Bloody Rose
101 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Bloody Rose

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
101 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Rose Townsend est une jeune femme combative dont le visage défiguré conserve les traces d’un passé de maltraitance. Engagée par Megan McGregor, à peine plus âgée qu’elle, pour aider son frère jumeau Callum atteint d’une phobie du contact, elle va tenter d’utiliser l’écriture comme thérapie en mettant des mots sur ses maux. Invitée à demeurer à Curling Manor, un manoir aussi ténébreux et énigmatique que ses occupants, Rose se heurte à la perversité de Callum. Les sentiments ambivalents qu’il lui inspire sont autant d’épreuves à traverser, même lorsqu’elle découvre qu’il peint en utilisant son propre sang et qu’il entretient avec sa sœur une relation équivoque, elle ne parvient pas à s’en éloigner.


Au-delà des rumeurs qui circulent sur ce couple fusionnel et du mystère qui plane sur sa relation avec Callum, Rose parviendra-t-elle à exhumer un passé douloureux sans y perdre la vie ?



Et si les falaises gardaient en leur sein un autre secret bien plus sinistre que celui que cachent Megan et Callum McGregor ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 4
EAN13 9791034816491
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Bloody Rose

 
 
 
 
 
Sylvie Lopez
 
 
Bloody Rose
 
 
Couverture : Chloé S.
 
 
Publié dans la Collection Enaé
 
 

 
 
© Evidence Editions  2021

 
Mot de l’éditeur
 
Evidence Editions a été créée dans le but de rendre accessible la lecture pour tous, à tout âge et partout. Nous accordons une grande importance à ce que chacun puisse accéder à la littérature actuelle sans barrière de handicap. C’est pourquoi nos ouvrages sont disponibles en format papier, numérique, dyslexique, braille et audio.
Tout notre professionnalisme est mis en œuvre pour que votre lecture soit des plus confortables.
 
En tant que lecteur, vous découvrirez dans nos différentes collections de la littérature jeunesse, de la littérature générale, des témoignages, des livres historiques, des livres sur la santé et le bien-être, du policier, du thriller, de la littérature de l’imaginaire, de la romance sous toutes ses formes et de la littérature érotique.
Nous proposons également des ouvrages de la vie pratique tels que : agendas, cahiers de dédicaces, Bullet journal, DIY (Do It Yourself).
 
Pour prolonger le plaisir de votre lecture, dans notre boutique vous trouverez des goodies à collectionner ainsi que des boxes livresques disponibles toute l’année.
 
Ouvrir un livre Evidence, c’est aller à la rencontre d’émotions exceptionnelles.
 
Vous désirez être informés de nos publications. Pour cela, il vous suffit de nous adresser un courrier électronique à l’adresse suivante :
 
Email : contact@evidence-editions.com
Site internet : www.evidence-boutique.com
 
 
 
 
Aux femmes singulières, aux femmes uniques.
 
 
 
 
 
 
 
A red, red rose

 
 
 
O, my love is like a red, red rose,
That is newly sprung in June.
O, my love is like the melody,
That is sweetly played in tune.
 
As fair are you, my lovely lass,
So deep in love am I,
And I will love you still, my Dear,
Till all the seas go dry.
 
Till all the seas go dry, my Dear,
And the rocks melt with the sun!
O I will love you still, my Dear,
While the sands of life shall run.
 
And fare you well, my only Love,
And fare you well a while!
And I will come again, my Love,
Although it were ten thousand mile!
 
Robert BURNS 1
 
 
 
 
Une rose rouge, rouge

 
 
 
Oh ! Mon amour est telle une fleur rouge, rouge
Qui vient d’éclore en juin ;
Oh ! Mon amour est telle une mélodie
Que l’on joue doucement en harmonie.
 
Plus grande est votre beauté,
Plus profond est mon amour :
Et je vous aimerai toujours ainsi, ma chère,
Jusqu’à ce que toutes les mers s’assèchent :
 
Jusqu’à ce que toutes les mers s’assèchent, ma chère,
Et les pierres fondent au soleil :
Je vous aimerai toujours, ma chère,
Tandis que le sable de la vie s’écoulera.
 
Et je vous présente mes adieux, mon unique amour
Et je vous présente mes adieux pour un temps !
Et je viendrai à nouveau, mon amour,
Même si c’étaient dix mille miles.
 
Robert BURNS
 
 
 
 
Rose Townsend

 
 
 
— Je m’appelle Rose Townsend, j’ai vingt-huit ans et je suis romancière… Je m’appelle Rose Townsend, j’ai vingt-huit ans et je suis romancière…
Je répète plusieurs fois cette phrase en regardant l’image que me renvoie le miroir. Elle me convient parfaitement.
La maquilleuse a un peu forcé sur le fond de teint, mais je suppose qu’elle connaît son job. Le verre de cognac posé sur la console est là dans l’unique but de me détendre et le bouquet de roses rouges qui embaume ma loge m’indique sa présence pour parer son absence. Tu me manques.
— Mademoiselle Townsend, vous passez sur le plateau dans vingt minutes, lance une voix derrière la porte tandis que des pas vont et viennent de manière incessante dans le couloir.
— Merci, je suis prête.
Je ne l’ai jamais autant été. Je suis née prête et je n’ai jamais cessé de l’être face à mes incertitudes et à l’adversité. J’ai cette hargne et cette volonté qui me poussent à avancer, quelle que soit la nature du terrain. Je suis conçue ainsi, plus le destin s’acharne, plus je lui suis reconnaissante, car il est un mal pour mon bien et me propulse indiscutablement.
Plus que dix minutes.
Mes cheveux ont repris leur teinte d’origine depuis la première fois que j’ai passé le pas d’une imposante porte. Ils retombent en boucles souples et irrégulières sur mes épaules. Mes yeux fardés d’une ombre à paupières argentée étincellent d’une lueur intense. Les séquelles de brûlures sur ma joue ne sont plus un signe d’échec, mais de victoire. Je souris à la femme que je suis devenue.
Je quitte la pièce et suis l’homme pressé, qui me briefe rapidement tout en admirant mon air serein.
Voilà, nous y sommes, je dis « nous », car dans cette folle aventure, je ne suis pas seule.
— C’est à vous ! chuchote-t-il dans mon dos.
En me faufilant entre les projecteurs, je devine dans la partie sombre du studio l’ampleur de ce qui m’attend et que je ne connais pas encore. Un direct dans le 20 heures est un privilège que tout écrivain envierait. Je suis en quelque sorte là pour eux, pour parler de mon parcours et de ces espoirs qui un jour prennent vie. Je devrais être morte de trouille, paradoxalement, je me sens apaisée et enthousiaste à l’idée de m’exprimer devant des millions de personnes.
— Bonjour, mademoiselle Townsend, ravie de vous recevoir.
— Bonjour, c’est moi qui vous remercie de m’avoir invitée, dis-je en m’asseyant.
— Votre roman Bloody Rose est classé dans le top 10 des meilleures ventes de l’année en Grande-Bretagne et il est traduit en plusieurs langues. Son succès a été fulgurant et vous a propulsé en quelques mois au palmarès des auteurs les plus en vogue actuellement. On parle même de vous pour le Booker Prize, dites-moi, Rose, comment en êtes-vous arrivée là ?
— Comment j’en suis arrivée là ? Oh ! Eh bien ! En faisant preuve d’audace… de sincérité… et de générosité, de courage aussi, il faut bien le reconnaître. Vous savez, l’écriture est un attribut redoutable que j’ai su utiliser quand le moment se présentait. Je dirais… qu’on naît écrivain, c’est une spécificité humaine…
 
 
 
 
Rose

 
 
 
Deux ans plus tôt…
— Donc, tu m’as dit, l’annonce n o   54   151. Attends ! Oui, c’est bon ! Je l’ai trouvée. « Particulier cherche écrivain public pour rédaction d’écrits personnels, réponse manuscrite exigée. » Incroyable ! Ça existe !
— Alors ?
— C’est une arnaque.
— Allez, ça y est, tu vois toujours le mal partout !
— Imagine que tu tombes sur un psychopathe qui t’oblige à faire le corbeau pour écrire des missives funestes avant de t’arracher un à un les ongles avec une tenaille rouillée. Je t’épargne l’extraction de dents sans anesthésie et le viol sadique qu’il t’aura fait subir au préalable. Tu peux vraiment gober un truc pareil ?
— Ben oui ! C’est sur un site officiel et je suis suffisamment méfiante pour ne pas m’engager sur une voie qui mènerait à toutes ces choses immondes que tu viens de prendre un malin plaisir à me décrire. Tu devrais te mettre à l’écriture, toi aussi, dans le genre gore, t’as toutes tes chances.
— Avec trois gosses qui se font recoudre régulièrement et qui sont malades en voiture au bout de dix minutes de route, c’est certain, je serais auteure à succès. Mais il se trouve que j’ai aussi un vrai métier qui m’assure la pitance de mes rejetons. Tu sais combien ça coûte de faire nettoyer l’intérieur d’une voiture et les honoraires du médecin de garde appelé le week-end après vingt heures ?
— J’aurai jamais de gosses ! À cause de toi ! Non, mais sérieux ! J’ai besoin de retrouver un travail rapidement et quelque chose me dit que je dois tenter ma chance. J’ai trouvé cette annonce ce matin alors que je venais de raccrocher avec la banque. C’est un signe, Noémie, j’en suis certaine, c’est pas une coïncidence.
— Un signe ! N’importe quoi ! En plus, t’es un peu nulle en grammaire. Comment tu veux faire croire une chose pareille ?
— La grammaire et l’inspiration ne sont pas indissociables, dis-je, piquée au vif. J’ai besoin de ton aide sur ce coup, j’ai pensé que… tu pourrais…
— Stop ! Je ne veux pas être mêlée à un de tes plans foireux.
— Noémie, s’il te plaît ! Écoute ! Tu n’as qu’à te faire passer pour mon agent dans le cas où quelqu’un appellerait pour prendre des renseignements. Je sais pas, moi… tu dis que j’ai un manuscrit en négociation… que tu ne peux pas en dire plus pour préserver la clause de confidentialité… que je suis une belle plume…
— Et aussi que tu es une menteuse qui a une imagination délirante ? Non, mais, tu te rends compte de ce que tu es en train de me demander ? À moi, une mère de famille par-dessus le marché !
— Tu veux qu’on parle du père Noël et de la petite souris qui augmente ses tarifs en fonction de la taille de la dent ? Tu veux qu’on élucide le mystère des œufs en chocolat qui tombent dans tes pétunias une fois dans l’année ? Alors, pour ce qui est de mentir, excuse-moi, mais…
— OK ! T’as gagné. Si, par le plus grand des hasards, tu parviens à obtenir un rendez-vous, je veux bien jouer l’entremetteuse. Vas-y, réponds, mais par pitié, avant, renseigne-toi sur le destinataire.
— Promis ! Allez, je te laisse, je vais bosser sur ma réponse. Bisous.
— Bisous.
 
***
 
Enfin, il se passait quelque chose dans ma vie. Pas d’homme dans mon lit, pas d’enfants à élever, aucune contrainte, malheureusement. Libre, mais solitaire, je m’ennuyais à mourir. D’autre part, ma situation financière commençait à influer gravement sur mon état psychique, j’espérais ne pas distinguer les abysses, encore moins m’en approcher.
Simple hasard du destin, malchance. Je n’y croyais pas. Mes échecs constants et successifs étaient trop affligeants pour ne servir aucune cause, y compris la mienne.
Je n’étais jamais parvenue à me fixer sur un domaine en particulier et ma scolarité en avait été bouleversée. J’avais longtemps mis cela sur le compte de mauvais conseils prodigués par les professionnels de l’éducation avant d’admettre que mon manque de confiance en était la raison principale. À cela se rajoutait une structure familiale réduite à un seul être très âgé, que j’avais choyé autant que mon adolescence me l’avait permis, avant que la mort m’observe pendant plusieurs heures et qu’au petit matin, j’ouvre les yeux sur un corps froid et raide. C’est une expérience incroyable dont je ne retire aucun traumatisme, mais plutôt une certaine fierté d’avoir pu accompagner aussi intimement une âme vers son au-delà avec paix et humilité. Cela fait de moi un être exceptionnel. Côtoyer la mort à dix-huit ans est inadmissible, car c’est l’âge de l’insouciance qui précède la modération, puis la raison. En brûlant ces deux premières étapes, j’étais devenue adulte prématurément.
La mort m’avait déjà touchée à l’aube de ma vie en me marquant de son empreinte comme on marque du bétail. Loin des techniques modernes adaptées au body art , la main maternelle qui maniait le fer en guise de pyrograveur n’avait pas cherché à l’aide de poinçons ou d’une pointe en titane à réaliser un motif stylisé, non. Le branding était dégueulasse, digne d’un boucher et je considérais mon visage comme un mélange de beauté morbide et de laideur éblouissante.
 
J’ai toujours fait preuve d’indulgence, de force et d’abnégation dans les moments sombres de mon existence. J’ai choisi pour me relever de rêver, d’appréhender ma vie comme un film dont je suis à la fois le metteur en scène et l’interprète. J’ai choisi d’être optimiste, même si tout me pousse à croire l’inverse. Avoir du recul aide énormément quand on démarre dans la vie avec au-dessus du berceau, une fée totalement déjantée qui sèche vos larmes à l’aide d’un tisonnier magique. J’ai grandi très vite dans l’urgence. Quand d’autres rechignaient à se lever pour aller étudier, j’étais contrainte, moi, Rose Townsend, de me préparer pour aller travailler.
Même si l’économie du pays malmenée par un Brexit indécis me rendait chômeuse régulièrement et que ma précarité me forçait parfois à sauter un repas, cela ne faisait que renforcer ma combativité.
Après avoir vécu mes premières années recluse et anxieuse, j’avais appris à offrir à mon entourage mon sourire et ma joie de vivre afin de ne pas imposer mes tortures passées. N’est-ce pas là faire preuve de générosité et d’empathie ?
Depuis trois mois, j’étais sans activité et je comblais ce vide par ma frénésie d’écriture. Personne ne s’en doutait, je réservais cela pour le grand jour, lorsque mon manuscrit aurait été accepté par un éditeur que je vénérerais comme mon idole. J’écrivais secrètement, comme une dingue, excessivement, de façon addictive dans le but de pouvoir un jour, grâce à mon témoignage, aider d’autres gamins. Je postais régulièrement mes textes sur une plate-forme de lecture afin d’en évaluer la qualité et d’avoir un ressenti extérieur, mon nombre d’amis se résumant à Noémie, mère au bord de la crise de nerfs et surbookée. J’estimais être un prototype de miracle, une bête mythique, une exception qui confirme la règle. Je voulais tout simplement être une étoile.
Je crois que les témoignages larmoyants d’auteurs n’intéressent qu’une infime partie des lecteurs. Je gardais pour objectif de les faire sourire en chamboulant leur cœur.
Je ne m’avouais jamais vaincue. Depuis que je vivotais seule, j’attendais, j’étais dans un état de veille constante, appréhendant chaque signe du destin, essayant de traduire les synchronicités qui se mettaient sur ma route. Cette petite annonce signifiait un nouveau départ, je décrétai qu’elle serait insérée au tout début de mon prochain roman.
Afin d’alimenter ma curiosité et de cautionner mes arguments, je me mis en tête d’en localiser l’origine. Perdue dans les brumes des South Downs près des falaises de Beachy Head, cette station balnéaire victorienne décrite comme le lieu touristique le plus ensoleillé de la côte sud de l’Angleterre et surnommée à juste titre la Sunchine Coast n’était qu’à une vingtaine de kilomètres. Eastbourne m’attendait.
J’en avais assez de la pluie constante et déprimante qui s’insinuait progressivement dès la fin de l’été pour s’effacer discrètement quelques mois plus tard au profit d’un printemps frileux. Je devais quitter Brighton pour un temps, je ne m’y retrouvais plus. J’avais vingt-cinq ans, je voulais avancer, voir au-delà de l’horizon.
 
Cette proposition m’était destinée. J’en étais sûre au plus profond de moi-même, comme si un doigt invisible me désignait. L’impression d’être attendue me rendit euphorique jusqu’à ce que j’appose ma signature en bas de ma lettre de motivation. Je postai ma candidature dans la journée, déclenchant insidieusement un compte à rebours pervers, dès lors, je me mis à patienter fébrilement. Pendant dix jours, je guettai quotidiennement l’arrivée du facteur à tel point qu’il anticipait l’origine des courriers en me les tendant. Je vivais en osmose avec mon portable, me levant même la nuit pour regarder mes messages. Je regrettais avec amertume que ma réponse soit conditionnée par des moyens logistiques et des restrictions temporelles. Une transmission directe de mes documents numériques aurait évité probablement que j’endosse un stress superflu et accéléré le processus, s’il y en avait un, mais bon ! Je me résolus à accepter mon sort patiemment.
Noémie, ma meilleure amie douée en description d’abomination visqueuse, eut une phrase décisive face à mes lamentations pathétiques : « Si tu as l’adresse, retrouve les coordonnées téléphoniques et appelle, au moins, tu seras fixée, si c’est la voix de Dark Vador qui te répond, raccroche sans hésiter. » Je me serais même contentée d’un Anakin pas encore perverti, mais la mission irréalisable était. L’adresse un peu vague correspondant à une boîte postale mentionnait uniquement le nom d’un lieu, Curling Manor, que je repérai immédiatement sur Google, il me fut, en revanche, impossible d’en trouver les coordonnées téléphoniques.
Mon attente fiévreuse s’était transformée en impatience, puis, au bout du onzième jour, je cessai d’espérer, comme ça, subitement, en saluant Sean, mon nouveau pote facteur. Dehors, une pluie fine commençait à tomber et une sinistrose fossile ressurgissait dangereusement, je restais terrée entre mes quatre murs, encore à ma disposition pour les deux semaines à venir.
 
Et puis il y eut cet instant magique où je n’attendais plus rien de la vie. Abattue, les yeux bouffis par les larmes, reniflant du nez, avachie sur le sofa devant un téléfilm d’une niaiserie répugnante, un thé fumant près de moi, entortillée dans mon plaid, j’entendis le « pling » de ma messagerie. J’en vérifiai rapidement l’origine et me redressai d’un coup en position assise. J’ouvris avec angoisse le mail provenant de Curling Manor et dont l’objet était la réponse à l’annonce.
« Nous vous remercions pour votre candidature. Après l’avoir étudiée attentivement, nous sommes au regret de vous informer que nous n’y donnons pas suite. Soyez toutefois assurée de tout l’intérêt suscité par votre demande. En vous adressant tous nos encouragements pour vos recherches. Cordialement. MMG… »
Je repris comme un automate ma position d’origine sur le sofa, mon état second faisant obstruction aux images qui défilaient sur mon écran.
 
Il me fallut une bonne nuit de sommeil pour me redonner mon énergie. Je me levai avec les idées claires et l’impression que je ne devais pas baisser les bras. J’ouvris ma boîte mail dans le but de relancer l’expéditeur courtois de cette lettre type et y découvris un autre message envoyé plus tard dans la nuit. Tuée à bout portant la veille au soir par des ongles effilés qui avaient perforé mon cœur en tapant sur un clavier, je n’avais plus rien à craindre. « Veuillez ne pas tenir compte du mail précédent et vous présenter à onze heures précises à l’adresse indiquée sur l’annonce. Megan McGregor. » Légèrement différent du premier, sans explication ni indication géographique, et surtout sans formule de politesse, j’étais désappointée.
Je répondis favorablement, sans fioriture et en quelques mots en demandant quelques précisions, mais je n’obtins aucune réponse. Trois heures pour affronter ma nouvelle vie, encore un défi à relever.
Noémie n’avait plus rien à craindre, pour poursuivre son idée, Princesse Leia daignait me rencontrer.
 
Après le décès de ma tante, le proprio avait été conciliant sur le loyer, et la caution à me restituer me garantirait de quoi subvenir un moment à mes besoins nutritifs et sanitaires. Mon bail arrivait à échéance dans deux semaines, j’avais prévu d’entreposer quelques cartons chez Noémie pour un temps très indéterminé. Je fis rapidement l’inventaire de mes sacs de voyage encore utilisable et réimprimai mon CV. Je mis dix minutes à démêler mes cheveux que je n’avais plus coiffés depuis trois jours et pris un bain. Détendue et rêveuse dans la mousse parfumée, j’abandonnai mon corps de la tension des dernières heures. Je fermai les yeux et mon esprit se perdit dans des brumes étranges et romanesques, précipitant ma respiration haletante et mon plaisir physique.
Libérée de cette contrainte impalpable et imaginaire, je pris enfin la décision d’aller de l’avant, provoquer plutôt que subir et, essentiellement, me hâter pour attraper mon bus. Dans une heure, je serais sur place pour me vendre, accompagnée d’une détermination instinctive et d’un courage à toute épreuve. En espérant que Megan McGregor et Curling Manor soient connus au bureau de poste !
 
Je quittai donc le petit pavillon du 12 Bedford Square qui m’avait vu grandir, avec le cœur battant, me rendant difficilement compte que je m’engageais dans une démarche audacieuse. Plan B, squatter chez Noémie, ce qui, à mon âge, ne m’enchantait pas. Trois gamins adorables de vingt heures trente à sept heures, un chien incontinent buccal, un petit patelin paumé dans une cambrousse aride où le seul commerce était un bar m’attendaient sans enthousiasme.
 
 
 
 
Callum

 
 
 
Debout devant ma glace, à peine recourbé, je fis glisser, lentement sur ma peau la lame de rasoir, fermement pincée entre mes deux doigts, l’effleurant doucement en écrasant mes poils. Je fis un bref aller-retour sur la partie que j’avais choisie pour l’accueillir en observant l’éclat de l’acier à la faible lueur du jour. Je trouvais que cet objet était beau, digne de mon respect, salvateur. Une angoisse viscérale remonta de mon plexus solaire à ma gorge, annonçant l’instant crucial et idéal pour que l’arête pénètre dans la chair, pour que la pression de coupe rompe la matière.
Le geste fut rapide et précis. Sans hésiter, je l’enfonçai et entaillai mon abdomen en dessous des précédentes scarifications. Haaaa ! Le sang afflua et je me sentis enfin mieux, une seconde incision parallèle à la première vint renforcer ma satisfaction obscène. La douleur fut infime et combla momentanément l’autre récurrente qui subsistait plus profondément en moi, tapie au creux de mes entrailles, soudée à mes organes poisseux. Je posai maladroitement la lame et me retournai pour vomir dans le lavabo, ignorant le liquide chaud qui souillait mon sexe et coulait le long de ma cuisse. Je rejetai mes cheveux en arrière en relevant la tête, mon air blafard et mes joues creuses me rappelèrent que la décomposition agit de la même manière avant de putréfier totalement un corps. L’odeur de la mort, car elle est bien réelle, emplit d’un coup mes narines, accélérant mes pulsations cardiaques, je fermai les yeux et me forçai à reprendre une respiration normale. Le verre recueillit le sang qui coula le long de ses parois comme un nappage de fruits rouges. Je saisis la bouteille d’alcool, dévissai le bouchon et répandis le liquide sur les plaies. La sensation douloureuse intense du désinfectant me fit grimacer, puis j’exerçai une pression avec un coton et m’assis sur le tabouret.
Le sang coagulé sur ma verge servait désormais l’inspiration du peintre hors limites que j’étais devenu, la description était sublime. Je trempai mon pinceau dans ma matière suffisamment diluée pour obtenir cette teinte bien particulière dont la texture ne ressemble ni à la rouille ni à la sépia et l’appliquai sur la toile. Ma femme aux cheveux fauves commençait à exhiber sa sensualité troublante.
Je m’attardai par petites touches sur ses courbes voluptueuses, plongeant à nouveau mon pinceau dans mon liquide organique pour retravailler avec précision le bout de son sein gauche. L’art séminal aurait pu compléter mes toiles comme en use Jordan McKenzie, de toute manière, je n’aimais pas sa consistance. Je dessinai un filet de sang entre ses cuisses, saisissant la portée terriblement érotique de ce coup de pinceau, je bandais enfin.
Combien de fois avais-je rêvé que je faisais l’amour à un paquet de chair ensanglanté ? Plus rien ne pouvait m’effrayer, cela n’empêchait pas mes orgasmes nocturnes. J’étais persuadé que je ne ferais plus jamais l’amour autrement, que je ne vivrais plus ces plaisirs propres et conformistes ni la chaleur d’un corps éprouvé. Était-ce une caractéristique de ma névrose ?
La lettre était là, posée sur la table près d’un verre de cognac que je m’apprêtais à déguster.
J’en connaissais par cœur certains passages, je pouvais décrire le CV qui l’accompagnait. Mon pouce parcourut avec une douceur infinie la photo d’identité peu banale, collée maladroitement. De mon index, je recueillis un peu de liquide écarlate pour l’étaler sur le papier glacé.
Rouge, noir et blanc, passeport validé pour un aller sans retour.
 
 
 
 
Rose

 
 
 
Deux heures de bus pour rejoindre la vieille anglaise. En m’engageant sur South Coast Road, j’eus un petit pincement au cœur à l’idée de ne plus voir chaque matin le Pier, la jetée de Brighton montée sur pilotis, malmenée par les vagues déferlantes et ses manèges forains. Celui d’Eastbourne avait été rénové après avoir été emporté par les flammes quatre ans plus tôt. En compensation, j’y trouverais peut-être de quoi nourrir mon esprit. La morosité du ciel n’atteignit en...

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents