Au temps des Cowboys, tome 2
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Français

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Au temps des Cowboys, tome 2 , livre ebook

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Description

Alors que le rodéo s’achève, Erik va se trouver plongé dans le quotidien de ceux qu’il admire depuis toujours. Entre son lourd secret et le décalage de décennie, l’acclimatation à son nouvel environnement pourrait s’avérer compliquée.
Les choses ne seront pas plus aisées pour Tobbias qui ne s’est jamais engagé dans une relation avant suite à une blessure du passé. Comment réagira-t-il lorsque le secret d’Erik lui sera révélé ? La vie au ranch s’avèrera-t-elle aussi idyllique qu’ils l’ont rêvée ?
Entre remises en question et désillusions, l’amour peut-il sortir vainqueur ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 8
EAN13 9782379601927
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

M arine Gautier









© Marine Gautier et Livresque éditions pour la présente édition – 2020
© Thibault Benett, pour la couverture
© Jonathan Laroppe , pour la Mise en page
© Mélodie Bevilacqua-Dubuis , pour la correction & le Suivi éditorial
ISBN : 978-2-37960-192-7
Tous droits réservés pour tous pays
Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur et de l’auteur.
CHAPITRE 1 - Erik

Terrain
Glissant

« Et moi, je ne sais pas si je peux te laisser partir. »
Cette phrase de Tobbias tournait en continu dans la tête d’Erik. Son cœur affolé frappait fort dans sa poitrine. Le cowboy dont il avait rêvé maintes et maintes fois durant sa jeunesse venait de lui faire un aveu à mi-voix. Cette confession avait suivi un moment de volupté intense. Si intense qu’il se sentait d’ores et déjà prêt à remonter en selle. Cette pensée lui arracha un sourire involontaire.
— Qu’est-ce qui te fait rire ? le questionna son amant, la voix enrouée du plaisir éprouvé.
— L’idée d’une nouvelle chevauchée…
La bouche de Tobbias s’arrondit et ses joues s’empourprèrent. Erik n’en fut que plus conquis. Si l’homme était un véritable héros dans le domaine du rodéo et un chef de clan renommé dans la région, en matière d’intimité masculine, il n’avait que peu d’expérience, ce qu’il avait dû confier à Érik avec une pointe de gêne. L’homosexualité étant peu répandue – et surtout très mal vue – dans ce milieu plein de testostérone, d’autant plus à cette époque, il n’avait pas eu l’occasion de pratiquer la chose.
— Je doute être déjà prêt… lâcha-t-il dans un raclement de gorge.
La main d’Erik se perdit sur son torse, caressant la toison qui recouvrait ses pectoraux. Pour lui aussi, l’expérience avait été inédite. Pris dans le feu de l’action, l’esprit complètement annihilé par un membre désireux d’explorer plus en avant les surprises que lui réservait le passé, il n’avait pas fait la fine bouche sur les moyens employés. Avec un peu de recul, il se demandait s’il survivrait à cette partie de sexe, qui s’était avérée à la fois endiablée et dangereuse.
Si de son temps, il ne négligeait aucune protection, ici, il était impossible d’en faire de même. Pas de préservatif ni de lubrifiant – autant oublier tout de suite les parfums exotiques et les sensations chaud-froid. Non, à la place, il avait dû se rabattre sur de la graisse à sabots. Alors certes, niveau équipement et dextérité, on pouvait peut-être – et encore, il préférait rester modeste – le comparer à un étalon, mais de là à s’enduire l’appareil d’un tel produit… Par chance, le whisky aidant, il n’avait pas trop réfléchi quand Tobbias lui avait fourni le pot en question, son regard obnubilé par l’envie brûlante qu’il avait vue dans ses prunelles. En conclusion, il mourait peut-être, au choix, d’une MST 1  ou d’une infection due à la mixture sur ses parties, mais au moins succomberait-il heureux.
— Oui, on dit qu’il ne faut pas abuser des bonnes choses… concéda-t-il, à peine refroidi par le fil de ses pensées.
Bien qu’il ne soit pas prêt à l’accueillir à nouveau, Tobbias ne manqua pas de lui montrer son besoin de rapprochement. Comme lui, Erik ressentait l’envie de sentir sa peau chaude contre la sienne, ses bras musclés l’emprisonnant dans une étreinte rude et impétueuse. L’un contre l’autre, ils demeurèrent dans cette position, laissant leurs doigts caresser de leur pulpe le corps de leur amant. Les mains rugueuses du cowboy raclaient son épiderme, faisant naître de nouveaux frissons et ravivant la flamme de leur passion. Il enserra son intimité et celle de son compagnon d’une même poigne, lui tirant ainsi un gémissement rauque de contentement. Alors qu’il s’apprêtait à entamer un va-et-vient libérateur, des cris ponctués de chants retentirent à leurs oreilles.
— Il avait un gros chapeau… entonnait une voix passablement enivrée.
— Mais un tout p’tit troupeau, poursuivirent en chœur d’autres camarades.
Les deux amants n’attendirent pas les paroles suivantes pour sauter sur leurs pieds et enfiler leurs habits en quatrième vitesse. À nouveau vêtu, bien que serré dans son pantalon, Erik laissa échapper un léger rire qui mourut dès qu’il croisa le regard de son cowboy. Si ses prunelles avaient été des colts, il serait allongé sur la paille, raide mort et non raide tout court !
— Faut que je file ! chuchota Tobbias avant de disparaître de l’autre côté de la stalle.
Lorsqu’Erik sortit à son tour, un courant d’air glacé le saisit et le fit frissonner. La chaleur de leur cocon s’était envolée au profit d’une atmosphère bien plus fraîche. Sans attendre, le jeune homme abandonna les lieux, désireux de retrouver son lit de fortune qui, à défaut d’être confortable, était doté d’une couverture épaisse et moelleuse qui lui tiendrait chaud pour le reste de la nuit alors qu’elle s’annonçait solitaire.
Au passage, il flatta d’un geste le museau de Rémionge qui avait passé l’encolure au-dessus de la porte de son box, attirée par le brouhaha causé par la fuite de Tobbias et les chants des cowboys éméchés.
— Allez, encore une gorgée de dynamite ! criait l’un d’eux, qu’Erik reconnut comme étant Tim, l’un des frères MacElwie.
Un sourire amusé dansa sur son visage alors qu’il imaginait sans peine le jeune homme tituber dans la cour, soutenu par ses camarades. Peu à peu, les voix moururent, remplacées par des jurons et un soufflon retentissant de la part de Sarah, la femme du propriétaire, qui s’en prenait aux arrivants pour avoir réveillé Marieke, sa fille. Il pouffa avant d’emprunter les escaliers menant au grenier de la grange, son repaire depuis sa venue dans le passé.
Là, il se délesta de ses bottes, jeta sa veste sur un monceau de paille et se coula sous la couverture. Le lit de camp était toujours aussi inconfortable, mais cette nuit-là, rien ne pouvait entamer sa bonne humeur. Il ferma les yeux, cherchant les prémices du sommeil, néanmoins, malgré son corps fourbu, Morphée ne daigna pas l’accueillir en son sein. À la place d’un repos serein et réparateur, il repassa en boucle dans son esprit les événements de ces derniers jours. Si on lui avait dit, deux semaines auparavant, qu’il se retrouverait quatre-vingt-cinq ans plus tôt à fêter Noël en compagnie d’illustres cowboys et que, pour compléter le tout, il participerait à un rodéo exceptionnel en leur compagnie, jamais il ne l’aurait cru !
Comment imaginer un seul instant qu’une magie telle que le voyage dans le temps pouvait exister grâce à un vœu murmuré aux étoiles ? Sa tristesse d’alors se trouvait loin à présent, effacée par un sentiment plus puissant. Bien qu’il n’ose le formuler dans son esprit, son cœur, lui, savait que l’amour s’était invité en son sein. Il n’avait pas eu besoin de beaucoup de temps pour tomber éperdument fou de cet homme dont il avait rêvé tant de fois au fil des ans. Côtoyer Tobbias n’avait fait que renforcer des sentiments déjà existants. Voir un tel champion évoluer sur la piste et mener d’une main de maître son cheval s’avérait le plus beau spectacle auquel il avait assisté de toute sa vie. Sans compter que le cowboy n’était pas qu’un compétiteur de haut vol, il était aussi un homme bon, avec le cœur sur la main, prêt à tout pour les membres de son clan. Le type parfait à première vue, pour Erik. Cependant, il n’était pas dupe, sans doute lui trouverait-il des défauts au fil du temps, mais cela lui importait peu, tout ce qui comptait était que du temps, ils en avaient à présent pour se découvrir et surtout s’aimer.
Lorsqu’ils étaient retombés, pantelants dans la paille, Erik avait réalisé que son poignet se trouvait vide de toute montre. Il avait d’abord pensé l’avoir perdu dans le box, mais la réalité l’avait alors frappé de plein fouet. Le compte à rebours était terminé, et lui se trouvait toujours dans le Montalee du passé, à une époque qui n’était pas sienne. Tout à la découverte de son amant, il ne s’était pas inquiété une minute de cette nouvelle réalité qu’il accueillait avec son habituelle positivité. Après tout, il n’était pas à plaindre…
Cette idée le renvoya aussitôt à leur étreinte. Rien que de visualiser à nouveau son beau brun torse nu raviva le désir qui sommeillait en lui. Paupières closes, il entendait toujours les râles de son partenaire. Râles qui sonnaient comme une libération ; une frustration longtemps retenue et qui avait enfin explosée. En cédant à l’appel de la chair et en s’ouvrant à son attirance pour lui, Tobbias avait fait valser ses barrières. Et Erik n’en avait été que plus grisé.
— Rahhhhh, grogna-t-il face au brasier qui s’animait à nouveau dans la partie inférieure de son anatomie.
Pense à un truc pour que la tension puisse retomber ! s’invectiva-t-il. Un hot-dog ? Mauvaise idée la forme phallique ! Une tomate ? Ronde et juteuse... Argh ! Toujours pas… Et si je me chantais quelque chose ?
Poings crispés, il commença à fredonner la première mélodie qui lui passa par la tête. « Hell’s Bells » de ACDC. Le tempo entêtant s’invita rapidement dans son crâne et son pied se mit à taper en rythme. Effet soporifique : proche de zéro ! Dans un grommellement frustré, il repoussa la couette puis enfila ses bottes. La fraîcheur de la nuit l’aiderait à mieux apaiser son esprit. Sa veste boutonnée et la couverture prise dans ses bras, il grimpa sur l’escabeau, actionna la trappe donnant sur le toit avant de se hisser sur l’avancée de planches. Là, il s’installa à la belle étoile.
L’air glacé de ce premier jour de janvier lui fouetta les joues, aussi s’enveloppa-t-il dans le plaid qu’il remonta jusque sous son nez. La nuit offrait un dégradé de bleu plus ou moins clair, le tout illuminé d’une myriade d’étoiles si fines qu’elles semblaient être en pointillé sur la toile céleste. Le regard d’Erik descendit des hauteurs pour caresser la ligne d’horizon sur laquelle il devinait la forêt aux silhouettes d’arbres qui s’y découpaient. La neige, qui recouvrait partiellement la plaine ainsi que des branches éparses, faisait miroiter la douce lueur de l’astre lunaire. Un cadre idyllique d’une beauté brute à couper le souffle. Un panorama qu’il aurait aimé partager avec Tobbias comme lors de leur première discussion sur le toit de la grange.
Ce moment avait été décisif dans leur relation, il en avait conscience. L’homme, pudique sur sa vie privé et timide sur ses sentiments, lui avait ouvert son cœur, évoquant certaines choses de son histoire. Il lui avait parlé de son père décédé et de sa mère qui gérait d’une main de maître le Hope’s Ranch, un refuge au cœur du Wyoming qui accueillait les cavaliers solitaires.
À l’époque, Erik avait cru n’être là que pour un temps et avait tout fait pour profiter de chaque seconde qui lui avait été offerte sans pour autant oser se dévoiler. À présent qu’il savait que son passage n’était pas éphémère – du moins, c’était ce qu’il déduisait, maintenant que les heures ne s’égrainaient plus à son poignet –, le jeune vacher sentit un poids quitter ses épaules. Il allait pouvoir reprendre un rythme plus serein, sans avoir peur de trop s’attacher au clan du Hope’s Ranch. Désormais, plus rien ne le retenait de tisser des amitiés solides ni de faire partie, lui aussi, de cette famille de cœur qui s’était créé autour du vieux Joe. Seule ombre au tableau, le mensonge qu’il avait dû tisser à propos de son amnésie. Face à des hommes si terre à terre, difficile d’avouer une telle réalité sans passer pour fou.
Soudain, un mouvement attira son attention, le coupant de ses pensées. Dans l’angle de la ferme, un couple s’embrassait à perdre haleine, ne s’arrêtant que pour partager une poignée de rires. Erik sourit face à ce spectacle, il se sentait comme ces adolescents. Tobbias le rendait aussi fébrile – et niais ! – que les jeunes qui profitaient de cette nuit de fête. Quand il voyait le cowboy, son palpitant se mettait à battre avec ardeur, ses joues se coloraient légèrement et, par moments, il en perdait ses moyens. S’il avait contenu tout ça afin de préserver son cœur, les événements de la soirée venaient de tout changer. Ce n’était pas qu’une histoire de sexe, d’attirance ou même de fantasme d’adolescent. Certes, au départ, cela se cantonnait à cela tant il était étourdi par ce voyage dans le passé à la rencontre de son idole, mais au fil des jours, il avait appris à connaître l’homme derrière le champion, et c’était de lui qu’il était tombé amoureux.
Ce mot lui déclencha un frisson que la température extérieure n’avait pas provoqué. Ce constat l’effrayait toujours autant qu’il le ravissait. Il avait suffi d’une semaine pour qu’il fonde irrémédiablement pour son cowboy. Ce dernier n’avait rien à voir avec Aiden ou n’importe lequel de ses ex. Avec lui, pas de compromis à faire, d’explications à donner, ils étaient sur la même longueur d’onde. Ils vouaient un amour inconditionnel aux chevaux et aux grands espaces, et leurs ambitions s’alignaient sur leurs caractères. Un ranch, une famille, des rodéos… une vie dure, mais faite de plaisirs simples, comme il l’avait toujours souhaité. Certes, trouver des terrains d’entente lui avait paru naturel dans son « futur », en adéquation avec les rencontres qu’il avait faites. Après tout, il fallait apprendre à composer avec les aspirations de chacun. Alors quand ces dernières s’accordaient de manière identique, le bonheur semblait à portée de main.
Soudain, Sarah sortit de la maison en courant avec ce qui ressemblait à une cravache serrée dans sa poigne.
— File de là, garnement, si je retrouve encore tes paluches sur ma nièce, j’te ferai bouffer du cuir, ça, tu peux m’croire ! brailla-t-elle.
Terrorisé, le jeune homme ne demanda pas son reste et partit en galopant, ce qui arracha un rire à Erik. Depuis son perchoir, il se délectait de la scène que lui seul percevait dans son ensemble. Sarah avait un sacré caractère, mais lorsqu’on parvenait à l’apprivoiser, elle révélait un cœur d’or. Erik se félicitait de pouvoir apprendre à plus la connaître, et s’amusait d’avance à l’idée du sermon qu’elle ferait le lendemain à l’encontre des cowboys et garçons de ferme qui avaient eu la main lourde sur le whisky.
Il imaginait tous ces gaillards – lui y compris –, chapeaux contre leur torse et oreilles baissées, se faire rabrouer par la matrone. Nul doute, il allait adorer la vie dans le passé et il n’avait qu’une hâte : la partager avec son champion.
CHAPITRE 2 - Tobbias

Retour en
Arrière

B ottes échouées sur le plancher, mains derrière la tête et regard fixé sur le plafond, Tobbias était perdu dans ses pensées alors que ses camarades, eux, dormaient du sommeil du juste à quelques pas de lui. Ses tempes vrombissaient sous la pression sanguine, lui conférant un léger mal de crâne. Une douleur minime en comparaison de la brûlure qui irradiait la partie basse de son anatomie.
Une porte claqua dans la demeure, suivie de bruits de pas.
— Si je te retrouve à folâtrer avec le gamin des voisins, tu vas avoir la peau rouge, ma p’tite !
Tobbias sourit en entendant Sarah sermonner sa nièce. Il l’imaginait tirer la demoiselle par l’oreille, chose plus que probable vu les gémissements que poussait cette dernière entre deux supplications de ne rien dire à son père.
Lorsque le silence revint dans la ferme – du moins si on pouvait appeler silence le concert de ronflements qui secouait les murs –, Tobbias se plongea à nouveau dans ses pensées. Lui aussi s’en voulait d’avoir « folâtré » ! Jamais il n’aurait dû céder à cette tentation charnelle, mais il avait eu la sensation que s’il n’embrassait pas Erik ce soir-là, le jeune vacher aurait pu disparaître à tout jamais. Une idée un peu folle, sans doute amenée par un abus de whisky et par l’enthousiasme qu’avait provoqué sa victoire au rodéo.
Ce n’était certes pas la première fois qu’il se sentait attiré par un homme, mais voilà des années qu’il réprimait cette partie de lui. Plus jeune, il avait connu ses premiers émois avec Erwan, le cousin de leur voisin en visite pour l’été. À l’adolescence, sous l’effusion des hormones, ils s’étaient essayés à quelques baisers chastes d’abord, puis de plus en plus appuyés. Le garçon, un beau blond aux mèches cendrées, lui avait fait chavirer le cœur dès que ses lèvres s’étaient posées sur sa peau. Il avait découvert ce qu’était l’amour en regardant l’éclat de ses yeux gris. Avec lui, il avait plongé à pieds joints et l’atterrissage avait été si rude, qu’il avait cru ne pas s’en remettre. Alors qu’ils commençaient à explorer leur corps, son père les avait surpris en mauvaise posture. Erwan s’était défilé, rejetant la faute sur Tobbias, insistant sur le fait que c’était lui qui l’avait influencé. Il n’avait pas dit qu’il l’avait forcé, mais c’était tout comme…
La rouste qu’il avait prise à ce moment-là demeurait gravée dans sa mémoire, tout comme le dégoût qu’il avait lu dans le regard de celui qu’il voyait comme son héros. Cette histoire avait été enfouie et plus jamais évoquée. Si son père avait poursuivi leur quotidien comme si de rien n’était, Tobbias, lui, n’avait plus jamais été le même. Entre honte et cœur brisé, il avait mis longtemps à se relever de cette expérience. Aussi avait-il concentré tous ses efforts sur son travail et la monte de chevaux, devenant l’un des cowboys les plus réputés du Wyoming.
Désireux de rentrer dans le droit chemin, il avait fréquenté quelques femmes avant d’abandonner, de guerre lasse. Avec elles, il ne ressentait absolument rien, si ce n’était un profond ennui teinté d’amertume. Préférant rester seul que vivre une existence de mensonges, il avait décidé de mener une vie de célibataire et de mettre toute son énergie dans le Hope’s Ranch.
Du moins jusqu’à ce qu’Erik débarque à Montalee.
Dès le départ, il avait retrouvé dans l’éclat de ses yeux les émotions enfouies depuis sa jeunesse. Le vacher avait quelque chose de différent des hommes qu’il fréquentait. Un je-ne-sais-quoi de pétillant, de frais, de charmant… S’il avait été méfiant – il l’était toujours, dans une moindre mesure –, il n’avait pu lutter contre l’attrait que représentait ce nouvel arrivant. Comme un papillon s’approchait d’une flamme, il avait réduit la distance entre eux. Il avait tenté de résister, se persuadant qu’Erik avait de mauvaises intentions, l’accusant même de s’être allié aux Morritz, le clan de cowboys ennemis. Toutefois, il avait dû se rendre à l’évidence, ce n’était pas le cas. Erik était quelqu’un d’honnête, de sincère, qui restait droit dans ses bottes. Contrairement à Erwan qui s’était avéré le roi du double jeu…
Erik représentait un contraste étonnant. D’un côté, il avait une carrure solide, un corps tout en muscle et un aplomb inébranlable lorsqu’il s’agissait du travail à la ferme ou dans sa façon de mener les chevaux. Tobbias l’imaginait sans peine à la tête d’un troupeau de bétails. Un charisme auquel venait s’ajouter une touche enfantine. Il le devinait taquin et blagueur, un côté qu’il commençait à peine à dévoiler avec lui, mais qu’il avait pu voir en présence de ses camarades du Hope’s Ranch. Si au départ, il en avait été jaloux, il avait fini par comprendre que c’était par gêne qu’Erik demeurait prudent quand il se trouvait avec lui. Ainsi, il avait peu à peu soupçonné l’homosexualité du jeune homme, un constat qui l’avait autant réjoui qu’angoissé.
Vingt ans après, était-il prêt à retenter l’expérience ? Des sentiments ambivalents s’étaient disputés dans son crâne, jusqu’à ce qu’il cède corps et âme à cette pulsion quand avaient sonné les douze coups de minuit. Mais le retour à la réalité avait été abrupt. Lorsqu’il avait entendu les voix de ses camarades, la panique avait enserré son cœur. Tremblant, il n’avait eu qu’une hâte, fuir loin de celui avec qui il avait succombé à la tentation. Hors de question de se faire surprendre et de voir le dégoût dans les yeux de ceux qu’il considérait comme sa famille.
La pratique, bien que légèrement douloureuse, avait été délectable à plus d’un égard. Erik savait sans nul doute ce qu’il faisait, reléguant Tobbias au rang de pucelle inexpérimentée, situation qui ne lui plaisait guère. Néanmoins, il avait pu profiter d’une agréable parenthèse dans son quotidien, à présent, il fallait garder la tête froide et tirer un trait sur cette amourette. Erik et lui n’avaient aucun avenir ensemble, du moins tentait-il de s’en convaincre.
Bien décidé à mettre fin à cette idylle dès le lendemain, il ferma les yeux, essayant d’oublier la jouissance enfin éprouvée après deux décennies de frustration contenue. Toutefois, le visage charmeur d’Erik dansait sous ses paupières comme pour le narguer. Le sommeil persistait à le fuir, s’amusant à lui faire vivre encore et encore son étreinte enfiévrée avec celui qui tourmentait son âme. Après une heure à tourner sur sa couche, il finit par s’endormir, cœur et esprit désaccordés.
Lorsqu’il entendit du vacarme en provenance de la salle à manger, le champion ouvrit un œil avec difficulté. La nuit avait été courte et inconfortable. Si au réveil, une certaine partie de son anatomie le faisait moins souffrir, il n’en était pas de même pour son esprit. Il laissa échapper un grognement avant de se redresser, courbaturé.
D’une main encore ensommeillée, il se frotta le visage, peinant à chasser la fatigue qui étirait ses cernes. Ses muscles se rappelaient à lui, aux efforts qu’il avait fournis sur la selle, et pas que… Que ce soit sur la piste de rodéo ou dans les bras d’Erik, son corps avait été sollicité et ne manquait pas de le lui faire sentir. Les yeux à peine un peu plus ouverts, il inspecta la chambre qu’il occupait en compagnie d’Yvan. Les draps de ce dernier étaient vides, signalant que son collègue était déjà levé. Chose confirmée par sa voix dont il percevait des bribes en provenance de la cuisine où Sarah le mettait à contribution.
Tourmenté, il se laissa retomber dans le lit avec un soupir. Il avait réfléchi toute la nuit à la situation et une seule issue lui avait paru convenir : prendre de la distance avec Erik. Certes, il savait le jeune homme dans une position inconfortable. Sans doute avait-il inventé cette histoire d’amnésie pour masquer le fait qu’il était sans le sou, quelle autre explication ? Alors il ne l’abandonnerait pas sans rien, mais hors de question de l’amener avec eux au Hope’s Ranch. Comment lutter contre cette attirance si le fruit de ses désirs se baladait constamment sous son nez ?
Jim, le propriétaire de la ferme dans laquelle ils résidaient, était bien connu dans la région. Nul doute qu’il parviendrait à trouver une place de vacher au jeune homme dans un des domaines des alentours. En tout cas le lui demanderait-il dès le déjeuner. Ainsi, il partirait l’esprit plus serein. Bien sûr, ils devraient avoir une petite conversation afin qu’il lui explique que la nuit partagée ensemble était une erreur monumentale, mais c’était comme sauter sur le dos d’un taureau. Une fois passé le choc, on était soulagé du résultat. Autant tuer dans l’œuf cette relation naissante, et ce, dès à présent. Pas besoin de faire souffrir Erik plus longtemps, du moins essayait-il de s’en convaincre.
Après un ultime grognement, il se leva – pour de bon cette fois – et enfila ses bottes. Alors qu’il débarquait dans la salle à manger, des cris et des acclamations accueillirent son réveil.
— Enfin debout, belle endormie ? se moqua Andrea en donnant un coup de coude à son frère.
— Quelle heure est-il ? demanda le champion, encore dans les brumes de sa nuit.
— Midi approche !
Midi ! Finalement, il avait pioncé plus qu’il ne l’avait pensé de prime abord.
— Pourquoi vous m’avez pas levé plus tôt ?
— Récompense du vainqueur du tournoi ! s’esclaffa Yvan en lui tendant un verre de café.
Après quelques gorgées, Tobbias sentit ses crispations matinales s’évanouir quelque peu.
— Ça veut dire que j’ai échappé à la remontée de bretelles de Sarah ? chuchota-t-il à l’attention des frères MacElwie.
— Ouaip, et c’était pas triste, j’peux te le dire ! Mais par chance, elle en avait gros après un garnement du village qui avait traîné un peu trop autour de sa nièce, du coup, on s’en est pas trop mal tiré !
— Pas trop mal tiré… C’pas toi qui as dû frotter le plancher… elle m’a pas lâché la grappe tant que ça brillait pas comme un sou neuf. Une plaie cette bonne femme, vivement qu’on prenne la route ! ajouta Tim.
Tobbias éclata de rire et fut aussitôt interrompu par l’ouverture de la porte. Le vieux Joe venait de rentrer, le bras passé sur les épaules d’Erik qui s’esclaffait. Un frisson hérissa la colonne du champion et ses doigts se crispèrent autour de sa boisson. Il ne savait pas ce qui l’agaçait le plus : la proximité entre les deux hommes, le fait qu’Erik avait l’air aussi frais qu’un champ après la rosée ou qu’il n’avait qu’une envie : regoûter à ses lèvres. Mâchoire serrée, il se tourna vers le canapé afin de demander à Jim un entretien privé. Il était temps de mettre un terme à cette histoire. Il s’apprêtait à ouvrir la bouche quand Joe l’interpella :
— T’as une minute, Tobbias ?
Intrigué, le cowboy acquiesça, repoussant à plus tard la discussion avec le fermier. Alors qu’il emboîtait le pas au doyen du clan, il remarqua qu’Erik cherchait à croiser son regard. Lâche, il n’osa pas lever le menton. Au contraire, il accéléra la cadence afin de s’extraire de cette pièce désormais trop exiguë. Dehors, il inspira une grosse goulée d’air frais et reçut une tape sur l’épaule.
— Eh ben dis donc, je t’ai rarement vu avec une telle gueule de bois ! Mais tu as raison, ça fait du bien par moments de lâcher prise…
Il hocha la tête, sans mot dire.
— Qu’est-ce qu’il se passe, Joe ? demanda-t-il enfin, cherchant à changer de sujet de discussion.
— Je voulais juste te prévenir.
— De ?
— J’ai invité le p’tit à nous suivre au ranch.
La respiration de Tobbias se bloqua dans sa poitrine.
— Erik ? s’enquit-il, connaissant la réponse.
— Qui d’autre ? s’amusa l’homme. Il s’est super bien intégré à l’équipe, c’est un bosseur et pour couronner le tout, il est plutôt bon sur un canasson ! La recrue idéale, je savais que tu le lui proposerais de toute façon, j’espère que tu m’en veux pas de t’avoir devancé, mais il avait l’air perdu ce matin quand je lui ai appris qu’on allait reprendre la route.
Tobbias pâlit un peu plus, sans réussir à ouvrir la bouche. Bien sûr qu’en temps normal ce serait exactement ce qu’il aurait fait. Avec un peu de recul, Erik avait tout pour rejoindre le clan du Hope’s Ranch et sans leur histoire, il lui aurait fait lui-même cette suggestion. Mais voilà, tout avait changé la veille… Que pouvait-il répondre sans révéler une partie de son intimité ? Rien. Le piège se refermait sur lui. À court d’idées, le cowboy bégaya :
— Et son amnésie ? Si quelqu’un le cherchait ici ?
— Arrête… tu sais bien comme moi qu’il a toute sa mémoire. Il avait juste trop honte d’avouer qu’il était à la rue. Rappelle-toi de Fred, quand on l’a recueilli, il nous a raconté qu’il était là en vacances, de passage... Et ça fait quoi ? Cinq ans qu’il s’est installé au ranch ?
— Ouais, t’as raison.
Joe rajusta son chapeau avant d’offrir un sourire au champion.
— Bon super ! J’vais dire aux gars de se bouger, Erik m’a bien aidé avec les chevaux ce matin, mais si on veut partir à l’aube demain, y a encore pas mal de boulot. Ça va faire du bien de rentrer à la maison, hein ? Éléonore va être contente de nous voir au bercail !
Le regard dans le vague, Tobbias acquiesça en silence. Tous ses plans tombaient à l’eau. Erik allait s’installer sur leur propriété. Dès lors, ils se croiseraient quasiment tous les jours ! Impossible de compter sur la fuite pour gérer ses sentiments, il devrait les affronter et tout faire pour s’en débarrasser. Rejeté, Erik s’en irait peut-être ? Avec ce maigre espoir en ligne de mire, le cowboy rentra à son tour dans la ferme. Comme l’avait dit le doyen, il y avait encore fort à faire. Dommage que cela n’occupe que les mains, sa tête exigeait elle aussi une distraction.
Pourtant rien n’y faisait, seule l’image d’Erik continuait de danser dans son esprit.
CHAPITRE 3 - Erik


Désenchanté


L a journée avait été si remplie qu’Erik n’avait pas eu un moment pour discuter avec Tobbias. Distant, le champion se débrouillait toujours pour quitter la pièce quand lui y entrait ou se portait volontaire pour des tâches à l’opposé des siennes. Si les premières fois, il avait mis cela sur le compte du hasard, il avait fini par se rendre à l’évidence : le cowboy le fuyait comme la peste. Toutefois, cette vérité ne suffit pas à lui ôter sa joie de vivre. Après tout, Tobbias avait franchi une étape cruciale la veille dans ses bras, il avait sans doute besoin de temps pour assimiler tout ça et faire le tri dans ses pensées. Temps qu’Erik était tout enclin à lui offrir, du moment qu’il lui revenait ensuite. Puis il n’était pas naïf, le contexte était différent ici par rapport à ce qu’il avait connu, pas de place pour le flirt ouvert ni les effusions, leurs retrouvailles se feraient dans l’intimité.
Entre la ferme de Jim qui nécessitait plus d’une paire de mains pour se remettre en état après les festivités, la préparation des paquetages des voyageurs et bien sûr Sarah qui trouvait toujours quelque chose à leur ajouter à la pile, il n’avait pas ménagé ses efforts. Après une nuit quasiment blanche, ses muscles lui faisaient sentir que la piètre qualité de son sommeil commençait à jouer sur son corps. Par malheur, ce dernier n’aurait pas droit au repos de sitôt. Un long périple à dos de cheval les attendait pour atteindre le Hope’s Ranch. L’image fugace de sa camionnette lui tira une moue. Voilà bien une chose qui allait lui manquer ! Lui qui adorait voir défiler la route au volant de son bolide, de la country à fond dans les haut-parleurs, devrait se contenter de moyens de transport plus spartiates.
Certes, il n’avait pas atterri à l’ère de Cro-Magnon, mais pour quiconque venant du futur, c’était tout comme. Lors de ses incursions à Montalee, il avait aperçu quelques voitures – qu’il considérait comme « de collection » – traverser la grand-rue, hommes et femmes bien apprêtés, installés sur les banquettes de cuir. Ce genre de transport commençait à se démocratiser, en particulier dans les grandes villes, mais ici, à la campagne, c’était loin d’être aussi répandu. Chevaux et charrettes côtoyaient donc ces véhicules plus luxueux dont l’essor, dans cet entre-deux-guerres, se dessinait à peine. Ford, Chevrolet ou encore Plymouth… Il prenait un certain plaisir à découvrir des modèles disparus. Son père aurait adoré contempler ces bijoux de mécanique.
À cette pensée, sa mâchoire se contracta. Inutile de revenir sur le sujet, il en arriverait à la même conclusion que d’habitude : son vieux ne méritait pas qu’il perde ne serait-ce qu’une seconde à songer à lui. Chassant cette idée de sa tête, il alla se délasser – ou du moins, se vivifier – dans l’espace de toilette de la grange. À sa sortie, cheveux encore mouillés, il fut surpris de tomber sur Sarah, installée sur un tabouret non loin des boxes, l’attendant visiblement. ...

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