Bly
208 pages
Français

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Description

Ancien marine qui a fait la guerre d’Afghanistan, Bly a intégré les rangs des Hell’s Bikers dont son père est l’un des fondateurs. Depuis son retour, il ne jure que par trois règles : le club, sa moto, et les filles. Tout roulait jusqu’à ce qu’il voie Tessalia, belle et sauvage comme il les aime. Il ne pense qu’à la faire sienne et sera prêt à tout pour en faire sa régulière, mais les apparences peuvent nous aveugler.



Sera-t-il prêt à faire face au passé sombre et violent de celle qu’il convoite ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 10
EAN13 9791034816293
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Hell’s Bikers
1 – Bly

 
 
 
 
 
 
Jessie Moon
 
 
Hell’s Bikers
1 – Bly
 
 
Couverture : Chloé S.
 
 
Publié dans la Collection Enaé
 
 

 
 
© Evidence Editions  2020

 
Mot de l’éditeur
 
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De mes souffrances de jadis, je ferais aujourd’hui mes joies.
Victor Cherbuliez
 
 
Il y est des choses qu’on ne voit comme il faut qu’avec des yeux qui ont pleuré.
Lacordaire
 
 
La souffrance prend parfois un caractère inéluctable. Si je me rends compte que je n’ai aucun autre choix que celui de l’endurer, il me reste cette ultime liberté, celle de la supporter avec courage.
Rilke.
 
Prologue

 
 
 
Comment l’homme peut-il être aussi cruel ? Et pourquoi ? Quelles sont les raisons qui poussent des personnes à commettre des actes affreux tout en se montrant impitoyables, avec aucune once de remords face à des êtres humains ? Des êtres sans défense et apeurés. Ils déciment des familles entières sans que l’un d’entre eux ressente un minimum de peine ou même de la compassion dans la douleur qu’il inflige. Ils abattent de sang-froid des pères de famille, pour ensuite violer leur femme, tout ça devant les yeux encore innocents d’enfants.
Ces hommes-là ne ressentent ni la douleur, ni la peine, ni la pitié. Tellement de questions que je me pose depuis des années en étant impuissante face à autant d’atrocités. Je suis écœurée de l’être humain, c’est la pire espèce sur cette Terre. Surtout dans mon monde à moi. Car c’est bien connu de tous, il y a deux mondes ; celui des riches, où tout brille et tout est beau, et celui des pauvres, le mien, dissimulé derrière les magnifiques immeubles qui cachent la misère.
Des monstres insensibles, voici les nombreux hommes que j’ai été amenée à rencontrer. Des gens de pouvoir de mon pays savent ce qui se passe réellement, mais, comme partout, ils ne font strictement rien pour aider toutes ces personnes en détresse. Ils préfèrent les laisser plonger dans le désarroi, en faisant tout simplement croire qu’ils n’existent pas. Ils ferment les yeux, et s’endorment dans leur luxueuse maison, à l’abri de tous.
Nous sommes devenus inexistants, ils sont tous soudoyés et corrompus pour de l’argent. Toujours plus d’argent. Ils n’ont plus d’humanité.
Des enfants impuissants font face à la cruauté des hommes, se défendant seuls et comme ils le peuvent. Et savez-vous pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils désirent vivre. Parce que dans l’innocence de leurs pensées enfantines, ils rêvent de s’échapper pour vivre une existence meilleure et faire de leur vie un rêve. L’espoir, ils y croient tellement que pour eux cela va devenir une réalité. Ont-ils une chance de s’en sortir et de survivre ? Oui, pour une petite minorité seulement, qui a développé un courage hors du commun. Cette minorité qui est restée assez forte malgré les pires atrocités subies, pour agir le moment venu.
C’est ce que mon frère et moi avons fait, nous enfuir de Rocinha, la plus grande favela de Rio de Janeiro au Brésil, mais plus précisément, de la décharge.
Malheureusement, aujourd’hui, loin du Brésil et installée dans l’Idaho au nord des É.-U., je me retrouve cachée dans cette salle de bains, le cœur battant et le souffle court. Je suis armée d’un fusil-mitrailleur, et suis prête à faire feu, afin de sauver la vie de ma nouvelle famille, qui se trouve au rez-de-chaussée. Je pense à celui échoué au sol, et prie pour qu’il s’en sorte. J’ai réussi à prendre la fuite de manière que ce fou me poursuive jusqu’ici, l’éloignant des autres et les mettant par la même occasion hors de danger. Seulement, je n’avais pas vu que cette satanée pièce était équipée d’une seconde porte communicante avec une autre chambre.
Quelle était la probabilité que ce démon ouvre précisément cette porte-là, parmi toutes les autres de cet étage ?
Mais c’était sans compter sur mon destin complètement pourri, qui me sonne son énième rappel. Je pensais que je m’en étais tirée, que tous ces malheurs de la vie étaient réellement derrière moi. Finalement, lors de mon séjour au Mexique, j’avais eu raison de m’inquiéter sur mon sort, car, bien évidemment, je n’étais pas encore sortie de ce passé merdique. En définitive, je ne m’en étais pas dépêtrée.
C’est ce qui me traverse l’esprit à cet instant, avec face à moi, le pire psychopathe parmi tous ces hommes cruels, sorti tout droit de mon enfer. Je me demande si j’avais seulement ne serait-ce qu’une infime petite chance de pouvoir en réchapper. Chez moi, un vieil adage dit que le passé finit toujours par nous rattraper. Eh bien, j’en suis la preuve vivante. Pourtant, j’ai mis tout en œuvre pour sortir la tête de l’eau et réapprendre à respirer et cela m’a demandé des années, mais j’y étais enfin parvenue.
Je ferme les yeux un court instant, lasse d’avoir hérité d’un destin pourri. Un destin dont je ne voulais pas et qui s’est imposé à moi dès la naissance. Je jette un rapide coup d’œil à l’AK-47 que je tenais la seconde précédente encore dans mes mains, mais qui dorénavant trône au sol à deux mètres de moi. Un liquide chaud s’écoule le long de ma joue. Pas de doute, ce fumier a réussi à m’amocher, vu la douleur vive qui se fait ressentir au niveau de mon arcade. Dire que dans mon enfance, nous étions meilleurs amis. Seulement, lui connaissait ma destinée, vu qu’il était à l’origine de mon enfer.
— Comment as-tu pu croire un seul instant que je te laisserais filer, Tessalia ? Tu es à moi, susurre-t-il d’une voix à me filer des frissons d’horreur. Tu l’as toujours été.
— T’es un grand malade, grondé-je, je ne serai jamais à toi. Comment de meilleur ami enfant, tu es devenu cet être malfaisant ?
— Meilleur ami ?! s’exclame-t-il avec moquerie. Tu rêves, Tessalia ! Ton destin lié au mien a toujours été d’actualité. Sauf que tu étais bien trop stupide pour croire à seulement de l’amitié. Moi, l’enfant le plus gâté pourri par son malfrat de papa, ai toujours voulu de toi dans ma vie. Alors papa a tout mis en œuvre afin de réaliser le plus cher vœu de son unique fils adoré. Même si tu étais la fille de notre ennemi juré.
La tâche a été ardue, je te l’accorde. On a dû tuer des centaines d’innocents, dans d’horribles conditions et assez longtemps, afin que ton très cher papa Romario cède enfin à notre chantage, pour ramener le calme dans les favelas. Non, mais sans déconner ! Le numéro un des cartels brésiliens ayant des remords et se prenant pour mère Teresa. Quelle ironie, putain !
— Tu parles comme si c’était toi qui avais commis ces horreurs, mais tu n’étais qu’un enfant tout comme moi.
— Mais pas un enfant de chœur, ma très chère. Mon monde a été noir bien avant le tien.
— Je me fous complètement de ce qu’a pu être ta destinée ! Et puis, tu arrives trop tard. J’ai fait la mienne, de vie. Et je suis comme mariée aujourd’hui. À un homme, un vrai.
— Tu parles de ton biker à la con ?! s’esclaffe-t-il. C’est vrai que, sur ce coup, tu m’as impressionné. C’est un sacré gaillard avec toute sa panoplie de muscles à rendre jaloux les culturistes. Mais je pense que son image s’arrête là. Il n’est bon qu’à faire de la figuration.
— Un instant et je pourrais croire que tu es gay d’approuver mon choix d’homme. Au cas où, sache que sa musculature en dessous de la ceinture est tout aussi impressionnante, lui lancé-je sur le ton de la confidence, consciente d’envenimer les choses.
Je finis à peine ma phrase qu’il m’assène un puissant coup au niveau de la pommette. C’est exactement ce que je cherchais en le provoquant, car l’erreur qu’il vient de commettre me permet de saisir son arme et de me donner l’avantage pour essayer de prendre le dessus. Les dés sont lancés, tout un combat se déroule. Nous chutons au sol en roulant, nos mouvements tellement puissants et secs nous font traverser la porte de la salle de bains et atterrir dans la chambre adjacente. Les choses s’accélèrent au point où je n’arrive pas à savoir où nous en sommes. Néanmoins, une chose est certaine, je ne lâche pas. Et ce, jusqu’à ce que l’arme se trouve finalement coincée entre nos deux abdomens et qu’un énorme « boum » retentisse dans la pièce.
 
 
 
 
1

Tessalia
 
 
 
D’origine brésilienne et mexicaine, on m’a toujours qualifiée de belle enfant. Mes longs cheveux noirs d’ébène, ma peau dorée et mes yeux aussi bleu turquoise que l’océan faisaient de moi la poupée magnifique de son malfrat de papapounet. J’ai grandi dans les favelas de Rio de Janeiro. Les favelas, ses habitants, c’était mon monde à moi. J’en étais la future reine, jusqu’à ce que les choses se gâtent.
Mon père était à la tête du cartel de drogue le plus puissant du Brésil. Jusqu’à ce funeste jour où le seul gang ennemi lui a tendu un piège et les ont exécutés, lui et ma mère, alors qu’ils s’apprêtaient à fêter mes six ans.
Je me souviens de tout. Des hommes armés surgissant dans ma chambre d’enfant pour m’enlever. Je me souviens des hurlements que j’ai poussés envers ces hommes et d’avoir crié à mes parents afin qu’ils me viennent en aide. Mais ils ne sont jamais venus. Je me rappelle les cris de mon grand frère dans sa chambre et la terreur qu’affichait son visage quand il est apparu à son tour dans notre couloir, lui aussi dans les bras d’un homme qui le maintenait puissamment entre ses bras.
Bien qu’à son jeune âge, il savait manipuler parfaitement les armes tout comme moi, à cet instant, il n’était pas en mesure de me porter secours, et pourtant il donnait du fil à retordre à l’homme qui le tenait, en se débattant comme un beau diable.
Lorsqu’on nous a jetés dans le coffre d’un SUV noir, j’ai compris que nous étions perdus à jamais. Le seul soulagement que j’ai éprouvé alors était que nous étions réunis avec mon frère et que si je devais mourir, alors, je serais avec lui et nous traverserions cette épreuve ensemble, même si cela voulait dire qu’il mourrait lui aussi.
Malgré mon jeune âge, j’étais assez lucide pour comprendre ce qu’il se passait. Le milieu où nous évoluions nous avait malgré tout préparés mentalement à une éventuelle possibilité d’enlèvement ou séquestration, voire de mort. Et cela, même enfants. Surtout enfants, devrais-je dire. Plus nous nous endurcissions durant l’enfance, plus nous avions de chance de nous en sortir à l’âge adulte.
Je me retrouvais donc orpheline avec mon grand frère Mani, charmant jeune garçon brun de tout juste dix ans, à la peau mate et aux yeux noisette qu’il tenait de notre père. Malheureusement pour nous, le président du gang qui avait assassiné nos parents et nous avait enlevés s’est montré encore plus cruel en nous envoyant vivre et travailler au milieu d’une des décharges de la ville. Je crois que j’aurais préféré mourir plutôt que de vivre dans ce lieu qui nous attendait.
Nous étions désorientés par la perte de nos parents, la vie n’avait pas fini de nous jouer des tours en nous enfonçant plus profondément dans les entrailles de la Terre à l’horrible parfum de soufre. À l’intérieur de cette décharge se trouvait un bidonville d’environ deux centaines d’habitations faites de cartons et autres débris de récupération. Celui-ci était peuplé de pauvres, SDF, enfants abandonnés et autres exclus de la ville.
Nous étions exploités par un des brigands nommé Lipo, un vieil homme aux cheveux gris et gras, qui portait une longue barbe toujours recouverte de nourriture et doté d’un regard fou. Il était gras du bide et pas très grand, couvert de crasse avec l’odeur qui suivait. S’il avait été propre et soigné, il aurait pu passer pour un faux père Noël. Malheureusement, c’était loin d’être le cas. Il passait ses journées avachi dans sa cabane à boire de la bière ou du vin. Une fois saoul, ce qui était toujours le cas, il sortait et prenait un malin plaisir à maltraiter tous les gosses de la décharge, pour se venger de sa vie désolante, comme il aimait le crier chaque soir. Une fois la nuit tombée, il disparaissait Dieu sait où.
On vivait, ou plutôt survivait, dans un bordel sans nom, inimaginable et inconnu du reste de la population. Notre misérable vie se déroulait dans une puanteur perpétuelle. Notre quotidien : les sirènes des camions qui broyaient les déchets, les cris des mouettes et goélands attirés par les poubelles tournoyant sans cesse au-dessus de nos têtes tels des vautours, les fumées toxiques s’échappant de plusieurs tonneaux de fer, les hurlements humains, les crimes innommables envers les jeunes filles, les pourritures sans foi ni loi, de la violence à l’état pur et une peur présente chaque minute.
Welcome in the décharge, pays merveilleux pour tout être souhaitant mourir à petit feu en souffrant durant chaque seconde soit de peur, soit de douleur.
 
Je n’étais pas idiote, j’avais vite compris que les enfants amenés ici étaient en réalité victimes d’enlèvements. Sûrement parce que leur famille ne s’était pas acquittée de leur dette envers les malfrats qui nous avaient, à notre tour, conduits dans ce lieu infâme. Ou tout simplement parce que ces enfoirés avaient sans aucun doute décimé toute leur famille et que les enfants une fois devenus orphelins leur servaient de futures recrues dans leur rang, une fois devenus ados.
Comment dormir sur ses deux oreilles dans de telles conditions, ou ne serait-ce que de trouver un peu de repos ? Le danger rôdait à chaque coin. Pour essayer de s’endormir en paix, Mani et moi nous cachions sous les déchets, dans un terrier souterrain que nous avions nous-mêmes creusé et consolidé de nos petites mains. C’était notre planque, et on aimait imaginer s’évader de là afin de découvrir le monde.
Mani me disait qu’il rêvait de découvrir les États-Unis. Il se souvenait d’une période, lorsqu’il était encore scolarisé, où il avait découvert de nombreux paysages américains. Chaque soir, c’était devenu notre petit rituel. Il se plaisait à me décrire quelques panoramas, certains avec des déserts et des canyons, me dépeignant une certaine vallée de la Mort. D’autres composés de gratte-ciel, quelques autres encore pourvus de grandes forêts peuplées d’ours. Il me racontait des histoires au sujet de cow-boys et d’Indiens. Il me parlait aussi de groupes de motards avec leurs grosses cylindrées pétaradant et lancées à vive allure sur une célèbre route des États-Unis, dont je ne me souviens plus le numéro, et il rêvait d’en faire partie.
— Un jour, lorsque nous serons adultes, j’intégrerai un de ces groupes et je roulerai à leurs côtés sans fin vers de nouveaux horizons, s’imaginait-il, le regard brillant de liberté.
J’étais émerveillée de voir l’enthousiasme et le plaisir qui émanaient de lui au fur et à mesure qu’il me contait ses récits, que ce soit dans la gestuelle de ses mains ou les traits de son visage qui s’égayait. Mais ce qui me touchait le plus était les rêves que je voyais défiler dans ses yeux, comme s’il y était et qu’il vivait ce qu’il racontait.
Alors, une fois les bougies éteintes à l’aide de notre souffle, j’essayais de me les représenter dans ma tête et rêvais à mon tour d’y vivre avec Mani. J’imaginais des Indiens couverts de fourrure et ornés fièrement de magnifiques plumes.
C’étaient mes visions préférées, car j’adorais les plumes qui me rappelaient tant mon cher carnaval, celui où j’aidais ma mère à l’école de samba Mangueira, à coudre de merveilleux costumes. Je me souviens de tout : les chants, moi virevoltant au milieu des meilleures danseuses, l’orchestre ou batucada , au premier étage, qui nous envoûtait par ses sons, rendant nos déhanchés plus sensuels, nos pas plus rapides, tous ces chants et coups de sifflet, qui se répercutaient entre les murs de notre immense hangar.
Tout cela n’était qu’imaginaire désormais, une autre vie. À cet instant, j’étais plongée dans une réalité bien trop sombre, mais tout de même heureuse que mon frère soit avec moi. Alors, je m’endormais, serrée contre son corps, des cris retentissant au loin, et me laissais happer par les brumes de Morphée, sachant pertinemment que je ne dormirais pas beaucoup comme toutes les nuits.
Voilà, dans quel univers mon frère et moi avons grandi et subi la pire des violences. Nous nous sommes enfuis lorsque j’avais douze ans et lui seize, il était d’ailleurs déjà père d’un petit garçon de deux ans, qu’on élevait uniquement tous les deux. La jeune mère, Janie, alors âgée de seulement quinze ans lors de l’accouchement, ne voulait plus de lui, car, à l’intérieur, elle était déjà éteinte. Ces hommes cruels avaient réussi à mettre la main sur elle, en faisant une fille perdue parmi tant d’autres dans cette foutue décharge, notre enfer.
Ils nous l’avaient prise de force, malgré sa grossesse. Ils nous l’ont arrachée et nous n’avons jamais pu la sauver de leurs griffes. Elle a sombré dans la noirceur et les abysses de ce que le monde a de pire à nous offrir.
Mon frère avait assumé son fils et s’était montré à la hauteur. Il était un très bon père malgré sa jeunesse et, même dans notre situation, nous sommes arrivés à nourrir convenablement mon neveu Kako. Et aussi grâce à Miranda. Une vieille femme aux cheveux longs et blancs, qui vivait également à la décharge.
Elle prenait sous son aile tous les enfants qui s’échappaient des griffes de Lipo. Bien sûr, lorsque celui-ci se rendait compte qu’un autre enfant l’avait trahi en ne lui rapportant plus de quoi manger ou d’objets en tous genres bons à revendre, il fonçait tout droit chez Miranda. Dans une rage folle, il entrait dans la cabane et frappait tout à sa portée, armé d’un bâton. Plus d’une fois, Miranda et lui s’étaient battus. Elle était d’un courage exceptionnel et d’une détermination admirable face à l’être répugnant qu’elle seule savait tenir à distance. Elle arrivait toujours à s’en sortir et, vu le nombre d’années passées là-bas, elle n’avait jamais connu de représailles ou presque pas. Quant au vieux fou, il finissait souvent par laisser tomber, et rentrait chez lui bredouille.
La violence régnait en maître chaque jour. Les coups de feu, les viols, les rixes, l’alcool et la drogue étaient la routine que nous vivions. Sans omettre la puanteur perpétuelle dans laquelle nous grandissions. Nous passions notre temps à trier les ordures à la recherche de fer, cuivre, et d’objets quelconques, que nous revendions à chaque fin de journées.
Miranda était notre avò , grand-mère . C’est comme ça que nous tous, les enfants de la décharge, nous l’appelions. Elle nourrissait ceux qui n’arrivaient pas à se débrouiller. D’ailleurs, elle nous avait aidés lors de nos premiers jours là-bas, lorsque nous nous faisions maltraiter par les autres plus grands que nous, jusqu’à ce que nous prenions nos repères et commencions à survivre par nos propres moyens.
Alors, elle prenait en charge d’autres enfants plus faibles. Bien sûr, elle ne pouvait pas sauver tout le monde à elle toute seule. C’était la triste vérité, mais je remercie Dieu d’avoir mis cette femme sur notre chemin où j’aurais fini violée ou tuée.
Avò buvait beaucoup trop aussi. C’était là son échappatoire en quelque sorte face à sa vie de misères et d’atrocités. Elle nourrissait beaucoup trop souvent ce besoin d’évasion à travers les brumes de l’alcool. Dans ces moments-là, c’était moi qui l’aidais à mon tour à se relever et à se coucher. Et cela plus d’une fois. Lorsqu’elle était assez alcoolisée, elle laissait son esprit se perdre dans ses vieux souvenirs, ou plutôt ses vieux rêves. Dans ces cas-là, j’endossais le rôle de grande sœur et je m’occupais à sa place de nourrir les plus jeunes. Je m’assurais que les petits sous l’emprise de Lipo lui rapportent un minimum de nourriture durant la journée et d’objets afin qu’ils ne s’attirent pas les foudres du vieux fou. Tel était le rythme de nos journées.
 
Le jour de notre fuite, je ramassais des cartons avec Kako qui jouait par terre à côté de moi avec de vieilles voitures, dont je m’étais tout d’abord assurée de retirer les petites roues afin qu’il ne s’étouffe pas avec. J’ai entendu une rixe éclater non loin pour ne pas changer, car, bien évidemment, c’était le quotidien. Mais les cris de détresse poussés par cette fille m’ont fait mal et j’ai repensé inévitablement à Janie.
J’ai posé mon regard sur mon neveu qui n’aurait jamais la chance d’être entouré de sa mère, et cela a suffi à me faire perdre la tête. J’ai posé ce que j’avais dans les bras et pris la petite menotte de mon neveu dans ma main, en avançant dans la direction de la provenance des cris. Lorsque j’avais penché la tête derrière une des habitations, j’avais aperçu un groupe de trois jeunes qui battaient et essayaient de violer une fille. Elle se défendait comme elle pouvait, mais il fallait bien le reconnaître, à trois, ils allaient vite obtenir ce qu’ils voulaient, les fumiers. Sans prendre une seconde de plus, j’ai crié pour appeler mon frère qui n’était pas loin et laissé Kako. Je me suis munie d’une barre de fer du taudis qui servait de maison et, par-derrière, je me suis approchée à pas de loups des agresseurs. La fille m’avait aperçue et elle a réussi à dégager une main avec laquelle elle a ramassé une poignée de terre qu’elle s’est empressée de jeter au visage d’un des garçons. J’en ai profité alors pour battre à coups de barre les deux autres garçons tandis qu’elle se relevait et assénait de violentes frappes entre les jambes de celui qui était aveuglé par la terre dans ses yeux. Il a enfin fini par tomber à terre. En même temps, j’ai réussi à mettre K.O. un des gars. Mon frère Mani est arrivé en trombe et s’est battu avec le troisième, déversant toute sa haine, tandis que j’aidais la fille à avancer, car elle boitait. Évidemment, elle n’est pas sortie indemne de ce nouvel affront. J’ai hurlé à mon frère qu’on s’en aille, car les autres n’allaient pas tarder à arriver. Il fallait fuir, c’était indéniable et devenu vital pour nous quatre. Mon acte m’éclatait en pleine face. Je m’étais mêlée de quelque chose qui ne me regardait pas et j’allais en subir les conséquences ainsi que mon frangin et mon neveu. Nous ne pouvions plus rester là, c’était une évidence.
Mani s’est relevé après avoir suffisamment défoncé le mec à terre, et s’est tourné pour nous rejoindre, lorsque j’ai aperçu celui qui avait été aveuglé sortir une arme. J’ai à peine eu le temps de pousser mon frère que j’ai reçu deux balles dans le haut de mon bras droit. La puissance des impacts m’a fait tomber en arrière en heurtant puissamment le sol terreux. Une douleur sans nom m’a transpercée littéralement. Shootée d’adrénaline, j’ai trouvé en moi la force de me relever tandis que la fille, qui avait ramassé la barre tombée au sol, assénait plusieurs violents coups à la tête du tireur.
— Il faut faire vite ! a alors déclaré mon frère, les yeux paniqués par mon état.
Je ne sais pas si le tireur a survécu, je pense que non, mais, sans demander notre reste, nous avons récupéré Kako, et nous sommes enfuis en courant, sans rien, en direction des quais à deux kilomètres de là en contrebas. Une chance que ce soit un de ces rares jours où les gardes qui nous empêchaient de nous enfuir étaient affairés dans une autre rixe beaucoup plus loin et donc absents de notre chemin. Je perdais du sang que je sentais filer le long de mon bras, et je commençais à me sentir nauséeuse. Malgré cela, j’ai continué à foncer droit devant, mes yeux fixés sur l’étendue bleue qui scintillait au loin.
Nous sommes arrivés sur le quai où des centaines de conteneurs étaient entreposés sur le port et où des bateaux remplis de cargaisons partaient en direction du monde entier. Sans prendre le temps de réfléchir, nous sommes montés clandestinement à bord de l’un d’entre eux, qui, d’après Mani, partait pour la Thaïlande. C’est ce que semblaient dire les bordereaux qu’avait saisis au passage Mona, la fille que nous venions de secourir.
Elle avait douze ans tout comme moi et venait elle aussi des favelas, tout en restant secrète à ce sujet-là. Ses longs cheveux raides et noirs étaient semblables aux miens, tout comme sa peau mate. Mais ses yeux étaient aussi noirs que les miens bleus, et elle était ronde alors que j’affichais une maigreur inquiétante. Elle ressemblait à une Amazonienne, je pensais d’ailleurs que ce devait être ses origines. À l’étage des cabines, à la recherche d’une planque, j’ai finalement perdu connaissance alors que nous éclations de rire, au moment où le bateau faisait retentir son bruyant klaxon, annonçant son départ et mettant fin par la même occasion à notre calvaire.
Durant la traversée, je n’allais pas bien. Nous avions trouvé refuge dans une cabine et, lors d’un énième malaise, un Thaïlandais qui faisait partie de l’équipage nous a trouvés en entrant dans la pièce. Après un seul regard posé sur moi, il s’est aussitôt plongé dans les soins et, quelques minutes plus tard, il m’a extrait les balles restées dans le bras.
Je me souviens de la souffrance que je ressentais à chaque fois que je revenais à moi et qu’il était encore en train de me charcuter pour me sauver, jusqu’à ce que je sombre réellement dans le néant.
Lorsque j’ai repris connaissance, deux journées étaient passées, mon bras me lançait, mais je n’allais pas me laisser abattre. C’est malheureux à dire, mais la vie m’avait façonnée de cette manière : toujours avancer, ne jamais faiblir, rester forte et surveiller ses arrières. Et ouais, je sais, ça craint pour une gosse de douze ans, mais c’était la triste vérité, tout n’est pas rose pour tout le monde malheureusement.
— Ma sœur, quelle joie de te savoir sauvée ! s’est alors exclamé Mani tandis qu’un homme se tenait derrière lui avec un sourire affectueux.
Cela m’a désarçonnée, car il y avait très longtemps que je n’avais pas vu une telle marque de tendresse venant d’un homme.
...

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