L Ombre du Pont
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L'Ombre du Pont

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Description

Recueil de nouvelles. Josué Guébo dépeint des réalités de la vie quotidienne : difficultés, problèmes de croyance, choix importants, l’Afrique et la panafricanisme, l’amour… Son recueil met en scène des personnages dans la quotidienneté de leur vie à travers les ambiguïtés ou la simplicité de leurs sentiments à l’égard d’eux-mêmes comme le converti de la fumée dans la première nouvelle, ou encore à l’égard les uns des autres. Il narre l’humain et l’humanité où les personnes goûtent la compagnie des autres. Peu importe… chacun reste l’artisan de sa vie.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2018
Nombre de lectures 5
EAN13 9782981515070
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,04€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’Ombre du Pont


Du même auteur
L’or n’a jamais été un métal , Poésie, Éditions Vallesse, Abidjan, 2009.
D’un mâle quelconque , Poésie, Apopsix, Paris, 2010.
Carnet de doute , Poésie, Panafrika, Silex, Nouvelles du Sud, Dakar, 2011.
Mon pays, ce soir , Poésie, Panafrika, Silex, Nouvelles du Sud, Dakar, 2011
Le Père Noël aime l’Attiéké , Les Classiques Ivoiriens, Abidjan, 2013
Songe à Lampedusa , Panafrika, Silex, Nouvelles du sud, Dakar, 2014
L’Enfant qui disparaît est une lettre… , Panafrika, Silex, Nouvelles du sud, Paris, 2015
Dapidahoun, Chantiers d’espérances , LEN, Paris, 2015
Une histoire de l’objectivité , Paf, Sarrebruck, 2015
Les sommeils des indépendances , L’Harmattan, Paris, 2015
Aux chemins de BaboNaki , L’Harmattan, Paris, 2016, (Poésie)
Le blues des oranges , L.E.N., Suresnes, 2016 (Théâtre)
Mots et expressions du français ivoirien, L’Harmattan, Paris, 2016 (Dictionnaire)
Le Père Noël danse le Ziglibity , Éditions Eburnie, Abidjan, 2018
Pourquoi l’homme, le chien et le chat parlent des langues différentes , Éditions Eburnie, Abidjan, 2018


JOSUÉ GUÉBO
L’Ombre du Pont
S hanaprod


Œuvre de couverture : Japon féodal, Source Bibliothèque publique de New York
Maquette de couverture : François Messier
Dépôt légal : 3 e trimestre 2018
© Shanaprod, septembre 2018
Ce texte publié par Shanaprod est protégé par les lois et traités internationaux relatifs aux droits d’auteur. Son impression sur papier est strictement réservée à l’acquéreur et limitée à son usage personnel. Toute autre reproduction ou copie, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon et serait passible des sanctions prévues par les textes susvisés et notamment l’Office de la propriété intellectuelle du Canada et les conventions internationales en vigueur sur la protection des droits d’auteur.
Shanaprod
www.shanaprod.com
Josué Guébo
L’ombre du pont
ISBN Papier 978-2-9815150-6-3
ISBN ePub 978-2-9815150-7-0
ISBN PDF 978-2-9815150-8-7


La dernière cigarette
Quatre mois que j’avais décidé de rompre avec la cigarette. La dernière, je l’avais fumée de façon presque vertueuse. Assis. Une main pliée sur la poitrine. Le regard droit. L’autre main, portant la bûche aux lèvres et balayant par interstices, ces ronds qui me montaient à la face. Les deux premières semaines avaient été pénibles. D’autant plus rudes que mon renoncement à la cigarette portait une pointe de regret : sortir de la fraternité des fumeurs, eucharistie païenne, à laquelle communiaient adeptes et ouailles des plus chaleureux.
Les fumeurs constituaient une vaste conscience solidaire, où même le pire des meurtriers trouvait au fond du juge le plus rêche, un congénère. Oui, c’était ça : un sacré carré de tolérance où le flic le plus austère offrait un cierge à l’inculpé qui ne le lui avait demandé que du seul regard. Et quel fumeur n’avait jamais ressenti ce profond plaisir de partager du feu – une boîte d’allumettes ou un briquet – avec un parfait inconnu ? Ils devenaient, le temps de l’étincelle, amis, complices. Mais j’avais choisi mon camp : renoncer au feu fraternel pour fuir des flammes éternelles.
Seize semaines que cela durait, puis était venu ce cauchemar. Ou plus simplement ce rêve – il n’avait rien de terrifiant – où m’était apparu le poète Gainsbourg. Il était arrivé, libre de toute pesanteur ; tout de bleu vêtu, ce bleu que j’affectionnais autant que sa voix rocailleuse. Gainsbourg parlait avec détachement, chacune des syllabes coulées dans un moule de sonorités hyalines. Il baissait quelquefois le ton, susurrait quelques paroles dont personne ne tenait spécialement à saisir le sens. Il s’agissait simplement de l’entendre parler, de le voir siroter son cocktail de voyelles et de consonnes entre deux bouffées de Gitanes. Il avait ensuite disparu en une sorte de brume azurée et m’était revenue une folle envie de fumer. J’avais décidé de résister.
Journée entière de travail sans cigarette. Petite flânerie après le labeur. Mais sur le chemin du retour, à hauteur d’une boutique, escale m’avait été imposée, ferme. À l’intérieur de l’échoppe, j’avais foncé vers le rayon des journaux, puis m’étais élancé vers la caisse, quelques magazines à la main. Hélas, la petite attente au comptoir avait eu raison de ma résistance. Retour entre les rayons et ce traître paquet que j’avais posé, à mon retour, sous les yeux de la caissière. Une bataille était perdue certes, mais pas la guerre ! Acheter un paquet de cigarettes ne signifiait rien. Était bien loin le point de reddition. Il fallait dégrafer le boîtier, l’ouvrir, saisir une bûche, la porter à la bouche, allumer un feu et ce feu l’obtenir par un briquet, un briquet qu’il fallait lui-même chercher, trouver, empoigner, orienter et enclencher.
Quelquefois, la tentative était infructueuse. Le briquet amorcé pouvait produire juste des étincelles, étincelles absolument incapables d’allumer quoi que ce fût. Dans ce cas, c’était une boîte, une boîte d’allumettes qu’il fallait chercher, trouver, ouvrir et prendre là aussi une brindille, la frotter contre une surface, être certain qu’elle s’était enflammée. Oui, le tout n’était pas de frotter. L’humidité aidant, le feu pouvait ne pas s’allumer. Serait donc nécessaire de trouver la bonne brindille, entre dix, vingt, trente de ses congénères ; l’allumer, voir la flamme émerger, la protéger des vents brusques, orienter le feu vers la tige tenue aux lèvres, lèvres qu’il fallait, entre-temps, soi-même pincer tout en aspirant ! Oui, était bien long le chemin. D’un bout à l’autre de ce parcours, je pouvais reprendre le dessus.
Pourtant, au bout d’un temps, tout ce raisonnement me parut ridicule. Navrant. Pitoyable. Je retirai simplement le paquet de cigarettes de ma poche, en vidai le contenu au coin d’une rue et remis, comme trophée de ma révolte victorieuse, le boîtier vide en poche, vraiment soulagé ! Or, très tard dans la nuit, l’envie me reprit avec une de ces forces ! C’est alors qu’il me vint de palper la poche du blouson, pour tempérer l’ardeur du désir en inhalant le contenu de l’étui vide. Malheur : ayant traîtreusement échappé à l’épuration du coin de rue, une dernière cigarette s’était tenue en embuscade au cœur du boîtier. Une. Une seule. Rescapée de l’hécatombe !
Elle se mit à me défier d’un œil hardi. Je la saisis, à la fois déconcerté et reconnaissant. Je l’embrassai, féroce, tentai de trouver du feu. Mon estomac se signala net. Contractions. Je bifurquai vers la salle d’eau. Réflexion en tous sens. Apparition d’images en trois dimensions. Décision à la quatrième vitesse : je me jetai, tout vêtu, sous le robinet – la cigarette à la bouche – laissant le robinet fondre sur moi en une cascade épanouie.
Ainsi tomba, les armes à la main, le pétard mouillé de ma dernière cigarette. Voici vingt-sept ans, ce jour !


À fleur de rêves
Il la contemple et lui apparaît, à nouveau, ce mois de mai. Le Val-Doyen. Le pas si calme de la jeune fille. Lui, sans voix. À la regarder réécrire la géométrie. Perplexe de la savoir si proche. Quelques semaines auparavant, elle n’était pour lui que toile. Jupes courtes, traits fluets. Belle gouache à tenir sur les cimaises de la distance.
Les choses ont basculé. Une plaisanterie tout à fait neutre. Et la remarque d’elle, tout aussi simple. Il n’a pas voulu se mentir plus longtemps. L’avenir c’est elle. Ensemble, ils iront sur les routes de la vie, donnant corps à leurs rêves. Ils seront grève et vague, unis à hauteur d’horizon, sous la vaste ombrelle d’azur, partageant pôles et rôles à la merci de leurs fantaisies.
Il a tant à lui dire. Un torrent, un volcan de mots. Il a tendu la main. L’accord de la jeune fille a paraphé. « C’est réciproque ». Réciproque. Elle aurait pu le crier. Dire l’amour sur le ton de la houle. Mais elle a choisi de parler en une économie de mots. « Réciproque ». Rien de moins. C’est une femme. Belle. Discrète. Secrète. Énigmatique. Juste comme il faut.
« Je veux t’épouser ». Elle en a ri. « Peut-être, nous fiancer, d’abord ». Ah oui, se fiancer. Sublimes, les fiançailles. Joli mot pour masquer la face hideuse de l’attente. Le pire des enfers : la félicité constamment différée. Et puis a germé ce refrain implacable : « Non, je ne suis pas prête ».
Il le voit de ses yeux. Des fruits portés à caléfaction et ce refrain à contre-courant de l’évidence. Pour toute force en cette arène de l’attente, rien que le bonheur d’étreintes fugitives. Roulis graduel vers l’inconnu. La ligne d’horizon, barre en rade des orques du désir. Des soirs, ils ont marché à rebours vers le quai. Remis d’un étonnant voisinage avec la tempête.
Mais est venue à la fille l’idée de se faire baptiser. Elle a parlé de mourir. Avant et après tout disparaître ! Passion de l’éclipse, renoncement à la vie, répudiation des désirs par lesquels s’exprime l’exubérance de la vie. Son baptême appelait un ensevelissement : celui de ses jambes. Mort aux jupettes et vie aux robes volantes. Il en devint encore l’adorateur le plus servile.
Le jour de l’immersion, son air d’icône surclassait l’harmonie de la végétation. Elle regardait le pasteur.
— Tu es jeune, tu es belle, tu as la vie devant toi, tu ne veux plus faire la vie ? Elle répondait par la négative.
Il l’avait ensevelie sous l’eau.
La source avait des reflets de métal aiguisé, ce huit décembre. Les nénuphars s’étaient éclipsés sous le règne de la mort à soi. Il leur avait fallu changer de cap, pour ne pas se laisser ensevelir. Aucun nénuphar n’avait jamais consenti à l’immersion. Régner sur l’eau, flotter de toutes nervures sur la majesté de l’étendue. Ciels à portée de chevilles, firmament à hauteur de pas, existence à fleur de défi ! Pour ce voyage vers la félicité, pour la mort à l’esbroufe, elle avait entrepris un dernier dialogue. Elle avait parlé et la parole était devenue beuverie au fond de laquelle se trouvait la vérité, mais peut-être aussi le mensonge le plus mortel.
Elle était là, à prononcer des paroles inaudibles avec un tiers. Il la regardait étrangement, ce pasteur. Les yeux trop ardents. D’un regard qui se voulait celui de Dieu. Omniprésent, omnipotent. Le jeune homme ne manqua pas de se montrer agacé, les jours suivants. « Une romance à trois », insinua-t-il, amer.
— Tu n’oserais pas t’en plaindre, avait-elle tranché.
Il s’était rebiffé et avait eu cet aveu : lui manquait la force de l’attente. Ce pouvoir de marcher sur les serpents et les scorpions d’un cœur battant la chamade.
Les jours avaient suivi et les regards s’étaient étoilés de passion. Mille étincelles butinées, à chaque angle, chaque rangée de cils. Comme un rituel : échanger des silences au bout des yeux, remonter vers les paupières, lentement, lestement, la dague du plaisir lacérant les corps, les sens, les âmes. Pâture aux fauves de leurs propres bras. Et le lendemain avait eu ce goût ferreux des drames. Elle s’était dite souillée : le corps, l’âme, l’esprit. Non, Dieu n’en voudrait plus.
Aucune célébration pour ceux dont le calendrier avait eu un défaut d’impression : Pâques avant Rameau. La communauté avait ses règles. Interdiction formelle du voile. Il lui était remonté ce pessimisme à deux sous et ses remarques éculées : « Il n’y a que les Noirs pour agir de la sorte. Peuvent-ils pratiquer la foi, ces hommes au cœur sombre ? »
Lui n’avait pour Dieu ni gendarme ni père fouettard. À l’intolérance, il avait choisi d’opposer la dissimulation. La fille s’était insurgée : avant le mariage, ils avoueraient aux hommes ce qu’elle persistait à ne tenir que pour forfait. Il avait juré : la vie conjugale ne débuterait nullement sous assistance. Elle l’avait proclamé : la confession offrirait la chance d’une page immaculée. Une page où écrire une histoire sans nuage. Le désaccord resta entier.
* * *
La ville est couverte de laine. Aucune aile pour poser l’audace d’un vol, sur les lignes d’une toile aussi grave. C’est que l’hiver canadien est rude. Terre solitaire. Il a dû partir. Quatre ans, à présent, que cela dure. Pas une seule ligne de réponse à ses lettres. Elle avait été catégorique. « Si tu pars, considère qu’entre nous, c’est… ». Il avait refermé la porte. Geste de désespoir. Le silence de l’autre côté. Rien. Pas un mot. Les premiers mois, il a gardé l’espoir qu’elle répondrait. Elle s’est montrée implacable. Il n’aurait pas été capable d’une rupture aussi radicale.
Mais ici, l’homme a découvert l’amour sous d’autres traits. Ce don passionné de l’être dont seule lui semble avoir le secret l’Occidentale. Elle lui a paru préserver jalousement sa vie privée, érigeant remparts et frontons aux flancs de l’intériorité. Autant de précautions avant de trouver en l’autre, l’interlocuteur de choix. L’Occidentale s’est alors donnée, sans fausse rétention de sa vérité. Femme de la totalité intimiste. Les choses se sont déroulées comme si, conditionnée par les exigences d’une société trop individualiste, elle avait gardé un trop-plein de soi, porté à la fois comme étendard et joug.
Il a été frappé par le contraste saisissant de la casanière d’hier, chatoyant de tous les feux de l’échange dès qu’a pris pied l’amour. Celle qui semblait avoir du mal à tendre la main, a tendu tout l’être en une fête inattendue de la corporalité. Paraissait-elle calme, indifférente, impassible ? Ce ne fut que trompeuse froideur du kérosène avant l’avènement de l’étincelle.
Il a cru voir en elle, comme une réminiscence, une intuition messianiste, en laquelle l’amour s’est fait présent.
Le panafricain
Pour mon frère, TeneSopTessogui
Il se rappelle son arrivée. La pluie diluvienne. Le vent. Ce profond sentiment de solitude… L’endroit n’avait pas tardé à se révéler. Il y avait croisé leurs regards. Hommes dans la trentaine ou la quarantaine portant dans les yeux la flamme d’une conviction inflexible. Ils avaient dompté la précarité, vieille compagne des oracles lapidés. À lui, le nouvel arrivant, ils avaient tous ouvert les bras, lui bafouillant, en un français approximatif, des mots d’accueil où perçait une joie sincère de le savoir des leurs.
Cette nuit-là, une part de ses rêves s’était réalisée : intégrer la Communauté de l’Iroko, l’ordre qui s’était donné pour mission de reprendre le bâton là où l’avaient laissé des générations de panafricains. Simon Fogueine en était le chef. Longtemps avant de le rencontrer, le nouvel arrivant se l’était imaginé portant une barbe et une chevelure abondantes. Une espèce de maquisard urbain levant contre les conventions, le poing d’une tignasse dense. Le nouveau venu avait découvert un homme aux dehors parfaitement neutres. Mais ce Fogueine, quelle verve, quelle passion, quelle intelligence, quelle maîtrise de l’histoire, quelle force, quel idéal !
* * *
Guidé par la chance, il avait pu gagner la frontière. La longue traversée du territoire en feu avait été celle du corridor de la mort. Être plus prudent que le serpent, plus agile que le singe, plus subtil que la brise. L’erreur, la moindre erreur pouvant, à tout moment, être la dernière. Le coup surgirait, mettant fin à un rêve d’horizon désespérément caressé. C’est que le pays payait le prix d’une paradoxale malédiction : son trop-plein de ressources naturelles. Cette baie maritime narguant de ressacs insolents l’appétit de corsaires ; la luxuriance pareille à nulle autre, la faune et la flore exacerbant les convoitises les plus diverses.
À ces calamités était venu s’adjoindre l’or noir, pomme de discorde autour de laquelle avaient été commises bien des atrocités. Les armes, toujours elles, tonnaient, torturant un pays déjà aux abois. Pire, les enfants avaient perdu la mémoire de l’innocence…
Ailleurs, l’on servait les mêmes clichés vermoulus : guerre tribale, conflit ethnique. Mais la réalité était toute prosaïque. L’appétit d’un monstre rencontrant la peur d’un faible. Coulait le sang. Passait le temps. Bégayait l’histoire.
Or, il avait à présent réussi. Réussi à partir. Fuir. Pour mieux revenir. Un jour. Et s’était ouvert à lui le visage d’hommes pleins d’assurance, ces frères de l’Iroko portant dans la forge de leurs idéaux, l’espoir, tout l’espoir de la terre d’Afrique.
* * *
En quelques séances à peine, Fogueine lui avait permis de reprendre confiance en l’Afrique. À ce continent porté dans la mémoire comme une eschare, avait succédé une Afrique idéale, luisant de discours volontaristes : terre libre des pandémies, libre de la corruption, libre de la prévarication, libre de ces profanations par lesquelles certains de ses fils l’avaient mise à la queue de l’humanité.
Fogueine était formel : le signe indien serait vaincu. Restait juste à lever les forces opposées au progrès ; l’une d’elles était la langue de l’oppresseur. Il proposait alors le choix d’une ou de deux langues du continent que l’on adapterait aux réalités scientifiques du moment. Sa préférence allait au swahili et au lingala, langues chantantes et subtiles qui permettraient aux fils de l’Afrique de s’élever, disait-il, « par autoassomption ».
— Cette revendication identitaire qui ne parle, ne respire et ne vit précisément que par la voix et le souffle de l’oppresseur doit cesser !
Fogueine proposait une langue synthétisée, formée dans ses structures du swahili ou du lingala et enrichie pour chaque domaine d’activité scientifique, d’autres apports du continent.
Pour ce qui toucherait aux sciences économiques, des mots haoussa seraient utilisés, quand pour la médecine et la pharmacie, le zoulou verserait son offrande lexicale au trésor commun. Les mots de l’informatique seraient des néologismes constitués à partir du baoulé, tandis que le bassa dirait les termes de la politique, respectant les catégories les plus actuelles de ce domaine. Une vraie révolution qui ouvrirait à la réappropriation du destin tout en restituant le culte de la dignité et de la liberté. D’ailleurs, le lingala synthétisé serait rebaptisé « Le Lumumba », en hommage au combattant noir des premières heures de l’indépendance.
* * *
Fogueine avait, bien entendu, eu des démêlés avec d’anciens camarades trouvant sa démarche un peu trop spéculative. L’Afrique, pensaient-ils, était un lieu d’urgences. Urgences sanitaires, urgences académiques, urgences sécuritaires, l’heure étant moins aux discours qu’à l’action.
Or, repoussant l’idée de ses compagnons d’antan, Simon Fogueine avait rallié un pays de la zone sud de l’Afrique où, avec de nouveaux membres, il avait fondé l’Ordre de l’Iroko. Et par un système de cooptations menées en toute discrétion, l’homme en était arrivé à réunir une quarantaine d’intellectuels, pour la plupart anglophones, originaires des quatre coins du continent.
Rien qu’à s’abreuver aux paroles de Fogueine, le nouvel arrivant avait été soulagé de la peine que lui causaient la guerre et la longue déconfiture de son pays d’origine. Ce pays – carré surgi, un matin, du croquis d’intérêts exogènes – était-il vraiment sien ?
Pouvait-on encore, revendiquer une terre où le viol et le meurtre étaient désormais de pure bénignité ?
Le conflit avait été atroce. Crépitement d’engins figeant le sang, s’il ne le répandait en gerbes désolées. Cauchemar éveillé où, de plein jour, tombaient dans la fleur de l’âge des milliers de gens, sauvagement déchiquetés. Des nuits à espérer la moindre accalmie et le désespoir, le jour, de savoir les tirs se rapprocher. Les hommes confessaient alors de secrets forfaits. Adultères enfouis à l’intime de nuits de silence, vols longtemps récusés, sortilèges lâchés aux trousses d’étoiles prometteuses. Tout s’avouait, en un élan de pénitence collective. Quelquefois, le repentir ne savait retenir la main de la mort. L’arme crachait sa larve, d’un bout à l’autre de la pièce, ouvrant dans l’instant des soupiraux d’éternité.
* * *
La doctrine de Fogueine était réellement passionnante. Le nouvel arrivant avait souvent l’impression de voir un père du panafricanisme lui parler en face. Les choses se passaient comme si l’un de ces prophètes, hier assassinés, avait décidé de revenir sur terre, redire ce que n’avaient pu comprendre les générations passées. Quand il évoquait l’unité du continent, Fogueine était comme transformé. Il pouvait en parler des heures. Précieux temps à voguer sur des domaines pluriels : histoire, sociologie, économie, morale, droit et politique.
Pour l’essentiel, ses positions étaient inattaquables sur les questions d’histoire, d’économie et de politique ; thèses assorties de références bibliographiques claires, mais aussi de connaissances certaines, héritées d’une longue pratique des administrations du continent.
Fogueine entendait mettre en œuvre cinq chantiers pour le salut du continent : réappropriation de l’outil linguistique, moralisation des économies, autonomie monétaire, neutralisation des religions révélées et acquisition d’une conscience conquérante propre à dominer l’humanité.
De l’avis du nouvel arrivant, seuls les deux derniers points devaient être remis en cause : neutraliser les religions révélées et dominer l’humanité. Si l’Afrique avait tant de problèmes, c’était, pensait le Nouveau, parce que certains peuples avaient vécu leur relation à l’Autre sous l’angle de la domination.
Il n’était donc pas question que l’humain cherche à dominer son semblable. La Déclaration universelle des droits de l’homme existait bien et devait cesser d’être lettre morte.
— Penser l’identité, ce n’est pas la penser à contre-jour de l’altérité, c’est lui donner de se hisser au piédestal de l’égalité universelle, disait le nouvel arrivant.
— Nulle part, il n’y a de piédestal égalitaire, jeune homme ! C’est en voulant te hisser au sommet du genre humain que tu rencontres d’autres peuples qui, faisant chemin avec toi vers la cime, deviennent tes égaux, lui répondait fermement Fogueine.
L’autre point de discorde, c’était la religion. Fogueine avait la dent dure contre ce qu’il nommait les « génuflexions importées ». Il fallait, disait-il, s’affranchir de la conscience pécheresse qui faisait de l’Africain un grand complexé, une sorte d’éternel pénitent qui, sans être plus coupable que quiconque, se croyait chargé du poids de fautes irrémissibles.
C’était, soutenait-il là encore, la marque d’une manipulation occidentale. Elle avait mis ses agents en soutane à contribution pour paralyser l’action du continent.
— Les religions peuvent être manipulées par des idéologues, mais cela n’enlève rien à la véracité de leur message, argumentait le Nouveau.
— En tout cas, les Blancs ont apporté le christianisme aux Africains pour les faire passer pour des moutons. Les missionnaires blancs traitent tous les autres hommes de brebis – tu ne l’as peut-être pas remarqué – répliquait Fogueine.
— Ce n’est pas une question de couleur. À New York, des pasteurs noirs ont des brebis blanches.
— C’est ça, brebis blanches ! Il ne manquait plus que cela !
Fogueine riait alors, promettant qu’avec le temps le Nouveau comprendrait l’ampleur de ce qui lui semblait être une supercherie. Le salut de l’Afrique était, affirmait-il, entre les seules mains des Africains. Il n’y avait rien ni personne à invoquer pour voir luire le lendemain. Seule la foi en soi était le moteur du succès.
* * *

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