Les Juifs du Québec : In Canada We trust.
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Description

Pourquoi les Juifs québécois ne s’identifient-ils pas spontanément à la nation québécoise et à ses luttes ? Pourquoi n’ose-t-on pas examiner, parmi la multitude d’études publiées tous les ans au Québec sur la diversité culturelle et sur les Juifs, les raisons qui empêchent une telle identification ? S’agit-il d’un sujet tabou ? Qu’est-ce qui fait obstacle à l’interpénétration des identités juive et québécoise ? L’histoire ? La mémoire ? Le nationalisme ? La langue ? Ou serait-ce tout cela à la fois ?
L’écrivain Victor Teboul soulève ici, avec humilité, respect et courage, des questions délicates, mais essentielles, sur la perception qu’ont les Juifs de la société québécoise et sur les rapports qu’ils entretiennent avec le nationalisme.
Francophone et indépendantiste, Teboul se base en outre sur le parcours de la communauté juive au Québec pour interroger la place qu’occupe la mémoire collective québécoise dans l’esprit de tous les Québécois, quelles que soient leurs origines.
Un essai captivant, solidement documenté, au style clair et direct, qui propose aussi des moyens permettant de valoriser l’idée de nation ou d’identité québécoise.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 04 décembre 2016
Nombre de lectures 4
EAN13 9782924691021
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
Ouvrages
Essays on Quebec Nationalism and the Jews (1976-1985) , [formats numériques Amazon (Kindle), Kobo], 2015.
Libérons-nous de la mentalité d’assiégé. Dits et écrits iconoclastes , Éditions Accent Grave, 2014.
Jean-Charles Harvey et son combat pour les libertés , [formats numériques Amazon (Kindle), Kobo], 2013.
Revisiting Tolerance. Lessons drawn from Egypt’s Cosmopolitan Heritage , [formats numériques Amazon (Kindle), Kobo], 2013.
Yves Thériault ou l’ouverture à l’Autre , [formats numériques Amazon (Kindle), Kobo], 2013.
Bienvenue chez Monsieur B. ! , Roman, L’ Harmattan, Paris, 2010.
La Lente découverte de l’étrangeté , Roman, Éditions Les Intouchables, Montréal, 2002.
René Lévesque et la communauté juive , Essai et entretiens, Éditions Les Intouchables, 2001.
Que Dieu vous garde de l’homme silencieux quand il se met soudain à parler , Roman, Éditions Les Intouchables, 1999.
Une femme, un vote (directeur de la publication), Entretiens, Ministère des Communautés culturelles et de l’Immigration, 1990.
Le Jour. Émergence du libéralisme moderne au Québec , Essai, Éditions Hurtubise HMH, 1984.
Mythe et images du Juif au Québec , Essai, Éditions de Lagrave, 1977.

Magazines (directeur fondateur)
Tolerance.ca , magazine d’actualité et d’analyse, publié en ligne depuis 2002 : www.tolerance.ca .
Jonathan , revue mensuelle, publiée sous les auspices de la communauté juive du Québec, Montréal, 1981-1986.

Productions radiophoniques
Séries diffusées sur la chaîne culturelle de Radio-Canada : Le Québec au pluriel, Le libéralisme au Québec, La Communauté juive du Québec, Israël à 40 ans.
Articles
De nombreuses analyses publiées dans des ouvrages collectifs ainsi que dans de grands quotidiens de Montréal ( Le Devoir, The Gazette ).




Victor Teboul, auteur Visitez ses sites Internet: www.victorteboul.com et www.tolerance.ca
L’ ABC de l’édition Rouyn-Noranda (Québec) www.abcdeledition.com info@abcdeledition.com
Conception graphique de la couverture : Maxim Larivière, Virtua Web
Conception de la mise en page : Jean Sébastien LeBlanc, Ovalta Multimédia
Révision et correction : Julie Vignola
Dépôt légal : 4 e trimestre 2016 Bibliothèque et Archives nationales du Québec Bibliothèque et Archives Canada
ISBN 978-2-924691-00-7
ISBN 978-2-924691-01-4 (PDF) ISBN 978-2-924691-02-1 (ePub et Mobi)
Victor Teboul Copyright © 2016. Tous droits de reproduction réservés.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archive s nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Teboul, Victor, 1945-
L e s Jui f s du Québec : In Canada We Trust. Réflexion sur l ’ identité québécoise.
Comprend des références bibliographiques.
ISBN 978-2-924691-00-7
1. Juifs - Identité - Québec (Province). 2. Identité collective - Québec (Province). 3. Nationalisme - Québec (Province). 4. Québec (Province) - Relations interethniques. I. Titre.
FC2950.J8T42 2016971.4 ’ 004924C2016-941820-0
À Louise À la mémoire de Jocelyne Archambault et de Jacques Langlais, c.s.c. Pour un Québec souverain
Ce qui fait l’originalité d’une culture, ce n’est pas son repli sur quelque distinction originaire, mais sa puissance d’intégration.
Fernand Dumont
( Raisons communes )


Pourquoi ce livre ?
Les Juifs, dont la riche contribution à la société québécoise est exemplaire, forment une des plus anciennes communautés culturelles du Québec. Je ressens un attachement autant aux Juifs du Québec qu’à la société québécoise. Cet attachement, comme vous le verrez à la lecture de ce livre, n’est pas sans créer ambivalence et tiraillements car, dès mon arrivée au Canada il y a plus de cinquante ans, j’ai été frappé par le fait que, contrairement à d’autres pays où j’avais vécu – l’Égypte, le Liban, la France –, les Juifs du Québec constituaient un groupe différent de la majorité des citoyens parmi lesquels ils résidaient. Et je ne fais évidemment pas référence aux Juifs hassidiques qui préservent leurs caractéristiques distinctives même en Israël ! Je fais allusion à la majorité juive qui, ici comme ailleurs, est, en fait, laïque tout en étant fidèle aux grands principes du judaïsme. Pour illustrer mon propos, j’évoquerai le commentaire d’un ami, arrivé de France pour prononcer une série de conférences auprès de la communauté juive, qui me demandait, étonné, pourquoi les Juifs ne parlaient pas français avec l’accent québécois ! Pour une communauté dont l’établissement au Québec remonte à deux siècles, cela évidemment a de quoi surprendre.
De plus, autre paradoxe, intégrés à la plupart des secteurs de la société québécoise – la médecine, le droit, le milieu de l’enseignement supérieur, le monde des affaires –, les Juifs ont fait leur marque dans ces milieux et sont des Québécois à part entière, mais ils ne s’identifient pas à la nation québécoise ! Je touche ici, je le sais, à un point sensible, rarement soulevé. Est-ce un sujet tabou ou craint-on que des accusations fusent de toutes parts ? Car, inévitablement, on posera la question : qui est responsable de cette non-identification à la nation québécoise, les Juifs ou les Québécois ?
La fréquente mise en parallèle de ces deux identités – juive et québécoise – illustre bien que les deux collectivités, sans s’exclure, sont bien loin de former une entité nationale convergente au même titre que les Juifs du Canada anglais, des États-Unis ou de France. Aux États-Unis, on parlera aisément des Juifs américains ; au Canada, des Juifs canadiens ; en France, des Juifs français. On pourrait difficilement les dissocier dans des formules telles que Juifs et Français ou Juifs et Américains, comme on pourrait le faire au Québec où des études se penchent sur ces deux réalités comme si elles étaient distinctes. Un ouvrage important sur ces deux collectivités s’intitule ainsi Juifs et Canadiens français dans la société québécoise 1 . Cette distinction courante est donc un fait accompli. Pourquoi n’est-elle pas remise en question ?
Dans une critique récente parue dans Le Monde des livres sur l’ouvrage de Bernard-Henri Lévy, L’Esprit du judaïsme , le collaborateur du supplément littéraire du journal Le Monde , soulignait « l’intrication multiséculaire des juifs et de l’identité française 2 . » Pourquoi cette « intrication » ne s’est-elle pas réalisée chez nous pour l’identité québécoise ? Qu’est-ce qui fait obstacle à cette interpénétration des deux identités : l’histoire ? La mémoire ? Le nationalisme ? La langue ? Ou serait-ce tout cela à la fois ?
C’est ce que je tente de comprendre sans juger car, en tant que juif et en tant qu’indépendantiste, je suis sensible à la présence juive au Québec et aussi à la cause souverainiste, tout en étant critique à l’égard des deux.
Je m’interroge dans cet essai sur les raisons et les causes qui ont produit une situation où les Juifs sont séparés de la majorité francophone du Québec et de sa mémoire. Pour ce faire, je me penche sur la perception du Québec et de son passé qui prévaut chez les Juifs et je m’attache au rôle qu’ils jouent dans la société québécoise. Mais je m’intéresse aussi à la prise en compte des réalités juives par des historiens et des auteurs nationalistes afin de cerner ce qu’on privilégie dans le récit du passé québécois.
Arrivé au pays durant la Révolution tranquille, j’ai pu assister et participer aux grands moments qui ont marqué le Québec. J’ai œuvré autant dans le monde de l’éducation que dans celui des médias, ce qui me permet de constater le degré d’ouverture des Québécois. Ainsi, pour que nous puissions nous comprendre, il ne s’agira pas ici de mettre en question l’esprit d’ouverture du Québec, ce qui est un fait accompli, mais d’interroger la conception que l’on se fait de l’identité québécoise. Dans quelle mesure l’ « Autre » est-il intégré dans l’idée que l’on se fait de soi afin que ce dernier puisse faire siennes non seulement la langue du Québec, mais aussi son histoire et ses valeurs ?
Il ne s’agit pas ici de mettre en question qui que ce soit pour son appartenance ou sa non-appartenance à la nation québécoise. Cet essai ne se veut pas vindicatif. Il tente de comprendre et d’analyser les rapports qui nous unissent et nous différencient tout en refusant l’emploi du discours convenu et de la langue de bois.
Je plaide dans cet essai pour que les tensions interethniques ayant existé dans notre passé soient examinées sous un angle dynamique, dénué des attitudes défensives qui ont tendance à exercer une censure ou à minimiser ces moments pourtant constitutifs de notre nation. Je dis bien « notre » nation. Car oui, je suis un admirateur de la nation québécoise à laquelle j’ai décidé d’appartenir, dès l’obtention de la citoyenneté canadienne, en prêtant serment à… sa Majesté, Élisabeth II, Reine du Canada. J’ai déjà raconté ce parcours dans Que Dieu vous garde de l’homme silencieux quand il se met soudain à parler , roman dont l’humour iconoclaste a séduit la critique, mais, ici, il s’agit d’interroger nos appartenances et nos rapports à cette nation qui est aussi la mienne.
C’est dans cette perspective que je m’efforce de comprendre la place des Juifs dans l’idée que l’on se fait de la nation québécoise, car leur parcours mérite d’être examiné sous un angle critique et non, comme on a coutume de le faire, dans une perspective apologétique. En fait, je tente, en tant que francophone et en tant qu’indépendantiste, de comprendre à travers le récit de la communauté juive les obstacles à l’identification au Québec français. Je remettrai donc en question plusieurs aspects touchant les rapports entre Juifs et Québécois.
Je suis conscient d’aborder des questions habituellement réservées à des « spécialistes » , historiens ou sociologues, dont le discours et l’approche sont peu susceptibles de déranger la quiétude ambiante des relations interethniques et de proposer des moyens permettant de valoriser l’idée de nation québécoise. Cela à une époque où le multiculturalisme ou son néologisme, la diversité, correspond à l’air du temps et rend suspecte toute tentative de valoriser le patrimoine d’une société ouverte et accueillante.


Notes : Pourquoi ce livre ? Pierre Anctil, Gérard Bouchard et Ira Robinson (dir.), Juifs et Canadiens français dans la société québécoise , Septentrion, 2000. Voir ma contribution dans cet ouvrage : Victor Teboul, « Présence juive et représentations romanesques : de Aaron de Yves Thériault à Babel, prise deux de Francine Noël », p. 75-83. Ce texte peut aussi être consulté à : http://www.victorteboul.com/Article.aspx?ID=54&L=fr . Roger-Pol Droit, « Grain du “ peuple sable ” », Le Monde des livres , 12 février 2016, p. 7.


Première partie


Une histoire d’exclusion
C’est là qu’y a appelé Abraham Ben oui, parce que l’Bon Dieu était pas fou, y s’est dit : si je veux qu’ça marche, j’va aller m’chercher un Juif pour faire marcher ça, moé

– Abraham, qu’est-ce que tu fais après qu’ton magasin est fermé ? Abraham y dit : I don’t understand What you say.
Yvon Deschamps,
L’ Histoire Sainte, la Création, 1975

Un fait marquant dans l’histoire des Juifs québécois est que leur arrivée au Québec coïncide avec la Conquête de la Nouvelle-France par les Britanniques. Aaron Hart, le fondateur de la communauté, gagne la colonie en 1761 aux côtés des armées anglaises, dont il fut un fournisseur. Sous le régime français, les Juifs ( et les Huguenots ) ne pouvaient officiellement s’établir dans la colonie française, celle-ci étant réservée aux catholiques.
L’ identification avec le conquérant
Ce lien historique avec le conquérant anglais sera irrémédiablement associé aux Juifs, à tel point que, dans son premier ouvrage sur les Juifs, l’historien Denis Vaugeois, tout en nous mettant en garde dans l’avant-propos de son étude que celle-ci, « contrairement à ce que le sujet peut suggérer, ne cherche nullement à établir de cause à effet entre une certaine présence juive et la fin de la Nouvelle-France 1 » , parvient à une conclusion qui affirme exactement le contraire. « Au moment où la Nouvelle-France cesse d’exister, au moment où on crée la “ Province of Quebec ” , des Israélites habiles et entreprenants sont déjà bien en place et prêts à tirer parti de la situation, c’est-à-dire involontairement à servir la cause du vainqueur » , écrit-il dans sa monographie 2 .
Cette association avec le conquérant, et plus tard avec le monde anglophone, est un trait marquant de la typologie qui identifiera, dans l’imaginaire québécois, les Juifs au monde anglo-saxon du commerce et de l’argent, et ce, jusqu’à la deuxième moitié du vingtième siècle, comme en témoigne d’ailleurs le monologue d’Yvon Deschamps, cité en exergue de ce chapitre 3 .
Exclus de la colonie catholique de la Nouvelle-France, les Juifs ne participent pas dès lors, dans la conscience collective, à la fondation de l’univers francophone du Québec ni aux idéaux visant à perpétuer une société de langue française en Amérique du Nord. L’ histoire prolongera d’ailleurs cette mise à l’écart tandis que les enfants juifs seront officiellement dirigés vers les écoles anglo-protestantes dès le début du vingtième siècle.
L’ association avec le conquérant britannique et l’existence d’un système scolaire québécois basé sur des critères confessionnels – les écoles publiques francophones étant catholiques, les écoles anglophones, protestantes – contribueront à séparer les Juifs de la majorité de langue française du Québec et à favoriser la formation d’une communauté évoluant de manière parallèle à la société québécoise, sinon parfois même à contre-courant des mouvements qui poussent cette dernière au changement.
L’ exclusion comme fixation
Cet éloignement quasi physique et culturel de la majorité francophone, qui constituera l’expérience juive au Québec, se perpétuera, en dépit de la transformation en 2000 du système scolaire public sur des bases linguistiques et non plus confessionnelles. Ce vécu parallèle par rapport à celui de la majorité franco-québécoise contribuera à grossir démesurément dans les perceptions juives les moments de tension intercommunautaire ayant existé dans l’histoire du Québec. Il donnera lieu au thème récurrent de l’exclusion dans l’imaginaire d’une communauté devenue anglophone, si l’on pense notamment à l’œuvre du romancier montréalais Mordecai Richler, ou, comme on le verra, aux divers ouvrages écrits par des auteurs juifs – biographes, historiens ou sociologues – de langue anglaise. L’ exclusion paraît alors quasiment inscrite dans la genèse du Canada français.
Le réputé historien canadien-anglais, Irving Abella, évoque ainsi dans son ouvrage, La Tunique aux multiples couleurs. Deux siècles de présence juive au Canada , l’extraordinaire aventure d’Esther Brandeau, cette Juive française qui désirait coûte que coûte s’établir en Nouvelle-France au dix-huitième siècle, malgré le décret de Colbert qui réservait la colonie aux catholiques. Dans son étude, dont le titre fait en outre l’éloge du multiculturalisme canadien, l’historien commence son récit avec le périple de cette fascinante aventurière qui arrive à Québec en 1738, à bord du Saint-Michel, déguisée en garçon, sous le nom d’emprunt de Jacques La Farge. Ayant tenté en vain de la convertir au catholicisme, les autorités, sur les ordres de Louis XV, seront contraintes, nous apprend Abella, de la ramener en France. Mais la conclusion de l’historien est particulièrement intéressante, car il souligne plusieurs fois que « la Nouvelle-France n’était pas ouverte aux Juifs qui voulaient demeurer juifs 4 . »
Le récit de Brandeau et son exclusion de la colonie française et catholique fascinent à tel point que même un Sépharade s’y intéresse. Dans son roman Une Juive en Nouvelle-France , Pierre Lasry, auteur pourtant francophone, juge en effet nécessaire de dépeindre l’épisode d’Esther Brandeau sous l’angle de la résistance. La protagoniste se livre ainsi à un véritable et héroïque combat devant les assauts des autorités catholiques qui tentent de la convertir 5 .
Le thème de l’exclusion dominera donc dans les mentalités juives, même si cela contredit, on le sait, la réussite exceptionnelle des Juifs dans la société québécoise tant sur le plan économique que professionnel.
Dans l’histoire, toutefois, outre l’épisode Brandeau, d’autres figures juives seront aussi effectivement exclues de l’univers québécois, cette fois-ci du monde politique, alors que la Nouvelle-France, cédée depuis la Conquête aux Britanniques, est constituée au dix-neuvième siècle du Haut et du Bas-Canada. Ainsi, Ezékiel Hart, dont le père Aaron arriva dans la colonie avec les armées anglaises, sera exclu par ses pairs en 1808 et en 1809 de l’Assemblée législative du Bas-Canada à cause de sa religion 6 .
Sur cette question, les historiens anglophones négligeront souvent toutefois de souligner que les électeurs québécois et catholiques de Trois-Rivières l’avaient élu à deux reprises, même si les parlementaires l’empêcheront après son élection de siéger en tant que député. C’est ce que le directeur de l’Institut d’études juives canadiennes de l’Université Concordia, Ira Robinson, omet de préciser dans son étude sur l’antisémitisme au Canada français publiée par la très sérieuse revue Études juives canadiennes . L’ historien rappelle en effet cet épisode en citant un autre auteur juif anglophone Gerald Tulchinsky, qui s’est penché sur cette affaire. Cela permet encore une fois d’axer les rapports entre Juifs et Canadiens français sur le volet récurrent de l’exclusion 7 .
Dans le même esprit, Robinson rappelle la fameuse déclaration de l’ancien premier ministre, Jacques Parizeau, attribuant la défaite de l’option souverainiste au référendum de 1995 à l’argent et à des votes ethniques, et affirme, sans citer ses sources, que l’ancien chef de gouvernement aurait plus tard précisé qu’il faisait allusion aux activités du Congrès juif canadien 8 . Mais Robinson omet de rappeler que l’organisme juif avait formé une coalition avec la communauté grecque et italienne pour faire campagne contre l’option du Parti québécois 9 . De plus, l’historien renchérit en insistant sur les inquiétudes provoquées par le nationalisme québécois qui auraient conduit à l’exode de 40 000 membres de sa communauté, ce qui aurait contribué à la chute démographique de la population juive du Québec 10 .
Si Robinson traite aussi, dans son étude, des attitudes discriminatoires présentes dans l’histoire de la société canadienne, celles-ci sont toujours perçues comme appartenant à un passé révolu qui ne sont pas susceptibles d’entacher une vision nationale du Canada et n’ont donc pas évidemment d’incidence sur le présent. On ne songerait pas, par exemple, de reprocher au Canada d’avoir interné dans des camps 2300 réfugiés juifs allemands fuyant le nazisme, entre 1940 et 1942, parce que les autorités canadiennes les soupçonnaient d’être des espions nazis 11 .
Pas plus d’ailleurs que le refus des autorités canadiennes d’admettre au pays des réfugiés juifs fuyant les persécutions nazies, refus rendu tristement célèbre par Irving Abella, que nous venons de citer, et son collègue, Harold Troper, tous deux des historiens juifs anglophones de Toronto, dans leur ouvrage None Is Too Many . Leur livre révélait en effet au grand jour l’antisémitisme régnant au Canada anglais. Le titre faisait référence au commentaire d’un haut fonctionnaire canadien qui répondit « Aucun, c’est encore trop » lorsqu’on lui avait demandé quel était le nombre de réfugiés juifs que le Canada était prêt à admettre alors que les nazis avaient pris le pouvoir en Allemagne.
Irving Abella rappelait justement cet épisode dans un de ses articles récents au Globe and Mail :
Le Canada de la première moitié du vingtième siècle est une société xénophobe de laquelle étaient exclues les minorités. C’était un Canada qui avait des politiques d’immigration racistes […] un pays antisémite dans lequel les Juifs étaient des parias. Ces attitudes avaient imprégné les échelons supérieurs de l’appareil gouvernemental dont les décisions empêchèrent les Juifs désespérés d’Europe d’entrer au pays 12 .
L’ antisémitisme bien réel du Canada anglais est ainsi évoqué régulièrement dans les journaux et les périodiques canadiens, sans que cela affecte une quelconque appartenance à l’identité canadienne.
Cette fixation sur l’exclusion, thème récurrent lorsqu’il s’agit du Québec, dont les répercussions ont été somme toute négligeables sur l’évolution et la réussite socio-économique de la communauté juive, ne manque pas de surprendre. Surtout si on compare l’histoire des Juifs québécois aux tragédies vécues par leurs coreligionnaires dans d’autres pays, notamment en France durant la Deuxième Guerre mondiale, alors qu’une partie de la population collaborera avec l’occupant. Cette période sombre vécue par les Juifs ne les empêchera pas pourtant de s’identifier en tant que Français.
L’ antisémitisme, qui a bien eu lieu au Canada anglais ou en France, ne constitue donc pas une entrave à l’identification des Juifs à ces pays. Même les récents attentats commis en France dont certains visaient spécifiquement les Juifs n’ont pas empêché ces derniers de se considérer Français malgré l’exode vers Israël et vers d’autres pays de plusieurs d’entre eux. D’ailleurs, ceux parmi eux qui se sont établis à Tel Aviv ou dans d’autres villes israéliennes se sont empressés de mettre sur pied des associations culturelles… françaises.
Au Québec, même si l’exclusion subie par les Juifs fut, dans certains cas, réelle, elle prend une allure quasi permanente, j’allais dire immuable. Les divers mouvements nationalistes québécois des dernières décennies visant à instaurer des changements et à préserver le français, dont l’adoption de la Charte de la langue française ( communément appelée loi 101 ) , sont alors perçus avec réticence, sinon avec méfiance.
Dans la version anglaise du site Internet officiel de la communauté juive du Québec, le professeur Ira Robinson trace ainsi un portrait historique des Juifs québécois en soulignant que le Québec a connu d’ « énormes » changements au vingtième siècle. Il nomme à cet effet la Révolution tranquille et certaines lois en matière linguistique, lesquelles, on le sait, furent plutôt mal accueillies par les minorités ethnoculturelles. Si ces événements constituent effectivement des « changements » , il ne manque pas d’ajouter aussi la tenue des deux référendums sur la souveraineté de 1980 et de 1995, qui sont loin, bien entendu, de constituer des transformations sociales, alors que l’option souverainiste a été défaite dans les deux cas. Ces changements, commente-t-il, sans plus d’explications, ont eu des effets « significatifs » sur la communauté juive et il ajoute, dans la phrase suivante, que la population de cette dernière a considérablement baissé depuis 1971 13 …
Lorsque Robinson aborde les années 1920 et 1940, sur le même site Internet de la communauté juive, le caractère tendancieux de son récit s’accentue encore davantage. Il évoque bien l’exclusion dont furent victimes les Juifs dans les écoles anglo-protestantes, mais ce qui retient surtout son attention, ce sont les attitudes des Canadiens français face à l’arrivée des immigrants juifs. Les franco-québécois, explique-t-il, craignaient que les Juifs contribuent à « affaiblir » le caractère catholique et francophone du Québec. Ce n’est donc pas étonnant, conclut-il, que des attitudes racistes et antisémites se soient manifestées au Québec et qu’elles aient influencé le gouvernement canadien dans sa politique à l’égard de l’immigration juive 14 .
Nous voici donc dans la sempiternelle exclusion dont les Québécois seraient responsables. Pas un mot bien entendu ici sur l’antisémitisme des autorités canadiennes de la même époque sur lequel se sont penchés les universitaires juifs de Toronto, dans None Is Too Many .
Cette vision partielle et partiale de la société québécoise s’adressant aux anglophones frappe si elle ne choque pas l’esprit de n’importe quel lecteur franco­phone. Nous ne sommes pourtant pas dans un article de Mordecai Richler !
Malgré plusieurs commentaires visant à mettre en valeur l’intégration au sein de la société québécoise en y évoquant la place des francophones et le caractère bilingue de la communauté, dont le discours officiel de la communauté juive se vante régulièrement, l’ambi­valence sinon les réticences, ressenties à l’égard de l’évolution moderne du Québec, ressortent très clairement du contenu du site Web. On peut imaginer alors les réactions démesurées vis-à-vis les tentatives amorcées par divers groupes visant à instaurer un État laïque au Québec ou à l’égard du projet souverainiste. C’est à se demander si l’utilisation prédominante de la langue anglaise au sein de certaines communautés culturelles ne contribue pas au cloisonnement ethnique et à la déformation des réalités québécoises.
Bien que la perception de Robinson soit teintée d’une vision biaisée, je ne peux cependant m’empêcher de tenir compte, dans l’exploration de ma propre histoire bicéphale de Juif québécois, d’une autre dimension qui ne cesse de me hanter. Car comment ne puis-je pas réagir à la reconnaissance mémorielle accordée par mes confrères, cette fois indépendantistes, à certaines figures pour le moins controversées de l’histoire québécoise ? C’est ce que j’aborde aussi dans cet essai. M’accorderez-vous votre bienveillante et empathique attention autant que vous l’avez fait jusqu’ici ?
L’ affaire Rabinovitch
Un événement auquel plusieurs pages sont consacrées dans des ouvrages de spécialistes anglophones et francophones est l’incident survenu dans les années 1930 à l’Hôpital Notre-Dame de Montréal.
En juin 1934, le docteur Samuel Rabinovitch, jeune diplômé de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, pose sa candidature à titre de résident, ou, comme on disait à l’époque, d’ « interne » auprès de l’Hôpital Notre-Dame, un établissement, comme on le sait, catholique et canadien-français. Il aurait pu choisir un hôpital de langue anglaise, comme le Royal Victoria Hospital ou le Montreal General Hospital ( l’Hôpital général juif ne sera inauguré qu’en octobre 1934 ) , mais il choisit de s’intégrer à un hôpital québécois francophone. Et la direction l’engagera. Bien qu’il fût reçu premier aux examens de la Faculté de médecine, il sera le treizième sur la liste des résidents admis à exercer à l’Hôpital Notre-Dame de Montréal. Quoi qu’il en soit, il fut engagé par la direction de l’établissement.
En apprenant l’embauche de Rabinovitch, les médecins résidents canadiens-français de l’hôpital, influencés par les ténors antisémites de l’époque, refusent qu’un Juif travaille à leurs côtés, exigent son renvoi et déclenchent une grève qui s’étendra à de nombreux établissements. Cela peut nous paraître incroyable aujourd’hui, compte tenu de l’évolution de nos mentalités et des différentes législations visant à combattre toute forme de discrimination, qu’une personne ait pu être exclue d’une de nos institutions à cause de sa religion. Il faut toutefois se replacer dans le contexte des années 1930, époque où le fascisme et les nazis prenaient le pouvoir en Europe et que de nombreux leaders, ici et ailleurs, sympathisaient avec ces régimes. Il ne s’agit évidemment pas de faire ici le procès de l’histoire, mais d’examiner la manière dont ces tentatives d’insertion à la société québécoise sont perçues de part et d’autre. Cette affaire m’a touché personnellement, j’y ai consacré beaucoup de temps à fouiller dans les archives et à m’entretenir même avec le principal intéressé, le D r Rabinovitch lui-même.
Des médecins résidents refusent donc qu’un Juif puisse traiter des patients canadiens-français : trente-quatre d’entre eux déclencheront une grève qui durera quatre jours, soit du 15 au 18 juin 1934. Elle affectera cinq hôpitaux francophones, jusqu’à la démission du médecin juif. L’ arrêt de travail perturbe évidemment les services hospitaliers et la grève fait la manchette tous les jours des journaux montréalais.
Ni le chanoine Groulx ni Le Devoir ne s’élèveront contre l’attitude raciste des médecins résidents, bien au contraire. Les organisations nationalistes, dont plusieurs sections de la Société Saint-Jean-Baptiste, exigent même le renvoi du médecin.
Seul le téméraire journaliste québécois Olivar Asselin, reconnu pour son franc-parler, osera prendre publiquement la défense de Rabinovitch dans son journal L’Ordre .
Pour éviter une vision manichéenne de cette question, j’aime souligner que le jeune médecin fut engagé par la direction de l’Hôpital, soit par des Canadiens français, quoiqu’il ne fût pas leur premier choix, comme mentionné précédemment. Rabinovitch n’est donc pas victime du racisme de tous les Canadiens français, mais bien des jeunes résidents qui subissaient l’influence de certains orateurs appartenant à des mouvements tels les Jeune-Canada, populaires à l’époque dans les milieux étudiants. Il faut souligner également que l’administration de l’Hôpital résista au début aux réclamations des jeunes « internes » . De plus, un médecin juif, du nom de Stilman, était à l’emploi d’un autre hôpital catholique, l’Hôtel-Dieu de Montréal, où les résidents étaient aussi en grève et réclamaient le départ de Rabinovitch. Toutefois, Stilman n’était pas menacé d’expulsion. Dans un rapport soumis au Congrès juif canadien, celui-ci décrit les tensions que lui-même vivait. Il y indique que, devant les pressions provenant de la Société Saint-Jean-Baptiste, les autorités avaient dû indiquer qu’il n’occupait pas le poste d’un Canadien français 15 .
Reconnaissons aussi, qu’en général, l’opinion publique québécoise de cette époque ne se portera pas à la défense du médecin. D’ailleurs, Pierre Anctil affirme que si la grève avait duré quelques jours de plus, « l’événement aurait pu déclencher une campagne anti-juive au travers de couches de plus en plus larges de la population, et même contre la personne du docteur Rabinovitch déjà l’objet de menaces 16 . »
Cependant, si les grands journaux rapportent tous les jours le fil des événements, et en première page, Olivar Asselin dénoncera, à la fin de la grève, l’action des résidents, et ce, à la une de son journal L’Ordre . Les prises de position anticléricales d’Asselin sont bien connues. Il dénonce l’emprise du clergé sur le secteur de l’éducation, se bat en faveur de la laïcité, réclame le droit de vote pour les femmes, et il défend les Juifs, alors que l’antisémitisme fait partie de l’ambiance de l’époque. On sait aussi qu’Asselin fut un nationaliste et un ardent défenseur de la langue française, ce qui démontre bien qu’il n’existe aucune in compatibilité entre le nationalisme québécois en tant que tel et la lutte contre l’antisémitisme, même à cette époque.
Dans son impressionnante biographie en trois tomes d’Olivar Asselin, Hélène Pelletier-Baillargeon consacre de nombreuses pages à cette grève ainsi qu’aux luttes que le fougueux directeur de L’Ordre livra, dont celle visant à décrier la haine des Juifs 17 .
C’est dans ce contexte qu’Asselin prendra fait et cause pour Rabinovitch.
Plus de quatre-vingts ans plus tard, en tant que Québécois, je ne peux oublier l’action d’Olivar Asselin. Je suis toujours ému lorsque je repense à cet épisode de notre histoire, car cette histoire est aussi la mienne. Je suis ému parce qu’en me rappelant le geste d’Asselin, je suis conscient du risque qu’il courait, lui qui n’était pas toujours très apprécié des milieux clérico-nationalistes, très puissants à cette époque, comme on le sait.
D’ailleurs, Asselin prend tellement à cœur la défense des coreligionnaires de Rabinovitch, qu’il craint pour sa vie. Hélène Pelletier-Baillargeon rapporte qu’à la suite d’une de ses conférences sur les Juifs, il écrivit au directeur de la police de Montréal pour demander la protection des autorités et l’autorisation de… porter une arme. Sa demande, datée de décembre 1933, est antérieure à la fameuse grève, qui eut lieu l’année suivante 18 .
La grève terminée, Asselin ne lâche pas prise. Dans une lettre sous en-tête de L’Ordre , datée du 21 juin 1934, empreinte d’ironie, il s’adresse au président du conseil d’administration de l’Hôpital. Il écrit :
Les internes de votre hôpital qui ont remporté sur le Juif Rabinovitch la glorieuse victoire que vous savez n’auront sans doute aucune objection à ce que le public connaisse leurs noms et prénoms [les lettres « s » sont manuscrites]. Vous serait-il possible de nous les communiquer poste pour poste 19 ?
Le lendemain, soit le vendredi 22 juin et, le jour suivant, le samedi 23 juin 1934, Asselin consacre, toujours à la une de L’Ordre , deux longs articles pour dénoncer l’action des grévistes, et ce, cinq jours après la fin de la grève tandis qu’elle était encore présente dans les esprits. Il accuse les « internes » de confondre « patriotisme et antisémitisme » . Il écrit :
La chose est triste à constater, mais dans cette affaire, le seul des internes de Notre-Dame, de l’Hôtel-Dieu, de Saint-Justine, de la Miséricorde, de Saint-Jean-de-Dieu, qui se soit conduit non pas comme un chrétien, mais comme un civilisé, c’est le D r Rabinovitch. Et ce n’est pas l’attitude peu glorieuse envers les coupables par la direction de la Faculté de Médecine, qui lavera le peuple canadien-français de la honte que de pareils actes font rejaillir sur lui 20 .
D’autres Québécois se battront contre l’exclusion et combattront les mentalités xénophobes de cette époque, tels Jean-Charles Harvey et les responsables du journal Le Canada , que dirigera d’ailleurs Asselin jusqu’en février 1934. Ce journal aurait aussi condamné, en juin 1934, la grève des résidents, selon les procès-verbaux des réunions du Congrès juif canadien ( CJC ) . D’après les comptes rendus des rencontres de l’exécutif du CJC, qui se réunissait d’urgence tout au long de cette crise, le D r Rabinovitch aurait reçu des appuis provenant de toute l’Amérique du Nord, dont le soutien de la Gazette de Montréal.
La réaction de la communauté juive
Selon le procès-verbal du CJC de la réunion du 21 juin 1934, les membres de l’exécutif du Congrès juif canadien se seraient montrés assez divisés et peu portés à défendre énergiquement le médecin. On y ressent un soulagement évident que Rabinovitch ait donné sa démission le 18 juin, car on craignait que la communauté juive puisse subir les répercussions de la crise, tandis que, toujours selon le procès-verbal, les infirmières étaient elles aussi sur le point de joindre le mouvement qui s’opposait à l’embauche du résident juif. La tension semblait être à son comble, le compte rendu de la réunion fait même état de menaces physiques que Rabinovitch aurait reçues.
Pour tirer l’affaire au clair et pour connaître sa version des faits, j’avais décidé de retracer le docteur Rabinovitch. Déterminé à aller au bout de ma recherche, j’ai donc pris contact avec lui en juillet 1997, car j’avais découvert que, malgré son âge avancé, il exerçait toujours la médecine dans une clinique privée, rue Tupper, dans l’ouest de Montréal. Je souhaitais en savoir plus sur cet épisode de notre passé. Pourquoi avait-il démissionné ? Avait-il eu peur ? Que s’était-il passé ? Que pensait-il – eh oui – des Québécois, après cette triste aventure ? Cela d’autant plus qu’un Memorandum du Congrès juif canadien, daté du 3 août 1989, indiquait qu’il avait pratiqué la médecine à Baltimore, ensuite à Saint-Louis, aux États-Unis, et qu’il n’était revenu à Montréal qu’en 1940 21 .
De plus, ce mémorandum précise qu’à son retour, l’Hôpital juif de Montréal ne reconnut pas sa formation reçue aux États-Unis et refusa de l’embaucher. Il fut heureux et surpris, dit le document, d’avoir été engagé par le Reddy Memorial Hospital de Montréal. On y apprend également que Rabinovitch n’éprouvait aucune rancune à l’égard des Canadiens français qui l’avaient rejeté lors de son embauche, et qu’il ne désirait pas revenir sur cette affaire. Il se serait même déclaré content d’avoir pu parfaire sa formation médicale aux États-Unis, formation qu’il n’aurait pas eue dans d’autres circonstances, aurait-il déclaré.
Le plus curieux dans toute cette histoire est que Rabinovitch se montre sévère, non pas à l’endroit des Québécois, mais bien à l’égard de ses coreligionnaires. Selon ce même document du Congrès juif canadien, on y lit en effet que Rabinovitch éprouvait du ressentiment vis-à-vis de la communauté juive qui n’avait pas été accueillante à son endroit, lors de son retour au pays : « Dr. Rabinovitch says that he bears no ill towards the French Canadians who protested his 1934 appointment […] He says that he feels more resentment towards the Jewish community of Montreal, who were so unwelcoming upon his return 22 . »
Muni de ces informations, j’appelai plusieurs fois, durant l’été 1997, la clinique où il pratiquait la médecine. La réceptionniste qui prit l’appel m’assura qu’il arrivait très tôt à son cabinet, « tous les matins » , me précisa-t-elle. S’agissait-il du même Rabinovitch ? Oui, m’a-t-elle confirmé, il a 88 ans !
C’était bien lui.
J’avais finalement réussi à le joindre. Il était au bout du fil. Il me parlait en français, mais avec un léger accent. Voici les notes que j’ai prises lors de cette conversation :
– Je ne veux pas parler de cette expérience, M. Teboul, me dit-il. Elle a été mauvaise, une situation exceptionnelle. Mais, l’hôpital a été très outrop (pas clair) bon pour moi, répéta-t-il plusieurs fois. Hitler était arrivé au pouvoir (cela influençait les mentalités devais-je comprendre).
Je déduisais que l’administration l’avait soutenu. Mais elle dut plier devant la pression des grévistes et elle finit par accepter sa démission.
Je lui demandai s’il avait consigné le récit des événements.
– Non, me répondit-il.
Il n’avait pas écrit de journal ni rien d’autre sur le sujet. J’attendais, néanmoins, espérant plus de détails.
– Je vous ai tout dit, ajouta-t-il, avec son accent anglophone.
Et puis :
– Excusez-moi, j’ai des malades qui attendent… 23 .
Exclusions et mémoires sélectives
La mort du D r Rabinovitch en 2010 – à l’âge vénérable de 101 ans ! – est passée inaperçue dans la presse francophone, sans doute est-ce un mauvais souvenir que l’on préfère oublier, ou ignore-t-on, tout simplement, cet épisode qui en dit long pourtant sur les Québécois ayant combattu le racisme et dont on devrait commémorer les actions.
Caractéristique de l’accent mis sur l’exclusion, lors du décès de Rabinovitch, le Canadian Jewish News , s’inspirant d’un autre média de langue anglaise basé à Ottawa, rappelle en détail la grève que son embauche avait déclenchée, mais n’évoque nullement les interventions percutantes d’Olivar Asselin lors de ces journées sombres et tendues de juin 1934. De même, il n’est pas non plus question de l’accueil froid que Rabinovitch reçut de la part des organisations juives ni du fait qu’il avait dû être embauché par un établissement protestant, à son retour des États-Unis. Ces deux aspects sont aussi passés sous silence sur le site Internet du Museum of Jewish Montreal , pourvu pourtant d’une impressionnante équipe de recherche. Le site, dont la version anglaise exprime plus fidèlement l’esprit que ses pages françaises, reproduit des extraits de journaux anglophones et une manchette de La Presse , mais non les articles du journal L’Ordre , dans lesquels, on l’a vu, Asselin défendait le jeune médecin.
Intermède
Fouiller donc l’histoire du Québec en tant que Juif québécois, c’est découvrir deux mondes, deux histoires parallèles, comme si les deux versions s’excluaient mutuellement. Vouloir être à la fois juif et québécois, est-ce une mission impossible ? Arriverai-je à unir en moi deux histoires parallèles ? À quelle histoire devrai-je me rattacher ? À celle des conquis ou à celle des exclus ? Un vrai dilemme, je vous l’assure, des perdants dans les deux cas. Est-il possible de concilier les deux, de proposer d’autres versions, d’autres interprétations ? Voyons voir.
Ce fut important pour moi de creuser cet épisode de mon histoire bicéphale afin de vérifier si ces personnes qui ont souffert d’exclusion étaient seules dans leur combat. J’ai pu me rendre compte que Rabinovitch avait été publiquement et personnellement soutenu par un grand journaliste québécois.
J’ai essayé de comprendre ce qui s’était passé en fouillant dans les notes et les autres documents se rapportant à cet événement aux archives du Congrès juif canadien et en prenant ensuite contact avec le principal intéressé. Je n’étais pas étonné qu’il fût réticent d’évoquer cette période difficile et je comprenais sa déception que la communauté juive ne l’ait pas bien accueilli à son retour. Je comprenais moins cependant qu’il fût reconnaissant à la direction de l’Hôpital, alors que celle-ci dut plier devant les pressions des grévistes tout en désapprouvant leur action.
Comment expliquer, par ailleurs, l’attitude de ses coreligionnaires à son retour ? Était-on embarrassé par quelqu’un qui traversait les frontières étanches de nos milieux respectifs et secouait les mentalités en osant l’impensable à l’époque : faire partie du Québec français ? J’ignorai qu’il était toujours vivant durant les années suivant mon entretien téléphonique avec lui. Et puis, de toute manière, j’avais senti toute la douleur que ce triste épisode de son passé éveillait en lui. En fait, après réflexion, mon intérêt pour cette affaire dépasse le sujet de l’exclusion. Ce sont plutôt les tentatives d’insertion au sein de la collectivité francophone qui m’intéressent, tout en sachant qu’elles ne sont pas toujours réussies, les Québécois francophones ayant eu aussi leur part de responsabilité dans ces échecs. D’autant plus que cette part est rarement reconnue par ces derniers, plus particulièrement par les souverainistes, qui préfèrent oublier sinon nier ces moments sombres de notre histoire, craignant que cela n’entache leur version des faits et éventuellement leur projet. Ils ont évidemment tort, comme je l’indique dans cet essai, car il ne s’agit nullement de pratiquer une auto­flagellation collective, mais de tenir compte de toutes les forces en présence et de dépasser la sacro-sainte glorification des encenseurs du « Nous » .
L’ affaire Rabinovitch vue par Jean Dorion
C’est cette part de responsabilité dans le déni que reconnaît d’ailleurs Jean Dorion, ancien député du Bloc québécois et ex-président de la Société Saint-Jean-Baptiste, dans sa longue plaidoirie en 2013 en faveur du port des signes religieux au sein de la fonction publique québécoise. Il s’opposait alors au projet de charte de la laïcité du gouvernement Marois et publia un ouvrage pour le critiquer. Pour soutenir sa position, Dorion rappela longuement la grève des résidents de l’Hôpital Notre-Dame en précisant que les « nationalistes âgés » , croisés au début de son parcours de militant indépendantiste, gardaient le silence sur cette triste histoire. Ils avaient « certainement connu cet épisode et n’en étaient sans doute pas fiers après les horreurs auxquelles avait conduit l’antisémitisme nazi. Mais ils ne m’en ont jamais soufflé mot. C’est d’un juif que j’en ai entendu parler pour la première fois » , reconnaît Dorion. Car les groupes minoritaires n’oublient pas les injustices qu’on leur fait subir : « ( eux s’en souviennent ) » , souligne-t-il entre parenthèses 24 . En forçant les musulmanes à ôter leur voile et les juifs leur kippa, dans le cadre de fonctions où ils représenteraient l’État, le projet du gouvernement Marois perpétuerait des injustices que ces derniers, non plus, n’oublieront pas s’il était adopté, plaide Dorion.
Que deux militantes du Parti québécois, candidates de cette formation aux élections d’avril 2014, l’une juive, Évelyne Abitbol, l’autre musulmane, Djemila Benhabib, aient pourtant appuyé le projet du gouvernement Marois, cela est évidemment passé sous silence par Dorion, lequel, par ailleurs, renforce à son tour l’idée d’exclusion dont seraient victimes les minorités, notamment les Juifs. L’ ancien député du Bloc québécois ne s’interroge pas en outre sur le fait que son interlocuteur juif, qui lui rappela l’affaire Rabinovitch, n’ait retenu que le triste sort subi par le jeune médecin, mais non pas que la direction de l’établissement n’approuvât pas le geste des résidents ni qu’un de nos plus brillants journalistes, tel que Olivar Asselin, cité pourtant par Dorion dans son livre, ait défendu le jeune médecin et dénoncé à la une de son journal l’antisémitisme des résidents.
Le hasard n’est pas juif !
Par un juste retour du destin – tout est écrit, le hasard n’étant pas juif, faut-il croire ! – un événement qui permet aussi d’illustrer l’heureuse évolution de la société québécoise, mais qui est omis bien entendu de la perception où domine le thème de l’exclusion, est le fait que David Levine, un Juif québécois – et indépendantiste ! – sera nommé directeur général de ce même hôpital, de 1992 à 1997. Gestionnaire réputé, Levine a occupé brièvement en 2002 la fonction de ministre délégué à la santé dans le gouvernement de Bernard Landry. Il fut un candidat défait du Parti québécois aux élections partielles de 1979 et de 2002 25 .
Sa nomination en 1998 à la tête de l’Hôpital d’Ottawa, établissement situé en plein cœur de la capitale canadienne, suscitera une vive controverse dans les milieux anglophones, lesquels invoqueront ses antécédents indépendantistes pour réclamer sa démission… Levine demeurera toutefois en poste jusqu’en 2001.
L’ affaire Rabinovitch : une source d’inspiration
En définitive, Rabinovitch représente pour moi une source d’inspiration et non pas un épisode dont on devrait avoir honte. Et encore moins, un rendez-vous manqué. L’ incident nous permet de connaître et, espérons-le, de reconnaître ceux et celles qui font honneur au Québec dans leur combat contre les injustices de leur milieu. Ce sont ces luttes qui illustrent la longue marche historique des Québécois pour l’obtention des droits 26 . Car Rabinovitch n’est pas pour moi un Juif, mais un Québécois d’une autre origine que canadienne-française luttant pour s’intégrer au Québec français. Ne mérite-t-il pas qu’on le sorte de l’oubli et qu’on mette en lumière le rôle historique joué par Asselin dans sa défense de Rabinovitch ? C’est en reconnaissant dans notre histoire les luttes entreprises par des Québécois de diverses origines que nous contribuerons à universaliser l’identité québécoise. En défendant Rabinovitch, Asselin dépassait en fait la cause du « Nous » et rejoignait l’universel.
L’ histoire du Québec – et l’histoire plus particulièrement des tensions interethniques – recèle ainsi des trésors qui nous feraient mieux connaître les combats qui nous ont permis de nous affranchir des vieux préjugés et des vieux tabous. Ce sont des récits passionnants dont devraient s’emparer dramaturges, réalisateurs et éducateurs afin que les générations futures, quelles que soient leurs origines, prennent connaissance des luttes pour les droits qui ont eu cours au Québec, au-delà des luttes pour la survie du « Nous » . Des auteurs féministes l’ont fait, si l’on pense notamment à Denise Boucher et à sa pièce Les fées ont soif . Pensons aussi à l’impact psycho­logique, social et multiforme que le théâtre de Michel Tremblay a su produire sur nos mentalités. Il est temps d’exploiter dans notre imaginaire les rôles symboliques représentés par les Ezékiel Hart et les Rabinovitch qui ont lutté pour s’intégrer à la société québécoise, malgré les préjugés qui avaient cours dans notre passé. Et, dans cet esprit, rendre hommage aux Québécois qui se sont élevés contre les injustices commises à l’égard d’autres groupes, fussent-ils juifs ou, comme dans d’autres cas, communistes. Nous avons tendance à reconnaître les victimes et non ceux et celles qui les ont défendues ou protégées. Notre imaginaire ne pourra que s’enrichir de l’histoire méconnue de ces tensions. Et nos mémoires pourraient se rencontrer et joindre les grands courants de luttes pour les libertés et la tolérance qui traversent notre histoire.


Notes : Une histoire d’exclusion Denis Vaugeois, Les Juifs et la Nouvelle-France , éditions Boréal Express, Trois-Rivières, 1968, p. 9. Ibid. , p. 133. Voir aussi ma recension de cet ouvrage : Victor Teboul, « Les Juifs et la Nouvelle-France, essai de Denis Vaugeois », dans Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec , sous la direction de Maurice Lemire, Fides, 1984, tome IV, p. 491-492. Sur ce thème, voir mon essai Mythe et images du Juif au Québec , Éditions de Lagrave, 1977. Cet ouvrage continue encore parfois de déranger, quoiqu’il intéresse aujourd’hui de nombreux jeunes chercheurs. Irving Abella, La Tunique aux multiples couleurs. Deux siècles de présence juive au Canada . Musée canadien des civilisations, 1990, p. 2. Pierre Lasry, Une Juive en Nouvelle-France , Montréal, Éditions du CIDIHCA, 2001, 456 p. Voir aussi l’article de Nathalie Ducharme, « Esther Brandeau, le parcours fascinant de la première juive à résider en Nouvelle-France », Tolerance.ca , 25 mai 2009 : http://www.tolerance.ca / Article.aspx?ID=45201&L=fr . Denis Vaugeois, « Hart, Ezekiel », Dictionnaire biographique du Canada , Université Laval/Université de Toronto, 1988-2016. Consulté en ligne, avril 2016 : http://www.biographi.ca/fr/bio/hart_ezekiel_7F.html . Ira Robinson, « Reflections on Antisemitism in French Canada », Canadian Jewish Studies / Études juives canadiennes , vol. 21, 2013 [2014], p. 93 (p. 90-121). Ira Robinson, op. cit. , p. 108. Konrad Yakabuski, « La coalition interculturelle est-elle représentative ? », Le Devoir , Les Actualités, jeudi 2 mars 1995, p. A1. Ira Robinson, op. cit. , p. 108. Myra Giberovitch, The Contributions of Montreal Holocaust Survivor Organizations to Jewish Communal Life , mémoire de maîtrise (M.A.) en travail social, Université McGill, Montréal, 1988, p. 36. C’est nous qui traduisons. Voici le texte original paru en anglais :
It is a story of the old, scarcely recognizable Canada of the first half of the 20 th century, a benighted, closed, xenophobic society in which minorities were barred from almost every sector of Canadian life. It was a Canada with immigration policies that were racist and exclusionary, a country blanketed by an oppressive anti-Semitism in which Jews were the pariahs of Canadian society, demeaned, despised and discriminated against. Worst of all, this had permeated the upper levels of the Canadian government, the decisions of which closed the country’s doors to the desperate Jews of Europe.
Irving Abella, « Canada still has much to learn from None Is Too Many », The Globe and Mail , 26 février 2013 : http://www.theglobeandmail.com/opinion/canada-still-has-much-to-learn-from-none-is-too-many/article9029037/ . Consulté en février 2016. Ira Robinson, « Historical Introduction to the Jewish Community of Quebec » : http://www.federationcja.org/en/jewish_montreal/history/ . Consulté le 7 avril 2016. Nous nous basons sur la version anglaise du site, car elle nous semble plus représentative de la pensée de l’auteur. Voici le texte dans sa version originale :
The tremendous changes which have characterized Quebec in the latter part of the twentieth century, including the Quiet Revolution, Bills 22 and 101, and the Referenda of 1980 and 1995 , have had a significant effect on the Jewish community. The Jewish population of Quebec peaked at approximately 120,000 in 1971, and stands presently at about 93,000, nearly all of whom live in the Greater Montreal area. This demographic diminution has caused some basic changes that have had the effect of reorienting the community. Ibid. Le texte ci-dessous est tiré du même site Internet cité dans la note 13 : From the perspective of the latter [il s’agit des franco-catholiques] , Jews constituted first of all, an element which threatened the Christian character of the community. Also, because Jews were being educated in the Protestant schools and were therefore acculturating to English Canada, they feared a diminution in the French and Catholic character of Quebec. It is no wonder, then, that racist and antisemitic attitudes of varying degrees of virulence were widely expressed in Quebec in this era. These attitudes significantly affected the attitude of the Canadian government toward Jewish immigration from the 1920 s to the 1940s . They also caused the Jews, who in various ways felt less than welcome because of them, to create their own social and cultural spaces. A. Stilman, « The Anti-Jewish Strike at the Notre Dame Hospital. Its Repercussion at the Hotel Dieu Hospital relative to My Position ». Memorandum to the Canadian Jewish Congress , Archives du Congrès juif canadien, 2 p., sans date. Pierre Anctil, Le rendez-vous manqué. Les Juifs de Montréal face au Québec de l’entre-deux-guerres , Institut québécois de recherche sur la culture (IQRC), 1988, p. 133. Voir en particulier le tome 3, Olivar Asselin et son temps. Le maître , Fides, 2010, p. 303-306. Hélène Pelletier-Baillargeon, op. cit. , tome 3, p. 254. Lettre adressée à M. le président du Conseil d’administration de l’Hôpital Notre-Dame, sous en-tête de L’Ordre et signé Olivar Asselin, datée 21 juin 1934, conservée aux Archives du Congrès juif canadien. Olivar Asselin, « La grève de l’internat », L’Ordre , vendredi 22 juin 1934, p. 1. « To : Irving Abella. From Janice Rosen ». J R. CJC MEMORANDUM . Date August 3, 1989. Re Sam Rabinovitch. Archives du Congrès juif canadien. Ibid. Conversation téléphonique avec le D r Samuel Rabinovitch, le 17 juillet 1997. Jean Dorion, Inclure : Quelle laïcité pour le Québec ? , Québec-Amérique, 2013, p. 78. Les italiques sont dans le texte . Voir l’ouvrage de David Levine, Santé et politique . Un point de vue de l’intérieur , Boréal, 2015. L’ affaire Rabinovitch est évoquée dans le roman de Jean-Pierre Charland, L’été de 1939 avant l’orage , Hurtubise, 2006. Voir mon entrevue avec l’auteur, « Antisémitisme au Québec : un auteur québécois lève le voile sur un sujet tabou » dans Tolerance.ca , 8 août 2006 : http://www.tolerance.ca/ Article.aspx?ID=184&L=fr .


Deux i ème partie


Les Juifs : des « Anglais » ?
Mon Canada comprend le Québec
Déclaration affichée sur une banderole, fixée au viaduc Cavendish, lors du référendum de 1995, ville de Côte-Saint-Luc.
J’ai toujours été étonné que la plupart des ouvrages publiés par des francophones sur l’histoire des Juifs du Québec soient l’œuvre d’auteurs qui ne sont pas juifs ! C’est un phénomène sans doute unique en Occident, car les Juifs ont pris eux-mêmes la plume pour écrire l’histoire de leur parcours dans les sociétés où ils ont pris racine. Au Québec, toutefois, les choses sont toujours différentes. Devenus anglophones pour la plupart d’entre eux à cause de l’histoire du Québec – et du Canada ! –, les Juifs, exception faite bien sûr de certains d’entre eux, dont les Sépharades, ont donc écrit leur histoire en anglais et continuent de l’écrire dans cette langue. Des anglophones juifs font ainsi le récit de leur histoire et des francophones de souche scrutent de leur côté le parcours des Juifs. Des histoires, je vous le disais, parallèles. Et l’appartenance linguistique ou ethnique n’est pas sans influencer l’analyse des situations examinées, autant par l’approche adoptée que par l’accent mis sur tel ou tel événement. On l’a vu dans le récit que fait Irving Abella du périple d’Esther Brandeau.
Pour les Juifs, leur passé s’inscrit dans le contexte plus large de l’histoire du Canada, même un événement aussi important que l’adoption, en 1832, de l’acte proclamant les libertés politiques et religieuses des Juifs par le Bas-Canada, comme on désignait alors le Québec, « constitue un événement remarquable et noble dans l’histoire du Canada » , nous précise une brochure du Congrès juif canadien 1 .
Il faut aussi rappeler que l’immigration juive au Québec représente un des premiers groupes organisés au vingtième siècle n’appartenant pas aux collectivités constitutives du Canada ( française, anglaise, métisse, autochtones ) dont les effectifs augmenteront considérablement jusqu’aux années 1970. Conçue d’abord comme un pacte entre les Canadiens français et les Canadiens anglais, la Confédération canadienne ne prévoyait pas que des immigrants d’une autre confession que catholique ou protestante viendraient s’établir au pays. De plus, ce qui est rarement souligné, le Conquérant offrait des garanties à un peuple conquis qu’il se proposait d’ailleurs d’assimiler au moyen d’une immigration massive, comme le recommandait le rapport Durham en 1839, deux ans après l’insurrection de 1837.

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