La Femme qui a mangé les lèvres de mon père
59 pages
Français

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La Femme qui a mangé les lèvres de mon père

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Description

En 1995, un vagabond, Litsoï, est retrouvé mort sur la terrasse d’un bunker de Constanta construit par les Nazis, dans le delta du Danube. Dix ans plus tard, trois ouvriers disparaissent en explorant ce bâtiment. L’enquête mène sur la voie d’une famille de maquereaux ensorceleurs, d’un mystérieux village de Lipovènes perdu dans les bras du delta, et d’une malédiction qui rend les hommes impuissants.



Dans un univers de mélodies, ressurgissent les figures mythiques et le merveilleux de l’enfance.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782371001343
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
Titre
 
 
La Femme qui a mangé les lèvres de mon père
 
 
-
 
 
cazemata

 
 
 
 
 
Liste des personnages (& lieux) principaux
 
Les hommes
 
Le jeune homme aux yeux verts Cristian Litsoï, 24 ans
Le trio qui s’enivre et fait circuler les rumeurs
Olubé, 25 ans, pêcheur, curieux et bavard
Belginé
Marinouche
Le patron du bar La Casemate Borhot
Le souteneur sans lèvres, héritier d’un bordel de père en fils Coco
Le père de Litsoï, époux de la Turcoaica Le père Babane
 
 
Les femmes
 
La mère de Litsoï, née dans un village du Danube Ania Turcoaïca (la Turque)
Une femme du village La Bunoaca
Une prostituée chez Coco, fascinée par Litsoï Stella
 
 
Les lieux
 
Le lieu de tous les mystères La Casemate
Les premiers immeubles construits autour Les MZ (émzés)
I.
Aujourd’hui

Ses pieds fendirent l’eau et il s’enfonça dans les profondeurs. Vidant ses poumons, il descendit dans la position d’un crucifié. Les yeux fermés, il sentait la pression de l’eau comprimer ses sinus et ses oreilles. La plante de ses pieds appuya doucement sur la couche supérieure des coquillages, puis il pressa doucement les talons, s’enfonça, tout son corps bientôt tordu par l’effort de pénétrer le fond marin. Pendant qu’il s’agitait dans cette masse épaisse, ses bras ballants ondulaient dans le courant comme deux algues. De temps à autre, une minuscule bulle d’air — brillante comme une goutte de mercure — s’échappait de ses lèvres et remontait très vite. Le jeune homme ouvrit les yeux et leva la tête vers la surface où la lune dessinait une tache de lumière à travers les vagues. Lorsqu’il sentit ses poumons se contracter, il fléchit les genoux et se propulsa à toute vitesse vers le haut, effrayant les gobies qui tournaient autour de lui. Il atteignit l’air libre et inspira profondément. Il resta un moment au même endroit, près de l’extrémité de la digue, agitant les pieds et les mains pour se maintenir hors de l’eau.
Après avoir jeté un bref coup d’œil à la plage, arc de cercle au pied de la falaise argileuse, il plongea de nouveau. Parvenu au fond, il planta ses doigts dans le mélange de sable et de coquillages pour s’aider d'un point d'appui dans son élan. Son corps épousait la forme des fonds marins et dès que sa vitesse diminuait, il s’accrochait à d’autres pierres ou replantait ses doigts dans le sable pour faire levier et repartir de plus belle. Il heurta les coquillages qui s’étaient formés sur les rochers. Sa peau s’égratigna, puis s’ouvrit profondément, la poitrine, le ventre et les jambes incisés avec la précision d’un bistouri, laissant dans son sillage des filets de sang dissous dans l’eau éclairée par la lune.
Il remontait sans cesse à la surface pour prendre une pleine inspiration, replongeait, traînait son corps au fond de l’eau sur les lames acérées des milliers de coquillages qui le blessaient du front jusqu’aux tibias. Il défit un banc de méduses qui se reforma dans le flot de sang de son corps. Il fendait les profondeurs du golfe à la manière d’une torpille.
Les lèvres déchiquetées, le menton et le cou en sang, il arriva là où il avait pied et se redressa. Il avança vers la plage, les vagues léchant une dernière fois les filets de sang qui coulaient de ses chevilles sur le sable trempé.
Il traversa la grève jusqu’au bas de la falaise d’argile. Les traces rouges de ses pas marquaient le sentier qui menait en serpentant en haut de la falaise. Il monta avec peine mais régulièrement. Quand ses paumes, largement entaillées, s’agrippaient, pour s’équilibrer, aux énormes racines de chardons ou à celles des plantes immobiles, les melons sauvages bien mûrs cachés par les feuilles éclataient bruyamment et l’aspergeaient de leurs graines.
Il finit par atteindre le sommet de la falaise. Des filets de sueur salée pénétraient chacune de ses plaies, de même que la fine poussière soulevée par ses pieds. Il coupa à travers le chantier. Les immeubles inachevés dessinaient une rangée de dents cariées dans les gencives de la falaise. Des excavatrices montaient la garde tout autour, leurs godets tendus comme une gueule menaçant la lune. Il se faufila entre les voitures du parking aménagé sur le terrain vague et se retrouva devant la casemate. Les chaises en fer forgé étaient retournées sur les tables et le bar aménagé à l'intérieur du bunker — à la porte grande ouverte — semblait vide. Le jeune homme grimpa sur une table, s’agrippa des mains à la pergola en bois et se hissa péniblement. De là il atteignit la terrasse puis escalada la tourelle cylindrique de la casemate, bien aidé par les trous percés dans le béton comme meurtrières pour les mitraillettes. Tout en haut, sur la niche de la tourelle, il s’accroupit, exténué, et sortit de sous un petit tas de planches et de joncs secs — qui semblait avoir été préparé à dessein — un briquet avec lequel il alluma le foyer. Devant les flammes crépitant entre les tiges, le jeune homme se mit à genoux.
Penché vers le feu qui montait, il se passa la main droite entre les cuisses. De la main gauche il s’appuyait au parapet en ciment de la terrasse circulaire. Lorsque les flammes s’élevèrent et rougirent les façades des immeubles alentour, il vit son ombre, devenue immense par le jeu du feu, se déployer sur l’immeuble de quatre étages face à la casemate. Soudain, l’ombre fut agitée de spasmes et le jeune homme se pencha en arrière, les yeux étroitement fermés. Le mouvement de sa main droite ralentit, puis s’arrêta.
Sans regarder, il trempa le bout de ses doigts dans le li-quide visqueux et chaud qui avait jailli, puis leva ses mains, paumes ouvertes. L’ombre de ses doigts souillés se dessinait sur le crépi lissé de l’immeuble voisin, raidie, comme un chef d’orchestre qui s’apprêterait à donner le signal d’ouverture d’une symphonie. Puis l’ombre commença à s’agiter : d’abord ses phalanges, bêtes tout juste éveillées, se mirent à onduler et à s’agiter timidement, puis avec une agressivité croissante, comme d’immenses anacondas à l’affût d’une proie se faufilant par les fenêtres dans les pièces surchauffées de cette nuit d’été, montant et descendant les lits aux draps humides, glissant sur les femmes endormies tressaillant dans leur sommeil, ouvrant les jambes, toujours cette ombre qui s’allongeait sur les plafonds, les murs, les gorges et les seins en sueur avant de se faufiler entre les cuisses.
Parfois, l’ombre ressortait par les fenêtres, glissait vers les rebords, descendait le long des façades tachées d’humidité, comme les tentacules menaçants d’une pieuvre gigantesque, traversait le macadam et revenait entre les genoux ensanglantés du jeune homme, à la respiration de plus en plus pénible, les doigts toujours visqueux, pleins d'un gel translucide ; alors il les relançait de nouveau sur les murs écaillés, les faisant glisser entre les doubles rideaux poussiéreux, les jalousies mal relevées rongées par les vers, dans l’entrebâillement des fenêtres, sur les planchers et, de là, au fond des lits, ne les arrêtant qu’entre les cuisses d’autres femmes qui soupiraient dans leur sommeil et s’arc-boutaient entre leurs draps froissés.
L’intensité du feu diminuant, l’ombre raccourcit lentement et se retira des murs comme les cornes en rétractation d’un escargot, de plus en plus petites, de plus en plus fines, puis la flamme s’éteignit, le rose des murs aussi, et les immeubles s'amenuisèrent dans la nuit.
Lorsqu’il ne resta plus, dernier vestige du feu, qu’un filet de fumée montant tout droit vers le ciel sans étoiles, les mains épuisées retombèrent le long du corps, et le jeune homme s’écroula sur le dos. Exténué, respirant de plus en plus difficilement, il ressentit le froid de la flaque de sueur et de sang qui s’était formée sous lui et, à bout de force, tourna son regard vers la mer. Les yeux fascinés par les éclairs jaillissant au large, il sentit les premières gouttes de pluie frapper sa peau entaillée de toutes parts et compta les battements de son cœur : un, deux, un deux…
~ ~ ~
—  ça y est ! La boucle est bouclée. Olubé, v’là ton tour.
— Borhot ! Tournée pour les gars !
— J’arrive. Cinq bières ?
— Cinq. Fraîches congél !
— Et une clope !
— Demande à Marius. Tu vois pas qu’il est cuit ! Encore dans le cirage, il s’en rendra même pas compte.
— Marinouche, Marinouche !
— Il entend pas mon vieux… Laisse-le tranquille. Qui c’est qui le ramène chez lui ? Moi, j’en ai marre. Je l’ai déjà ramené hier et avant-hier.
— T’occupe. On va demander à Borhot de l’laisser dormir sur la chaise. D’toute façon, il rentre pas ses tables quand il ferme. C’est l’été. Il fait chaud. Il prendra un peu l’air. Y a qu’à lui jeter une poignée de sel dessus, qu’il s’abîme pas d’ici le matin.
— Borhot !
— Ouais !
— Viens ici voir ! Que Roxana crève si tu laisses pas Mari-nouche dormir ici. Regarde un peu dans quel état qu’il est !
— Ben, je le laisserais bien, moi, vieux fou… mais j’ai à faire avec qui tu sais.
— Crève si t’as fricoté avec Délia.
— Ta gueule, Olubé, parle pas si fort. Qu’est-ce que tu crois, hein ? Que j’ai la queue coincée comme vous ? Ce soir c’est Délia, l’autre soir j’ai enfilé Bunoaca… Un de ces jours c’est ta sœur qui passera à la casserole.
— Je t’en foutrai moi, gros dégueulasse!
— Aïe, tape pas comme ça ! Tu m’as démonté l’épaule. Déjà que j’ai mal partout après vu comme j’ai frotté sans arrêt la tourelle.
— Qui l’a trouvé, finalement ?
— Paraît que c’est une femme qui l’a vu du balcon c’matin là. Les mouettes le picoraient. J’ai pas eu que le sang à laver, il a fallu que j’enlève des tas de fientes. Y a rien de plus dégueulasse que ça. On dirait de la glu, de la vraie saloperie. J’ai dû y aller à la raclette. C’est pour ça que j’ai mal à l’épaule.
— Alors, c'est pas toi qui l'as trouvé, Borhot ?
— Non, mon frère : je viens pas d’te dire que c’est une femme d’un immeuble du coin qui l’a vu ? Elle a appelé la police. Moi je suis arrivé tard, après 10 heures. Tu sais que j’ouvre après 10 heures. Quand j’arrive : de la police partout, ambulances, tout le toutim.
— Et Litsoï, le pauvre ? Ils l’avaient déjà mis au frigo ?
— Ouais. Ils disent que celui qu’a fait ça c’est un sadique, mon vieux. Il l’a dépecé de partout, la tête, les jambes, partout. En lamelles qu’il l’a découpé ! Et les mouettes l’ont bien bouffé aussi. Vaut mieux que je l’aie pas vu quand ils l’ont embarqué. Moi j’ai juste nettoyé. Après, j’ai fait une déclaration. Je leur ai dit que c’était mon bar, à quelle heure je ferme, à quelle heure j’ouvre, qui a bu ce soir-là, qui est parti le dernier, ils m’ont demandé si je connaissais Litsoï : pas qu’un peu, que je leur ai dit ! Tout le quartier ...

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