Aliénation
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Aliénation , livre ebook

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Description

Julia est une jeune femme d’une trentaine d’années de plus en plus déçue par les hommes. Que ce soit par Viktor, son compagnon qui finira par partir avec une autre, ou Tony, beau et ténébreux, mais qui ne sait pas comment s’y prendre.


Que veulent vraiment les femmes ?


Moi, je pense que c'est un prince charmant aux allures de salopard !
Julia n’est pas loin de cette vérité le jour où elle croise la route d’un homme étrange qui va la confronter à elle-même.



Poussée dans ces retranchements, comment va-t-elle remettre en question ses espoirs, ses attentes et cette vision de l'amour tel qu'on la connaît tous ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 3
EAN13 9782819108085
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0052€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Billie Ana
 
 
Aliénation
 
 
 
 
« Le Code de la propriété intellectuelle et artistique n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les “ copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective ” et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, “ toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite. ” » (Alinéa 1 er de l’article L. 122-4.) « Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal. »
 
 
© 2021 Les Editions Sharon Kena
www.skeditions.fr
« Le plus grand miracle de l’amour est de rendre l’impossible possible ».
 
Maxalexis
Table des matières
CHAPITRE 1
CHAPITRE 2
CHAPITRE 3
CHAPITRE 4
CHAPITRE 5
CHAPITRE 6
CHAPITRE 7
CHAPITRE 8
CHAPITRE 9
CHAPITRE 10
CHAPITRE 11
CHAPITRE 12
CHAPITRE 13
CHAPITRE 14
CHAPITRE 15
CHAPITRE 16
CHAPITRE 17
CHAPITRE 18
CHAPITRE 19
CHAPITRE 20
CHAPITRE 21
CHAPITRE 22
CHAPITRE 23
CHAPITRE 24
ÉPILOGUE
CHAPITRE 1
Une fois de plus, je ramasse les chaussettes de Viktor en bougonnant. Ce désordre m’insupporte.
À peine deux mois qu’on a emménagés ensemble et je suis déjà en train de le materner. Je n’ai pas signé pour ça, moi !
Avant qu’on vive sous le même toit, quand on se voyait chacun chez soi, il donnait l’air d’être un homme organisé, soucieux de la propreté et du ménage, légèrement maniaque sur les bords ! Et voilà que quelques jours après notre remise des clés, le dernier carton vidé, monsieur n’avait plus le temps de rien. Plus le temps de ranger un paquet de pâtes dans un placard, plus le temps de mettre le linge à tourner, plus le temps de s’occuper du lave-vaisselle… Tout juste s’il a l’occasion de prendre une douche ! Non, sérieux, il m’a confondu avec sa mère ou quoi ?
Je ferme la porte de la machine à laver quand j’entends la clé dans la serrure.
— Chérie, c’est moi !
— Je suis dans la salle de bains, j’arrive, lancé-je en levant les yeux au ciel.
Je me dirige d’un pas agacé vers le salon, et qu’est-ce que je vois ? Monsieur affalé sur le canapé, la cravate défaite et une de ses chaussures devant lui. L’autre ? Sans doute partie sous le divan, bien sûr ! Garde le sourire, Julia .
D’un bras contorsionné, je récupère la solitaire sous le sofa qui me revient avec quelques moumoutes. Depuis le temps que j’attends qu’il passe un coup d’aspirateur là-dessous ! Il ne sert à rien que je le lui répète, c’est comme si je parlais à un mur !
— Ça a été ta journée ? demandé-je en le bousculant lorsque je me redresse.
— Eh, doucement ! s’exclame-t-il.
Je lui adresse à peine un regard. Il prend mon visage dans ses mains, dépose un baiser sur mes lèvres et me chuchote d’une voix mielleuse :
— Excuse-moi pour les chaussures, ma chérie.
Je me tourne, irritée. Combien de fois par jour je l’entends dire ça ? J’ai arrêté de compter depuis le temps ! Mais malgré cet agacement, au fond, cette situation me pince le cœur. C’est vrai, avant, on n’était pas ces deux personnes que nous sommes aujourd’hui, agaçantes, impatientes, de mauvaise humeur et j’en passe.
De plus, on ne peut pas dire qu’on se voit beaucoup sur vingt-quatre heures. Entre ma charge de travail à l’institut et ses journées d’avocat qui lui bourrent la tête, sans parler des soirées qu’il passe parfois au cabinet pour terminer des dossiers, disons que nous vivons plutôt comme des colocataires. On s’est transformés en inconnus qui se croisent dans le couloir, à se demander qui est cette personne qui vit ici et, surtout, quand elle va s’en aller pour espérer un peu de tranquillité. Et malgré le peu de temps partagé, il arrive quand même à m’agacer avec ses : « tu as raison, ma chérie » et ses : « excuse-moi », à toutes les sauces. C’est devenu une phrase bateau qu’il sort au bon moment, pensant sûrement que ça suffit à régler tous les problèmes.
J’entends sa voix en fond qui me parle. Allez, Julia, redescends un peu et arrête de te rendre folle . Je tourne vers lui un regard intéressé.
— J’ai eu une journée épuisante, déclare-t-il en s’étirant, une affaire de vol, rien de bien méchant, mais le temps d’attente avant de passer devant le juge était interminable. Reste à constituer son dossier, puis je serai débarrassé !
— Je ne sais pas comment tu fais pour défendre des coupables. Moi, je ne pourrais pas.
— Tout le monde a le droit à un avocat, ma puce.
— Hum.
— Bon, dit-il en bâillant, on mange quoi ?
Je prends une grande inspiration pour marquer mon mécontentement. Cette phrase-là aussi m’agace !
— Pizza !
— Ah, soupire Viktor en faisant la moue.
Je respire pour lui répondre calmement :
— Je suis également fatiguée par mes journées, tu sais ! Le planning était plein aujourd’hui, c’est tout juste si j’ai pu avaler un truc à midi et je suis rentrée à peine dix minutes avant toi.
Il se lève du canapé pour me prendre dans ses bras et m’apaiser.
— Avec le soleil qui arrive à grands pas, les femmes se font un petit rafraîchissement !
Je souris. Il n’a pas tort. Le printemps invite les tenues légères. Il est temps de faire table rase du passé ! Tiens, ce serait un bon slogan pour l’institut, ça !
 
Après notre repas de fortune où nous avons partagé quelques rires et anecdotes rigolotes sur nos clients respectifs, nous nous dirigeons doucement vers la fin de soirée.
Avant d’aller me coucher, je me regarde de la tête aux pieds. Moi aussi j’aurais bien besoin d’un petit rafraîchissement ! Mes jambes ressemblent à celles d’un yéti ! Comme on dit, les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés !
Je lève mes bras et observe le duvet brun sous mes aisselles. J’ai presque plus de poils que Viktor ! Pourtant, si je travaille dans l’esthétique, c’est parce que je déteste tout ce qui est disgracieux et qui rend la peau rugueuse. J’aime aider les femmes à prendre soin d’elles et leur redonner du peps quand elles sortent de nos locaux. J’adore entretenir la féminité et donc, ma féminité, surtout avec un homme dans mon lit, mais on ne peut pas dire que Viktor soit très regardant.
Au début, j’étais impeccable, d’une douceur irréprochable, toujours à sentir bon et à être au top. Mais j’ai vite compris que ce n’était pas son truc à Viktor d’avoir une femme si soignée. Il se contentait de me dire : « arf, tu n’es pas obligée de faire tout ça, tu sais », c’était rageant.
Petit à petit, je me suis laissée aller. De moins en moins d’épilation, puis, seulement aux endroits nécessaires, pour finir par m’apercevoir que je m’embêtais pour rien.
Dans l’intimité, c’est à peine s’il me touche, s’il effleure mes jambes. Il ne s’attarde pas en préliminaires ni autre forme de mesure, alors à quoi bon ? Au début, je trouvais ça pratique, je gagnais du temps, mais il arrive aussi que, parfois, la femme en moi me demande des comptes. Peut-être bien qu’un jour je pourrai lancer un mouvement du genre : « Laissons nos poils s’exprimer ! ».
J’enfile ma combishort en coton rose bonbon pour dormir. Un cadeau de Viktor. Trop large pour moi. Apparemment, il s’est trompé dans la taille.
Quand il me l’a offerte, il y a un moment maintenant, j’avais déclaré que ce n’était pas grave. Ça m’avait fait réellement plaisir qu’il pense à moi spontanément, sans que je lui dise. Cependant, avec le recul, j’ai l’impression que tout ça n’est en fait qu’un manque d’attention pour ma personne. Ou alors, peut-être qu’il me trouve grosse et que c’est sa façon de me le faire comprendre.
Allez, il faut que j’arrête de ressasser tout ça.
Je passe à la salle de bains pour faire une toilette rapide, sait-on jamais !
Quand je me glisse dans notre lit, Viktor ronfle déjà. Avant d’aménager ensemble, on faisait l’amour chaque fois que l’on se voyait. On avait toujours envie l’un de l’autre. Mais depuis qu’on partage un appartement, je me demande bien où est passée sa libido. Pourtant, je n’ai pas changé, mais il faut dire que quand on sent que son partenaire n’est pas réceptif ou, pire, qu’on le dérange, ça a tendance à calmer les ardeurs. Je n’ose pas lui en parler, alors que j’ai le cœur lourd. Ça me pèse et le fait qu’il ne constate pas par lui-même que quelque chose ne va pas, me dissuade de régler le problème. Je n’ai pas envie de faire tout le travail. Où est-ce que je suis passée ? D’ordinaire, je suis le genre de femme pétillante, pleine de drôlerie, sans cesse partante pour toute nouvelle expérience, joueuse. Mais ça, c’est quand je suis épanouie et, pour moi, l’épanouissement personnel passe par de bonnes parties de jambes en l’air et on est loin du compte !
Quand je m’allonge complètement dans le lit, les ronflements de Viktor s’arrêtent. Il remue légèrement. Je ne bouge plus. Rien de pire qu’un Viktor qui n’a pas assez dormi le lendemain matin.
Il me cherche de la main et vient se coller à mon dos. À ma grande surprise, je sens son pénis réveillé contre mes fesses. C’est vrai que je ne dirais pas non à un peu de détente après une journée comme celle-ci. Tout plaisir est bon à prendre, surtout quand celui-ci se fait de plus en plus rare.
Je patiente un petit peu avant de laisser mon corps répondre à cet appel. Il s’agit peut-être simplement d’une érection dans son sommeil.
Après quelques minutes sans plus d’insistance de sa part, je m’apprête à me tourner de mon côté pour commencer ma nuit, quand sa main se pose sur mon sein. Ses doigts se resserrent autour de mes tétons. Ça agit comme un bouton on/off , je réagis au quart de tour. Couplé à ça, le manque de sexe, je monte en flèche. Cependant, je reste sur ma réserve, je préfère ne pas trop lui montrer ce que je ressens. Ça peut paraître bête, car, après tout, faire l’amour avec son partenaire est tout ce qu’il y a de plus normal ! Ça fait du bien de lâcher prise, de se perdre dans le plaisir, mais je n’ai pas grande confiance en Viktor pour me dévoiler telle que je suis. J’ai peur qu’il me trouve bizarre, qu’il me juge, qu’il me prenne pour une dévergondée. Même lorsque je gémis un peu bruyamment, je reprends tout de suite le contrôle de moi-même. Viktor, lui, ne produit aucun son, pas de gémissements, pas de cris, pas de respiration bruyante, seul le bruit du lit nous trahit. C’est malaisant, non ? Au fil des semaines, plus les rapports se faisaient rares, plus ce sentiment de retenue gagnait du terrain. Je reste donc murée dans le silence.
Il retire la bretelle de ma combinaison pour découvrir mon épaule et y déposer quelques baisers. Je me mets sur le dos pour l’inviter à continuer, il embrasse ma poitrine. Je prends sa tête entre mes mains pour le guider d’un sein à l’autre en fermant les yeux. J’adore sentir ses lèvres légèrement humides contre ma peau. Je remonte son visage près du mien et l’embrasse. Au contact de nos bouches, je ne peux m’empêcher d’onduler. Il retire rapidement son caleçon et vient entre mes jambes. Il déboutonne tranquillement ma tenue, tandis que, moi, je bouillonne à l’intérieur. J’ai envie d’intensité. J’ai envie qu’il arrache cette fichue combinaison trop grande, fou de désir pour moi, qu’il me plaque contre le lit, voir dans son regard la folie du mien. Je suis en pleine effusion quand il me pénètre enfin. Dans le noir, il ne remarque pas ma grimace. J’ai beau être excitée dans ma tête, mon corps, peu sollicité par ses attentions, est un peu plus capricieux. Heureusement, la nature est bien faite et mon sexe s’humidifie rapidement, même si je peine à le suivre, parasité par ce rapport qui, je le sais déjà, ne me contentera pas.
Malgré cette absence de connexion, le minimum syndical est tout de même là. Est-ce que j’éprouverais la même chose si je faisais l’amour avec quelqu’un d’autre ? Est-ce que j’aurais plus de sensations ? Est-ce qu’un inconnu pourrait plus me satisfaire que l’homme qui partage ma vie et qui est censé tout savoir de moi ?
J’aimerais le regarder, mais le noir nous en empêche et, de toute façon, ce n’est pas quelque chose que Viktor affectionne. Suis-je si répugnante à voir ? La vue est un élément indispensable pour moi, pour nourrir mon excitation aussi bien physique que visuelle. Je voudrais contempler son corps bouger au-dessus du mien, découvrir ses sourires pendant son plaisir, observer sa peau en sueur sous le reflet de la lampe et ses muscles se dessiner à mesure d’efforts.
Avant que je n’arrive à me mettre d’accord avec mon cœur pour être sur la même longueur d’onde que lui, que la notion d’excitation naisse dans mon cerveau et ne descende jusqu’à mon entrejambe, je sens que ses mouvements s’intensifient. C’est bientôt fini.
Deux ou trois coups de bassins supplémentaires suffisent et il se colle de toutes ses forces contre moi. Toujours sans un bruit, le lit faisant silence, il jouit. Il retient sa respiration sous la force de ses jets. Je pousse un petit cri que j’étouffe aussitôt dans ma main.
Il se laisse tomber à côté de moi, vidé. Il me chuchote à l’oreille de passer une bonne nuit, avant de ronfler de nouveau.
Je reste comme ça quelques instants. Je n’ai pas grand-chose à ajouter.
Je prends des mouchoirs sur la table de nuit pour essuyer son sperme qui coule entre mes jambes, me tourne de mon côté et m’endors rapidement.
 
*
* *
 
La nuit n’a pas vraiment été reposante. Je n’ai pas arrêté de me poser des questions entre deux réveils agités. Pourquoi je m’inflige tout ça ? Comment notre relation a pris cette tournure ? En fin de compte, si je suis réaliste, tout n’allait pas très bien avant cet emménagement, avec des hauts et des bas, mais comme un peu tous les couples, enfin je suppose. Je pensais que le fait de passer à l’étape supérieure nous aiderait, qu’on avait peut-être besoin d’un engagement pour prouver à l’autre qu’on était prêt à s’investir et, comme il a accepté, j’en ai déduit qu’on était raccord. Faut croire que nos espoirs étaient différents.
Qu’est-ce qu’il me reste comme solution aujourd’hui ? Une séparation alors que nous sommes qu’au début de nos projets d’avenir ? Je ne peux pas mettre fin à tout ça et, en même temps, quel genre de futur se présente à nous dans ces conditions ? Papa et maman seraient tellement déçus, car Viktor est un bon parti. Quand ils ont appris qu’il était avocat, j’ai vu de la fierté dans le regard de ma mère. Elle a toujours voulu me savoir à l’abri du besoin et Viktor garantissait cette sécurité, en plus de ma situation.
À quel point l’image qu’on renvoie pèse dans notre société ? Si je reste avec Viktor, on me verra comme la femme qui a tout réussi, qu’on respectera pour avoir mené de front vie professionnelle et vie privée. J’ai remarqué avec quel respect on me regarde lorsque j’annonce que je possède mon institut et que mon conjoint est avocat. Suis-je prête à perdre cela ? Si je me retrouve seule, on pensera que je suis une femme froide et carriériste, inapte à profiter des plaisirs simples et à garder un homme, car j’aurai vu trop grand et je prouverai que je suis incapable d’assumer mon train de vie. Quand tout ça défile dans ma tête, je me rends compte que je ne sais plus bien si c’est pour moi que je persiste ou pour satisfaire les curieux.
 
*
* *
 
En général, je ne vois pas Viktor le matin. Il part très tôt pour avoir le temps de travailler sur ses dossiers et j’avoue que ce n’est pas plus mal. J’ai rapidement pris plaisir à boire mon café au calme, dans ma cuisine, assise sur mon siège de bar devant ma fenêtre. C’est mon petit moment à moi pour commencer ma journée du bon pied. Je laisse mes pensées s’enfuir par cette fenêtre. Certaines me quittent et s’en vont retrouver les nuages, d’autres ne passent pas cette barrière transparente et ricochent dessus pour me revenir plus présentes. J’ai l’impression d’être bercé par des vagues, avec une douce odeur de café qui chatouille mes narines, comme le ferait le sel marin de la mer.
 
Quand j’arrive à l’institut, Sandra, mon bras droit, me saute dessus.
— Julia ! Tu ne sais pas quoi ? J’ai rencontré l’homme de ma vie hier soir !
Je lève les yeux au ciel en souriant.
— Sandra, tu me dis ça à chaque mâle que tu croises dans la rue !
— Bon, c’est vrai ! s’exclame-t-elle en riant, mais celui-là, c’est le bon !
Je feins la réflexion en me tapotant le menton de l’index. :
— Hum… ça aussi tu me le dis à chaque fois !
Je rajoute en me dirigeant vers mon bureau :
— On en reparle dans un mois ? Quand il t’aura agacée au point que tu le mettes à la porte avec un bon coup de pied au derrière !
— Vilaine fille, va ! profère-t-elle en me bousculant affectueusement de l’épaule.
— Bon, dis-je en reprenant un air professionnel, comment est le planning aujourd’hui ?
— La bonne nouvelle, c’est qu’il est plutôt bien rempli et la mauvaise, grimace-t-elle, c’est que ce ne sont que des mamies pour la plupart !
Je m’esclaffe.
— Sandra ! Tu aimeras qu’on te chouchoute à un certain âge toi aussi !
— Maintenant que je sais ce que ça inflige au personnel, je m’abstiendrai ! À chaque bande de cire, j’ai peur que la peau vienne avec !
Nous rions en silence pour que les clientes ne nous entendent pas. Sacré Sandra ! L’avoir dans mon équipe est vraiment un plus. Elle est dynamique, drôle et met de la couleur dans l’institut !
 
Dans la matinée, pendant que je suis occupée à faire les bulletins de salaire des filles, je reçois un message de Viktor :
 
[ Ne m’attends pas pour dîner ce soir, je rentre tard.]
 
Je réfléchis devant le rectangle lumineux. Ça lui arrive de plus en plus souvent de rester au bureau après l’heure.
On sait très bien tous les deux que l’autre a beaucoup de travail, mais, pour que ça ne prenne pas le pas sur notre couple, on se faisait confiance pour que chacun régule son activité de manière à trouver un équilibre. Une petite once d’inquiétude pointe le bout de son nez. Une préoccupation que je décide tout de suite d’ignorer. Si je commence à douter de lui maintenant, je ne suis pas au bout de mes peines ! Puis, qu’est-ce qu’il pourrait bien faire d’autre que travailler ? Viktor n’est pas du genre sociable. Il ne raffole même pas de la compagnie de ses bons amis.
 
*
* *
 
À la pause du midi, Sandra me rejoint dans mon bureau au moment où j’en sors.
— On mange ensemble ?
— Avec les filles, non ?
Elle montre une mine gênée.
— Je voulais te parler un peu, à vrai dire.
— Ah ? C’était du rapide avec le nouveau ! Il est déjà passé par la fenêtre ? blagué-je.
Nous prenons place autour de mon bureau. Je sors de sa boîte le sandwich tout dégoulinant de mayonnaise que j’ai fait à la hâte ce matin et Sandra sa salade bio à l’avocat. Je la déteste de toujours prendre aussi bien soin d’elle !
Je me penche vers elle d’un air mystérieux.
— Qu’as-tu à m’avouer aujourd’hui ?
Sa bonne humeur semble s’être envolée. Elle gesticule sur son siège, mal à l’aise. Elle réajuste sa chemise, ses cheveux, fixe sa salade et la mélange plus que nécessaire. Je coupe court à son petit manège.
— Sandra, lâche le morceau, tu vas finir par m’inquiéter, là !
Elle se racle la gorge.
— En allant acheter de nouvelles serviettes à mettre dans les stocks, j’ai vu Viktor…
J’attends la fin de sa phrase qui ne vient pas. Je la regarde en haussant les épaules.
— Oui, c’est possible, il passe par cette rue parfois pour aller à son bureau.
Elle fait non de la tête. Ce sentiment d’inquiétude que j’ai senti tout à l’heure se pointe de nouveau et titille mon estomac. Je patiente, ignorant où elle veut en venir ou alors en le sachant trop bien. Elle finit par lâcher :
— Je l’ai vu avec une blonde, en train de boire un café.
Quand Sandra précise sa couleur de cheveux, cela semble justifier quelque chose. Malgré le poids qui s’installe tranquillement dans mon ventre, je maîtrise tout de même cet assaut de stress qui cherche une place confortable.
— Une blonde ? Tu sais, il rencontre parfois ses clients autour d’un verre.
Puis, je rajoute faussement ironique :
— Puis Viktor n’aime pas les blondasses !
— J’en sais rien, Julia. Ce n’était pas le genre de blonde professionnelle, carré et tout, mais plutôt aguicheuse avec un regard qui en dit long sur ses intentions.
Elle marque une pause avant de reprendre :
— Mon instinct me dit que c’était plus qu’un simple rendez-vous de boulot. Enfin, sauf si tu m’affirmes que tout va bien entre vous et, là, je veux bien lui accorder le bénéfice du doute ! ajoute-t-elle précipitamment.
Je me tâte avant de lui répondre. Non pas que j’hésite à dire la vérité à Sandra sur ma vie avec Viktor, c’est une de mes meilleures amies, si ce n’est la seule. C’est juste que… je suis incapable d’accepter que Viktor puisse me faire une chose pareille ! Il ne peut pas me faire ça seulement parce qu’en ce moment notre relation n’est pas au beau fixe ! Tous les couples ne se trompent pas dès qu’ils se crêpent le chignon tout de même !
Je réponds d’une voix incertaine :
— Je crois… Enfin, en deux ans, on a eu des passes difficiles, mais comme tout le monde !
— Et depuis que vous habitez ensemble ?
Je ne peux m’empêcher de faire une moue.
— C’est vrai que ça n’a pas eu l’effet escompté. On a du mal à trouver notre rythme, avoué-je les yeux sur mon sandwich qui me donne maintenant envie de vomir.
— Bon, continue Sandra, le plus important, le sexe ? Comment ça se passe au lit ?
Là, je m’abstiens carrément de répondre. Sandra ouvre grand les paupières.
— Seulement pour toi ou pour lui aussi ?
— Comment veux-tu que je le sache ? C’est un homme ! Il entre, fait ce qu’il doit faire, jouit et fin de l’histoire.
— D’accord, souffle-t-elle d’un regard déterminé, Julia, il y a une autre femme, c’est sûr ! Laisse-moi deviner, il rentre tard tous les soirs, c’est ça ?
Toujours aucune réponse de ma part, l’enclume dans mon estomac me tire les cordes vocales vers le bas. Je rajoute pour sa défense :
— Il est avocat, Sandra, le fait qu’il ne rentre pas à dix-neuf heures n’est pas anormal non plus.
— Julia, je t’en prie, ne joue pas à la fille naïve qui cherche des excuses à son mec infidèle ! Crois-moi quand je te dis qu’il y a une autre femme et, en plus, je pense que ça doit dater de plusieurs semaines.
— Comment tu peux affirmer une telle chose ? demandé-je, dépitée.
— Parce qu’il sort avec elle ! Au début, il a dû être vigilant, il a dû faire attention à ne pas te croiser, ou une personne que vous avez en commun, c’est toujours comme ça. Maintenant, il se montre avec elle aux yeux de tous. Il prend la confiance. Ça date de plusieurs semaines, c’est sûr !
J’encaisse cette annonce comme un coup de poing dans le ventre. J’ai envie de lui crier qu’elle n’a pas le droit de porter de telles accusations, qu’elle doit me respecter, parce que je suis sa patronne ! Quelle capricieuse je fais. Je me sens ridicule de vouloir réagir ainsi parce qu’elle m’expose une réalité qui me déplaît. Sandra ne me ferait jamais de mal gratuitement et elle se trompe rarement sur les hommes, elle a comme un sixième sens. Si elle annonce cela, je peux lui accorder le bénéfice du doute.
Face à ma non-réaction, elle s’approche de moi.
— Julia, je suis désolée.
— Je… non… oui, enfin pourquoi ? Pourquoi attendre qu’on emménage ensemble pour faire ça ? Pourquoi s’engager à ce point s’il a une autre femme en tête et qu’il n’est pas heureux ?
Sandra passe une main affectueuse sur une de mes mèches brunes.
— Et toi, tu l’étais ?
Je retiens un hoquet :
— Probablement que non… Je pensais que c’était peut-être ce qui nous manquait pour y arriver, que passer à l’étape supérieure allait souder notre relation.
Je regarde mon téléphone sur mon bureau et rajoute en baissant les yeux.
— Il m’a envoyé un message ce matin pour me dire de ne pas l’attendre pour dîner.
Sandra hausse tristement les épaules sans en remettre une couche et je lui en suis reconnaissante. Je suis déjà bien assez chamboulée comme ça.
J’essaie de ne pas le lui montrer, mais j’ai vraiment du mal à encaisser cette histoire.
 
Je répartis mes rendez-vous de la journée sur le planning des filles pour ne pas avoir à sortir du bureau. J’ai l’impression de tomber dans un gouffre sans fond depuis ma discussion avec Sandra. Je n’ai aucune envie de croiser des clientes ni de faire la conversation. Ce que j’aimerais, là, c’est qu’on me laisse rentrer chez moi, pour pleurer sous ma couette.
Mon état n’évolue pas au cours de l’après-midi. Cette chute sans fin m’a comme anesthésiée. Je ressens maintenant du vide et, bizarrement, cette sensation me paraît familière.
Depuis quand ce vide est-il là ? J’ai toujours trouvé les hommes ennuyants et Viktor n’a pas dérogé à la règle, mais bon, je vieillis et j’espérais vraiment pouvoir avoir une situation stable avec lui. Visiblement, je me suis précipitée tête baissée, comme une gamine. Je me suis comportée telle une petite fille écervelée qui ne comprend rien à rien. Pourtant, je suis une femme qui a la tête sur les épaules, mais quand il s’agit des histoires de cœur, je suis incapable de faire preuve de lucidité et de mener à bien une réflexion qui me concerne. Qu’est-ce que je peux y faire maintenant ?
Je me mets à taper du poing sur la table. Julia, m’ordonné-je à moi-même, il est l’heure que tu fasses preuve de persévérance et que tu reprennes ta vie en main ! Voyons pendant combien de temps encore il va te mentir.
CHAPITRE 2
Je n’ai pas beaucoup vu Viktor les semaines qui ont suivi. Il s’absente de plus en plus souvent, parfois même jusqu’à rentrer au milieu de la nuit. Peut-être parce que je fais comme si de rien n’était. Comme le disait Sandra, il prend ses aises. En temps normal, sans me douter de quoi que ce soit, j’aurais fini par lui faire remarquer qu’il travaille trop, j’aurais réclamé sa présence au lit, mais maintenant que je vois clair dans son jeu, je le laisse faire en observant son attitude et je dois dire que plus les jours passent, plus cet enfoiré se comporte d’une bien mauvaise manière. Je m’amuse innocemment à le déstabiliser sur ses heures tardives. Je me moque intérieurement, des excuses qu’il me sort. Un coup, c’est un dossier compliqué, puis un client qui débarque au moment où il s’apprêtait à partir, ou encore un appel urgent sur une affaire qui l’a retenu toute la soirée. Ça en fait des mensonges à inventer ! Est-ce que ces gens existent vraiment ou a-t-il été jusqu’à imaginer chaque nom ? En tout cas, je ne le savais pas si créatif ! S’il renonce à sa carrière d’avocat un jour, il pourra aisément se mettre à écrire des romans !
Pour donner le change, il m’arrive de jouer un peu de la situation en incarnant la femme parfaite et attentionnée. Parfois, il me regarde avec de grands yeux examinateurs, étonné par tant d’attention de ma part, mais il se retient de commenter, car il sait qu’il ne maîtriserait pas la direction que pourrait prendre la discussion. Je sens que sa conscience l’enfonce un peu plus dans son malaise.
 
Un soir, Sandra m’invite à boire un verre au Barry’s pour me changer les idées. C’est un bar en vogue dans notre quartier. C’est toujours blindé et je n’ai pas vraiment envie de voir du monde, mais ça pourrait me faire du bien. Puis, je fais confiance à Sandra pour savoir ce qui est bon pour moi dans pareille situation.
Il me vient alors une idée ! Et si je passais par la case épilation ? Ça fait un bail que je n’aie pas pris soin de moi et que je n’aie pas ressenti de la joie à le faire. Ah, ce bon vieux souvenir de combat remporté contre les poils disgracieux ! Il est temps que je remonte sur le ring, mais pas trop vite ! On va se contenter des jambes et des aisselles pour redémarrer tranquillement. Il faut un minimum si l’homme de ma vie se cache au coin de la rue ! Mince, je me prends pour Sandra maintenant !
Je souris quand je me surprends à réagir comme une célibataire. Je rentre ma tête dans mes épaules, honteuse de mes pensées, alors que personne ne peut me voir ni même m’entendre. Enfin si, moi ! Et cette seule personne est bien suffisante. Mes lèvres s’étirent de nouveau discrètement lorsque je ressens une excitation dans mon ventre qui me fait me sentir vivante.
 
*
* *
 
Pendant que je suis en train de choisir ma tenue, je reçois un message de Viktor :
 
[ Ne m’attends pas pour dîner, j’ai une pile de dossiers à traiter pour demain matin.]
 
J’ai pris pour habitude de ne plus répondre à ses textos afin de le laisser dans ses questionnements. En règle générale, on ne sait jamais vraiment comment réagir face au silence et je devine qu’il reste quelques minutes devant son téléphone à attendre une réponse de ma part, désemparé de ne pouvoir en apprendre plus. Cependant, je suis d’humeur taquine, je vais faire une exception.
Je pianote sur le clavier de mon écran :
 
[Pas de problème, prends ton temps. Il vaut mieux que tu manges au bureau de toute façon, je ne suis pas là ce soir. Ne m’attends pas pour dormir.]
 
À mon grand étonnement, sa réponse est immédiate, enfin, plutôt son coup de téléphone ! Je crois qu’à ce moment précis, c’est évident pour lui, il sait que je sais.
Après cinq appels manqués, je décide de décrocher d’un ton détaché :
— Viktor ? Il y a un problème ?
C’est une voix hésitante qui me répond :
— Oui, non, chérie… Tout va bien ?
Je feins la surprise.
— Bien oui, pourquoi ? Est-ce que tout va bien pour toi ? Tu as l’air stressé, c’est à cause du travail ?
— Oui, oui, sans doute…
Je le reprends :
— Sans doute ? Tu viens de me dire que tu avais une tonne de boulot, non ?
Silence de l’autre côté. Je continue de jouer mon rôle.
— Chéri, tu devrais lever le pied. C’est vrai, en ce moment, je te trouve un peu fatigué. Je pense que tu devrais t’octroyer quelques jours de repos. Trop de surmenage et c’est vite le burn-out !
Viktor se reprend rapidement face à ces mensonges et à son secret qu’il sait de moins en moins bien garder.
— Oui, oui, et tu sors où ? demande-t-il innocemment.
— Oh, je vais voir Sandra, on va sûrement grignoter un morceau, puis aller boire un verre, rien de bien méchant. D’ailleurs, il faut que je te laisse, je...

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