Thunder - Livre 1
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Description

L'adolescence d'Ilya bascule dans le tragique lorsque son père est assassiné. Il se voit contraint d'emménager dans le manoir londonien de sa grand-mère qu'il n'a jamais rencontré.
Alors qu'une nouvelle vie s'offre à lui, tout bascule à nouveau lorsqu'il écope d'une colle avec quatre autres lycéens. L'avenir leur appartient.



Et ce ne sera pas sans aventures...

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9782376862451
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

présente
 
 
 
Thunder
Livre 1
 
David S. Khara
Ce fichier vous est proposé sans DRM (dispositifs de gestion des droits numériques) c'est-à-dire sans systèmes techniques visant à restreindre l'utilisation de ce livre numérique.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Foudre est notre arme
Tonnerre est notre voix
Prologue
 
Sibérie, vallée de l’Ob, de nos jours…
 
La nuit était profonde et sombre. La lune ne parvenait pas à transpercer l’épaisse barrière de nuages noirs qui stagnait dans le ciel. Les puissants projecteurs installés sur les tours de traitement enveloppaient le site d’un halo surnaturel.
La lumière artificielle se réfléchissait sur les milliers de tuyaux d’acier parcourant la raffinerie. L’ensemble évoquait les bases stellaires maintes fois dépeintes dans les films de science-fiction.
Yevgeni Volochin marchait lentement au milieu de la route bitumée qui desservait les différentes unités du complexe industriel flambant neuf qu’il était venu inaugurer. Cette installation constituait le fleuron de Volochin Energy Corp, entreprise connue du public sous l’acronyme « VEC ». En moins d’un quart de siècle, VEC était devenue l’une des sociétés les plus riches et les plus influentes au monde, et son patron et principal actionnaire comptait désormais parmi les grandes fortunes de la planète.
Collée à ses basques de PDG omnipotent, la cohorte rampante des vice-présidents, directeurs et autres responsables aux titres alambiqués guettait ses moindres réactions, prête à approuver ses moindres commentaires.
Yevgeni n’en montrait rien, mais cette servilité empreinte de frayeur lui procurait un plaisir incommensurable.
Les réservoirs géants remplis de pétrole à ras bord, les hautes cheminées qui crachaient leur panache blanc vers le ciel, et même les hommes qui marchaient à sa suite, tout lui appartenait.
Les politiciens de tout poil, de toutes nationalités, lui mangeaient dans la main et cherchaient ses faveurs. La jet-set, futile et inconséquente, réclamait sa présence et les stars de la chanson ou du cinéma répondaient ventre à terre à ses invitations. Les vies de milliers de salariés à travers le monde dépendaient de son bon vouloir.
Yevgeni Volochin, magnat de l’énergie, le sentait, son pouvoir atteignait son apogée. Sa capacité de travail titanesque conjuguée à une totale absence de scrupules l’avait propulsé au sommet.
Et rien ni personne ne l’en délogerait.
Il lissa de sa paume les rares cheveux gominés de son crâne dégarni et grimaça de dépit. Il contempla son reflet dans l’un des innombrables tubes qui couraient au-dessus de lui. Même déformée, l’image délivrait un constat impitoyable : plus Yevgeni gagnait en puissance et en fortune, plus il perdait ses cheveux et plus son ventre pointait. Il ne devait qu’à sa taille inhabituelle – un mètre quatre-vingt-dix – de conserver un semblant de prestance. Son visage autrefois fin et anguleux s’était empâté au point de le rendre méconnaissable à qui l’avait côtoyé jeune homme. L’ancien escrimeur olympique n’était aujourd’hui qu’un amas graisseux, confit dans le cholestérol et la vodka dont il abusait à l’occasion. Yevgeni haïssait ce reflet.
Il dut lutter pour s’en détacher et, quand il y parvint enfin, l’imposant quadragénaire réalisa que plus personne ne se trouvait autour de lui. La troupe des cloportes s’était volatilisée comme par enchantement. Même les deux gardes du corps qui l’accompagnaient en toutes circonstances avaient disparu.
Furieux et incrédule, il entreprit de rebrousser chemin en direction de l’hélicoptère à bord duquel il avait rejoint le complexe.
Yevgeni marchait aussi vite que son embonpoint le lui permettait. Seule sa respiration lourde brisait le silence de mort qui régnait autour de lui. Soudain, des bruits de pas résonnèrent dans son dos. Sans cesser d’avancer, il regarda par-dessus son épaule.
Personne.
Un murmure s’éleva alors, s’amplifia peu à peu gagnant en force à mesure que son écho se répercutait sur les structures d’acier. Yevgeni identifia un mot prononcé dans les trois langues qu’il maîtrisait. L’unique mot susceptible de le terrifier. Un mot qui l’avait glacé toute sa vie.
Γром… Tonnerre… Thunder…
Une détonation éclata vingt mètres devant Volochin.
— Jamais ! hurla-t-il.
Dans sa voix, la peur avait fait place à la rage.
Une nouvelle explosion retentit, vingt mètres derrière lui.
Des flammes commençaient à lécher les tuyaux qui se déformèrent sous l’effet de la chaleur.
Yevgeni fouilla fébrilement la poche de son long manteau de cachemire et sortit un portefeuille qu’il ouvrit en tremblant. Il contempla la photo qui ne le quittait jamais. Une photo prise au bord d’un lac en Suisse le représentant à côté d’un adolescent aux cheveux poivre et sel. Le seul cliché sur lequel père et fils souriaient.
Yevgeni posa les doigts sur le visage de son enfant tant aimé.
Si seulement je te l’avais montré , se reprocha-t-il.
Autour de lui, les déflagrations se succédaient, signe que la réaction en chaîne était lancée.
La nuit sans lune s’embrasa, aussi lumineuse que le jour, en un feu d’artifice mortel.
Un torrent de flammes avala Yevgeni et le consuma, étouffant son ultime cri.
« Ilya… »
Un monde imparfait
 
Aéroport d’Heathrow, Angleterre
 
Le Boeing roulait depuis cinq minutes sur les pistes de l’aéroport. Après plus de dix heures de vol, ces instants paraissaient toujours interminables. Pour preuve, avant même que le signal lumineux indiquant de boucler sa ceinture ne s’éteigne, nombre de passagers de la classe affaires retiraient déjà leurs effets personnels des compartiments situés au-dessus de leur siège.
Le personnel navigant, lui, semblait plus intéressé par un voyageur assis à l’avant de la cabine que par la violation des règles de sécurité. Il ne s’agissait pas d’un passager comme les autres. John Mc Riggs, la star montante des films d’action hollywoodiens, se livrait de bonne grâce à une séance improvisée de dédicaces et de photos. L’annonce de sa présence à bord s’était répandue comme une traînée de poudre, et il avait fallu que deux hôtesses fassent barrage de leur corps pour repousser une troupe de jeunes filles surexcitées venues de la classe économique avec la ferme intention de rencontrer leur idole.
Mc Riggs enchaînait les signatures sous le regard amusé de son voisin, un étrange adolescent que sa notoriété laissait de marbre. Dès qu’il s’était assis à côté de lui, John avait été surpris par la physionomie de ce garçon. Son visage rectangulaire ne trahissait rien de ses émotions et lui conférait une maturité inattendue. Ses cheveux déjà gris tranchaient avec la jeunesse de ses traits et ses yeux aussi bleus que ceux d’un husky lui donnaient l’aspect d’une statue de glace. Tout chez ce garçon évoquait la froidure de l’hiver le plus rude.
Inquiet à l’idée de voyager en compagnie d’un de ces gamins fanatiques qui constituaient l’essentiel de son public, John avait d’abord envisagé de demander à changer de place. La démarche s’avéra inutile, tant l’adolescent semblait absorbé par une partie d’échecs sur l’écran de son ordinateur portable. Tout juste échangèrent-ils quelques politesses à la grande surprise de John, plus habitué à un tonnerre d’applaudissements et des cris d’orfraie à son apparition qu’à une cordialité de façade.
L’acteur en conçut même une certaine frustration car la célébrité lui plaisait, jusque dans ses aspects les plus intrusifs. Après d’interminables cours de comédie, des sessions de bodybuilding douloureuses et des années de galère à enchaîner les boulots de serveur ou de chauffeur à Los Angeles, il vivait aujourd’hui l’accomplissement de son rêve. Et tant pis si ses rôles de dur au grand cœur et la faiblesse des scénarios qu’on lui soumettait lui valaient de passer pour un « musclor » décérébré auprès d’une partie de la presse et des intellectuels de la profession.
Aussi, quand le gamin lui proposa, dans un anglais parfait, mais mâtiné d’un léger accent russe, de l’affronter aux échecs, John vit l’occasion de prouver qu’il n’était pas qu’un tas de muscles en fusion et il releva le défi. Il se rendit très vite compte qu’il ne jouait pas avec le garçon, mais que le garçon jouait avec lui. Chaque coup, chaque enchaînement, paraissaient calculés, préparés, anticipés à la perfection.
Les parties se succédèrent avec une conclusion invariable : sa défaite.
— Comment se fait-il qu’une star de votre importance emprunte un vol régulier ? demanda l’adolescent pendant qu’il réinitialisait le jeu.
L’acuité de la question surprit John.
— Le jet privé de la production était en panne, alors ils m’ont pris une place sur le premier avion pour Londres. Une flopée de journalistes fait la queue pour m’interviewer, et j’enchaîne une tournée dans les capitales européennes.
— Lourde responsabilité, j’imagine.
— La rançon de la gloire. Certains de mes confrères sont blasés par la promotion, moi pas. C’est crevant, mais j’aime aussi cette partie de mon métier. Au fait, comment t’appelles-tu ?
— Ilya. Ilya Volochin.
John réfléchit quelques instants. Soudain, il écarquilla les yeux, frappé par le souvenir des titres des journaux aperçus trois jours plus tôt.
— Volochin ? Comme…
— Oui, comme…
Au ton employé par Ilya, John comprit que la discussion n’irait pas plus loin. Il ressentit une bouffée de tristesse pour le garçon, bien que celui-ci demeurât impassible.
— Tu devras assumer des responsabilités largement plus lourdes que les miennes, se borna-t-il à ajouter.
— J’y suis préparé. On m’y prépare depuis toujours.
Ils continuèrent à jouer durant le reste du trajet. Ilya dispensa quelques conseils sur la stratégie des échecs. Il se montra aussi très intrigué par l’entraînement aux arts martiaux suivi par l’acteur qui se révéla disert sur le sujet. Au final, les dix heures passèrent sans même qu’ils s’en rendent compte.
*
L’arrivée d’une hôtesse mit fin à la séance de dédicace.
— Monsieur Mc Riggs, si vous voulez me suivre, nous allons transiter par une zone VIP.
John se leva à l’invitation de la jeune femme puis pivota vers son voisin.
— Je suis à Londres une semaine pour la sortie de mon nouveau film. Si tu veux des places pour l’avant-première, envoie un mail à cette adresse, dit-il en tendant à Ilya une carte de visite sous le regard ostensiblement envieux de l’hôtesse.
— Merci John, je verrai si je peux venir, je ne sais pas ce qui m’attend ici. Dans tous les cas, tous mes vœux de réussite pour votre film et votre carrière.
La star se fendit d’un sourire canaille et d’un clin d’œil complice puis chaussa ses lunettes de soleil avant de s’engouffrer dans la passerelle.
La preuve qu’on peut être connu et sympathique, pensa Ilya en tournant la tête vers le hublot. De ses longs doigts fins, il releva la mèche rebelle qui retombait sur son large front et observa le ballet des techniciens affairés autour de l’avion. Il se perdit ensuite dans la contemplation des nuages noirs qui s’amoncelaient dans le ciel.
Trois jours plus tôt, il profitait, sous un soleil de plomb, de vacances paisibles au bord d’une piscine dans une villa de Los Angeles.
Dans un monde parfait, il aurait dû se trouver dans un vol à destination de la Suisse pour rejoindre l’école privée où il étudiait depuis deux ans.
Dans un monde parfait, il n’aurait jamais reçu le coup de fil lui annonçant la mort de son père.
Dans un monde parfait, il ne devrait pas vivre avec une grand-mère qu’il n’avait jamais vue, dans une ville où il n’avait jamais mis les pieds.
Mais le monde n’était pas parfait…
Nouvelle vie
 
Ilya traversa la zone de transit de l’aérogare d’un pas décidé, au milieu d’une foule bigarrée indifférente à ses préoccupations. Habitué à fréquenter les aéroports du monde entier, lui-même ne prêtait en général que peu d’attention aux autres voyageurs. Mais cette fois-ci dérogeait à la règle.
Il promena son regard sur un couple de sexagénaires aux tenues strictes et à l’air pincé, puis sur une bande de routards hirsutes à l’hygiène douteuse, en shorts et sandales.
La tournure dramatique et inattendue de son destin le rendait plus attentif aux vies qui se déroulaient autour de lui. Les anonymes qui déambulaient dans les larges allées partaient-ils ou revenaient-ils ? Leur présence en ces lieux correspondait-elle à des moments heureux ou resterait-elle dans leur mémoire comme un douloureux souvenir ? Autant de questions sans réponses, comme toutes celles qui le hantaient sans relâche depuis l’annonce du décès de son père.
Perdu dans ses pensées, Ilya s’immobilisa devant un des nombreux écrans plats disséminés dans l’aéroport. Le son était coupé, mais l’image parlait d’elle-même. Réglé sur une chaîne d’information continue, le téléviseur affichait un portait de son père accompagné d’un titre qui le tétanisa : « Décès de Yevgeni Volochin, accident ou attentat ? »
Si la seconde hypothèse lui avait traversé l’esprit, la voir ainsi exposée lui donnait tout à coup une existence concrète.
Un attentat ? Fomenté par qui, dans quel but ? Vengeance, lutte de pouvoir ? Et dans ce dernier cas, lui, l’héritier, pouvait-il être la prochaine cible ?
Ilya balaya des yeux la foule autour de lui. Il ne l’envisageait plus avec curiosité, mais avec crainte. Crainte qu’au milieu de cette marée humaine ne se cache un ennemi invisible.
Mais il n’était pas de ceux que la peur paralyse et l’inaction ne résolvait rien. Pour le moment, il lui fallait quitter cet endroit et se projeter vers sa nouvelle vie, sans pour autant baisser la garde…
*
Au premier rang de l’attroupement qui guettait les passagers en provenance de Los Angeles, Ilya avisa un homme d’une trentaine d’années, de haute taille, aux épaules puissantes et à la silhouette fine soulignée par un costume noir coupé sur mesure. Ses cheveux bruns coiffés en brosse, son visage carré et sec lui donnaient l’air d’un marine reconverti en chauffeur de maître. Il brandissait une pancarte sur laquelle était imprimé « Ilya V. ».
L’adolescent s’avança vers l’individu qui l’accueillit d’un discret signe de tête.
— Bonjour monsieur. Je suis Harry, le chauffeur de madame votre grand-mère. Permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue à Londres, déclara-t-il d’une voix étonnamment douce et musicale tout en présentant une main franche à Ilya.
Ce dernier se fendit d’un sourire poli mais fatigué et lui tendit son sac à dos.
À la mine renfrognée de son interlocuteur, le garçon comprit trop tard que le prénommé Harry espérait plus se voir proposer une paume qu’une sangle de cuir. Les habitudes du jeune homme se trouvaient battues en brèche. Bénéficier des services de chauffeurs et de femmes de chambre était considéré comme une évidence dans l’univers des riches et, plus encore, de leurs enfants. Mais jamais la moindre proximité ne se créait entre employés et employeurs. Si certains de ses camarades montraient du dédain à l’égard de ceux qu’ils regardaient comme des inférieurs, Ilya n’éprouvait pour les gens à son service aucun mépris. La distance qu’il maintenait avec les autres tenait plus à une réserve naturelle, une timidité contre laquelle le garçon luttait quotidiennement afin de ne pas s’emmurer dans la tour d’ivoire de son esprit en ébullition constante.
Harry enfila le sac sur son épaule, vissa sa casquette sur son crâne, puis invita Ilya à le suivre.
Ils sortirent ensemble du bâtiment. La pluie fine et pénétrante qui s’abattait sur l’aéroport saisit l’adolescent. Ses origines russes et ses fréquents séjours dans les Alpes suisses lui conféraient une résistance aiguë au froid. Mais basculer en une nuit des trente degrés ensoleillés de la Californie à la fraîcheur humide de l’Angleterre en aurait déstabilisé plus d’un.
Il releva le col de sa veste, espérant ne pas avoir à marcher trop longtemps sous le crachin. Harry se dirigeait vers une Jaguar vert bouteille garée dans un espace réservé aux taxis, situé face à la porte automatique qu’ils venaient de franchir. Le chauffeur déposa le sac à dos avec précaution dans le coffre de la voiture. Il se précipita ensuite vers la portière arrière qu’il ouvrit dans la foulée.
Ilya s’engouffra dans le véhicule sans mot dire et s’adossa à la confortable banquette en cuir blanc. La limousine se fondit dans la circulation, emprunta la première sortie et déboucha sur une autoroute.
— Traverserons-nous Londres ?
— Non, monsieur, Haven se trouve à une vingtaine de kilomètres de la ville.
— Haven ?
— Le nom du manoir de madame… et de monsieur, désormais.
Ilya tourna la tête et observa le paysage à travers la vitre de la portière.
Le changement lui déplaisait. Il préférait la planification à l’improvisation, la maîtrise à la soumission. Chaque minute qui s’écoulait, chaque kilomètre avalé par la limousine, le plongeaient un peu plus en enfer. Habiter dans un endroit inconnu, sous la tutelle d’une femme inconnue, dans un pays inconnu, conduit par un inconnu, avant d’étudier dans un lycée inconnu, voilà qui faisait décidément beaucoup trop d’inconnues pour un esprit aussi cartésien que le sien.
Harry brisa le silence sans quitter la route des yeux.
— Madame votre grand-mère me charge de vous présenter ses excuses. Des obligations professionnelles requièrent sa présence sur le continent. Elle rentrera dans une semaine. D’ici là, je suis à votre entière disposition afin d’assurer votre bien-être.
— L’avocat d’affaires de mon père m’a annoncé au téléphone que j’intégrais un lycée spécial dès demain. Auriez-vous l’amabilité de m’en dire plus ?
— Madame a effectivement veillé à ce que vous rejoigniez un établissement hors du commun.
— Je n’ai d’autre choix que de vous croire sur parole…
— Que monsieur ne s’inquiète pas, seuls des élèves d’exception y sont admis.
— Je ne m’inquiète pas, je déteste ignorer où je mets les pieds. Et si par « élèves d’exception » vous entendez « riches », je le prendrai mal. Par contre, si vous pensez à « brillants », j’en serai flatté.
— Je pensais en effet à « brillants », monsieur, corrigea le chauffeur.
— À la bonne heure ! Pour ne vous rien cacher, Harry, je suis fatigué de côtoyer des crétins congénitaux dont le talent principal réside dans le compte en banque de leurs parents.
— C’est tout à votre honneur, monsieur. D’après madame, monsieur est un élève… brillant, justement.
— Je suis d’une nature exigeante.
— Une vertu que vous partagez avec madame.
— Je ne la connais pas, vous savez. Je n’ai jamais rencontré ma grand-mère. Mon père ne s’était guère montré bavard à son sujet, mais j’ai cru comprendre qu’ils étaient brouillés de longue date.
— Les histoires de famille sont toujours très compliquées, monsieur.
— Encore faut-il avoir une famille.
— Vous en avez retrouvé une, désormais…
Devant le froncement de sourcils d’Ilya, Harry s’interrompit. Il lissa nerveusement la visière de sa casquette entre deux doigts, puis raffermit sa prise sur le volant.
— Que monsieur me pardonne, fit-il à voix basse, j’outrepasse mes fonctions.
Les yeux dans le vague, Ilya réfléchit un instant.
— Oui, sans nul doute… mais je vous en remercie, sourit-il. En ce moment, j’accepte volontiers un peu de réconfort.
Sans qu’Ilya s’en soit aperçu, ils avaient quitté l’autoroute et roulaient maintenant sur des routes étroites qui sinuaient au cœur d’une campagne verdoyante et vallonnée. La voiture bifurqua et s’engagea dans un petit chemin bordé d’arbres monumentaux. Bientôt, la végétation s’effaça au profit d’un mur en pierre de taille. Apparemment ancienne, l’enceinte culminait à plus de trois mètres et s’étendait à perte de vue à droite comme à gauche.
Un portail en métal noir aux dimensions cyclopéennes interdisait l’entrée. Harry pressa un bouton à l’arrière du volant et les lourdes portes s’écartèrent dans un gémissement lugubre.
Ilya se redressa sur son siège et s’appuya sur le dossier du fauteuil passager devant lui, les yeux écarquillés.
Là où Harry évoquait un manoir, l’adolescent découvrait un véritable château. Deux tours crénelées hautes de plus dix mètres encadraient un bâtiment d’inspiration gothique. La demeure s’élevait sur trois étages. À chaque niveau, six larges fenêtres semblaient autant d’yeux tournés vers les arrivants. À en juger par les créneaux qui cerclaient le toit, un chemin de ronde devait offrir une vue imprenable sur les environs.
La Jaguar contourna une fontaine composée de trois dauphins en pierre adossés les uns aux autres, longea d’anciennes écuries reconverties en vaste garage pouvant abriter au moins quatre véhicules, puis s’immobilisa au pied du perron de la magistrale bâtisse. Ilya sortit avant qu’Harry n’ait le temps d’ouvrir sa portière.
D’ordinaire peu démonstratif, l’adolescent ne put dissimuler son émerveillement. Le nez au ciel, il recula de quelques pas afin de mieux embrasser la demeure du regard.
De son côté, Harry récupérait le sac à dos de son passager dans le coffre. Il se dirigea ensuite vers la porte d’entrée et appuya sur une pierre de l’arche qui l’entourait. Le cliquetis d’un mécanisme attira l’attention d’Ilya qui se rapprocha à petites foulées. À son grand étonnement, une trappe dévoila un digicode à écran L.C.D. Harry saisit une série de chiffres.
« Entrée valide. Système d’alarme inactif. Bonne journée Harry Armitage », déclara une voix synthétique au timbre féminin.
— Ouverture, ordonna le chauffeur.
— Modernité… décalée…, commenta l’adolescent avec une pointe de surprise tandis que retentissait une suite de bruits métalliques qu’il interpréta comme le mouvement de vérins pneumatiques. Un son qu’il connaissait par cœur pour avoir accompagné son père à maintes reprises dans les installations industrielles de son groupe.
— Madame ne lésine pas sur les mesures de sécurité. Je vous remettrai votre code à six chiffres dès demain.
Harry invita Ilya à pénétrer les lieux. Celui-ci commençait à ressentir une réelle sympathie envers son chaperon.
Les manières de cet homme rivalisaient avec celles des majordomes qui peuplaient les films et les séries britanniques dont le jeune Russe était friand. Il se sentait proche de cette retenue au goût délicieusement suranné et se demandait régulièrement s’il n’était pas né à la mauvaise époque.
Majestueux , se dit-il en découvrant le hall silencieux. Des tapisseries représentant des scènes de bataille ornaient les murs. Deux armures de chevaliers montaient la garde de chaque côté du monumental escalier de bois sombre qui serpentait vers les étages.
— Château du XVII e  siècle ? demanda Ilya, sans quitter des yeux les précieux tapis d’Orient qui décoraient le sol carrelé.
— XX e , corrigea Harry. La méprise est compréhensible. Madame a fait construire et a meublé Haven sur le modèle d’une des résidences ancestrales de la famille royale d’Angleterre. Un chantier titanesque.
— Et coûteux, à n’en pas douter, mais le jeu en valait la chandelle, admit Ilya tout en examinant dans le détail le heaume d’une des armures. Mon père n’aimait que la modernité, de préférence dans un style m’as-tu-vu. Moi je goûte plus les vieilles pierres et les traditions. Dans le genre, je suis servi.
— Je pensais proposer une visite du domaine à monsieur demain soir à son retour du lycée. Je suppose qu’après un tel voyage, monsieur apprécierait une rapide collation avant une nuit de repos.
— Vous supposez juste, Harry. Qu’en est-il de mes affaires ?
— Elles sont arrivées hier par transporteur. Si monsieur veut bien me suivre, je vais lui montrer sa chambre.
Ilya emboîta le pas du chauffeur et gravit les marches à sa suite. Au cours de l’ascension, il admira les tableaux accrochés aux murs. Des portraits Renaissance côtoyaient des scènes champêtres et des natures mortes dans le plus pur style flamand. Ilya s’intéressait à la peinture, mais ne partageait pas les goûts paternels. Dans ce domaine aussi, son père privilégiait les artistes contemporains à la mode. L’émotion provoquée par une œuvre ne signifiait rien pour...

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