Cerise - Saison 1 L amour ne tient qu à un fil
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Cerise - Saison 1 L'amour ne tient qu'à un fil

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Description

Je m'appelle Cerise Desrosiers.

Déjà, avec un nom pareil, je ne pars pas gagnante... Ajoutez à cela une mère hippie dingue de son chihuahua obèse, un père inconnu et une carrière d'avocate ratée et tadam... Vous obtenez ma vie!
Malgré tous ces handicaps, j'arrivais à peu près à m'en sortir jusqu'à ce que les problèmes s'enchaînent! D'abord il y a eu Julian Ford avec ses petites phrases qui font mouche et son sourire en coin, puis le retour de mon père. Et me voilà maintenant coincée à Dublin pour récupérer un héritage qui devrait me rendre millionnaire.

Ça vous paraît idyllique ? Détrompez-vous ! C'est juste le début des ennuis !
Et ce Julian que je retrouve tout le temps sur mon chemin. Ah ce Julian !


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 janvier 2019
Nombre de lectures 295
EAN13 9782374137216
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0100€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
Titre


LAURIE PYREN








CERISE
Copyright







Direction éditoriale : Stéphane Chabenat
Éditrice : Charlotte Sperber
Conception et mise en pages : Pinkart Ltd
Conception de la couverture : Olo.éditions






16 rue Dupetit-Thouars
75003 Paris

www.editionsopportun.com
SOMMAIRE
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
C HAPITRE 1
— Je suis la meilleure. Allez, répète !
— Je suis la meilleure.
Dans le miroir, le reflet de Joséphine me fusille du regard.
— Ça manquait de conviction, Cerise, reproche-t-elle de son ton de maîtresse d’école en sortant son téléphone. Recommence. Je vais te mettre un truc qui va te motiver.
La musique de Eye of the Tiger retentit, et pour parfaire le tableau, mon amie masse mes épaules à la façon d’un entraîneur de boxe préparant son poulain à entrer sur le ring.
Là, ça devient ridicule !
Aussitôt, je me glisse hors d’atteinte pour lui faire face.
— Joséphine ! On n’est pas sur un ring, bon sang ! Si quelqu’un nous chope, on aura l’air fines à se faire des mamours dans les toilettes du bureau !
Elle balaie ma remarque de la main sans se départir de son regard de tueuse.
— J’ai verrouillé la porte et mis la pancarte d’intendance. Personne ne viendra nous déranger. Allez, au boulot maintenant, il nous reste dix minutes. Répète : je suis la meilleure.
Mon estomac se tord au rappel du temps qu’il me reste avant d’affronter l’un des grands patrons de notre cabinet d’avocats : Jérémie Durand. Normalement, je devrais être en train de réviser le discours que j’ai préparé pour l’occasion mais je ne sais trop comment, Joséphine a réussi à me convaincre de m’enfermer dans les toilettes avec elle pour une séance de motivation. En fait, si, je sais comment elle a réussi : elle m’a tellement bassinée que j’ai fini par dire oui, cédant à l’usure. C’est exactement dans ce genre de cas que je me dis qu’avoir l’adjointe du patron pour amie n’est pas la meilleure idée que j’ai eue.
— Je suis la meilleure, répété-je mollement.
— Non, non, non, ça ne va pas du tout ! Comment veux-tu convaincre Jérémie de te laisser plaider si tu n’y crois pas toi-même ? Bon, on va essayer une autre méthode.
— Jo… Je sais que tu crois bien faire mais…
— Pas de mais ! Fais comme moi.
Nous faisons face au grand miroir surplombant les lavabos, l’une à côté de l’autre. L’asperge et la naine. Ses cheveux d’encre toujours parfaits contrastent avec ma crinière acajou dont quelques mèches se baladent en liberté, ses yeux marron foncé ne quittant pas les miens, d’un vert forêt.
Comme nos bureaux sont à La Défense, même nos toilettes respirent la classe avec leurs lumières tamisées et leur céramique de gris et blanc cassé.
Les premières notes de Eye of the Tiger reviennent. Joséphine roule des épaules et secoue ses bras le long du corps, sans me quitter des yeux. Je l’imite docilement. Nous avons l’air de deux femmes endimanchées dans leur tailleur soudain atteintes de la maladie de Parkinson. Malgré mon stress, j’ai envie de rire.
Dès que la voix du chanteur entame les paroles, Jo se met à sautiller sur place en faisant semblant de balancer des coups de poing dans le miroir.
— Bouge tes fesses, Cerise ! Tu dois avoir l’œil du tigre toi aussi !
Pas facile de sautiller comme un boxeur quand vous avez des talons aiguilles. Jo est grande, alors elle ne porte que des chaussures plates, la chanceuse. Mais, avec mon pauvre mètre soixante, je suis condamnée à porter des talons de sept centimètres minimum. Je me console en me disant que si je me retrouve enfermée dans une salle en feu, je serai la seule à pouvoir me glisser dans les conduits de ventilation pour m’échapper.
— Imagine que tu exploses la face de Jérémie ! lance-t-elle en voyant que je commence à me prendre au jeu.
— Tiens, prends ça Jérémie ! Je suis la meilleure ! m’exclamé-je avec conviction cette fois.
— Ouais ! Tu vas le mettre K.-O. et tu vas plaider toutes les affaires que tu voudras ensuite ! Tu es la plus forte !
— Je suis la plus forte !
— Tu vas démonter Jérémie le Queutard !
— Je vais démonter Jérémie le… Ah, non, je peux pas dire un truc pareil !
Et la voilà tordue de rire ! Elle arrête la musique, légèrement essoufflée.
— Trop facile ! se moque-t-elle. Ce n’est quand même pas drôle d’avoir une amie qui ne dit jamais de gros mots. Pff…
Mains sur les hanches, je lui tire la langue.
— Tu en dis pour deux, Jo. Et si ta mère t’avait rincé la bouche au Tabasco comme la mienne le faisait, je peux te garantir que tu surveillerais ton langage et arrêterais de parler comme un charretier.
— Queutard n’est pas un gros mot. Et c’est la vérité. Je te rappelle qu’en tant qu’adjointe, je réserve aussi ses escorts. #Viedemerde !
— Ouais, vie de mer… credi !
Nous éclatons de rire et nous recoiffons vite fait. Il est l’heure d’affronter le grand patron.
— Vous vous faisiez des papouilles dans les toilettes ? Comme c’est mignon…
Mains sur les hanches et sourire mauvais sur les lèvres, Samantha nous toise de son air supérieur.
Manquait plus que ça.
J’aurais dû me douter qu’un truc comme ça arriverait. Après tout, je suis abonnée à vie à la loi de Murphy. Mais il fallait que ce soit Barbie Sorcière, notre ennemie jurée, qui nous voie sortir des toilettes ensemble. Demain, tout le bureau croira que Jo et moi sommes lesbiennes et entretenons une liaison.
Joséphine la regarde comme si elle était un cafard et déclare d’un ton à faire geler les enfers :
— Non, on sniffait de la coke pour trouver le courage de supporter ta présence.
Les yeux aussi grands que des soucoupes, je regarde mon amie, puis Samantha, puis de nouveau mon amie.
— Ahah, très drôle, ricane Barbie Sorcière en rejetant ses longs cheveux blonds en arrière.
Y a pas à tortiller, Samantha est aussi belle de l’extérieur qu’elle est moche à l’intérieur, ce qui n’est pas peu dire. Tous les hommes du cabinet sont à ses pieds et elle en profite pour cacher le fait qu’elle est limite incompétente en leur faisant faire son boulot. Cette femme est si pétrie d’ambition qu’elle serait prête à écraser des enfants si cela lui permettait d’atteindre les sommets du cabinet. Barbie Sorcière, comme Jo et moi l’avons surnommée, n’a pas de cœur ni de conscience. À mon avis, elle les a donnés à manger aux lévriers de sa famille de riches quand elle était enfant.
Et vu que je suis l’analyste la plus douée du cabinet, elle est jalouse comme un pou. Alors que j’ai toujours été sympa avec elle.
En ce moment, je suis vraiment heureuse que Barbie Sorcière n’en soit pas une vraie parce que sinon, nous nous serions transformées en bouillie sur place. Ne trouvant pas de repartie, elle renifle et se dirige vers la partie du cabinet abritant son bureau.
— Mais tu es totalement malade ! chuchoté-je à Jo. Tu veux qu’elle nous pourrisse la vie ou quoi ?
Jo m’envoie le sourire énigmatique qu’elle arbore toujours quand elle sait un truc ultrasecret.
— Crache le morceau, Jo.
Elle regarde à droite et à gauche pour vérifier que nous sommes seules.
— Samantha couche avec Jérémie. Et elle sait que je sais.
Alors, là, je suis baba ! C’est aussi énorme que si elle avait toutes les cartes « sortez de prison » du Monopoly. Un vrai bouclier anti-Samantha.
— Tu es au courant qu’elle ne laissera pas passer ça, n’est-ce pas ?
— Possible. Mais elle a plutôt intérêt à se tenir tranquille si elle ne veut pas que tout le bureau connaisse son petit secret et qu’elle se balade avec une pancarte « promotion canapé » en lettres clignotantes au-dessus de la tête… répond-elle avec un clin d’œil.
Waouh ! J’admire cette fille et sa capacité à se jeter dans les mêlées sans sourciller, à conserver son sang-froid en toutes circonstances quand moi, je me recroqueville comme un escargot dès qu’il y a du conflit dans l’air.
Quand je serai grande, je voudrais être comme Jo. La vulgarité en moins, bien sûr…
Joséphine s’assoit à son bureau tandis que je regarde la lourde porte de bois, le poing levé, m’apprêtant à frapper.
Coup d’œil vers Jo qui hoche la tête en articulant silencieusement « Eye of the Tiger ».
M’armant de courage, je frappe et entre dans le Donjon.
Chez les avocats, la surface vitrée est un indicateur de la position hiérarchique dans la chaîne alimentaire. Mon bureau est dans une grande aire ouverte sans fenêtres où un architecte diabolique a réussi à faire entrer vingt personnes, là où n’importe quel quidam en aurait maximum entassé dix. Je suis donc à la position « poisson rouge », celle de « plancton » étant réservée aux stagiaires, juste en-dessous dans la chaîne. Derrière le fauteuil de ministre en cuir véritable de Jérémie Durand s’étend Paris avec vue imprenable sur la tour Eiffel. La plus grande baie vitrée de tout le bureau.
Le grand requin blanc ne lève même pas la tête, comme si je n’étais pas là.
Tentative d’intimidation : tactique d’avocat. Mais je suis la meilleure et j’ai l’ eye du tiger !
D’une démarche confiante, je traverse le bureau et m’assois en face de lui sans attendre son autorisation.
— Bonjour Jérémie.
Il lève enfin la tête du document qu’il consultait. Ses yeux noisette sans âme me détaillent et, dans un étirement de lèvres, il révèle des dents d’une blancheur éclatante. Un sourire qui me donne envie de partir en courant comme une biche devant un loup. Je résiste à l’envie de me tortiller sur ma chaise.
— Cerise Desrosiers… Vous avez vingt minutes.
Le couvert est mis, je sais à quoi m’en tenir.
Sans me départir de mon sourire de façade, je commence le discours cent fois répété devant mon miroir.
— J’ai remarqué que, depuis plusieurs mois, le cabinet n’avait plus le temps de prendre des affaires pro bono . Or, comme vous le savez, les nouvelles générations sont très sensibles à la conscience sociale des entreprises dans lesquelles elles travaillent.
Si mon cœur ne menaçait pas d’exploser tellement il bat vite, je me tordrais de rire. Jérémie Durand se fiche de la société comme de sa première chemise. Sauf si la société peut lui apporter encore plus d’argent. On ne devient pas le plus grand cabinet de droit des affaires du Tout-Paris en ne prenant que des clients blancs comme neige. D’après les divers dossiers que j’ai traités, Durand, Rose et Associés flirte souvent avec la limite de la légalité, et je soupçonne une certaine partie d’entre eux de donner joyeusement dans la fraude et le blanchiment d’argent, sans en avoir de preuves. J’ai tenté plusieurs fois de partir mais malheureusement, aucun cabinet ne prend d’avocate qui ne plaide pas. C’est aujourd’hui que se joue mon va-tout et ma porte de sortie future.
Enfoncé dans son trône de cuir, ses doigts tapotant l’accoudoir dans un bruit sourd, Sa Majesté écoute mon beau discours sur le recrutement des jeunes avocats et bla-bla-bla.
Il ne cligne même pas des yeux. Ce type n’est pas humain !
Ma bouche parle pendant que mes pensées dérivent vers Samantha qui couche avec lui. Physiquement, Jérémie Durand est un bel homme dans la cinquantaine avec ses cheveux blonds cendrés surmontant un visage qui inspire confiance, une prestance qui impressionne et un corps très bien conservé. Je le classerais dans la catégorie « beaux vieux » si ce n’était pas son arrogance et son manque total de compassion et d’empathie. Il tuerait sa propre mère pour obtenir un nouveau client. Du coup, il figure en bonne place dans la catégorie « à fuir comme la peste ». À bien y réfléchir, Samantha et lui forment une bonne paire. Elle doit être sa fille spirituelle.
Soudain, alors que je reprends ma respiration, il me coupe :
— Vous voulez plaider.
Le ton de sa phrase balance entre affirmation et interrogation. Ne pourrait-il pas mettre d’intonation comme tout le monde ?
— Oui, dis-je en soutenant son regard de glace.
— C’est non.
Ouch ! Jérémie Durand : un ; Cerise : zéro. Il a récupéré l’ eye du tiger et m’a collé un bel uppercut. La belle enseigne indiquant « porte de sortie » dans le couloir de mon avenir vient de s’éteindre dans un grésillement sinistre.
Option un : je me roule en boule sur ma chaise et je pleure.
Option deux : je gémis et crie à l’injustice.
Option trois : j’attrape l’énorme presse-papier en verre et commets mon premier meurtre.
Option quatre : je déchaîne mon héroïne intérieure, lui fais une clé de bras version karaté jusqu’à ce qu’il me supplie de le lâcher en acceptant toutes mes demandes.
Les options une et deux sont inenvisageables puisqu’elles font appel à des sentiments étrangers à Jérémie Durand. L’option quatre induit que je sais faire une clé de bras, ce qui n’est pas le cas. Il ne reste que la trois. Rapide calcul : j’ai un peu plus de vingt-cinq ans ; un meurtre vaut vingt ans de prison ; je pourrais être relâchée pour bonne conduite au bout de dix, ce qui m’amène à trente-cinq ans, encore fraîche et même pas ménopausée. Jouable.
— Pourrais-je savoir pourquoi ? demandé-je avec tout l’aplomb que j’ai pu rassembler. Si c’est à cause…
— Oui et non, me coupe-t-il – encore.
Quelle sale manie ! Mon héroïne intérieure bouillonne de lui mettre mon poing dans son sourire narquois.
— En temps normal, je ne ressens pas le besoin de me justifier mais là, votre tête arrive presque à me faire de la peine, Cerise.
Raison une : vous m’avez ridiculisé lors de votre première plaidoirie et il ne me tarde pas de retenter l’expérience.
Raison deux : vous êtes ma meilleure analyste financière et, pour le moment, j’ai besoin de vous sur les dossiers en cours. Vous avez vraiment un don pour dénicher les détails qui tuent.
Raison trois, la principale : vous êtes bien trop gentille. Pour exercer ce métier, vous devez écraser vos confrères et marcher sur leurs cadavres ; ce que vous n’êtes pas capable de faire.
— Vous ne voulez pas que je plaide parce que je suis… trop gentille ?
C’est totalement ridicule ! Alors là, je n’y crois pas.
— Exact. Pourquoi croyez-vous que vous avez subitement eu une extinction de voix alors que vous deviez interroger le témoin ?
Ah… Ce fameux jour. Il y a un an, j’ai totalement raté ma première plaidoirie, haut fait qui m’a valu d’être rétrogradée à analyste, autrement dit « mangeuse de chiffres ».
— Le stress ?
— Tss tss… Le témoin était une vieille dame à moitié sourde, le genre de mamie qui passe son temps à tricoter et cuisiner des gâteaux pour ses petits-enfants. Votre rôle était de la discréditer et vous avez eu une extinction de voix au moment de la démolir. Bizarre, non ?
Dit comme ça, le doute est permis. J’ai toujours pensé que j’avais eu une montée de stress mais force est d’admettre que sa théorie tient la route.
Tu es vraiment douée pour t’aveugler.
Je range ma voix intérieure dans son placard. Oui, je suis douée pour occulter ce qui me dérange. Et alors ? Le déni est souvent sous-estimé.
— Mais vu votre acharnement au travail et la qualité de vos analyses, reprend-il, je suis prêt à réévaluer la situation dans six mois.
Le panneau « sortie » arbore une lueur tremblotante. C’est le mieux que Jérémie Durand me donnera. Le merci que je murmure m’arrache les cordes vocales. Sa Majesté le roi de l’aquarium se penche, coudes sur le bureau, sourire carnassier.
— Vous avez six mois pour vous endurcir. C’est votre dernière chance, Cerise.
Coup de grâce. Ma tête roule sur le tapis gris, laissant des traînées rouges.
Je déglutis et hoche la tête. Me lève pour disparaître avant qu’il ne change d’avis.
— Attendez, Cerise.
Qu’est-ce qu’il veut encore ?
Quand je me retourne, Jérémie Durand me tend un dossier. Je prends la liasse de papiers avec le même enthousiasme que si c’était une bombe. Il semble s’amuser comme un petit fou.
— Si vous avez du temps pour vouloir faire du pro bono , vous avez du temps pour ce dossier. C’est un nouveau client : une holding irlandaise qui possède une filiale en France sur laquelle vient de se déclencher une OPA. Il va perdre et se faire bouffer. Je vais commencer avec vous et vous laisser négocier la suite toute seule. Votre mission sera de limiter les pots cassés.
Ouh lala ! Mes yeux s’écarquillent et je serre les lèvres avant que ne jaillisse un « moi ? » qui serait gênant. Jérémie a repéré mon manège et son sourire narquois s’étire.
— Les affaires perdues d’avance ne m’intéressent pas, explique-t-il. Et je veux voir comment vous allez vous en sortir lorsque vous êtes du côté des gentils. Considérez que c’est le début de vos épreuves de probation. Rendez-vous en salle de conférence numéro un dans une heure.
Lorsque je sors du Donjon, il a déjà repris sa lecture.
— Alors ? Alors ? murmure Joséphine. Ça y est, tu vas plaider ?
— Pas vraiment. On verra dans six mois. Je t’expliquerai plus tard.
Pour le moment, j’ai un dossier à potasser.

Cinquante-cinq minutes plus tard, j’entre dans la salle de conférence et dépose sur la grande table de bois vernis le dossier et les quelques notes prises. Connaissant ses habitudes, je sais que Jérémie va se pointer avec exactement cinq minutes de retard. Jo m’a un jour expliqué que c’était pour faire monter la pression et montrer qui est le patron. Le client est roi ? Non, Jérémie Durand est Le Roi.
Après avoir survolé le dossier Aureum, je ne peux qu’être d’accord avec le Grand Requin Blanc : notre nouveau client va se faire dévorer tout cru. Alors autant ne pas lui faire l’affront de le laisser patienter dans cette grande salle vitrée aussi chaleureuse qu’une cellule de prison.
En attendant, je profite de la vue sur Paris. En cette journée d’avril, il fait un temps magnifique et une douce chaleur printanière, incitant à paresser au soleil. Les jupes raccourcissent, les lunettes de soleil sont de sortie, les terrasses de cafés bondées.
Que ne donnerais-je pas pour un expresso au soleil…
— Hum, hum…
Tirée de mes pensées, je me retourne vers Jo qui lève les sourcils et se lèche les lèvres, notre signe pour dire « attention, canon dans le coin ». Et alors, j’aperçois l’homme derrière elle. Et me fige.
Putain !
Vieux réflexe pavlovien, ma langue picote mais je m’en contrefiche. Un regard gris happe le mien et me dépouille aussitôt de toute pensée cohérente, me transformant en dinde décérébrée. L’homme porte un costume du même gris que ses yeux, parfaitement coupé, qui lui donne une classe folle.
Je ne savais même pas que gris était une couleur pour des yeux.
Sa barbe de quelques jours souligne sa mâchoire carrée, surplombée de lèvres fines. Son visage est le plus captivant que j’aie jamais vu : le nez droit, le front haut barré de deux fines rides et, pour compléter le tableau, des cheveux d’un noir d’encre, trop courts pour boucler vraiment et trop longs pour paraître raides. L’agencement est tout simplement parfait, mais ce qui me perturbe vraiment, c’est ce qui se dégage de lui. Il exsude la confiance en lui et un charisme étouffant, réduisant la salle de conférence à un mouchoir de poche. Son corps harmonieux se déplace avec grâce vers moi, main tendue.
Tiens, Jo a disparu.
— Julian Ford.
Sa voix est à la hauteur de son physique, aussi agréable et chaude qu’un verre de whisky par une froide nuit d’hiver. C’est officiel : je suis en pâmoison. Et c’est bien la première fois.
Mes réflexes de politesse prennent le relais et ma main s’engouffre dans la sienne. Tous mes nerfs désertent pour se focaliser sur le contact de nos peaux. Les traîtres.
— Maître Desrosiers, me présenté-je.
Bravo, Cerise ! Voix confiante et assurée et tout et tout. Avec un peu de chance, il ne t’a pas vu te transformer en dinde pendant que tu le reluquais !
Mon héroïne intérieure m’assène une claque mentale, balayant la pom-pom girl bavant sur le capitaine de l’équipe de foot. Les choses sérieuses vont débuter.
Du menton, je lui fais signe de s’installer et prends l’autre côté de la table, un peu en décalé pour laisser Jérémie en face. D’ailleurs, si le roi n’a pas franchi la porte, c’est que les cinq minutes ne sont pas écoulées et que je n’ai dû le détailler que quelques secondes.
— Jérémie Durand va arriver. Son rendez-vous précédent a un peu débordé.
Mon interlocuteur hoche la tête. Pas un bavard visiblement.
— Il assistera à cette rencontre mais c’est avec moi que vous travaillerez. Bien sûr, Jérémie sera tenu au courant de toute l’affaire en temps réel…
Les lèvres s’étirent en un sourire sarcastique.
— En gros, il vous supervise. Jérémie Durand m’aurait-il fait l’insulte de mettre mon dossier entre les mains d’une stagiaire ?
C’est marrant mais là, d’un coup, il me paraît nettement moins sexy. Je ravale mon envie de lui crier « tu sais ce qu’elle te dit, la stagiaire ? » et lui décoche un sourire éblouissant en passant en mode avocate, celui qui n’a pas de sursaut d’humeur.
— Si cela peut vous rassurer, je peux vous fournir une copie de mon diplôme d’avocate obtenu à l’université Panthéon – la meilleure de France, pour votre gouverne. De plus, je suis la meilleure analyste financière de ce cabinet, Monsieur Ford. Mais si vous souhaitez que quelqu’un d’autre s’occupe de votre dossier, libre à vous d’en faire la demande à Jérémie lorsqu’il sera là.
À arrogant, arrogant et demi. Et vlan !
Et se produit un miracle : son sourire devient franc et chaleureux mais aussi incertain, comme s’il avait oublié comment on faisait. Et tout le monde – mon avocate, mon héroïne et ma midinette intérieures – pousse un soupir collectif, comme s’il venait de se passer un truc extraordinaire du genre la lumière divine éclairant le visage de l’ange Julian Ford de son faisceau.
Là, ça suffit, il est temps de sortir la mégère intérieure et qu’elle me vire tout le monde manu militari !
— Non, vous ferez parfaitement l’affaire, Maître Desrosiers.
Soudain la porte s’ouvre et le Roi entre en fanfare, épargnant des efforts à ma mégère intérieure. Les deux hommes se serrent la main en se jaugeant. Mettez deux mâles alpha dans la même pièce et aussitôt, ils se comporteront comme des coqs dans la même basse-cour.
Jérémie s’installe en face de son client et ouvre le dossier Aureum. Avec la délicatesse d’un boulet de démolition lancé à pleine vitesse, il explique à Julian Ford qu’il n’a aucune chance de contrer l’OPA à moins d’aligner la somme nécessaire pour faire une contre-offre.
Stoïque, l’homme assis en face du requin soutient son regard et écoute, recevant chaque mauvaise nouvelle sans ciller. Impossible de lire quoi que ce soit dans ses yeux ou sur son visage. Toute la tension cumulée entre ces deux hommes me donne envie de me tortiller sur ma chaise. Si j’avais eu une cravate, je l’aurais desserrée pour me laisser un peu respirer.
— Que voulez-vous faire ? demande Jérémie en guise de conclusion.
— Que me conseillez-vous de faire ? rétorque notre client.
Jérémie sort le sourire carnassier.
— Vous avez deux choix : soit vous faites une contre-offre au risque que BC Smith renchérisse ; soit vous capitulez. C’est à vous de décider.
— Et moi je vous paie pour m’aider à prendre la meilleure décision.
Même si leur petit échange prend des airs de « qui pisse le plus loin » version combat de titans, pour un peu, je me lèverais et applaudirais à tout rompre. Il faut en avoir une grosse paire pour tenir tête à Jérémie. Et là, Julian Ford n’en a fait qu’une bouchée. Mon avocate intérieure, celle qui est frustrée de ne pouvoir plaider, se marre comme un bossu.
En tout cas, une chose est certaine : Julian Ford et Jérémie Durand ne seront jamais les meilleurs amis du monde.
Les lèvres de mon cher patron se figent sous le regard gris qui s’est fait tranchant comme l’acier.
— Non. Vous me payez pour que je vous mène vers votre objectif. Et pour savoir où mener le bateau, il me faut une direction. Maître Desrosiers vous fournira un dossier détaillé vous permettant de faire votre choix. Et à partir de là, nous discuterons de la stratégie à adopter.
Sur ce, Jérémie se lève et quitte la pièce. Je peux presque entendre les clairons et trompettes accompagner sa sortie. L’un des deux coqs hors champ, l’air devient soudain plus respirable.
— Et vous, vous en pensez quoi ? demande-t-il soudain.
Son regard gris est sombre comme l’acier des gratte-ciel de Manhattan. Enfin, je suppose vu que je n’ai jamais mis les pieds à New York. Un regard gris-bleu Manhattan.
— Je ne sais pas encore, déclaré-je d’une voix douce comme pour atténuer les propos de Jérémie. Laissez-moi quelques jours, le temps de faire une première évaluation.
Il acquiesce, se lève et me tend sa carte. En échange, je lui donne la mienne.
— Cerise Desrosiers, déchiffre-t-il avec un sourire moqueur.
Merci Jacqueline de m’avoir affublée de ce prénom pourri.
— Oui, soupiré-je. Malheureusement pour moi.
Dans le silence, je l’accompagne à la sortie du cabinet.
— Au plaisir de vous revoir bientôt, Maître Cerise Desrosiers.
C HAPITRE 2
Parfois, je me fais sérieusement peur. Il y a la façade que j’offre au monde extérieur, celle d’une jeune femme petite et discrète. Cerise la bonne poire, comme se plaît à le répéter Joséphine malgré mon interdiction des blagues maraîchères. Et il y a ma vie intérieure, avec tous mes personnages. Mon héroïne, celle qui botte les contrariants à coups de pied aux fesses ; mon avocate qui reste toujours maîtresse d’elle-même ; ma mégère cynique qui ne manque jamais une occasion de jeter un froid. Et je viens de découvrir que j’abrite aussi une midinette en transe devant un beau mâle.
Ça craint !
Après ma rencontre avec Julian Ford, cette dernière s’est mise à dessiner des cœurs « Cerise+Julian ». Le tout pendant que mon avocate travaillait comme une dingue sur les dossiers en cours pour pouvoir entamer celui d’Aureum le plus rapidement possible.
— C’est le moment de partir ! Il fait nuit depuis un bon moment.
Je sursaute à la voix de Joséphine derrière moi, manteau sur le dos, et jette un coup d’œil à l’horloge de mon ordinateur. Vingt et une heures.
Je suis sûre que le coup de la pièce aveugle, c’est comme pour les casinos de Vegas : ça empêche d’avoir des repères temporels et on travaille tous plus.
Dans un soupir las, je rassemble mes affaires et la suis.
— Alors, ce Julian ? attaque-t-elle dès que nous avons passé la porte de notre tour.
— Il est mal barré.
— Pff… On s’en fiche de son affaire ! Il est canon, non ?
— Pas mal.
Elle s’arrête net sur le trottoir et me fait face, l’air suspicieux.
— Pas mal, hein ?
— Oui, pas mal, répété-je.
Long silence. Je finis par baisser les yeux.
— Je le savais ! Tu as craqué ! Je le savais !
— Non, je n’ai pas craqué.
— Ahahaha ! Cerise la Reine des Glaces a eu le coup de foudre ! J’ai vu comment tu le reluquais : comme un type affamé devant un buffet à volonté.
— Pas eu le coup de foudre, grommelé-je. Et il est bien trop arrogant et changeant. Pas mon genre.
— Mon œil ! Depuis qu’on se connaît, c’est bien la première fois que je te vois comme ça.
Et, comme si elle venait d’avoir une révélation :
— Oh putain de merde ! Cerise est amoureuse !
— Non mais ça va pas ? Je ne le connais même pas !
— Ah ouais, c’est vrai : Cerise la pragmatique. Bon, peut-être pas amoureuse mais tu aurais envie de le sauter. Tu pourrais le sauter, tiens, ça te ferait du bien.
Je me pince l’arête du nez en secouant la tête de dépit. Nous descendons dans le métro et le brouhaha ambiant dissuade Joséphine de continuer sur sa lancée. Cependant, comme notre rame est presque vide, elle enchaîne.
— Peut-être que Julian va enfin te donner le courage de virer le Boulet…
— Georges, rectifié-je.
— Georges le Boulet. Imagine : tu veux te taper Julian Ford ; étreinte torride sur le pas de ta porte, tu es en feu, lui aussi. Tu ouvres la porte et là, tadam ! Georges ! Tu lui dis quoi à ton Julian ? Le gars avec la barbe qui joue à Mario Kart sur le canapé ? « C’est un bibelot nouveau genre, t’inquiète pas. »
Inspire, expire, inspire.
Je ferme mes paupières fort en espérant qu’elle disparaisse par magie. Mais lorsque je les rouvre, elle est toujours là, son sourire narquois sur les lèvres.
— Petit un : je ne coucherai pas avec Julian parce que c’est un client et que la déontologie l’interdit formellement, sans parler du fait que Jérémie me virerait sur-le-champ. Petit deux : je vais me débarrasser de Georges bientôt.
— Ouais, ça fait quatre mois que tu dis ça, et il continue à vivre chez toi en bouffant à ton râtelier. Ce type est un ténia.
Comprenant que ma patience arrive à bout, Jo change de sujet et me demande comment s’est passée ma rencontre avec Jérémie.
— Mais quel gros con ! s’exclame-t-elle après que je lui ai raconté. Sérieux, on devrait vraiment se bouger pour changer de métier. Toi et moi, on s’est plantées de voie.
Deuxième personne aujourd’hui qui exprime tout haut le fait que je n’ai rien à faire dans un cabinet d’avocats. Décidément, ce n’est pas ma journée.
Quand je passe la porte, toutes les lumières sont éteintes. Georges a laissé un mot sur la table de la cuisine indiquant qu’il va rentrer tard. Soulagement. Et dans la foulée, culpabilité de me sentir soulagée parce que c’est méchant.
Georges est musicien et son groupe se produit dans des bars plus ou moins fréquentables en attendant le succès. Toutes les femmes craquent pour le chanteur ou le guitariste, moi j’ai choisi le type à cordes (pas vocales). Au bout d’un mois de relation, il s’est fait virer de son appartement parce que son coloc emménageait avec sa copine. Naturellement, lorsque Georges m’a demandé s’il pouvait rester « quelques jours », je n’ai pas résisté à son air de chien battu. Peu après, nous avons convenu que ça ne marcherait pas entre nous et depuis, il squatte mon canapé-lit. Quand il ne découche pas, soi-disant pour aller dormir chez son pote Brandon.
Bilan de l’histoire : je ne jure dorénavant que par les dates fixes.
Je ramasse une chaussette et un boxer tombés à côté du panier de linge sale en soupirant.
Il faut vraiment que je me débarrasse de ce boulet.
Mouais… Sauf que les deux fois où j’ai essayé, il a parlé de dormir sous les ponts, les yeux pleins de larmes. Oui, je sais, on appelle ça du chantage affectif, mais je n’ai pas le cœur à le virer quand il me regarde comme ça.
Après avoir mangé un morceau, je décide de me coucher et m’endors, emportant un regard gris comme dernière image avant de sombrer dans le sommeil.
*****
Les deux jours suivants, je travaille comme un forçat pour parer au plus urgent sur les dossiers en cours et entame enfin celui d’Aureum. Julian Ford nous a fourni les trois dernières années comptables de sa filiale, mais j’aime souvent jeter un coup d’œil sur les sept dernières pour avoir une tendance.
Mes doigts tapent un début de courriel sur le clavier, effacent, puis recommencent.
Et si je l’appelais ? Après tout, il me faut ces chiffres pour effectuer une analyse exhaustive.
J’ouvre le tiroir de mon bureau, sort sa carte à la calligraphie élaborée et compose le numéro.
« Julian Ford. Laissez un message. Leave a message after the tone . »
Je m’exécute et raccroche, un peu déçue. Et finis par envoyer ma demande par courriel.
Une heure plus tard, un certain Andy Watkins, directeur financier au siège social de Dublin, m’envoie tous les documents nécessaires par courriel.

Monsieur Ford aimerait savoir quand vous aurez terminé le dossier afin de prévoir un nouveau déplacement à Paris.

Alors, là, c’est le pompon ! Je bosse comme une acharnée pour lui et il n’a même pas la décence de m’appeler pour me poser lui-même la question ! Il y a eu ce je-ne-sais-quoi dans son regard qui me disait que c’était important pour lui et comme une gourde, j’ai rappliqué ventre à terre, bossant plus de dix heures par jour.
Mon héroïne intérieure recompose le numéro. Boîte vocale.
— Le dossier sera prêt bientôt. Si vous souhaitez avoir des détails sur le jour exact, vous pouvez prendre le truc de plastique qui s’appelle téléphone et avec votre index ou tout autre doigt de votre choix, composer mon numéro.
Longtemps, je regarde le téléphone après avoir raccroché.
Oh mon Dieu ! Qu’est-ce que je viens de faire ?
Je ne me reconnais plus. D’habitude, je suis adorable et patiente comme un ange. Mais lui, il me fait péter de sérieuses durites avec ses petits airs supérieurs.
Malgré mes regards insistants vers le téléphone, celui-ci ne sonne pas de la journée et, vers dix-neuf heures trente, je décide de rentrer chez moi après avoir fait quelques courses.
Les bras chargés de sacs de nourriture, je me fige devant la porte, une odeur âcre venant me chatouiller le nez.
Je vais le tuer !
Quand j’ouvre la porte, c’est pour trouver mes deux pires cauchemars sur le canapé, jouant à Mario Kart . En fumant un joint, fenêtres closes pour mieux profiter de l’effet aquarium. Mon appartement ressemble à un épisode de pollution parisienne.
— Ah ! Cerise, s’exclame Jacqueline sans se retourner. Tu rentres tard, dis donc ! Tu es au courant que la durée légale du travail est de trente-cinq heures, en France ? Est-ce que tu te fais au moins payer toutes ces heures sup’ ?
Et bla-bla-bla. Je suis trop crevée pour écouter son sempiternel discours syndicaliste qui me fait marrer venant de la part de quelqu’un qui passe plus de temps sur les allocations qu’à travailler.
Elle balance une banane à Georges qui l’évite en ricanant.
— Salut maman.
— Cerise… gronde-t-elle, menaçante, sans lâcher l’écran des yeux.
Radical, ça lui coupe le sifflet ! Jacqueline déteste que je l’appelle maman. Soi-disant parce qu’elle ne veut pas être réduite au rôle de mère et en oublier celui de femme ou un truc bizarre dans le genre. Et mon père ? Aux abonnés absents. Dès que j’ai eu l’âge requis pour comprendre comment on faisait les bébés, Jacqueline m’a expliqué qu’elle m’avait appelée Cerise parce que j’étais le fruit d’une nuit d’insouciance. Elle trouvait ça marrant. Moi un peu moins vu que je me trimballe un nom horticole pour le restant de mes jours. Quand j’ai voulu savoir qui était mon père, sa réponse a été :
— J’hésite. Dans cette période, il y a eu Willie le rouquin, Carlos l’hidalgo musclé et ce grand Noir là… Comment il s’appelait déjà… Ah oui Basile !
Pour Basile, j’ai lâché l’affaire, vu ma peau blanche. Étant une fan inconditionnelle des Experts , j’ai eu une idée géniale : m’introduire chez Carlos et Willie pour leur piquer de l’ADN et trouver lequel était mon père. Sauf que Jacqueline ne connaissait pas le nom de famille de ses amants. Impasse généalogique.
— Que me vaut ta présence, Jacqueline ?
Elle met sur pause pour me faire face.
— Je viens juste voir ma fille.
— Jacqueline, je suis crevée, là, lâché-je en me pinçant le nez sans gober son histoire.
— Bon, bon… J’ai besoin que tu gardes Julio quelques jours.
À la mention de son nom, l’espèce de chose poilue se lève, avance de trois pas en haletant pour mieux s’écraser de nouveau sur le lino. Incrédule, je contemple le chihuahua obèse.
Alors, ça, c’est vraiment fort ! Il a tellement grossi qu’on a du mal à distinguer le cul de la tête !
— Euh… Il baverait pas un peu, Julio ?
— Roulio, roucoule ma mère comme si elle parlait d’un amant italien. Il a quelques problèmes digestifs.
Génial ! Je vais devoir garder un chien qui bave et passer la serpillière derrière lui.
— Et le véto, il en dit quoi ?
Elle hausse les épaules.
— Pas eu le temps de l’amener chez le véto. Mais je m’en occuperai à mon retour. Je pars une semaine en mer avec Greenpeace.
Une semaine ? ! Ah non !
— Jacqueline, c’est que là, tu vois, ce n’est pas le meilleur moment pour ça. J’ai plein de boulot et pas vraiment le temps de m’occuper de Julio et de ses intestins et…
— Roulio ! Pas compliqué de prononcer son nom correctement, bon sang !
Et le chien du diable de me regarder d’un œil torve en grognant et bavant. Flippant.
— Roulio, Julio ou Miguel, ça m’est égal, je ne peux pas garder ton chien, Jacqueline.
Elle se plante devant moi, mains sur les hanches. Comme j’ai hérité la taille de ma mère, elle est bien la seule personne dont je peux soutenir le regard sans me payer un torticolis.
Mesdames et Messieurs… Combat de naines ! À gauche : Naine B.C.B.G. en tailleur noir et chemisier blanc ; à droite : Naine baba cool en pantalon rouge pattes d’éléphant et chemise à carreaux.
Seule la mastication de Georges trouble le silence chargé de tension. Avec un sourire niais, son regard passe de l’une à l’autre, sa main plongeant régulièrement dans le paquet de chips, comme s’il se tapait un bon ciné. Quelques miettes parsèment sa barbe de hipster, un look qu’il a adopté depuis peu et que je vomis. Néanmoins, il faut reconnaître qu’une barbe, c’est un garde-manger bien pratique.
— Georges a dit oui.
Naine B.C.B.G. K.-O. !
Mes yeux fusillent le coupable dont la main s’est figée à mi-chemin entre les chips et la bouche.
— Tu… As… Dit… Oui, articulé-je lentement.
Que croyé-je ? Qu’en adoptant une attitude menaçante, il allait me trouver… menaçante ? Raté ! Son sourire s’agrandit.
— J’aime bien Roulio, moi.
Et Jacqueline de lui faire un clin d’œil pour le féliciter de sa prononciation.
— Je m’en occuperai, Cerise, ajoute le boulet.

Option une : je ferme les yeux et prie pour qu’en les rouvrant, ils aient disparu.
Option deux : je bataille contre l’équipe Jacqueline-Georges.
Option trois : j’abandonne.
Le musicien raté qui squatte mon canapé et n’est pas capable de viser le panier à linge va s’occuper de l’animal qui bave et grogne comme s’il avait la rage pendant que ma mère va aller harceler les pêcheurs de crevettes.
Là, j’abandonne.
— C’est bon, soupiré-je. Mais c’est toi qui t’en occupes, Georges.
L’équipe JaGeo se tape dans la main, victorieuse.
— Bon, fumer, ça creuse. Soirée sandwich ? propose Georges.
*****
Mes yeux fixent les chiffres sur mon écran. Je griffonne une note et une date sur un Post-it qui va rejoindre les dizaines d’autres collés un peu partout sur mon bureau. C’est comme s’il avait plu des papiers de couleurs différentes sur ma table de travail. De l’extérieur, cela ressemble à un attentat dans une papeterie. Mais pour moi, couleurs et disposition sont un classement élaboré.
Document suivant. Notes sur un cahier. Sourcils froncés, je vérifie une de mes hypothèses et ouvre un nouveau dossier dans lequel se trouve le document que je cherche. Le téléphone sonne. Sans quitter mon écran des yeux, je décroche.
— Cerise Desrosiers, annoncé-je, agacée.
— J’ai choisi le pouce.
Cette voix…
Grave, un peu rauque, aussi sexy que l’homme de qui elle émane. Si Julian Ford se reconvertissait dans le téléphone rose, il ferait fortune.
— Euh… Pardon ?
Je ne comprends rien à ce qu’il dit. D’autant que Mégère et Avocate intérieures sont occupées à virer de la scène la midinette décérébrée sautant de joie.
— « L’index ou tout autre doigt de votre choix. » Vos mots. Je ne sais pas si vous tapez les numéros avec votre index mais en tout cas, moi, je trouve que ça donne l’air idiot. Donc le pouce. Comme la plupart des gens, d’ailleurs.
Et en plus, il maîtrise la sémantique. Sûrement sa longue expérience en négociation. On ne tient pas une entreprise comme la sienne sans avoir l’art de trouver les mots pour convaincre. J’ai beau analyser sa phrase, je n’arrive pas à trancher : dois-je me sentir insultée ou pas ? Je décide de laisser tomber.
— J’avance bien sur votre dossier. Je pourrai vous envoyer la première version à votre adresse courriel dès le début de la semaine prochaine.
— Non, n’envoyez rien. Je serai à Paris une bonne partie de la semaine pour voir des clients. Je pourrai vous caser dans mon emploi du temps.
Boum ! Ma mâchoire vient de se décrocher et de tomber par terre. Mais il se prend pour qui ce… cet… ? Grrrr !
Mon héroïne intérieure est sur le point de l’envoyer sur les roses lorsque mon avocate la vire de scène pour prendre la parole.
— Quand serez-vous disponible pour une rencontre ? demandé-je avec la même chaleur qu’un robot.
— Mardi soir, vingt heures au Pierre Gagnaire.
Je rêve… Monsieur a des goûts de luxe.
— Impossible. La politique du cabinet est très stricte en matière de dépenses.
Et surtout, j’ai pour principe de ne jamais rencontrer de client hors de leur bureau ou du mien. Et encore moins Julian Ford.
— J’aurais dû préciser que c’était moi qui invitais, lance-t-il d’un ton autoritaire.
Et il aime faire étalage de sa fortune. Un vrai stéréotype !
— Je préfère que nous fassions cela à mon bureau. De toute façon, j’ai besoin d’un écran pour vous présenter le dossier.
Oh la fausse excuse !
Il soupire d’agacement. À croire que cet homme est soit autoritaire, soit agacé.
— Attendez deux minutes.
Un bip bip remplace la voix de Julian Ford qui vient de me mettre en attente. Je lève les yeux au ciel ou plutôt au faux-plafond moche.
— Lundi dix-huit heures, dit-il brusquement d’un ton qui dit que c’est sa dernière offre et que je n’ai pas intérêt à refuser.
— C’est un deal ! lancé-je d’un ton amusé histoire de le contrarier.
Et il raccroche sans même dire au revoir, ayant certainement des trucs de super P.-D.G. à faire plus importants que d’être poli avec l’avocate junior qui traite son dossier. Pfff… Sa mère aurait honte de lui, tiens !
*****
Coup d’œil nerveux à ma montre. Dix-sept heures cinquante-cinq. Mon pied trépigne sur la moquette de la salle de conférence. Julian Ford a beau être un homme insupportable, son arrivée imminente m’inspire… de l’angoisse ? De l’irritation ?
L’envie de voir son visage et son corps de tombeur ?
Je balance la petite voix dans un coffre que j’engloutis au fond de l’océan « on y pensera plus tard ». Si un jour je décide de faire le ménage des bas-fonds de cet endroit, ce sera un vrai chantier. Ma devise : dans le doute, fais l’autruche.
Dix-huit heures et pas de Julian Ford. Je vérifie pour la troisième fois que le projecteur et l’ordinateur fonctionnent correctement. Me lève, fais les cent pas, le ventre noué. Suite à nos divers échanges, j’ai décidé d’adopter avec Julian Ford ma tactique préférée, celle qui me ressemble le plus : me ficher totalement de son attitude de co… stard arrogant et de rire de ses accès d’humeur.
Le téléphone de la salle sonne et la réceptionniste m’annonce que Monsieur Ford est arrivé. D’un pas décidé, je récupère mon fardeau à l’accueil. Nous nous saluons. Son visage est impassible, ses yeux gris neutres. Et toujours ce charisme étouffant qui m’enveloppe lorsque je suis trop près de lui. En silence, il me suit et s’installe de l’autre côté de la table, regard dirigé vers l’écran mural, une cheville sur le genou opposé en style maître du monde détendu.
J’avais oublié à quel point il est canon. Et à quel point il est un co...stard. Même pas d’excuse pour son retard.
La présentation débute par le récapitulatif des éléments pertinents concernant Aureum. Au bout de dix minutes, son regard se tourne vers moi et il me coupe la parole :
— Auriez-vous des choses intéressantes à m’apprendre, Maître Desrosiers ? Peut-être avez-vous l’habitude de rencontrer des clients qui ne s’intéressent que de loin à la situation financière de leur entreprise, mais ce n’est pas mon cas…
Concernant les clients, il a raison. Même si mes dossiers sont destinés à des P.-D.G., je suis toujours outrée de voir à quel point ils ne s’intéressent que de loin aux détails financiers importants, laissant cela entre les mains de leur vice-président ou directeur des finances.
Mon avocate intérieure s’assoit en position lotus, yeux fermés, paumes vers le ciel, majeurs et pouces formant un O et prend une grande inspiration.
Je lui adresse mon plus grand sourire.
— Monsieur Ford… Avant de commencer à travailler ensemble sur ce dossier, il me paraît important de vérifier que nous sommes exactement au même chapitre, à la même page.
Et, sans lui laisser le temps de répondre, j’enchaîne avec la diapositive suivante. Du coin de l’œil, il me fixe, paupières plissées, comme s’il se demandait dans quelle case me ranger. Monsieur Co… stard ne doit pas avoir l’habitude que les gens le contredisent. Bien fait !
Enfin, il tourne de nouveau ses yeux vers l’écran, et je continue mon état des lieux.
— Quelle est votre conclusion ? demande-t-il d’un ton sec dès que j’ai terminé.
— Vendez.
Absorbé par le tableau de chiffres sur l’écran, il gratte son poignet.
— Et si je ne veux pas ?
— Avez-vous les moyens de contrer l’OPA de BC Smith ?
Cette fois, c’est avec le bracelet métallique de sa montre qu’il joue machinalement, comme un tic.
— Oui, répond-il après un long silence.
Quelle erreur monumentale ce serait ! Sa filiale française est un vrai gouffre financier. N’ayant pas eu accès aux comptes de Zentis, la holding dont Julian est P.-D.G, je n’ai aucune idée du portrait global de la situation. Mais ce que je sais, c’est qu’Aureum est un boulet lourd à traîner.
— J’ai élaboré plusieurs scénarios. Regardons-les ensemble avant de prendre une décision.
Il acquiesce, et je passe à la diapo suivante. Au total, trois options : le rachat par BC Smith ; conserver Aureum après une contre-proposition et mise en place d’un plan de redressement ; la fusion avec une autre entreprise. Chacune détaille les conséquences ainsi que les pour et les contre. En mode super professionnel, Julian pose de nombreuses questions auxquelles je réponds, nous engageant parfois dans des débats. Et pour la première fois depuis que je le connais, il me parle d’égal à égal et non plus comme si on lui avait refilé la stagiaire du moment.
Mégère, héroïne, midinette et avocate intérieures relèvent toutes le menton fièrement, comme si elles avaient accompli un exploit.
— Donc la meilleure solution est la vente.
— Effectivement, acquiescé-je. Même avec un plan de redressement, Aureum restera un gouffre financier pendant encore de longues années. Et il existe trop peu d’entreprises ayant de l’intérêt pour le marché du luxe et les reins assez solides pour une fusion.
Lèvres pincées, il passe sa main sur la courte barbe de sa mâchoire pendant qu’il réfléchit. Mes yeux ne peuvent s’empêcher de suivre le mouvement et mes doigts de vouloir faire la même chose.
— Qu’est-ce qui vous empêche de vendre, Monsieur Ford ?
Son regard se détourne de l’écran pour se perdre dans le mien. Un ciel nuageux au-dessus de New York. Gris, bleu et gris.
— Mes employés et leurs familles.
Et voilà ! Il vient encore de refaire ce truc. Il se comporte comme un sale type arrogant, méprisant et autoritaire jusqu’à ce que j’arrive presque à le détester et là, il dit un truc qui vient balayer tout le reste ou il me lance un sourire chavirant comme lors de notre première rencontre.
À croire que quelqu’un lui a refilé le manuel « Manipuler Cerise pour les Nuls ».
— J’ai besoin d’y réfléchir, déclare-t-il enfin. Que penseriez-vous d’aller dîner en discutant de notre affaire ?
Mégère crie non tandis que midinette hurle de joie, les yeux pleins d’étoiles. Avocate reste de marbre.
— S’il vous plaît, ajoute-t-il en balançant son grand sourire qui tue.
Comment puis-je résister ?
— La politique de…
— C’est moi qui invite et vous choisissez le resto. D’accord ?
Et voilà comment nous nous retrouvons chez Fatima, le bouiboui crasseux à côté du bureau dans lequel Joséphine et moi allons déjeuner régulièrement pour nous cacher et discuter tranquillement. Les hommes en costard de la Défense ne mangent pas dans des restaurants à la devanture douteuse. Et c’est justement la raison pour laquelle j’ai choisi cet endroit : pour voir comment Julian Ford s’en sortirait au pays des prolos.
Fatima me lance un grand sourire et lance à Julian un coup d’œil appréciateur avant de nous installer à la table la plus intime. C’est la première fois que je viens le soir. Le midi, le restaurant est fréquenté par des ouvriers. Ce soir, c’est un peu plus calme mais seule constante : nous sommes les seules faces de craie à l’horizon.
Julian saisit le menu et l’étudie un instant avant de le reposer. Puis il observe la déco vieillotte des années quatre-vingts, les narguilés poussiéreux sur les étagères et ouvre la bouche.
Attention, il va balancer une remarque.
— J’aime bien cet endroit. C’est… authentique.
Pas le genre de remarque que j’attendais.
Cet homme a l’art de brouiller les pistes. Là, je ne sais plus quoi penser de lui. Si on était dans une B.D., il y aurait un gigantesque point d’interrogation qui se baladerait au-dessus de ma tête.
— Et la nourriture est excellente, dis-je d’un ton neutre.
Fatima amène carafe d’eau et pain, prend nos commandes et disparaît en cuisine.
Les lèvres de Julian s’étirent en un demi-sourire tandis qu’il nous sert de l’eau.
— J’ai une question qui me brûle la langue depuis un moment : pourquoi Cerise ?
L’air suspicieux, je le détaille comme s’il venait de lui pousser une deuxième tête.
Il essaie de faire quoi là ?
— On n’était pas censé parler d’Aureum ?

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