La Jeune Fille de Hong Kong
489 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

La Jeune Fille de Hong Kong , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
489 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description


Le souvenir de toute une vie...




L’histoire d’une passion, entre l’auteur, un jeune expatrié occidental, et une jeune Chinoise, en cette époque de la fin des années 60, entre Hong Kong encore sous mandat britannique et l’île de Taiwan. François a quitté la Belgique pour la Chine pour y étudier l’acupuncture, et y rencontre Emily, qui deviendra la passion de son existence.


Mais ce récit n’est pas exclusivement un journal intimiste. Il est aussi une chronique extrêmement riche des relations contrastées à la fin des années 60 de la Chine de Hong Kong qui s’ouvre à la modernité et au monde occidental tout en conservant sa tradition.



Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782381536491
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0097€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La Jeune Fille de Hong Kong

 
La SAS 2C4L — NOMBRE7, ainsi que tous les prestataires de production participant à la réalisation de cet ouvrage ne sauraient être tenus pour responsables de quelque manière que ce soit, du contenu en général, de la portée du contenu du texte, ni de la teneur de certains propos en particulier, contenus dans cet ouvrage ni dans quelque ouvrage qu'ils produisent à la demande et pour le compte d'un auteur ou d'un éditeur tiers, qui en endosse la pleine et entière responsabilité

François BEYENS
La Jeune Fille de Hong Kong


 
Ils se rencontrent par hasard au milieu de Des Vœux Road, à l’heure de sortie des bureaux. Elle court vers lui, petite silhouette volontaire dans sa robe légère en laine verte. Sa course fend comme une lame le flot de la foule. Celle-ci donne l’illusion de s’écarter pour la laisser passer. Ses pas rapides la rapprochent de lui, il entend son souffle pressé. Il voit sa bouche entrouverte, ses narines palpitant sous l’effort, les coudes au corps, le front plissé, les yeux brillants.
Elle vole vers lui de toutes les forces de son petit corps de Chinoise, ignorant les bruits des voitures, des trams à deux étages geignant sur leurs rails, des autobus et minibus, des taxis et des pakpaïs, et les claquements et frottements multipliés des pas de la foule. N’arrivent à lui, filtrés et comme dirigés vers lui, que la sonorité fluide de son souffle, le martèlement léger de ses souliers sur le trottoir. Il imagine les battements précipités résonnant dans sa poitrine. Entre les gratte-ciels qui longent la rue les bruits rebondissent d’une paroi à l’autre, s’amplifiant et s’ajoutant les uns aux autres jusqu’à ne faire qu’un seul vacarme, une seule clameur.
Elle arrive enfin jusqu’à lui et s’arrête, hors d’haleine, les yeux lumineux et souriants. Il prend ses deux mains, les tire autour de son cou, les faisant se joindre dans sa nuque. Elle laisse son corps s’affaisser contre le sien. En silence, ils s’accrochent l’un à l’autre. Autour d’eux la foule sans visage de Hong Kong coule indifférente.
Ainsi s’enlacent-ils au milieu de Des Vœux Road à l’heure de pointe, indécents dans leurs émotions, entourés de marées de chinois au regard apparemment indifférent, mais désapprobateur sans le savoir, pendant qu’eux manifestent leur attirance dans un environnement où cela ne se fait pas.
Ainsi s’écrasent-ils l’un contre l’autre, tandis que passent les voitures, les trams à deux étages qui geignent sur leurs rails, couverts de publicité en idéogrammes colorés, les autobus et les minibus, les taxis et les pakpaïs et les motos grondant et pétaradant. Personne ne fait attention à ce couple hors du contexte. Eux se voient et se regardent, n’en finissent pas et recommencent, conscients seulement d’être imbriqués l’un dans l’autre, soudés par le même élan.
François respire par elle, qui lui rend son souffle.
 
 
Tome I
The Executive Club, un jour de novembre 1969
Junior passe devant lui, serré dans un gilet à petits carreaux multicolores sur une chemise blanche. Ses cheveux noirs et lustrés sont soigneusement peignés vers l’arrière. Il entraîne dans son sillage une jeune fille aux mouvements graciles et coulants, la fait entrer dans son bureau, à côté de celui de François. Ils communiquent par une porte qui à ce moment-là était ouverte. Il a la vision très fugace d’une silhouette petite et fine, d’un nez discrètement busqué, très rare chez les Chinoises. Cela lui donne un air vaguement indien, du moins à ses yeux et uniquement à cause de cette particularité. Des cheveux longs et noirs coulent dans son dos en chute sage. Un tailleur crème dont la jupe s’arrête au-dessus du genou, montrent des mollets droits. Il a le souvenir fugitif de l’arrière de ses genoux, la suggestion d’enfantin, de vulnérable, de touchant. Elle penche sa tête sur les dossiers avec lenteur et application. Des manches de la veste sortent des mains petites, soignées. Encore cette marque d’enfant. Il n’entend pas sa voix, ne voit rien d’autre que son visage, comme un portrait à la fois lisse et profond, de profil une courbe tranquille. Il se replonge dans ses livres de textes d’acupuncture en chinois. La fascination des idéogrammes l’absorbe. Il lutte avec l’ordre dans lequel il faut dessiner les traits, sinon le caractère ne ressemble à rien. Il est même parfois illisible.
Junior est ainsi passé devant lui avec une jeune fille dans son sillage. Par la fenêtre, il aperçoit au loin une jonque aux voiles lattées en bambou glisser sur l’eau. Devant lui des livres, des feuilles de papier couvertes de caractères, un manuel sur les techniques d’acupuncture. La raison pour laquelle il se trouve à Hong Kong.
Junior est le numéro deux du club : moitié chinois, moitié pakistanais. Il a des yeux légèrement saillants. Son regard est fuyant. Il est vif comme un furet et pratique vraisemblablement un art martial. Dans son cou, on aperçoit un tatouage discret. Il y a quelque temps, un client a piqué une crise de colère. Il a commencé à casser le mobilier de la salle à manger à l’étage au-dessus. Junior a d’abord essayé de raisonner le client. Celui-ci était beaucoup plus grand que lui. Il a voulu lui donner un coup de poing. Junior l’a esquivé. Le client a recommencé. En un clin d’œil, il s’est retrouvé par terre, un bras tordu derrière le dos, à moitié assommé. Très vite, il a oublié sa colère.
Junior apprend plus tard à François que la jeune fille était venue pour lui vendre des livres et des encyclopédies. Il l’a engagée pour aider à faire les comptes et donner un coup de main à Sylvia la réceptionniste. Il l’a présenté en passant comme le médecin ostéopathe du club.
À quatre heures, après avoir soulagé deux patients qui souffraient du dos par des manipulations vertébrales à la fois légères et précises, François se dirige vers les locaux de l’Alliance française pour y donner quelques cours à des cohortes de jeunes Chinois, parfois des moins jeunes, rêvant tous de maîtriser la langue de Voltaire. Le soir, il retrouve sa compagne May qui fait sa joie tranquille parce qu’il est son homme, parce qu’elle prend sa main en public et que les gens le regardent avec envie. Elle n’a l’air ni d’une fille de bar ni d’une petite secrétaire. May ressemble à une jeune fille élégante et sinueuse dans son cheungsam orange qui aime le barbu avec qui elle est.
Junior passe donc avec une jeune fille qui le suit. Au-dehors, le soleil provoque des étincelles de lumière dans le clapotis de l’eau. Le Baïkal, paquebot russe qui l’avait amené à Hong Kong, vient de s’amarrer à nouveau le long de l’Ocean Terminal.
***
En automne, l’air du matin est très doux. François se lève de son lit en bambou qui craque, grince et gémit chaque fois qu’il bouge. Il va sur la terrasse pour se débarrasser des poussières de la nuit qui traînent et paressent encore dans sa tête. La veille au soir, avec Gérard son colocataire, allongés sur des fauteuils en osier, les pieds sur la balustrade, ils ont bu bière sur bière, refaisant le monde à leur façon.
Il lève les yeux et reçoit l’impact de la vue comme une grande et douce gifle. Il aime ce large étalement au soleil, la mer, le flanc de la montagne au-dessous de lui saturé d’immeubles. Ce matin-là, l’air déploie un bleu vif et propre. Il dévoile au-delà des fumées de Kowloon les sommets des Nouveaux Territoires rendus imprécis par les reflets du soleil dans les milliers de fenêtres. François croît même deviner les crêtes tourmentées des chaînes lointaines du continent, de la Grande Terre comme disent les Chinois.
Jusqu’à midi, la terrasse est à lui, car il se lève plus tard que Gérard. Elle est bordée de fleurs que ce dernier y a fait planter. Depuis lors, elle embaume le jasmin au parfum capiteux et la rose aux senteurs profondes. François aime ces moments où il y est seul, rêvant devant la si belle baie de Hong Kong. C’est le secret de celle-ci. Le foudroiement de la vue.
***
Quelques jours auparavant, François avait vécu un moment de nostalgie en recevant du courrier d’Europe. L’Europe où il n’était plus retourné depuis presque deux ans. L’Europe où il retournera dans un an pour reprendre le cabinet d’un médecin acupuncteur qui veut prendre sa retraite.
Il avait été pris par surprise, envahi par un sentiment de manque. En serrant les dents, il a rentré la tête dans les épaules, crispé les poings. Le vague à l’âme est passé.
***
Au début, François parle peu à Emily, à moins que la politesse ne l’y oblige. Une certaine timidité naturelle le retient. Il faut plusieurs jours pour qu’il se souvienne de son nom, alors qu’il a en principe une bonne mémoire : Emily. Il faut le prononcer comme s’il n’y avait pas de i : Emily. Il « l’apprivoise » peu à peu. Il reste debout près de son bureau à parler consciencieusement de sujets sans importance, pour le plaisir d’être dans sa sphère de présence. Il ne s’en rend pas encore compte. Il la fait rire par des mines, des grimaces, des boutades, des histoires. Il est bavard, il sait parler et il a des tas de choses à raconter. Déjà, pour son âge. Il a vingt-neuf ans.
La forme de son visage est ovale. Ses yeux sont grands pour une Chinoise, légèrement étirés en amande. Les cils longs et droits, les cheveux noirs et lourds. La blancheur de sa peau étonne. Celle de son visage est lisse comme une eau dormante et pure. Il n’y trouve pas un défaut quand il la regarde à la dérobée. Pas un point noir, pas une tache de beauté, pas la plus microscopique des verrues. Qui peut s’en vanter chez nous ?
Tout en elle est menu : ses oreilles comme deux boucles irrégulièrement ciselées, sa bouche aux lèvres harmonieusement ourlées, à l’aspect tendre comme un fruit mûr. Le pli de la lèvre supérieure est accentué, légèrement brisé en son milieu. Les pommettes pourraient être saillantes si les joues n’étaient pas légèrement arrondies. Elle se tient comme une petite fille bien sage, droite sur sa chaise, les mains jointes sur les genoux serrés l’un contre l’autre. Quand elle se laisse un peu aller, elle devient soudain plus femme, croisant haut les jambes. Sa tête part en arrière pour chasser les cheveux de son visage d’un geste vif. Sa voix possède des tonalités graves et mélodieuses. Il n’a pas encore analysé cette caractéristique rare. Lorsqu’elle sourit, tout le visage converge vers la bouche. Celle-ci s’encadre de deux sillons à la douceur presque coquine. C’est sa grande force, ce sourire, qui donne envie de la prendre dans les bras pour la réconforter d’un mal imaginaire ou la bercer en murmurant mille bêtises. Dans son imaginaire, il ne pense même pas à « l’embrasser ». Elle est consciente de ce pouvoir, en use pour obtenir un service du boy ou un pardon de Junior lorsqu’elle a fait une erreur dans les comptes. Il connaît le pouvoir des sourires. Lumière et douceur. Le velours étouffé du soleil.
Il a beaucoup observé Emily, par curiosité.
***
Il la regarde parfois à la dérobée, espérant qu’elle ne s’en rende pas compte. Il ne se fait pas trop d’illusions. C’est une jeune fille si jolie, si mignonne. Et lui est, mon Dieu il est ce qu’il est, avec tout de même une barbe bien taillée. Elle se connaît, elle en est consciente. Il continue à l’analyser. Les lignes de son visage se figent parfois, un voile descend, elle s’éloigne, il ne la retrouve plus, comme si soudain les remous d’une âme obscure affleuraient. Cette dureté passagère des traits ne cadre pas avec la douceur habituelle. C’est particulier, on ne s’y attend pas. Si alors on lui adresse la parole, le masque disparaît instantanément, le sourire et le charme reviennent. Y a-t-il un drame dans sa jeune vie qu’elle dissimule savamment ? Vit-elle seule, partage-t-elle un appartement avec des amies, a-t-elle un compagnon, se fait-elle entretenir ? Il cherche un anneau au doigt. Pas d’anneau. Il cherche un solitaire ou un saphir. Pas de bagues. Il attend dans leurs conversations un indice qui lui révélerait des attaches. Bribe par bribe, patiemment, il recueille quelques maigres renseignements. Elle vit chez ses parents, elle est sortie du collège quelques mois auparavant et coule une vie de jeune fille tranquille.
Emily explique :
— Jamais je n’ai dormi sous un autre toit que celui de ma famille.
— Comment ? Vous n’avez même pas passé un week-end à Macao ?
— Ma classe y a séjourné quarante-huit heures au printemps dernier. Mes parents n’ont pas voulu que j’y aille. Ils sont très stricts et ne me laissent pas toujours sortir.
Ces petites phrases auraient dû le décourager, le refroidir. Comme une forteresse dressée devant lui. Au contraire, elles le réconfortent.
Une vie égale et sage de jeune fille tranquille. Cela n’est pas fait pour lui déplaire.
***
La Chine de Mao commence théoriquement quelque part entre deux rangées d’ombres géantes ramassées sur l’horizon que l’on devine de sa terrasse. Des ombres qui par temps clair s’imbriquent dans le ciel. Quelque part là-bas un train s’immobilise au bout de ses rails, déserté aussitôt par ses occupants qui descendent chargés de ballots, de valises fermées avec des vieux bouts de cordes, de cageots, de paniers. Ces Cantonnais traversent à pied les quelques mètres qui les séparent de la frontière, sur un pont insignifiant jeté sur la rivière Sham Chun, un bras d’eau qui sépare deux mondes. Plantés à l’entrée de la passerelle, des policiers chinois en uniforme britannique vérifient les papiers d’identité, les cartes d’immigrés, les passeports. Non loin de là sont postés les ghurkas du régiment du duc d’Édimbourg, tandis que dans une baraque en béton un capitaine anglais surveille le bon ordre des opérations. François connaît un de ces officiers, Roger Baggeley, qui lui raconta ses longues heures de station devant son réduit, le lourd ennui qui l’envahit peu à peu devant ce flot qui ne tarit jamais. Grand et blond, la moustache relevée en pointe, l’œil bleu et le muscle long, c’est un des derniers défenseurs de la Pax Britannica. En 1967, raconte-t-il, lors des émeutes, nous avons eu un peu d’amusement.
C’était le sportif de collège d’Oxford qui parle, et son œil s’allume :
— Une déferlante de gardes rouges a traversé la frontière et il fallut cinq cents de mes ghurkas pour les repousser. Un vrai carnage, mon Cher. Cela me rappela un peu la jungle de Bornéo et les marais de Sumatra. Et il sourit en montrant des dents très blanches. Fièrement, Roger a dit : mes ghurkas.
***
Elle ne cite jamais un nom plus qu’un autre. Pourtant il n’est pas possible qu’une fille aussi séduisante ait le cœur libre. Tous les hommes lui tournent autour, et il y en a beaucoup qui passent par là. Forcément, un Club de remise en forme destiné surtout aux hommes d’affaires pressés ! Dans la tête de François sonne un refrain :
— Mon vieux, tu es un imbécile. Cette fille est sûrement amoureuse de quelqu’un. Si tu lui proposes de sortir, elle va te rire au nez et te dire qu’elle doit voir son fiancé. Même si elle te répond simplement qu’elle est occupée, tu seras classé comme les autres, et cela tu ne veux pas. Aussi s’abstient-il de lui proposer quoi que ce soit. Elle répond toujours gentiment aux efforts de drague plus ou moins adroits. Ses explications sont simples. C’est touchant.
***
S’il veut rêver, François évoque les ombres sur la joue de May, sa compagne, le pli blanc de son aine, ses bras en cercle autour de lui, les senteurs de sa peau qui dégagent discrètement, et par vagues erratiques, l’aneth de Perse, la cannelle ou la citronnelle. Il imagine ces effluves les yeux fermés, lorsque sa respiration bousculée se précipite sous le plaisir.
De plus, son séjour à Hong Kong touche à sa fin. Qu’y a-t-il donc à entreprendre ? Des efforts pour rien, telle est parfois la conclusion à laquelle il arrive et qu’il croit sage. Il regarde en spectateur les manœuvres d’approche de ceux qui s’aventurent à poser des questions plus directes et personnelles. Il reste à distance, avec la sérénité illusoire du jeune homme qui est déjà casé. Il ne se sent même pas troublé ni irrité. Pas encore.
***
Ce jour-là sur la terrasse, son regard se penche vers la frange de l’île, où se trouve le centre de la Cité, gorgé de gratte-ciel. Chacun d’eux est connu par son nom, bien qu’il ait une adresse. Le P&O Building, Alexandra House, Edinburgh Mansion, le Hong Kong Club. On ne dit pas : dans Des Vœux Road, dans Connaught Road. Seulement quand on veut désigner un petit magasin difficile à repérer. À ses pieds, la maison du gouverneur, discrète et élégante dans son étalement, baignant dans des rhododendrons, des palissandres, des frangipaniers, cernée de murs hérissés de fils de fer barbelés.
Derrière lui, perdues dans la broussaille verdoyante des sommets de l’île, des villas distinguées habitées par les aristocrates de l’île, les descendants des premières familles britanniques, les directeurs des grandes sociétés étrangères, ou bien par des Chinois millionnaires.
François connaît par cœur l’environnement de sa terrasse, qu’il a contemplée tant de fois. À ce moment-là, ce jour-là, il ne vit pour rien en particulier. Il n’a ni passion, ni douleur, ni peur, ni emballement. C’est un jour comme les autres qui va se meubler de quotidien. Sa conscience affleure à peine à l’existence.
***
Il y a Chen Meiwei, appelée May, qui l’aime et apprend le français avec la même application. Elle sait pourtant qu’il va s’en aller, qu’il ne l’enlèvera pas d’un grand coup d’aile argentée loin de son îlot étouffant. May n’est jamais sortie avec un Chinois, ne veut pas sortir avec un Chinois ! Ses cheveux tombent en boucles paresseuses sur ses épaules, ses yeux pétillent, sa bouche un peu grande peut être coquine, boudeuse ou utiliser de concert avec un jeu savant des cils un charme auquel il n’échappe que par le rire. May sa compagne, sa tendresse, sa douce chaleur au creux des reins. Il l’appelle sa Petite Chose, sans condescendance. Une peau de soleil très pâle, des mains aux nervures étirées dont les doigts se plient en arrière comme une danseuse birmane ou thaïlandaise. La pression de ses seins petits et coquins sous le jour frisant, son ventre tiède, les secrets de son corps. May avec qui il est possible de ne pas penser, de se laisser vivre. Son corps est sinueux, la peau satinée, le buisson noir et les muqueuses suggestives. Elle est affectueuse, un peu possessive, mais pas trop. Il est sous son charme, d’une façon mesurée. C’est si commode ! May espère, sans vraiment y croire. Quand François pense à elle, sa tête penche et il sourit. Ce soir, ils iront au Liu Fu, Les Six Plumes, dans Wing Kut Street, la plus vieille maison de thé de Hong Kong. Il se sentira confortable sur les bancs en chêne foncé, avec la grande glace du fond, les deux vases en porcelaine contenant des branches de pêcher ou de prunier en bourgeons, les deux statues de saints taoïstes dans les coins du fond, les crachoirs un peu partout. Il lui demandera de choisir des plats qu’il ne connaît pas. Il sait qu’elle sera tiraillée entre le désir de lui faire goûter les petits crabes de Shanghai dont c’est la saison, et la peur de lui faire dépenser trop d’argent. L’addition qu’on lui présentera sera écrite au pinceau sur du papier de mûrier. Ils iront ensuite danser au Go Down, la boîte à la mode. Sombre et profonde, toute en bois massif, avec une bougie sur chaque table et un éclairage subtil au plafond, qu’on ne remarque pas. May gazouillera dans son cou les anecdotes du jour, lui parlera de sa famille, posera une main raisonnablement possessive sur son genou, boira un jus de fruits sur toute la soirée. Elle le grondera parce qu’il fume, parce qu’il boit, parce qu’il sort trop.
May, son radeau, son oreiller, son assoupissement. May qui lève des grands yeux vers lui, maquillés de façon à élargir et accroître l’ouverture. Qui s’habille avec l’élégance de Londres ou de Paris tempérée par l’éloignement, qui porte une bague en jade épinard offerte par sa grand-mère. Elle travaille comme hôtesse de terre à la Panamerican Airways et prononce l’anglais avec un accent américain où les « r » ne sont plus tout à fait des « r » et pas encore des « l ». Elle habite avec ses parents et ses cinq sœurs dans un appartement plus petit que le sien et semble fort bien s’en accommoder. Il est situé au-dessus du champ de courses de Happy Valley. Elles dorment à trois dans une chambre, dans des lits superposés, et les pièces sont bourrées d’armoires pour pendre leurs dizaines de robes, de tailleurs, de chemisiers. Leur mobilier est plastifié, vinylifié, verni, le frigidaire est dans le salon avec la télévision par-dessus. Les beaux meubles des grands-parents, les chaises à haut dossier en bois de rose ou en acajou sculpté, les tables rondes en marbre et les tabourets en porcelaine ajourée sont au garde-meuble, parce que trop encombrant !
François la raccompagnera en taxi jusque chez elle. Arrivés au pied de la ruelle où elle habite, elle donnera l’ordre au chauffeur d’attendre. Il montera avec elle les quatre étages de son immeuble. Au troisième palier, comme un rituel, elle se retournera contre lui. Il aura son bras autour de sa taille, ses cheveux contre sa joue. Il prendra sa bouche, les mains sur ses hanches, et ils resteront en silence, les corps tendus et le souffle court, sentant tous deux arriver le désir. Vite, elle le repoussera gentiment et il descendra les marches en manquant s’étaler une ou deux fois.
May comble sa solitude. Il lui en sait gré et s’efforce d’être le plus gentil possible avec elle. Il l’aime beaucoup, mais il n’en est pas amoureux.
***
À quoi pense-t-il ce jour-là ? Ses corrections à l’Alliance française où il enseigne le français ? Ses cours de conversation chinoise, pendant lesquels le vocabulaire s’accumule comme une montagne et s’écroule le lendemain comme un château de cartes ? Les leçons d’acupuncture qu’il suit avec application chez le professeur Lu Yigong ? Il est possible qu’il ait souri dans le vide sans s’en rendre compte.
***
En sortant sur l’esplanade, il emprunte les marches irrégulières taillées dans le rocher qui permettent par quelques zigzags de se retrouver au niveau de Robinson Road.
Il doit être aux environs de midi, l’heure de sortie des collèges et des écoles privés, et la route est envahie par les voitures et les taxis attendant les enfants. Robinson Road et Caine Road, la rue en contrebas, grouillent de tabliers, d’uniformes, d’anoraks, de cartables.
Des voitures sont bourrées d’enfants. De temps en temps, une Cadillac noire passe avec un chauffeur à casquette et, perdue sur l’immensité du siège arrière, une petite forme aux yeux bridés et à l’uniforme bleu ou rose que le chauffeur conduit à la maison. Ou bien les parents apportent des bentos, ces coffrets repas en bois laqué garnis de riz, de viande, de légumes, et un thermos de thé bouillant. Ils se rangent sur le bord de la route et le repas se passe là, sur le pouce et la banquette.
La route étant très sinueuse, la circulation est dangereuse, car constamment tout ce petit monde déborde sur la chaussée. Aussi des écoliers graves en casquette et brassard rouges, brandissant un bâton au bout duquel pend un triangle renversé, ayant conscience de leur responsabilité, interrompent le flot des voitures pour permettre aux trottoirs de se vider sur ceux d’en face. Les automobiles avancent à pas d’homme, les chauffeurs sont résignés, tout est au ralenti.
François marche jusqu’au centre, empruntant un chemin tortueux qui traverse le jardin botanique, au milieu d’acacias, d’arbres à pain et de palmiers. Il se fraye un chemin dans la foule dense, car c’est la pause du repas de midi. Les bureaux se vident et les restaurants se remplissent. Il faut s’habituer à cette masse humaine qui avance à pas pressés sur le trottoir, à ces rangées d’épaules anonymes qui vous bousculent sans vous voir. François est devenu comme tout le monde, maître dans l’art de marcher en crabe et de louvoyer, aussi anonyme que la foule et ne la voyant déjà plus.
Il est l’ostéopathe attitré du club. Il y reçoit quelques patients dans un bureau qui lui sert de cabinet de consultation. Lorsqu’il va se changer au vestiaire, les PDGs lui lancent parfois :
— Alors, Doc, comment les os cassent-ils aujourd’hui ? Il leur demande des nouvelles de la faillite de leur société, et tout le monde rit de bonne humeur.
***
La pièce où il est installé, munie d’un bureau, de deux chaises et d’une table de manipulation, a trois portes. L’une donne sur le salon de coiffure, la deuxième sur le bureau de Junior, et la troisième débouche sur la pièce des secrétaires-réceptionnistes. C’est là que se trouve Emily, à quelques mètres de lui, mais cela semble loin. Ses patients passent par là en sortant de l’ascenseur. Quand l’un d’eux se présente, François ferme toutes les portes à clé, mais lorsqu’il n’est pas occupé elles restent ouvertes et son bureau devient un centre de va-et-vient. On vient lui faire la conversation, lui raconter les derniers potins ou le regarder étirer péniblement des listes de caractères. Emily ne vient jamais.
François a disséqué le China Mail et le Hong Kong Standard : l’interview de Cheng Pei Pei*, une des plus jolies starlettes des frères Shaw, « les » producteurs de films de gongfu à Hong Kong. :
— Que pensez-vous de la mode féminine sans soutien-gorge ?
— Je trouve cela dommage pour les Chinoises, car si elles n’en portent pas, on ne pourra pas faire la différence entre un homme et une femme ! Déjà qu’on traite leur poitrine de plate comme une piste d’atterrissage !
Puis il repasse le vocabulaire chinois de la veille, déchiffre un paragraphe sur l’acupuncture. Le temps passe par petits à-coups d’insignifiance.
***
Voilà : une partie du décor est plantée, autour de l’arrivée imprévue d’Emily dans son existence. Il n’en mesure aucunement la portée. Un moment insignifiant. Comme ça. Au-dehors, le bleu du ciel est plus étincelant que jamais. Presque métallique.
***
Samedi 29 novembre 1969
May a reçu un billet gratuit de sa compagnie, et s’est envolée pour...

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents