Bull Fighter Tome 3 : Country Star
154 pages
Français

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Description

Leurs cœurs devront apprendre à battre au même rythme, mais parfois on demeure surpris de la mélodie qui s’impose.
Stella Taylor enseigne la musique. Elle aspire à une vie rangée. Pourtant, sous ses allures raisonnables où la spontanéité n’a pas sa place, gronde un volcan. Sa curiosité la pousse dans les coulisses d’un spectacle qui bousculera ses plans.
Zach Sanchez se joint à l’équipe du circuit de rodéo Bull Fighter. Il y trouve enfin une famille. Prodige de l’acrobatie et de la batterie, il manie ses baguettes avec la même adresse que ses culbutes dans l’arène.
Pour obtenir son contrat, Zach demande l’aide de Stella. Si elle ignore qui est ce grand gaillard, lui a reconnu son ancienne institutrice. Une étoile dans sa misérable existence. Leurs cœurs devront apprendre à battre au même rythme, mais parfois on demeure surpris de la mélodie qui s’impose.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 29 septembre 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782897755225
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0350€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Julie Laplante
 
 
BULL FIGHTER
TOME 3
Country Star
 
 
 
 
 
 

 
Conception de la page couverture : © Les Éditions de l’Apothéose
Images originales de la couverture : shutterstock_322070996, shutterstock_1155065605 et shutterstock_683659438
 
Sauf à des fins de citation, toute reproduction, par quelque procédé que ce soit, est interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur ou de l’éditeur .
 
 
Distributeur : Distribulivre   www.distribulivre.com   Tél. : 1-450-887-2182 Télécopieur : 1-450-915-2224
 
© Les Éditions de l’Apothéose Lanoraie ( Québec) J 0K 1E0 Canada apotheose@bell.net www.leseditionsdelapotheose.com
 
Dépôt légal — Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2021 Dépôt légal — Bibliothèque et Archives Canada, 2021
 
ISBN papier : 978-2-89775-463-1
ISBN epub : 978-2-89775-522-5
 
 
 
 
À mes fils, Wylliam & Xavier, qui m’ont appris l’amour inconditionnel. Celui-là même pour qui je donnerais ma vie. Sans hésiter, sur-le-champ.
PROLOGUE
MADEMOISELLE TAYLOR
 
 
Un silence peu commun règne, aujourd’hui. Ils ne m’ont pas habituée à cette atmosphère. Loin de là. Vingt-quatre paires d’yeux attendent mon signal. Ils sont nerveux, je le sens. Je relève la tête. D’un même mouvement, ils prennent une grande respiration qu’ils tentent de maintenir dans leurs poumons. Je martèle le rythme avec mon pied. Un, deux, trois, quatre. Je débute avec l’intro, puis leur donne le signal de départ d’un coup de tête. Ils entament le morceau.
La musique thème du film de James Bond s’élève dans la salle de classe. Mes étudiants s’accordent enfin sur quelque chose. La musique, il n’y a pas plus rassembleur   ! Il faut toutefois les intéresser sur le sujet, et quoi de mieux que le cinéma pour faire l’unanimité. Comme devoir, je leur ai imposé d’écouter un des nombreux films du célèbre héros. Jamais un devoir n’a été accueilli comme ça. Ils se sont tous dit qu’un résumé allait leur être demandé en examen. Quand je me suis mise au piano et ai entamé la chanson titre, un tonnerre d’applaudissements s’est élevé. Bien balancé, avec un rythme qu’ils connaissent tous par cœur, l’apprentissage s’est fait en douceur. Certains m’ont même surpris en me demandant d’emprunter l’instrument de la fanfare pour pratiquer à la maison. Une première, si j’en crois mes collègues.
Je n’ai aucune référence à ce sujet, car j’en suis à ma première année d’enseignement de musique, ici, à l’école primaire Le Lasso. Encore toute naïve face à l’emploi, si je me fie aux professeurs désabusés qui travaillent avec moi. Mais sincèrement, je ne crois pas que j’en arriverai là un jour. Nous en sommes déjà rendus à la dernière étape de l’année. Mes étudiants sont fébriles. C’est qu’ils changeront d’établissement l’an prochain. Ils ont onze ou douze ans. Le début d’une nouvelle période de leur courte vie. Remarque, je ne suis pas beaucoup plus vieille qu’eux à vingt-cinq ans. Mais je sais exactement ce que je veux dans la vie. Enseigner a toujours été au sommet de mes priorités. Je veux transmettre à mes étudiants ma passion pour cet art. C’est tellement libérateur de sortir quelque chose de soi et d’en être le principal instigateur. Je leur ai aussi donné la possibilité de choisir leur instrument. J’ai tout de suite subi les foudres de mes collègues.
— Tu devrais leur imposer le même instrument. Sinon, tu risques d’augmenter les conflits dans ton groupe.
— Nous n’avons pas les budgets nécessaires pour acheter de nouveaux instruments   !
— Il y aura de la jalousie entre les musiciens, ma petite. Pourquoi les encourager dans une telle voie   ?
J’ai laissé ces commentaires couler sur moi, comme sur le dos d’un canard. La jalousie semble plus présente dans le local commun des professeurs qu’au sein de ma propre classe. Je tiens personnellement à leur prouver que l’harmonie règnera dans leurs oreilles au moment du spectacle de fin d’année. Comme nous amorçons le dernier couplet du morceau, nous sommes interrompus par la porte du local qui claque dans un bruit sec. Je me retourne brusquement sur mon banc de piano.
Un grand gaillard se tient là, un papier bleu à la main. La classe pousse une exclamation de mécontentement pour avoir été ainsi interrompue. Je leur ordonne de cesser immédiatement en tapant trois fois dans mes mains. Le gamin me regarde maîtriser l’ordre d’un air soupçonneux.
— Bonjour toi, salué-je poliment le garçon, est-ce que je peux t’aider   ?
Je ne le connais pas. C’est sans doute un nouvel étudiant. Pour toute réponse, il me tend la note bleue. Je reconnais d’emblée l’écriture cursive de la directrice que je parcours rapidement. Je relève les yeux du mémo pour planter mon regard dans celui de mon futur élève.
— Enchanté de faire ta connaissance Zachary. Je suis mademoiselle Taylor.
Je lui tends la main. Il a un mouvement de recul, comme s’il tentait d’esquiver un coup. Je reconnais là un enfant apeuré. J’attends donc qu’il vienne à ma rencontre de lui-même. Il se décide enfin à prendre ma main dans la sienne. Il a une poigne ferme.
— C’est Zach, me signifie-t-il d’une voix à mi-chemin entre celle de l’enfant qu’il est et de l’homme qu’il deviendra.
— Pourtant, je peux lire ici que tu t’appelles Zachary Sanchez, lui rétorqué-je en pointant le nom sur la note. Je suis persuadée que tes parents, quand ils l’ont choisi, n’ont pas voulu que les gens diminuent ce splendide prénom.
Je déteste les diminutifs. J’estime qu’un prénom, c’est sacré. C’est ce qui fait de toi ta personnalité profonde. Le raccourcir équivaut à abandonner un bout de soi. Chaque syllabe a son importance. Une résonance particulière, comme une musique avec ses couplets et son refrain.
— Je n’ai pas de parents   !
Je tique imperceptiblement. Je veux le questionner à cet effet, mais je suis interrompue par Kathy qui s’impatiente.
— Allez, mademoiselle Taylor   ! Est-ce qu’on peut reprendre   ? Il ne nous reste pas beaucoup de temps avant le spectacle de fin d’année.
Je reporte mon attention sur Zachary. Il se tient très droit. Il semble confiant, mais son regard apeuré détonne de sa posture.
— Est-ce que tu sais jouer d’un instrument, Zachary   ? lui chuchoté-je, mais il me fait non de la tête. D’accord, ne t’en fais pas   ! Est-ce que tu connais Bond   ? James Bond   ?
J’obtiens enfin un demi-sourire. Mon cœur se gonfle d’avoir réussi cet exploit.
— Tu aimerais nous entendre jouer   ?
Il soulève les épaules, voulant démontrer son indifférence, mais je sais que j’ai piqué sa curiosité. Je poursuis donc d’un ton très calme et doux.
— Très bien   ! Va t’asseoir sur la chaise disponible à côté de Joshua, lui proposé-je en lui indiquant le bureau vacant. Bon   ! Votre attention, tout le monde, je vous présente Zachary Sanchez. Il se joint à notre groupe, alors accueillons-le en lui faisant écouter notre pièce musicale.
Je reprends ma place sur mon banc de piano. Je martèle à nouveau le tempo du bout de mon pied. Un. Deux. Trois. Quatre.
 
***
 
J’ai toujours été le petit nouveau, partout où j’ai été placé. Je dois éternellement refaire connaissance. Je suis, à tout coup, triste de devoir abandonner mes nouveaux amis. Et ça, c’est quand je réussis à m’en faire. J’évite donc de m’attacher à qui que ce soit. Je ne suis pas comme les autres enfants. Je suis orphelin.
Les services sociaux, ce sont eux ma famille. J’ai dû connaître pas loin de dix familles d’accueil dans ma courte vie. Je n’ai que douze ans, bientôt treize. Je suis un cas compliqué, comme je l’ai souvent entendu. Je suis agressif, avec des difficultés d’adaptation et tout récemment, j’ai fugué à deux reprises. Plus je vieillis, plus il devient difficile pour eux de me trouver un endroit où habiter. On n’aime pas adopter les animaux âgés. Il en est de même pour les enfants. Les futurs parents veulent un petit bébé tout neuf, sans problème apparent. Il est rarement dans les plans d’une famille de vouloir d’un adolescent à problèmes.
Suite à mes troubles de comportement, on a cru bon de me changer totalement d’environnement. La ville étant plus sujette à la fugue, les services sociaux m’ont envoyé en campagne. Loin de tout. Aucun transport en commun pour que je puisse prendre la fuite. Mais j’arriverai à trouver un moyen de m’échapper   !
En attendant, je suis assis à nouveau au bureau de la directrice. Ils se ressemblent tous. Exhibant leurs barbants diplômes, avec un pupitre de bois massif rempli de chemises brunes et de cahiers empilés. Des dictionnaires, Bescherelles et encyclopédies trônent sur leurs étagères. La poussière dessus démontre clairement qu’ils ne les ont pas consultés depuis belle lurette. Ils n’en ont pas besoin, car tout est dans leur tête. Contrairement à moi. Rien ne colle dans mon cerveau. Il n’y a pas de place, quand on doit constamment chercher un moyen de s’en sortir indemne.
La directrice me tend une feuille bleue que je dois remettre au professeur de musique. Elle m’indique l’endroit où est situé le local. C’est la dernière porte au bout du corridor. J’interromps volontairement leur concert. Je dois prouver, dès le départ, que je suis un dur et indifférent à l’autorité. Je ne m’étais simplement pas attendu à cet accueil.
Mademoiselle Taylor.
Je n’ai jamais vu un professeur comme elle. Je crois que mon petit cœur a craqué, à l’instant même où elle s’est retournée sur son banc de piano et m’a observé de ses yeux de biche. C’est une étoile au milieu d’une nuit sombre. Ses cheveux sont relevés en un savant chignon, dégageant ainsi son cou. Sa robe vaporeuse, s’arrêtant au-dessus de ses chevilles, semble la faire flotter dans les airs. Je n’ai jamais posé mon regard sur une femme plus belle qu’elle. Et quand elle s’est adressée à moi, en chuchotant au lieu de me hurler dessus comme la plupart des professeurs le font avec moi, j’ai obéi et ai pris place. Juste à côté du petit Joshua qui porte d’épaisses lunettes.
Je suis plus grand que la majorité des étudiants. Je ne sais pas si je le dois à ma mère ou mon père biologique. Mais au moins, ça m’évite souvent les embrouilles. On se méfie davantage de moi. Pourtant, Joshua ne semble pas me craindre et m’accueille en tassant ses effets scolaires pour me laisser plus de place. Je m’installe sur mon siège. Je tente de demeurer immobile, pour qu’on oublie ma présence. Les étudiants se retournent vers mademoiselle Taylor et attendent son signal.
Elle entame l’introduction au piano. Je regarde ses doigts courir sur les touches du clavier. Ils captent immédiatement mon attention. Je reconnais la trame sonore du film de James Bond. Les élèves la rejoignent, quand elle leur fait un signe de tête. Elle sourit et regarde sa classe l’accompagner dans le morceau. Je préfèrerais me couper un bras plutôt que d’avouer que j’apprécie cette musique, mais c’est définitivement le cas. Joshua gratte une guitare sèche en sortant la langue, signe qu’il se concentre pour réussir l’enchaînement. Je laisse la musique calmer mon angoisse. Quand le morceau se termine, mademoiselle Taylor prend un temps d’arrêt, puis applaudit la performance de sa classe.
— Vous avez été formidables   !
— Tu as aimé   ? me questionne Joshua avec un sourire fendu d’une oreille à l’autre.
— C’était pas mal.
Joshua soulève ses sourcils, surpris de ma réponse pédante, ce qui fait descendre ses lunettes sur le bout de son nez. Il remonte sa monture du revers de la main. La cloche de la fin des cours retentit.
— N’oubliez pas de pratiquer, au moins une fois tous les soirs jusqu’au prochain cours, recommande mademoiselle Taylor. Zachary, j’aimerais te voir une petite minute.
Joshua remet sa guitare dans son étui. Il remarque que je porte toujours mon sac à dos sur moi.
— Je t’attends à l’extérieur pour te montrer où est situé ton casier   ? me propose-t-il.
— Ouais… si tu veux   ! lui dis-je, feignant l’indifférence, alors que je m’arrête devant le pupitre du professeur.
— Super   ! Merci pour la leçon mademoiselle Taylor, déclare-t-il enjoué avant de nous laisser seuls dans la classe.
— Alors Zachary, de quel instrument voudrais-tu jouer   ?
— Je n’en ai foutrement aucune idée.
— Surveille ton langage, jeune homme   ! Je ne tolère pas ce comportement dans ma classe.
— Je suis désolé, mademoiselle Taylor. Je suis incapable d’apprendre à jouer d’un instrument de musique. Je suis beaucoup trop bête pour ça.
— Allons, voyons   ! Je t’interdis de tenir de tels propos. Je suis persuadée que je saurais t’apprendre…
Nous sommes interrompus par des cris dans le couloir. Nous nous y dirigeons d’un même pas. J’aperçois Joshua se faire donner une raclée par un autre étudiant. Un attroupement s’est formé autour d’eux. Joshua, étant assez petit pour son âge, encaisse les coups, car ses propres poings ne se rendent pas jusqu’à son assaillant. Mademoiselle Taylor fonce droit dans la bataille. Elle réussit difficilement à les séparer.
— Arrêtez immédiatement   ! s’écrie-t-elle. Qui a commencé   ?
— C’est lui, pleurniche Joshua en pointant son assaillant. Il a brisé mes lunettes.
— Il a une tête de con   ! esquive son adversaire.
Le nez de Joshua saigne abondamment. Il retient difficilement ses larmes. Quand j’entends l’autre se moquer, je vois noir. Je me précipite sur lui et le cogne à plusieurs reprises. Joshua est le seul qui m’ait accueilli. Je lui dois bien de prendre sa défense.
— Alors tu aimes ça t’attaquer à des plus petits que toi   ? ai-je rugi. Tu en veux plus   ?
Incapable de me retourner la pareille, il place ses bras devant son visage pour se protéger. Je sens alors une grande main s’abattre sur mon épaule et me tirer vers l’arrière. Un homme, sans doute le concierge de l’école, si je me fie à l’immense trousseau de clés qui orne sa ceinture, me retient immobile difficilement.
— STOP   ! Calme-toi jeune homme   ! aboie-t-il.
— Il va apprendre à fermer sa grande…
— Zachary   ! clame mademoiselle Taylor.
Sa voix me ramène immédiatement au moment présent. Je reporte mon attention sur elle.
— John, pouvez-vous accompagner Joshua à l’infirmerie s’il vous plait   ?
— Évidemment, Stella   ! Vous deux, fait-il en nous pointant du doigt mon adversaire et moi, suivez-moi au bureau de la directrice.
— Euh John… l’interrompt-elle, j’apprécierais que Zachary me suive un moment dans la classe. Je m’en charge personnellement.
Il lui sourit, l’air de vouloir flirter avec elle. Je le déteste immédiatement. Elle me pousse gentiment dans le local, avant de demander aux autres étudiants de se disperser. Je m’attends à ce qu’elle me passe un savon. Encore une fois, mon foutu caractère m’attire les foudres, dès ma première journée en classe.
— Mademoiselle Taylor, j’ai simplement voulu porter secours à Josh…
Elle relève la main pour arrêter ma litanie. Elle contourne son pupitre et ouvre le tiroir du bas. Elle ressort deux bouts de bois. Je vais recevoir une correction. Elle va me battre avec. J’en suis persuadé. Malheureusement, ce ne serait pas la première fois. À ma grande surprise, elle me les tend.
— Tiens, c’est pour toi   !
— Des baguettes   ? Vous voulez me punir avec   ?
— NON   ! Absolument pas   ! se récrie-t-elle. Je te les donne.
Je les saisis et les soupèse. J’en observe la forme. Plutôt minces et longues d’environ une quarantaine de centimètres, elles se terminent par un petit renflement. Sur le bout opposé, un joli «   S   » y a été gravé sur chacune d’elles.
— Elles te seront plus utiles qu’à moi.
— Je ne comprends pas. Où voulez-vous en venir   ?
Je suis convaincu qu’elle va éclater de colère à cause de la bataille. Je demeure sur mes gardes, mais elle me déstabilise complètement par sa douceur.
— Nous avons finalement trouvé ton instrument, Zachary, me souffle-t-elle gentiment contre toute attente. Si tu veux cogner sur quelque chose, tu n’as qu’à battre les tambours.

 
 
 
CHAPITRE 1
PARKOUR
 
 
J’ai terriblement faim. Mes jambes obéissent par habitude, mais mon ventre crie famine. Je ne dois pourtant pas abandonner. Si j’atteins la ligne d’arrivée dans les temps, j’aurai droit à une bourse de cinquante dollars. Une fortune. Je poursuis ma course, déterminé à battre le temps de mes adversaires.
Je sprinte jusqu’au mur de béton. Je n’arrête pas devant. À cause de ma vitesse, je peux même faire deux pas à la verticale dessus, ce qui me propulse de justesse jusqu’au sommet du muret haut de cinq mètres. J’agrippe le rebord et tire ma carcasse à l’aide de mes biceps. J’ai réussi l’ascension verticale du premier coup. Génial   ! Les autres ont dû s’y reprendre à deux, et même, trois reprises avant de le franchir. Au lieu d’en redescendre par l’échelle, je repère une rambarde à deux mètres sur ma droite. Je ne prends qu’une fraction de seconde pour m’y élancer. Les spectateurs ont un mouvement de recul devant mon acrobatie. Je ne mesure pas le danger, auquel je m’expose. Je n’ai pas le temps ni le luxe de passer à côté du pactole promis au vainqueur de la compétition.
Je m’agrippe aux barreaux. Au lieu de me laisser tomber au sol, pour poursuivre ma course, j’exécute un salto arrière. J’atterris sur mes pieds, chaussés de mes vieilles baskets. J’entame la dernière portion du trajet. Je cours vers les escaliers de la bibliothèque. J’en profite pour faire une vrille, puis je me projette à nouveau en salto avant. Je glisse à pieds joints sur la rampe d’accès pour handicapés. Je catapulte ensuite mon corps pour rebondir sur le sommet d’une colonne en béton. J’en descends par un double saut périlleux. Je manque mon atterrissage et roule au sol. Pour ne pas perdre trop de points pour le spectacle, je sors ma dernière carte.
Je termine ma course dans la position du guépard. Comme le félin, je me projette vers l’avant avec l’aide de mes bras et mes jambes. C’est hyper difficile de réussir une telle figure, surtout quand vous n’avez pas mangé depuis trente-six heures. Tous mes muscles sont sollicités. Le corps humain, contrairement à celui du fauve, n’est pas fait pour réaliser une telle manœuvre. Il faut être souple et extrêmement puissant, pour enchaîner ce mouvement. Je franchis la ligne d’arrivée sous un tonnerre d’applaudissements.
Je n’ai pas de difficulté à retrouver rapidement mon souffle. C’est que j’ai l’habitude. Par contre, je suis incapable de faire taire mon ventre qui émet un bruyant gargouillement. Je pose ma main dessus pour assourdir le bruit. Les organisateurs m’ordonnent de me diriger sous un petit chapiteau à l’intention des participants. On m’accueille avec beaucoup d’enthousiasme. Une gentille dame, arborant un dossard avec l’inscription «   bénévole   », me propose une bouteille d’eau. Elle m’offre également un sac cadeau. Elle en remet un à chacun des concurrents ayant terminé la course.
Je m’assois au sol dans un des coins de la tente. J’inspecte le contenu de mon prix de participation. Les commanditaires de l’événement y ont glissé des échantillons de leurs produits, dont une mini dosette de désodorisant qui me sera utile. Il y a un coupon rabais pour une inscription à un gym du coin. Un chandail arborant le nom de la compétition y a aussi été déposé. Mais ce qui retient mon attention, c’est la barre protéinée qui a été offerte par une compagnie de nutrition sportive. Je déchire l’emballage et en prends une grande bouchée. Son goût est pâteux sur la langue. J’avale une lampée d’eau pour diluer la mixture. Qu’à cela ne tienne, j’en reprends une autre part. Mon ventre se calme immédiatement.
Mon dernier repas remonte à hier matin, au centre pour sans-abri. Deux rôties, une tranche de cheddar et un café avalé en vitesse avant qu’on me demande de déguerpir. Nous ne devons pas y traîner toute la journée. Ils nous proposent de revenir, mais pas avant l’heure du souper. Quand j’ai voulu y retourner, ils m’ont signifié qu’il n’y avait plus de places disponibles. C’est que le nombre de repas et de lits est rapidement comblé. Ils ont bien voulu me rediriger vers un autre établissement, mais j’ai préféré me rendre dans mon coin préféré de la ville. J’y suis rarement dérangé. C’est le toit d’une usine, où ils fabriquent des boîtes de carton. J’y ai élu mon quartier général. Les quelques vêtements et trucs, que je possède, sont dissimulés dans une de ces caisses de papier. J’arrive à y accéder à cause de mes aptitudes au parkour. De cette façon, je ne suis pas attaqué ni volé. Je peux dormir paisiblement sous les boîtes que j’ai savamment empilées.
— Est-ce que tu vas manger la tienne   ? demandé-je au gars en face de moi en lui montrant le restant de ma barre protéinée.
— Non   ! Elle a un goût de merde, à ce qu’il paraît. Je te la donne, si tu veux   ?
Je m’en empare rapidement et la fous au fond de mon petit sac. Je fais ainsi le tour des autres concurrents. C’est vrai qu’elle n’est pas savoureuse, mais entre ça et ne rien avaler, j’ai vite fait mon choix. Un autre adversaire vient nous rejoindre sous la tente. Les participants le félicitent. On annonce que le dernier candidat s’apprête à s’élancer. Plus que cinq à dix minutes d’attente avant de savoir si je repartirai avec la bourse qui me nourrira pour les cinq prochains jours.
En attendant, j’inspecte les derniers papiers que contient mon sac. Beaucoup de circulaires et de coupons promotionnels, mais rien qui me fera survivre une journée de plus. Je m’apprête à jeter les dépliants, quand mon regard est attiré vers une enveloppe blanche estampée d’un taureau et d’un cowboy qui le chevauche. Je l’ouvre et y retrouve deux billets d’admission pour le rodéo du circuit Bull Fighter. L’événement aura lieu dans un petit village. Je connais cet endroit, pour y avoir déjà habité, il y a de cela près de dix ans. Je décide de les conserver, afin de les revendre pour en tirer un peu d’argent.
Je connais énormément d’endroits pour mon âge. C’est que j’ai été placé en familles d’accueil, alors que je n’étais qu’un jeune enfant. Je n’ai pas de souvenirs de mes parents biologiques. Ce que je sais de mon histoire par contre, c’est que j’ai été abandonné dans la chambre d’hôpital où ma mère m’a donné naissance. Elle n’est jamais revenue me récupérer. Des recherches ont été effectuées, mais en vain. La seule chose que les autorités ont pu confirmer est mon nom : Zachary Sanchez.
J’ai longtemps voulu connaître la raison pour laquelle elle m’a délaissé ou encore qui sont mes véritables parents. Quand on est placé en adoption, ce sont des questions qui reviennent sans cesse. Qui suis-je   ? Malheureusement, je n’ai pas trouvé de réponses à mes interrogations. Et comme personne ne m’a jamais adopté officiellement, j’ai été placé en famille d’accueil. Sauf que j’ai un comportement colérique. Je ne suis pas resté longtemps au même endroit. Les familles ne sont pas prêtes à accueillir dans leur foyer un enfant avec des difficultés de comportement. J’ai toujours eu l’impression qu’on me retournait au magasin, comme un article abîmé. J’étais constamment remis sur la tablette en attente d’un autre acheteur qui allait indubitablement voir le défaut de fabrication à son tour. J’ai donc roulé ma bosse de ville en ville, de famille en famille, jusqu’à ma majorité. Puis, les services sociaux m’ont changé de département. Je suis alors devenu une cause sociale. Je ne cadrais plus dans aucune de leur division. Mais depuis le temps que je souhaitais ma pleine autonomie, j’ai pris le large. Ayant eu quelques épisodes de fugues dans mon adolescence, je savais à quoi la rue ressemblait. Ce n’est pas le paradis, mais j’ai aussi connu l’enfer dans les familles d’accueil, alors entre les deux mon choix a été vite fait.
Le dernier des dix compétiteurs arrive finalement sous la tente. Avec ses souliers Nike®️ de l’année et son ensemble Adidas®️, il se pavane comme s’il était le champion de cette compétition. Le parkour, c’est l’art du déplacement. Je le pratique, depuis que j’ai mis les pieds en ville. D’abord pour me sauver, lorsque je commettais des petits larcins pour me nourrir. Puis, je me suis mis à en faire un peu tous les jours. Cette façon de bouger librement m’a fait acquérir une confiance en moi et en mes capacités. Je peux ainsi parcourir de grandes distances à pieds. J’ai aussi rencontré d’autres traceurs, c’est ainsi qu’on surnomme les athlètes du parkour. J’ai créé des liens. De véritables amitiés. En fait, les seules que j’ai pu maintenir jusqu’à présent.
La dame au dossard nous demande de ne pas nous éloigner. Les résultats seront bientôt affichés. Je vois deux cowboys s’approcher de la tente. Le premier est âgé. Il est grand et mince. La bénévole l’accueille chaleureusement, comme si elle le connaissait. Le deuxième est plutôt costaud. Avec leurs stetsons, ils ne passent pas inaperçus. Quand ils m’aperçoivent, ils se dirigent vers moi. Je suis prêt à détaler. Je ne fais confiance à personne. Peut-être ai-je déjà volé chez eux et ils ont fini par me retrouver   ? Ou sinon, ils sont à la recherche d’un prostitué   ? Qu’à cela ne tienne, je ne compte pas me laisser faire.
— Félicitations, fiston   ! s’introduit le vieux en me tendant la main.
— Je n’ai pas encore gagné.
— Ça ne saurait tarder   ! Tu nous as livré une excellente performance.
— Je ne sais pas ce que vous voulez, réponds-je avec méfiance. Je préfère vous prévenir, je ne sucerai pas vos queues.
Les deux hommes m’observent bizarrement. Comme s’ils ne s’attendaient pas à ce type de réponse. Dans la rue, c’est monnaie courante ce genre d’individus. Ils sont à la recherche de chair fraîche. Ayant déjà été abusé dans mon enfance, j’ai toujours refusé de vendre mon corps pour survivre. Mieux vaut crever   !
— Eh, du calme l’ami   ! me prévient le costaud. Surveille ton langage, quand tu t’adresses à m’sieur Smith   !
— Ne t’en fais pas avec ça Matt   ! poursuit l’ancêtre. Fiston, tu m’as vraiment épaté tout à l’heure, lors de ta performance. Si jamais tu te cherches un emploi, n’hésite pas à venir me voir. J’ai certainement un poste pour toi dans mon rodéo.
— Vous êtes un vrai cowboy   ?
Les deux hommes éclatent de rire, avant que le plus jeune ne m’assène une grande claque dans le dos.
— Tu es un rigolo, toi   ! enchaîne le robuste gaillard.
— Il y a deux billets pour assister à mon rodéo dans ton sac cadeau. Je t’encourage fortement à venir y assister.
Je me rappelle alors l’enveloppe ouverte plus tôt. Ça représente environ cinquante dollars en revente. Je me demande si le vieux est vraiment sérieux avec son offre d’emploi.
— Quel genre de boulot pouvez-vous me proposer   ? Vous ne savez même pas si je suis qualifié ou non.
— Je suis à la recherche d’un clown de rodéo. Je suis persuadé que tu feras l’affaire. N’est-ce pas, Matt   ?
— Je te parie, Coco, qu’il n’aura pas les couilles de se présenter dans l’arène.
— Est-ce que tu veux parier là-dessus   ? Tu crois que j’ai la trouille   ?
— J’estime simplement qu’on ne doit pas pouvoir se fier à toi en général. Allez, allons-y Coco, le gamin ne sera pas en mesure d’assurer nos arrières   !
Je déteste l’admettre, mais Matt, comme le vieux l’a surnommé, a sans doute raison. On m’a si souvent affirmé que je ne suis qu’un bon à rien, que j’ai fini par le croire et en donner la preuve. Sauf que je suis incapable de ne pas relever un défi quand il se présente. Je teste sans cesse mes limites. J’excelle dans l’art de les repousser. Coco me tend la main.
— Je suis convaincu du contraire. Fiston, tu as du talent, ça, c’est évident. Je sais le reconnaître quand j’en rencontre un. Viens, au moins, voir si ça peut t’intéresser. Ça ne t’engage en rien, sinon de passer une agréable soirée.
J’accepte sa poignée de main. Elle est ferme, comme ce cowboy qui dégage d’emblée le respect. Toutefois, y aller c’est aussi perdre l’argent de la revente des billets. Ça, il ne le sait pas. Pour moi, c’est énorme. Et encore faut-il que je trouve un moyen de m’y rendre.
— Merci m’sieur   ! Je verrai ce que je peux faire.
Coco s’éloigne pour aller rejoindre la bénévole. Matt le suit sur ses pas, mais fait demi-tour pour revenir vers moi.
— Gamin   ! Si tu cherches un prétexte pour te défiler, ne te gêne pas. Mais si tu es prêt à relever un vrai défi, pas des murs de béton ou des rampes d’escalier, je viendrai moi-même te chercher le jour du rodéo.
— Tu crois que je suis une mauviette   ? Je n’ai peur de rien, tu sauras   !
— Si tu ne crains rien, c’est que tu n’es pas un homme.
— Tu as sans doute raison, mais pourquoi reviens-tu à la charge pour me mettre au défi, si visiblement, tu ne veux pas me voir là-bas   ?
— J’ai une confiance absolue en Coco. Il a un flair hors du commun pour repérer les perles dans les huîtres. Sois heureux qu’il t’ait sélectionné parmi toute cette bande de traceurs. Outre mon patron, sache que j’ai moi-même déjà eu faim…
Je le toise méfiant. Il se rapproche de moi et baisse la voix.
— Il vient de te proposer ta chance de te sortir de la rue. Saisis-la   ! Elle ne se représentera pas. En tout cas, moi, je ne l’ai jamais regretté.
— Matt   ! lance Coco. On doit y aller   !
— Si tu viens, sache que j’aurai un lit pour toi dans ma roulotte.
— Et pourquoi ferais-tu ça   ?
— Parce qu’un jour quelqu’un m’a également tendu la main. C’est maintenant à mon tour de le faire. Allez, je te laisse, gamin   !
J’ignore comment il a su pour ma situation. Quoiqu’entre nous, les sans-abris, on se reconnaît. Comme une sorte d’immigrés, de classe sociale à part. Nous avons les mêmes comportements et une crainte constante de survie. Nous ne pouvons jamais prévoir ce que nous aurons à affronter. J’ai tout de même du mal à m’imaginer ce gros gaillard crever de faim. Il est certain que je veux m’en sortir, mais sans éducation les boulots ne pleuvent pas. Quêter ou voler rapporte beaucoup plus qu’un salaire minimum quarante heures par semaine. Je me mets donc moi-même au défi, comme je le fais souvent. Si je remporte la compétition, je me rends au rodéo avec la bourse. Sinon, je revends les billets. Une chance sur dix. C’est peu. Je suis persuadé de retourner à mes cartons et mes larcins. Trouillard   ? Moi, jamais   !

 
 
 
CHAPITRE 2
COWBOY POKER
 
 
Il y a de la poussière partout. Mon sac à dos est lourd. J’ai regroupé tous mes effets personnels. C’est peu, mais pesant également sur mes épaules. J’ai réussi à vendre le deuxième billet pour la moitié de sa valeur. C’est ce qui a payé mon trajet en autobus jusqu’au rodéo. L’autocar nous a déposés à l’entrée du domaine des Smith, tel que l’indique le portail que j’ai franchi. Nous sommes plusieurs à y avoir débarqué. Il y a une foule monstre qui veut assister à la compétition. Je m’engage avec les amateurs jusqu’à l’entrée du site. Je remets mon billet et on m’attribue un badge spécial. C’est celui qui donne accès à toutes les installations du rodéo.
Je reconnais quelques traceurs parmi les spectateurs. Ils m’envoient la main. Je les salue en retour. Je déambule au travers des divers kiosques. Certains proposent leurs propres produits équestres. Les connaisseurs s’y attardent. Ensuite vient la marchandise avec le logo du circuit Bull Fighter représenté par un cowboy chevauchant un taureau, puis un comptoir où une tonne de chapeaux de cowboys est empilée. Il y en a de toutes les couleurs. Le vendeur m’en place un sur la tête.
— Alors, mon gars, tu as oublié d’enfiler ton stetson   ? me lance le commerçant à l’accent espagnol. Celui-là te va drôlement bien   !
Je le retire de sur ma tête et l’inspecte. Effectivement, il est splendide. Fait de cuir véritable, ses nuances de brun font ressortir la lanière noire qui l’entoure. Sur le devant, un médaillon de métal estampillé d’une étoile complète le couvre-chef. J’aperçois le prix inscrit à l’intérieur. C’est plus que ce que j’ai en poche. Je le remets sur le dessus de la pile.
— Tu veux en essayer un autre   ?
— Désolé, je n’ai pas de quoi me l’offrir.
— Allons, je peux te faire un bon prix. Tout est négociable, ici   ! me relance le vendeur.
Je ne veux pas me lancer dans une joute verbale avec lui. Pour ce que ça donnera, de toute façon, je n’ai pas un sou à dépenser. Comme je viens pour passer mon chemin, une grande main me saisit l’épaule. Je me braque. Je m’apprête à déguerpir sans demander mon reste. Une vieille habitude.
— Zach   !
Je me retourne précipitamment et reconnais Matt. Je m’apaise immédiatement.
— Toujours prêt à détaler à ce que je vois   ! me taquine-t-il.
— C’est ma devise   !
— Content de te voir   !
Il me saisit dans ses grands bras et me fait une accolade. J’ai de la difficulté à respirer. Ce gaillard ne connaît définitivement pas sa force. De plus, je n’aime pas la proximité.
— On se magasine un stetson   ?
— Évidemment, tu connais mon budget   !
— Antonio   ! lance-t-il au vendeur en s’emparant du chapeau que je viens d’essayer. As-tu, encore une fois, essayé d’escroquer un de mes potes   ?
— Matt, tu sais que j’ai les meilleurs produits sur le marché. Je fais toujours le meilleur prix au client.
Matt regarde l’étiquette à l’intérieur et relève les sourcils.
— Mais c’est du vol   ! Je sais pertinemment que tu peux me le faire à moitié prix.
— Tu es dur en affaire avec moi…
Il me met le stetson sur la tête et l’inspecte précautionneusement. Il vérifie la grandeur et la qualité des coutures. Il me questionne du regard silencieusement, pour s’assurer qu’il me convient. Je soulève les épaules, pour lui signifier que je n’en ai rien à foutre. Il me sourit de toutes ses dents.
— Alors, Antonio, nous avons un accord ou pas   ?
— C’est bon, tu as encore gagné   ! Mais si je fais banqueroute, tu n’auras qu’à t’en prendre à toi-même.
— Génial   ! Mets-le sur mon compte, je viendrai te payer tout à l’heure.
Matt me saisit par les épaules et m’entraîne loin des kiosques.
— Tu n’avais pas à m’acheter un foutu stetson.
— Zach   ! Est-ce que tu es obligé d’avoir un tel langage   ? rigole-t-il. Et oui, tu m’y as obligé, sinon les gars vont te prendre pour un «   foutu   » citadin, me nargue-t-il en reprenant mon juron. Viens que je te présente.
Nous nous approchons d’une bande de cowboys affairés autour des chevaux de compétition.
— Tommy   ! Comment ça va mon pote   ! lance Matt au cowboy coiffé d’un stetson noir.
Le gars lui serre la main vigoureusement. Il a un sourire chaleureux qui me met immédiatement en confiance.
— Je te présente Zach.
— Enchanté, moi c’est Tommy   ! Coco m’a beaucoup parlé de ta performance.
— Et vaut mieux te mettre au courant, l’interrompt Matt, Zach ne suce pas des queues   !
Il se paie ma tête en reprenant à nouveau mes propres paroles lors de notre rencontre. Plutôt que Tommy s’en offusque, il éclate d’un rire tonitruant.
— Encore heureux qu’une cheyenne me l’ait déjà proposé   !
Je ne comprends pas ce qu’est une cheyenne. Voyant Matt et Tommy se bidonner, il faudra que je les questionne à ce sujet.
— Coco l’a sélectionné, lâche Matt comme si ces quelques mots justifiaient ma présence parmi eux.
— C’est ton premier rodéo   ?
— C’est si évident que ça   ?
— Ce sont tes baskets qui t’ont trahi, me chuchote Tommy. Mais ne t’en fais pas avec ça, je crois que tu en auras bien besoin.
J’interroge Matt d’un regard suspicieux. Ce dernier se frotte l’arrière du crâne, l’air un peu mal à l’aise. Tommy observe cet échange avant de s’adresser directement à moi.
— Il ne t’a rien dit   ?
— Qu’aurait-il dû me mentionner   ? C’est Coco qui m’a offert du boulot.
— Eh bien, tu as un examen à passer avant d’obtenir le job.
— En fait, poursuit Matt alors que je suis de plus en plus sceptique, est-ce que tu sais comment jouer au poker   ?
— Oui, mais quel est le rapport entre un jeu de cartes et un rodéo   ?
— On va faire une partie de cowboy poker. Charlie, viens ici que je te présente Zach.
Un autre gars me tend la main. Je la saisis, mais je me demande vraiment dans quel bourbier je viens encore de me foutre les pieds.
— Charlie sera notre quatrième joueur, m’annonce Tommy.
— Vous voulez qu’on fasse une partie de cartes, pour déterminer si je suis apte ou non pour l’emploi   ?
— Les règles sont simples, enchaîne Matt. Nous serons quatre à la table qui sera installée au milieu de l’arène. Nos positions sont déterminées au hasard.
Tommy sort un paquet de cartes de sa poche. Il en retire l’as, le deux, le trois et le quatre de la pile. Il les mélange.
— Le but du jeu est de rester assis le plus longtemps possible à la table, alors qu’un taureau sera libéré dans l’arène.
— Tu déconnes   ?
— Celui qui pioche l’as aura la chaise qui fait dos au taureau. Puis, le deux sera sur sa gauche et ainsi de suite.
— Vous êtes complètement fous   !
Je m’éloigne d’eux. Ils sont cinglés. Matt me rattrape, avant que je ne déguerpisse.
— Où crois-tu aller, Zach   ?
— Je ne suis pas stupide   ! Si tu penses être en mesure de m’envoyer à l’abattoir, sans que je me casse d’ici   ! lui crié-je dessus.
— C’est l’initiation   ! Tu n’as pas le choix, si tu veux rejoindre l’équipe.
— Eh bien   ! Je crois que tu peux m’oublier.
Je regarde Charlie qui se marre devant ma panique évidente.
— Zach, attends   ! me retient Matt. Il faudra bien que tu affrontes les taureaux dans l’arène un jour ou l’autre. C’est ça notre travail. Je suis un clown de rodéo, tu peux me croire. D’ailleurs, tu pourras me voir à l’œuvre, sitôt le cowboy poker terminé.
— Je n’ai jamais vu une de ces foutues bêtes de ma vie   ! Et tu veux que je reste planté là, jusqu’à ce qu’elle m’empale   ?
— On ne te demande pas de gagner cette partie. Tu dois simplement ne pas être le premier à te lever de table. Et entre toi et moi, Matt baisse la voix en se rapprochant de mon oreille, ce n’est pas un hasard si j’ai demandé à Charlie de se joindre à nous…
— Pourquoi   ? Il est bon   ?
— C’est le pire froussard que la Terre ait porté. Tu vas voir, ce ne sera pas aussi terrible que ça en a l’air.
Avant de me tourner le dos pour aller rejoindre Tommy et Charlie, il me lance :
— Ah   ! J’ai oublié de te mentionner…
— Quoi encore   ? maugréé-je.
— Le gagnant remporte deux cents dollars   !
Je ne prends même pas la peine d’y réfléchir. Je passe à côté de lui au pas de course et me dirige droit vers Tommy.
— Allez   ! Balance-moi cette foutue carte que j’aille m’asseoir en enfer   !
Les gars rigolent. Matt est fier de lui, je le vois à son sourire. Je pioche le deux de pique. Charlie rigole de plus belle.
— Ah   ! Ah   ! C’est toi le deux de pique   ! Tu sais ce que ça signifie   ?
— La ferme Charlie et pige   ! rouspète Tommy.
Il brandit alors le trois. Matt s’empare du quatre. Ne reste que l’as pour Tommy qui semble étrangement content de sa pioche. Charlie se moque de lui et fanfaronne sur sa position qui l’avantagera à coup sûr. C’est lui qui fera face à l’enclos d’où en sortira le taureau.
Nous nous rendons vers l’arène pour jouer la partie de poker la plus nulle de ma vie.
— Où est Jason   ? questionne Matt à Tommy.
— Il fait le tour des installations.
— Évidemment   !
— Qui est Jason   ?
— C’est l’autre clown de rodéo. Le troisième n’est pas revenu cette année. Il a eu un enfant et a préféré ne pas reprendre le circuit. C’est pourquoi Coco est allé te chercher.
— Il m’a plutôt trouvé.
— Non   ! Il t’avait déjà repéré. Mais comme tu le sais, tu es difficile à attraper   !
J’en demeure pantois. Il faudra que je questionne Coco à cet effet, mais pour l’instant j’ai d’autres préoccupations. Les gradins sont bondés. Les spectateurs font un tapage terrible, alors qu’on annonce dans les haut-parleurs le début imminent du cowboy poker. Avant d’entrer dans l’arène, on me tend une veste de protection. J’hésite à l’enfiler.
— N’y songe même pas, me prévient Tommy, tu dois absolument la porter.
Je la saisis. C’est un genre de gilet pare-balles. Je resserre les courroies. J’enfonce mon stetson sur mon crâne. S’ils veulent jouer au poker, ils n’ont qu’à bien se tenir. Vivement ces deux cents dollars   ! Matt m’assène une grande claque dans le dos.
— Zach, me murmure-t-il, je serai face à toi. Si je donne deux coups sur la table, cours dans la direction de la main avec laquelle je frapperai. Je veille sur toi, gamin. Allez, il faut y aller   !
Tommy entre le premier dans l’arène qui est entourée de barrières blanches. Au centre, une table ronde de jardin et quatre chaises sont disposées autour. Il fait tournoyer son stetson et les spectateurs l’applaudissent à tout rompre. Suis ensuite Charlie qui tente la même manœuvre, mais il n’obtient que peu d’encouragement. Matt me pousse et je pénètre à mon tour dans l’arène. C’est très impressionnant, mais je m’y sens étrangement bien. C’est comme si, tout à coup, mon esprit reconnaissait l’endroit. Je me dirige vers la table.
Matt me pointe l’enclos, où le taureau piaffe d’impatience. Je peux voir l’animal entre les barreaux du box. Il est noir et carrément gigantesque. Cette tonne de muscles va être libérée dans quelques minutes à peine. Par habitude, je repère immédiatement les issues possibles. Il y en a partout autour de moi. J’ai escaladé bien plus abrupt. Je commence à me détendre. D’autant plus que Charlie s’énerve de plus en plus, comme me l’a signifié Matt. Ce dernier s’assoit et dispose ses deux poings sur la table. Tommy prend place à son tour. Il pose ses deux pieds, chaussés de bottes de cowboy, sur la table et se tient en équilibre sur deux des quatre pattes de la chaise. Plus détendu que ça, tu meurs. La foule hurle devant le spectacle. Finalement, Charlie s’assoit sur le bout de sa chaise et s’empare des accoudoirs. Ses jointures sont blanches à force de les enserrer. Mes adversaires étudient à leur tour ma posture. Je dissimule mon visage sous le rebord de mon stetson tout neuf. J’essaie de me détendre.
— Vous êtes prêts, les gars   ? lance un cowboy qui fait le tour de la table pour s’assurer que tout est en place.
— Allez Jason, sors-nous Trucker de son enclos   ! s’exclame Tommy.
Ce dernier fait un signe de tête à un autre cowboy qui ouvre la barrière d’un mouvement brusque. Le taureau en sort tranquillement. Jason tourne autour du mobilier et provoque l’animal, pour qu’il se dirige sur nous. J’observe les poings de Matt. Ils demeurent immobiles sur la surface. Tommy siffle très fort avec ses doigts dans la bouche. Le taureau relève la tête et trotte vers notre table. Charlie se lève immédiatement et balance sa chaise sur l’animal, avant de détaler vers la clôture. Tommy se redresse abruptement pour éviter de justesse d’être assommé par le siège.
— Bon   ! Maintenant qu’on a couché les enfants, que la partie commence   ! déclare Tommy en riant.
Jason gesticule autour de nous. Le taureau se déplace et me fait maintenant face. Matt tente de suivre son mouvement, mais il se retrouve dans son angle mort. Le voyant charger sur lui, j’assène deux coups sur la table avec mon poing gauche. Les cornes percutent la patte de sa chaise et Matt se retrouve au sol. Il se relève agilement pour sa taille et détale vers sa droite, tel que je le lui ai indiqué. Le taureau le poursuit. Il frappe la barrière sous les pieds de Matt qui l’a escaladé rapidement.
— Alors Zach   ! C’est entre toi et moi, maintenant   ! me nargue Tommy.
— J’ai vraiment besoin de ce fric. Il devra m’emboutir, avant que je lève mon cul d’ici.
Me toisant effrontément, Tommy siffle à nouveau. Le taureau est immédiatement attiré dans notre direction. Jason sermonne Tommy.
— Putain   ! Arrête immédiatement, Tommy   ! Il va vous décapiter.
— J’adore le danger   !
Ce mec est complètement fou   ! En même temps, je ne déteste pas le défi qu’il me lance. Je pose mon index et mon pouce sous ma langue et siffle à mon tour. Tommy éclate de rire. Jason peste contre nous deux à présent. Non seulement le taureau s’élance vers nous, mais il semble vraiment indisposé par nos bruits stridents.
— Que le meilleur gagne   ! s’écrit Tommy alors que la bête fait virevolter la table avec ses cornes.
— Dégage de là   ! me beugle Matt du haut de son perchoir.
Je ne ressens pas la peur. Uniquement une énorme dose d’adrénaline. Trucker tourne autour de nous, l’air de vouloir choisir sa proie. Je sens ses poils frotter sur mon bras, tellement il est proche. Puis, il se décide à foncer dans la chaise de Tommy. Malgré lui, il doit s’enfuir de la charge animale qui le poursuit jusqu’à la barrière. J’entends Matt me hurler.
— Tu as gagné, gamin   ! Tire-toi vite fait de là   !
C’est le signal que j’attendais, mais le taureau n’entend pas me laisser partir à si bon compte. Il fonce dans ma direction. Je me lève et détale dans le sens opposé. Je me dirige droit vers la tour, où les commentateurs annoncent les participants. Je pose un pied sur le barreau et me propulse pour attraper le rebord du deuxième étage. Je tire mon corps à l’aide de mes biceps. Je réussis à me relever et Coco m’accueille, l’air consterné.
— Eh bien, fiston   ! C’est la première fois que le gagnant du cowboy poker vient réclamer son prix directement à la tour.
Il éclate de rire. Puis, il annonce dans le micro :
«   Mesdames et messieurs, faites du bruit pour le vainqueur, Zach Sanchez   !   »
Je me retourne pour faire face à l’arène. Je vois la foule qui m’offre une ovation debout.
— Bienvenue dans l’équipe, Zach   !

 
 
 
CHAPITRE 3
AMANT
 
 
Je sens le matelas s’affaisser. Je ne sais pas si je rêve ou si c’est mon songe qui se réalise. J’émerge lentement de mon sommeil, quand je sens une main chaude caresser mon ventre, puis remonter lentement jusqu’à mes seins. Je me retourne vers lui pour me blottir dans ses bras. Il m’enlace. Il est déjà nu. Je plonge mon visage dans sa toison velue qui lui recouvre la poitrine. Sa peau dégage une odeur de fumée de cigarette et de bourbon. Je fronce le nez. Je déteste cette odeur, mais c’est la sienne. Je m’y suis faite. Il tente de me retirer ma nuisette. Je préfèrerais qu’il me câline encore quelques minutes, mais nous n’avons pas toute la nuit.
— Tu m’as drôlement manqué, me murmure-t-il alors que je me débarrasse de mon vêtement de nuit.
Il m’empoigne les hanches, pour que je l’enfourche en position cavalière. Il me place sur son pubis. Son pénis est déjà en érection. J’aime savoir que je l’excite. Je pose mes mains sur son torse et frotte ma chatte sur sa queue. Il en grogne de contentement.
Je l’ai attendu toute la soirée. J’ai pris un bain moussant. Je me suis épilé les jambes. J’ai enfilé de la lingerie. J’ai fait brûler des chandelles parfumées dans ma chambre et y ai tamisé la veilleuse. Malgré tous mes efforts, pour accueillir mon amant comme je l’aurais voulu, j’ai fini par m’endormir. Il m’avait promis de venir me rejoindre assez tôt. Mais pour lui, ça signifie aux alentours d’une heure du matin. La dernière fois que j’ai vu l’heure sur le cadran, il indiquait 3 h 45. Qu’à cela ne tienne, je veux profiter de chaque minute qu’il me consacre.
— Suce-moi…
Je pose mes lèvres sur son cou. Je l’embrasse sur le haut de sa clavicule. Je laisse ma langue descendre vers son mamelon que j’engloutis et mordille. Je l’entends gémir. Je continue ma descente. Il saisit mes cheveux dans sa main. Il veut me voir lui prodiguer des caresses avec ma bouche. Je suis à quatre pattes au-dessus de sa queue. Je l’empoigne dans ma main. Elle palpite sous mes doigts. Je le masturbe vigoureusement avant de mettre son gland dans ma bouche. Il pousse ma tête, pour que je l’avale plus profondément. Je sens, malgré tout, que c’est moi qui contrôle la situation. Je l’observe en le pistonnant goulûment. Comme toutes les fois, il renverse la tête et ferme les yeux. Je préfèrerais qu’il me regarde faire. J’ai l’impression qu’il s’imagine que c’est quelqu’un d’autre qui lui prodigue ces sensations. Pourtant, je sais qu’il ne savoure ce moment qu’avec moi. Son épouse a toujours refusé de lui faire des fellations. Il me l’a confié lors de notre première aventure.
— Stella, j’ai envie de te prendre. Viens là   !
Il tire ma queue de cheval qu’il a encore dans sa main. Je relâche sa bite et reviens me nicher dans les bras de mon amant. Il saisit une capote que j’ai laissée bien en évidence sur la table de chevet. Il me retourne ensuite sur le ventre, s’aventurant dans les replis humides de ma chatte. Il ne m’a pas touchée, mais je suis déjà prête à l’accueillir. Il le sait. Il relève mon bassin, je lui tends mon cul. Il caresse mon dos et mes fesses, alors qu’il me pilonne avec vigueur. Je tente de me redresser pour coller mon dos sur son torse. Ma manœuvre l’empêche de me pénétrer à sa guise. Il me replace en levrette. Je l’entends haleter plus rapidement. Je sais que l’instant tire à sa fin. Je n’ai pas encore joui. Je place mon index sur mon clitoris et tente d’arriver à l’orgasme en même temps que lui. Je sens sa queue grossir dans mon vagin. Mon amant pousse plus fort sur mon bassin. J’y suis presque. Je gémis, prête à me laisser submerger par l’orgasme qui ne saurait tarder à m’envahir. Il s’affaisse sur moi. Je m’écroule sous son poids. Il m’embrasse la nuque.
— C’était fabuleux, Stella. Tu as un cul incroyable.
Il se redresse sur un coude et claque le postérieur en question. Je n’ai pas joui. Je suis frustrée, mais je ne le laisse pas paraître. Nous n’avons pas suffisamment de temps ensemble pour le perdre en reproches. De toute façon, nous avons encore quelques heures pour remettre le couvert.
— Je vais prendre une douche, m’annonce-t-il en quittant la chambre.
Je me relève péniblement. Je vais allumer la lampe de lecture. Je remets les draps en place sur le lit. Je ramasse ses vêtements qu’il a laissé traîner au sol. Je les plie soigneusement et les empile sur la commode. Je renfile ma lingerie. Je veux qu’il m’admire dedans. J’ai fait cette folle dépense expressément pour lui. Ce serait dommage qu’il n’en profite pas. J’entends l’eau de la douche couler. Je reprends une position aguichante sur le lit. Je l’attends. Une fois de plus. En fait, ça fera bientôt deux ans que je patiente. Notre aventure n’était pas prévue. Si on m’avait dit que je serais un jour la maîtresse d’un homme marié, je ne l’aurais pas cru. C’est tellement contre mes valeurs. Mais c’est arrivé.
J’ai enseigné la musique à ses enfants à l’école Le Lasso, pour laquelle je travaille depuis maintenant dix ans. Son fils avait des problèmes académiques et de comportements. Le petit était gravement affecté par les procédures de divorce. Il s’est confié à moi. J’ai essayé de l’aider, du mieux que j’ai pu. J’ai alors désiré m’entretenir avec ses parents pour établir un plan d’action. Seul son père s’est présenté à la réunion. C’est là que j’ai rencontré Charles pour la première fois.
À priori, cette rencontre se voulait en être une pour aider l’enfant. Cependant, j’ai d’abord dû m’attaquer au papa en pleurs que j’ai accueilli dans ma salle de classe. Charles n’était plus heureux dans son couple, et ce, depuis plusieurs années. Il a alors souhaité entamer une procédure de divorce. Les chicanes étaient nombreuses à la maison. Je l’ai écouté et j’ai tenté de le soutenir du mieux que j’ai pu. Tel père tel fils, les deux m’ont pris comme confidente. Sauf que Charles m’est apparu de plus en plus séduisant au fil de nos rencontres.
C’est sur un coup de tête que je me suis laissé embrasser au milieu d’une de nos rencontres. Il m’a avoué en avoir eu envie depuis notre première réunion. Il me disait que c’est moi qu’il aurait dû marier. Que je le comprenais mieux que personne   ! Que j’étais son âme sœur   ! Il m’a séduite par sa sensibilité et par son rôle de parent, pour lequel il voue une importance capitale. Je me suis laissé séduire avec une facilité qu’aucun homme n’a jamais eue avec moi. C’est que je ne suis pas vraiment expérimenté en la matière.
Je viens d’une famille nombreuse et j’en suis l’ainée. J’ai cinq frères et sœurs. Mes parents sont agriculteurs. Puisqu’ils travaillaient aux champs toute la journée, j’ai dû m’occuper de la fratrie, dès mon plus jeune âge. J’ai joué le rôle de maman, à une époque où j’aurais dû le faire avec des poupées et non de véritables bambins. Ma mère n’avait pas le choix d’aller donner un coup de main aux récoltes, quand mon père était incapable de lever sa carcasse le lendemain d’une cuite. Bref, je n’ai pas eu le privilège d’aller en boîte comme mes copines, Angie et Nellie. Je n’ai fréquenté des garçons qu’une fois admise à l’université. Et laissez-moi vous dire qu’au département d’enseignement, ce n’est pas les garçons qui pleuvent dans les salles de classe. Je n’ai pas eu véritablement d’amoureux, uniquement des histoires d’un soir.
Quand Charles m’a démontré de l’intérêt, j’ai littéralement fondu. D’autant plus, qu’il agissait avec ses gamins, comme un père doit le faire selon mes principes. J’ai cru à son baratin. Mais au lieu de divorcer, comme il devait le faire, il a plutôt décidé de rester avec la mère de ses enfants pour le bien-être du petit. Je me suis sentie trahie. Il a tenté de me rassurer, en me promettant qu’ils ne couchaient plus ensemble désormais. C’est uniquement pour les enfants qu’ils ont décidé de reporter leur divorce. Il faut que je sois patiente. Bientôt, nous pourrons emménager sous le même toit. De toute façon, il n’est pas souvent à la maison. Il est propriétaire du bar le plus populaire de la région : le Shotgun Bar.
Je n’y mets jamais les pieds. Je déteste l’alcool. Elle me rappelle mon père. Charles tente de me convaincre de m’y aventurer à l’occasion, car il m’affirme qu’il s’ennuie de moi. Mais je persiste à ne pas y aller. Je ne voudrais pas qu’on découvre que nous avons une aventure. Que penseraient les parents de mes étudiants, s’ils savaient que mademoiselle Taylor a une histoire avec le propriétaire marié du bar du coin   ? Je n’ose même pas l’imaginer. Donc je me tiens à carreau, attendant les visites nocturnes de mon amant. Sa femme ne doit pas être au courant de notre liaison. Il doit d’abord régler la paperasse, pour qu’elle n’emporte pas la moitié de son établissement. Ensuite, il pourra demander le divorce en bonne et due forme.
J’essaie d’être patiente, et surtout, indulgente à son endroit. Ce n’est pas comme si je n’étais pas totalement amoureuse de cet homme. Il tente de sauver son commerce en voulant protéger ses enfants. Je m’efforce d’être pour lui son havre de paix au milieu de toute cette pagaille. Je veux que, lorsqu’il entre chez moi, il se sente accueilli comme un roi. Les problèmes ne doivent pas franchir cette porte. J’ai peur qu’il n’ait plus la force de se démener pour notre couple. Je prends donc tout ce qu’il a à m’offrir et m’en contente. Du moins, c’est ce que je lui laisse croire, mais quand il retourne chez lui, j’ai toujours ce sentiment d’abandon qui m’étreint le cœur.
Je ne me rappelle pas m’être endormie. La dernière chose qui m’ait effleuré l’esprit est que cette douche était interminable. Ce ne sont pas les caresses de Charles qui me réveillent, mais plutôt la sonnerie de «   Por una Cabeza   » de Carlos Gardel. Ce tango bien connu, c’est Nellie qui m’appelle. Je tends la main et saisis mon cellulaire. Charles grogne derrière moi, pour que ce bruit cesse.
— Allô   ? murmuré-je la voix enrouée.
— Stella   ! Bon Dieu que je suis contente d’entendre ta voix   !
— Tu sais quelle heure il est.
Le cadran indique 6 h 30. Merde   ! Charles est encore ici. J’essaie de le pousser pour qu’il émerge du sommeil.
— Désolée ma chérie de t’avoir réveillée, mais j’ai un immense service à te demander.
— Es-tu blessée   ?
Je m’inquiète soudain, à présent bien réveillée, de cet appel impromptu.
— Non, mais perdue. Tu peux venir me chercher, j’ignore de quelle façon j’ai pu atterrir ici.
— Oh non, Nellie   ! Dans quel merdier t’es-tu encore fourrée   ?
Je m’assois carré dans le lit et tente une nouvelle fois de sortir Charles de son sommeil. Nellie ne prend pas la peine de répondre à ma question. De toute façon, elle sait que j’irai la chercher à l’autre bout du monde, s’il le fallait.
— Je t’envoie ma position par texto. Encore merci   ! Je suis vraiment désolée, je ne recommencerai plus, promis   !
— C’est ça, et moi je suis la reine d’Angleterre   ! que je m’exclame sarcastique en riant avant de raccrocher.
Charles se retourne sur lui-même et se pelote contre moi.
— Charles, réveille-toi   ! Il faut que tu partes, tes enfants seront bientôt réveillés.
Il grogne de mécontentement.
— Je leur dirai que j’ai dormi dans l’appartement situé au deuxième étage du Shotgun, car j’étais trop en état d’ébriété pour prendre le volant. Viens te recoucher   !
— Je ne peux pas. Il faut que j’aille chercher Nellie.
Mon cellulaire vibre. Je reçois sa position GPS. Elle est en ville.
— Elle n’a qu’à prendre un putain de taxi   ! tempête-t-il en rabattant la couverture par-dessus sa tête.
Je trouve mignon le fait qu’il veuille me garder avec lui.
— Allons, n’en fais pas tout un plat   !
— Tu dormais quand je suis sorti de la douche, me reproche-t-il en me faisant une moue si mignonne que je suis incapable de ne pas l’embrasser.
— Tu n’avais qu’à ne pas prendre autant de temps à laver ton corps de Dieu   !
— Stella   ! Reste avec moi, je t’en prie…
Il prend un air de chien battu. Mon cœur fond.
— Désolée, il faut vraiment que j’y aille. C’est ma meilleure amie, je ne peux pas la laisser tomber.
— Si je comptais réellement pour toi, tu ne me quitterais pas ainsi.
Il soulève les draps et me dévoile son érection. Sa verge pointe dans ma direction. Je me sens coupable de l’abandonner ainsi.
— Charles   ! Je suis désolée, mais je vais me reprendre, je te le promets.
Je me soustrais à son étreinte. Je farfouille dans ma commode à la recherche de vêtements.
— Si tu veux te reprendre, viens me voir ce soir au bar.
— Impossible   ! Nellie et moi devons aller chercher Angie à l’arrêt d’autobus, cet après-midi. Tu te rappelles, je t’en ai parlé   ?
— Il me semble que tes copines occupent énormément de place dans notre relation, m’accuse-t-il.
Je termine de lacer mes souliers. Je le regarde ronchonner au milieu de mon lit. Je m’abstiens de lui signaler que je n’ai pas vu Angie depuis plusieurs années et que Nellie, habitant en ville, est rarement dans mes plans. Je ne veux pas provoquer de disputes inutiles. À la place, je m’empare de mon sac à main et retourne le rejoindre sur le lit.
— D’accord   ! Tu as gagné   ! J’irai te présenter mes copines, ce soir. Maintenant, dépêche-toi de retourner chez toi, je ne voudrais pas que tu aies des ennuis.
— Ton petit cul me manque déjà, me lance-t-il, alors que je referme la porte d’entrée derrière moi.
Je sors les clés de mon sac à main et me dirige vers ma vieille bagnole rouge. Elle émet régulièrement de drôles de sons, mais elle me conduit partout où je veux aller. Alors, je m’en accommode. C’est la première chose que je me suis achetée, quand j’ai décroché mon emploi. Bien qu’en général, je respecte les limites de vitesse permises, ce matin, je dois les enfreindre. J’ai passé plus de temps que prévu avec Charles. Nellie ne doit pas se douter de sa présence. Je ne veux pas qu’on apprenne mon secret. Je désire que ma liaison demeure secrète.
Connaissant Nellie, je sais qu’elle percevra le moindre faux pas de ma part. Je ne veux pas qu’elle s’en rende compte, en arrivant en retard. Elle a déjà dû faire le calcul du temps que ça me prendra pour venir la rejoindre. J’utilise donc la meilleure tactique de diversion que je connaisse en ce qui concerne ma copine. Le service à l’auto de chez Starbucks®️ est heureusement ouvert à cette heure matinale. Je commande un grand café noir auquel je fais ajouter un nuage de lait et une rasade de sucre. Elle y est accroc, et si je me fie à son coup de téléphone, elle en aura grand besoin. Au détour d’un carrefour, je l’aperçois assise sur un banc. Dans quel foutu merdier s’est-elle encore aventurée   ? Voyant son air rembruni, je ne perds pas une seconde et lui tends le gobelet avant qu’elle n’émette un seul mot.
— Je t’aime tellement en ce moment, Stella   ! s’écrie-t-elle, avant d’avaler une longue gorgée de café.
— Hum   ! Intéressante la chemise   ! lui souligné-je, amusée de la voir vêtue d’un vêtement d’homme.
Un sourire en coin, elle s’amuse à relever le col de la chemise qu’elle arbore fièrement. Elle soulève les épaules dans un signe d’impuissance.
— Si tu savais…
— Je ne préfère pas, je t’assure   !
Son éclat de rire résonne dans l’habitacle.

 
 
 
CHAPITRE 4
SHOTGUN
 
 
Je déteste cette partie de mon boulot. Je suis assis à côté de Matt qui me prodigue ses foutus conseils.
— Là, agrandis le trait. Ensuite, c’est plus facile de colorer l’intérieur, si les lignes sont bien définies.
Le pinceau passe tout droit et m’atterrit directement dans l’œil.
— Merde   !
Je lance rageusement l’outil de maquillage sur le bureau surmonté d’un grand miroir. Il est mis à notre disposition et contient tous les produits nécessaires pour les clowns du rodéo.
— Pourquoi Jason ne se maquille-t-il pas   ?
— Parce que c’est le patron, me lance-t-il comme si c’était une évidence.
Mon œil brûle. Je frotte ma paupière vigoureusement, pour enlever le picotement. Ça fait maintenant près de deux mois que j’ai été embauché dans l’équipe. J’adore mon nouveau job. Matt m’a fait une place rien qu’à moi dans sa roulotte. Il agit comme le grand frère que je n’ai pas eu. Sa candeur et sa générosité m’ont immédiatement mis en confiance. J’ai lentement pris mes repères au sein de l’équipe. Par contre, Jason continue d’être méfiant à mon endroit. J’essaie donc de lui prouver mes capacités en respectant ses directives. Il faut que j’admette qu’il est excellent dans l’arène. Il me l’a prouvé à maintes reprises. Toutefois, il m’intimide. Je sens que je ne suis jamais à la hauteur de son talent.
— Allez, cesse de pleurnicher   ! Il y a foule dans les gradins. Le spectacle va bientôt commencer et j’ai besoin de toi.
Je reprends le pinceau et applique précautionneusement le maquillage sur mon visage. J’aime bien voir les enfants s’approcher de moi à cause de ce déguisement. C’est, sans doute, parce que j’aurai aimé avoir cette naïveté dans ma propre enfance. Je jubile à l’idée de retenir l’attention des spectateurs avec mes cabrioles, avant le début du rodéo. Ils acclament mes acrobaties et les figures du parkour que j’exécute dans l’arène. Matt prétend que mon style saisissant est parfait pour le rodéo. C’est un métier beaucoup plus subtil qu’il n’en laisse paraître. Nous devons être en parfaite synchronisation, pour éviter le pire aux cowboys qui enfourchent les taureaux. La peur n’a pas sa place dans l’arène. Je l’ai vite compris, car les bêtes sentent notre frousse à des kilomètres à la ronde.

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