Triste Noël à Tsingoni
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Description

A Mayotte, comme partout ailleurs, l'adolescence est l'âge des doutes et des souffrances. Tenaillé par sa double appartenance, sa mère est comorienne et son père français de métropole, Matthieu se cherche. Il ne supporte pas le remariage de sa mère. Ce Noël ne sera pas comme les autres, les rapports conflictuels avec son beau-père s'amplifient, heureusement ses amis Alban, Faïza, Justine et Oumi l'entourent.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 55
EAN13 9782296465015
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

TRISTE NOËL
À TSINGONI
Laurence Lavrand


TRISTE NOËL
À TSINGONI


L’Harmattan
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55143-5
EAN : 9782296551435

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Pour mon amie Sylvie
et les élèves du collège de Tsingoni dont les bribes
d’histoires ont inspiré celle-ci.
VIE DE FAMILLE
Je suis sûre de les avoir rangés ici. Dis-moi, Marc, tu ne les aurais pas déplacés ?
Mais de quoi parles-tu, répond-il sans lever la tête de son journal. Tu ne peux me laisser tranquille cinq minutes ?
La jeune femme soupire. Inutile d’insister. Il n’est pas d’humeur commode après sa journée de travail, ce n’est pas la peine de lui demander de l’aider à mettre la main sur ces maudits papiers. Elle ouvre le tiroir du buffet, celui dans lequel elle range les courriers à traiter, factures et feuilles de Sécu. Son mari lui jette un bref regard. Il referme le journal, se lève pour rincer sous l’évier sa tasse de café et se retourne vers la jeune femme.
De quels papiers parles-tu ?
Des carnets de santé de Camille et Charlotte. Elles ont une visite médicale lundi matin, la maîtresse m’a donné l’information ce matin.
Une visite médicale ? Mais pour quoi faire ? Elles n’ont aucun problème !
Bien sûr que non, mais c’est juste un contrôle de routine. On les pèse, on les mesure, on vérifie leurs yeux et leurs oreilles. On observe si elles s’expriment correctement, si elles comprennent bien. C’est à la fois pour le développement physique et psychologique. Matthieu aussi en a passé une en grande section de maternelle, tu as oublié ?
Et comment je m’en souviendrais, répond-il sèchement. Matthieu avait plus de six ans lorsque je t’ai rencontrée.
Elle sourit, un peu crispée par sa remarque.
Excuse-moi, c’est vrai qu’on ne se connaissait pas encore.
Elle pose une main affectueuse sur le bras de son mari. Il la regarde. Comme elle est jolie avec ses longs cheveux bouclés qui cascadent sur ses épaules, sa peau caramel, ses yeux de velours noir comme la nuit, et son air doux et si tendre. Elle a si peu changé, en huit ans, qu’on lui donnerait bien moins que ses trente-quatre ans. Elle a la même silhouette fine que n’a pas déformée sa double grossesse, et cette même démarche légère qu’il aime tant.
Il lui rend son sourire. Elle se penche et pose un rapide baiser sur ses lèvres puis se redresse, l’air détendu.
J’ai tout le week-end pour les trouver, et ces deux chipies ne seront pas dans mes jambes pour me gêner dans mes recherches.
Les deux jumelles sont en effet jusqu’au dimanche soir chez la mère de Dhaouia, à quinze kilomètres de Combani. Le lendemain, ils doivent profiter avec Matthieu des journées portes ouvertes au lycée agricole de Coconi, dans le centre de l’île. Bien qu’étant bon élève de seconde 1, le jeune garçon s’interroge sur son envie de quitter le lycée pour une formation professionnelle en horticulture. Il a toujours adoré les fleurs. Tout petit, il en ramenait à la maison à chaque occasion. La moindre balade à la campagne était pour lui source de questions, d’observations. Très vite, les murs de sa chambre se sont recouverts de posters de plantes et d’arbres, les étagères de sa bibliothèque de livres et d’herbiers. Dhaouia sait bien que ça agace Marc, cette passion pour des trucs aussi ridicules. « Des trucs de bonne femme », grommelle-t-il souvent en observant son beau-fils penché au-dessus de ses plantations. Il aimerait mieux, comme ses copains de boulot, que Matthieu fasse du foot ou du rugby, sorte le soir et coure les filles. Mais Matthieu n’est pas comme ça. Il aime les fleurs, c’est tout. Et aussi sa mère et ses petites sœurs. Depuis qu’elles sont nées, Matthieu a toujours veillé sur elles ; il a assisté sa mère dans toutes les tâches ingrates : les couches à changer, les bébés qui hurlent au milieu de la nuit et qu’il faut bercer durant des heures, les repas interminables. Il leur a donné le bain du soir, lu des histoires assis entre elles sur le lit qu’elles partagent pour l’occasion, chanté des chansons et appris à dessiner.
Il est si fier de ses petites sœurs à la peau claire, lui qui a hérité son teint de pain d’épices de sa mère et ses yeux verts de son père, instituteur reparti en métropole après quatre ans sur l’île. À présent, Matthieu ne rentre plus que le vendredi soir et aux vacances. Il est interne au lycée.
Qui a voulu cette séparation ? On ne sait plus au juste. C’était il y a un an, pour l’entrée en seconde. Marc l’a peut-être suggéré, pour ne pas avoir à aller le chercher tous les jours, ou Dhaouia, qu’une journée avec ses deux petites de quatre ans laissait épuisée. À moins que ce ne soit Matthieu lui-même, comme pris par un besoin de s’éloigner de cette famille où il tenait si peu de place. Bref, depuis la rentrée, il n’est plus là que le week-end, et chacun de ses retours est une fête pour les petites. Dès leur retour de l’école, le vendredi, sitôt le goûter avalé, elles se postent près du portail pour guetter son arrivée. Une voiture s’arrête sur le bas-côté : c’est la Clio verte d’Anne, leur voisine. Ses deux fils sont dans le même établissement que Matthieu et internes comme lui. Quand Anne s’est retrouvée seule, l’an dernier, après la mort brutale de son mari, il a bien fallu trouver des solutions pour s’accommoder de ses horaires d’infirmière libérale. De toute façon, elle envisage de repartir en France dès que possible. Tous les vendredis, après sa dernière visite, Anne ramène les trois garçons, que Marc à son tour dépose le lundi matin. L’internat n’est pas plein, la plupart des jeunes Mahorais préfère se lever aux aurores pour prendre le bus et rentrer chez eux leur journée finie.

Dimanche soir, Dhaouia s’agite dans son lit. Le week-end a été fatigant. Samedi, la visite du lycée qu’envisage d’intégrer Matthieu leur a pris trop de temps, selon Marc. Elle aurait pourtant pris grand plaisir à découvrir les jardins et les serres avec son fils mais Marc ne cessait de soupirer. Ils ont à peine jeté un œil distrait sur les expositions dans le hall ou dans les salles de classe, et sont sortis dès que le directeur a eu fini son discours de présentation, prenant distraitement au passage les documents que leur tendait un petit groupe d’élèves préposés aux visites guidées. Les filles étaient ravissantes en tenue traditionnelle, et les jus de fruits naturels, mangue, papaye, ananas ou caramboles, qu’on offrait aux visiteurs étaient délicieux. « Quel dommage, se dit-elle en s’installant dans la voiture. Ça aurait aussi plu aux jumelles d’admirer les poules et les lapins dans leur cage, de déguster ces jus et de respirer les plantes aromatiques du jardin botanique. Il faut vraiment que je passe mon permis. »
Ensuite, le dimanche ils ont été chez mamie récupérer les petites. Comme d’habitude, sa mère a tenu à les garder pour le souper, et Dhaouia a ignoré les regards noirs de son mari pour accepter. Charlotte et Camille ont poussé des cris de joie avant d’entraîner Matthieu jouer à la brouette dans le jardin, tandis que mamie se mettait à ses casseroles pour leur réchauffer un cabri massalé. Elle se fait un malin plaisir à servir à son gendre de la cuisine locale, sachant que ses préférences vont au bœuf bourguignon ou au gigot d’agneau. C’est sa vengeance devant l’asservissement qu’il impose à sa fille et à ses petits-enfants, leur interdisant la pratique de leur langue comme s’il s’agissait d’une honte à cacher.
Ils ne sont arrivés chez eux que vers vingt et une heures. Les jumelles se sont endormies dans la voiture, chacune laissant sa tête reposer sur l’épaule de leur grand frère. Dans le rétroviseur, Dhaouia l’apercevait, s’efforçant de ne pas faire de mouvement qui pourrait les réveiller. Comme il les aime, se dit-elle. Et quelle chance elles ont de l’avoir. Pourvu qu’il continue jusqu’en terminale au lycée. Il est si jeune ! Il a bien le temps de faire des études d’horticulture après le bac.

Un week-end, ça file à toute allure, et voilà que retentit le klaxon de la fourgonnette de Marc. Il est sept heures et demie, les deux jeunes voisins viennent d’arriver et il est temps pour Matthieu de s’en aller. Les petites ne sont pas encore levées, et dans la cuisine, il n’y a que Dhaouia et son fils. En robe de chambre bleu clair, la jeune femme n’a pas l’air bien réveillée, malgré la tasse de café qu’elle vient de boire. Elle regarde son fils attraper son sac à dos et son cartable, se retourner vers elle et filer vers la rue encore sombre. Elle aimerait bien se recoucher, après sa mauvaise nuit, mais dans une demi-heure, il va falloir lever les jumelles et les préparer pour l’école. La séance quotidienne de coiffure est la partie la plus longue : il faut démêler lentement les longues boucles que la nuit a emmêlées, puis selon l’humeur du jour, en faire des tresses, des couettes ou des queues-de-cheval, y mettre des barrettes ou un bandeau. Certains matins sont de véritables supplices, car ces petits diables se tortillent, se penchent en avant, en arrière, poussent des cris ou défont la coiffure qu’elle vient de réaliser parce que c’est nul, ou que l’autre est plus jolie. « Des jours comme ça, soupire-t-elle, me donnent vraiment envie de reprendre mon travail en septembre. Je tourne en rond dans cette maison, à attendre leur retour à midi en faisant le ménage ou la cuisine, et à utiliser mes après-midi à faire la lessive ou le repassage en regardant d’insipides séries à la télé. »
Pas question de prendre une bouéni {1} pour l’aider au ménage, comme dans la plupart des familles qui en ont les moyens. Marc l’a formellement interdit. « Personne n’entrera chez lui mettre son nez dans ses affaires, a-t-il grommelé. Et puis du temps elle en a, puisqu’elle ne travaille pas, elle ! »
Il n’est jamais là avant sept heures du soir, et Dhaouia n’en aurait pas supporté davantage si depuis la rentrée, elle ne s’était pas inscrite au club de gym de la Maison pour tous. Elle y retrouve de nombreuses mamans de l’école, mais aussi des femmes plus âgées qui s’efforcent d’empêcher leurs articulations de rouiller et leur corps de s’épaissir. Chaque lundi et jeudi après-midi, entre deux et quatre heures, elle se rend à pied à la salle de sport, à un kilomètre et demi de la maison, emportant sa tenue dans un petit sac de toile. Elle a ensuite le temps de passer prendre les jumelles à l’école.

Ce lundi ressemble donc à tous les autres lundis, et elle a encore devant elle un bon quart d’heure avant d’aller réveiller et préparer les petites. Leurs deux tenues sont prêtes, pliées et repassées : une robe jaune pour Camille, qui adore les froufrous, les volants et les rubans et une salopette bleue imprimée de tigres pour Charlotte, qui est un garçon manqué et hurle lorsqu’on essaye de lui faire porter une robe, même en jean.
La visite médicale est prévue pour onze heures, elle aura le temps de rentrer finir de ranger la maison. Marc déteste le désordre. Trois heures plus tard, assise à la table de la cuisine, elle jette un regard satisfait autour d’elle. Tout est à sa place, le sol brille, la vaisselle est faite et rangée, les chambres en ordre et elle a même pris le temps d’arroser l’énorme yucca qui se tord dans un coin du salon.
Tiens ! Le portail du jardin s’ouvre. Un bruit de pas, la porte d’entrée claque.

Bonjour, monsieur Duval, dit la maîtresse l’air un peu surpris. Je pensais que ce serait votre femme qui viendrait pour la visite.
C’était prévu comme ça, répond-il, mais elle n’est pas disponible. Est-ce que ça pose problème ? dit-il en lui montrant les carnets de santé. Je m’occupe aussi de mes filles et je pense pouvoir répondre à la plupart des questions sur leur caractère ou leur personnalité, ce qu’elles aiment faire.
D’accord, répond l’institutrice. Vous allez attendre ici, elles viendront vous rejoindre dans quelques minutes.
Assis sur le grand banc peint de couleurs vives qui s’adosse au mur sur toute la longueur du couloir, Marc parcourt des yeux les dessins accrochés au-dessus des rangées de patères. Chaque boule est de couleur différente et une petite étiquette porte le prénom de l’enfant qui l’utilise, ainsi qu’un petit tampon, pour ceux qui ne savent pas encore lire. De grands bonhommes de toutes les couleurs, avec ou sans bras, avec ou sans cheveux dansent une sarabande bariolée. Il reconnaît un dessin de Camille et se lève pour chercher celui de Charlotte.
De la classe toute proche lui parviennent des sons assourdis, des bruits de trottinements. C’est une heure calme, où chaque enfant de grande section s’occupe à reproduire sur son cahier la date du jour, inscrite en grand sur le tableau.

À la maison, Dhaouia s’est fait couler un bain. Elle a toujours adoré passer près d’une heure dans l’eau parfumée, un bon roman policier à la main tandis que la radio diffuse en sourdine un programme musical. Devant la glace de l’armoire elle observe son corps menu : une grande plaque presque noire ombre son côté droit. Elle y passe le doigt et grimace. Ça fait mal, un coup de poing dans les côtes, surtout lorsqu’on a une ossature aussi fragile. Des larmes lui montent aux yeux. Elle détourne son regard du miroir et se plonge dans la mousse. Elle a moins de temps aujourd’hui.
Dans moins d’une heure Marc va déposer les filles après leur visite médicale. Il aura peut-être le temps de manger avec elles, pour une fois, et lui expliquer pourquoi il a tant insisté pour aller lui-même à cette visite de routine. D’ordinaire, il lui laisse toute responsabilité en ce qui concerne les enfants. Un peu étrange, ce revirement soudain, d’autant qu’il lui semble que Marc avait un chantier à finir, ce début de semaine. La table est prête, la blanquette de veau mijote doucement sur la cuisinière et, comme chaque lundi, c’est glace pour le dessert.
FEUILLES MORTES
Pendant ce temps, au lycée, Matthieu contemple le vide. Des souvenirs lui reviennent, du fond de ses lectures d’enfant, tandis qu’il écoute d’une oreille distraite le prof de français s’évertuer à leur faire découvrir la beauté cachée d’un texte d’Henri Barbusse sur la guerre dans les tranchées. La guerre ! Comme si ça pouvait les intéresser, ces histoires de vieux ! Il a assez entendu sa grand-mère radoter sur son père, parti au front en 39, comme bien des Français d’outre-mer.
Lui, ce qui l’intéresse, personne ne le sait ! Dans la cour de son lycée le vent soulève les feuilles des manguiers comme une main dans une chevelure. Quand on était petits, à la fin de la saison sèche, songe-t-il, on adorait se jeter sur les feuilles mortes, et lorsque le tas était assez haut et sec, on s’y roulait tout entier en poussant des cris de joie qui alertaient les maîtresses. Elles accouraient alors de l’autre bout de la cour et nous sortaient de là avec sur le visage l’air sévère et le regard noir. Maintenant, plus personne ne joue avec les feuilles dans la cour, sauf pour les retourner du bout du pied. Matthieu regarde par la vitre le passage de roussettes dans le ciel gris. Un coup de coude le ramène à la réalité. C’est Justine, sa voisine, qui lui murmure : « prends une feuille, y a interro ! »
« Et m… ! J’ai rien écouté de ce qu’il a dit, le prof ! Comment je vais faire un résumé de ce foutu texte ! »
Justine regarde du coin de l’œil son voisin qu’elle a tiré d’on ne sait quel songe. Matthieu le rêveur ! Dans ce groupe de copains se connaissant depuis la maternelle, tout le monde se tient les coudes. Pas toujours facile de souffler ou de faire passer les réponses d’un devoir, mais pas question non plus de laisser un copain à la traîne. Si on se fait prendre, les mauvaises notes on les partage en deux ou en trois.

Dhaouia écoute distraitement la radio. Un attentat en Inde a fait plus d’une centaine de morts cette nuit. La violence ! Pas besoin de parcourir la moitié de la terre pour la trouver, se dit-elle. Une sorte de cri se forme au plus profond de sa gorge, remonte jusqu’à ses lèvres et expire en un gémissement sourd. À quoi bon ! À quoi bon toute cette tendresse, ces petites attentions, ces menus gestes pleins d’attention ? À quoi bon ce regard qu’elle pose sur lui, chargé de tout son amour, de son envie de chaque instant de le rendre heureux. Comme elle guette ses sourires ! Comme elle sent en elle-même passer un souffle léger qui la soulage lorsqu’elle le voit détendu, lorsqu’elle ne lui voit plus ce regard ombrageux sous sa chevelure sombre et cette ride verticale entre les sourcils. Comment en sont-ils arrivés là ?
La station émet en sourdine une sonate de Chostakovitch. Elle se laisse aller, plonge dans ses souvenirs. C’était comment, l’époque du bonheur ?

J’en ai marre, écrit Faïza dans son journal, le soir du 2 décembre. Toutes mes amies sont déjà tombées amoureuses, il n’y a que moi qui suis toute seule.
Elle s’arrête brusquement, le stylo en l’air. À cette heure, elle est toute seule dans la maison, son frère ne rentre du foot que vers six heures trente et sa mère bien plus tard encore. La maison dresse sa silhouette solitaire non loin d’un petit lac. Ici, on l’appelle la retenue collinaire. Autrefois c’était la maison du garde ; à quelques centaines de mètres en effet, dissimulée derrière un bouquet d’arbres, s’élève la plantation d’ylangs-ylangs d’un célèbre parfumeur. En cette saison, les eaux de l’étang semblent grises sous la pâle lumière d’avant la pluie. Un petit embarcadère mène à l’amarrage d’une barque de bois verte et blanche que les mouvements de l’eau agitent d’un tremblement léger.
Dans une dizaine de jours vont arriver de la Réunion ses deux cousines Julie et Binti, et Faïza se promet d’être à la hauteur. Pas question de passer pour une petite campagnarde qui n’a jamais rien vu, rien vécu. Elle aime beaucoup ses cousines pourtant, mais à quatorze ans on sent s’installer des différences entre celles qui vivent en ville, vont au cinéma ou faire du shopping le samedi après-midi, et elle qui n’a jamais quitté le village de Combani et fait ses courses dans les boutiques du village ou dans la supérette qui occupe l’angle de la route de Sada.
Elle repose son stylo. Sa phrase reste inachevée. Elle songe à ces vacances qui arrivent, aux emplettes qu’elle n’a pas encore commencées et qui chaque année l’empoisonnent durant quelques jours. Ensuite, comme chaque année, elle attend avec un enthousiasme fébrile la fameuse nuit du réveillon, tout embaumée des odeurs de cuisine. Elle lève les yeux de sa feuille. La nuit commence à tomber, ensevelissant le parc, et en son centre, la grande maison verte depuis longtemps abandonnée… Un kilomètre à peine sépare la propriété des dernières maisons du village, et il n’est pas rare que les enfants viennent se faufiler dans le parc à l’époque des mangues ou des premiers litchis. Les adultes eux, n’osent pas, tenus en respect par la notion de propriété privée. Un grand portail arborant une fleur d’ylang-ylang en fer forgé ouvre sur l’immense jardin. Il y a plus de dix ans, dit-on que cette demeure est vide et le père de Faïza a hérité de ses parents, qui le tenaient des leurs, le droit d’usage du pavillon de garde, juste au bord de la route de terre qui se dirige vers la retenue collinaire. On a toujours vu des Bacar dans cette bâtisse, disent les gens du village. Avant même l’arrivée du parfumeur. Les parents de Faïza y habitent depuis dix ans seulement, elle est restée vide à la mort de la grand-mère, emportée par le mal un hiver de grand froid, c’est-à-dire au mois d’août. En ce temps-là, ils vivaient à Sada, dans un appartement dont elle n’a gardé aucun souvenir. Une mauvaise chute d’un toit a contraint le père à changer de travail et il a décidé au cours de ce congé forcé de quitter la ville avec femme et enfants.
Sarah s’est installée couturière, retoucheuse. Si les débuts ont été un peu difficiles, forcément, ici comme ailleurs on se méfie toujours de ceux de la ville, en un peu moins de deux ans elle s’est créé une clientèle. Elle s’est annexé les deux pièces derrière la cuisine, qui servaient autrefois de réserve, lorsqu’il fallait nourrir les ouvriers de la plantation. À présent ces deux grandes pièces avec des baies vitrées donnant sur les jardins du domaine ne désemplissent pas. Il y a toujours une cafetière qui chauffe, une fontaine à eau fraîche, un poste de radio qui diffuse des vieux tubes de la chanson française, ou parfois juste une musique d’ambiance, et deux, trois ou quatre visiteuses qui occupent les gros fauteuils de velours, parcourent les catalogues ou font des essayages derrière un paravent.
Faïza a toujours fui ce monde de tissus, de travaux d’aiguille et de bavardages futiles. Il faut reconnaître que l’atelier de Sarah est devenu le rendez-vous des commères de Combani et de ses environs. De solides matrones dont les formes plantureuses ne trouvent pas leur bonheur dans les tailles standard du prêt-à-porter et que les modèles grande taille des boutiques désespèrent par leur prix. Ici, elles se sentent à l’aise pour décider avec Sarah du budget qu’elles peuvent s’accorder pour une robe de tous les jours ou une tenue plus habillée. On y trouve néanmoins quelques jeunes mères, comme Dhaouia, qui vient de temps à autre commander une robe pour l’une de ses jumelles. Laquelle ? Impossible de les distinguer, mais il n’y en a qu’une qui adore les volants et les jupes qui tournent. L’autre ressemble à Faïza qui été comme hiver porte jeans et tee-shirts.
La plupart du temps, la jeune fille laisse sa mère et ses vieilles pies, comme elle les surnomme, pour aller dans le parc, un livre enfoncé dans la poche arrière de son jean. Elle le connaît par cœur, ce domaine, et bien que ses parents lui aient interdit de s’aventurer trop près de la maison par respect de la propriété privée, elle n’en fait qu’à sa tête. Dans le silence des arbres, elle se sent chez elle. Ici, pas de petite sœur à surveiller, pas de grand frère à supporter. Elle s’est même aménagé une sorte d’abri en transportant sous une arcade couverte de plantes grimpantes, à l’insu de ses parents, une chaise longue de jardin, une horreur en plastique blanc qui détonne sur ce fond de feuillage, mais qui ne craint pas la pluie.

L’ombre du soir descend et oblige Faïza à allumer la lampe. Elle referme le cahier. C’est un gros carnet revêtu d’une sorte de tissu mauve et brillant, qu’elle a toujours trouvé hideux. Mais bon, on reçoit toujours des tas d’horreurs pour son anniversaire, et Anyat qui le lui a offert a cru lui faire plaisir. Autant l’utiliser ! Il a au moins l’avantage de fermer à clé et d’éviter ainsi les visites trop curieuses de Soifya, sa pimbêche de sœur de huit ans. Le problème après, c’est de ne pas perdre la clé car Faïza est loin d’être la reine de l’ordre. Son bureau est recouvert d’une quantité astronomique de boîtes, coffrets, étuis de toutes sortes, de cailloux ou de coquillages, de chutes de papier de couleur, de bijoux de pacotille ou de tubes de couleur. Elle n’en a cure, préférant faire ses devoirs assise sur un coussin, le dos au mur, le visage tourné vers la fenêtre.
Ce soir justement, elle a de quoi s’occuper. Un devoir de maths à rendre et une liste de verbes irréguliers à apprendre. L’interro de français s’est plutôt bien passée cet après-midi.
Dhaouia n’est pas allée à son cours de gymnastique, elle a trop mal au côté droit et craint de ne pouvoir effectuer sans grimacer les exercices proposés. Elle espère que Marc ne le saura pas. Il n’aime pas que l’on renonce à ce qu’on a entrepris, et veut que ses enfants le comprennent. Dhaouia doit donner l’exemple ! Vers quatre heures, elle quitte la maison, après avoir mis à sécher la tenue de sport inutilisée qu’elle a pourtant passée sous l’eau. Du quartier des Cent villas, elle longe une rue qui mène vers la mosquée, la plus ancienne de l’île, puis continue jusqu’à l’école.
Ensuite, comme chaque jour, elle fait goûter les jumelles et sort pour les occuper une boîte de jeux. Les petites adorent que leur mère joue avec elles et ce soir, elles s’efforcent de reconstituer une liste de mots avec des lettres qu’elles piochent au hasard.
Un n, maman ! Je le mets où ? demande Charlotte.

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