Aimer sans préjugé
117 pages
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Description

Jane est une femme ronde, torturée et mal dans sa peau. Son vécu dramatique l'a marquée au fer rouge. Elle n'a aucune confiance en elle et fait de terribles crises d'angoisse dès qu’on lui porte de l’attention.


Pourtant, un homme s’intéresse terriblement à elle. Cette femme fragile semble avoir le don d'éveiller son instinct protecteur. Il veut Jane. Plus que tout.



Mais sera-t-il assez fort pour supporter ses doutes ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 28
EAN13 9782374475028
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Aimer Sans Préjugé
Fiction

Aurélie TEXIER






Aimer Sans Préjugé
Fiction






ERATO-EDITIONS

Avertissements
Ceci est une œuvre de fiction.
Les noms, les personnages, les lieux et les faits décrits ne sont que le produit de l’imagination de l’auteur, ou utilisés de façon fictive. Toute ressemblance avec des personnes ayant réellement existées, vivantes ou décédées, des établissements commerciaux ou des événements ou des lieux ne serait que le fruit d’une coïncidence.
Ce livre contient des scènes sexuellement explicites et un langage adulte, ce qui peut être considéré comme offensant pour certains lecteurs. Il est destiné à la vente et au divertissement pour des adultes seulement, tels que définis par la loi du pays dans lequel vous avez effectué votre achat.
Merci de stocker vos fichiers dans un endroit où ils ne seront pas accessibles à des mineurs

ISBN format papier 978-2-37447-503-5
ISBN numérique : 978-2-37447-502-8
Date de publication : Mars 2021
© Erato–Editions - Tous droits réservés
Couverture : ©Erato–Editions
Crédits Photos ©Adobe Stock - ©Pixabay
Suivi éditorial : E. Saracino Correction : F. Dekeyser
Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales


CHAPITRE   1
Jane
Vide. Voilà comment je me sens. Désespérément. Sans âme. Creuse. Seule. Oh, bien sûr, j’ai une famille  ! Des parents divorcés qui ont refait leurs vies chacun de leur côté, un frère et une sœur, tous deux mariés et heureux parents. Moi, je suis la petite dernière. On dit toujours que le benjamin d’une fratrie est le plus choyé, le plus aimé. Croyez-moi ou non, c’est faux. En tout cas, en ce qui me concerne. Je n’ai pas été malheureuse, ça non. Mes parents ont fait ce qu’ils ont pu, comme ils ont pu. Ce n’est pas leur faute si je suis introvertie, sans amis et sans attache en général. J’ai tout fait pour en arriver là. Seule et vide. Ce n’était pas un acte prémédité de la part d’une petite fille de sept ans. C’était juste une question de survie. Mon inconscient a cherché à me protéger. Personne ne devait m’atteindre comme lui l’a fait. Je ne suis pas stupide, ne l’ai jamais été, pas plus que naïve. S’il avait décidé de me briser, de me prendre mon innocence à un âge où la seule préoccupation devrait être de s’amuser, alors il fallait que je me construise des barrières suffisamment solides pour que plus jamais l’on n’abuse de ma confiance, de moi. Voilà comment j’en suis arrivée là à plus de trente ans. Vide de tous sentiments et seule. Ma vie est d’un ennui mortel. J’habite dans un petit appartement que je loue dans un quartier tranquille de Londres. J’ai deux chats hyperactifs et un boulot de gérante de bar. Même là, je n’ai personne à qui parler. Mes collègues ne sont rien de plus que cela. Mon patron   ? Eh bien, disons que tant que je fais tourner la boutique, il est content, peu importe les états d’âme des uns et des autres. À chacun ses problèmes pourvu que le boulot soit fait. J’ai toujours agi de la même façon et voilà où j’en suis aujourd’hui. Mon horloge biologique a enclenché le compte à rebours et désormais, je désire ce que je n’ai jamais voulu auparavant  : un mari, des enfants, une belle maison et un chien. Pourquoi, me direz-vous   ? Simplement parce que nous sommes faits pour ça, pour la pérennité de l’espèce, ou parce que la société dans laquelle nous vivons nous dicte nos besoins. En 2020, pour beaucoup de monde, être célibataire à trente-trois ans ce n’est pas normal, du moins quand on est une femme. Si cela est votre cas, vous devez sûrement avoir déjà entendu votre entourage vous dire   : « À ton âge, il serait temps de fonder ta famille, tu ne rajeunis pas et la ménopause arrive à grands pas.  » Alors, oui, je veux tout ça, pour être en accord avec la société, pour ne plus subir cette foutue pression que l’on nous met constamment sur les épaules et parce que, génétiquement parlant, je suis programmée. Voilà pourquoi ce soir je me prépare pour un rencard que je n’ai même pas provoqué. C’est ma voisine qui m’en a fait la «  surprise  » . Nous nous connaissons très peu et en dehors de mon boulot, elle est la seule personne avec qui je socialise. Oh, bien s û r, ce n’est pas vraiment un rencard  ! Officiellement, c’est un repas entre amis. Oui, je sais, quel célibataire n’a pas subi cela   ? Passer toute sa vie à se cacher pour finalement craquer sous la pression d’une gentille voisine et de son petit ami coureur de jupons qui lui brise le cœur un samedi sur deux quand il sort avec ses potes tous aussi débiles que lui, dont un que je vais rencontrer ce soir. Je ne sais rien de lui si ce n’est que c’est un mec plutôt sympa, du moins c’est ce qu’en dit Sarah, ma voisine.
Seule devant ma psyché, je me regarde. Ce n’est pas grandiose, pourtant je n’ai pas d’autre choix que de faire avec ce que je suis. C’est-à-dire une jeune femme avec un visage de poupée. Des joues rondes naturellement roses. Des yeux marron qui reflètent la tristesse. Un petit nez court et arrondi et une bouche charnue un peu boudeuse. En dehors de ce regard de chien battu qui peine de plus en plus à étinceler , l’ensemble n’est pas mal. Le reste de ma personne n’est pas aussi agréable, hélas. Toutes ces années à souffrir du mal que l’on m’a infligé, de la perte de mon innocence, ont eu raison de ma silhouette. Ainsi, en tant que coquille vide, je n’ai eu de cesse de vouloir me remplir. Si certaines personnes tombent dans la drogue ou l’alcool, moi, j’ai préféré la nourriture. C’est une drogue comme une autre, après tout. Grosse, vide et seule. Voilà qui est la fille que je regarde dans le miroir de ma petite chambre sans décoration. Je me suis pourtant apprêtée  : un maquillage naturel pour mettre en valeur mon visage de poupée et même un brushing pour mes cheveux faussement roux à la coupe Pixie tendance. J’ai enfilé un pantalon noir stretch basic et une jolie blouse blanche qui fait ressortir mon teint à la perfection. Allez, plus le temps de s’apitoyer sur son sort  ! J’enfile mes créoles en argent, mes Dr. Martens bleu-vert et je disparais dans le couloir de la résidence. Ce qui est bien dans le fait de dîner chez les voisins, c’est qu’en deux minutes, vous êtes arrivés à destination. Ce qui l’est moins, c’est que je n’ai pas eu le temps de me conditionner pour être la parfaite petite voisine, banale bien que très rigolote que j’essaye d’être en temps normal. Plus j’avance dans le couloir, plus j’ai l’impression de me jeter dans la gueule du loup. Dire que j’aurais pu passer une soirée tranquille sur mon canapé à lire un bon bouquin et à caresser mes boules de poils, Nisis et Negan, mes deux chats de deux ans. Non, au lieu de cela, je vais rencontrer le parfait connard à qui je vais faire semblant de m’intéresser pour ne pas avoir l’air hautaine, voire prétentieuse, ce que je parais être lorsque l’on ne me connaît pas. Tandis que mes pas me semblent plus lourds et plus lents à chaque enjambée , mon souffle s’accélère. À chaque fois c’est pareil. Dès que je dévie de ma routine, je suis à la limite de l’apoplexie. Je n’aime pas aller dîner chez des presque inconnus pour en rencontrer d’autres.
Me voilà devant la porte de chez Sarah et Steve. Il n’est plus question de se défiler, même si j’ai réfléchi toute la journée à une bonne excuse pour ne pas venir ce soir. Munie de mon nécessaire de survie, à savoir smartphone et cigarettes, je me colle un sourire sympathique sur le visage et sonne à la porte. J’entends des pas résonner puis la serrure et enfin la porte s’ouvre sur une jolie jeune femme brune aux yeux verts. Sarah, la trentaine, est mon strict opposé  : mince et sportive, elle est sûre d’elle et très avenante. Madame parfaite. Elle m’énerve. Pourtant, même si j’ignore pourquoi , elle est la seule personne en dehors de ma famille à me voir autrement que comme la petite grosse mal fringuée et un peu gauche que je suis. Je sens bien qu’elle veut être plus pour moi qu’une voisine de palier, sauf que je bloque. Pourquoi est-elle gentille avec moi alors que les autres ne le sont pas   ? Surtout une fille comme elle qui a la vie parfaite avec tout plein d’amis. La vie m’a appris à ne pas faire confiance, alors, c’est que je fais la plupart du temps, parce qu’un jour ou l’autre ça se retournera contre moi, comme toujours. Sait-on jamais, elle pourrait aussi être sincère. Après tout, je suis un être humain moi aussi, je suis seulement un peu différente. Certains disent bizarre. Peut- être, je m’en fiche, le résultat est le même. Seule et vide.
⸻ Hé, salut, Jane. Je suis trop contente que tu sois venue.
Elle me regarde avec des yeux pétillants de sincérité et un sourire jusqu’aux oreilles que je lui rends tout en lui tendant la bouteille de vin qui vient de l’exploitation de mon père dans le Médoc, en France. J’ignore s’il est bon puisque je n’aime pas ça. J’ai bien pris quelques cuites dans ma jeunesse, comme tout le monde, sauf que je n’éprouve pas vraiment de plaisir à boire.
⸻ Salut, Sarah. Merci de m’avoir invitée.
J’avance dans son appartement que je vois pour la première fois. Tout y est à sa place, rien ne traîne, rien ne dépasse. Une décoration de magazine. Des murs blancs, des meubles en bois chaleureux. Ma voisine me précède et nous nous installons dans le salon qui est en tout point identique à l’entrée, du blanc et du bois, mêlant confort et modernité. Sarah s’absente quelques minutes puis revient, deux bières à la main.
⸻ Les garçons ne sont pas encore là, ils ne devraient pas tarder. Profitons-en pour faire un peu connaissance, veux-tu   ?
Sans attendre de réponse de ma part, elle me bombarde de questions. Et moi, je suis mal à l’aise face à sa curiosité. Je n’ai pas tellement l’habitude que l’on s’intéresse à moi de cette manière.
⸻ On te croise rarement dans l’immeuble. Tu bosses en décal é  ?
Je prends une gorgée du breuvage à même le goulot et tente de remettre de l’ordre dans mes pensées. Sociabiliser avec ses voisins, ce n’est quand même pas la mer à boire. Sarah est une fille sympa qui à l’air de vraiment m’apprécier. Il faut que je prenne un peu sur moi et que je refoule mon angoisse du monde extérieur.
⸻ Oh, heu, non, je ne travaille pas en décal é . Enfin, pas vraiment. Je suis la gérante d’un bar. Enfin, la cogérante. Mais il est vrai qu’en dehors du boulot, je ne sors pas beaucoup de chez moi. Et toi   ? Que fais-tu   ?
Nous sommes toutes les deux sur le canapé, tournées l’une vers l’autre pour papoter de tout et de rien pendant que nous buvons notre bière. Petit à petit, je me détends. Sarah m’explique qu’elle est clerc de notaire, fille unique et en couple avec Steve depuis trois ans. Elle est folle de lui, même si c’est un homme égoïste qui ne voit pas sa chance d’être tombé sur une perle comme elle. Si j’en juge par ce qu’elle me raconte, je suis bien d’accord avec elle. Son mec est un vrai con. Je vais m’abstenir de le lui dire. Après tout, elle est assez grande pour savoir ce qu’elle doit faire.
⸻ J’aimerais beaucoup avoir des frères et sœurs. Être seule ce n’est pas facile tout le temps. Le point positif c’est que ça m’a incité à m’ouvrir aux autres.
J’aimerais pouvoir en dire autant. J’ai un frère et une sœur bien plus vieux que moi alors, non seulement je n’ai jamais connu les joies de jouer avec eux, mais en plus, je ne me suis pas ouverte aux autres. Une fois de plus, mes yeux s’embuent de larmes et je tente de les refouler, chose qui devient de plus en plus compliquée. J’ai toujours fait face à la solitude, au manque d’attention et même au besoin d’amour qui m’assaille constamment. Cependant, ces derniers temps, les émotions sont trop vives et trop soudaines. Je pleure de plus en plus, pour un oui ou pour un non. À la moindre petite contrariété, c’est les grandes eaux. Sarah s’en est évidemment aperçue et elle pose sa main fine et parfaitement manucurée sur la mienne. Je n’aime pas que l’on me touche, je ne supporte pas le contact quand je ne l’ai pas sollicité. Elle s’en rend compte, sans doute parce que mon autre main s’est resserrée sur ma bouteille. Elle la retire en pinçant les lèvres pour toute excuse puis continue son babillage. Malgré ce petit impair, je me sens de plus en plus sereine, presque à l’aise. Nous rigolons ensemble, comme deux copines qui ne se sont pas vues depuis longtemps.
⸻ Et pourquoi pas samedi prochain   ?
J’ouvre de grands yeux ronds. Trop prise dans mes pensées, j’ai un peu décroché de la conversation. Sarah me regarde, pleine d’espoir. J’ai peur de la décevoir si je lui dis que je ne l’ai pas écoutée. Alors j’affiche un sourire léger.
⸻ Heu… oui, pourquoi pas.
⸻ C’est super. Ça fait une éternité que je n’ai pas fai t les magasins. Ça va être marrant.
Quoi !? Faire les magasins   ? Toutes les deux   ? Cela fait des lustres que je n’ai pas fait ça. Grâce à la magie d’Internet, je fais mes emplettes en ligne, ce qui m’évite d’interminables séances d’essayage à me pavaner dans les rayons bondés des grandes enseignes. Moins je m’expose au monde, mieux je me porte.
⸻ Ah, oh…  ! Eh bien, tu sais, le samedi je bosse alors, ça risque d’être compliqué.
Sarah n’est pas dupe, elle a compris qui j’étais et comment je fonctionne, elle a lu en moi sans même me connaître.
⸻ Eh bien, un autre jour si tu veux. Je suis en vacances toute la semaine. Oh,   allez, Jane, tu peux bien trouver un peu de temps à m’accorder !
Avant, je faisais ce genre de choses. Faire du shopping, aller boire un verre dans un bar, me faire un resto et même sortir en boîte de nuit. Tout cela, c’était avant que ma mémoire ne se réveille. À l’époque où je ne me souvenais pas que, quand j’étais petite, un sale pervers a posé ses mains sur moi. Bien sûr, je savais que quelque chose clochait chez moi, je ne savais simplement pas quoi. Alors, j’avais quelques amis avec qui je sortais, j’avais la vie de toutes les jeunes filles de mon âge. Puis mes potes sont partis, nous nous sommes perdus de vus et c’est là que tout est remonté à la surface. J’ai commencé à faire semblant d’être heureuse et je me suis renfermée sur moi-même. J’ai fermé la porte au monde qui m’entoure et je suis devenue transparente. En mon for intérieur, j’aimerais dire oui à Sarah, sauf que je ne sais pas si j’en suis encore capable. C’est à ce moment-là très précis ément que Steve arrive en trombe avec son ami, coupant court à mes hésitations et à notre conversation. Nous tournons la tête vers les deux hommes. Je les détaille tour à tour. Steve est un jeune homme de trente-cinq ans, aussi blond que Sarah est brune, avec des yeux couleur d’ambre. Il a une coupe courte classique et un visage de bambin qui le fait paraître presque adolescent. Seuls son mètre quatre-vingt et ses épaules de déménageur indiquent le contraire. Il entre, le sourire aux lèvres, et après m’avoir saluée, embrasse goulument sa chère et tendre. C’en est presque gênant d’ailleurs. En fait non, c’est carrément gênant. Je reporte donc mes yeux sur son ami et manque presque de m’étouffer avec la gorgée de bière que j’ étais en train d ’avaler.
Evans.
Merde.


CHAPITRE   2
Cameron
Il est tout juste 18 heures quand la gérante du Crépuscule , le bar lounge que j’ai ouvert il y a six mois, entre dans mon bureau. Je l’ai recrutée il y a trois mois alors que son prédécesseur m’avait fait faux bond. En général, je choisis mes employés pour leurs compétences et leur apparence. Même si c’est discriminatoire, je m’en fous. J’ai un commerce à faire tourner et dans ce genre d’établissement, le physique, c’est la vitrine. Jane n’a pas la tête de l’emploi. C’est une jeune femme aux rondeurs très prononcées. Beaucoup trop même. Elle est dynamique, très pro et ne compte pas ses heures. C’est pour cela que je lui ai laissé sa soirée, elle l’a amplement mérité et je m’étonne qu’elle soit encore ici. Je recule dans le fauteuil de mon bureau, pose mes coudes sur les accoudoirs et croise les doigts. Je la regarde, sans un mot. Je sais que je la mets mal à l’aise et à vrai dire, j’aime beaucoup cela. Elle est tellement timide et introvertie. En même temps, elle a réussi à s’affirmer auprès de ses collègues qui d’ailleurs ne lui font pas de cadeaux. Elle en bave, je le sais. J’entends les messes basses, les paroles blessantes qu’elle essuie. J’ai déjà tenté de mettre le holà  ; les commérages ayant redoublé, j’ai cessé. Cette jeune femme est assez forte dans sa tête pour s’en sortir toute seule, elle doit avoir l’habitude de ce genre de choses. Avec son physique, je parierais ma chemise que les moqueries et les insultes ont commencé tôt. Tout le monde se fie à l’apparence. J’étais comme cela enfant et même adolescent, j’ai continué à être un petit con qui s’amusait beaucoup à se moquer des autres. Les trop grands, les trop petits, les trop gros, les trop maigres, les roux. Tout le monde y passait. Dieu merci la génétique a joué en ma faveur, j’étais un bel enfant, un bel adolescent et je suis devenu un bel homme. Je viens d’une grande famille aristocratique anglaise. En résumé, non seulement je suis beau, mais j’ai aussi grandi avec une cuillère en argent dans la bouche. C’est compliqué pour moi de comprendre ce que Jane a vécu et vit encore à cause de son surpoids . En revanche, ce que je respecte, c’est le travail. Je suis certain qu’elle a dû bouffer de la vache enragée pour en être à ce niveau de professionnalisme et de compétences. Je détaille son visage et je me rends compte qu’elle est plutôt jolie  : un visage rond avec des pommettes peu prononcées, des sourcils châtains épilés à la perfection , de grands yeux qui oscillent entre le marron et l’ambre, un petit nez légèrement recourbé à la pointe et des lèvres pulpeuses sans être trop épaisses. Oui, sans être une vraie beauté, elle a joli visage. En trois mois, c’est la première fois que je m’en rends compte. Tout en elle montre qu’elle est sûre d’elle. Tout sauf son regard. Ce que j’y vois me retourne le cœur. Il est triste, fatigué. Las même. Pourtant, elle me sourit, poliment, comme elle l’a toujours fait. Un sourire de façade donc. Cette fille est une énigme qui réveille le Sherlock Holmes qui sommeille en moi.
─ Monsieur Evans, je suis venue vous dire que je pars. À moins que vous n’ayez encore besoin de moi   ?
Je lui souris poliment. De tous mes employés, elle est la seule à me proposer de rester. Elle est même la seule à s’aventurer dans mon bureau pour me saluer.
⸻ Merci, Jane. Ça ira. En plus, vous auriez dû partir il y a une heure déjà.
Elle sourit en coin, gênée que je l’aie prise en plein excès de zèle, et se triture les doigts.
⸻ Très bien. Bonne soirée.
Sans attendre de réponse de ma part, elle sort et referme la porte de mon petit bureau. Je me remets au boulot sans plus attendre  ; je dois terminer les comptes avant de partir à l’entraînement.
Sur le bord du terrain, je retrouve Steve. Nous nous connaissons depuis des années. En vérité, nous jouons au rugby ensemble depuis nos quinze ans. Ce n’est pas un grand ami. Il sort avec ma meilleure amie, ma jolie Sarah. Petit, j’ai fait un peu de foot sauf que je n’aimais pas vraiment cela. Je suis un bagarreur alors, j’ai fait de la boxe. Après un nez cassé, j’ai abandonné. Finalement, j’ai trouvé dans le rugby tout ce dont j’avais besoin. La course, la rapidité et le contact. Ma carrure robuste et ma haute stature me permettent d’ être troisième ligne aile. Un poste qui allie rapidité et puissance. Avec mon mètre quatre-vingt-huit et mes presque cent kilos, c’est le poste idéal.
⸻ Salut, mec. Encore à la bourre, pour ne pas changer.
Steve me tape sur l’épaule en se marrant. Je le regarde du coin de l’œil. Toutes les semaines, il me rabâche la même chose.
⸻ Je suis patron, je te rappelle. Les horaires de bureau, connais pas. En plus, j’ai donné sa soirée à ma gérante, fallait bien que quelqu’un face le boulot.
Il me détaille puis ancre son regard au mien. Je n’aime pas quand il fait ça, il cherche à me tirer les vers du nez. Pour une fois, il n’y a rien à dire.
⸻ Quoi   ?
Steve me sourit bêtement, comme s’il avait compris quelque chose de primordial.
⸻ Elle te plaît   ? Tu veux te la faire   ? Ou c’est déjà fait peut- être ? Attends, non , ce n’est pas encore fait, sinon tu ne serais pas aussi sympa avec elle.
Qu’est-ce qu’il raconte ? C’est vrai que lui a «  courageusement  » renoncé à son célibat. Il est en manque d’histoires croustillantes. De là à imaginer que je saute la terre entière…
⸻ Qui ça ? La gérante du bar ?
Il acquiesce en se mordant la lèvre inférieure, comme pour me demander de le faire rêver. Je fronce les sourcils en repensant à Jane. Elle a beau avoir des yeux de biche égarée, ce n’est définitivement pas mon style. Elle m’intrigue, c’est certain, sauf que je ne suis pas le moins du monde attiré par les filles rondes.
⸻ OK, j’ai compris, elle t’a jetée.
Je ne sais pas ce qu’il a ce soir, il me gonfle. Je me lève et pars courir autour du terrain pour m’échauffer. Bien sûr, il s’élance derrière moi et continue ses suppositions à la con.
⸻ Oh, allez, Came, vas-y, balance  ! Elle est comment la petite ?
Comme il m’énerve et que je n’ai aucune envie de parler de mon employée avec lui, je m’arrête net, me plante devant lui et articule des paroles que je regrette aussitôt.
⸻ Trop grosse.
⸻ À quel point  ?
⸻ Vraiment trop grosse.
Je reprends ma course en me maudissant d’avoir parlé comme ça de la fille la plus gentille que je connaisse. En même temps, je ne mens pas. Elle ne me plaît pas parce qu’elle est grosse, parce que j’ai été éduqué avec la perspective qu’il fallait que je trouve une fille à mon image . Belle, riche et intelligente. Bien que pour ma famille, cette dernière qualité ne soit pas une obligation. Disons que ce serait la cerise sur le gâteau. Pour moi, c’est primordial. Tant qu’à se faire passer la corde au cou, autant que ce soit avec une nana canon qui a de la conversation. Steve me rattrape et trottine à côté de moi.
⸻ Depuis quand embauches-tu des boudins ? Et toutes tes conneries sur la vitrine de ton business ?
⸻ Ce n’est pas un canon, c’est vrai. Elle est douée pour ce qu’elle fait et puis au moins, elle ne me fait pas les yeux doux comme les autres. Elle doit se douter qu’on ne joue pas dans la même catégorie. C’est plutôt plaisant.
Steve se marre et me tape dans le dos.
⸻ Tu as raison. C’est trop dur d’être beau gosse, Don Juan.
Je jure que je vais lui faire bouffer mes crampons à ce con. Non, ce n’est pas dur d’être beau, bien entendu. De temps en temps, j’aimerais que mes employées se rappellent que je suis leur patron et qu’elles ont une distance à respecter. De plus, coucher avec elles pourrait être perçu comme du harcèlement et je ne risquerais pas ma réputation pour une partie de jambes en l’air.
L’entraînement se poursuit et la dernière demi-heure est consacrée aux plaquages. C’est à ce moment-là que ce connard de Daniel me fait un plaquage trop haut. C’est-à-dire, qu’il me met un magistral coup de coude dans le nez. Ce dernier craque et saigne abondamment.
Putain de merde, ça fait un mal de chien .
Les voix de mes partenaires résonnent dans mon crâne, mes oreilles sifflent et ma vision se brouille. Je tombe à genoux, les mains sur mon nez. Tout de suite, quelqu’un m’appose une serviette sur le visage et m’aide à me relever. Je titube et peine à avancer. Mon estomac se brouille et se tord. Ce n’est rien, juste la douleur. Dans quelques minutes, tout sera en ordre. Question d’habitude. Arriv é au vestiaire, je m’assois sur le banc, la tête vers le bas, pour éviter que le sang qui continue de couler ne passe dans ma gorge. Je cligne des yeux à plusieurs reprises, tout s’éclaircit devant moi. C’est Steve qui m’a raccompagné. Je me lève et m’avance vers le miroir devant le lavabo. Hou, ce n’est pas beau à voir . Je me passe de l’eau sur le visage. Je suis content de constater que le saignement s’est arrêté. En revanche, j’ai un beau cocard à chaque œil . Fait chier . Cela va mettre des jours à se résorber. Je ressemble à un panda.
⸻ Tu veux y retourner ?
Par le biais du miroir, je regarde Steve qui grimace en regardant l’état de mon visage.
⸻ Non, c’est bon. Si j’y retourne, je lui fais manger ses dents.
Steve se marre de plus belle et me tape dans le dos. Faut vraiment qu’il arrête de faire ça, ça me gonfle.
⸻ En même temps, t’as couché avec sa gonzesse. Tu t’attendais à quoi ? C’est Sarah qui va être contente de nous voir arriver plus tôt.
⸻ Attends, c’est pour ça qu’il me tombe dessus depuis des semaines ? Je ne savais même pas que c’était sa nana. Putain, elles font vraiment chier, ces gonzesses. Comment je pouvais le savoir, moi ? T’as vu le morceau ? C’est un miracle qu’il ait trouvé une fille aussi canon avec la gueule qu’il se paye, ce con.
⸻ Il a peut- être d’autres qualités. Tu vas voir qu’un jour tu vas tomber raide dingue d’une fille plutôt bof, on va bien se marrer.
⸻ Putain, c’est toi qui dis ça ? Tu es encore pire que moi. Je te rappelle quand même que t’as largué ton ex parce qu’elle avait pris deux kilos. Gros naze.
Il trompe fréquemment sa petite amie actuelle. En général, j’évite d’y penser sinon je lui saute à la gorge. Le jour où Sarah le largue, je lui fais la peau.
Nous continuons notre conversation après avoir pris une douche et nous être habillés. Je ne manque pas de lui dire que sa copine est la perfection incarnée et que même s’il est accro à la magnifique Sarah, il ne rate pas une occasion de draguer les jolies filles qui passent sous son nez. Chose qui m’énerve au plus haut point puisque Sarah est comme ma sœur et que je ne supporte pas qu’on lui fasse du mal.
Lorsque nous arrivons devant chez Steve, j’entends des voix venir de l’intérieur de l’appartement. J’avais oublié qu’ils voulaient me présenter à une amie de Sarah. C’est une de leurs voisines de palier. Steve la connaît à peine et a été incapable de me dire son nom. Je sais que c’est un plan pourri. Ce soir, je n’avais rien de prévu. M ême si je n’ai aucune envie de me caser , je subodore qu’on va passer une bonne soirée. Je connais Sarah depuis longtemps. Elle est la fille d’une amie proche de ma mère et est un peu comme ma sœur. C’est d’ailleurs moi qui l’ai présentée à Steve. Je n’en suis pas fier quand je vois comment il la traite. Mais ce qui est fait est fait, n’est-ce pas   ? Nous déboulons dans le salon et je suis stoppé dans mon élan quand je vois qui est l’amie de Sarah. Visiblement, elle non plus ne s’attendait pas à me voir.
Jane.
Merde.
Parmi les millions de femmes qui vivent à Londres, il a fallu que je tombe sur ma gérante. Au moins, je sais déjà que je rentrerai seul à la maison ce soir. J’avoue être un peu déçu et en même temps, je suis curieux de savoir comment va se comporter la timide, mais brillante Jane. Est-ce qu’elle va garder une distance parce qu’elle ne voit en moi que son patron ou va-t-elle se lâcher et me faire découvrir une autre facette de sa personnalité ? Ce qui est sûr, c’est que là, tout de suite, elle a l’air vraiment gênée. Ses joues toujours très colorées sont devenues pâles et sa bouche, qui se refermait sur le goulot de sa bouteille de bière, s’ouvre quelque peu. Sarah me saute dans les bras et me sort de mes pensées.
⸻ Oh, mon Dieu, Came  ! Que s’est-il passé ?
Je l’embrasse sur chacune des joues et l’écarte de moi en souriant.
⸻ Ce n’est rien, ne t’en fais pas. Avec un peu de glace, ça va passer.
Elle court vers la cuisine et s’arrête en chemin pour se tourner de nouveau vers moi. Son regard passe du mien à celui de Jane plusieurs fois.
⸻ Oh, j’allais oublier  ! Cameron, je te présente mon amie, Jane. Jane, je te présente ce qui se rapproche le plus d’un frère pour moi, Cameron.
Puis elle disparaît. Je m’avance vers le fauteuil qui fait face à mon employée et m’y installe avec désinvolture. Elle ne me lâche pas des yeux, son geste toujours suspendu dans le vide. Décidément, elle m’amuse beaucoup.
⸻ Bonsoir, Jane.
Je prends la bière que Steve me tend et en avale une gorgée tout en gardant mes yeux rivés à ceux de la jeune femme. Elle s’humecte les lèvres du bout de la langue et murmure timidement   :
⸻ Heu… Bonsoir, monsieur Evans.
⸻ Quoi ? Pourquoi l’appelles-tu monsieur Evans ?
Sarah pouffe joyeusement en regardant sa voisine, qui devient rouge comme une pivoine, et me tend une poche de glace.
⸻ Tiens, mets ça sur ton nez.
Je secoue la tête pour refuser. Sarah s’avance un peu plus vers moi, me bascule la tête en arrière et pose le sachet froid sur mon visage, sans aucune délicatesse. Elle laisse sa main dessus pour être sûre que je ne l’enlève pas et se tourne vers Jane qui ne répond pas à sa question. Je réponds donc à sa place, d’une voix nasillarde.
⸻ C’est ma co-manager.
Un silence pesant s’installe dans la pièce. J’ai l’impression que Jane et Sarah ne sont pas si proches que ça l’une de l’autre. Sinon, il est évident que mes amis auraient su que Jane travaillait pour moi. Steve s’esclaffe. Il y a de quoi, ceci dit, après notre petite conversation de tout à l’heure. J’avoue que si la situation m’amusait beaucoup au départ, ce n’est plus vraiment le cas quand je vois Jane devenir de plus en plus rouge. Une fine couche de sueur perle sur son front. Soit elle part en courant, soit elle nous fait une syncope. Du coin de l’œil, je la vois bredouiller des excuses et se lever à la hâte pour partir dans la salle de bain. J’aime la mettre mal à l’aise, mais de là à la rendre malade, non. J’enlève la main de Sarah puis la poche de glace de mon visage et regarde le couple.
⸻ Tu es sûre que vous êtes amies toutes les deux ?
La belle brune me regarde en se mordant la lèvre.
⸻ Ce n’est pas vraiment une amie. Je l’ai croisée plusieurs fois dans le couloir et je l’ai trouvée sympa, quoiqu’un peu timide. Je me suis dit que ça serait bien de l’inviter pour faire connaissance.
Timide oui, c’est ce que je croyais aussi. Finalement, je dirais qu’elle est carrément agoraphobe. C’est un miracle que cette fille arrive à sortir de chez elle. Ou alors, c’est moi qui lui fais cet effet et c’est d’autant plus surprenant qu’elle bosse au Crépuscule . Si Sarah est gênée par cette situation, Steve, lui, boit du petit-lait. Les secondes s’étirent et je décide d’aller voir si la jeune femme va bien. Après tout, c’est moi qui la mets mal à l’aise. Si je lui parle, j’arriverai peut-être à la dérider.


CHAPITRE   3
Jane
Ce n’est pas vrai ! Je suis en train de me ridiculiser devant mon patron. C’est quoi cette crise de panique ? Je suis encore plus atteinte que je ne le croyais. Me voilà chez mes voisins à faire les cent pas dans leur salle de bain pour calmer mon angoisse. Une main sur mon front humide de sueur, l’autre sur ma hanche, je fais des allers-retours dans cette pièce minuscule en repassant en boucle la scène qui vient de se jouer dans le salon. Gnagnagna monsieur Evans. Bon sang, tu ne pouvais pas dire simplement bonsoir ? La reine des cruches, je vous le dis . J’ai beau lui parler avec assurance au bar, ici, il n’en est rien. Quand je travaille, je suis comme un robot, c’est la routine  ; il est mon patron et je ne vois rien d’autre que ça. Ici, c’est différent, il est… il est… Putain, il est canon  ! Oh non, ne pense pas à ça, ma fille. Ce n’est certainement pas un mec pour toi. ...

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