Tout ça pour une gamine !
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Description

Quand un monsieur dans la quarantaine rencontre une fillette de dix-douze ans, que peut-il se passer ? Rien de spécial, sinon bien des choses. Mais, quand M. Paul, écrivain très imaginatif et un tantinet coquin, tombe sur une gamine aussi dégourdie que la charmante Aurélie, on peut s’attendre à tout, pas forcément au pire. Car M. Paul n’est pas un loup solitaire en quête de chair fraîche, ni un pervers obsédé par les sauvageonnes. C’est un homme presque rangé, fidèle à sa muse, qui s’octroie des aventures pour nourrir son spleen. Or là, ce si cordial M. Paul éprouve une tendresse particulière pour cette mignonnette ô combien attachante ! En plus, il pressent qu’Aurélie est en danger dans cette curieuse famille d’accueil où elle a échoué. Alors, quand la petite disparaît, c’est la panique chez M. Paul, et le branle-bas de combat dans la tête du romancier. La suite ? Clémentin de Saint-Mars la raconte dans une langue inventive et décomplexée, où humour et calembours sont de la partie. Une vraie partie de plaisir. Texte rabelaisien, récit burlesque, polar haletant, conte érotique, ou histoire d’amour poétique… à chacun d’apprécier. « Mais attention, braves gens, ce roman par moments émouvant et attendrissant, est aussi provocant et dérangeant. Et peut-être pas à mettre entre toutes les mains, même s’il se veut plus divertissant que choquant ! »

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 octobre 2013
Nombre de lectures 19
EAN13 9782312014111
Langue Français

Exrait

Tout ça pour une gamine !
Clémentin de Saint-Mars









TOUT ÇA POUR UNE GAMINE !
roman








































LES ÉDITIONS DU NET
22, rue Édouard Nieuport 92150 Suresnes
Illustration de couverture : photo de l'auteur ; droits réservés.
© Les Editions du Net 2013
ISBN : 978-2-312-01411-1
Introduction
L’histoire qui va vous être racontée, ici, se déroule en l’an 2003.
2003, une année perçue comme ordinaire, comparée à ses illustres devancières. Si l’an 2000 mit fin en beauté (et sans « bug ») au XX e siècle et au II e millénaire 1 , si l’an 2001 nous ouvrit un immense espace-temps et de gigantesques horizons, et si l’an 2002 vit apparaître cette divine monnaie baptisée « euro », l’année 2003 n’aura pas laissé un souvenir impérissable, sauf à de rares privilégiés, dont je fus.
Mais le pire, pour l’année 2003, c’est qu’elle eut beau durer douze mois et compter 365 jours, elle ne bénéficia pas, comme sa suivante 2004, d’un jour de plus, ce fameux 29 février intercalaire qui caractérise les années bissextiles, dont fait partie l’an 2000.
Bissextile, voilà précisément où je voulais arriver, avec mes considérations « annales » et analytiques, curieuses et coquines, à cet adjectif aux consonances magiques de nature à réveiller les sens des vieillards les plus flegmatiques, sinon les moins lubriques.
Oui, mon entrée en matière à la fois savante et cocasse ne visait à rien d’autre qu’à aiguiser votre appétit de lecteur, qu’à vous donner envie d’en savoir toujours plus.
Le moment est donc venu pour moi de vous faire pénétrer dans le vif du sujet, afin de réhabiliter cette année 2003, au demeurant bien mal jugée. Parce que 2003, certes pas bissextile (mais ô combien caniculaire !), se révéla, ma foi, on ne peut plus « bissextuelle ». Et je m’en vais, de ce pas, donner ma langue au chat, en vous narrant la belle histoire chaude que voilà.
1. Eh oui ! Toutes les encyclopédies vous le diront : le 1 er janvier 2000, à 0 heure, nous n’avons pas entamé une ère nouvelle. Le vingt et unième siècle chrétien et le troisième millénaire du calendrier grégorien ne commencent qu’à partir du 1 er janvier 2001.
1
C’était un matin calme, et il faisait doux. Il y avait de la bonne humeur dans l’air, comme si chacun s’était senti le cœur léger. On se serait presque cru dans un joli conte, une gentille fable, ou un récit merveilleux, et cependant…
*
Une gamine d’environ dix-douze ans, accroupie au pied d’un hortensia, faisait ingénument pipi dans un jardinet clos donnant sur la rue. Cela n’avait rien d’inconvenant, mais c’était ahurissant. Un voisin vint à passer sur le trottoir d’en face, qui la vit, s’en étonna, et s’approcha d’elle pour la questionner :
– Pourquoi n’urines-tu pas dans les cabinets ?
– Parce que mon papa est à l’intérieur, répondit la petite.
– Ton papa fait ses besoins ? demanda le monsieur.
– Non, il répare la chasse d’eau.
– Ton papa est plombier ?
– Non, il est professeur.
– Professeur à l’école ?
– Non, à la maison.
– Il donne des cours de quoi ?
– Des cours de tout, dit la petite.
– C’est un grand savant.
– Oui, mais avant il était encore plus important, il donnait des conférences. Les gens venaient l’écouter. On l’applaudissait. Il avait beaucoup de succès.
– C’était un gourou, alors ?
– Je sais pas… Et toi, tu fais quoi ?
– Pas grand-chose, je suis chômeur.
– Chômeur, c’est très vilain, ça ?
L’homme regretta son aveu, il rectifia le tir :
– Non, parce que je cherche du travail.
– Tu pourrais réparer les chasses d’eau, dit la petite.
– Je pourrais aussi être ton père, répondit l’homme, pensant lui clouer le bec.
– Ça m’étonnerait, rétorqua la gamine, avec un air dégourdi qui émoustilla le monsieur.
– Pourquoi donc, ma grande ?
– Parce que mon père n’est pas mon père et ma mère non plus.
– Tu veux dire que tu es une enfant adoptée, interrogea l’homme.
– Si on veut, dit la petite, mon papa c’est mon tonton Tati. Tati est pacsé avec tante Tata. Tata admire beaucoup Tati. Tati dit que Tata est son fils spirituel.
Visiblement, elle répétait des phrases apprises par cœur dont elle ne maîtrisait pas toute la signification. L’homme avait tout compris, mais, par malice et par jeu, il fit parler la gamine :
– Pacsé, ça veut dire quoi ?
– Pacsé, c’est comme marié.
– Oui, mais tante Tata ça peut pas être un fils.
– Si, parce que tante Tata est un garçon.
– Un fils spirituel, ça n’a pas de sens.
– Tati m’a expliqué que si, mais c’est trop dur à répéter.
La petite s’en était bien sortie, le monsieur enchaîna :
– Tes parents sont morts.
– Non, ils sont en prison. Ils se sont mal comportés envers moi.
Le contexte s’embrouillait. Le monsieur se braqua devant ces révélations sibyllines, il eut un mouvement de répulsion. Mais la petite s’exprimait avec un tel aplomb, et une telle décontraction, que le bon voisin désira en savoir davantage.
Ainsi osa-t-il proposer à la gamine d’aller faire un tour avec lui dans le quartier, histoire de converser.
Il s’agissait d’un quartier d’une grande ville à demi désertée en cet après-midi d’été indien.
– Un tour de quoi ? demanda la petite.
– Une balade autour du pâté de maisons, une promenade dans les rues avoisinantes.
– Que vont dire Tati et Tata ?
– Ils ne diront rien parce qu’ils ne s’en apercevront pas. Nous en avons pour un quart d’heure, pas plus.
– Et les gens, qui déjà n’aiment pas Tati et Tata, vont nous montrer du doigt, et patati ! et patata !
– Ne t’inquiète pas, avec moi à tes côtés, les gens ne seront pas choqués. La plupart m’aiment bien, même si ma situation n’est pas enviable. « S’ils savaient tout », manqua-t-il de lui avouer, mais c’eût été déclencher une série de questions et de sujets qu’il n’était pas l’heure d’aborder.
– « Pas enviable ? » releva-t-elle, comme quoi, sous l’apparente candeur, veillait la méfiance.
– Cette affaire de chômage, que tu trouves toi-même pas bien.
– Tu sais, moi, je crois tout ce qu’on me dit, sauf les mensonges.
Ne fût-ce que pour cette réplique, et de meilleures du même style, ça valait la peine de faire un brin de causette en marchant.
La petite ayant accepté de le suivre, ils partirent main dans la main, à la découverte de cet habitat urbain au parfum de recoin malsain, où l’on croisait quand même beaucoup de gens bien. Perfidie du hasard ou ruse de la fatalité, en chemin, ils passèrent devant un sex-shop, et la petite s’arrêta.
– Tata travaille ici pour payer ses études, dit-elle.
Le monsieur tressaillit, dit « ah bon ! », et entraîna la gamine vers une autre destination. Comme pour chasser les démons qui, peut-être, le démangeaient, il la conduisit dare-dare à l’église la plus proche. La chère enfant n’avait jamais mis les pieds dans un lieu de culte. Elle y pénétra avec plus d’appréhension que de curiosité, mais d’emblée elle fut ravie, d’autant que les commentaires de son guide ne manquèrent pas de piquant. Un piquant qui laissait entrevoir que ledit monsieur était friand de littérature, et qu’il savait manier le verbe suavement, sans user d’attributs trop ronflants. Un piquant qui dénotait aussi un goût certain pour la malice, si ce n’est la gaudriole.
Qu’importe, à présent, la petite n’ignorait plus rien de la vasque des fonts baptismaux, où l’on trempe ses doigts ; des troncs, où l’on glisse une obole ; des cierges, que l’on enflamme ; des saints, que l’on vénère ; de la Vierge, qu’on implore… sans oublier le curé et les abbés, dont le monsieur vanta les mérites. En prenant soin de préciser à la petite : « On colporte les pires histoires sur eux, mais ce sont de braves humains dévoués à la cause du Bon Dieu. » Pourquoi cette indulgence que personne ne lui réclamait, surtout pas la petite ? Était-ce une manière de se donner bonne conscience après avoir abusé du mode allusif et cynique ? Non, dans sa jeunesse, ce cher monsieur, si délicat, si attentionné, et si onctueux, avait été séminariste et tout près de prendre l’habit. Il en restait très marqué, au point d’en garder un souvenir ému.
Dieu, la petite en était loin. Elle en avait seulement entendu parler. Elle ne savait rien de Lui. Elle ne connaissait jamais que sa petite bête aux ailes orangées à points noirs, appelée coccinelle.
En sortant de l’église, par le transept gauche, le monsieur dit à la petite :
– Attends-moi un instant, s’il te plaît, je dois aller aux pissotières, et ne bouge pas surtout.
– Tati aussi, il va aux pissotières, répondit la petite.
– Tata également, je suppose.
– Non, Tata n’y va plus depuis que des skinheads l’ont agressé.
– Des skinheads ?
– Oui, une bande de délinquants coiffés comme des Iroquois, avec un anneau dans le nez et des boucles d’oreilles.
– Ils ont cassé la figure à Tata ?
– Non, ils l’ont mis tout nu, et ils l’ont battu. Il a eu très mal, il a fallu l’opérer.
– Qui t’a dit ça ?
– Tati.
– Il a quel âge Tata ?
– Tata a vingt ans et Tati soixante.
– Tu préfères Tati ou Tata ?
– Je m’entends mieux avec Tata, qui me raconte plein de choses, sauf ça.
– Son agression ?
– Oui. Tati dit que depuis Tata est moins amoureux.
– Il a peur qu’il vire sa cuti ?
Ledit monsieur avait parlé d’instinct, quitte à le regretter, puisqu’il avait très envie de pisser, et qu’il n’était pas disposé à s’étendre avec une gamine sur une question qui touchait en priorité les personnes majeures et vaccinées.
– Quelle cuti ?
– Je t’expliquerai, pour l’instant laisse-moi aller à la vespasienne.
– Pourquoi tu fais des manières ? Tati, lui, il dit aux « oua-oua », c’est rigolo. Des fois, il dit aux « chiottes », même si c’est pas beau.
– Avec toi, je ne dis pas de gros mots, parce que tu es une mignonne jeune fille, et que je suis poli.
– Polipipi, répondit la petite en éclatant de rire.
Tandis que sa pisse âcre et jaunâtre se mélangeait à l’eau qui dégoulinait le long de la paroi en ardoise, le monsieur lisait les graffiti inscrits dans l’urinoir : « Lèche-moi le zob, connard ! » – « Le Pen Président » – « Merde aux intermittents ! » – « Loana, notre B.B. phoque » – « Starmania = stars à caca » – « Sonia, ton mec a le sida ».
Pas de quoi se pomper le nœud, ni de se fourbir l’haricot !
Soulagé, le monsieur – disons, M. Paul – revint vers la petite fille. Celle-ci, qu’on appellera Aurélie, avait disparu. M. Paul regarda sa montre : 16 h 45. Le moment d’accomplir son devoir rituel approchait.

Chaque jour à 17 h, M. Paul se rendait rue des Soupirs, chez Mariette, son égérie, afin de l’« honorer à la Balzac ». Pour parler simplement, M. Paul se déshabillait intégralement, enfilait une robe de chambre, et mettait sa prolifique plume à la disposition de Mariette. Chaque jour, ils écrivaient une page d’érotisme. Bientôt, ils pourraient publier un dictionnaire des délices amoureuses. M. Paul, avait de multiples aventures, Mariette était sa régulière, celle qui, indéfectiblement, l’inspirait tout en l’astiquant.
Depuis sa rencontre avec M. Paul, Mariette ne vivait plus de ses charmes. Elle servait, tôt le matin et en début de soirée, dans un café de la rue du Moulin, et entre les deux faisait des ménages dans le coin. Elle entretenait M. Paul, qui était un écrivain raté, et fier de l’être. « Comme tous les auteurs maudits, j’entrerai dans la postérité par une porte dérobée », disait-il à Mariette qui souffrait de le voir œuvrer dans l’anonymat. Derrière leur entente charnelle policée, mâtinée de perversité, se cachait une amitié amoureuse qui, un jour, finirait par tourner à la passion… ou au drame.
Mariette avait naguère engraissé un proxénète qui passait son temps à boire du vin blanc sous une tonnelle de la place du Tertre. Des malfrats lui avaient fait la peau, au maquereau. Ainsi Mariette avait-elle recouvré sa liberté, et M. Paul déniché une chaussure à son pied. Dieu sait si M. Paul profitait amplement des largesses – et des largeurs (105 C de tour de poitrine) – de Mariette, mais, en retour, il lui offrait les morceaux choisis d’un polygraphe à l’imagination vrombissante et au tempérament insatiable.
*
S’il n’avait pas divagué sur Aurélie, et assez peu sur Tata, M. Paul avait concentré ses avanies, et sa hargne, sur cet interlope de Tati. Sa folle imagination s’était mise en branle sans qu’il eût besoin de la titiller. L’écrivain iconoclaste, friand de surréalisme, avait échafaudé une histoire extravagante, teintée de pornographie.
Selon lui, Tati, ce fichu gourou dont Tata était le fils spirituel, se trouvait forcément à la tête d’une confrérie nuisible et dangereuse ; quelque chose du style « Les Libertins sans peur »… mais non sans reproches. [À ceux qui ne connaissent pas la malignité de M. Paul, et aux incultes, on précise qu’il existe des individus, prônant l’athéisme, se disant affranchis de toute croyance et rejetant les sectes, qui forment la communauté des Libres Penseurs.]
Pour M. Paul, ce satané Tati déployait son emprise sur des centaines de dépravés. Des individus de la pire espèce et de tout acabit, du premier des morveux au dernier des salauds, toutes sortes d’engeances, jusqu’à des juges corrompus, et pourquoi pas le célèbre substitut du procureur de la République du tribunal de grande instance de Vicieux-en-Lay ? Un éminent membre du parquet maniant la dialectique avec circonspection et la trique sans discernement. Un juriste de première main, qui aurait servi de bras droit à Tati. Un magistrat austère et teigneux qui se serait abrité derrière une façade bonhomme et miséricordieuse pour mieux punir ses concitoyens. Un type capable de réclamer l’internement d’une veuve sans enfant, accusée d’avoir noyé sa chatte dans l’eau froide, en plein jour et en public.
Tout à son obsession, M. Paul – le pur et dur, le redresseur de torts, le justicier dénonciateur (et calomniateur ?) – voyait derrière cette confrérie des « Libertins sans peur », un club échangiste jouissant d’une réputation internationale, avec des adhérents hétérogènes et cosmopolites. Se croyant tout permis, les ouailles du Grand Tati n’avaient peur de rien, défiant allègrement les curés, les bonnes sœurs et les bonnes mœurs. Ils n’étaient pas anticléricaux, plutôt du genre « progénitaux », c’est-à-dire très attachés à leurs organes. Ils n’avaient ni projet de société ni programme politique, leurs préoccupations tournaient essentiellement autour de la chose libidinale. Plus proche des parties intimes que des organisations de masse, la confrérie des Libertins sans peur était néanmoins fichée au grand occultisme. Au-delà de son action tous azimuts, elle devait exercer une sourde, mais redoutable influence sur certains puissants qu’elle tenait par le Q… comme quéquette. Qui sait si elle n’avait pas un chef d’État dans sa manche, puisque le pape, en personne, était dans son collimateur !
Ce Tati et son lobby n’inspiraient que du dégoût à M. Paul, d’autant que ce personnage nauséabond, enseignant à domicile, se travestissait en réparateur de chasses d’eau pour entuber son prochain et masquer ses méfaits. Tel un parrain marseillais reclus dans un cabanon de la Côte d’Azur, Tati vivait apparemment peinard dans un pavillon de la proche banlieue parisienne, avec son fils spirituel, Tata, et une petite fille prénommée Aurélie. Ce sexagénaire presbyte et dépenaillé qui donnait l’impression de tirer le diable par la queue, régnait en fait sur un troupeau d’âmes damnées, lesquelles gouvernaient des milliers de brebis galeuses.
Grisé par son inventivité, emporté par son délire lubrique, M. Paul aurait fini par se convaincre des turpitudes et du pouvoir néfaste de ces scélérats. Insanités incontrôlées ? Mensonges éhontés ? Malveillance dégueulasse ? N’empêche que le romancier échevelé, nanti d’une intuition artistique démesurée, avait subodoré que la petite se trouvait dans de sales draps entre ce Tati-ci et cette Tata-là. Il s’avérait urgent pour lui de la tirer des pattes de ces deux oiseaux de malheur, donc d’enlever la gamine pour la prendre sous son aile. En veillant, toutefois, à ne pas tomber sous le coup de la loi, pour éviter de subir les foudres jupitériennes d’un procureur d’un autre calibre que ce malotru de substitut.
*
Le lendemain de sa rencontre avec Aurélie, M. Paul, écrivain baroque et farfelu planant à cent lieues de la véracité, mais homme tempéré et sensé dans ses éclairs de lucidité, faillit s’y perdre entre fiction et réalité.
Alors qu’il rôdait, en sifflotant, dans les parages de l’étrange maison, il vit « sa » gamine qui à nouveau faisait pipi au pied du même hortensia. C’était troublant, et il en fut troublé, au point de se diriger prestement vers elle, d’abord pour la réprimander :
– Pourquoi t’es-tu sauvée hier ?
– J’ai eu une subite envie de voir Tata.
– Pour lui raconter ta visite à l’église avec moi ?
– Non, ça, c’est un secret entre nous.
– Et là, je te trouve en train d’uriner dans le jardinet juste comme je passe… tu l’as fait exprès ou tu te prends pour un petit chien ?
– Non, c’est parce que Tati a cassé le siège des cabinets, et qu’il doit le réparer.
– Le siège ? L’anneau en plastique ?
– Non, le couvercle avec une décalcomanie.
– Quelle décalcomanie ? Une tête, un paysage ?
– Non, un dessin comme dans les bandes dessinées pour adultes… Tati appelle ça une caricature du diable.
Une caricature du diable ? Son autoportrait, alors, tant le grand professeur se moquait du monde. Ce prophète de malheur osait tout, jusqu’à se camoufler en plombier-zingueur. Et demain ? Ferait-il du toit de sa bicoque, une couverture, pour mieux se mettre au vert ?
M. Paul s’appesantit sur l’incident sanitaire :
– Tati a donc défoncé le couvercle, mais en faisant quoi ?
– En s’asseyant sur les genoux de Tata.
– À quoi jouaient-ils ?
– Je ne sais pas, mais ils chantaient tous les deux : « À dada sur mon bidet, quand il trotte il fait des pets… »
M. Paul s’engouffra dans cette brèche ludique pour tester l’éveil et les connaissances d’Aurélie :
– C’est quoi un bidet ?
– Un petit cheval.
– Très bien ! Et comment appelle-t-on la cuvette de la salle de bain ?
– Un bidet aussi.
– Bravo !
– À quoi sert-il ?
– À se laver les pieds.
– Mais encore ?
– À laisser tremper les chaussettes sales.
– Puis à faire… à faire ses ablutions [… « intimes » faillit lui échapper de la bouche, ce qui aurait constitué une excitation à la débauche].
– Ça, c’est compliqué.
– Tu as raison, revenons à la chanson, dit M. Paul. Un bidet, tu l’as dit, c’est un petit cheval, mais un baudet, c’est quoi ?
– Un gros âne.
Il pensa affiner le propos en lui expliquant la différence entre un gros âne et un petit cancre, entre un ânon du Limousin et un baudet du Poitou, mais, faute de parler de queue, mot pernicieux, il aurait dû faire son Tati et gloser sur l’appendice caudal, et la gamine se serait lassée de la conversation, quand elle ne rêvait que de promenade et d’évasion.
Se faire cette réflexion, ça frôlait déjà la mauvaise intention, et le péché. M. Paul, le fin lettré à l’imaginaire débridé, sentit que son cheval de bataille, le jonglage verbal, allait se cabrer. Il reprit les rênes fermement en se recalant sur la chansonnette :
– Tati et Tata chantent souvent des chansons rigolotes ?
– Oui, des chansons d’amour aussi, surtout Tata, qui est très sentimental.
– Par exemple ?
– « Ô Tati si tu m’aimais tu me ferais des nouilles », entonna la petite d’une voix cristalline qui rappela des souvenirs de messes de minuit à M. Paul, quand lui et ses camarades enfants de chœur glorifiaient l’avènement du Messie.
– Des nouilles ou des papouilles ?
– Ça se mange pas les papouilles.
– À la maison, c’est Tati qui cuisine ?
– Tati fait tout.
– Et Tata passe à la casserole par-derrière [un bon mot qu’il n’avait pu retenir, parce qu’il était trop chouette et parce qu’il passerait par-dessus la tête d’Aurélie, fût-elle langagièrement très précoce].
– Non, Tata passe seulement l’aspirateur, et parfois, pour s’amuser, il fait mine d’aspirer Tati.
– Dis donc, on n’a pas l’air de s’ennuyer avec eux.
– Avec toi non plus, quand est-ce qu’on retourne à l’église ?
M. Paul regarda sa montre : 16 h 45.
– Demain, on ira brûler un cierge au pied de la mère de Jésus, mais il ne faudra rien dire à Tati et à Tata, c’est promis ?
– C’est promis, je t’attendrai dans le jardinet.
– Sois là à quatre heures précises.
Aurélie sauta de joie, et sa jolie robe voleta. Un couple de vieillards passaient sur le trottoir d’en face. Deux paires d’yeux dévisagèrent M. Paul. Décontenancé, il fit mine de rouspéter Aurélie, comme s’il la prenait à partie. Puis se tournant vers eux, les vieux, il bougonna : « Ah ces enfants ! Ça n’a peur de rien. » – « Espèce de saligaud », marmonna la femme en tirant son mari par le bras.
2
M. Paul ne put s’empêcher de tout raconter à Mariette, qui renâcla, ronchonna et se fâcha :
– Que ne vas-tu pas imaginer ! Et de quoi tu te mêles ! Tu n’aurais jamais dû aborder cet enfant. Je serais toi, je me méfierais de ces gens-là, des nouveaux dans le quartier dont personne n’a entendu parler.
– Tu laisserais cet enfant entre les mains de ce prof de mes deux et de sa tantouse ?
– Si on leur a confié la gamine, c’est qu’ils en sont dignes.
– Tu penses que c’est une décision du tribunal… Drôle de famille d’accueil !
– Et si elle avait été placée chez un alcoolo et une droguée, ce serait mieux ?
– Et si c’était nous, ses tuteurs, tu dirais quoi ?
– Un écrivain raté et une putain refoulée, cherchez l’erreur !
– Mariette, je bande !
– Alors, déshabille-toi et mets ton peignoir.
– Mariette, je débande !
– Enfile-toi un doigt dans le derrière, et arrête de jaspiner !
– Ne sois pas vulgaire, mon colimaçon !
– Alors, fais-moi baver, au lieu de tergiverser !
– Ah oui ! Tergiverser, ça rime avec controverser, con trop versé sur la bite…
– Vilain canaillou, éructa-t-elle en tapotant l’oiseau, qui subitement s’érigea.
Comme un gentil perdreau sorti du boqueteau, l’on vit son vit s’élever à son meilleur niveau.
– Ô ciel ! dit Mariette, le voilà qui s’enhardit jusqu’à m’enluminer.
– Empare-toi de mon extincteur, dit M. Paul, et fais gicler ma mousse carbonique !
– Pas tout de suite ni maintenant, réfrène ton engouement !
– Je réfrène, ma belle, je mets la pédale douce, mais lâche-moi le frein !
– Viens ! Je suis à point, tire la chevillette.
– Ah ! Chérie ! Ma bobinette va exploser…
Et la bobinette cherra, lâchant le contenu de ses noisettes entre les gambettes de Mariette.
Après ce tir manqué et ces dommages collatéraux, ils baisèrent à la Tristan et Iseult, les yeux dans les yeux et le nœud dans la nouflette.
Mariette s’en fut ensuite au café du Moulin où l’attendaient de fieffés crétins, la clique à Jocelyn Pionel, dit Joss le reclus, ou le bagnard de Ré, un parrain rangé des législatures, qui s’était fait laminer par Jacomo de la Correzia lors d’un récent duel au sommet de l’Etna.
M. Paul rentra chez lui plus guilleret que jamais, en faisant un crochet par l’Erotic store, l’accueillant sex-shop de la rue des Échalotes où, ce soir-là, David taillait une bavette avec des tapineuses.
M. Paul n’avait pas attendu d’entrer en contact avec la petite fille qui pissait dans le jardinet, pour investir ce lieu de perdition. Il le fréquentait assidûment depuis un an. Il avait même noué une relation quasi intime avec l’un des deux employés de l’établissement, ce gringalet d’essence judéo-maghrébine, prénommé David.
– M. Paul, s’exclama David, j’ai du nouveau pour vous : Francesca à l’œuvre dans une salle de bodybuilding. Un vrai festival, une féerie instrumentale : masturbation à outrance, plus un duo avec un trans [une transsexuelle].
– Holà ! Montre-moi ça !
– Si vous ne l’emportez pas, un bon conseil, visionnez-la tout de suite, on va se l’arracher cette vidéo, c’est du top !

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