Across
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Description

Abigail et Lucy sont des Gardiennes du temps.
Un statut qui les oblige à veiller sur la course effrénée des minutes pour empêcher quiconque de modifier le passé.
Mais quand la mort frappe à la porte d’Abigail et emporte l’homme qu’elle aime, elle se retrouve confrontée à un choix qui changera sa vie à jamais : transgresser les règles ou accepter le destin ?
Sa décision permettra à Lucy de retourner à l’endroit où toute cette histoire a commencé : Salem, Massachussetts.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 3
EAN13 9782379600203
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Nikki J. Jenkins
S. Langlois
© Nikki J. Jenkins, S. Langlois et Livresque éditions pour la présente édition – 2019
© Thibault Benett, pour la couverture
© Sophie Eloy, pour la correction
© Jonathan Laroppe , Suivi éditorial & Mise en page
ISBN : 978-2-37960-020-3
Tous droits réservés pour tous pays
NB : Les extraits des chansons sont purement inventés et proviennent de poèmes écrits par Nikki J. Jenkins.
Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur et de l’auteur.

Pour que le passé reste inchangé.
Que l’avenir soit protégé.
Les Gardiennes du Temps ont décidé
De ne faire que voyager.
À travers le temps et l’espace,
De l’autre côté de l’impasse,
E lles doivent empêcher
Quiconque d’interférer.


Traduction du carnet d’Abigaïl Warren,
Serment prononcé lors du premier conseil
des Gardiennes du Temps.


Prologue

Salem, Massachusetts, 1692

La foule s’écarte sur le passage des jeunes femmes condamnées. Bras attachés dans le dos, elles avancent sous la menace des bourreaux. Les longues robes traînent sur le sol, soulevant une nuée de poussière vers leur visage baissé. En larmes, elles prient une dernière fois pour être sauvées. Autour d’elles, la population lève des armes de fortune en réclamant à grands cris leur mort.
Cachée dans la forêt adjacente, Abigaïl Warren assiste avec horreur à la scène. Des dizaines de jeunes femmes innocentes, sacrifiées sur l’autel de la vengeance et de la jalousie. Elle imagine parfaitement le visage rond de Betty Parris 1 illuminé d’un sourire, se délectant de l’exécution du jugement dernier. Heureuse d’avoir déclenché cette chasse aux sorcières et d’utiliser la peur des autres pour servir ses propres desseins : tuer les personnes qu’elle hait sans se salir les mains.
Dans ses bras, la petite fille d’Abigaïl gazouille tranquillement, inconsciente des dangers du monde qui l’entoure. C’est pour elle qu’elle se refuse à intervenir de nouveau. Pour que sa descendance vive. Elle doit rejoindre le couvent situé de l’autre côté du bois avant que son absence soit remarquée.
Alors que les flammes 2 emportent avec elles les dernières parcelles de vie des damnées, Abigaïl détourne les yeux, assaillie par un sentiment de culpabilité.
Car la sorcière de Salem, c’est elle.
Chapitre 1

Brooksville, Floride, 2005

Nous avons tous nos petits secrets. Certains sont si insignifiants que l’on peut se demander pourquoi des personnes s’échinent à les cacher aux yeux du reste du monde. Comme lorsque Bobby Baker, le playboy de mon ancien lycée, a refusé de reconnaître son aventure avec Jenny Palfort alors que les preuves étaient éloquentes. Ou comme le fait que monsieur Unger, mon ancien professeur de chimie, n’assumait pas sa calvitie et la camouflait à l’aide d’un postiche.
D’autres secrets sont, quant à eux, bien plus lourds à porter et ne doivent être découverts à aucun prix. Pour préserver votre vie d’un enfer terrestre. Comme le mien. S’il venait à être dévoilé, je serais enfermée dans un asile ou disséquée comme un animal de laboratoire. Car mon héritage est quelque chose d’incompréhensible pour les esprits étriqués qui composent 99 % de la population.
Nous sommes pourtant tous humains. Mais les gens ne l’acceptent pas et imposent une barrière invisible entre eux et nous. Simplement, parce que nos capacités les gênent. Certains écrits nous désignent comme des sorcières, d’autres comme des suppôts de Satan. En ce qui me concerne, le terme exact est « Gardienne du Temps ».
Assise sur le vieux parquet grinçant du grenier, mon chat sur mes genoux, j’étudie, une nouvelle fois, mon arbre généalogique. Des gravures plus ou moins anciennes inscrites dans un carnet de cuir aux pages jaunies. Le seul moyen qui me permet de me sentir proche de ma mère. À la lueur des bougies, mes yeux suivent les lignes retraçant la chronologie de ma famille jusqu’à tomber sur la première d’entre nous. Celle par qui toute cette histoire a commencé.
À chaque jonction, le nom de mes ancêtres se reflète. Que des femmes. Les descendantes d’Abigaïl Warren n’engendrent que des filles. Des enfants qui tiennent le destin du monde entre leurs mains. Un héritage qu’il nous est impossible de refuser. Un don inscrit dans nos gènes et qui nous mène à notre perte.
Pamplemousse , mon vieux chat roux, se traîne vers la sortie, tandis que je referme le carnet et le range dans l’ancienne malle appuyée contre le mur du fond. Toutes les reliques familiales y sont entreposées, comme un rappel de ma condition, de mon devoir.
Mon doigt effleure la planche de ouija 3 achetée dans une petite boutique allemande par ma grand-mère. Une pièce unique, authentique, qui n’a rien à voir avec les reproductions qui pullulent dans les commerces ésotériques. La seule chose qui possède une véritable valeur à mes yeux.
Je quitte les combles et m’engage dans l’escalier menant à ma chambre, dont les marches grincent à chacun de mes pas. Ma maison n’a rien d’extraordinaire, hormis le fait que ma famille y vit depuis près de soixante-dix ans. Après le décès de mes grands-parents, ma mère a hérité de la propriété et depuis sa mort, j’en suis la légataire. Construite sur les hauteurs, elle surplombe Brownsville, comme ses nombreuses voisines aux façades, à la couleur boisée, s’étirant sur deux étages.
Mais cette vieille bâtisse, aux murs recouverts de papier peint délavé, n’est pas seulement ma demeure. Elle sera aussi mon tombeau. Un endroit qui m’a vu naître, et qui, à l’instar de ma mère, me verra mourir.
Je me réveille en sursaut, quelques heures plus tard, l’esprit encore hanté par le souvenir qui est venu perturber mon sommeil. Cette fois-ci, l’honneur revient à ma tante Jenna. Cette femme aigrie qui, durant des années, n’a cessé d’alimenter les repas de famille en reproches et mauvaise foi.
« Installée dans les canapés autour de la cheminée, regardant le feu lentement crépiter dans l’âtre brûlant, j’écoute distraitement la conversation entre ma mère et ma tante. Depuis le décès de mon père, quatre ans plus tôt, chaque Noël se déroule de manière identique. Ma mère invite les seuls membres de ma famille paternelle encore en vie uniquement pour m’aider à garder un lien avec eux. Et ce, même si je lui répète sans cesse de ne pas s’encombrer de leurs présences. Cette fois-ci, ma grand-mère a décliné l’invitation, à cause d’un petit problème de santé. Et malgré mes prières, ma tante a préféré venir nous gâcher la soirée, plutôt que de tenir compagnie à celle qui l’a engendrée. Durant des années, j’ai cru être responsable de sa haine envers moi et la mériter. Mais avec le temps, j’ai compris que le problème ne venait pas de moi.
Elle guette sans cesse la moindre raison de me critiquer. Rien ne trouve grâce à ses yeux, comme ma manière de m’habiller. Je n’y suis pour rien si son imposant derrière l’oblige à se saper comme une nonne, alors qu’il m’est possible d’exhiber ma fine silhouette sans complexe.
— Redresse-toi dans ton fauteuil, jeune fille, m’ordonne Jenna, en me lançant un regard désapprobateur. Une femme digne de ce nom doit connaître les règles de savoir-vivre.
Ma mère garde le silence. Je m’exécute, de mauvaise grâce.
— Ton père n’aurait jamais supporté une attitude si désinvolte.
Je me mords les lèvres jusqu’au sang.
— Ta cousine Larissa sait se tenir en société, elle. Son éducation est irréprochable.
Ce qui sous-entend que la mienne laisse à désirer. Je supplie du regard ma mère d’intervenir, mais elle se contente de courber l’échine et de subir les récriminations.
Une situation atténuée du vivant de mon père. Aussi bien Jenna que ma grand-mère n’osaient contredire le choix de celui-ci en sa présence, même si elles ne s’en gênaient pas derrière son dos. Ma naissance, au lieu d’être célébrée comme il se doit, a sonné le glas pour ma famille paternelle. Mon arrivée a été perçue comme la victoire du couple que formaient mes parents face aux nombreuses tentatives de les séparer.
Au début, on a surtout ignoré ma présence, préférant renier mon existence. Mais depuis un an, les choses ont changé. Plus précisément, depuis le jour de mon quinzième anniversaire, quand ma longue chevelure brune est devenue aussi blonde qu’un champ de blé, signifiant l’activation de mon statut de Gardienne du Temps. Un tournant décisif dans ma vie, le début de ma malédiction. Aux yeux des autres, cela ressemblait à une simple rébellion d’adolescente. Pour ma tante, j’avais choisi de me teindre les cheveux pour renier mes origines, me détacher de l’image de mon père qui subsistait uniquement dans la couleur de mes cheveux. Depuis ce jour, la haine de ma tante envers moi a atteint des sommets. »
La porte de la chambre grince légèrement, me sauvant de mes pensées, et une boule de poils surgit dans mon champ de vision, avant de se blottir contre moi.
Je tourne la tête vers la fenêtre ouverte qui laisse entrer la chaleur nocturne de l’été indien, tout en caressant distraitement Pamplemousse. Alors que l’automne a pris ses aises, l’été semble vouloir revenir à la charge avant l’heure en nous offrant, en plein mois d’octobre, des températures avoisinant celles d’un mois d’août. Une bénédiction avant que notre ami l’hiver pointe le bout de son nez.
La lumière d’un lampadaire éclaire suffisamment la vitre ouverte pour y apercevoir le reflet de mon visage fatigué. Malgré les années, les souvenirs sont toujours aussi vivaces.
L’esprit trop préoccupé pour me rendormir, je me lève et laisse Pamplemousse prendre ses aises sur mon lit.
Je descends l’escalier menant au rez-de-chaussée, et traverse le salon, n’ayant pas l’envie de m’installer devant la télévision, dans l’immense canapé fuchsia, détonnant au milieu des meubles de mes aïeux. Je délaisse l’espace salle à manger, qui n’a pas vu d’invités depuis de nombreuses années, coupe par la cuisine, qui a subi les tests culinaires de trois générations, plus ou moins réussis, et me dirige vers le jardin. La lune, quasi pleine, éclaire suffisamment la nuit pour me permettre de m’orienter sans problème jusqu’à la petite serre construite un peu à l’écart. Un espace créé par ma grand-mère maternelle, comportant ses fleurs préférées. Ma mère n’avait pas la main verte, si bien qu’elle n’a jamais pris le temps de prendre soin de cet endroit, qui, par la force des choses, est devenu mon refuge, pour fuir la folie.
Chapitre 2

De la chaise de mon bureau, j’ai une vue directe sur le couple qui s’engage dans l’escalier et qui irradie de bonheur. D’après les gémissements et les cris entendus, je ne suis pas la seule à avoir veillé une partie de la nuit. Tandis que les images de mon passé s’insinuaient en moi et m’empêchaient de dormir paisiblement, ma colocataire, et meilleure amie, subissait les assauts de quelque chose de bien plus intéressant. La veinarde !
Le manque de sommeil saupoudré d’une pincée de jalousie et d’une cuillère de désir refoulé devant la vision du torse nu du petit ami de Lorelai, me propulse au bord du gouffre. Décidément, l’absence de sexe commence à avoir un impact négatif sur ma vie pour que j’en arrive à fantasmer sur Jacob, alors qu’il est loin d’être mon idéal masculin.
Je tente de me défaire de cette impression malsaine, de ces ondes négatives qui emplissent l’air comme de l’électricité statique. Au son des touches du clavier, les pages blanches se remplissent difficilement. J’abandonne, avant de faire une erreur irréparable. La rédaction des contrats immobiliers demande une concentration sans faille.
Avant que mon côté Mister Hyde ne ressorte et me pousse à prendre en grippe les deux tourtereaux, j’éteins mon ordinateur et file en douce par la porte de la cuisine, emportant, dans mon sac, le dossier de l’appartement de monsieur Richard. Un couple de jeunes mariés le visite lundi et je dois vérifier les moindres détails, de la taille des pièces à l’emplacement de l’immeuble par rapport aux commerces. Mon avenir au sein de l’agence immobilière en dépend.
Dans l’aube naissante, je descends la rue jusqu’à l’allée des Antiquaires – qui doit son nom aux diverses boutiques d’antiquités qui s’y sont implantées dans les années 90 – et longe le chemin bordant un petit cours d’eau zigzaguant à travers le parc. Malgré l’heure encore matinale pour un samedi, nombreux sont ceux qui ont déjà quitté la chaleur et la douceur de leur foyer.
Je traverse une dernière ruelle et finis par rejoindre le meilleur café de la ville. Comme à mon habitude, je m’assieds sur la banquette du fond, dans l’axe de la cuisine. J’aime l’animation qui règne dans cet endroit. Le juke-box ne reste jamais longtemps éteint, l’odeur des pancakes chauds imprègne les lieux à longueur de journée et les banquettes en imitation cuir bleue ont vu défiler mon adolescence.
La propriétaire s’approche de moi, un immense sourire aux lèvres. Malgré ses cinquante-deux printemps, Marie McIntyre affiche des traits presque juvéniles, à l’exception de quelques rides d’expression qui trahissent son vécu.
— Quel bonheur de te voir, Abigaïl ! s’exclame-t-elle.
— À moi aussi, ça fait plaisir, Marie.
Elle m’enlace rapidement, étreinte que je lui rends, avec joie. Ce petit bout de femme compte énormément pour moi. Elle est comme une deuxième mère, celle que j’aurais voulu avoir.
— Mais dis-moi, tu es bien matinale, s’étonne-t-elle. Tout va bien, j’espère ?
— Ne t’inquiète pas, j’avais juste envie d’une bonne dose de sucre. À cause de la nouvelle lubie de Lorelai, mon corps crie famine à longueur de journée et réclame autre chose que de la bouillie fade et pâteuse.
— Je lui en toucherai deux mots, ce soir. Ce n’est pas parce que ma fille a décidé de s’engager dans un régime qu’elle doit t’enrôler de force.
— Ne t’en fais pas, j’ai caché des rations de survie sous le plancher de ma chambre, lui soufflé-je à l’oreille, comme un secret. Elle ne mettra jamais la main dessus.
Un cuisinier l’interpelle. Marie s’excuse, non sans avoir au préalable ordonné à la serveuse de m’apporter ma commande habituelle. En double. Ce qui ne peut vouloir signifier qu’une chose : Connor est forcément dans le coin.
La porte battante à ma droite s’ouvre et Célina, la jeune étudiante qui prête main-forte à Marie, apparaît avec plusieurs bouteilles dans les bras, les yeux rouges et la mine renfrognée. Elle précède un homme qui lui, bien au contraire, ne semble en aucun cas malheureux. Connor affiche un immense sourire, creusant deux jolies fossettes dans ses joues. Avec ses cheveux légèrement bouclés et aussi noirs que du charbon, ses yeux verts discrètement encerclés de marron et son nez quelque peu dévié à force d’être cassé, il est indéniablement attirant. Un véritable bad boy au cœur tendre. Il s’installe en face de moi, sans me demander mon autorisation. Il sait que jamais je ne refuserai sa compagnie.
Nous nous connaissons quasiment depuis toujours et avons fréquenté les mêmes écoles de la maternelle au lycée. Mais après notre diplôme, nos vies ont pris des routes différentes. Si son père n’avait pas été tué dans un accident de voiture, il y a deux ans, il ne serait peut-être jamais revenu vivre ici. Et j’en suis en partie responsable. Mon cœur se serre à cette idée et les larmes menacent de couler, comme à chaque fois.
Un sifflotement aigu sort de sa bouche.
— Alors, Lass 4 , tu nous fais un remake de la famille Adams ? Je comprends pourquoi ma mère avait l’air si préoccupée.
L’un de ses doigts glisse sur ma peau, juste en dessous de mon œil droit.
— Mauvaise nuit, constate-t-il, toutes traces d’ironie ayant disparu de sa voix. Insomnie ? À moins que ma sœur en soit la cause ?
— Pourquoi choisir ? soupiré-je. Mélange les deux, c’est tellement plus drôle.
J’adore Lorelai, et il m’est impossible d’imaginer ma vie sans elle, mais parfois vivre avec elle relève du parcours du combattant. Un véritable calvaire. Car, sans le vouloir, elle me renvoie l’image d’une existence que jamais je ne pourrai avoir.
Un bruit de verre brisé attire notre attention. Connor se tourne en direction du comptoir. Mes yeux suivent le même mouvement et croisent ceux de Célina. Un regard assassin chargé de souffrance et de jalousie. Je me détourne rapidement et fixe de nouveau mon ami, qui lui aussi a délaissé la jeune femme.
— Elle ne semble pas ravie de me voir, constaté-je, étonnée.
Connor hausse les épaules. Visiblement, il n’a pas envie de s’attarder sur le sujet.
Une autre serveuse s’approche de notre table et dépose, devant nous, nos deux tasses de chocolat chaud accompagnées de deux donuts généreusement saupoudrés de sucre glace.
Sans attendre, Connor saisit le sien et mord à pleines dents dedans, comme un enfant en manque de glucose.
— Un vrai ventre sur pattes, m’esclaffé-je devant sa bouche recouverte de poudre blanche. Attention, Pamplemousse déteint sur toi.
— Je rêve ou tu viens de me comparer à cette grosse boule de poils rousse qui te sert de chat ?
— Moi ? réponds-je, feignant l’innocence. Je ne me le permettrais pas, voyons.
Je ris sous cape devant son regard faussement outré. Je tends la main pour m’emparer de mon en-cas, mais Connor me devance, et enfourne la moitié de mon beignet dans sa bouche.
— Tu n’as pas honte de te comporter comme un sauvage ! Je ne t’ai pas élevé comme ça.
Les mains sur les hanches, Marie nous surplombe malgré son mètre cinquante. Telle une biche prise au piège dans les phares d’une voiture, Connor n’en mène pas large. C’est toujours drôle de voir comment les hommes, quel que soit leur âge, redeviennent aussi inoffensifs que des agneaux en présence de leur mère. J’en profite pour récupérer le reste de mon beignet et le mange avant que l’hypoglycémie me guette.
— Tu as intérêt à être à l’heure, ce soir, l’avertit sa mère. Je n’accepterai aucune excuse. Et c’est valable aussi pour toi, Abigaïl.
— Je serai à l’heure, ne t’inquiète pas. Et je prendrai Abby au passage.
— Je croyais que Célina devait t’accompagner ? s’étonne Marie.
Célina ? Je me demande ce qu’elle vient faire dans l’histoire.
— Nous avons rompu, admet mon ami. Je ne pense pas qu’elle souhaite assister à notre repas de famille.
Je comprends mieux l’attitude de la jolie rousse. Voir son ex-petit ami avec une autre est difficilement gérable. J’en sais quelque chose. Mais avec le temps, on finit par avoir de l’expérience et, même si parfois on baisse la garde, généralement on arrive à cacher nos émotions.
En pensant à Célina et Connor en tant que couple, une petite dague s’insinue dans mon cœur, comme une trahison. Je refrène ce sentiment et tente de me convaincre que, ce qui me gêne le plus, c’est de ne pas avoir été au courant de cette histoire avant qu’elle ne se termine.
— Ne t’inquiète pas, maman. Nous n’étions pas faits pour être ensemble. Il valait mieux pour tous les deux mettre un terme à cette relation.
— Le rôle d’une mère est justement de se faire du souci pour ses enfants. J’aurais simplement aimé avoir tort, pour une fois.
Sur ces paroles, elle nous laisse, retournant à son travail. Je sirote mon chocolat, attendant les explications de Connor. Éclaircissements qui ne viennent pas. Je bous intérieurement, résistant à la pulsion de lui jeter ma tasse au visage. Encore une fois, je vais devoir lui tirer les vers du nez.
— Alors, toi et Célina, commencé-je, depuis combien de temps…
— ... on sortait ensemble ? termine-t-il pour moi, en gardant la tête baissée sur sa tasse. Depuis juin.
Je manque de m’étouffer. Comment a-t-il pu me cacher cette histoire pendant presque 5 mois ? Suis-je tellement préoccupée par ma petite personne que je n’arrive plus à faire attention à la vie de mes amis ?
— Ne te flagelle pas inutilement, Lass, soupire-t-il. Tu n’as rien à te reprocher.
— Tu ne devrais pas lire dans mes pensées, tu sais. Tu pourrais ne pas aimer tout ce qui trotte à l’intérieur de mon crâne.
— Avec toi, je n’en ai pas besoin. Je te connais par cœur. Tout le monde était dans l’ignorance. Ma mère ne l’a su uniquement parce que j’avais invité Célina à l’anniversaire de Kirsteen.
— Quelle idiote ! m’exclamé-je, en me prenant la tête dans les mains. J’ai complètement oublié l’anniversaire de ta sœur. Je comprends mieux l’insistance de ta mère à nous voir arriver à l’heure. Moi qui caressais le doux espoir de m’octroyer une longue sieste cet après-midi. Je vais devoir aller faire les boutiques. Quelle poisse !
— Rentre chez toi dormir un peu, dit-il. Tu en as vraiment besoin. Je m’occupe de trouver quelque chose pour ma sœur.
— C’est gentil, mais tu dois avoir autre chose à faire. Attraper les méchants, par exemple.
— Cette semaine, ce n’est pas de mon ressort. Mon chef m’a ordonné de prendre un congé.
— Dans ce cas, je file vérifier quelques détails pour le travail avant de rentrer me mettre sous la couette, le remercié-je.
Je me lève et me penche, déposant un léger baiser sur sa joue rendue rugueuse par sa barbe naissante.
— Pourquoi vous avez rompu, Célina et toi ? lui demandé-je sans pouvoir empêcher la question de sortir de ma bouche.
— Comme toujours, murmure-t-il. Elles finissent toutes par ouvrir les yeux et par comprendre que j’en aime une autre.
Chapitre 3

Une tornade brune déboule dans ma chambre en hurlant, sans une once de remords pour la pauvre âme assoupie sur le lit. Tel un adjudant-chef, Lorelai commence à réciter une liste de choses à faire avant la soirée. Comment ai-je pu penser avoir la paix ? J’étouffe un cri de rage dans mon oreiller et relève la couette au-dessus de ma tête, essayant de faire abstraction de toute cette agitation.
— Allez la flemmarde, crie-t-elle. La sieste est terminée.
Elle agrippe le bord de la couette et tire d’un coup sec dessus. La lumière inonde la pièce et m’éblouit à travers mes paupières fermées. Je n’ai plus d’autre choix que d’abdiquer.
— Je te hais, Lorelai, maugréé-je.
— Moi aussi, je t’aime.
Je me redresse et m’assieds contre le montant du lit pour faire face à ma meilleure amie, en maudissant le jour où j’ai accepté qu’elle emménage avec moi.
— Tu sais, je vais vraiment finir par chercher une nouvelle colocataire, la menacé-je, fatiguée.
— Paroles, des paroles, encore des paroles, chantonne-t-elle. Tu profères toujours la même menace. Et regarde, je suis toujours là, déclare-t-elle, en ouvrant les bras, triomphante. De toute manière, tu ne trouveras jamais meilleure colocataire que moi.
Un rire s’échappe de mes lèvres. Nous savons toutes les deux que si Lorelai n’était pas ma meilleure amie, je l’aurais déjà virée à coup de pied aux fesses de chez moi. Que ce soit pour la cuisine, le ménage ou les courses, elle s’arrange toujours pour foirer quelque chose. Une vraie catastrophe ambulante.
— Allez, donne-moi tes mains, m’ordonne-t-elle, en agitant ses doigts. Pas la peine de perdre du temps, tu finiras par céder de toute manière.
Je ne la contredis pas et obéis sans attendre. Comme pour toutes les grandes occasions où nous sommes conviées, Lorelai applique son plan en cinq étapes : manucure, soin du visage, maquillage, coiffure et habillage. Une préparation digne d’un défilé de mode.
La lime s’active sur mes ongles, s’attardant sur les bords pour accentuer la courbe et approfondir l’arrondi. Pour moi, un coup de vernis aurait suffi, mais Lorelai ne fait pas les choses à moitié. Pendant que mes doigts subissent un petit bain pour ramollir les peaux, mes oreilles doivent supporter l’incessant bavardage. Comme à chaque fois, je me déconnecte et plonge à l’intérieur de moi. Tellement absorbée par sa tâche, Lorelai se rend rarement compte que je ne l’écoute pas.
En rentrant ce midi, la dernière phrase de Connor n’a cessé de tourner en boucle dans mon esprit. Je savais que ses horaires de travail ou son côté casanier pouvaient être des causes de rupture. Travailler dans la police ne facilite pas l’épanouissement des relations amoureuses. Mais en réalité, le problème s’avère bien plus profond. Comment peuvent-elles rivaliser avec une autre ? Surtout si Connor éprouve pour cette inconnue bien plus de sentiments qu’il n’en aura jamais pour elles.
J’aurais pu être cette inconnue, mais la vie en a décidé autrement. J’en ai décidé autrement. Et même si mon cœur saigne à l’idée qu’il en aime une autre, je n’ai pas le droit d’intervenir.
D’un claquement de doigts, Lorelai me ramène à moi et fièrement, me présente son œuvre. Mes ongles arborent une délicate teinte bleu ciel, parfaite pour accompagner la tenue prévue. Mentalement, je raye manucure de la liste des tortures à venir et file sous la douche. Un peu d’intimité avant le ballet de crème, poudre et autres artifices en tous genres.
Lorelai ménage l’effet de surprise et m’interdit de me regarder dans le miroir avant d’avoir fini. Son enthousiasme pour ces choses futiles m’étonnera toujours. Mais elle pourrait en dire autant pour ma passion de la lecture, elle qui n’ouvre un livre que par obligation.
Mon téléphone vibre sur ma coiffeuse. Mon amie s’en empare et répond à ma place. Une habitude qui a déjà causé quelques situations embarrassantes. Notamment lorsque Phil, un de mes anciens sex-friends, a eu la bonne idée de procéder à un appel vidéo, avec en gros plan, son service trois-pièces fièrement dressé, un sucre d’orge posé dessus. Lorelai a eu un joyeux Noël.
— Connor m’a chargée de te dire qu’il sera là dans 30 minutes. Pourquoi as-tu besoin de mon frère pour te rendre chez ma mère ? me demande-t-elle, étonnée. Tu aurais pu monter en voiture avec Jacob et moi.
— Disons que sur le coup, je n’y ai pas réfléchi. Cela m’a semblé être une bonne solution.
— Une bonne occasion, oui, glousse-t-elle.
— Et de faire quoi, je te prie ?
— Si tu es incapable de comprendre le sous-entendu, ton cas est réellement désespéré.
Elle s’éloigne de moi et m’observe comme un artiste devant l’une de ses œuvres. Je saisis parfaitement bien les allusions de mon amie. Mais je préfère jouer l’ingénue que de devoir lui mentir à longueur de journée, en lui faisant croire que je ne ressens rien pour Connor alors qu’il est le seul à avoir atteint mon cœur.
La tête penchée sur le côté, elle semble satisfaite du résultat et prend la voix de la présentatrice de relooking extrême.
— Mesdames et Messieurs, voici en exclusivité la nouvelle Abigaïl Clarke.
D’un geste théâtral, elle retire la serviette posée sur le miroir et dévoile le résultat de son travail. Un trait d’eye-liner brun souligne mes yeux bleus, accentué par de l’ombre à paupières noire charbonneuse. Mon teint n’est ni trop blafard, ni trop bronzé. Juste le nécessaire pour égaliser ma couleur naturelle et cacher les petites imperfections.
Mes cheveux tombent en cascade sur mes épaules. Bien qu’ayant eu recours à un usage intensif du fer à boucler, ma coiffure ne ressemble pas à quelque chose de trop sophistiqué.
— Je te l’ai déjà dit, tu es douée, sifflé-je, admirative.
— Heureusement que j’en ai fait mon métier, alors. Maintenant, file mettre ta robe pendant que je m’occupe un peu de ma petite personne.
Les phares d’une moto éclairent le salon à travers la baie vitrée. Aucun doute sur le propriétaire de l’engin. Mer… credi. Pourquoi ne m’a-t-il pas prévenue ? Je vais devoir enfiler une tenue plus adéquate.
Un morceau de tissu atterrit soudainement sur la fenêtre devant moi. Je me retourne et aperçois Lorelai sur la marche la plus haute de l’escalier. Avec sa robe blanche et ses longs cheveux bruns tombant sur ses épaules dénudées, elle ressemble à une déesse grecque.
— Soit tu essayes de me tuer avec ton morceau de chiffon, soit tu testes une nouvelle manière de nettoyer les vitres. Dans les deux cas, ce n’est pas très concluant.
— Très drôle, mademoiselle Clarke. En attendant, si vous voulez éviter de finir en prison pour atteinte aux bonnes mœurs, vous devriez mettre ce legging. Comme ça, personne ne pourra mater votre petite culotte.
Elle quitte son perchoir, avant de conclure, un sourire aux lèvres :
— Même si j’en connais un qui ne serait pas contre.
— Mais qui donc, dans tes connaissances, est un fétichiste des petites culottes ? demandé-je, faisant mine de ne pas comprendre le sous-entendu.
— Tu es désespérante, tu sais, soupire-t-elle.
— Parfaitement, répliqué-je, amusée devant sa mine renfrognée. J’aime te faire tourner en bourrique.
Je ramasse le collant et remarque qu’il s’agit d’un morceau de coton imprimé façon léopard, usé et détendu. J’ai du mal à croire que mon amie possède quelque chose d’aussi délabré dans sa garde-robe.
— Dois-je te remercier ou te maudire ? hésité-je, une moue dégoûtée sur le visage.
— Jacob m’a avoué votre petit trafic de barres chocolatées, me confie-t-elle, triomphante. Considère que nous sommes quittes.
— Ce sale traître me le paiera.
J’enfile l’horreur prêtée par cette diablesse avant de claquer la porte et de rejoindre Connor à l’extérieur. Nonchalamment appuyé contre sa bécane, les yeux rieurs, celui-ci détaille ma tenue de haut en bas. J’enrage.
— Un mot, un seul, et la vidéo de toi en Britney Spears atterrit sur YouTube.
Connor lève la main en signe de reddition. L’année dernière, Lorelai a eu l’idée d’organiser son anniversaire sur le thème « on change de sexe » et a obligé son frère jumeau à venir affublé comme la chanteuse. Son interprétation du titre « Baby One More Time » lors du karaoké est devenue, malgré lui, légendaire à l’intérieur du cercle familial.
Connor se décale et enfourche sa moto. Je fais de même, et enfonce le casque sur ma tête.
Il aime la vitesse. Moi aussi. Je raffole de cette sensation de puissance mêlée à une petite dose de danger qui m’envahit quand la moto file à pleine allure. Et lorsque mes mains se perdent sous sa veste de motard et s’agrippent à son corps musclé, je le sens frissonner sous mes doigts.
Chapitre 4

La soirée se déroule à merveille. Chacun respire le bonheur, heureux d’être là, partageant un nouveau repas en famille. Dans ces moments-là, j’éprouve souvent un pincement au cœur sous l’assaut de vieux souvenirs. Même si tout le monde me considère comme faisant partie intégrante du clan McIntyre, au fond de moi, je suis et resterai toujours une étrangère. Unie à eux par des liens affectifs, et non par ceux du sang ou du mariage. ...

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