Littérature italienne
30 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Littérature italienne

-

30 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

La littérature italienne est d'un abord difficile et exige toujours un effort particulier du lecteur. Parmi les plus grands écrivains, on n'en trouve que très peu qu'on puisse prendre à livre ouvert, et lire pour le plaisir de lire …

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 octobre 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9782852297470
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Universalis, une gamme complète de resssources numériques pour la recherche documentaire et l’enseignement.
ISBN : 9782852297470
© Encyclopædia Universalis France, 2019. Tous droits réservés.
Photo de couverture : © Monticello/Shutterstock
Retrouvez notre catalogue sur www.boutique.universalis.fr
Pour tout problème relatif aux ebooks Universalis, merci de nous contacter directement sur notre site internet : http://www.universalis.fr/assistance/espace-contact/contact
Bienvenue dans ce Grand Article publié par Encyclopædia Universalis.
La collection des Grands Articles rassemble, dans tous les domaines du savoir, des articles : · écrits par des spécialistes reconnus ; · édités selon les critères professionnels les plus exigeants.
Afin de consulter dans les meilleures conditions cet ouvrage, nous vous conseillons d'utiliser, parmi les polices de caractères que propose votre tablette ou votre liseuse, une fonte adaptée aux ouvrages de référence. À défaut, vous risquez de voir certains caractères spéciaux remplacés par des carrés vides (□).
Langue et littérature italiennes
Introduction
Traiter de l’esthétique d’une langue, c’est se faire chasseur d’ombres. La linguistique moderne a assez démontré qu’une langue en soi n’est ni belle ni laide, que les considérations par lesquelles on justifie tel ou tel choix sont inspirées par des goûts personnels, que les règles sur lesquelles il se fonde n’ont rien de rigoureux ni de logique, qu’elles sont toutes extérieures à l’objet qu’elles examinent, et qu’elles varient d’un pays à l’autre, d’un individu à l’autre, d’une saison à l’autre. Ce que l’un louera sous le nom de douceur sera dénoncé par le voisin comme de la mollesse : ainsi le vénitien, que certains qualifient de mièvre, est blâmé par Dante pour son âpreté. Dans l’ Entretien d’Ariste et d’Eugène (1671), le père Bouhours juge l’italien trop monotone, alors que Dante en avait dit autant des langues d’oc et d’oïl – toutes deux oxytoniques – auxquelles il préférait les dialectes paroxytoniques de sa patrie, à son sens plus harmonieux.
Encore cela supposerait-il que les langues ont un visage, agréable ou non, mais défini et figé ; or, elles évoluent à travers les siècles et il est souvent impossible de reconnaître, sous les traits de la jeune fille, son aïeule. Il faudrait donc, d’une part, retrouver sous la diversité et les contrastes la continuité, montrer que telle langue qui a varié dans sa syntaxe, son lexique, ses tours, sa morphologie, sa phonétique est toujours la même ; d’autre part, l’immobilisant à un moment de son histoire, se livrer à un inventaire de ses ressources et, pour mieux saisir les faits d’expression qui lui sont propres, la comparer à d’autres langues soumises au même examen.
Il semble difficile et hasardeux dans ce va-et-vient, dans ce passage incessant du plan de la diachronie à celui de la synchronie, de faire apparaître une unité et de dégager des lignes et des tendances spécifiques, bref un portrait. Il y a plus. Le mot langue lui-même prête à confusion, suivant qu’on entend par là le parler commun à un groupe, à un peuple, à une nation, terme de linguistique, ou l’usage original et particulier d’un individu, qui est un fait de style et relève de la critique littéraire. Distinction sans doute indispensable, mais d’un maniement délicat, puisque la langue n’existe que comme virtualité, somme des possibles, qu’elle n’est jamais connue en dehors de ses manifestations, qu’on peut en un sens dire que tout est style, à commencer par l’énoncé d’un paysan illettré.
Si traiter de l’esthétique d’une langue, c’est chasser une ombre, traiter de l’esthétique de la langue italienne, c’est poursuivre l’ombre d’une ombre. Parmi les langues de l’Europe, l’italien représente en effet un cas singulier. L’histoire, qui a retardé jusqu’à la seconde moitié du XIX e  siècle l’unité de la péninsule, l’évolution même de la langue qui n’a pas connu, à l’instar de la plupart des idiomes nationaux, ces phénomènes d’osmose et d’interpénétration entre le parler populaire et la langue des lettrés, le hasard enfin qui a fait briller à Florence, au XIV e  siècle, les trois grandes étoiles du firmament littéraire italien sont cause qu’à plusieurs reprises et jusqu’à nos jours les Italiens se sont interrogés sur la nature même de l’outil dont ils avaient hérité et sur la possibilité qu’il offrait à chacun d’eux, y compris les plus humbles, de s’en servir, au point que certains ont pu, à la veille même du Risorgimento , douter de son existence.
Le peuple italien ne dispose guère d’un langage qu’il puisse reconnaître pour sien. Le problème de la langue n’a jamais été résolu et n’a cessé d’entraver le libre développement de la littérature.

Angélique LEVI
La littérature italienne est d’un abord difficile et exige toujours un effort particulier du lecteur. Parmi les plus grands écrivains, on n’en trouve que très peu qu’on puisse prendre à livre ouvert, et lire pour le plaisir de lire, en se passant d’introductions historiques et de gloses philologiques. Lire en Italie a toujours été une affaire grave, un peu solennelle, pour laquelle il faut se dépouiller de son habit commun et revêtir une veste de cérémonie.
Plusieurs circonstances expliquent cette singularité. D’abord, l’expression écrite n’a pas une importance primordiale en Italie, pays qui manifeste son génie avant tout dans les arts plastiques et dans la musique. Dès le XIV e  siècle, à l’époque où Dante portait les lettres italiennes à un point d’excellence qu’elles n’ont pas rejoint depuis, la littérature était déjà seconde par rapport à la floraison des urbanistes, des architectes, des peintres et des sculpteurs. La Renaissance donna d’innombrables érudits et humanistes, mais pas un poète ou un conteur qu’on puisse comparer, même de loin, à un Piero della Francesca ou à un Palladio. Au XVII e et au XVIII e  siècle la littérature est en agonie, tandis que les Bernin et les Borromini, les Monteverdi et les Vivaldi affirment avec éclat l’ère baroque. Au XIX e  siècle, le seul artiste qui touche le grand public n’est pas un romancier, comme Balzac, Dickens ou Tolstoï, mais un auteur d’opéras, Verdi. Le peuple italien, pour livrer ce qu’il a à dire, recourt à d’autres moyens que les mots.

Dominique FERNANDEZ
1. Esthétique de la langue
• L’italien, mythe ou langue morte
Le premier modèle
Le mythe de la langue italienne est né avec Dante. Dans ce véritable traité universel sur la langue et le style qu’est le De vulgari eloquentia (1308), après avoir passé en revue les différents dialectes de la « langue de si » (c’est-à-dire de l’Italie), il proclame qu’il n’a trouvé nulle part l’« odorante panthère » des bestiaires du Moyen Âge qu’il poursuivait : tous, y compris son florentin natal, ont leurs imperfections. Alors, « ressaisissant ses épieux de chasse » et considérant qu’« en toute espèce de choses il y en a une à la mesure de laquelle toutes les autres doivent être rapportées (par exemple, quand on veut compter, toutes choses se mesurent d’après l’unité) », il pense avoir enfin capté l’insaisissable fauve, « ce vulgaire qui en chaque ville exhale son odeur et en aucune n’a son gîte » (I, XVI , 2). À cette langue, il décerne les attributs d’ illustre , cardinale , royale et courtoise .
Or ce « vulgaire illustre » exalté par Dante n’est pas un idiome comme les autres, une langue parlée par un peuple, illustrée par des œuvres : c’est une essence au sens aristotélicien et médiéval du terme. Créée pour et par les poètes, grâce à l’application de certaines règles d’or d’harmonie, d’euphonie et d’ordre, à partir du dialecte maternel que chaque homme apprend spontanément de la bouche de sa nourrice, théoriquement une, mais pratiquement multiple, elle regroupe, sans aucune considération des disparités morphologiques ou phonétiques, les beautés éparses dans les dialectes « sicilien, lombard, romagnol, des Pouilles, de l’une et l’autre Marche « : elle est un style en plusieurs langues.
La querelle de la langue
À l’Alighieri, deux siècles plus tard, Machiavel, plus attentif que son illustre devancier aux traits morphologiques et phonétiques, répond en lui montrant que l’italien ne saurait être la langue imaginaire dont il rêve, mais celle qu’il a pratiquée et portée au plus haut point d’excellence, c’est-à-dire le florentin, enrichi par les apports étrangers, et puisant son efficacité à ses sources vives, à savoir le sentiment linguistique du groupe.
La querelle séculaire de la langue, qui a divisé les Italiens jusqu’à nos jours (et qui n’a rien à voir avec les habituelles disputes des grammairiens), gravite autour de ces deux conceptions opposées. Ramenée à ses termes essentiels, elle porte sur le point de savoir quelle est et quelle doit être la langue de la patrie italienne, le modèle idéal prescrit par Dante ou bien l’idiome réel de l’âge d’or de la littérature, le florentin.
Querelle futile s’il en fut, du moins en apparence, mais si le simple bon sens avait suffi à trancher selon l’expression de Varchi « ce nœud très embrouillé et serré », on s’expliquerait mal que, pendant près de quatre siècles, des esprits d’inégale valeur mais au nombre desquels figurent tous les plus grands, aient dépensé tant de passion, d’intelligence et de subtilité à le démêler. En fait, la querelle de la langue n’est que le symptôme d’une situation linguistique paradoxale, car si l’Italie avait une langue, celle de sa tradition littéraire, les Italiens, eux, n’en avaient pas. Ces derniers, pour communiquer entre eux, ne disposaient que de leurs parlers vernaculaires, fort vigoureux il est vrai, et ayant chacun sa littérature propre, mais dont aucun n’était pratiqué, ni même compris, par les habitants des autres régions, et dont aucun ne pouvait, en raison du cloisonnement politique et social, rayonner en dehors des limites étroites d’une province ou d’une ville.
Une langue en vase clos
Avec l’éveil de la conscience nationale, ce sentiment de l’absence d’une langue nationale, d’une langue écrite et lue par l’ensemble de la population devient pour les intellectuels et les patriotes une hantise et un tourment. « Le toscan, dit Ugo Foscolo, est pour les Italiens une langue étrangère. L’italien est une langue écrite et qui ne peut pas être parlée. » Et Giacomo Leopardi de lui faire écho : « À présent, on peut dire, sans exagération, qu’en Italie le nombre des écrivains dépasse celui des lecteurs. On n’y lit que pour écrire. » Autrement dit, la langue italienne vit en vase clos : l’écrivain n’a d’autres lecteurs que ses confrères. Et Alessandro Manzoni : « Il manque complètement à ce pauvre écrivain (italien) le sentiment pour ainsi dire de communion avec son lecteur, cette certitude de manier un instrument connu de tous deux. » « Le fait, écrit-il encore, qu’on se dispute tellement sur la langue est la preuve que les Italiens ne disposent pas d’une langue commune. »
Encore au XX e  siècle, Italo Svevo, le plus grand romancier italien moderne, l’un des plus grands d’Europe, avoue son impuissance à s’exprimer en italien. « On ne peut raconter efficacement que dans une langue vivante et ma langue vivante ne pouvait être que le triestin », se désole-t-il, et à travers le temps son cri va rejoindre celui de Carlo Gozzi qui dès le XVIII e  siècle qualifiait l’italien de « langue morte ».
Au moment de l’Unité, et bien après, à l’aube du XX e  siècle, le dialecte triomphe partout, non seulement chez les gens du peuple, mais dans l’aristocratie et la bourgeoisie cultivée ; non seulement dans l’usage familial, mais parfois dans les occasions solennelles et jusque dans les cérémonies. À Venise, on prêche en dialecte. Victor-Emmanuel II tient ses conseils ministériels en piémontais. Les apôtres les plus enflammés de la langue italienne parlent souvent un italien gauche, pompeux, endimanché, laborieusement traduit de leur dialecte natal. Sous le coup d’une émotion, c’est le dialecte qui monte spontanément aux lèvres ; Cavour s’écriera en piémontais à la Chambre : « Che ciula ! » (Quel crétin !) à l’adresse d’un adversaire.
Mais à quoi bon multiplier les exemples ? Un chiffre résume la situation. D’après Tullio De Mauro, l’un des linguistes italiens contemporains qui a le plus finement analysé les rapports entre la sociologie et la langue, vers le milieu du XIX e  siècle, à peine plus de 600 000 personnes – 400 000 Toscans, 70 000 Romains et quelque 160 000 habitants des autres régions – sur un total de 25 millions, soit 2,5 p. 100 seulement de la population, étaient italophones, c’est-à-dire parlaient l’italien.
La révolution linguistique
Aujourd’hui les choses ont changé. Sous l’action conjuguée de l’instruction obligatoire, des moyens d’information de masse et, enfin et surtout, de l’immense brassage de population qui s’est effectué au cours des deux guerres mondiales, et, depuis 1950, à la suite d’un exode rural qui est sans égal en Europe, la majorité des Italiens se sont mis, bien ou mal, à parler la langue qui est censée être la leur.
L’adaptation ne s’est pas faite sans peine : dans les années qui ont suivi l’Unité, les instituteurs ignorant l’italien faisaient classe en dialecte. Du même coup, les « dialectalismes » jusque-là rigoureusement bannis de la langue officielle et littéraire ont fait irruption dans le parler commun. Un instrument intermédiaire entre les idiomes vernaculaires et la langue nationale, la langue régionale, a vu le jour.
Ce facteur vient ajouter un trait supplémentaire à la physionomie déjà accidentée de la langue italienne, ou peut-être (car l’italien est en pleine révolution et on en capte le reflet dans l’actuelle littérature) bouleverser tous les autres. On ne peut pour l’instant que, rassemblant ces fragments épars, essayer de recomposer, dans leurs très grandes lignes, ces visages successifs et simultanés.
• Misère et richesse de l’italien
Stabilité de la langue
L’italien doit quelques-uns de ses caractères les plus singuliers, son originalité ou, si l’on préfère, son esthétique, à ce triple facteur : un modèle florentin admiré mais lointain vers lequel on se retourne ; des dialectes florissants et élevés au rang de langues littéraires (Goldoni a écrit des pièces en vénitien, Belli des sonnets admirables en romain, Porta des poèmes en milanais) ; enfin l’adoption, souvent, d’une troisième langue, qui a pu, selon les époques, être le latin, le français, l’espagnol, voire l’allemand (Manzoni correspondait en français, Svevo était de culture allemande).
Et d’abord, sa remarquable stabilité. Cette langue qu’on a pu si longtemps qualifier de langue morte est, de toutes les langues européennes, celle qui a gardé les plus fortes empreintes de ses origines latines, celle aussi qui a le moins varié, à travers les âges, dans sa morphologie, son lexique et sa syntaxe. Quel Français cultivé, et dont ce n’est point la spécialité, est capable de lire sans dictionnaire ou sans quelque initiation préalable, je ne dis pas La Mort le roi Artu , mais même Rabelais ou Montaigne dans le texte ? Or, point n’est besoin d’études approfondies à un Italien pour comprendre, aujourd’hui encore, Boccace ou le Novellino. Les cadences de la phrase, l’ordre des mots, le phonétisme sont restés très proches de la langue mère. Comme dans toutes les langues purement écrites, les seuls changements phoniques que l’on enregistre sont liés à la graphie.
Se servant de Dante théoricien contre Dante écrivain, le XV e  siècle a contribué à cet immobilisme : la phrase cicéronienne déroule lentement ses innombrables anneaux comme quelque ver monstrueux, alors que, moquée et proscrite comme « bonne pour les savetiers », la saveur populaire imprègne la Divine Comédie où le Diable et l’Ange se disputent une âme comme deux commères qui s’apostrophent du rez-de-chaussée au dernier étage d’une maison de Florence. Le linguiste italien E. Peruzzi constate avec satisfaction que l’humanisme qui, partout en Europe, a modifié les structures linguistiques a, au contraire, consolidé celles de la péninsule et y décèle la preuve de la perfection que l’italien avait déjà atteinte à cette époque ; certes, mais c’est surtout le signe d’une langue qui, étant l’affaire exclusive des lettrés, est inapte à la fonction sociale d’un vrai parler vivant et est préservée par cette carence même des dangers de la contamination.
Le siècle des Lumières qui a vu, comme l’humanisme, des phénomènes de convergence européenne paraît tout d’abord entraîner aussi l’Italie. Toutefois, en renonçant aux chapelets de conjonctions de subordination et aux vagues de gérondifs, en adoptant la coordination, l’apposition, plus conforme à une pensée moderne mise à l’honneur par les philosophes français, les Italiens ne font que remplacer une profusion par une autre : la redondance des épithètes et des appositions se substitue à celle des périodes en cascades. Du reste, peu à peu, grâce à l’enseignement des jésuites, tout va rentrer dans l’ordre, la syntaxe latine est rétablie dans sa dignité et aujourd’hui encore, chassée de la plupart de ses fiefs, de la littérature épistolaire, de l’essai, de la nouvelle, du roman, elle survit, mieux, elle règne en souveraine presque absolue dans la critique et le journalisme.
Profusion
Cette culture in vitro a eu également des incidences sur la morphologie et le lexique. Elle est à l’origine de ce que l’on pourrait appeler le polymorphisme de la langue. Les variantes d’une même forme à flexion que la langue parlée (et à sa suite la langue littéraire) tend à unifier se sont conservées intactes en italien, côte à côte, et le plus souvent sans qu’aucune se spécialisât dans tel ou tel registre : les verbes les plus courants, aux temps et aux personnes les plus usités, admettant plusieurs formes : debbo , devo  ; vo , vado  ; visto , veduto  ; appaio , apparisco. Pour le même motif, on relève dans certains secteurs sémantiques, une pléthore de synonymes. Là où le français ou l’anglais n’ont qu’un mot, l’italien en propose trois ou quatre parfaitement équivalents : rio , rivo , ruscello désignent toujours une rivière. Cette hypertrophie atteint la phrase, et l’énoncé le plus banal comme « J’ai vu mon père » comporte en italien, avec la possibilité de jouer sur l’article et le pronom possessif, la forme verbale et enfin le nom, une dizaine de solutions qui n’offrent ni stylistiquement, ni sémantiquement de différence appréciable.
Pénurie
En revanche, et comme corollaire à cette profusion, des pans entiers de lexique manquent, dans des domaines qui vont de l’expression des sentiments à la faune, à la flore, à l’artisanat, en passant par maints aspects de la vie quotidienne, du jargon scolaire à l’argot (soit parce que certaines formes de vie sociale sont inconnues en Italie, soit que, indissolublement liées à un terroir ou à une cité, elles ne se traduisent qu’au niveau du dialecte). Pour un oiseau comme l’alouette, lodola ou allodola , ou une plante comme le laurier, lauro ou alloro , qui donnent le choix entre deux termes, que de fleurs, d’oiseaux, de poissons, de bêtes sans nom !
Si, comme le notait Stendhal, et déjà avant lui Diderot, l’italien est la langue de la passion, il n’empêche que dans un registre moins sublime que celui du « bel canto » ou de la poésie lyrique, il est impossible à un romancier de mettre dans la bouche de ses personnages une phrase aussi simple que « Je vous aime », sinon sous forme de litote, «  Le voglio bene  » par exemple. «  L’amo  », traduction littérale, sonne comme une parodie du sentiment.
Au début du siècle, après que l’instruction a commencé à répandre ses bienfaits sur les masses, le discours le plus modeste porte encore l’empreinte tenace du divorce séculaire entre la langue des livres et celle des hommes. Témoin cette phrase relevée par Omodeo dans la lettre d’un soldat à sa femme pendant la Première Guerre mondiale : «  Noi altri stiamo col quor a spetar che un giorno laltro le trombe di guerra la pace suonar.  » « Nous autres sommes avec le cœur à attendre qu’un jour ou l’autre les trompettes de guerre sonnent la paix », où le mélange incongru du dialecte, d’une orthographe approximative et du style aulique atteint à une sorte de ridicule beauté.
Hybridisme et liberté
Curieusement, le conservatisme de la langue italienne n’a d’égal que sa réceptivité, son ouverture à toutes les influences étrangères et dialectales. Les foudres brandies par les puristes, comme les membres de l’Accademia della Crusca, sont restées sans effet ; elles n’ont jamais empêché les Italiens d’aller chercher ailleurs un bien qu’ils ne trouvaient pas chez eux. Machiavel, le premier, a défini avec vigueur sa position à ce sujet. « Les langues, dit-il, ne sauraient rester simples, mais il convient qu’elles soient mélangées à d’autres. Mais on appelle langue d’une patrie celle qui convertit les vocables qu’elle a empruntés aux autres selon ses propres usages [...] car le bien qu’elle rapporte de chez autrui, elle se l’approprie de manière qu’il semble lui appartenir. » Et, en effet, l’italien a un merveilleux pouvoir d’adapter, d’assimiler, de conformer à ses structures les emprunts qu’au fil des siècles, selon le flux et le reflux des invasions guerrières ou des modes pacifiques, il a accueillis avec prodigalité.
Cet hybridisme pratiqué avec la plus grande des souplesses est une compensation ingénieuse à la misère : il permet de tourner les obstacles inhérents à la rigidité d’une langue exclusivement écrite. Pour s’en tenir aux emprunts faits au français, ils sont, dit A. Dauzat, innombrables, et les termes ainsi naturalisés acquièrent une faculté de « provigner » qu’ils n’avaient pas dans la langue originelle. « Billet », par exemple, a donné en italien biglietto , mais aussi bigliettaio (préposé à la distribution des billets) et biglietteria (guichet où l’on distribue les billets). Palliatif encore de tant de lacunes, cette possibilité inépuisable qu’offre l’italien de forger librement des mots composés, de combiner, à l’aide de préfixes et de suffixes de dérivation, des séries de vocables nouveaux. À quoi s’ajoute la gamme infinie des diminutifs, augmentatifs, laudatifs, péjoratifs : des mots tels que ometto , omone , omino , omaccio (sans compter le plus savant omunculo ), qui tous servent à désigner les différents calibres et variétés d’une même espèce, l’homme, et dont chacun est chargé d’une nuance affective particulière, n’ont pas d’équivalent en français.
Car toute médaille a son avers. L’italien qui, à en croire le père Bouhours, serait propre seulement à exprimer « inepties, pointes et vaines enflures », auquel Diderot, moins sévère, reconnaissait un génie propre à « émouvoir, persuader et tromper », que les Italiens tout les premiers ont décrit comme une langue oratoire, tournée vers la tradition, impropre à exprimer une pensée moderne, cette langue a laissé, pour ces raisons mêmes, une porte ouverte à la liberté, à la rébellion, à la fantaisie. Si les Français, comme on a pu le dire, réforment tous les jours leur langue, les Italiens, eux, l’inventent.
De Benvenuto Cellini à Italo Svevo, pour ne choisir que des cas extrêmes : l’un par inculture, avec une insolence de rustre, écorche l’idiome maternel, l’autre par appartenance à une autre culture, et avec une sorte de contrition, démarque la période germanique ; tous deux bousculent la syntaxe, multiplient les barbarismes, panachent le discours d’expressions vernaculaires, non à la manière des stylistes français qui maltraitent un instrument dont ils connaissent à fond les ressorts et les ressources, mais à la manière des explorateurs dans un désert linguistique. Ainsi, à chaque fois, ce n’est pas un style qu’on crée, mais la langue qu’on fait surgir du néant. Cette langue du passé et des rétrospectives a depuis toujours été la langue de la prospection.
Vitalité de l’italien
Ce que les circonstances leur ont jusqu’ici refusé, un outil pour les techniques, le débat, la vie sociale, la conversation familière, une langue écrite qui soit aussi parlée, les Italiens le possèdent enfin.
Bien qu’il soit trop tôt pour se prononcer sur un procès en cours, le dérèglement qui semble caractériser l’italien d’aujourd’hui, la prolifération de l’incorrection grammaticale, le relâchement et la transformation de la syntaxe qui, rejetant moules et modèles anciens, tente de se calquer sur ce qui lui apparaît le moins congénital, l’américain, doit être déchiffré à la lumière d’une histoire et d’une société.
Si le tableau offre à première vue d’indéniables similitudes avec celui de la France, il recouvre une réalité différente. D’un côté, un pays où, selon A. Martinet, « un malthusianisme rigoureusement entretenu par des grammairiens a étouffé toute initiative chez l’usager » qui n’ose plus utiliser hardiment les ressources de sa langue ; de l’autre, une collectivité accédant au sentiment linguistique qui use et abuse d’un pouvoir neuf.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents