Cerise - Saison 2 Tomber de haut
99 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Cerise - Saison 2 Tomber de haut

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
99 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Je m'appelle Cerise Desrosiers.

Déjà, avec un nom pareil, je ne pars pas gagnante... Ajoutez à cela une mère hippie dingue de son chihuahua obèse, un père inconnu et une carrière d'avocate ratée et tadam... Vous obtenez ma vie!
Malgré tous ces handicaps, j'arrivais à peu près à m'en sortir jusqu'à ce que les problèmes s'enchaînent! D'abord il y a eu Julian Ford avec ses petites phrases qui font mouche et son sourire en coin, puis le retour de mon père. Et me voilà maintenant coincée à Dublin pour récupérer un héritage qui devrait me rendre millionnaire.

Ça vous paraît idyllique ? Détrompez-vous ! C'est juste le début des ennuis !
Et ce Julian que je retrouve tout le temps sur mon chemin. Ah ce Julian !


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 février 2019
Nombre de lectures 68
EAN13 9782360756476
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
SOMMAIRE
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
ÉPILOGUE
REMERCIEMENTS
C HAPITRE 14
— La réservation est à quel nom, Monsieur ? minaude la réceptionniste blonde.
Elle louche tellement sur Julian qu’on croirait qu’elle tente de lui implanter des images subliminales de nuit torride impliquant leurs deux corps.
Pas touche !
En voyant son manège, je m’approche du comptoir et saisis le bras de Julian pour marquer mon territoire. Pas dupe, il me lance un sourire narquois. La grande blonde affiche un air déçu tout en me fusillant du regard. Une expression qui doit sacrément être compliquée à prendre. Je note pour plus tard de m’entraîner devant le miroir à faire la même.
— Monsieur et Madame Ford.
Quinte de toux, je suis à deux doigts de m’étrangler. En pianotant sur son clavier, la blondasse m’envoie un sourire mauvais. Elle doit intérieurement prier pour que je m’étouffe et ainsi récupérer le gros lot. Manque de bol, je me reprends. Julian se mord les lèvres pour s’empêcher de rire aux éclats.
Quand elle annonce le prix, je manque de m’étrangler de nouveau. Julian sort sa carte et paie en adressant un sourire Colgate à la jeune femme qui a de nouveau oublié mon existence. Elle laisse un peu trop ses doigts traîner sur les siens quand elle récupère le terminal de paiement. Puis elle lui tend les cartes magnétiques. Avant qu’elle tente de nouveau de le peloter à coups de doigts baladeurs, je saisis les deux morceaux de plastique.
— On y va, chéri ? (Puis d’une voix suave : ) Allons découvrir notre suite…
Coup d’œil vers la pimbêche qui grimace, verte de jalousie. Dès que nous passons la porte de la chambre, Julian laisse libre cours à son hilarité.
— On peut savoir ce qui te fait rire ? grommelé-je, mains sur les hanches.
— Tu es jalouse.
— Pas du tout.
Toujours nier. S’il croit que je vais flatter son ego, il peut se gratter ! D’une pichenette, je me retrouve allongée sur le lit, son grand corps couvrant le mien.
— Mais qu’est-ce que tu fais, Julian ?
— Je découvre notre suite, murmure-t-il à mon oreille d’une voix rauque en traçant un chemin de baisers dans mon cou.
— Et les falaises ?
— Elles seront toujours là demain.
Il faufile une main sous mon pull et caresse mon sein, son pouce s’amusant avec mon téton à travers le tissu de mon soutien-gorge. Je réprime le gémissement qui le laisserait gagner trop vite.
— Il pleut et j’ai prévu de passer toute l’après-midi et la soirée à te faire l’amour. Tu m’as poursuivie jusqu’en Asie : dans ma chambre d’hôtel, pendant les négociations avec les fournisseurs, durant les réunions avec les clients. Pendant plus d’une semaine, j’ai imaginé caresser ton corps de ma langue et de mes mains, ta bouche sur ma queue pendant que mes doigts empoignaient tes cheveux, plonger au plus profond de toi en t’écoutant gémir et murmurer mon nom, te prendre dans toutes les positions, nos peaux claquant l’une contre l’autre…
À ces mots prononcés d’une voix aussi chaude qu’un whisky un soir de neige, je halète, la respiration courte, des vagues de désir déferlant entre mes jambes. Sa langue enlace la mienne lentement, entre sexe et tendresse. Je fonds instantanément et caresse son érection. L’ode joue dans ma tête.
— Avoue que tu étais jalouse, murmure-t-il contre mes lèvres.
— Jamais.
— Alors je n’ai d’autre choix que de torturer de plaisir pour que tu parles.
— Quel dommage… soupiré-je en souriant.
Toute l’après-midi, le vent et la pluie battent les carreaux de la fenêtre pendant que nous mettons le programme de Julian à exécution. Nous poussons même le vice jusqu’à faire livrer le repas dans notre chambre qui sent la luxure à plein nez.
C’est officiel, cet homme m’a transformée en bête assoiffée de sexe. Je ne me lasse pas de lui. Au contraire : plus nous faisons l’amour et plus je le désire. Je ne suis jamais rassasiée et lui non plus. Grâce à cette espèce de lien qui s’est tissé entre nous, rien n’est tabou ni vulgaire, pas même lorsqu’il est derrière moi, mes reins cambrés pour mieux l’accueillir au plus profond de mon corps.
Nous nous endormons étroitement enlacés, comme si nous ne voulions plus nous lâcher.
Le lendemain, quand j’ouvre les yeux, son corps est blotti dans mon dos, sa main posée sur mon sein. Je remue les fesses, tente de glisser hors du lit. Il raffermit sa prise.
— Tu ne t’échapperas pas…
Je me retourne pour le découvrir les yeux toujours fermés, un petit sourire sur les lèvres. Alors que je dois avoir l’air d’une harpie ayant mis les doigts dans une prise, lui est toujours canon. Sa mâchoire ombrée lui confère un air viril ; ses cheveux en bataille style nuit de baise, un air plus jeune.
— Au fait, tu as quel âge ?
La question le tire tout à fait du sommeil et pouf, le monde disparaît, noyé dans la brume de ses yeux gris.
— Cerise la romantique… trente-trois ans.
— Ah ouais, tu es quand même vieux…
Aussitôt, il bascule sur moi, coudes de chaque côté de mon visage. Il y a un truc dur sur ma cuisse qui ne va pas tarder à se frayer un chemin dans ma zone tropicale.
— Vieux mais encore vigoureux, plaisante-t-il. Et toi ?
— Vingt-six ans le mois prochain. Et si tu ne sors pas de là, ma vessie va exploser avant de les fêter.
Éclats de rire et il me libère. Nous prenons notre douche ensemble et je me rends compte que c’est l’une des premières fois où je peux le voir nu en plein jour et le contempler tout mon soûl. Lui aussi. La façon dont il me regarde me rend à l’aise avec mon corps et j’en oublie mes complexes.
Après un copieux petit déjeuner, nous nous baladons main dans la main sur le chemin aménagé longeant les falaises. En cette saison, les touristes sont partout, d’autant plus en ce jour ensoleillé. Pas un nuage à l’horizon.
— Je suis un peu déçue qu’il y ait tant de monde. J’avais imaginé que nous serions seuls, face à l’océan…
Il rit, embrasse ma main.
— On va acheter un truc à manger et se trouver un endroit moins fréquenté.
Une heure et demie plus tard, le ventre plein, nous contemplons le paysage aussi brutal que saisissant de beauté. Sur le côté se découpent les falaises, sur lesquelles viennent mourir les vagues en contrebas. Le site est époustouflant. C’est comme si un géant avait taillé la roche à la hache pour la planter là et faire barrage à l’océan. Le vent souffle et je bénis Julian de m’avoir incitée à me couvrir plus.
Proche du bord, les cheveux au vent, j’écarte les bras comme si je voulais embrasser le monde.
— Je suis la reine du monde ! crié-je façon Titanic .
Ses bras viennent enserrer ma taille.
— Ne tombe pas, ma Reine, sinon je serais obligé de me jeter à l’eau pour te secourir.
— N’est-ce pas le rôle d’un esclave ?
Dans mon dos, son torse tressaute.
Seuls au monde dans la quiétude de ce panorama à la beauté écorchée, nous profitons du lieu. Je suis assise entre les jambes de Julian, sa chaleur irradiant mon dos, ses bras entourant les miens, nos doigts noués dans un silence confortable.
— Mon père s’appelait Milton. Il était géologue, comme le tien.
Sa déclaration me surprend. Je jette un coup d’œil en arrière : il regarde droit devant lui, perdu dans ses pensées. Je reste muette, l’incitant à continuer.
— Il était mon héros, celui à qui je voulais ressembler en grandissant. J’ai eu une enfance heureuse, baignée d’amour. Mes parents s’aimaient comme au premier jour. Parfois, en pleine journée, ils m’autorisaient à regarder un film au lieu de jouer dehors. Et ils s’éclipsaient pendant une partie de la séance. J’avais douze ans. C’est plus tard que j’ai compris que le film était pour eux et non pour moi… Mon père aurait souhaité partager sa passion des minerais rares avec moi mais cela ne m’intéressait pas du tout. J’ai passé mon adolescence à me chercher. Contrairement à beaucoup de mes amis de l’époque, je n’ai pas joué les rebelles en opposition avec la figure paternelle. Au contraire : je voulais trouver une voie qui le rende fier de moi.
Une bourrasque libère une mèche de mon élastique. D’un geste tendre et automatique, il la replace derrière mon oreille. Je serre ses doigts plus forts.
— J’ai choisi l’agronomie. Ça l’a rendu heureux. J’aurais voulu être moine qu’il m’aurait encouragé aussi. Jamais il n’a voulu m’influencer, me laissant le choix. Pendant mes études au Trinity College, j’ai évoqué l’envie de travailler avec lui dans son entreprise. Il en a eu les larmes aux yeux. « Mon garçon », a-t-il dit, « cette entreprise a toujours été pour toi. À chaque contrat gagné, à chaque euro amassé, c’est à toi et à ta mère que je pense. Je l’ai bâtie pour te la laisser une fois parti. »
Par la suite, Julian avait prévu de parcourir le monde et de faire ses premières armes aux États-Unis, pays par excellence des entreprises florissantes, dans l’optique d’apprendre des choses qui pourraient aider l’entreprise de son père à grandir.
— Mais il est mort dans un accident d’avion en Afrique. J’avais vingt-quatre ans.
— Je suis désolée, Julian.
Pendant un long moment, il ne bouge pas. Peut-être ne m’a-t-il pas entendue. Puis il dépose un baiser sur mon crâne.
— J’étais dévasté. Ma mère aussi. Son chagrin et le mien combinés devenaient trop étouffants. Je suis parti deux ans travailler en Angleterre en rentrant régulièrement pour veiller sur elle. Une période où je me suis plongé dans le travail, la fête et les femmes. Me voyant dériver, Ethan a alerté ton père qui est venu me voir et m’a ramené par la peau des fesses en Irlande. C’est ainsi que je suis finalement entré dans Diomeda, que j’ai rebaptisée Zentis par la suite. William est devenu mon mentor et m’a tout appris. Il m’a remis sur le droit chemin et a tenu le rôle que mon père ne pouvait plus tenir.
Main sur le menton, il m’oblige à tourner la tête vers lui et m’embrasse. Dans ce baiser, je sens la douleur des souvenirs et l’envie de réconfort. Je réponds à son appel, caressant sa joue pour lui montrer que je suis là.
— Ton père a supporté la colère que je trainais et malgré tout ce que je lui en faisais baver, il a persévéré. Ma rage a fini par disparaître et, deux ans plus tard, j’étais fin prêt à entrer au capital de l’entreprise. À ce moment-là, Adrian Clarke, le troisième associé qui me voyait comme une menace, a tenté un coup d’état pour m’évincer. William et moi l’avons viré et n’avons plus entendu parler de lui. Un an et demi plus tard, comme Nick ne voulait pas de l’entreprise, j’ai racheté toutes les actions de William pour obtenir le contrôle de Diomeda, que j’ai rebaptisée Zentis. La suite, tu la connais.
Absorbée par ses paroles, j’en ai totalement oublié les falaises. J’imagine Julian heureux puis terrassé de chagrin à la mort de son héros. Mon cœur se serre pour lui et c’est là, le visage fouetté par le vent dans ce paysage aussi torturé et magnifique que celui qui me tient dans ses bras que la réalité me heurte de plein fouet.
J’aime cet homme.
*****
Bon, bon, bon… Cerise Desrosiers amoureuse… Et je fais quoi, maintenant ?
Au McDo, il existe une machine diabolique dédiée à la préparation des McFlurry. Elle tourne à l’endroit, puis à l’envers et recommence et ce, à une vitesse infernale. Et magie : grâce à elle, ce qui n’était qu’un amas d’ingrédients poudreux, liquides et solides devient un mélange homogène.
Depuis que la révélation a frappé avec la force d’un boomerang, la machine à McFlurry fait des ravages dans mon cerveau. Mes pensées tournent dans tous les sens et le résultat n’a rien d’homogène. On est plutôt proche de la bouillie.
Midinette : « On est amoureuses ! Youhou ! À quand le riz et la Marche nuptiale ? » – Arme-toi de patience ma grande.
Héroïne : « On va lui déclarer notre flamme avec force et courage. » – Ben voyons ! Et si ce n’est pas partagé, on aura mangé le plus grand râteau de notre vie.
Avocate : « À vingt-six ans, c’est un miracle que ça ne soit pas arrivé avant. » – Enfin une qui est sensée !
Mégère : « Les cœurs, c’est bien joli mais fais attention. » – La rabat-joie de service…
Découvrir que je suis raide dingue de lui, c’est galère. Bon, d’accord, si je gratte la couche de déni, il se pourrait que ça n’ait rien d’un scoop et que mes sentiments ont commencé à bourgeonner il y a un bon moment déjà… Mais se l’avouer, c’est entrer dans le labyrinthe des questions de l’amour.
Dois-je lui déclarer ma flamme ? Et si ce n’est pas réciproque ? M’aime-t-il aussi ? Quel avenir pour nous ?
Histoire d’y voir clair, je me suis repassé nos discussions. Conclusion : il a brouillé les cartes. Il écrit que j’ai le pouvoir de lui briser le cœur mais ne parle que de sexe. Il veut vraiment essayer mais ne parle jamais d’avenir. Échec. Cette méthode de réflexion part aux poubelles. Au lieu de trouver des réponses, j’ai encore plus de questions.
Méthode deux : trouver un mode d’emploi sur l’amour. Côté vie réelle, mes seules références sont Jo et ma mère et on ne peut pas dire que leurs histoires soient un modèle du genre. Mon génie n’ayant aucune limite, je sais où chercher : les rayons de librairie. Le roman sentimental sera mon mode d’emploi perso. Rassemblant mes souvenirs, je relève un fil rouge de trame : ils se rencontrent, font connaissance, couchent ensemble, il leur arrive plein de trucs entre-temps et finalement, se déclarent qu’ils s’aiment.
Problème numéro un : Julian et moi avons tout fait à l’envers. On a couché ensemble sans faire connaissance, on a joué à « suis-moi je te fuis et fuis-moi je te suis » pendant un bout de temps tout en nous envoyant en l’air, il m’est arrivé plein de trucs mais pas à lui et d’un coup, il se confie sur des choses que je sais qu’il n’a pas dites à grand monde.
Problème numéro deux : ça ne me dit toujours pas qui des deux se déclare en premier ! Et encore moins quand ou comment…
Oh bon sang ! J’ai vraiment mal à la tête, là !
— Cerise ? Ça va ? Tu es bien silencieuse…
Sa question me tire de la bouillie de cerveau McFlurry. Un coup d’œil sur l’horloge du tableau de bord indique que ça fait une heure que je réfléchis en regardant défiler le paysage par la vitre sans le voir. Et vu le manque de résultat, je viens de perdre une heure de ma vie. Sans parler du nombre de neurones qui ont dû griller pendant l’exercice !
Je le fixe un instant. Julian qui conduit, c’est hypersexy. Les manches de sa chemise noires sont retournées, laissant ses avant-bras nus. Ses longs doigts empoignent le pommeau de vitesse et le volant. Cette position me laisse tout le loisir de détailler son nez droit, ses pommettes hautes, sa pomme d’Adam que j’ai envie de lécher, ses lèvres fines, son…
— La vue te plaît ?
— Je réfléchissais, réponds-je en choisissant d’ignorer la question précédente qui était rhétorique de toute manière.
— À quoi ?
— Des trucs…
— Plus précisément ?
— Pff… Ce que tu peux être agaçant ! Des trucs, c’est tout.
— Au sexe ? tente-t-il. Ou plutôt à tous les orgasmes que je t’ai donnés, peut-être…
Et voilà ! Il a pris sa voix rauque de lover, celle avec laquelle il murmure des mots cochons à mon oreille. Mes hormones sortent de leur trou et pointent leur nez.
Au panier, les hormones !
— Tu n’es jamais fatigué, Julian ?
— De quoi ?
— D’être arrogant. De te croire parfait. Ça doit être crevant d’être toi…
Son rire cristallin et grave résonne dans l’habitacle. Un son que je pourrais enregistrer et me repasser en boucle.
Je nage dans un océan de mièvrerie sucrée et sirupeuse. Navrant !
— Mais je suis parfait. Ce qui est surtout crevant, c’est de courir après une femme qui met un temps fou à s’en rendre compte. Enfin, maintenant, c’est du passé… Quelque chose a changé…
— Comment ça ?
Il lève les yeux au ciel avec un soupir exagéré.
— Indice numéro un : nous dormons sous le même toit. Indice numéro deux : nous dormons dans le même lit.
Son regard accroche le mien et me met au défi de le contredire.
— Indice numéro trois : nous sommes exclusifs depuis le début. Indice numéro quatre : je t’ai parlé de choses dont je ne parle jamais. Conclusion : nous sommes un…
Il attend ma réponse en pinçant les lèvres. S’il était debout, il taperait du pied d’impatience. J’ai envie de m’amuser à ses dépens.
— Euh… Attends, je réfléchis… Je l’ai sur le bout de la langue… Un… Ah ! Désolée mais je ne trouve pas.
Coup d’œil agacé. Les nuages gris s’amoncellent dans son regard tandis que je souris avec l’innocence d’un ange.
— Un couple, dis-je en souriant avant qu’il ne s’énerve. Nous sommes un couple.
— Nous avons une gagnante ! Enfin ! Pas trop tôt.
— Ce que tu peux être soupe au lait, parfois !
— La faute à qui ? Le reste du monde me perçoit froid et détaché.
Ahaha. La bonne blague ! Avec moi, il a toujours été comme un volcan bouillonnant sur le point d’éclater mais jamais froid.
— Sérieusement ? demandé-je, intriguée.
— Oui.
— Ce n’est pas du tout comme ça que je te vois, moi.
Il détache ses yeux de la route un instant pour m’adresser un regard si intense et vibrant que je crois l’avoir imaginé.
— Parce que tu me connais mieux que le reste du monde, Cerise…
Oui, quelque chose a changé entre nous pendant cette escapade.
*****
L’arrêt de la vibration du moteur m’arrache du sommeil d’un seul coup, prise en flagrant délit de roupillon sur siège passager. Coup d’œil frénétique autour : nous ne sommes pas à la maison.
— Qu’est-ce qu’on fait sur le parking d’un centre commercial ?
— Je vais acheter des fleurs, répond-il en détachant sa ceinture.
C’est quoi encore cette lubie ?
— Des fleurs ?
Sourire aussi brillant que l’auréole qui trône au-dessus de sa tête. Son air innocent ne me dit rien qui vaille.
— Des végétaux avec une tige et une corolle. Déclinés en plusieurs couleurs et odeurs.
Il n’y a vraiment qu’un agronome pour arriver à recaser « corolle » au lieu de « pétales » dans une conversation.
— Quand tu auras fini de te payer ma tête, tu pourras peut-être me dire pourquoi tu achètes des fleurs maintenant …
Il descend de voiture et juste avant de claquer la portière, lance :
— La vraie question est : pour qui ? Et la réponse : pour ma mère. Nous allons passer la voir.
Oh mince ! Il ne va quand même pas oser me faire ça ? ! Quoique… Si, il va oser !
Passage en revue des options : descendre de la voiture et regagner la maison par mes propres moyens. Mauvaise idée : je ne sais même pas où on est et, avec ma chance légendaire, je serais capable de tomber sur le seul serial killer d’Irlande, qui aura décidé de faire de moi sa prochaine victime. Appeler Jo pour qu’elle rapplique ; on le dépècera ensemble. Hum… Un peu extrême.
Ma portière s’ouvre et il fourre un gigantesque bouquet dans mes mains.
— Tu ne t’es pas enfuie en courant ? Waouh ! Notre couple est vraiment solide !
— Ju…
Interrompue par le claquement de ma portière. Une seconde plus tard, il est derrière le volant.
— J’attends une explication, Julian.
J’aurais voulu croiser les bras en signe de rébellion mais impossible avec les fleurs qui chatouillent mon nez. Un regard noir suffira.
— Tu voulais en savoir plus, alors j’obéis, ma Reine.
— En m’amenant chez ta mère ? Ce n’est pas un peu rapide ?
— Elle a appelé pendant que tu étais sous la douche et m’a proposé de passer. Comme ça fait un moment que je ne suis pas allé la voir, je me suis dit que c’était l’occasion. Une pierre, deux coups : je remonte dans l’échelle de fils modèle et tu découvres la maison de mon enfance en même temps que la seule famille qu’il me reste. (Index sur le menton, il réfléchit un instant.) Ça fait trois coups, en fait.
— Julian ! Tu me présentes à ta mère !
— Et alors ? Un jour, tu me présenteras à la tienne et je n’en ferai pas toute une histoire…
Il m’énerve mais il m’énerve avec ses réponses à tout !
Pendant que je boude – ce qui a l’air de l’amuser – il s’engage sur la voie rapide. Puis sur une route traversant un quartier résidentiel.
— Nous y voilà, dit-il en désignant la grande maison d’architecture moderne.
Il récupère le bouquet de fleurs et me prend la main pour monter les quelques marches menant à la porte. Mégère hurle qu’il est encore temps de fuir.
— Euh… Cerise, il faudrait que tu lâches mes doigts pour que je puisse sonner.
— Ah… Oui, désolée, m’excusé-je en le libérant à contrecœur.
La porte s’ouvre sur une femme frêle, vêtue d’une robe noire et blanche, sans manches, lui arrivant aux genoux. En voyant la mère et le fils ensemble, je remarque quelques traits communs bien que Julian soit le portrait craché de son père. Le temps a laissé ses marques sur son visage et ses cheveux, maintenant blancs. Elle les porte aux épaules, plus courts que sur les photos.
— Salut maman.
Ils s’étreignent un court instant, tout en retenue mais avec un amour évident.
— Je te présente Cerise.
Avec un sourire presque étonné, elle me prend brièvement dans ses bras.
— Enchantée de vous rencontrer, Cerise.
— Moi aussi, madame, réponds-je avec un sourire forcé.
— Je vous en prie : appelez-moi Suzanne.
Pendant que nous la suivons jusqu’au jardin, je jette un œil partout. La maison est meublée dans le style ancien, avec goût. Aux murs, des photos de famille se mêlent aux toiles d’artistes. Ici, Julian ado brandissant une coupe ; là, Milton tenant son nourrisson à bout de bras en riant ; Julian et Ethan souriant à l’objectif ; une photo de mariage. Suzanne Ford n’a pas tourné la page de son grand amour. Et ne la tournera certainement jamais.
Cette pensée me rend mélancolique.
Le jardin devrait plutôt être qualifié de parc tant il est immense. Des parterres de fleurs bordent une allée de gravillons menant à un étang.
— Café ? Thé ? propose la maîtresse de maison.
— Expresso si vous avez, Suzanne.
— Bien sûr que j’en ai ! lance-t-elle d’un air faussement indigné. J’ai beau être Irlandaise de cœur, je n’en reste pas moins Française !
Sa remarque me fait rire.
— Je reviens dans quelques minutes, le temps de sortir le gâteau du four.
— Tu sais que tu pourrais avoir quelqu’un qui s’occupe de tout cela pour toi ? demande Julian d’un ton qui sous-entend que ce n’est pas la première fois qu’il lui fait la remarque.
— Je me débrouille très bien toute seule, Julian.
— Viens, on va faire le tour, lance-t-il sourcils froncés, en la regardant s’engouffrer dans la maison.
— Pourquoi veux-tu absolument qu’elle ait quelqu’un ?
— Pour atténuer sa solitude. Parce qu’elle prend parfois des antidépresseurs quand celle-ci est trop envahissante. Et aussi des somnifères. Malgré mes encouragements, elle ne souhaite pas refaire sa vie alors que cela va faire bientôt dix ans que mon père est mort.
Ses poings sont crispés le long de son corps, sa mâchoire contractée. Sujet épineux.
— C’est sa vie, Julian, dis-je d’une voix douce. Ses choix.
Il hoche la tête d’un air rigide. La discussion est close.
Devant le bassin, il s’accroupit et passe sa main dans l’eau. De gros poissons rouges dansent sous la surface.
— Il y a aussi des truites dedans. Le soir, en été, Ethan venait parfois dormir ici. On installait une tente et dès que mes parents étaient couchés, on tentait de les pêcher pour les faire cuire. Genre aventuriers obligés d’attraper des poissons pour se nourrir.
— Vous en avez pris beaucoup ?
Sous le soleil, ses yeux paraissent plus bleus que gris, illuminés d’une étincelle espiègle.
— On n’a jamais réussi à les avoir.
J’éclate de rire, m’imaginant la mine déconfite d’Ethan et Julian après des heures passées à tremper leur ligne.
Au loin, Suzanne nous appelle et nous regagnons la terrasse ombragée. Devant notre café et notre part de gâteau, nous discutons joyeusement de tout et de rien. Jusqu’au moment où je quitte la table pour soulager ma vessie.
Lorsque je sors des toilettes, un cadre attire mon attention : un cliché de Julian et son père préparant du poisson au barbecue.
— Il ressemble tellement à Milton, souffle une voix triste derrière moi.
— Désolée… Je ne voulais pas être indiscrète.
— Vous ne l’êtes pas, Cerise. Cette photo est là pour être vue.
Silence gênant, empreint d’une infinie tristesse.
— Je suis vraiment désolée pour votre mari, chuchoté-je.
Là, tout de suite, j’ai envie de frapper ma tête contre le mur. Mais qu’est-ce qu’il m’a pris de lui dire ça ?
Quand je me tourne vers elle, au lieu de l’air furieux auquel je m’attends, elle me sourit avec tendresse.
— Merci. Et moi pour votre père, Cerise. C’était un homme bien. Et il serait fier de sa fille : vous êtes une belle âme.
La référence à mon père me donne soudain envie de pleurer. Je détourne mes yeux brillants vers la photo.
— Vous êtes la première qu’il amène ici…
Le sous-entendu rend Midinette hystérique, effaçant presque instantanément la tristesse de la seconde d’avant. Cette bipolarité, c’est inquiétant tout de même.
— Vous l’aimez, affirme-t-elle. Ça se voit dans votre façon de le regarder…
Au temps pour mon masque impassible que j’ai mis des années à perfectionner !
— Euh…
Malaise. Je ne suis pas super excitée par l’idée de discuter de mes sentiments avec ma toute nouvelle belle-mère.
— Tout va bien ? crie Julian depuis la terrasse.
Ouf ! Sauvée par le gong !
Suzanne éclate de rire, un son très ressemblant à celui de son fils. Nous rejoignons l’homme qui devait s’ennuyer à mourir.
— Vous parliez de quoi ? demande-t-il, feignant l’indifférence.
— De banalités, le rassure sa mère d’une main sur le bras.
Lorsque nous prenons congé, belle-maman me serre dans ses bras. Puis, c’est le tour de son fils.
— Ah ! Cerise, j’ai oublié le morceau de gâteau que j’avais emballé pour vous. Pourriez-vous le récupérer dans la cuisine, s’il vous plaît ?
Je m’exécute. Juste avant qu’ils ne m’aperçoivent, j’entends la voix de Suzanne :
— Ne lui fais pas de mal, Julian, c’est une fille bien.
— Je sais, répond-il, une certaine mélancolie dans la voix.
— Je l’ai ! m’écrié-je pour prévenir de mon arrivée.
Ils sourient tous deux comme si de rien n’était.
Dans la voiture, les questions fusent dans tous les sens. Autant en avoir le cœur net.
— Je vous ai entendus, informé-je, brisant le silence bizarre qui s’est installé. Qu’est-ce que ta mère voulait dire ?
Il passe une main sur son visage, joue avec son bracelet de montre, signe qu’il est dans ses petits souliers.
— Je t’ai parlé de ma période dissolue… J’en ai gardé une réputation de coureur de jupons renforcée par le fait que je ne me suis jamais engagé avec une femme. Mais j’ai brisé des cœurs au passage. Pas vraiment glorieux…
C’est marrant, je m’en doutais…
— Mais avec toi, c’est différent, Cerise… Parce qu’on est vraiment ensemble.
Pendant un long moment, je le regarde mais son expression ne m’apprend rien.
— D’accord, Julian.
Mais pourquoi ai-je l’impression qu’il ne dit pas tout ?
C HAPITRE 15
Mais qui a planqué ce fichu manuel « Julian Ford pour les Nuls » ?
Après le passage chez belle-maman, Julian s’est refermé comme une huître. D’ailleurs, une huître doit être plus bavarde puisqu’il faut qu’elle ouvre la bouche de temps en temps, ne serait-ce que pour choper le grain de sable qui deviendra perle.
Sur le chemin du retour, c’était le grand silence. Effrayant quand on pense à quel point il aime se vanter. Pour le tester, j’ai tendu quelques perches qu’il n’a même pas saisies. J’ai laissé tomber.
Le soir, il s’est endormi comme une souche sans même tenter de me peloter. Là, ça devenait carrément pathologique.
Les jours suivants, nous nous sommes à peine croisés.
— J’ai beaucoup de travail en ce moment, Cerise, a-t-il justifié.
Quand je rentrais, il dormait. Et quand je me levais, il était déjà parti. Oui, il laisse des petits mots dans lesquels il m’appelle sa Reine, mais cela fait presque une semaine que nous n’avons pas fait l’amour malgré le fait que nous dormons dans le même lit. J’ai considéré plusieurs fois l’option appel aux urgences avec le plus grand sérieux.
J’ai repassé le film à l’envers pour trouver le moment où tout a basculé. Les confidences sur les falaises, mes sentiments pour lui, la visite chez belle-maman et ensuite, néant.
Option une : il a découvert que je suis amoureuse de lui et comme c’est un phobique de l’engagement, il met de la distance. Pour la grande déclaration, on attendra, ça sent mauvais… Le statu quo, c’est bien aussi. D’autant plus que je n’ai pas de plan B où loger. N’oublions pas les détails pratiques…
Option deux : il s’est passé un truc chez sa mère qui a flingué notre bel équilibre naissant. Mon petit doigt me dit que ça a un rapport avec le bout de conversation que je n’étais pas censée entendre. Sauf qu’il ne parlera pas puisqu’il m’a déjà donné une explication.
Cette dernière option semble la plus plausible. Problème : parmi toutes les tortures imaginées pour le faire parler, la seule qui pourrait s’avérer efficace implique des instruments chirurgicaux et un ex-agent du KGB. Malheureusement, de nos jours, ça devient compliqué à trouver.
J’ai donc bâti un plan génial : me tapir dans l’ombre jusqu’au samedi et le choper pour discuter. Simple et direct.
S’il croit que ça va se passer comme ça, il ne me connaît pas. D’accord, j’ai tout fait pour le fuir et je suis aussi lente qu’un escargot sous anesthésie pour prendre une décision, mais une fois que celle-ci est prise, je me transforme en pitbull à mâchoires d’acier. Autant dire que je ne lâche pas le morceau. Julio avec le mollet de Georges, c’était de la rigolade à côté de moi ! C’est quand même idiot tout ça : il joue les Prince Charmant aux falaises de Moher, me convainc de tenter une vraie relation avec lui, me présente sa mère et… Boum ! Plus rien ! La loi de Murphy… Tu crois que tout va bien dans le meilleur des mondes et tout part en vrille sans que tu l’aies vu venir.
Le samedi, Héroïne au taquet, je me lève et me pomponne, pensant le trouver dans la cuisine ou dans le bureau.

Chérie,
Tu m’éblouis, tu me troubles. Mes pensées voguent vers toi sans que je ne puisse les contrôler. Et pendant ce temps, les dossiers s’amoncellent sur mon bureau. J’ai donc dû prendre une décision radicale : je vais travailler à Barrow Street aujourd’hui et demain. Mais je me rattraperai dans les jours prochains, ma Reine.
J.

Le papier roulé en boule termine à la poubelle. Comme mon super plan.
Il me prend vraiment pour une dinde !
Je ne décolère pas. Et surtout, je ne comprends rien ! Petite Cerise est perdue dans la grande forêt des sentiments. L’amour ? La onzième plaie d’Égypte, oui !
La musique d’ Eye of the Tiger retentit.
— Salut Jo !
— Salut Cerise ! Alors, quoi de neuf ? Tu t’es fait sauter aux falaises ? Sauter… Falaises… Elle est bonne, non ?
Je lève les yeux au ciel.
— Jo, c’est la merde.
Silence choqué du côté de Paris. Mais mon amie se reprend vite :
— Crache le noyau, Cerise. Tatie Jo t’écoute.
— Le séjour aux falaises était… magique. Julian s’est comporté en vrai Prince Charmant.
Malgré sa demande insistante, je n’entre pas dans les détails sexuels. Ni ne divulgue les confidences de Julian. Lorsque j’ai terminé mon histoire, elle lance :
— Qu’est-ce qui te fait dire que quelque chose cloche ? Il a peut-être vraiment juste du travail…
— On n’a pas fait l’amour depuis mardi. Et on est samedi.
— Oh putain ! C’est la mégacata, ironise-t-elle. Là, je te l’accorde, il y a vraiment un truc qui ne va pas du tout ! D’ailleurs, ça fait tellement longtemps que tu n’as pas vu le loup que tu dois à peine te souvenir de sa taille ! Est-ce que tu t’en souviens au moins ?
Mais c’est quoi cette obsession pour la taille du pénis de Julian ?
— Joséphine Leblanc, grondé-je, menaçante, tu commences à me courir sur le haricot ! Si tu me donnes un coup de main, je te promets que la prochaine fois qu’on s’enverra en l’air, je sortirai le mètre pour mesurer la taille de son très gros engin et te donnerai l’info.
— Sérieux ? Tu ferais ça, Cerise ? Tu es vraiment une super amie !
— NON, JO, JE NE LE FERAI PAS ! Tu me vois le déshabiller et lui balancer « Julian, ne bouge pas le temps que je prenne quelques mesures pour les envoyer à Jo » ?
— Ah… Alors, tu n’es pas une si bonne amie que ça, finalement.
Un hoquet involontaire s’échappe de ma bouche. J’ai envie de pleurer tellement je suis en colère et désemparée.
— Désolée, Cerise. On va trouver une solution. On…
— Je l’aime, Jo.
— Je sais…, murmure-t-elle d’une voix douce. Ça crevait les yeux depuis un sacré bout de temps.
— Qu’est-ce que je dois faire ?
Elle pousse un soupir à fendre l’âme.
— Il n’y a qu’une seule solution, Cerise : lui parler. L’affronter lundi soir et découvrir pourquoi il t’évite.
— Je déteste le conflit, geins-je.
— Mais il en vaut la peine, non ? Et si ça peut te remonter le moral, dis-toi que tes sentiments sont réciproques : aucun mec ne tolère de vivre avec une femme dont il se fiche. Aucun mec ne sort l’artillerie lourde – suite d’hôtel et séjour romantique – à une femme qu’il a déjà baisée s’il ne tient pas à elle. Sans parler de la visite à maman…
Jo la Délicate… Après avoir raccroché, le moral est un peu meilleur. J’envoie un courriel à ma mère pour lui dire que tout va bien. Elle a cherché à me joindre plusieurs fois mais je n’ai pas répondu à ses appels. Je me contente de messages lapidaires pour qu’elle sache que je suis toujours en vie, mais elle a compris que nous aurions notre discussion à mon retour. De vive voix.
Le dimanche, je refuse une invitation à bruncher chez Nick. Qui m’oblige à accepter un dîner chez lui mardi soir avec Julian. Une raison de plus pour tirer tout ce bazar au clair.
C’est le ventre noué que je me réveille. Il m’arrive toujours des trucs pourris le lundi. Après avoir tergiversé sur la pertinence de me lever ou non, je décide de prendre la journée à bras-le-corps. Je sors Héroïne et Avocate de leur placard. Avocate pond un super discours que je répète devant le miroir. Héroïne m’aide à anticiper tout ce que Julian pourrait dire ou faire pour détourner la conversation. Mon plan tient en deux phases : l’appâter avec un succulent met auquel il ne pourra pas résister et lui sortir mon petit discours pendant qu’il mangera. Sincèrement, je ne vois pas ce qui peut mal tourner.
La table est dressée, la soupe mijote, les légumes sont prêts à être sautés et les pétoncles à être poêlées lorsque mon téléphone émet un tintement synonyme de message texte.
[Ne m’attends pas : j’ai des urgences à régler.]
Abasourdie, je fixe mon téléphone. Une minute. Puis deux. Mais aucun nouveau message. Pas d’excuse, rien. Un bruit bizarre venant de la cuisinière : la soupe déborde de la cocotte, projetant des traînées orange sur le comptoir. Aussitôt, j’éteins le feu et déplace la marmite. Une énorme goutte coule le long du mur blanc, comme une larme.
Ce détail idiot provoque le grand déluge. Les larmes roulent sur mes joues tandis que je regarde tous les efforts que j’ai déployés pour rien. Mon impuissance à atteindre Julian s’abat sur mes épaules. Je déclare forfait.
Bon sang que j’en ai ma claque de ce pays à la c… !
Comment Jo aurait-elle réagi ? Elle serait allée à Barrow Street, aurait forcé le passage jusqu’à son bureau pour le choper par le col de la chemise et le plaquer au mur, l’obligeant à l’écouter. Mais je ne suis pas Jo ; juste Cerise. La fille gentille qui en prend plein la tête et qui en a marre.
Je laisse tout en plan, grignote un morceau de pain et allume la télé. Une mauvaise télé-réalité fera l’affaire pour mon cerveau en bouillie.
— Cerise ?
J’ouvre les yeux. Le salon est plongé dans le noir. L’horloge du décodeur HD indique vingt-trois heures. J’ai dû m’endormir. La seule lumière provient de l’écran de la télé. La silhouette de Julian se découpe devant moi.
Immédiatement, je me relève. Il dépose un baiser rapide sur mes lèvres qui tient plus du frôlement involontaire qu’autre chose.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé dans la cuisine ?
Il jure ses grands dieux qu’il veut vraiment essayer avec moi, m’évite les jours suivants et la seule chose qui l’inquiète, c’est l’état de la cuisine ?
J’hal-lu-ci-ne !
— Est-ce que tu m’évites ?
— Le monde ne tourne pas autour de toi, Cerise, plaisante-t-il en me renvoyant mes propres mots.
Il s’assoit sur le canapé à côté de moi, attendant que j’entre dans le jeu. Je distingue à peine son visage dans l’éclairage de la télévision, devinant tout de même son sourire. Ce qui signifie que lui ne verra pas mes yeux rougis.
— Pourquoi tu m’évites ?
Le sourire disparaît : il vient de comprendre qu’il est dans l’eau chaude.
— Je ne t’évite pas.
Inspire, expire. Inspire, expire. Calmement.
— Pourquoi tu t’arranges pour ne pas me croiser ? Pourquoi tu me parles à peine quand nous nous voyons ? Pourquoi ai-je l’impression de faire face à un étranger ? Pourquoi tu ne me touches plus ? On était censés avoir franchi un cap, nom d’un chien ! Si tu veux que je parte, dis-le-moi en face ! Mais arrête de me prendre pour une dinde !
Au temps pour le calme. Et encore un beau discours qui bronze à Tombouctou ! Par contre, Héroïne sautille sur place, prête à en découdre.
— C’est ce que tu crois ? Que je veux que tu partes ?
— Oui ! J’ai cherché toutes les explications possibles et je ne vois que celle-ci…
Les derniers mots s’étranglent. Non, non, non, hors de question de pleurer. Je ravale in extremis ces maudits sanglots qui menacent de déborder.
— Oh Cerise…
Ses bras se referment autour de moi et ma tête se retrouve plaquée contre son torse.
— Je suis désolé, murmure-t-il dans mes cheveux. Ça n’a rien à voir avec toi, Cerise : j’ai quelques soucis avec Zentis et j’avais juste besoin de régler plusieurs dossiers importants. Je ne veux pas que tu partes. Je veux que tu restes avec moi, dans cette maison et dans mon lit.
Ses lèvres se posent sur les miennes dans un geste tendre, presque timide. Ma langue s’enroule autour de la sienne, lui donnant l’autorisation qu’il cherchait.
— J’étais préoccupé, chuchote-t-il. Je ne me suis pas rendu compte que ça rejaillissait sur toi.
— Pour la cuisine, je…
— Je sais. Là où d’autres se seraient comportées comme des furies, toi tu as décidé de bâtir un pont entre nous pour m’encourager à traverser. Ce repas était ce pont… Ma Reine… Ma merveilleuse Reine… Je te demande pardon.
Moment de silence. Mon cerveau repasse en boucle les derniers mots de Julian. Des mots sincères sans la note habituelle d’ironie qui est sa marque de fabrique.
Toutes mes craintes s’envolent, mon cœur n’est plus englué dans la mélasse de l’angoisse.
Il me soulève à la façon des jeunes mariés passant la porte de leur maison et m’amène dans notre chambre.
Ce soir-là, pas un mot ne franchit ses lèvres quand nous faisons l’amour. Mais ses gestes parlent de tendresse et de douceur. Ce soir-là, nous rebâtissons le pont entre nos corps et nos âmes.
*****
La porte claque. Le plancher craque sous ses pas. L’air circonspect, il détaille ma tenue spéciale jour de congé : jogging et débardeur. Alors que lui porte un costume gris foncé et une chemise noire, beau à couper le souffle. De l’extérieur, ça pourrait ressembler au type de Cinquante nuances de Grey venant de choper la femme de ménage en train de glander sur le canapé.
— On n’est pas censés manger chez Nick, ce soir ? demande-t-il après m’avoir embrassée.
Dans un soupir contrarié, je mets sur pause et me noie dans le gris-bleu de ses yeux.
— Il nous reste une heure et quinze minutes avant de partir. Je finis cet épisode, je lance le suivant – le dernier de la saison – et après, je me prépare.
— Et tu regardes quoi ?
— Blacklist .
— Ah. Connais pas.
— Ah. Alors tu manques de culture.
Il éclate de rire, son qui m’a manqué ces derniers temps.
— Je me change et je reviens pour rattraper mes lacunes.
Quelques minutes plus tard, il a enfilé un pull léger. Avec sa démarche féline, son charisme et sa confiance en lui, même un sac de pommes de terre lui donnerait l’air classe.
Et il est à moi !
Après un topo rapide de la saison et des principaux personnages, je lance l’épisode.
— Je suppose que c’est lui, Tom Keen.
Pause sur le beau gosse de la série.
— Exact.
Il penche la tête et examine l’image.
— Il ne ressemblerait pas à… Ethan ?
— Ah… Toi aussi tu trouves ! Il y a un air. La première fois que j’ai vu Ethan, c’était frappant !
— Donc Tom Keen, c’est le gentil prof de maternelle qui est en réalité un genre d’espion totalement psychopathe, c’est bien ça ?
— Oui. Celui qui n’est pas ce qu’il prétend être. Le cas de pas mal de personnages. En tout cas, depuis que le gentil prof a disparu au profit de l’espion, je le trouve bien plus sexy.
Profitant de son silence, je remets l’épisode en route.
— Les femmes préfèrent toujours le mauvais garçon au type gentil et trop lisse, déclare-t-il avec fatalisme.
Pause. Il regarde l’écran pensivement. Puis se tourne vers moi, l’air sérieux. Était-ce une question ? Encore cette histoire de ponctuation qui manque !
— Souvent, réponds-je en haussant les épaules. Sauf quand le type la blesse.
Son expression change et il semble se renfrogner. Le silence s’étire. Dès le générique de fin, je monte me préparer.
Pendant tout le trajet, Julian semble préoccupé, ne décrochant pas un mot. J’attribue ça à ses préoccupations au sujet de Zentis.
Elizabeth nous ouvre, tout sourire.
— Salut ! Enchantée de te rencontrer, Julian, dit-elle en lui faisant la bise. Nick est dans la cuisine.
— Par ici ! crie l’intéressé.
— Première à droite, Julian, indiqué-je.
Eli le regarde s’éloigner, les yeux scotchés à ses fesses.
— Il est vraiment canon… Pourquoi Nick ne m’a jamais dit qu’il était aussi canon ?
— Tu ne l’avais jamais vu ? demandé-je.
— Non. Et je n’étais pas à l’enterrement de ton père : j’ai passé la journée aux urgences avec Debbie. Si j’avais su qu’il était aussi canon, je me serais débrouillée pour venir…
— Eli… grogné-je, menaçante. Il est à moi.
Elle éclate de rire en me dévisageant avec un clin d’œil. Ma pression artérielle baisse en même temps que le niveau de mes envies de meurtre.
— Tu ne marches pas, tu cours, Cerise ! Vraiment trop drôle !
Pendant l’apéritif, Debbie reste avec nous. Elle aussi trouve Julian à son goût, lui bavant allégrement dessus et riant aux éclats lorsqu’il la fait tourner comme un avion dans ses bras. Attendrie, je découvre une autre facette de Julian.
Eli couche la petite pendant que les deux hommes discutent devant le barbecue. Une scène banale et normale. Mais qui marque l’entrée de Julian dans ma vie, dans mon cercle.
Nous passons à table. Julian s’intéresse à la carrière de psy d’Eli, pose des questions sur celle de Nick, raconte les coutumes différentes des nôtres des pays dans lesquels il a séjourné. Mon frère et ma belle-sœur sont sous le charme. Avocate, Héroïne, Midinette et même Mégère ont des cœurs dans les yeux en admirant son aisance à évoluer en société, la façon dont il subjugue les autres par son charisme et son aura de séduction. Le vin coule à flots, surtout dans mon verre puisque Julian conduit.
— Tes yeux brillent, murmure-t-il, amusé.
— Le vin.
Sourire narquois. Je dois certainement le regarder avec des yeux énamourés dans lesquels pétillent des feux d’artifice mais s’il croit que je vais l’avouer, il peut se gratter ! La conversation dévie sur nos pères et les deux hommes se remémorent des souvenirs d’enfance. Les regrets m’assaillent de n’avoir pas connu William que je découvre à travers les anecdotes de Nick.
— Et comment vont les affaires, Julian ? Zentis est-elle toujours aussi florissante ? demande mon frère.
Oups, question qui tue…
Julian ne se départit pas de son sourire mais joue avec le bracelet de sa montre, signe de malaise.
— Toujours aussi florissante. Et toi, Nick, pas de regret de ne pas avoir pris la suite de ton père ?
Bien joué, Julian !
— Absolument aucun ! rit-il. J’adore mon métier. D’ailleurs, je compte continuer dans cette voie, même avec un héritage qui me permettrait de prendre ma retraite anticipée.
Mâchoire contractée avec nerf tressautant, doigts un peu crispés : à force de le côtoyer, je reconnais les signes.
— D’ici un mois ou deux d’après ce que Cerise m’a dit…
La ponctuation ? Une option chez Julian Ford.
— Je ne sais pas trop, répond Nick, gêné. C’est un sujet délicat entre Laoghaire et moi.
— Je comprends, affirme-t-il.
— Et tu vas repartir vivre à Paris ? me demande Eli.
Boum ! Eli ou comment balancer un pavé dans la mare en pensant bien faire. Aussitôt, Julian se tourne vers moi, yeux plissés, immobile comme un serpent à l’affût. Le moment de sortir Avocate du placard en espérant qu’elle ne soit pas trop bourrée à cause du vin.
— Euh… Je ne sais pas trop. Je n’y ai pas vraiment songé.
Bravo ! C’était juste génial. Avocate, repars au lit, ça vaut mieux !
Les iris de Julian lancent des éclairs. Il va se péter la mâchoire à force de la contracter. Frappée moi aussi d’un éclair – mais de génie –, je me lève en m’excusant et pars en direction des toilettes.
Quand je reviens, Julian paraît plus détendu mais le connaissant, je sais que les minutes précédentes ont jeté un froid. Ils discutent de la beauté des falaises de Moher et Eli propose à Nick d’aller y faire un tour bientôt.
— Bonne idée mon amour, répond-il en la couvant des yeux. On laissera Debbie à ta mère. L’occasion de nous retrouver. En tout cas, Julian, je suis heureux de voir que tu prends soin de ma sœur.
Clin d’œil de connivence. Et personne ne voit les doigts de Julian fermés en poing sur sa cuisse.
*****
« Nous rebâtissons le pont entre nos corps et nos âmes. » Foutaises, oui ! On prend les mêmes et on recommence !
Dans la voiture, Julian ne décroche pas un mot et me regarde à peine, les jointures blanchies sur le volant. Retour à la case départ. Monsieur s’est emmuré dans le silence. Et cette fois, l’entreprise n’est pas une excuse valable.
Héroïne s’agite, prête à en découdre. Il est à moi. Hors de question que je le regarde s’éloigner les bras ballants.
Dans la chambre, nous nous déshabillons dans un silence tendu. Quand je me glisse dans le lit, les draps découvrent son torse nu. Il doit se passer un truc super intéressant au plafond parce qu’il le fixe avec intensité, un bras derrière la nuque. La dernière image de lui que j’emporte une fois la lampe de chevet éteinte.
— Parle-moi, l’exhorté-je d’une voix douce.
Début de la confrontation dans l’obscurité. Le contexte parfait, qui l’empêchera de sonder les expressions de mon visage.
— Je n’ai rien à dire.
— Ça devient insultant, Julian, cette manie de me prendre pour une cruche. J’ai bien vu que tu te refermais ! J’aimerais savoir pourquoi. Et comme je ne suis pas télépathe, il faut que tu me parles.
Un ricanement sans joie, presque méchant.
— Utilise ta perspicacité.
Il m’énerve, mais il m’énerve !
— Paris ? suggéré-je.
— Bingo ! Nous avons une gagnante !
— Julian ! Est-ce qu’on peut discuter sans sarcasmes ni ironie ?
Le matelas bouge et, dans l’obscurité, je distingue son corps sur le flanc, la tête reposant sur une main.
— Tu veux parler, Cerise ? Alors parlons ! Comptes-tu repartir en France ?
— Pas tout de suite, je…
— Comptes-tu repartir en France ? me coupe-t-il d’un ton plus tranchant, m’acculant au pied du mur, exigeant une réponse.
— Je ne sais pas, je n’y ai pas pensé.
— Ah… C’est bien là tout le problème, Cerise. Ton incapacité à prendre une décision. Ou plutôt devrais-je dire à ne pas vouloir en prendre.
— Qu’est-ce que tu insinues ?
— Rien. Je n’insinue pas, je constate.
La moutarde me chatouille le nez.
— D’après toi, j’attends qu’on décide pour moi ?
— C’est évident.
— Ça, c’est un coup bas, Julian. Et toi, tu abandonnerais l’Irlande pour vivre à Paris ?
— Je pourrais l’envisager, oui.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents