable talent de communicateurs.
Les récits regroupés dans ce recueil montrent que le voyage est d’abord et avant tout une question de regard. Ces textes nous invitent aussi à la découverte de soi, de l’autre, puis ouvrent de nouveaux horizons, suscitent la réflexion et les remises en question.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 mai 2016
Nombre de lectures 7
EAN13 9782895975687
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

PETITES CHRONIQUES DÉPAYSANTES
CONCOURS LITTÉRAIRE MORDUS DES MOTS

DÉJÀ PARUS
Petites chroniques du crime Nouvelles policières, 2010.

Petites chroniques de notre histoire Récits historiques, 2011.

Petites chroniques identitaires Récits et parcours, 2012.

Petites chroniques du futur Nouvelles de science-fiction, 2013.

Petites chroniques de l’imaginaire Contes urbains et merveilleux, 2014.

Petites chroniques franco-ontariennes Récits historiques, 2015.
PETITES CHRONIQUES DÉPAYSANTES
RÉCITS DE VOYAGE
Collectif d’élèves
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Petites chroniques dépaysantes / Collectif d’élèves.
Publié en format imprimé (s) et électronique (s). ISBN 978-2-89597-543-4. — ISBN 978-2-89597-567-0 (pdf). — ISBN 978-2-89597-568-7 (epub)
1. Voyage — Romans, nouvelles, etc. 2. Écrits d’élèves du secondaire canadiens-français — Ontario. 3. Nouvelles canadiennes — françaises — Ontario.
PS8323.V69P47 2016 C843’.083089283 C2016-902152-1 C2016-902153-X

Les Éditions David remercient le ministère de l’Éducation de l’Ontario pour sa contribution au projet « Mordus des mots ».



Les Éditions David 335-B, rue Cumberland, Ottawa (Ontario) K1N 7J3 Téléphone : 613-830-3336 | Télécopieur : 613-830-2819 info@editionsdavid.com | www.editionsdavid.com

Tous droits réservés. Imprimé au Canada. Dépôt légal (Québec et Ottawa), 2 e trimestre 2016
Préface Voyager, quelle belle façon de se découvrir soi-même…
Je me souviens comme si c’était hier du moment où les Éditions David m’ont approchée pour devenir la porte-parole de la 7 e édition du concours Mordus des mots . Pour moi, chez qui voyage et littérature ont toujours été intimement liés, cette possibilité d’aller à la rencontre des jeunes de l’Ontario français, de leur offrir un atelier sur le récit de voyage et de les motiver à participer à un concours d’écriture avait tout d’un bonheur tombé directement du ciel. Restait encore à leur transmettre ma passion…
Écrire un récit de voyage : facile, me direz-vous ! Les personnages, les lieux, la trame narrative étant déjà trouvés, il n’y a qu’à plonger dans ses souvenirs et à les coucher sur papier. Vrai, en théorie… car ce qui s’avère plus difficile, c’est d’écrire un bon récit de voyage, un récit qui permettra au lecteur de vivre les émotions ressenties en chemin, tout autant que le dépaysement.
Mais, faut-il pour cela avoir été à l’autre bout du monde, avoir traversé à la nage des rivières remplies de crocodiles ? Demandez-le aux jeunes ayant suivi l’atelier. Dès les salutations faites, je les invitais à sortir un papier et un crayon afin de raconter le récit véridique de leur périple du matin entre… la porte de la maison et la porte de l’école ! Pas une classe qui ne m’ait dévisagée de façon dubitative. Première leçon : le voyage est d’abord et avant tout une question de regard.
Entre vos mains, donc, un recueil des trente meilleurs textes écrits par des élèves de différentes écoles francophones qui ont su développer cette formidable capacité d’être observateur — de soi, des autres, des espaces — avant même d’être communicateur. Car qui sait observer comprend, se comprend, apprend… Grands rôles du voyage !
Mes remerciements les plus sincères aux enseignantes et aux enseignants qui ont préparé les groupes à mes rencontres, qui m’ont accueillie à bras ouverts et qui ont soutenu les élèves tout au long du processus d’écriture. Ma profonde reconnaissance envers les Éditions David de m’avoir fait confiance et de m’avoir permis de vivre cette formidable aventure par-delà les routes ontariennes (festival des travaux routiers, crevaison et détours inclus !).
Félicitations à tous les élèves qui ont soumis un texte ! Sachez que vous nous nous avez donné bien du fil à retordre lorsqu’est venu le temps de sélectionner les gagnantes et les gagnants ! À celles et à ceux qui ont été retenus et qui ont le bonheur d’être publiés : mille bravos ! En espérant surtout vous avoir donné à toutes et à tous, et pour toujours, le goût de déposer vos souvenirs et impressions de voyage dans des carnets.
Bonne lecture !
Katia Canciani Auteure-conseil
Concours de création littéraire « Mordus des mots » 2015-2016

Au bout du monde
M ES YEUX RESTENT rivés sur le petit panneau jaune. Soudain, le signal illuminé en rouge change et je sais que c’est à mon tour. J’ignore les protestations de mes parents et m’élance dans la mêlée. Je garde la tête haute et n’ose regarder derrière, car un seul faux pas et « Adieu Rosalie, on se revoit au paradis ! » Arrivée de l’autre côté, je me retourne enfin et dévisage avec amusement les regards hésitants de mes parents.
— La clé, c’est de ne pas hésiter. Ce sont les chauffeurs qui vont vous contourner ! ai-je crié.
Mes parents échangent un regard réprobateur avant d’entreprendre leur périlleuse traversée. Ils s’élancent à leur tour et se retrouvent bientôt à mes côtés.
— Comme c’est exigeant ! Qui aurait cru que traverser la rue deviendrait un jeu de réflexe et de concentration ? Rappelez-moi encore pourquoi nous sommes ici ? demande mon père en observant les voitures rouler à toute allure, insouciantes au fait qu’elles sont devenues des obstacles à éviter.
Je ne peux que soupirer, car il est vrai que si nous sommes en plein cœur de Beijing, la capitale de la Chine, une ville humide et polluée, c’est bien grâce à moi. Moi et mes brillantes idées…
Mon nom est Rosalie Lemay et je suis née en Chine. Adoptée à l’âge d’un an, je suis devenue canadienne-française quelques mois plus tard. Je parle très bien français malgré mon apparence.
Eh non, je ne parle pas chinois. Eh oui, j’aime manger du riz. Non, je ne connais pas mes « vrais » parents et oui, pour la première fois depuis ma naissance, je retourne en Chine.
Après beaucoup de réflexion et maintes discussions avec mes parents, nous avons décidé qu’un voyage en Chine me permettrait de découvrir mon pays d’origine, le pays qui me répugnait tant depuis le début de mon adolescence. En effet, j’éprouvais à la fois un sentiment d’appartenance assez fort pour ce pays et, en même temps, j’étais fâchée d’avoir été abandonnée, même si c’était pour des raisons culturelles et politiques. J’étais convaincue que si on m’avait réellement aimée, on ne m’aurait pas laissée à l’orphelinat. Secrètement, j’avais espoir de retrouver mes parents biologiques.
Seulement, en arrivant à Beijing, tout était contraire à mes attentes. Me promener en compagnie de deux adultes blancs avait de quoi attirer les regards. Et moi qui m’imaginais pouvoir passer pour leur guide. C’est assez louche de voir une jeune fille mesurant quatre pieds et onze pouces se prendre pour une guide, alors qu’elle ne peut même pas parler ni comprendre le mandarin ! Ces regards me mettaient mal à l’aise, mais aussi en colère. Après tout, je n’étais un pas panda dans un zoo pour mériter toute cette attention accompagnée de paroles incompréhensibles. Que du chinois !
Non seulement l’attention qu’on me portait m’avait prise au dépourvu, mais la nourriture m’avait également surprise. Moi qui avais si hâte de manger des nouilles, des dumplings et des roulés ! Pourtant, chaque fois que j’entrais dans un restaurant, l’odeur, au lieu d’être enivrante, me donnait la nausée. J’avais tellement espéré retrouver le plaisir de la cuisine asiatique. C’était en fait mon seul repère puisque je ne connais pas la langue. Je crois que tous ces animaux suspendus dans les vitrines et les restaurants surpeuplés et bruyants ont eu raison de mon estomac.
Alors que les pensées se bousculaient dans ma tête, tout ce que j’avais imaginé à partir de photos et de mes recherches s’avérait décevant. C’était comme un tourbillon dans lequel rien n’était normal. Une fille avec des gènes chinois qui n’aime pas la nourriture faite par sa mère patrie…
— What’s wrong with the Chinese girl? ont demandé plusieurs femmes à la traductrice qui nous accompagnait.
Bref, plus je découvrais ce pays, plus mes illusions de me sentir chez moi s’évanouissaient.
Pourtant, en me promenant dans les rues de Beijing, j’ai été intriguée par l’architecture : les gratte-ciel géants et les autos côtoyaient des temples ancestraux, les hútòngs et les centaines de vélos transportaient parfois plusieurs membres d’une même famille. La modernité semblait se heurter aux traditions, comme si deux mondes luttaient pour prendre la place. Chauffeurs de taxi, bruits de klaxons, vélos et piétons étaient tous mêlés dans une course folle. J’ai ainsi appris en une journée à survivre dans ce chaos où les conducteurs de taxis et de voitures semblaient avoir été exemptés de toutes les règles du code de la route.
Heureusement, nous avons quitté la grande ville et ses onze millions d’habitants pour la campagne et les montagnes, en direction de la Grande Muraille de Chine. Soulagée, j’ai enfin pu remplir mes poumons d’air frais sans aucune odeur de soufre ni de cigarette. En route, j’ai pu admirer des rizières et des petits villages sympathiques tels que je les avais imaginés. Au pied de la Muraille, j’ai découvert des artisans exposant leurs chefs-d’œuvre en soie. Avec mes parents, nous avons pris un téléphérique. Une fois en haut de la montagne, la vue était magnifique. J’ai pu escalader le célèbre mur datant de plus de mille ans. Je croyais être transportée dans une autre époque. Quand il a fallu redescendre, j’ai encore une fois dû faire face à d’autres mœurs. Qui aurait cru qu’en Chine j’aurais la possibilité de descendre la Muraille en… luge ! Alors qu’au mont Tremblant le port du casque et une petite séance pour apprendre à contrôler la luge sont obligatoires, en Chine, les seules indications consistent en trois petites images démontrant vaguement comment faire fonctionner le bolide. La personne responsable m’a rapidement indiqué de prendre place dans la luge, de garder les jambes à l’intérieur et m’a poussée pour que je descende. Bye, bye Muraille !
Ensuite, c’est avec beaucoup d’excitation que nous sommes partis vers ma ville natale située à 200 km de la capitale. Toujours aussi entêtée, je pensais qu’à la vue de Shijiazhuang, je me sentirais à la maison. Comme j’avais tort ! Avec l’aide de notre merveilleuse traductrice Grace Miao, j’ai quand même fait de belles découvertes. La visite du plus ancien temple de la Chine, le Longxing, et du plus ancien pont arqué, le Anji, m’a vraiment impressionnée. J’ai même marché dans les traces des Immortels. Tout comme moi, Grace était native du Hebei. Elle m’a raconté qu’elle était l’aînée d’une famille de trois enfants. Devant ma surprise, elle m’a tout expliqué.
— Comme mes parents étaient fermiers, ils avaient le droit d’avoir plus d’un enfant, mais les naissances devaient être espacées d’au moins cinq ans. Ma sœur est née quatre ans après moi, donc mon père n’a pas déclaré sa naissance. Quand mon frère est né dix-huit mois plus tard, il les a inscrits officiellement comme des jumeaux.
J’ai ressenti beaucoup d’admiration pour le courage et l’intelligence de ce fermier rusé. En compagnie de Grace, j’ai visité mon orphelinat, le Shijiazhuang Welfare Institute, et c’est à cet instant, et seulement à cet instant, que ma perspective sur la culture chinoise et le ressentiment que j’éprouvais ont complètement changé. C’est là que j’ai rencontré Qìn bò. Enseignant, c’est lui qui nous a servi de guide. J’ai pu visiter plusieurs bâtiments : un hôpital, des dortoirs, des salles de classe et plusieurs terrains de jeu. J’y ai vu des enfants libres de jouer et de courir. Le personnel y était accueillant ; la gérante, M me Wu, nous a annoncé que l’orphelinat bénéficiait de l’aide de la fondation Half the Sky , fondée en 1998. Elle offre un programme de stimulation pour les jeunes enfants. La fondatrice, Jenny Bowen, qui avait adopté sa fille en 1997, croyait qu’aucun enfant ne devrait se sentir seul. Mon orphelinat a été l’un des premiers à adhérer à ce programme. Ce jour-là, j’ai rencontré plusieurs enfants et même des petits bébés. J’ai vu aussi l’espoir et la liberté sur leurs beaux visages. Il y avait même un petit garçon plein d’énergie qui attendait que ses parents américains viennent le chercher. Tout comme moi, il attendait sa deuxième chance dans la vie. Je me suis alors sentie choyée d’avoir été adoptée par mes parents canadiens.
Après cette visite chargée d’émotions, même si je n’ai pas retrouvé les traces de mes racines biologiques, j’ai trouvé une maison. On m’a invitée à revenir quand je voulais, car j’aurais toujours une grande famille chinoise qui partagerait mon bonheur.
De retour au Canada, dans mon lit douillet, réveillée par l’odeur familière des saucisses et des bagels, j’ai ressenti une certitude : je comprends et j’accepte enfin mon histoire. Je sais maintenant que mes parents biologiques m’ont assez aimée pour avoir pris le risque de m’abandonner, ce qui était et est encore illégal dans un pays aussi rigoureux que la Chine. Avant mon voyage, je les avais jugés lâches et sans-cœur. Maintenant, sans aucun doute, je sens qu’ils sont des gens réalistes qui m’ont donné la chance d’avoir un avenir meilleur avec une famille incroyable à l’autre bout du monde.
Rosalie Lemay École secondaire catholique Béatrice-Desloges, Orléans
Originaire de Chine, Rosalie entreprend sa dernière étape à l’école secondaire. Passionnée par les animaux et la communication, elle poursuivra des études en psychologie où elle aimerait approfondir l’interaction entre les humains et les animaux. Plus tard, Rosalie désire étudier à l’étranger et apprendre de nouvelles cultures et d’autres modes de vie.
Double identité
— Hey ! Joseph, viens voir ici ! Est-ce que tu te souviens de ce jour-là ? s’est écriée, toute joyeuse, ma sœur Husna, en brandissant une photo.
— Et comment je m’en souviens ! lui ai-je répondu, étonné de me sentir aussi ému.
C’était le 10 septembre 2012, une journée à tout jamais inscrite dans les étapes importantes de ma vie, et aussi celles de ma famille. Ce jour-là, l’excitation régnait dans mon cœur. Je ne tenais plus en place. Après cinq longues années d’attente à espérer autant qu’à désespérer, j’allais retrouver ma mère à Toronto au Canada. Environ deux semaines auparavant, mon père, mes sœurs et moi-même avions reçu nos visas d’immigration des autorités canadiennes. Dès lors et jusqu’à notre départ, ce fut un tourbillon de fêtes et de célébrations à la burundaise : visites de cheikhs venus prier et bénir notre départ ; banquets de viande de chèvre rôtie, de mukeke grillé, de riz et de fufu et, finalement, de longues nuits à danser au son de la musique et au rythme des tambours et des vuvuzelas .
J’avais treize ans à ce moment-là, mais je n’en avais que huit quand ma mère a quitté le Burundi. Inutile de vous dire que pendant ces cinq longues années, je m’étais renseigné assidûment sur la culture et les coutumes canadiennes. Mon rêve était clair : devenir un Canadien pure laine. J’avais emprunté à la bibliothèque de l’école l’histoire d’ Anne… la maison aux pignons verts . « Bon départ », me suis-je dit, mais ce sont des histoires un peu dépassées, et surtout pour les filles. Je me suis ensuite intéressé aux sports et aux loisirs. Le hockey m’a semblé un peu compliqué à maîtriser, à cause des compétences exigées en patinage. Par contre, la chasse et la pêche dans les grands espaces naturels me sont apparues beaucoup plus à ma portée. Le dernier point essentiel à élucider était sans doute le plus important, car il y allait de ma survie : la nourriture. Que mangeait-on au Canada ? Ma tante m’a prêté un livre illustré des recettes du monde entier. J’ai ainsi découvert les muffins, la poutine, le pâté chinois, la tarte au sucre, la tourtière, la soupe à la citrouille et même la tire d’érable, qu’on mange sur la neige ou dans un étrange suçon.
La photo qu’avait retrouvée Husna a été prise le jour du départ à l’aéroport. C’était une photo de groupe. En plus de mon père, mes deux sœurs et moi-même, y figuraient tous nos proches, famille et amis : mon oncle paternel, sa femme et ses enfants, ma grand-mère, nos voisins et nos parents de la campagne, venus tout spécialement pour nous faire leurs adieux. Puis, il y avait Aboubakar et Frédéric, mes deux amis depuis la maternelle. Tous avaient insisté pour nous accompagner jusqu’à la dernière minute. Je me souviens de leurs prières, de leurs vœux de succès, de leurs paroles d’encouragement et des embrassades qui n’en finissaient plus. Je me souviens aussi du regard ému des hommes et des larmes des femmes. Mais, pourquoi pleuraient-elles donc ? N’était-ce pas un jour de réjouissance ? J’étais trop jeune, trop heureux et trop inexpérimenté des choses de la vie pour comprendre. Je les ai salués, un grand sourire aux lèvres, juste avant de disparaître dans la salle d’attente. Puis, j’ai monté lentement les escaliers de l’avion, et sans savoir ce qui m’a poussé, je me suis retourné pour jeter un dernier regard sur mon pays, cette terre qui m’a donné le jour et qui m’a vu grandir. Mon regard s’est fixé sur le drapeau burundais, qui, bercé par la brise, semblait me souhaiter bon voyage. J’ai inspiré une grande bouffée d’air de mon pays, comme si je voulais faire le plein du Burundi, car je venais de réaliser que je n’avais pas de billet de retour.
* * *
Le vol était spectaculaire, d’autant plus que c’était mon premier voyage en avion. La capitale du Burundi, Bujumbura, m’est ainsi apparue dans toute sa splendeur. L’itinéraire était long : escale à Kigali au Rwanda, changement d’avion à Addis Abeba en Éthiopie, nouvelle escale à Rome en Italie avant la destination finale : Toronto au Canada.
Dès que j’ai aperçu Toronto de l’avion, je suis tombé amoureux de cette ville. Toronto m’est apparue toute blanche et majestueuse avec ses gratte-ciel. Qu’on l’appelle la Ville Reine était pour moi une évidence. Après l’atterrissage, nos visas ont été validés, puis nous avons récupéré nos dix valises et nos cinq sacs de voyage. Alors que je me dirigeais vers la sortie, j’ai senti la joie se répandre jusqu’à mes orteils. L’émotion m’a submergé et des larmes ont coulé lentement sur mes joues. Cela faisait si longtemps que j’attendais ce moment. Puis, je l’ai aperçue, un grand bouquet de fleurs dans les mains. Elle nous cherchait du regard, sans nous trouver dans cette foule compacte de l’aéroport. Doucement, je l’ai surprise en lui soufflant dans le cou un mot que j’avais rarement prononcé pendant cinq ans : « Maman ». C’est tout ce que j’ai dit. Elle s’est retournée et m’a embrassé si fort. Elle aussi s’est mise à pleurer. Comment était-ce possible d’être aussi heureux ? La famille était enfin réunie au grand complet. Mon vœu le plus cher venait de se réaliser et j’ai commencé à croire aux miracles.
* * *
Pourtant, les premières semaines à Toronto n’ont pas été aussi faciles qu’espérées. Tout était nouveau : le plan de la ville, l’argent, les transports, les heures d’ouverture des magasins, le climat, etc. J’ai vraiment eu l’impression de retourner en enfance, car j’ai dû tout réapprendre aux côtés de ma mère qui, soyons honnêtes, a montré une patience à toute épreuve. L’école, bien sûr, a été le plus grand défi à surmonter. Là, j’étais seul face aux autres. Je me sentais vraiment en décalage avec les jeunes Canadiens qui m’apparaissaient cool , décontractés, débrouillards et au courant de tout, surtout en matière de technologie. Je ne comprenais pas mon horaire de cours et je m’empêtrais à ouvrir le cadenas de mon casier, ce qui me faisait arriver en retard en classe. Chaque fois qu’un problème se présentait, aussi insignifiant soit-il, je pensais au Burundi en réprimant mes larmes. Puis, le mois de décembre est arrivé. J’ai découvert la signification du mot « hiver » : tempêtes de neige, vent, températures arctiques et verglas. Ce premier hiver, je me suis enfermé aussi souvent que possible dans notre appartement pour résister à ce climat inhumain, recherchant la chaleur dans les films africains que je captais par satellite. Puis, un beau jour de neige, un camarade de classe, Kevin, m’a proposé d’aller faire de la luge. J’ai accepté, ne sachant trop à quoi m’attendre. Ce fut une partie de plaisir inoubliable et le début d’une grande amitié.
* * *
Voilà maintenant quatre ans que je vis à Toronto. J’ai des amis issus de cultures du monde entier. J’ai appris à défier les pièges de l’hiver et à profiter des joies de la neige. Je maîtrise le système de transport à la perfection et je suis même capable de guider les gens perdus dans Toronto.
Depuis un an, je suis impliqué dans le programme ANNA (Accueil de nouvelles arrivantes et de nouveaux arrivants). Mon rôle consiste à aider les jeunes et récents immigrants à s’intégrer. L’un d’entre eux est Mamadou qui vient du Sénégal. Un jour, Mamadou m’a posé des questions très intéressantes :
— Dis-moi, Joseph, est-ce que tu as l’intention de retourner au Burundi ?
— Pas dans l’immédiat, car mon objectif est de réussir mes études secondaires et postsecondaires. Pour cela, je dois travailler très fort.
— Mais l’Afrique ne te manque-t-elle pas ?
— Écoute bien, Mamadou. Non, je n’ai pas oublié mes racines burundaises. Non, je n’ai pas arrêté de penser à mes amis et à ma famille restés là-bas. Mais, cela ne m’empêche pas d’être heureux et bien dans ma peau au Canada.
— Alors, tu es devenu un Canadien pure laine, comme on dit ici ?
— Je ne suis pas Canadien. Je ne suis pas non plus Burundais. Je suis Canadien et Burundais. Et, Mamadou, je te souhaite la même chose, car cela en vaut la peine.
Joseph Manirambona École secondaire Toronto-Ouest, Toronto
Né au Burundi le 16 août 1999, Joseph a vécu une vie simple comme tout jeune Africain. En 2012, il rejoint sa mère à Toronto où il découvre les plaisirs de la vie canadienne et de l’écriture. Double identité raconte son voyage du Burundi au Canada.
Le dernier voyage
D U COIN DE l’œil, j’ai remarqué que ma grand-mère dansait avec nonchalance. Elle me semblait préoccupée par le fait qu’on était en plein milieu du public. Ses cheveux courts qui étaient assez blonds pour être perçus blancs bondissaient à chaque pas qu’elle prenait. Je me trouvais là, au centre de la rue Bourbon, en train de l’admirer. Depuis ma jeunesse, ma grand-mère Catherine, surnommée « Madre », occupait une place indispensable dans ma vie. Alors le fait que nous fassions un voyage ensemble en famille était pour moi excitant.
On se promenait dans le Quartier français, orné de balcons en ferronnerie. Les racines européennes de la région y étaient très apparentes.
— N’est-ce pas incroyable, Ariana ? Cette étendue de la Nouvelle-Orléans n’a pas changé depuis la dernière fois que je suis venue en 1958 ! s’est exclamée Madre, avec un sourire éclatant.
Elle en était émerveillée.
— Étiez-vous adolescente à cette époque ? a demandé Gabby, ma sœur.
— J’avais vingt ans. Bien sûr qu’à l’époque il n’y avait pas autant d’établissements de liqueurs qu’aujourd’hui… a répondu Madre, en gloussant à travers son accent écossais.
Elle avait raison : l’odeur de l’alcool était accablante. La rue Bourbon était bordée d’enseignes de néon de style vintage . Le spectre de couleurs avait projeté une lueur de teinte d’arc-en-ciel sur l’asphalte, ce qui créait une atmosphère de fête. L’ambiance farfelue a atteint son apogée grâce aux hurlements émis par la population en état d’ébriété. À chaque coin, un essaim de nouveaux visages me faisait face. Les frontières des trottoirs débordaient de personnes ; l’environnement condensé m’avait, en fait, rappelé le couloir de mon école secondaire où je suis souvent noyée dans la masse d’élèves qui circulent. Après un kilomètre ou deux de promenade, nous sommes arrivés chez Galatoire’s , un restaurant créole incroyablement élégant. Nous nous sommes assis dans une cabine de luxe avec des coussins d’une mollesse comparable à celle d’un nuage. Étant donné que c’était notre première soirée en Nouvelle-Orléans, nous avons décidé de festoyer. Mon père avait commandé une écrevisse étouffée, ma mère, un jambalaya, puis Gabby et moi, un gumbo de fruits de mer. Cela ne m’a pas surprise vu qu’elle est plus jeune d’un an et qu’elle m’a toujours mimée depuis notre enfance. En fait, elle est une fille très timide et a du mal à prendre des décisions, même des décisions mineures comme celle-ci. Là, c’était le tour à notre chère Madre de choisir parmi le vaste choix de mets délicieux :
— Madre, qu’allez-vous manger ce soir ? a questionné ma mère, avec un ton hésitant et confus, surprise qu’elle n’ait pas encore commandé.
— Moi je n’ai pas tellement faim ce soir, je suis parfaitement satisfaite avec mon vin rouge ! lui a répondu Madre.
Ce commentaire de la part de ma grand-mère était inhabituel, puisqu’elle adore la nourriture. Mais je l’ai ignoré et j’ai dégusté mon repas. Après que notre souper délectable fut englouti, mon père a proposé que nous fassions une longue promenade vers l’hôtel pour nous détendre :
— En fait, je me sens un peu épuisée. J’admets que je préférerais prendre un taxi, a déclaré Madre.
— J’aimerais me joindre à vous ! lui ai-je dit.
— Parfait ! Alors, vous monterez dans un taxi et nous allons nous rendre à pied, a dit mon père.
Au cours de notre trajet, j’ai saisi l’occasion de questionner Madre au sujet de son comportement étrange :
— Êtes-vous certaine que vous vous sentez bien ? Normalement, vous êtes remplie d’énergie.
— Oh, Ari ! Ne t’inquiète pas pour moi, il n’y a rien de mal. Je souffre uniquement d’un ventre ballonné, mais ça c’est tout à fait normal !
Le lendemain matin, je me suis réveillée de bonne humeur. Je devais avoir une attitude positive, puisque le jour du festival de jazz était finalement arrivé. Ma famille a quitté l’hôtel à 7 h pour arriver tôt. Dès le moment où le taxi s’est stationné au festival, je ressentis une grande excitation ; la musique de jazz a tendance à provoquer cette réaction chez moi. L’intonation séduisante du saxophone ténor a bercé mon âme. L’éclat du trombone transmettait un langage harmonique bruyant qui m’enveloppait. Dans ce court laps de temps, toutes mes inquiétudes se sont dissipées et mon esprit souhaitait se concentrer uniquement sur le jazz.
Hozier, un musicien irlandais, était parmi les centaines d’artistes qui étaient là pour présenter un spectacle. Gabby s’intéressait beaucoup à ce genre de musique, alors nous nous sommes dirigées vers la scène. Nous avons étendu nos couvertures à carreaux sur le gazon fraîchement coupé. Après une demi-heure, j’ai commencé à avoir chaud, tellement chaud que je pouvais ressentir des pulsations dans les capillaires de mon visage. C’était horrible, car quand je surchauffe, je deviens claustrophobe.
— Je dois quitter cette foule ! Je n’ai pas assez d’oxygène !
— Viens avec moi, on va aller se promener pour s’apaiser, m’a chuchoté Madre.
Nous nous sommes glissées à travers l’armée d’admirateurs pour nous échapper. Finalement, ma respiration est revenue.
— Veux-tu visiter un magasin de DC ? Je pense acheter une bande sonore pour ton grand-père.
— D’accord !
Nous avons découvert une petite boutique bourrée de disques compacts de jazz, essentiellement composée d’instrumentistes légendaires, tels que Miles Davis, Count Basie et Louis Armstrong. Ma grand-mère était émue, tout comme moi. Nous avons exploré chaque angle du magasin afin de trouver un disque sur lequel il y avait une chanson que nous adorions : Blowin’ In the Wind de Bob Dylan. Nous nous sommes dirigées vers la caisse pour l’acheter quand subitement, j’ai entendu un fracas. Immédiatement, je me suis tournée pour retrouver Madre, étendue sur le sol en béton, sans connaissance.
— Au secours ! S’il vous plaît, aidez ma grand-mère, elle s’est évanouie ! Je criais avec de la panique dans ma voix.
C’est alors que mon corps a commencé à trembler d’inquiétude. Le propriétaire du magasin a appelé le 911 et l’ambulance est arrivée dix minutes plus tard. Le trajet à l’hôpital a été aussi terrifiant que l’incident lui-même. Mon niveau d’anxiété augmentait à chaque bond fait par le véhicule. Quand nous sommes arrivés à l’hôpital Brentwood, j’ai remarqué que l’air avait une senteur d’eau de javel, l’odeur habituelle d’une clinique. Je pouvais entendre des gémissements qui provenaient des patients des lits adjacents, ce qui a intensifié mon angoisse.
— Peux-tu m’expliquer le déroulement de l’incident d’aujourd’hui ? m’a demandé le médecin.
— Eh bien, nous ne sommes pas originaires d’ici. Nous sommes en vacances… Ce n’était pas supposé arriver, ai-je répondu avec hésitation.
— Je comprends que tu as peur, mais pour aider ta grand-mère tu dois m’expliquer ce qui s’est passé.
— Elle s’est évanouie ! Depuis hier, elle dit que son estomac est gonflé. Et elle ne veut plus manger.
Le médecin avait l’air inquiet. L’expression sur son visage me laissait envisager le pire.
— Je soupçonne que ta grand-mère a un problème au système digestif. Nous allons mener une série de tests pour obtenir des réponses, a-t-il expliqué.
Madre a subi un hémogramme ainsi qu’une coloscopie, l’examen du côlon avec un tube lumineux flexible. Après le test, les docteurs ont révélé avoir détecté une tumeur massive. Ma famille m’a rejointe pour les résultats de la biopsie. Je pouvais sentir l’effroi dans le fond de mon cœur qui ne semblait pas cesser. Des pensées effrayantes faisaient des tours dans mon cerveau occupé, jusqu’à temps qu’il n’y eût plus de place pour quoi que ce soit. Je me sentais prisonnière d’un horrible cauchemar.
Heureusement, la tumeur était non cancéreuse ; nous avons tous émis un soupir de soulagement. Malgré ces bonnes nouvelles, les docteurs nous ont informés qu’une intervention chirurgicale était encore nécessaire.
— Vous devrez fixer une date pour une opération dès votre retour à la maison. En attendant, vous devez augmenter votre poids afin de renforcer votre corps frêle, a déclaré le médecin, d’accord ?
— Oui, je comprends, merci pour tout votre temps docteur, a répliqué ma chère grand-mère.
— Vous allez écouter les consignes des professionnels, promis ? ai-je ajouté.
— Je te promets, mon amour.
* * *
Ma chère Madre,
Tu me manques à chaque tournant de la matinée et à chaque coucher du soleil. Cet après-midi, j’ai entendu Blowin’ In the Wind à la radio, puis j’ai pensé à toi. Je pense toujours à toi. Le monde est creux sans ta compagnie, tes chants doux et tes paroles sages. On me demande d’où viennent ma peau pâle, mes cheveux minces et mon corps svelte, puisque je suis la seule des filles de ma famille avec cette apparence. Chaque fois, je souris parce que je sais que ces traits viennent de toi. Mon profond sens de l’empathie vient de toi, mon intérêt pour la musique vient de toi, mes yeux bruns intelligents viennent de toi et fondamentalement, mon esprit bienveillant vient de toi. Tu as sculpté ma personne, génétiquement ainsi que spirituellement. J’aimerais que tu saches l’impact de ta félicité et la peine que me cause ton absence. Je sais que ton essence sera perpétuée à travers moi, et pour cela, j’en suis fière.
On se reverra un jour…
Ta petite-fille, Ariana
Ariana Gagnon École secondaire catholique E.J. Lajeunesse, Windsor
Ariana Gagnon, âgée de 17 ans, s’est toujours intéressée aux arts. Elle est fière de ses aptitudes musicales, principalement pour le piano ainsi que la flûte. Ariana se plaît à voyager avec ses parents et ses deux sœurs, et désire poursuivre ses études dans le domaine de la santé.
Touriste dans mon propre pays
— Cocorico ! Cocorico !
Une nouvelle journée débute au village, mais celle-ci est différente. Depuis un mois, je me réveillais au son d’avions guerriers ou de bombardements, alors qu’aujourd’hui c’est le chant du coq qui m’a tiré du lit. Quelle belle musique ! J’ai hâte d’oublier le son des bombes, mais le chant du coq va me manquer. Ma famille et moi fuyons le conflit israélo-libanais pour nous établir au Canada. Nous espérons commencer une vie paisible à l’étranger.
Cela fait presque un mois que nous essayons de quitter le pays. Malheureusement, l’aéroport international Rafic Hariri de Beyrouth a été déclaré fermé à la suite des bombardements sur les pistes par l’armée israélienne. Pour s’éloigner de Choueifat, un quartier près de la capitale où nous habitions, mes parents ont décidé d’emménager chez grand-mère au village, situé au Chouf.
L’aéroport a rouvert ses portes récemment. Mes parents n’étaient pas optimistes quant à une amélioration des conditions de vie au Liban. Ils ont jugé préférable de quitter le pays pour s’établir à l’étranger le plus tôt possible au lieu d’attendre l’arrivée du prochain combat. Le 14 septembre 2006 est la date prévue pour notre départ. J’ai hâte de découvrir notre nouveau pays, un pays si développé, indépendant et puissant. De plus, m’immerger dans une culture inconnue et de nouvelles coutumes m’enthousiasme. Toutefois, mes parents craignent que j’oublie ma patrie ou que je sois influencé par d’autres ethnies dans un pays aussi multiculturel que le Canada. Ils souhaitent que je revienne au Liban de temps en temps, surtout lorsque j’aurai une famille.
Après avoir pensé au vol de ce soir ainsi qu’aux membres de la famille et aux amis que j’abandonnerai, je me lève et me dirige vers le balcon où mes parents et ma grand-mère boivent du mathé . Je dois admettre que la vue du balcon est ravissante. Il y a des décennies, mon grand-père avait planté des cèdres dans le jardin. On les aperçoit rarement en ville ; ils poussent plutôt dans les régions montagneuses.
Après le souper, on se prépare au grand départ. Téta 1 nous a cuisiné un plat de kafta, avec du taboulé et du houmous. Quel repas fastueux !
— OMAR ! Puisque tu as déjà fini de faire ta valise, viens aider Walid avec la sienne ! me crie ma mère.
Walid est mon petit frère âgé de sept ans. J’ai aussi une petite sœur de deux ans, qui s’appelle Nour. Je suis l’aîné de la famille, mais seulement de onze mois. Mon oncle William arrive enfin quelques heures plus tard. C’est lui qui va nous conduire à l’aéroport. Je sors avec les petites valises pour les mettre dans le coffre de la minifourgonnette. Ensuite, mon père me chuchote d’aller embrasser ma grand-mère et de lui dire au revoir.

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