La Machine de bois
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Description

Dans le Brésil esclavagiste de la deuxième moitié du XIXe siècle, pris entre l’héritage colonial et l’impérialisme industriel naissant, Francisco João de Azevedo, prêtre passionné de science et de technique, invente des instruments pour libérer l’être humain du joug du travail et favoriser la mutualisation des savoirs. Il rêve d’un Brésil nouveau, moderne, égalitaire. C’est ainsi qu’il conçoit un prototype de machine à écrire, taillé dans le bois massif, qu’il transporte de Recife à Rio de Janeiro pour l’Exposition nationale de 1861 avec l’espoir que celui-ci pourra rapidement être reproduit et diffusé. Les obstacles qui l’attendent sont nombreux, mais la machine à écrire trouvera un chemin détourné jusqu’à Remington, le marchand d’armes. Ce roman historique raconte une époque charnière de l’histoire du Brésil et le combat d’un prêtre défroqué, inventeur, abolitionniste, en avance sur son temps, mais à côté de sa vie.

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Informations

Publié par
Date de parution 15 janvier 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895966104
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0650€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

--> --> la guerre civile espagnole --> Traduit du portugais par Daniel Matias -->
La collection «Orphée» est dirigée par Alexandre Sánchez
Dans la même collection:
Edward Bellamy, C’était demain
John Berger, La liberté de Corker
Lewis Carroll, La chasse au Snark
Richard Desjardins, Aliénor
Bernard Emond, 20 h 17 rue Darling
Eduardo Galeano , Le livre des étreintes
Eduardo Galeano, Les voix du temps
Eduardo Galeano, Paroles vagabondes
Hector de Saint-­Denys Garneau, Regards et jeux dans l’espace
Rodolfo Walsh, Les métiers terrestres
Couverture: photographe inconnu, tous droits réservés
© 2012 Miguel Sanches Neto, représenté par Villas-­Boas & Moss Literary Agency and Consultancy, Brésil, et L’Autre agence, France Titre original: A máquina de madeira
© Lux Éditeur, 2015 pour la traduction française www.luxediteur.com
Ouvrage publié grâce à l’appui du ministère de la Culture du Brésil / Fundação Biblioteca Nacional Obra publicada com o apoio do Ministério da Cultura do Brasil / Fundação Biblioteca Nacional

Dépôt légal: 1 er trimestre 2015 Bibliothèque et Archives Canada Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN (epub): 978-2-89596-610-4
ISBN (papier): 978-2-89796-178-9
Ce qui frappe d’abord, ce n’est point ce que les hommes font aujourd’hui, mais ce qu’ils feront plus tard. Le génie humain commence à se familiariser avec la puissance de la matière.
A.J. W IERTZ , 1870 Le livre des passages, de Walter B ENJAMIN
LONDRES
MAINS
Q UICONQUE AURAIT observé les mains de Francisco João de Azevedo s’appuyant sur le bastingage du navire aurait vu les mains d’un ouvrier. Non pas qu’elles fussent grandes – elles avaient des dimensions plutôt féminines –, mais elles étaient rudes comme les mains de celui qui se consacre aux travaux manuels. La peau des doigts était éraflée, les ongles écaillés et sales, et des callosités étaient visibles à la bordure des paumes. Souvent, dans la solitude de son atelier, Francisco observait ses mains, la ­partie de son être qu’il connaissait le mieux, toujours aussi inquiètes que son esprit, tandis que le reste de son corps gardait une attitude réservée. Nous commençons à mourir par les mains, pensa-­t-il avec tristesse. Ses mains étaient plus âgées que lui, elles s’abîmaient à grande vitesse. Le vieillissement s’imprimait dans les veines et les nerfs ­saillants, sur la surface rugueuse, dans ses doigts massifs de paysan. D’ailleurs, il n’avait pas honte de leur aspect, au fond il en était fier, car elles lui rappelaient son passé d’orphelin rompu au travail.
— Vous semblez ne pas apprécier la cité impériale, lui dit une femme à côté de lui.
Il leva les yeux et fut aveuglé par le soleil se reflétant sur ses vêtements blancs et ses dentelles.
— Au contraire, la ville me plaît beaucoup.
— Vous avez dû y séjourner à plusieurs reprises ; elle n’a plus de secrets pour vous.
— C’est la première fois que je viens.
— Et il n’y a aucune lueur dans vos yeux? Aucun sourire d’admiration?
— Je priais, mentit-­il.
— Ah, désolée de vous avoir importuné, dit-­elle en ­scrutant de nouveau la terre qui continuait d’approcher.
Les gens autour de lui parlaient de la ville, si belle vue de la mer par une matinée ensoleillée. Quelqu’un reconnaissait des tours d’églises, une colline, le palais impérial, mani­festant ainsi l’euphorie propre à celui qui arrive à la cité impériale en ayant laissé derrière lui la province et qui rêve de vivre de grands évènements. Francisco João de Azevedo désirait lui aussi goûter au plaisir, mais celui-­ci ne se trouvait ni dans le paysage, ni derrière les vitrines de la rue do Ouvidor [1] , ni dans les restaurants, ni au théâtre. Les choses du monde ne le fascinaient point. En vérité, ses mains ne le retenaient pas au navire, elles le retenaient à lui-­même. Vêtu d’une redingote noire, de pantalons larges et de bottines bien cirées, il donnait l’impression d’être un homme raffiné. Seules les mains détonnaient. Elles n’étaient bonnes ni à faire le signe de croix, ni à se joindre en un geste de contrition, et encore moins à administrer les sacrements. Quand elles serraient les mains d’autres religieux, elles provoquaient même un certain embarras. Le tissu adipeux des mains des prêtres, lisses comme du molleton, contrastait avec l’âpreté des siennes. Les religieux s’éloignaient avec effroi lorsque leurs mains rencontraient les siennes, comme s’ils avaient touché un insecte répugnant.
Le bateau à vapeur avait jeté l’ancre, les gens saluaient en direction du port où familiers et anonymes attendaient les voyageurs, les uns pour accueillir parents et amis, les autres pour décrocher un travail quelconque. Le père Azevedo demeurait agrippé au bastingage. Il n’y a pas de voyages, ni arrivées ni départs, pour celui qui se consacre à ses propres idées.

Les objets naissent d’abord dans l’imagination avant de prendre place ou non dans le monde, pensait-­il tandis qu’il suivait du regard le déchargement de ses bagages se résumant à une lourde caisse en bois. L’inventeur et l’homme de religion partaient tous deux de la même situation d’absence, croyant d’emblée en quelque chose d’impalpable. Ils étaient guidés uniquement par la conviction. Presque tout ce que le père Azevedo avait imaginé s’était poursuivi sans exister ; or là, il transportait un objet. Ce n’était pas un rêveur pur et simple, certaines de ses idées prenaient chair. Le père ­Azevedo sourit pour la première fois. L’emploi de termes bibliques pour se référer à son invention l’avait amusé. Il aurait été plus juste de dire que ses idées se muaient en choses et non en chair. Le prêtre insérait des termes dans la tête de l’inventeur. Oui, une chose, un objet. Mais aussi de la chair. Son sourire discret, dont personne ne s’était aperçu, persistait. Tous étaient trop occupés à débarquer. On sentait l’urgence d’arriver au plus vite. Les dames émettaient des bruits d’étoffes et de talons, parlaient entre elles ; les hommes donnaient des instructions aux domestiques qui venaient d’apparaître afin de recueillir les malles ; et les chevaux s’agitaient dans l’attente du signal de départ. Un autre voyage commençait.
Après avoir assisté à la livraison de la caisse, déposée à terre, au milieu d’un grand nombre de malles, de sacs et de personnes se déplaçant avec hâte et agitation, le prêtre ­s’immobilisa. Les porteurs ne se précipitaient pas à sa rencontre. Avaient-­ils suffisamment de travail avec les autres passagers? De loin, triste à côté d’une caisse qui semblait un cercueil, il avait l’air de veiller un mort. C’est sans doute pour cela que les porteurs l’évitaient ; ils ne voulaient pas même penser à transporter un cadavre. Comme personne ne lui proposait son aide, il n’avait plus qu’à prendre l’initiative. Lui qui était timide, cela l’obligeait à parler à des inconnus, à organiser le transport de ses affaires et à leur indiquer une adresse. Tout le fatiguait, lui était imposé par le monde immédiat. En traînant des pieds, il laissa la caisse pour se diriger vers la rue. Il ne restait plus que les cochers les plus vieux et leurs voitures en piteux état.
— Voulez-­vous un carrosse, monsieur? demanda le premier d’entre eux.
— Non, une charrette, répondit-­il.
L’homme indiqua, un peu plus loin, une charrette tirée par deux chevaux.
Lorsque le père Azevedo fut près de lui, un vieil homme bedonnant, aux yeux rouges, s’avança.
— Je vous dépose?
Le prêtre acquiesça de la tête, soulagé de ne pas avoir à parler. Ils se mirent en route, en silence, vers l’endroit où la caisse était restée. Le charretier boitait un peu, mais le prêtre ne s’en aperçut pas. Il était retourné dans son monde ­intérieur.
Ce ne fut qu’après avoir contourné la caisse qu’il se ­rendit compte de la situation. Ils n’arriveraient jamais à la charger. Des contretemps de ce genre, bien que minimes, décourageaient le père Azevedo à tel point qu’il n’avait qu’une envie: s’isoler dans son atelier de l’Arsenal de guerre ou dans sa maison. Quiconque osait contrarier l’apathie du pays ne rencontrait que des difficultés. Il aurait dû abandonner ses rêves d’inventeur au profit d’une paroisse où il ne se serait consacré qu’aux offices religieux, gagnant un peu mieux sa vie ; ses cours et la chapellerie de Recife ne lui suffisant pas pour mener une vie tranquille. Il retournerait bientôt à son isolement, dont il ne sortait que pour subir des revers. Alors qu’Azevedo s’égarait dans ces silencieuses lamentations en regardant la caisse avec désolation, le charretier avait trouvé deux assistants, des esclaves qui rendaient de menus services dans le port. Tous trois étaient devant Azevedo, testant le poids de ce bagage encombrant, et le ­hissaient déjà d’un côté. Le prêtre sortit de son mutisme pour soulever l’autre côté, aidé de l’un des deux jeunes. Après avoir ajusté leurs mouvements, ils la portèrent jusqu’à la charrette. De ce fait, on avait l’impression qu’ils transportaient un défunt. Cette image attrista d’autant plus ­Azevedo. Ses rêves étaient-­ils morts là-­dedans? Était-­il venu à Rio uniquement pour les enterrer pour de bon ou avait-­il encore une chance de révéler au monde son invention? Si elle gisait là comme une morte, se dit-­il, il fallait la res­susciter: lève-­toi et sors de cette tombe! Les résurrections existaient toujours en ces temps incrédules. Un sang vif courut à travers son corps, et il se sentit rajeuni. À la veille de ses cinquante ans, il lui arrivait parfois de se sentir bien plus vieux, comme si sa vie était déjà derrière lui, mais une légère euphorie suffisait pour qu’il s’aperçût de l’étendue des horizons devant. Il eut alors envie de voir une nouvelle fois sa création, d’ouvrir sur-­le-­champ la caisse afin de retrouver ce qui était resté caché. Il entreprenait ce voyage pour montrer à la cité impériale ce que l’intelligence nationale était capable de faire. L’intelligence et la persévérance. Comme tout était compliqué ici, il était nécessaire de cultiver les obsessions. Tout homme doté d’une véritable capacité créatrice se devait d’être têtu. Il l’était.
En installant la caisse à l’arrière de la charrette, on réveilla le bruit du bois en raclant le plateau. Azevedo donna de l’argent aux esclaves, qui retournèrent à leurs postes tandis que le charretier rangeait la caisse.
— Qu’est-­ce que vous avez là-­dedans?
Le prêtre aurait pu dire qu’il s’agissait de son propre corps. Mais il craignait la force démoniaque des mots. Mieux valait utiliser le terme exact. Donner un nom aux choses était aussi une expérience créatrice.
— Une machine. Une machine à écrire, dit-­il.
Mais le conducteur montait déjà dans la charrette, sans écouter la réponse.
— Où allons-­nous?
— Au bâtiment de l’Exposition nationale, répondit ­Azevedo en montant de l’autre côté.
— Vous faites partie des exposants?
Il fit oui de la tête en regardant l’homme fouetter les ­chevaux. Le chariot s’ébranla par saccades. Les jantes d’acier des roues produisaient des étincelles sur la route pavée. Et le prêtre ressentait dans sa colonne vertébrale le moindre cahot.

— Au lieu de dépenser de l’argent pour cette exposition, l’empereur devrait améliorer l’état des rues de la ville, grommelait le charretier à l’accent portugais.
Tenter de lui expliquer l’importance de l’Exposition nationale eut été peine perdue. Les hommes comme lui ne s’intéressaient qu’à ce qui les touchait directement. La caillasse, les bourbiers qui envahissaient certains endroits de la ville, la faim. Ils étaient prisonniers de l’instant présent.
— Vous avez sans doute raison, répondit l’inventeur, avec la voix éteinte de celui qui cherche à fournir une réponse, et en regardant vers le côté.
Ils passaient devant le palais impérial, un bâtiment laid ressemblant plus à une immense demeure en ruines qu’à un palais. Le tumulte de la foule bigarrée et l’odeur suffocante des déchets jetés à la mer saturaient l’atmosphère. Cet endroit avait quelque chose de la foire, du marché. Un marché des vanités, pensa le père Azevedo. Il se souvenait de la visite de l’empereur dom Pedro à Recife, des querelles des hommes de bien pour le recevoir, s’efforçant tous de faire montre de leur richesse, et du visiteur qui avait aperçu tout cela à la hâte. Que voulait l’empereur? Il ne parlait pas plus que nécessaire, laissant peu transparaître ses sentiments. Avec quels yeux parcourait-­il le pays? Il avait assisté, impassible, aux festivités, comme lorsqu’il visitait des usines, des écoles ou des terres. Il n’était pas resté plus de quelques minutes dans le salon de l’Arsenal de guerre, où l’on assemblait la machine à écrire, puis avait poursuivi son chemin pour voir d’autres choses. La curiosité politique est ainsi faite. Rien ne retient son attention. Des années de travail, de nombreux sacrifices, tout cela expédié en deux ou trois minutes. Mais l’exposition allait avoir lieu. Il espérait que les gens ne passeraient pas aussi vite devant son invention. Qu’ils auraient plus de temps que les gouvernants pour parler avec lui du fonctionnement de cette machine destinée à l’écriture.
— Par où voulez-­vous passer? Par la rue do Ouvidor?
— Par le chemin le plus rapide.
— Vous ne voulez pas découvrir la ville? Je le fais pour un meilleur prix que les carrosses.
— Je suis fatigué.
Le conducteur continuait de parler, à moitié en criant, avec la même ardeur que celle qu’il mettait à fouetter les chevaux. C’était un libéral qui avait sa propre affaire, il n’avait personne à flatter et pouvait donc penser ce qu’il voulait, critiquer qui bon lui semblait. Je ne suis pas au service des gens du palais. Si je ne veux pas travailler, je reste chez moi. Personne ne me commande. Il racontait tout cela tout en manœuvrant avec vigueur rênes et fouets pour entrer dans la très étroite rue do Ouvidor, allant presque heurter des dames munies d’ombrelles qui marchaient entre les deux longues galeries de vitrines. C’était une bonne chose d’avoir une telle énergie, de savoir fouetter les animaux pour qu’ils fassent ce qu’on veut. De conduire sa vie comme on conduit une charrette, un carrosse. Pour cela, il fallait avoir une férocité que le prêtre n’avait pas. Cette conclusion le plongea encore plus loin dans le mutisme. Mais le charretier insistait.
— Ils disent qu’ils vont réunir les richesses de notre production à l’École technique pour les envoyer à Londres. ­Sottises. Cela ne profitera qu’à quelques-­uns. Ce dont nous avons vraiment besoin, c’est de plus d’éclairage au gaz. Les rues sont dangereuses la nuit. Moi, je ne travaille plus après le coucher du soleil.
Le prêtre n’avait aucune possibilité d’échapper à la conversation. Le Portugais l’assommait de ses mots.
— La compagnie du baron de Mauá [2] n’est-­elle pas en train d’installer des réverbères au gaz? demanda-­t-il, essayant de montrer une certaine disposition à la discussion.
— Oui, mais c’est très insuffisant et très cher. Vous ne savez pas combien de bandits peuplent cette ville. Il n’y a rien qui vaille ici. L’empereur devrait importer les bonnes choses de l’Europe plutôt que de chercher à exhiber des richesses là-­bas.
Il avait envie de se taire, obligeant ainsi l’autre à rester muet. Même s’il fallait le faire avec rudesse. Mais il n’y avait pas d’âpreté dans son langage. Il se sentait obligé de poursuivre la conversation.
— Il est important de savoir ce que chaque province a de meilleur. C’est une nouvelle découverte du Brésil.
— Tout ce qui est bien vient de l’extérieur. D’où est venue la famille royale? Même la main-­d’œuvre pour l’agriculture et les autres secteurs vient d’Afrique ou d’Europe. Ça ne sert à rien de perdre son temps à faire ce que d’autres pays font mieux que nous. Il suffit de faire venir tout ça ici. D’où vient votre famille?
— Du Portugal.
— Qu’est-­ce que je vous disais? Le Brésilien n’existe pas. Je ne suis pas brésilien, vous non plus. Les Noirs qui travaillent ici sont encore moins brésiliens que nous. Ce n’est pas le cas des Indiens qui, eux, sont sans doute brésiliens, mais ils n’ont pas connaissance de la civilisation. Ce que nous avons de bien vient de l’extérieur. Nous ne sommes qu’un port qui reçoit des personnes et des produits étrangers. Je travaille ici depuis quarante ans. Je sais de quoi je parle.
Chacun de nous transforme ses croyances en un bouclier protecteur contre le monde. Cet homme avait construit son raisonnement pendant des décennies et il le répétait sans cesse à ses clients. Tout ce qui lui arriverait s’expliquerait grâce à cette prise de position qui, chaque année, s’enracinerait toujours plus, deviendrait toujours plus agressive. C’était sa protection contre le monde. Peu importait ce que pensaient les autres, ce charretier possédait sa propre vérité. Elle valait mieux que toute autre, car elle apportait une explication au monde qui était le sien.
Profitant d’une minute de silence, le prêtre ferma les yeux et fit mine de somnoler malgré les soubresauts de la charrette sur les pavés. Ce que disait son interlocuteur n’était pas dénué de fondement. Il était vraiment urgent d’améliorer les voies publiques, car même cette rue centrale par où passaient les princes était jonchée de caillasse. Il connaissait la réputation de la rue, la plus mondaine, journalistique et politique de toutes les artères de la cité impériale, avec son intense brouhaha, surtout l’après-­midi, lorsque les dames venaient chercher des nouveautés venues de Paris. De par son étroitesse, c’était presque une galerie à ciel ouvert, envahie par les couturières, les fleuristes, les photographes et les dentistes qui remplissaient d’or les dents trouées ou les arrachaient tout simplement ; on y trouvait également des confiseries, des marchands de tabac, des librairies, des parfumeries, des chausseurs, des tailleurs, des hôtels, des miroitiers, des commerces de détail et de gros, des bijouteries et de petites fabriques. C’était la civilisation réduite à ses nouveautés, un autre empire, celui de la mode. Il n’y avait que ce qui venait de l’extérieur qui existât pour les gens de la rue do Ouvidor, essentiellement les femmes françaises dans les magasins et les hôtels d’artistes, car il leur tardait de vivre à Paris.
Tandis qu’il passait dans la rue do Ouvidor en fermant les yeux, le prêtre avait l’impression d’être dans un rêve. Le temps s’écoulait lentement, seuls des bruits lointains lui parvenaient. Ainsi, durant le reste du trajet jusqu’à l’École technique, sur la place São Francisco de Paula, le charretier n’avait plus posé de questions ou fait de commentaires, il se contentait de diriger les chevaux, insultant les personnes qui restaient sur son passage. Il était à court d’arguments, mais il avait dit quelques vérités bien dures à cet idéaliste qui s’imagine qu’on peut changer l’ordre des choses.
Le prêtre ne voyait pas les vitrines, les gens, le pâté de maisons ou les travaux de rénovation dans la ville. Cela ne faisait qu’accentuer l’impression qu’il avait depuis son départ de Recife, le temps s’était arrêté. Il avait beau voyager, il faisait du surplace. On aurait dit un cauchemar, comme ceux qui tourmentaient son sommeil. Quelque chose de dangereux le menaçait et il tentait de courir, agitant les jambes désespérément, mais il restait immobile. Voilà comment il se sentait maintenant. Tout mettait beaucoup de temps à se produire. Une distance insurmontable le séparait de la réalité. Il n’atteignait jamais son destin. Tout s’écoulait très lentement.
Il ouvrit alors les yeux et vit l’église du Rosário, qui appartenait aux Noirs et avait servi de cathédrale jusqu’à l’arrivée de la famille royale [3] . Il se signa, mécaniquement, révérant Dieu, mais aussi les Noirs. L’église, avec ses deux tours asymétriques, celle de droite bien plus haute que celle de gauche, représentait l’écart entre les deux classes qui la fréquentaient lorsque la ville de Rio de Janeiro se trouva sans autre église qui pût faire office de cathédrale. Le prêtre était perdu dans ses pensées, prévoyant une visite à l’église réputée pour son intérieur qui rappelait plus un magasin qu’une maison de Dieu, quand la charrette s’arrêta devant l’École technique, apprêtée pour accueillir les produits du pays.
Tout était décoré de drapeaux et d’autres ornements. Sur la façade, l’annonce de l’Exposition nationale. Des lettres immenses, visibles de loin, mais qu’il venait seulement de lire. Un peu plus bas, bien centrés, les mots latins: opes acquirit eundo. Il se souvint alors de la phrase entière, tirée de L’art d’aimer, d’Ovide. Nascitur exiguus, sed opes acquirit eundo amnis. Et il la traduisit, comme il l’avait fait lorsqu’il étudiait le latin. Faible ruisseau d’abord, mais dans sa course, a vu grossir sa source. Une devise qui convenait aussi bien à lui qu’au pays. Ici débutait une nouvelle ère pour la jeune patrie, malgré des hommes comme le charretier. Et Azevedo participait à cette aurore. Une fois qu’il aurait franchi ces portes, tout pouvait changer. Il quitterait son emploi précaire de professeur, ne connaîtrait plus les jours de pauvreté et d’isolement ni l’humiliation de dépendre de la bonne volonté des autres, et il se consacrerait seulement à ses inventions. La charité chrétienne s’exerçait aussi chez lui à travers la création de nouvelles machines pouvant aider les gens.
Il avait beaucoup de projets, mais il n’avait plus les moyens de les retenir. Tous voulaient naître, même ceux qui n’existaient que la nuit. Il pouvait prendre en note ses inventions, mais cela ne leur enlèverait pas leur nature fictionnelle, elles continueraient toujours d’être de lointaines possibilités, quelque chose d’imaginé pour le futur. Or le prêtre voulait les voir en état de fonctionnement. C’est pourquoi il affrontait les difficultés, acceptant l’aide de tout un chacun, lui qui était si fier justement de n’avoir jamais eu besoin d’aide depuis la mort de son père.
Le charretier ne descendit pas ; il n’avait plus de raison de travailler. Et il n’était pas favorable à l’exposition.
— Mon genou me fait mal, prétexta-­t-il lorsque le prêtre le regarda, attendant qu’il réagisse.
Une fois de plus, l’inventeur devait prendre ses dis­positions et, pour cela, vaincre sa timidité. Ce voyage à la cité impériale était une épreuve ; il devait surmonter son incapacité à établir des relations avec les gens. Il descendit et se dirigea vers l’entrée de l’école, où quelques hommes suivaient les derniers préparatifs. D’une certaine façon, ils étaient là pour lui, pour réceptionner sa machine.
— Je suis le père Francisco João de Azevedo, de la province du Pernambuco, inventeur de la machine à écrire. J’ai besoin de porteurs.
Au bout de quelques secondes, un des hommes dit:
— Il y a beaucoup d’exposants, mon père, on ne peut pas résoudre les problèmes de tout le monde.
Et ils retournèrent à leur conversation, indifférents à la présence de l’inventeur. Un des travailleurs pensa même que les prêtres devraient plutôt s’occuper de l’âme des gens. Maintenant, ils se mêlaient de tout.
Azevedo regarda vers la charrette – d’où le conducteur manifestait son impatience –, monta les escaliers, mais n’entra pas. Il se retourna en direction de la caisse, la machine dormait comme toujours, et fit le chemin en sens inverse tandis que le conducteur descendait péniblement du véhicule. Quand le prêtre arriva près de la charrette, l’autre avait déjà détaché le coffre. L’inventeur le tira avec rage et, entendant le frottement du bois contre le bois du plateau, il en laissa tomber un coin sur le sol. Il demanda au Portugais de faire avancer un peu la charrette. Lorsque ce fut fait, l’autre angle percuta le sol dans un grand fracas à côté de ses bottines recouvertes d’un nuage de poussière. Il verrait plus tard si quelque chose s’était cassé là-­dedans. Il paya le charretier et entendit les chevaux s’éloigner sans s’apercevoir qu’un homme immense, à l’aspect rude, mais élégamment vêtu s’approchait de lui.
— Puis-­je vous aider?
— Vous faites partie de l’organisation?
L’autre afficha un visage accueillant.
— Mieux vaut ne pas compter sur les commissaires, dit-­il en montrant du regard le groupe auquel le prêtre avait fait appel. Ils se soucient uniquement des rapports de leurs chefs.
— Vous êtes journaliste?
— Non, je m’appelle José Frederico Rischen.
— Je suis exposant.
— Je m’en suis douté. C’est pour cela que je vous ai proposé mon aide. Que transportez-­vous dans cette caisse?
— Une machine qui écrit.
— Alors vous faites également partie du groupe des inventeurs?
— C’est une mauvaise chose?
— Non, c’est une bonne chose, une très bonne chose.
Avec ses mains démesurées, les mains de celui qui sait commander, bien qu’elles fussent aussi propices à l’accomplissement de lourdes tâches, Rischen fit un signe vers ­l’intérieur du bâtiment et, aussitôt, deux Noirs aux pieds nus apparurent puis, sur ses instructions, chargèrent la caisse sur leur dos en utilisant des cordes et une barre posée sur leurs épaules.
— Les machines vont rester au rez-­de-­chaussée, dans les galeries latérales, expliqua-­t-il au prêtre.
— Y a-­t-il d’autres machines pour écrire? s’inquiéta-­t-il.
— Non, non, pour écrire, non, répondit Rischen en riant, seulement des machines qui aident l’homme à produire plus. Mais vous ne m’avez pas encore dit votre nom.
Une fois que le père Azevedo se fut présenté, ils suivirent les hommes noirs qui transportaient la caisse.
— Pour la première fois, nous allons montrer qui nous sommes. Et la contribution des provinces est importante. D’où venez-­vous?
Le prêtre précisa d’où il venait et fit remarquer que tout était plus difficile pour les gens de la province.
— Mais vous êtes ici.
— Je suis le seul à savoir ce que j’ai enduré pour y ­parvenir.
— Mais vous êtes venu et avec une invention. Vous n’êtes pas là pour montrer des minerais ou des produits agricoles. Vous êtes ici parce que vous avez créé quelque chose. Vous représentez notre intelligence.
— Vu ainsi, tout est bien beau. Mais la vérité, c’est que l’intelligence n’est pas valorisée. Et on ne lui destine guère plus que des mots.
— Ce n’était pas mon intention, dit Rischen, le ton adouci.
— Je ne parle pas de vous. Dans ma région, jusqu’à aujourd’hui, je n’ai reçu que des éloges.
— Tout cela peut changer. Quand nos produits arri­veront à l’Exposition universelle, nous commencerons à être un pays respecté également pour son industrie, ses inventions. Nous serons un pays indépendant de fait.
— Un pays qui veut conquérir son indépendance économique avec l’esclavage.
— Cela aussi est en train de changer. Et peut-­être que cette exposition aidera à mettre fin à l’esclavage.
— Je ne vois pas comment.
— Nous sommes en train de montrer un autre pays. En créant de nouveaux domaines d’action. Et en cheminant toujours plus loin vers une civilisation qui n’admet plus l’existence d’esclaves.
Ils arrivèrent dans la salle consacrée aux inventions. De la fenêtre, on pouvait voir les derniers préparatifs dans le patio intérieur où se trouvaient plusieurs variétés de la flore du pays. Les Noirs posèrent la caisse sur le sol et, sans que personne ne leur ordonne de le faire, ils l’ouvrirent avec une machette prise dans l’attirail de planches et de pièces qui jonchaient le sol. Le père Azevedo et Rischen interrompirent leur discussion pour assister à la résurrection de la machine. Elle n’était pas encore visible, car elle était enveloppée de tissus multicolores. Le prêtre avait enroulé son invention dans de vieux hamacs pour éviter qu’elle soit endommagée pendant le voyage. Les Noirs les enlevèrent petit à petit et trouvèrent dans un coin un ballot enveloppé dans du papier et attaché avec une ficelle. Le prêtre s’approcha d’eux, honteux, et prit le paquet. C’étaient ses habits. Des chemises, des sous-­vêtements, un pantalon. Rien d’au­tre. Pour faciliter son voyage, il les avait mis là, mais il avait oublié.
Les Noirs continuèrent à déballer la machine. Elle se manifesta d’abord par son odeur de bois, qui remplaça celle du coton. La machine, taillée dans le bois de jacaranda [4] , fut dressée à la verticale. On aurait dit un petit piano. D’autres personnes présentes dans la salle, occupées à installer ce qu’elles avaient apporté pour l’exposition, interrompirent leur activité pour la regarder. Pour la première fois du voyage, le prêtre se sentit heureux. Ce n’était pas un rêve, comme il l’avait craint dans les moments de doute. Sa création était là, admirée par les gens. Des gens qui avaient déjà vu beaucoup de choses. Mais jamais rien de tel.
En bon provincial, il avait respecté à la lettre la date de remise du matériel, prévue au plus tard pour le 25 novembre de cette année 1861. Comme il était arrivé le dernier jour, il s’était rendu directement au bâtiment de l’École centrale. Sa machine avait été installée à l’endroit qui lui avait été assigné. Celle de Rischen s’y trouvait également, et celui-­ci lui demanda s’il passerait les jours suivants posté à côté de son invention. Il répondit qu’il était venu pour cela. Pour en expliquer le fonctionnement. Et son nouvel ami lui suggéra de trouver un siège confortable qui se glisserait bien sous la console de la machine. Le prêtre avait cru que de telles précautions auraient été prises par la commission organisatrice.
Encore une impasse, pensa-­t-il. Les problèmes à surmonter étaient sans fin. Rien d’étonnant à ce qu’il y eût si peu d’inventeurs dans ce pays qui n’était pas encore entré dans l’âge adulte. Tandis qu’il remâchait intérieurement les déboires de sa vie, Rischen sortit avec les Noirs qui avaient apporté leur aide et revint tout de suite après avec une chaise qui, bien que d’un style rococo qui détonnait avec la machine, épousait parfaitement le meuble. Avant de s’asseoir, Azevedo voulut connaître la provenance du siège.
— Je l’ai emprunté à la direction de l’École, répondit ­Rischen avec un sourire malicieux.
— Vous ne l’auriez pas, par hasard, dérobé dans le bureau du directeur?
— Non, mon cher. Voilà le reçu du prêt – il lui tendit un papier –, j’ai simplement encouragé la bonne volonté de l’un des employés avec un modeste pourboire.
Malgré tout, Azevedo avait honte. Heureusement, un autre avait fait à sa place ce qu’il aurait été incapable de proposer à qui que ce soit. Le moindre acte incorrect lui faisait honte. Il se refusait à participer à une situation dans laquelle un employé engrangerait des bénéfices pour faire une chose qui faisait partie de ses obligations. Même s’il condamnait la méthode, il se sentait désormais tranquille avec une chaise. Les préparatifs pour sa participation étaient donc terminés.
Il avait plusieurs fois expliqué le fonctionnement de sa machine à l’exposition de Recife. Dans peu de temps, il devrait recommencer. Toutes ces démonstrations lui avaient apporté une meilleure connaissance de sa machine. Il devait la montrer à ceux qui ne comprenaient rien à l’écriture mécanique. Parfois, les gens pouvaient l’essayer et en pointaient les difficultés, ce qui exigeait des améliorations. En la présentant, il perfectionnait son invention. On ne termine jamais d’inventer une machine, pensa-­t-il.
Rischen et d’autres personnes présentes dans la salle attendaient qu’il écrive quelque chose avec son invention. Quand il le comprit, un commissaire le sauva in extrémis. Le même qui avait refusé de l’aider à l’extérieur.
— Vous devez remplir la déclaration de remise du ­matériel.
Puis le commissaire lui posa plusieurs questions: nom et lieu de résidence? Les réponses étaient faciles, car il n’avait aucun doute à ce sujet. Il était habitué de répéter le nom qu’il avait hérité de son père et l’adresse de Recife, rue da Ponte Velha. Il fut plus délicat de répondre aux questions suivantes.
— Quelle est la nature de l’objet que vous allez exposer?
— Une machine à écrire, destinée à saisir les discours et les sermons.
— Oui, mais à quel groupe appartient-­elle? Industrie métallurgique?
L’inspecteur n’avait même pas daigné regarder la machine située à quelques mètres de lui.
— Elle aurait dû être en métal fondu, mais je n’ai pas eu la possibilité de le faire. Il s’agit d’un modèle en bois.
— Elle fait donc partie du groupe quatre, arts mécani­ques. Nous allons devoir effectuer un léger changement en la déplaçant vers la galerie voisine – et c’est à ce moment qu’il chercha des yeux la machine. Mais nos hommes vont s’en charger. Vous n’avez pas à vous inquiéter, ajouta l’employé.
— Je ne suis pas inquiet, répondit le prêtre.
Le petit groupe qui s’était formé autour de lui et du commissaire s’était agrandi. Tout le monde voulait voir la machine. Mais un membre de la commission organisatrice apporta un tissu blanc dont elle fut recouverte. Les gens retournèrent aussitôt à leurs occupations, excepté Rischen, qui suivait attentivement la conversation.
— Quelle est la valeur de votre produit?
Il ne pouvait pas répondre à cette question. L’objet en soi avait une valeur infime. Mais sa conception? Il pouvait toujours fixer la valeur absurde de deux contos [5] . On affirmait que l’ensemble de l’exposition coûterait au minimum dix contos. Une somme qui pourrait d’ailleurs correspondre à la valeur de la machine. De tels délires ne concordaient pas avec sa nature humble et réservée. Il n’eut pas le courage de déclarer cela dans le document et demanda qu’on inscrive sans valeur définie. Le commissaire prit note et avertit ensuite le prêtre.
— Le règlement, dans son article 14, stipule expressément que les exposants ne pourront pas commercialiser leurs produits tant qu’ils seront exposés.
L’employé était l’homme-­règlement. Comme tout avait été prévu par le règlement, il n’avait pas à penser. Il lui suffisait d’appliquer les consignes. Ou de ne pas les appliquer, selon sa convenance. Le père Azevedo signa la déclaration, concluant ainsi la première étape de son aventure à la cité impériale. La machine était arrivée à bon port sans avoir subi de dégâts pendant le voyage.

— L’inventeur vient d’un pays qui n’existe pas encore, affirma Rischen au prêtre tandis qu’ils flânaient au milieu du désordre de l’exposition.
Cet homme était d’un enthousiasme fascinant. Il avait créé un ventilateur pour trier les grains de café, garantissant ainsi une meilleure qualité au produit, et il nourrissait une croyance totale à l’égard du pays, pas le pays qui était à l’extérieur de l’École, avec toutes ses limitations et sa petitesse industrielle, mais un autre qui le remplacerait. Le nationalisme était aussi une forme de religion, la foi en ce que nous ne pouvons pas encore voir.
Azevedo avait vu la machine à trier de Rischen, un mécanisme simple, actionné par la vapeur, avec des poulies, des courroies et des séparateurs de grains. L’air éloignait les plus légers, créant un étalon fondé sur le poids, différent du système des tamis, qui sélectionnait en fonction de la taille, sans éliminer les grains desséchés.
Rischen, originaire de la ville de Rio de Janeiro, expliqua le mécanisme avec fierté, fier non pas d’avoir inventé ce dispositif de séparation, mais bien que cela ait pu être fait sous les tropiques.
— Nous produirons plus de café, car nos terres sont bonnes, mais ce sera un café de qualité supérieure, car nous aurons un système approprié.
En entendant le mot système, le prêtre sentit de la tristesse. Un système contribuait à la vie en collectivité, il voyait bien un ventilateur de ce type dans chaque plantation de café, mais quand il pensa à sa machine, il eut le sentiment qu’elle continuerait à n’être qu’un modèle unique qui ne se multiplierait jamais, le début et la fin d’une espèce qui ne se reproduirait jamais. Il n’entrevoyait pas une machine à écrire dans chaque assemblée provinciale pour saisir les ­discours. Il voyait Adam sans descendants.
— Bientôt le café sera synonyme de ce pays. C’est dans la rencontre de l’agriculture avec l’industrie que réside notre richesse.
— Vous devriez écrire cela, dit le prêtre, par politesse.
L’autre comprit alors que tout son discours niait l’existence de la machine à écrire, qui ne trouvait pas sa place dans ce paradis d’une agriculture amoureuse de l’industrie. Il tenta alors d’être aimable.
— Voilà l’histoire, mon père, que les générations futures écriront sur votre machine.
Son ton vaniteux déplaisait au père Azevedo, car il sonnait faux.
— Qu’elle écrive au moins des lettres d’amour plus ­sincères.
— Que voulez-­vous dire par plus sincères? Toutes les let­tres d’amour sont sincères.
— Les lettres d’amour naissent de nos mains. L’écri- ture est très proche du corps, très attachée à celui qui aime. La machine créera de la distance, rendant les mots plus impersonnels.
Rischen demeura pensif à la suite de cette affirmation, sans comprendre comment quelqu’un pourrait vouloir que la littérature – il n’y avait pas de littérature plus intense que celle des lettres d’amour – s’éloigne des personnes. Il alla jusqu’à une table où se trouvait un exemplaire du Diário do Rio de Janeiro, en lut quelques lignes et, revenant près du prêtre, lui tendit le journal.
— Vous avez raison, les mots imprimés, même quand ils sont l’œuvre d’un auteur de notre école romantique, sont plus froids.
Puis il prit congé, car il devait passer à son atelier. Une hâte joviale émanait de sa personne, comme si l’avenir l’attendait à la porte d’entrée de l’École technique. Il salua son ami de façon formelle et s’en alla, d’un geste théâtral, rompant une corde imaginaire qui les séparait. Les Noirs le ­suivirent, à distance.
Le prêtre avait gardé dans ses mains l’exemplaire du Diário do Rio de Janeiro. En l’ouvrant, la première chose qu’il vit fut une publicité pour les bains de l’hôtel Pharoux: Venez prendre un bain à Pharoux, vous en avez besoin. Il eut l’impression que cet ordre lui était destiné. Avant de voyager, il avait fait une toilette complète et s’était même fait couper les cheveux, pour se présenter de manière civilisée. Mais ses tourments avaient commencé dès l’embarquement. La chaleur de cette fin d’année était particulièrement intense à bord. Et puis la peur de ce qui pourrait se passer à la cité impériale, mais surtout de ce qui pourrait ne pas s’y passer, le faisait transpirer abondamment. À chaque nouveau défi, pensa-­t-il, on redevient l’enfant qui passe un examen oral sur des sujets totalement hermétiques. Ces petites crises de nervosité, ces heures à suer, cette nourriture plutôt lourde, tout cela avait dû contribuer au mal de mer qu’il avait eu au moment où le navire, fouetté par les vagues, s’était mis à tanguer fortement. Le prêtre avait commencé à ressentir un léger malaise, comme une manifestation physique de ses idées chamboulées ; il ne pouvait s’empêcher de penser sans arrêt à tout, à l’Exposition nationale, à sa machine, à ses autres inventions, à son père mort quand il était encore jeune, à ses élèves, et ce tempétueux brassage de mémoire trouvait une continuité dans l’agitation de ses viscères. Il s’était alors mis en quête de la liqueur de Chartreuse, mise à disposition des passagers, dans l’espoir qu’elle améliorerait au moins sa condition physique. Comme il avait persisté à prendre des notes sur ses inventions sans bénéficier des qualités thérapeutiques de la liqueur, son état s’était aggravé, et il avait été pris de vomissements à répétition. Il ne savait pas dans quelle mesure il avait été influencé par le désespoir d’une femme, elle aussi affligée du mal de mer et qui, du pont, appelait la mort. Lui aussi l’avait souhaitée tant la gêne occasionnée par le roulis était grande. La femme allait et venait, réclamant la mort, montrant ainsi une faiblesse que les autres passagers tentaient de cacher. Quelqu’un, pro­bablement un médecin, lui avait administré une dose d’arsenic, ce qui l’avait aussitôt calmée. Quant aux autres, on leur avait offert un remède homéopathique à base de nux vomica, avec pour recommandation de se reposer. Dès que le remède était entré dans son estomac, le prêtre n’avait pas eu le temps d’atteindre le bastingage et avait vomi sur le parquet du pont. Son état s’était alors amélioré, mais, depuis, cette aigreur ne l’avait plus quitté.
C’était cette sensation de rance, de saleté émanant de son propre corps, qui le gênait. Loin du confinement du navire, la majorité des gens n’avait pas un bien meilleur aspect que lui, mais comme il était timide et, de plus, traumatisé par la pauvreté dont il avait longtemps souffert, son état corporel le rendait encore plus mal à l’aise. Les autres devaient sentir l’odeur de sa transpiration, la suffocante puanteur de ses vêtements, et peut-­être même l’âcreté des vieilles vomissures qui avaient éclaboussé son pantalon et ses bottines. Voilà pourquoi cette publicité lui était adressée, et le prêtre répéta intérieurement l’ordre: venez prendre un bain à Pharoux, vous en avez besoin. Oui, il en avait vraiment besoin, mais une chose le contrariait. Il n’avait jamais fréquenté ce type d’endroit et, depuis l’enfance, quand il se baignait dans le rio Sanhauá et la mer à Paraíba, il évitait de montrer son corps en public.
Une fois qu’il eut repéré l’adresse de l’hôtel Pharoux, à proximité de la rue do Ouvidor, il décida qu’il passerait devant afin d’observer le bâtiment. Il prit son ballot de vêtements et se dirigea vers l’église du Rosário, se confortant à l’idée de visiter la confrérie noire qui avait été le centre religieux de la ville avant l’arrivée de la famille royale. Dans la rue do Ouvidor, il regarda les boutiques, les hommes coiffés de hauts-­de-­forme, les femmes et leurs robes à crinoline, leurs ombrelles brodées et leurs visages poudrés, d’une blancheur qui lui sembla exagérée, contrastant surtout avec la peau des esclaves qui travaillaient dans les environs. Il ne convoita pas les nouveautés exposées dans les vitrines, mais il se demanda si un jour sa machine serait elle aussi en vente.
Il parcourait le même trajet qu’à son arrivée, cette fois-­ci en sens inverse. Bien qu’à présent, il gardât les yeux bien ouverts pour ne pas trébucher ou heurter une dame profitant de l’après-­midi pour se mettre au goût du jour ou un intellectuel quelconque en route pour les librairies, une fois encore il éteignit tout ce qu’il y avait dans la rue la plus célèbre de la cité impériale afin de s’installer dans la chambre obscure de ses idées.
Délaissant cette demeure intérieure, il demanda son chemin à des esclaves transportant des ballots – des produits destinés à certains de ces magasins –, qui lui indiquèrent l’impasse dos Barbeiros, très proche de là où il se trouvait. Dans l’impasse, il vit quelques masures habitées par des Noirs, les uns travaillaient avec des ciseaux et un rasoir à la main, les autres avaient seulement une bassine et des outils dans une main et un tabouret dans l’autre, en quête de clients. C’était une foire confuse, bien différente de la rue do Ouvidor et pourtant si proche. Le père Azevedo observa un Noir, sourire aux lèvres, assis sur un tabouret tandis que le barbier lui arrachait une dent avec un davier ; comme il était esclave, il ne pouvait bénéficier de la charité du docteur Theodoro Borges Diniz, chirurgien-­dentiste formé à la Faculté de médecine de Rio de Janeiro, tel que le mentionnait la publicité dans le journal ; le cabinet se trouvait sur la place da Constituição, au numéro 14, et annonçait en gros caractères: gratuit pour les pauvres. Bien entendu, son cabinet n’était pas ouvert aux Noirs, condamnés à faire appel aux barbiers qui faisaient office de dentistes.
Ce qui l’intriguait dans cette scène, c’était de savoir comment quelqu’un pouvait rire dans un moment pareil. Le Noir avait eu la dent violemment arrachée, et en public, ce qui était encore plus gênant, et, malgré cela, il riait. Sans doute s’agissait-­il pour lui de stimuler son courage devant une telle exhibition. Ou bien la douleur était telle que le visage se crispait et se trompait d’expression.
En voyant cela, le prêtre décida de ne pas fureter dans les masures et d’encore moins aller voir le barbier ambulant.
Il entra dans le premier salon sans clients qu’il trouva et demanda, en peu de mots, au barbier qui était là – un mulâtre immense et corpulent – de lui tailler la barbe. Par chance, l’homme n’était pas bavard, et le prêtre put rester dans sa chambre obscure. L’application du savon sur son visage provoqua une sensation de fraîcheur, intensifiée par le contact du rasoir. En tournant légèrement la tête, il distingua une petite vitrine sur sa gauche. Les sangsues étaient là, vivantes, affamées, prêtes à être posées sur n’importe quel malade. Un frisson lui parcourut le corps, et il ne sut pas si c’était parce qu’à ce même instant, l’acier du rasoir venait de toucher son cou ou parce qu’il avait imaginé ces êtres visqueux, assoiffés de sang, se déplaçant sur sa nuque. Il n’avait jamais subi de saignée, et la vision des sangsues le répugnait. Il était un faible que la moindre chose impressionnait. Si cette nature avait été à l’origine de ses inventions, puisqu’elle lui avait donné la capacité d’observer et d’être touché par les choses, elle était aussi une source de souffrance, le monde le saisissant de façon très intense. Tant qu’il resta assis, il ne quitta pas des yeux les sangsues affamées, prisonnières derrière les vitrines, attendant leurs victimes. Une fois que la barbe fut faite, son visage fut enduit d’un liquide qui l’incommoda encore plus parce qu’il lui fit penser au contact froid des répugnantes sangsues qui s’agitaient, prêtes à troquer le verre de leur bocal contre les malades pour s’accrocher à leurs bras, leurs jambes, leurs cuisses ou leur dos. Elles suçaient le sang jusqu’à enfler avant de se détacher du corps. S’il le fallait, on en appliquait d’autres au même endroit. Les premières étaient plongées dans l’eau pour qu’elles libèrent le sang et puissent être utilisées à nouveau. Louées aux médecins ou appliquées directement par les barbiers, ces sangsues avaient déjà visité plusieurs corps. Elles avaient une connaissance intime de toutes les maladies.
Il paya le barbier, en confirmant une nouvelle fois l’adresse de l’hôtel Pharoux, puis se retrouva dans la chaleur de la rue, le tumulte des marchands ambulants et des Noirs vendant de tout. Le tabouret occupé précédemment par l’esclave à la dent pourrie était vide. Le prêtre, tenant toujours son ballot à la main, approchait des bains de l’hôtel, qui avaient l’aspect d’une maison ordinaire avec ses stores vénitiens bleus et son entrée latérale. Il s’arrêta devant la porte cochère sans oser entrer, mais ressentant le vif désir de se laver et de connaître le lieu où Brésiliens et étrangers venaient prendre leur bain pour être présentables dans les grands événements ou les alcôves incertaines.
Il ne vit pas arriver derrière lui quelqu’un qui posa la main sur son épaule:
— Entrez donc, cher monsieur. Nous avons les meil- leurs bains de la cité impériale. L’eau vient tout juste d’être chauffée.
Le prêtre se laissa conduire sans opposer la moindre résistance. Dans le patio à côté de la maison, il vit des plantes et des statuettes de déesses nues. Après avoir monté deux marches, ils pénétrèrent dans le salon dont les galeries latérales étaient meublées de chaises longues en bois sombre. Un homme corpulent en tenue de ville, les cheveux encore humides, y sommeillait, les mains sur le ventre. L’employé indiqua un couloir et demanda au prêtre s’il préférait un bain chaud, tiède ou froid. Avant que ce dernier ne se fût décidé, il se mit à lui expliquer les propriétés de chacun des bains.
— Le bain chaud est recommandé aux personnes qui sont victimes d’une oppression intérieure, quelle qu’elle soit. L’eau bien chauffée produit une distension intime, permettant à l’ensemble du corps de se reposer.
— Ce monsieur-­là qui est étendu sur la chaise longue… Et tous deux se tournèrent vers l’entrée.
— Oui, il a pris un bain chaud. Regardez comme il se repose. Alors qu’il est arrivé ici agité, transpirant non seulement de chaleur, mais aussi du fait de son irritation. Et maintenant, il en profite pour dormir un peu avant de reprendre ses activités.
Ils s’arrêtèrent dans le couloir sombre. Comme les fenê­tres de l’établissement étaient toujours fermées, les gens ne se voyaient pas entièrement. Ils s’entendaient seulement. L’homme qui guidait Azevedo avait lui aussi le don de la parole. Les personnes timides attiraient les beaux parleurs ou bien le pays tout entier était surtout habité de gens parlant beaucoup, avec le bavardage comme caractère national. Tout le monde parlait. Et ils parlaient de tout, tels des vendeurs de foire. Le prêtre n’eut pas besoin de demander quelles étaient les propriétés de l’eau tiède. L’explication vint aussitôt.
— Vous savez, j’ai dû étudier la question pour pouvoir répondre le mieux possible aux visiteurs. Je ne sais pas si je vous l’ai déjà dit, mais je m’occupe de cet établissement très couru, et pas seulement par les gens qui viennent de l’extérieur. Vous n’êtes pas d’ici, n’est-­ce pas?
Mais il ne lui laissa pas le temps de répondre.
— Mon nom est Ataíde Ferreira. Je sais tout sur l’eau, sur la purification des savons, les différents types et leurs propriétés… L’eau tiède, par exemple, facilite le fonctionnement des organes. Elle n’apaise pas comme l’eau chaude et ne vivifie pas comme l’eau froide, cette dernière étant ­surtout recommandée pour les personnes lascives, ce qui ne semble pas être votre cas, si vous pardonnez mon indiscrétion. Comment vous appelez-­vous?
Azevedo aurait aimé dire qu’il était prêtre afin d’éviter la moindre équivoque. Mais il n’arrivait pas à rivaliser avec l’employé du Pharoux. C’était donc cela, la cité impériale?
— Francisco João de Azevedo…
— Alors, M. Azevedo, vous souhaitez plutôt un bain tiède, n’est-­ce pas?
— Cela semble le plus adéquat si l’on s’en tient à votre théorie…
— Ce n’est pas de la théorie, honorable monsieur, mais une vérité scientifique – et, criant en direction des bains, il demanda un bain tiède.
Il désigna une porte par laquelle le prêtre entra. Il put s’orienter uniquement grâce aux rayons de soleil qui passaient à travers les fentes de la persienne, nimbant d’une lumière zébrée la pièce où se trouvaient une baignoire, une chaise et un cintre pour accrocher ses vêtements. Le sol était en pierre. L’endroit lui parut un peu trop spacieux et désolé.
— Sur l’étagère près de la baignoire, vous trouverez la meilleure savonnette de la cité impériale, fabriquée par messieurs Ruffier Martellet & Cie., une maison authentiquement nationale. Vous pouvez abuser de la savonnette. Elle rend la peau plus douce.
Aucune industrie affublée d’un tel nom ne pouvait être authentiquement nationale. M. Ataíde sortit et le prêtre se mit à se déshabiller en commençant par enlever son faux col. Il pensa alors que quelqu’un pouvait entrer à tout instant pour préparer l’eau du bain. Et ce quelqu’un pouvait être une femme. Ce n’est qu’à ce moment-­là qu’il comprit que les bains pouvaient avoir une autre fonction. Il fut pris de panique face une telle hypothèse. Comment allait-­il réagir à un bain qui le ramènerait assurément à son enfance, quand sa mère le lavait dans une petite bassine, parcourant son corps de ses mains douces? C’était un de ses plus ten­dres souvenirs, les doigts humides de sa mère frottant sa poitrine. Cela n’était pas arrivé souvent, mais suffisamment pour qu’il ne l’oublie jamais. Les solitaires s’attachent plus au passé, à la mémoire. Le moindre geste de tendresse devient inaltérable. Ce n’étaient pas les mains de sa mère qu’il craignait, mais celles d’une quelconque femme lui frictionnant les parties sensibles, car elles étaient sensibles chez lui aussi, il avait un corps comme tout le monde, pur dans la mesure où il ne donnait pas la priorité à la chair, mais soumis au règne de la chair. Des mains de femme qui connaissaient des mouvements secrets, que seule l’obscurité des chambres révélait, submergés par les eaux chaudes d’une baignoire.
Il s’assit entièrement vêtu sur la chaise qui était sans doute là à attendre un corps nu. Il demeura ainsi en écoutant les bruits de l’hôtel silencieux et ombragé en cette ­tropicale après-­midi. Un carrosse passa dans la rue. Quel­qu’un proposait du poisson dans la maison d’à côté ou en face, des maquereaux, des maquereaux frais. Ils sortaient de l’eau et devaient se trouver à ce moment-­là dans le panier d’un esclave, les écailles desséchées, le regard vitreux. Il entendit le bruit de l’eau passant d’un récipient à un autre, le transvasement des liquides. Sa gorge s’assécha subitement, sa respiration s’accéléra, comme si l’air manquait dans la pièce. Des bruits de pas se firent entendre. La porte s’ouvrit enfin, ce qui n’accrut en rien la clarté de son cloître. Peu importe où il se trouvait, il était toujours dans un cloître, jamais une simple pièce.
Un Noir vêtu de vêtements d’un beige impeccable entra avec un baquet sur le dos. Azevedo se redressa. Mais l’esclave ne regarda même pas le visiteur, il s’approcha de la baignoire afin d’y verser l’eau lentement. La vapeur arriva jusqu’au visage du prêtre. Le Noir sortit, laissant la porte ouverte, et revint aussitôt avec un autre baquet, puis un autre encore. La pièce entière se retrouva envahie d’un nuage de vapeur.
— Maintenant, m’sieur, vous pouvez prendre votre bain, dit-­il en lui tendant une serviette blanche de ses mains immenses.
Le prêtre alla jusqu’à la porte, ferma le loquet de bois, tout poisseux de tant de mains moites de sueur comme la sienne à cet instant, et s’approcha du cintre. Il se déshabilla entièrement et, pieds nus, sentant la porosité des pierres qui transpiraient elles aussi, il pénétra dans la baignoire. L’eau était très chaude, et non tiède comme l’avait recommandé M. Ataíde. Ou bien l’esclave avait commis une erreur, ou bien son patron en avait décidé autrement, revoyant son diagnostic initial.
Lentement, le père Azevedo plongea son corps dans la baignoire. Il se relâcha. Cela faisait du bien d’être là dans l’obscurité, le corps immergé dans des eaux chauffées. Il resta ainsi quelques minutes à se reposer, fermant les yeux et sentant chacun de ses pores en train de s’ouvrir, comme de minuscules bouches de poisson. Il s’endormit presque, s’imaginant au fond de la mer, au beau milieu d’un banc de poissons à l’arrêt.
Quand l’eau commença à refroidir, il se réveilla, prit la savonnette sur la petite étagère d’à côté et savonna soigneusement son corps. Il y avait aussi une éponge de mer, mais il s’en dispensa. Ce furent ses mains solitaires de vieil homme, bien qu’il n’eût pas encore leur âge, qui le frottèrent.


[1] Centre de la mode et de la vie mondaine de Rio. (Toutes les notes sont du traducteur.)
[2] Surnommé «le Rothschild de l’Amérique du Sud», Irineu ­Evangelista de Sousa (1813-1889) fut l’un des grands industriels du Brésil et le plus important banquier du pays. Instigateur de la première ligne de chemin de fer brésilienne, il bâtit une partie de sa fortune grâce au trafic ­d’esclaves, même s’il se prétendait abolitionniste.
[3] L’église Nossa Senhora do Rosário e São Benedito dos Homens Pretos (Notre-­Dame du Rosaire et Saint-­Benoît des hommes noirs) fut le premier lieu de culte fondé par des Noirs de Rio au début du XVIII e siècle. Elle appartenait à des hommes libres et à des esclaves, séduits par l’ouverture de la confrérie du Rosaire aux personnes de toute condition et de toute couleur de peau. Elle fut quelque temps la cathédrale de Rio (1737-1808) malgré l’opposition de la confrérie.
[4] Arbre dont le nom signifie en langue tupi «dont le centre est dur». Connu en France sous le nom de palissandre de Rio, il a longtemps été apprécié pour sa grande densité et sa dureté.
[5] Il s’agit à l’origine d’une abréviation de l’expression conto de réis qui désignait la somme d’un million de reais, la monnaie du Brésil jusqu’en 1942 (restaurée en 1994).
L ES MULES de cuir crissaient sur le parquet, il entendait le frottement causé par les minuscules grains de sable. Les bruits de pas d’un assaillant qui s’approchait de sa chambre, pensait l’orphelin qu’il était encore. Pourquoi la nuit, tout est plus long? Il était dans son lit, le corps attentif, étudiant l’obscurité. L’insomniaque apprend à voir dans le noir, identifie des tons de brai, et les surfaces les plus sombres deviennent lumineuses, d’une lumière inverse. Il développe également une ouïe reconnaissant les sons de la maison. Il croit pouvoir entendre le bruit des termites mangeant la charpente du toit, la poussière de leurs déjections tombant bruyamment sur le plancher des combles. Soudain, le bois éclate dans une porte et fait dégringoler un insecte accroché au toit, produisant un bruit sourd, dans ce monde minuscule, amplifié par la nuit. Les bruits s’intensifient tandis qu’il attend, celui qui attend toujours. Attendre est sa foi. Il savait qu’il en serait ainsi depuis le début. Les pas sont désormais au plus près de lui – la porte de la chambre –, mais ne s’arrêtent pas. Il aimerait maintenant pouvoir entendre le grincement des gonds. Mais ils restent muets, et les pas prennent la fuite. Vient ensuite le son d’une cruche retirant de l’eau d’un baquet dans la cuisine ; il peut entendre le surplus d’eau s’écoulant autour, telle une cascade chantante. Des dents qui heurtent les bords de la tasse et les grandes gorgées d’eau forçant le passage par la gorge tandis qu’il suit de manière imaginaire le parcours du liquide, tout le trajet qu’il effectuera jusqu’à ce qu’il devienne un simple déchet, pas encore éliminé, seulement quand le jour se sera levé et que les choses redeviendront ce qu’elles sont et non ces fantasmagories inventées par l’insomnie. L’eau reviendra sous forme d’urine, couleur vieil or, mûrie dans les entrailles. Une eau qui se salit de ce que nous sommes, versée dans des vases nauséabonds. Eau-­âme, pensa-­t-il. De nouveau, des pas dans le couloir, lents comme seule la nuit le permet, car le jour, ce sont les occupations diverses, les tâches domestiques, un va-­et-­vient dans le dédale des pièces, mais maintenant peu de murs subsistent – la nuit, les murs rapetissent – entre les deux corps à aucune autre heure aussi près l’un de l’autre. Il est là, devant sa porte, le bruit des mules grinçantes s’amplifie avant de s’estomper, il suit chaque mouvement, la main sur la poignée en fer de l’autre chambre, le mouvement du battant en bois, qui racle légèrement le parquet, car même ces planches gauchissent, et, lorsqu’enfin la maison redevient silencieuse, il sait que la porte à côté est restée ouverte, et ce qui n’était qu’insomnie est devenu soif. Il s’agite dans le lit, se retourne sur le drap rêche, s’assoit et allume la bougie de suif près de la table de nuit, la serrant de ses doigts tendus, comme s’il voulait l’étouffer et non la tenir. Il se lève et va jusqu’à la porte, qui était seulement entrebâillée. En l’ouvrant, il sent un air plus frais venant du couloir. La flamme de la bougie se couche, mais lui veut la voir dressée, il la protège alors avec sa main libre et marche jusqu’au passage dégagé de l’autre pièce, des pas serrés, mais qui ne traînent pas, des pas voilés se cachant à eux-­mêmes, qui ne révèlent pas ce qu’ils souhaitent. Quand il parvient au seuil de la porte, des gouttes chaudes de suif coulent de la bougie et brûlent sa main, mais il ne sent pas la douleur, car tout est à la même température. La fenêtre de cette autre chambre est grande ouverte et lui permet de voir que c’est une nuit d’encre. Soudain, un courant d’air éteint la bougie, il détourne le regard de la nuit extérieure pour fixer la nuit allongée sur le lit, une silhouette noire, plus sombre que l’obscurité, dense comme du bon bois, acquiert la forme d’un corps d’ombre où se dessine une lune rectangulaire de dents. Peut-­être Dieu ne le voit-­il pas.
ESCLAVE EN FUITE
Un esclave du nom de Roque s’est enfui le 3 de ce mois. Il porte des chaussures, une montre ou un ruban dans les cheveux, uniquement pour dissimuler son état. De taille normale, le corps légèrement robuste, il marche les pieds écartés et a des oignons, car il a été presque estropié par des animaux. Visage long. Celui qui le ramènera au 17 rue do Fogo obtiendra une récompense. Toute personne lui ayant donné asile sera punie.
Diário do Rio de Janeiro, 10 décembre 1861
CIVILISATION
A PRÈS AVOIR débarrassé son corps de toute cette saleté, il eut enfin terminé son voyage en bateau. Il devait poursuivre son chemin. Il trouva un carrosse rue do Rosário et demanda à être conduit à la colline da Conceição, au palais épiscopal. Le carrosse roula à vive allure, remuant de tous côtés, mais sa vitesse ne l’empêcha pas d’être dépassé par trois jeunes à cheval lancés dans une course effrénée.
— Quelle bande de fous, entendit-­il le cocher grommeler.

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