Coïncidences - Saison 2 Retour de flamme
165 pages
Français

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Description

Ally est dévastée. Julian, le cousin pyromane qui a tué ses parents, est de retour dans son existence, et il veut faire payer à Ally son insubordination. Entre menaces, intimidation et traumatismes, le feu qui la ronge est plus dévastateur que jamais.
D'autant qu'Austen, son grand amour, n'est plus là : ils ont rompu. Parce qu'ils ne se comprennent plus, parce qu'ils n'arrivent pas à s'avouer la profondeur de leurs sentiments, parce que trop de douleur les sépare.
Ally tente désespérément d'aider Austen, alors qu'elle sait qu'il met sa vie en danger dans des courses de moto périlleuses et que son père le bat violemment. La situation est plus dramatique que jamais, mais le silence persiste.
Réussiront-ils à surmonter leurs incompréhensions et les malentendus ? Pourront-ils mettre de côté leur peine et s'ouvrir sincèrement à l'autre ?
Ally et Austen se feront-ils suffisamment confiance pour se protéger mutuellement, et enfin vivre l'histoire d'amour qu'ils méritent ?


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 décembre 2018
Nombre de lectures 112
EAN13 9782377031061
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0300€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
Titre

JULIE BRADFER





COÏNCIDENCES
Retour de flamme
Copyright






Direction éditoriale : Stéphane Chabenat
Éditrice : Pauline Labbé
Conception graphique et mise en pages : Pinkart Ltd
Conception couverture : Élise Godmuse / Olo. éditions



16 rue Dupetit-Thouars
75003 Paris

www.editionsopportun.com
Exergue







La première fois que je l’ai vue, elle avait ce regard.
Ce regard qu’avait encore ma mère parfois.
Un regard empli de promesses, de secrets et de chasses au trésor.

Je me demande ce que serait devenue ma vie si je ne l’avais pas rencontrée.
Je me demande ce que serait devenue ma vie si je n’étais jamais entré dans ce bar.
CHAPITRE 1
J’ai l’impression d’être ce minuscule lapin coincé entre les pattes d’un gigantesque loup. J’ai l’impression d’être cette gazelle apeurée galopant en zigzaguant entre les herbes dans l’espoir d’échapper au guépard lancé à toute allure derrière elle. Je suis comme ces insectes piégés dans la toile d’une araignée qui s’apprête tout doucement à passer à table. Je suis juste cette proie dans la chaîne alimentaire sur le point de servir de repas au plus gros prédateur de son écosystème.

Et Julian le sait aussi.

Il prend tout son temps, comme si l’idée de me dévorer l’enchantait bien plus s’il pouvait me torturer au passage. Un sourire narquois est dessiné sur sa bouche alors qu’il me jauge encore de la tête aux pieds dans l’entrée du CookEat’s . Il a l’air satisfait de son effet, satisfait d’être là, satisfait de la peur qu’il devine sans mal dessinée sur mon visage. Et pendant d’effroyables secondes, je le sens qui aspire tout mon air. Sa présence réduit tout mon univers, son regard me transforme en prisonnière. C’est tout ce dont il aura suffi pour que je redevienne sa victime. Dix misérables secondes et l’enfer dans son regard.

— Je… Sors… sors d’ici tout de suite.

Je tente vainement de cacher mes mains tremblantes dans la poche de mon tablier de travail et d’avoir l’air déterminée. Sauf que mon injonction sonne comme une supplique malheureuse et que je me sens à deux doigts de m’effondrer. Les clients du bar ne cessent de s’agiter autour de nous, personne ne semble avoir remarqué l’horreur que je suis en train de vivre. Un frisson de panique me fait jeter un regard par-dessus mon épaule en direction de la table qu’occupent Amber et Austen. Les yeux verts de ce dernier sont braqués dans ma direction et je me détourne aussitôt, encore plus terrifiée. Il faut absolument que je l’empêche de rencontrer Julian. Il faut absolument que je le protège de ce cinglé.

« Allons, Ally… C’est comme ça que tu accueilles les membres de ta famille dans ta nouvelle vie ? Surtout après tous les efforts que j’ai faits pour te retrouver ? »

L’entendre parler me donne de nouveau envie de vomir.

Les souvenirs éclatent comme des feux d’artifice derrière mes rétines. Tous ces fragments bousillés de ma mémoire que je tentais vainement de garder détachés, tous ces morceaux oubliés se rassemblent brusquement et c’est comme si je revivais d’un coup les vingt et une années dont il m’a pris chaque seconde. Tout est là, juste devant moi.

Les cœurs en papier brûlés, ses mains baladeuses, ses crises de colère, ma maison en flammes, les corps de mes parents calcinés.

Je m’effrite comme de la cendre sous ses yeux et il ne s’arrête pas de sourire.

Clic. Clic. Clic.

Son pouce claque sur son briquet. Je veux qu’il s’en aille. Je veux qu’il sorte de ma vie.

Je ne sais pas où je trouve la force de l’empoigner par le coude pour le pousser derrière le bar. Le contact de sa peau contre la mienne m’envoie une décharge de dégoût dans les veines, mais je suis trop impatiente de le faire déguerpir pour m’en soucier à ce stade. Probablement trop heureux de me sentir le toucher, Julian ne bronche pas et se laisse guider alors que je le traîne avec moi jusqu’aux vestiaires puis dans la ruelle derrière le Cook’s par la porte de service. Je m’empresse alors de le relâcher et de m’éloigner un maximum de lui.

« Fous le camp, Julian ! »

Il m’observe de ses iris froids d’un air amusé, comme s’il ne venait pas de m’entendre le congédier. La petite fille se ratatine à l’intérieur de moi, celle que j’ai toujours été en sa présence et celle qu’il est toujours parvenu à contrôler. Mais je ne suis plus cette Ally-là à présent. Je ne veux plus jamais l’être. Je ne veux plus être terrifiée.

« Tu crois que ça fonctionne de cette façon-là, Ally ? Tu crois que tu peux juste disparaître et refaire ta vie ailleurs ? Je te pensais un peu plus maligne que ça. »

Il joue toujours avec la boîte de mon nouveau portable qu’il s’amuse à lancer en l’air puis à rattraper dans sa paume. Ses épaules sont tendues et je devine immédiatement que derrière sa nonchalance apparente se cache quelque chose de bien plus menaçant. Ma réaction ne lui plaît pas. Elle ne lui plaît même pas du tout, si je me fie à l’éclat de violence dans ses yeux clairs. Et moi je sais d’avance que c’est ce qui va suivre qui ne va pas me plaire. Je dois à tout prix écourter cet échange.

« Tu… Qu’est-ce que tu veux ?

— Tu sais ce que je veux, Ally. »

Je retiens un haut-le-cœur en croisant les bras devant ma poitrine quand je capte son regard trop appuyé. J’ai envie de lui cracher à la figure. De lui dire que je le hais. De lui hurler que je veux qu’il arrête de prononcer mon prénom comme s’il lui appartenait.

« Je m’en fiche ! Tu n’es pas le bienvenu ici ! Je veux que tu me rendes mon téléphone et que tu rentres chez toi ! »

Dans un élan de désespoir, je fais un pas dans sa direction et tends le bras pour tenter de lui subtiliser la boîte. Aussitôt, j’entends cette dernière s’écraser de nouveau au sol dans un bruit sourd tandis que ses doigts à présent libres se referment durement sur mon biceps. Je retiens un cri de douleur alors que ses ongles s’enfoncent violemment dans ma peau. La panique écrase mes poumons et ma gorge alors qu’il me coince de son corps contre le mur de briques derrière moi.

« Ça fait des mois que je te cherche, Ally. Penses-tu sincèrement que je vais sagement tourner les talons maintenant ? »

Qu’aurais-je dû faire différemment pour qu’il ne me retrouve jamais ? Prolonger mon road trip à l’infini ? Ne m’installer nulle part ? Arrêter mes études ? Changer de nom ? Qu’aurais-je pu faire de plus que tout ce que j’ai mis en œuvre pour le fuir ? Pourquoi ai-je l’impression que ce ne sera de toute manière jamais assez ?

« Lâ… lâche-moi… »

Le peu de courage qui me restait vient tout bonnement de disparaître. Julian vient de me prendre mes derniers fragments de détermination. Son souffle contre ma joue me rappelle que je ne lui échapperai jamais, la brûlure de son regard dans le mien fuyant me fait réaliser que j’ai été naïve. Naïve de croire que j’allais enfin pouvoir vivre ma vie. Pouvoir vivre tout court.

« Tu n’as pas ta place ici. Ta place est à Ashland, c’est là que tu vis, là où tu as une famille. J’ai cru que ma mère se moquait de moi quand elle m’a dit que tu étais partie, quand elle m’a avoué que tu avais décidé de reprendre ton cursus à l’autre bout du pays. Après toutes ces années, Ally ? Après tout ce que j’ai fait pour toi ? »

Je n’arrive plus à respirer. Sa main libre s’est posée sur ma hanche et mon cœur me fait tellement mal que j’ai l’impression qu’il saigne derrière mes côtes.

« Tu es… t’es complètement… malade… »

La rage se dessine doucement sur ses traits. Une mèche blonde tombe et rebondit sur son front au rythme de ses respirations énervées. Le clic de son briquet n’arrête pas de résonner contre mon ventre. Il a l’air fou. Il est fou.

« Ne me pousse pas à bout, Ally. Tu ne sais pas tout ce que j’ai mis en œuvre pour te retrouver. Tu ne sais pas à quel point on s’est tous inquiétés pour toi. Crois-moi, que tu le veuilles ou non, tu reviendras à la maison et, cette fois, je ne te laisserai jamais repartir. Je ne te laisserai jamais me quitter encore. »

Ses mots déclenchent un tel flot de haine en moi que j’explose malgré la terreur.

« Je ne reviendrai jamais, merde ! Je ne t’appartiens pas ! Je ne serai jamais à toi ! Tu as détruit tout ce que j’avais ! Tu me dégoûtes, je ne supporte même plus de voir ton visage ! Je ne l’ai jamais supporté !

— C’était un accident, gronde-t-il, furieux. Tu ne peux pas me tenir responsable de quelque chose que tu as provoqué ! Je t’avais dit de ne pas sortir avec lui ! Je t’avais dit de… »

La porte métallique de l’entrée de service grince brusquement sur ses gonds et alors que je pensais que la situation ne pouvait pas empirer, c’est la silhouette d’Austen que je vois se dessiner soudain dans l’ouverture. Je dois faire un effort surhumain pour ne pas m’effondrer en sanglots sur-le-champ.

« Ally ? »

L’inquiétude dans sa voix me donne envie de courir me réfugier dans ses bras. J’aimerais remonter le temps, me réveiller de nouveau contre lui au chalet, décider de ne pas venir travailler, ne pas vivre ce moment atroce, passer la journée sous les draps contre lui. J’aimerais ses mains sur mon corps, ses doigts sur mes courbes, ses murmures tendres dans le creux de mon épaule et lire les milliers de mots qu’il n’a jamais besoin de me dire dans ses beaux yeux verts. J’aimerais tout, n’importe quoi, sauf lui et Julian dans cette ruelle. Si mon cousin cinglé apprend qui il est, s’il devine ce qu’Austen représente pour moi, je n’ose même pas imaginer ce qu’il me fera perdre cette fois.

Figé sur le seuil de la porte, Austen m’interroge du regard. J’essaie de me plaquer un masque de sérénité sur le visage, je tente de cacher mon effroi derrière un faux calme. Julian fait de même sauf qu’il est bien plus doué que moi. Il a toujours joué la désinvolture à la perfection. En l’espace d’une seconde, ses traits se modifient complètement. Son bras me relâche et se glisse négligemment sur mon épaule. Un demi-sourire chaleureux illumine maintenant son visage et il prend l’attitude parfaitement étudiée du mec cool qui ne se prend pas la tête. C’est pour ça que je n’ai jamais pu me défendre, c’est pour ça que je n’ai jamais pu demander de l’aide à qui que ce soit. Aux yeux de tous, il joue la bonne conduite comme un acteur oscarisé. Je suis la seule à savoir ce qui se camoufle véritablement derrière ces traits angéliques. Le diable. Le diable en personne.

« Salut ! »

Même le ton de sa voix est enjoué maintenant.

« Ally, tout va bien ? »

Austen reste méfiant. J’imagine que c’est parce que je ne suis pas aussi douée que Julian pour faire semblant. Ses yeux scannent avec attention mon visage et ne cessent de faire des allers-retours entre mon biceps et la main de mon cousin posée maintenant près de mon cou. Je suis persuadée qu’un bleu s’y dessine déjà. Je sens encore la marque de ses ongles me brûler l’épiderme. Mais je ne peux pas répondre aux questions muettes qu’il me pose. Je dois le tenir aussi éloigné de Julian que possible.

« Oui, je… Ça va. Tout… tout va bien ! Tu peux retourner en salle et dire à April que je reviens tout de suite ! Je ne serai pas longue ! »

Bien entendu, Austen ne bouge pas d’un centimètre et je grogne intérieurement. Cela aurait été trop beau qu’il me facilite la tâche.

« Voyons, Al ! Tu ne nous présentes pas ? »

Je me crispe durement en sentant la poigne de Julian se resserrer sur mon épaule alors qu’il lance un sourire hypocrite au brun qui le fixe toujours d’un œil incertain. Pour une raison qui m’échappe encore, Austen n’a pas l’air de se laisser berner par ses faux semblants. À moins que ce ne soit le bras possessif enroulé autour de mon corps qui l’empêche de se détendre.

Voyant que je suis incapable d’émettre le moindre son supplémentaire, le blond me devance, affable :

« Je m’appelle Julian. Le cousin d’Ally. J’étais de passage à L.A., du coup, j’ai pensé lui faire une petite visite surprise. »

Il en fait des tonnes, comme s’il avait besoin de justifier son droit d’être là, comme s’il espérait que cela change quoi que ce soit à mes yeux.

Il tend une main à Austen qui me jette encore un regard avant de prendre la paume qu’il lui tend pour le saluer.

« Austen. Je suis…

— Un ami ! »

L’angoisse qui me prend brusquement les tripes me fait parler plus sèchement que je l’aurais voulu, mais je suis incapable de réagir autrement. Julian ne doit jamais savoir pour nous deux. Jamais.

D’un coup sec, je me dégage de l’étreinte de mon bourreau et m’interpose entre eux en ignorant l’éclat de surprise puis de douleur passant dans les iris d’Austen. Je sais d’avance qu’il va m’en vouloir de prononcer ces mots après les deux semaines que nous venons de passer ensemble, mais je trouverai le moyen de m’excuser plus tard. Pour l’instant, je dois simplement empêcher Julian de découvrir que la dernière partie de mon cœur qu’il pourrait encore détruire se trouve là, juste devant son nez.

« Je… Julian, voici Austen ! Nous… C’est un ami. Juste un ami, je… on a cours ensemble, m’empressé-je d’ajouter la voix aussi posée que possible avant de me retourner vers le prétendu « ami » en espérant lui faire comprendre sans bruit que je m’excuse déjà pour les mots que je viens de prononcer. Austen, tu devrais retourner à l’intérieur. Amber doit se sentir seule sans toi. »

Il est blessé. Je le devine à la seconde où l’émeraude de ses yeux coule dans les miens. Sa mâchoire se contracte et je lis sur ses traits toute la déception que mon attitude lui inflige. Et brusquement, j’ai peur qu’il ne comprenne pas. Parce que même s’il me demande des explications après ça, je ne pourrai pas lui en donner. Et je ne suis pas certaine qu’il l’acceptera.

« Ouais. Je retourne près d’Amber. »

Je grimace en entendant son ton glacial et mon cœur se fissure un peu plus lorsque la porte se referme en claquant derrière lui. J’aimerais ne pas me formaliser autant face à sa réaction, mais m’imaginer un seul instant à sa place suffit à me faire culpabiliser. Il doit penser que je n’assume pas notre relation, que j’ai honte de le présenter à ma famille. Et je ne peux pas lui en vouloir, parce que c’est exactement ce que je penserais aussi. Il faut que je me débarrasse de Julian. Je dois absolument aller rejoindre Austen et trouver un moyen de me faire pardonner.

« Austen, hein… »

Je sursaute en sentant le souffle chaud de Julian contre ma nuque. J’essaie aussitôt de m’éloigner de lui et pivote sur mes pieds pour le repousser, mais ses mains se referment déjà sur mes poignets.

« C’est qui ce mec ? »

La rage est réapparue sur son visage, je la sens me piquer la peau alors qu’il me fixe de ses iris acérés. Le monde se remet à tourbillonner sans vouloir s’arrêter autour de moi. Je me sens minuscule, insignifiante, vulnérable. Tout ce que Julian m’a toujours fait ressentir. Tout ce que j’ai toujours été en grandissant à ses côtés.

« Je… je viens de te le dire c’est… un ami. Juste… un… »

Son doigt glisse sur la tranche de ma mâchoire et un sanglot se coince dans ma gorge me faisant flancher sur mes pieds.

« C’est ça que tu penses faire, Ally ? Te reconstruire une nouvelle vie en te faisant une place dans la leur ? Dans celle de tes nouveaux amis ? Ils ne te connaissent pas. Ils ne savent pas qui tu es. Moi si.

— Va-t’en… Je… je t’en supplie, va-t’en… »

Un sourire carnassier s’étend sur ses lèvres alors qu’il continue de tracer des courbes de son index sur ma joue. J’aimerais être assez forte pour le repousser, être suffisamment courageuse pour me débattre ou me mettre à hurler. Mais je ne suis rien de tout ça. Je ne l’ai jamais été. Je ne suis que sa chose quand il est là, la petite et influençable Ally. Celle qu’il a façonnée exactement à sa guise pendant vingt longues années.

« Tu me supplies ? Vraiment ? Comme ma mère t’a suppliée de ne pas partir il y a neuf mois ? Comment as-tu pu lui briser le cœur à ce point alors qu’elle venait d’enterrer sa sœur jumelle ? Comment as-tu pu être si égoïste ? »

Les larmes débordent sur mes joues alors que Julian s’amuse à appuyer exactement où il sait que ça fait mal. Ma tante est peut-être la seule personne que je regrette d’avoir laissée derrière moi. Mais comment aurais-je pu rester auprès d’elle, alors que chaque fois que je la regardais j’avais l’impression de voir ma mère ? Comment aurais-je pu l’aider à faire son deuil alors que je n’ai jamais su comment faire le mien ?

Julian continue de sourire, serein. La colère ne brille plus dans ses yeux, c’est la satisfaction qui la remplace. Il est parvenu à ses fins. Je me sens à présent bien trop honteuse et coupable pour avoir envie de me débattre. Je ne suis qu’un pantin entre ses mains.

« Mais elle te pardonnera. Elle sera tellement heureuse d’apprendre que je t’ai retrouvée, tu peux me croire. Et lorsque je parviendrai à te convaincre de rentrer pour de bon, toute cette histoire sera vite oubliée, pas vrai Ally ? »

Je n’ai plus de souffle, plus de mots. Figée, prise au piège, je n’arrive plus à esquisser le moindre geste. Je crois que mon esprit n’est plus totalement dans mon corps. Il flotte à quelques mètres au-dessus de nous, contemplant d’un œil vide la scène qui se passe sous lui. La jeune fille qu’il contemple est livide et en larmes. Mais le garçon en face d’elle s’en moque. Il n’a jamais pris autant de plaisir à la briser.

« Je sais que tu vas résister encore un peu. Tu es comme ça, je te connais par cœur, je te l’ai dit. Mais tu finiras par revenir. Tu rentreras et tout sera comme avant. Toi et moi, Ally. Ce sera juste toi et moi. »

Ses lèvres murmurent à mes oreilles, glissent sur ma peau.

« C’est dommage que je ne puisse pas rester. Tu sais que papa a besoin de moi au magasin, il ne m’a octroyé que quelques jours de congé et il faut que je rentre. »

Ma vision se brouille sur un point par-dessus l’épaule de Julian. Peut-être que si j’arrive à me convaincre que je ne suis pas vraiment là, que je ne suis pas en train de vivre ce moment, peut-être qu’il pourra s’effacer. Peut-être que ce sera comme s’il n’avait jamais existé.

« Mais je reviendrai te voir bientôt. Et dans quelques semaines, tu viendras nous rejoindre pour Thanksgiving. Maman sera ravie de savoir que tu viendras. Car tu viendras, hein, Ally ? »

Il tire une de mes paumes entre nous et force mes doigts à s’ouvrir. Lorsqu’il les referme, je sens qu’il a déposé un autre de nos souvenirs au creux de ma main.

« Pense à ce que je t’ai dit, Ally. Réfléchis-y bien. Tu sais que j’ai raison. Tu sais que tu n’as rien à faire ici. Bientôt, tu en seras convaincue, comme moi. »

Il se penche et embrasse la commissure de mes lèvres. Chacune de mes cellules se met à hurler à l’intérieur de moi. Pitié, pitié, pitié. Faites que ça s’arrête.

« Salue tes amis de ma part. »

Une menace. Un éclat de joie destructrice dans ses yeux clairs.

Clic. Clic. Cli…

Je crois qu’il est parti.

Je le crois parce que le soleil brille de nouveau très haut dans le ciel, parce que l’air brûlant recommence à se frayer un chemin jusque dans mes poumons, parce que mes poignets ne me font plus aussi mal que lorsqu’il les serrait avec force. Mais alors pourquoi est-ce que ça ne me soulage pas ? Pourquoi est-ce que je ne peux pas m’arrêter de pleurer ?

Tremblante, je pose mon regard vide sur la main blottie contre mon ventre. Tremblants, mes doigts se délient, mes ongles se retirent de ma paume. À côté des marques en demi-lunes, de petits morceaux de cendre colorent ma peau. Ils sont tombés des bords noircis du cœur en papier que Julian m’a laissé avant de s’en aller. Un cœur en origami qui signifie toujours inlassablement la même chose. Tu es à moi, Ally. Pour toujours.

Mes genoux se fracassent tellement durement sur le bitume que je les sens s’écorcher sous la violence de l’impact. Le bout de papier s’écrase à quelques mètres de moi alors qu’un sanglot terrifiant vient déchirer la quiétude de la ruelle. Puis un autre. Puis encore un autre. Je sanglote bientôt si fort que je manque d’oxygène. Tout se met à me faire mal. Absolument tout ce qu’il y a à l’intérieur de moi me fait mal. C’est comme mourir, mourir et mourir encore.

« Oh bon sang, Ally ! »

J’entends le cri paniqué d’Amber. Je sens les bras d’April autour de moi. Mais c’est comme tenter de s’adresser à une ombre ou d’enlacer un fantôme. Je les sens passer à travers moi, mais sans jamais atteindre leur but. Je n’arrive pas à me calmer. Je n’arrive pas à refaire surface. Le gouffre dans lequel Julian vient de me plonger n’a pas de fond. Il est interminable.

« Au… Au… sten… Austen… »

Ce doit être ce qui reste de moi qui tente vainement de l’appeler. Ce doit être le dernier morceau de mon âme qui essaie de se raccrocher à cette mince lueur d’espoir pour ne pas sombrer. Austen pourrait me sauver. Il l’a déjà fait. Ses bras et ses mots à lui ne font pas que m’effleurer. Ils me maintiennent ensemble. Ils m’empêchent de me disloquer.

« Ally… »

Malgré la douleur qui me vrille le corps, je sais que la voix d’Amber est triste lorsqu’elle murmure mon nom.

« Où… où est… Austen ? »

Ce doit être le dernier fragment de mon cœur qui supplie mes amies en silence.

« Il est parti. Ally, je suis désolée », souffle April en me calant encore un peu plus entre ses bras.

Je n’ose pas lui dire qu’elle peut serrer autant qu’elle veut. Il ne reste plus rien à sauver aujourd’hui.


Je crois que je n’ai jamais vraiment su ce à quoi devait ressembler l’amour.

Je l’ai lu dans les livres.
Je l’ai admiré se peindre sur le visage de mes amies au collège.
Je l’ai deviné dans l’angle des couloirs au lycée.
Je l’ai vu dans les yeux de mes parents à chaque fois qu’ils échangeaient un regard.

Mais je ne l’ai jamais ressenti. Je n’y ai jamais goûté.

Les garçons qui me plaisaient ne restaient pas assez longtemps près de moi pour que j’en aie le temps, Julian s’infiltrant dans mon cœur comme de l’encre noire à chaque fois que je me risquais à m’attacher.
Il a ruiné toutes mes premières fois.

Jusqu’à cet été. Jusqu’à Austen.
CHAPITRE 2
« Ne touche pas à ça !

— Pourquoi pas ?

— Parce que je t’ai dit non déjà trois fois !

— Ce n’est pas de ma faute si ta sauce est à tomber ! Non, mais sérieusement, April, je veux que tu me fasses la cuisine tous les prochains jours de ma vie. »

Je roule des yeux en entendant mes deux amies se chamailler pour la énième fois de la soirée. Affalée dans le canapé, les yeux rivés au plafond, j’entends d’un côté la présentatrice du journal local se plaindre de la chaleur ne s’estompant pas à Los Angeles et de l’autre Amber et April se disputer la spatule de sauce tomate. Je ne comprends pas qu’aucune d’elles n’ait encore décidé de me prendre à partie. J’imagine que ma prostration suffit à leur faire oublier ma présence.

« Arrête de traîner dans mes pieds !

— J’aime bien tes pieds.

— Arrête de dire n’importe quoi !

— J’aime bien dire n’importe quoi. »

Je n’ai pas besoin de regarder pour savoir qu’Amber hausse les épaules d’un air enjoué et qu’April est rouge de colère. Les choses vont bien mieux entre elles à présent, c’est plus qu’une évidence. Et je m’en réjouirais certainement si je ne me sentais pas aussi vide depuis une semaine.

« Al ! Viens manger, c’est prêt ! »

En retenant un grognement, je m’extirpe mollement hors du canapé. Je suis plus qu’heureuse qu’April ait décidé de laisser le CookEat’s entre les mains de Jace ce soir, car j’avais clairement besoin d’une soirée de repos. Travailler toute la semaine m’a physiquement épuisée. Ruminer tout le reste du temps m’a moralement achevée. Je n’aurais clairement pas survécu à mes heures de service aujourd’hui.

Je me traîne jusqu’au comptoir de la cuisine et m’assieds sur une des chaises hautes l’encadrant. April me tend une assiette pleine de pâtes tandis qu’Amber me foudroie du regard.

« Qu’est-ce que je t’ai répété toute la semaine, Ally ? me demande cette dernière, mécontente. Les sourires, c’est gratuit. »

Je pique avec ma fourchette dans mon plat en grognant pour de bon cette fois.

« Et il est scientifiquement prouvé que se forcer à sourire améliore l’humeur ! Allez hop ! »

Je lui lance un regard mauvais tout en lui servant ma plus jolie grimace. Ça ne doit clairement pas ressembler à grand-chose, mais je ne pense pas être capable de mieux.

« Tu vois quand tu veux ! »

April me pince les côtes tout en me désignant mon plat du menton d’un air encourageant. Je n’ai pas vraiment faim, mais je décide de me forcer. Manger ce qu’elles ont mis tant de cœur et d’énergie à nous préparer est la moindre des choses que je puisse faire pour les remercier de la patience dont elles ont fait preuve envers moi cette semaine. C’est la seule chose que je puisse faire pour les rassurer sur mon état, pour leur faire croire que je vais bien. Et je me vois mal le leur refuser après le soutien qu’elles m’ont apporté ces derniers jours.

« C’est très bon, April », soufflé-je après ma première bouchée.

Je me déteste d’avoir l’air aussi fragile et vulnérable depuis le retour de Julian dans ma vie, samedi passé. Mais malgré tous mes efforts, je ne suis pas parvenue à faire taire l’horrible angoisse qu’il a ravivée en moi en réapparaissant au Cook’s la semaine dernière. Elle a accompagné mes nuits et nourrit tous mes cauchemars depuis six jours. Elle m’a empêchée de faire le moindre pas dans Los Angeles sans lancer de fébriles coups d’œil à gauche et à droite par-dessus mes épaules. Elle s’est remise à me pourrir la vie comme si de rien n’était, comme si je n’avais pas passé ces dix derniers mois à tenter de l’anéantir.

L’angoisse attendait simplement là, tapie dans l’ombre, pour me bondir à la gorge au premier signe de faiblesse.

Pourquoi est-ce si difficile de remonter la pente, et si facile de rechuter ?

« Tu rigoles, Al ? Ce n’est pas seulement très bon. C’est la sauce bolo du siècle ! s’exclame Amber, quelques morceaux de pâtes lui sortant disgracieusement de la bouche.

— Tu n’es pas objective, Amb, rétorqué-je. Tu en pinces pour la chef. »

La rousse se met brusquement à tousser tandis qu’April me lance un regard complice malgré son rougissement. Leur attraction l’une pour l’autre n’est plus du tout un secret, mais visiblement personne n’est encore autorisé à aborder clairement le sujet. Je tapote doucement le dos de ma camarade de classe en réalisant qu’elle a dû mal à retrouver son souffle et lui tend un verre d’eau. Dès qu’elle y a bu une gorgée et qu’elle l’a déposé à nouveau sur le comptoir, elle me foudroie de ses grands yeux clairs.

« Putain, Ally, ne fais plus jamais ça ! J’ai de la sauce tomate dans le nez ! »

Je pouffe et le gouffre dans ma poitrine se referme un peu quelques secondes.

« Ça n’arriverait pas si tu arrêtais de parler la bouche pleine », lui fais-je remarquer en haussant les épaules.

Amber me tire la langue de la manière la plus puérile qui soit avant d’engloutir une nouvelle bouchée de pâtes… qu’elle recrache presque aussitôt.

Intriguée par son comportement, je tourne la tête pour suivre le regard qu’elle a figé sur la télévision derrière moi. Je ne comprends pas immédiatement ce qui a provoqué sa surprise jusqu’à ce que le prénom de Preston Blake apparaisse à l’écran. Mon cœur se ratatine immédiatement dans ma poitrine. Il recommence à me faire mal. Comme s’il suffoquait derrière mes côtes.

Preston Blake n’a cessé de passer à la une de nombreuses chaînes cette semaine et à aucun moment ma réaction n’a été différente. J’avais beau entendre les journalistes l’encenser, la presse rappeler à quel point il s’agissait d’un homme généreux et engagé, les reporters parler pendant des heures du nouveau gala de charité qui avait pris place en son nom en milieu de semaine, je n’ai jamais pu faire attention à quoi que ce soit d’autre qu’à ses yeux d’un vert si profond derrière l’écran, qu’à la ligne de sa mâchoire anguleuse, qu’au reflet sombre dans ses cheveux bruns. Je n’ai jamais pu m’empêcher de penser à quel point Austen lui ressemblait en le voyant apparaître sans cesse à la télévision. Je n’ai jamais pu empêcher la douleur de se répandre dans mes os à chaque fois que ses interviews en direct me rappelaient à quel point son fils parlait bien lui aussi.

Et maintenant n’est pas différent.

Je n’entends rien de l’échange entre le journaliste et l’homme d’affaires. Je ne sais pas de quoi il parle ni sur quoi on l’interroge. Je ne vois que son visage, ses traits si semblables à ceux du garçon que j’aime, et tout ce qui me revient à l’esprit n’est que la souffrance passant dans le regard d’Austen, sa déception quand j’ai affirmé à Julian qu’il n’était rien d’autre qu’un ami pour moi. Je me détourne de l’écran pour me repositionner face à mon assiette. Mais c’est trop tard. Je n’ai déjà plus faim.

« Ally… »

La voix douce d’April ne parvient pas à m’apaiser. Pas quand j’ai le souvenir de l’air blessé d’Austen partout dans la tête.

« Est-ce que vous vous êtes parlés, Al ? », insiste Amber comme si elle ne devinait pas déjà la réponse.

Je m’empare de mon assiette et me redresse pour aller vider mes restes dans la poubelle avant de me mettre à la vaisselle. J’ai besoin de m’occuper, de me sortir toutes ces pensées de la tête.

« Ally, réponds-nous. Est-ce que vous…

— Non », dis-je sèchement, les épaules tendues.

Non. Non, je n’ai pas parlé à Austen de la semaine. Non, nous ne nous sommes pas expliqués, je ne me suis pas excusée. Et tout ça pour la simple et bonne raison que je ne l’ai vu ni en cours, ni sur le campus, ni au CookEat’s cette semaine. Tout ça parce que j’ai été trop lâche pour tenter de le contacter autrement. Tout ça parce que je ne sais toujours pas si ce n’est pas mieux comme ça. Si je m’éloigne d’Austen, Julian ne pourra pas le blesser. Julian ne pourra pas me prendre le peu qu’il reste de moi.

Alors oui, peut-être que c’est mieux comme ça.

« Vous n’allez pas rester fâchés éternellement quand même ! Vous êtes vraiment les pires des bornés tous les deux », se plaint Amber dans mon dos.

Mes amies ne savent rien de ce qui s’est passé avec mon cousin dans la ruelle. Elles pensent qu’Austen et moi nous nous sommes disputés et que c’est pour cette raison qu’elles m’ont retrouvée en larmes sur le bitume après qu’Austen a quitté rageusement le Cook’s. Je n’ai pas été capable de leur en dévoiler plus que ça. Les menaces de Julian résonnent encore trop régulièrement à mes oreilles pour que je décide de les impliquer davantage dans mon naufrage personnel.

« Tu as essayé de l’appeler ? », insiste ma colocataire en éteignant la télévision.

Je secoue la tête faiblement. La boîte de mon téléphone portable repose encore intacte sur la commode dans ma chambre. Et dire que j’étais prête à aller de l’avant, avant que Julian ne revienne brusquement dans ma vie. Et dire que je me sentais enfin prête à tourner une page. Rien que cette idée me donne envie de hurler.

« On devrait aller à sa fête ce soir ! On le trouve, tu lui parles, vous vous réconciliez et l’affaire est faite. Il faut vraiment que tu arrêtes de nous tirer cette tête Ally, c’est vachement déprimant. »

Je fais la grimace en continuant à frotter la vaisselle. Amber a appris ce matin qu’Austen organisait une nouvelle soirée dans sa villa hors de prix cette nuit. Elle a tenté de me convaincre d’y mettre les pieds durant tous nos cours de l’après-midi. Selon elle, je n’ai aucune raison de ne pas y aller. Nous sommes vendredi, je ne travaille pas demain matin et je dois absolument régler les choses avec Austen. Une petite partie de moi a bien conscience qu’elle a raison et que je ne devrais pas repousser ma confrontation avec lui éternellement. Mais une fois de plus, je me sens trop lâche pour l’affronter.

« Je ne pense pas qu’il ait très envie de me voir », soufflé-je en cachant mes mains tremblantes dans la mousse de l’évier.

Réflexion faite, il n’a certainement pas envie de me voir. C’est probablement pour ça qu’il a disparu toute la semaine de nouveau, à moins que le passage de son père en ville ne l’ait rendu très occupé une nouvelle fois.

« Excuse-moi, mais est-ce qu’on parle du même Austen, là ? De celui qui a passé des soirées entières dans ton bar jusqu’à ce que tu daignes lui accorder un rencard ? Et il ne voudrait plus te voir ? Tu rêves, Ally ! »

Je me mords la lèvre pour retenir un soupir. Et si elle avait raison ? Et si Austen attendait simplement que je m’excuse pour me pardonner ? Et si je lui manquais autant qu’il me manque ?

Je ferme les yeux quelques secondes, l’esprit embrouillé.

« Il te pardonnera. Peu importe ce que vous vous êtes dit, il te pardonnera. Mais il faut que l’un de vous deux fasse le premier pas », me réconforte April en venant prendre place à côté de moi.

Mon amie a beau ne pas savoir la raison de notre éloignement, elle a toujours l’art de viser juste. C’est moi qui ai tout gâché avec Austen, logiquement ça devrait être à moi de lui présenter des excuses, à moi de chercher à me faire pardonner. Mais j’ai juste tellement peur de laisser parler mon cœur. Tellement peur de tout perdre encore une fois.

« D’accord. »

Le mot me brûle la bouche, m’incendie les poumons. Il est sorti spontanément, j’ai été incapable de le retenir. Est-ce que ça veut dire que je veux prendre le risque ? Est-ce que ça veut dire que je suis prête à me battre pour Austen, peu importe l’ombre de Julian pesant sur moi ? N’est-ce pas totalement égoïste ?

« D’accord quoi ? », insiste Amber en sautillant pratiquement jusqu’à côté de moi.

Je veux voir Austen, je veux qu’il me pardonne, je veux de lui dans ma vie. Plus que tout.

Julian n’a plus le pouvoir de décider pour moi. Je ne peux plus le laisser faire. Je dois être plus forte que ça.

En me répétant, ces phrases en boucle, peut-être qu’elles me paraîtront moins effrayantes à l’avenir.

« D’accord, on va à la soirée d’Austen. »

Je ne sais clairement pas ce qui m’y attend, mais ça n’a pas d’importance. J’ai déjà perdu beaucoup trop de temps.

***

La villa est bondée. Encore plus que la dernière fois.

Avec les filles, nous jouons des coudes dans le grand hall jusqu’à atteindre le salon puis la cuisine. La musique est si forte que j’ai du mal à entendre le cri d’Amber quand elle nous indique un passage jusqu’à la baie vitrée menant au jardin. Elle prend la main d’April et la tire en avant dans la foule. Je les suis comme je peux et me sens soulagée lorsque nous atteignons la terrasse.

« Bon sang, c’est le foutoir ! », s’exclame ma colocataire avec un regard sévère.

Ses doigts sont toujours refermés autour de ceux d’Amber et je ne peux retenir un sourire en me rendant compte que ni l’une ni l’autre ne semble vouloir se dégager. Cette soirée les aidera peut-être à se rapprocher pour de bon, qui sait.

« J’oubliais que tu n’avais pas l’habitude des soirées estudiantines », la taquine la rousse.

C’est vrai qu’April préfère largement sortir dans un bar ou en boîte de nuit plutôt que de se coltiner des étudiants immatures en soirée.

« Et moi, j’oubliais que tu n’étais encore qu’un bébé allant à l’école », rétorque la brune, espiègle.

Amber prend une mine offusquée qui nous fait rire toutes les trois.

« Bon ! Comment on retrouve Austen dans ce bordel ? », s’interroge-t-elle ensuite en fouillant déjà les alentours de son regard perçant.

Je secoue aussitôt la tête.

« Je m’occupe d’Austen. Amusez-vous un peu toutes les deux !

— Quoi, tu es sûre ? Ça va te prendre un temps fou de le trouver toute seule ! »

Je rassure April d’un sourire.

« Ne t’inquiète pas pour moi, nos chemins ont pris l’habitude de se croiser à la moindre occasion. »

Je m’échappe avant qu’elles ne parviennent à me retenir. C’est à moi de gérer cette histoire avec Austen, elles ont déjà été assez gentilles de m’accompagner ici alors que j’aurais dû le faire bien plus tôt cette semaine. Et puis j’ai vraiment envie qu’elles profitent d’un bon moment à deux. April est rarement en congé et je sais qu’Amber rêve de passer une soirée avec elle depuis très longtemps déjà.

Je quitte rapidement la terrasse. Un coup d’œil à la piscine a suffi pour me faire comprendre qu’Austen n’était pas ici. Je décide d’inspecter la plage avant de me relancer à l’assaut de la maison. Avec un peu de chance, la grande villa se sera un peu vidée d’ici là et je ne risquerai plus de me faire écraser dans la foule.

Un nouveau feu a été allumé sur la plage. Il me paraît encore plus imposant que dans mon souvenir. J’entends des cris et des rires se former autour du brasier alors que des gens dansent et boivent sans s’arrêter partout autour de moi. La vue des flammes dresse toujours l’échine sur ma peau, mais je me force à avancer. En décidant de venir m’excuser auprès d’Austen cette nuit, j’ai fait le choix de mettre de côté les plus grandes de mes peurs. Un feu ne m’empêchera pas de le retrouver. Pas plus que Julian.

Malgré tout, je ne m’approche pas tout de suite. Je commence par scruter les environs avant de me déplacer petit à petit vers le centre de la foule. Mes yeux s’habituent rapidement à l’obscurité, mais je ne trouve Austen nulle part. Même lorsque je repère son groupe d’ingénieurs s’amusant près des vagues, même lorsque je pense reconnaître sa silhouette entre deux couples qui s’enlacent. La boule au ventre, je continue à avancer, tâchant de ne pas trébucher lorsque des corps alcoolisés me bousculent, tentant de ne pas flancher alors que mes jambes me hurlent de faire demi-tour à mesure que j’approche du brasier.

C’est pile au moment où je m’apprête à m’avouer vaincue que je le repère enfin. Je grimace en le voyant rire à gorge déployée juste à côté du feu, une bouteille d’alcool à la main. Je serre les poings pour me donner du courage. Ce sont juste des flammes, Ally. Juste des flammes.

Je m’avance comme je peux jusqu’à me retrouver dans le cercle le plus proche du feu de joie. Ma peau se recouvre de reflets orangés et rouges et je dois faire un effort surhumain pour ne pas laisser les souvenirs m’engloutir de nouveau. Je ne suis pas ici pour repenser à l’incendie, je ne suis pas ici pour repenser à Julian. Je suis ici pour Austen. Juste Austen. Je lui dois au moins ça.

Il parle avec deux autres étudiants portant des t-shirts de l’UCLA. Mes oreilles bourdonnent tellement que je ne distingue pas ce qu’ils se disent, mon attention rivée sur la menace brûlante à ma droite. Quand j’arrive à leur hauteur, je tire sur la manche du blouson d’Austen.

Ce n’est qu’au moment où il tourne imperceptiblement la tête dans ma direction et que son regard me transperce que je réalise que je n’aurais pas dû venir. Pas ici. Pas comme ça. Pas après une semaine de silence. Pas pendant cette soirée stupide.

Son expression est si froide lorsqu’il me remarque que j’ai un léger mouvement de recul, effrayée. Je comprends qu’il a trop bu avant même qu’il n’ouvre la bouche. Je le comprends à cette ombre irréelle dans ses iris émeraude.

« Qu’est-ce que tu veux ? »

Je serre les dents en essayant de me convaincre que tout est ma faute. S’il est en colère, c’est à cause de moi, c’est parce que je l’ai blessé.

« Je… Est-ce que… est-ce qu’on pourrait parler ?

— Non. »

Sa froideur me fait mal, mais je ne me laisse pas démonter. Je veux qu’il entende ce que j’ai à lui dire, alcool ou pas.

« Austen, s’il te plaît… »

Je tire de nouveau sur son coude pour le forcer à me faire face cette fois. L’air se coince dans mes poumons et je me fige lorsque je découvre l’autre côté de son visage. Un nouvel hématome décore sa mâchoire. Il part de sa tempe et descend jusqu’au milieu de sa joue. Dans l’obscurité, je ne le vois pas très bien, mais je devine sans mal qu’il a à peine quelques jours. Mon estomac se tord dans mon ventre, mon cœur se contracte de tristesse. Je suis probablement aussi déçue que lui à présent.

Il a participé à une autre course illégale. Je ne vois pas d’autre explication.

« Qu’est-ce qui se passe, Ally ? Ce que tu vois ne te plaît pas ? »

Un rictus narquois s’est dessiné sur les lèvres d’Austen, me faisant bien comprendre qu’il se fiche de ce que je peux bien penser de ses blessures. Cette attitude me fait bien plus mal que je ne l’imaginais.

« Tu m’avais promis… », soufflé-je, la gorge nouée.

Il avait dit qu’il ne participerait plus à ces courses. Il avait dit qu’il était prêt à arrêter pour moi.

Austen ricane en portant le goulot de sa bouteille à sa bouche qu’il termine avant de la jeter plus loin dans le sable. Les gens continuent à profiter de la fête autour de nous, ne nous prêtant pas la moindre attention.

« Ouais, je te l’avais promis », finit-il par lâcher d’une voix blanche.

Je tends la main vers sa joue sans pouvoir m’en empêcher, mais il la repousse aussitôt, le regard flamboyant de ressentiment.

« Où étais-tu cette semaine ? lui demandé-je, une peur sourde se répandant à l’intérieur de mon ventre.

— Qu’est-ce que ça peut te foutre ? Je suis “juste” ton ami. Je ne te dois absolument rien. »

J’encaisse sa réflexion sans broncher, reconnaissant pertinemment que je la mérite. J’ai été la première à le repousser, je ne peux pas lui reprocher de faire la même chose avec moi maintenant.

« Je… je suis désolée. J’aurais dû venir t’expliquer ce qui s’est passé plus tôt, mais je… ce n’est pas ce que tu crois, Austen. »

Et tu n’es pas juste mon ami. Tu es tellement, tellement plus que ça, Austen.

« Ce que je crois ? Ce que je crois putain ? ! »

Il pointe un doigt hostile en direction de ma poitrine en me foudroyant de ses yeux sombres. J’avais imaginé qu’il serait en colère, mais je ne pensais pas le trouver dans un tel état de rage. Il ne serait peut-être pas aussi fâché s’il n’avait pas bu. Ou bien ce serait pire, je ne sais pas.

« Je pensais que tu n’avais plus de famille. Est-ce que ce type est vraiment ton cousin ou est-ce que tu t’es bien foutue de ma gueule pendant tout ce temps ? »

J’écarquille les yeux, sous le choc de son accusation.

« Pardon ?

— Tu m’as très bien compris.

— Je ne t’ai jamais dit que je n’avais plus de famille ! Je t’ai simplement dit que mes parents étaient morts !

— Donc tu vas réellement me convaincre que ce type, ce Julian, est ton cousin, c’est ça ?

— Oui, parce qu’il l’est, Austen ! Qu’est-ce que tu me reproches à la fin ? ! »

J’ai haussé le ton moi aussi, agacée par ses insinuations sans queue ni tête. Est-ce qu’il m’en veut de ne pas lui avoir parlé du reste de ma famille ? Est-ce qu’il m’en veut de ne pas avoir assumé notre relation devant Julian ? Est-ce qu’il est… quoi ? Jaloux ?

« Un cousin ne te regarderait pas comme ça, Ally. Il ne te toucherait pas de cette façon-là, il ne te tiendrait pas dans ses bras de la façon dont il l’a fait. Arrête de me prendre pour un con. »

J’inspire douloureusement en l’entendant me dire tout ce que je sais déjà. Austen a tout compris du comportement de Julian, il l’a compris dès le premier regard. Mais il n’en tire pas les bonnes conclusions. Il laisse sa jalousie le consumer. Il pense que je lui ai menti.

« Je… C’est… », bredouillé-je, les larmes me brûlant les yeux.

Si seulement j’arrivais à tout lui avouer. Si seulement je pouvais tout lui dire.

« C’est ton mec ? Un plan cul que tu te tapais dans mon dos ? Tu ne serais pas la première à avoir voulu me côtoyer pour un peu de notoriété. »

J’en reste bouche bée. Comment peut-il penser ça ? Comment peut-il me dire ça ?

« Qu… quoi ? Non !

— Épargne ta salive pour quelqu’un d’autre. Et dégage de chez moi. »

Je le vois tanguer sur ses pieds alors qu’il se détourne de moi, preuve que l’alcool n’arrange probablement rien au comportement qu’il vient de m’offrir. Mais ça n’excuse pas tout. Ça n’excuse pas du tout ce qu’il vient de me balancer à la figure.

Je vois tellement rouge que je ne peux pas m’en empêcher. Il vient de me blesser si méchamment que je perds le contrôle quelques secondes. Juste assez longtemps pour réagir comme une gamine idiote et pour me mettre à marteler son dos de coups alors qu’il s’apprête à s’éloigner.

« T’es complètement con, Austen ! Je t’interdis de me dire ça ! Tu sais très bien que c’est n’importe quoi ! Tu sais très bien que je ne ferais jamais ça ! »

Il se retourne si vivement que je n’ai pas le temps de reculer. Ses doigts se referment sur mes biceps et il me tire sèchement en arrière, une lueur destructrice dans le regard. Pendant une fraction de seconde, il n’a plus rien de l’homme que je connais. Pendant une fraction de seconde, je ne sais plus qui il est.

Je hoquette de terreur lorsque je le sens me pousser vers le feu. J’avais presque oublié la présence des flammes près de nous, mais maintenant qu’Austen semble aussi hors de lui, le danger me paraît encore plus grand. Encore plus terrifiant.

« Austen arrête !

— Je t’ai déjà dit de ne pas me frapper, putain ! Je te l’ai déjà dit ! »

Un sanglot se coince dans ma gorge en entendant sa voix se briser. Il a l’air à des milliers d’années-lumière de moi, je ne sais même pas si c’est à moi qu’il s’adresse alors qu’il me hurle ses mots au visage.

« Lâche-moi. Je… je t’en prie, lâche-moi… », soufflé-je, des larmes dévalant sur mes joues.

Au plus profond de moi, je sais qu’il ne me ferait jamais de mal. Seulement, la présence du brasier dans mon dos me donne envie de hurler. Il sait à quel point j’en ai peur. Il faut qu’il me lâche.

« Ne me frappe pas. Ne me frappe pas… »

Je ne comprends rien à la soudaine douleur dans sa voix. Je ne comprends rien à la fracture se dessinant dans ses iris tourmentés. S’il ne m’effrayait pas autant en cet instant, je sais que je voudrais le prendre dans mes bras. Je voudrais l’enlacer si fort que je ne lirais jamais plus cette souffrance sur ses traits.

« S’il te plaît…, sangloté-je. Austen… »


Ma dernière supplique semble enfin le ramener à lui. Il cligne des paupières une seconde, réalisant probablement ce qu’il vient de me faire endurer et je crois n’avoir jamais vu autant de culpabilité prendre vie dans les yeux de quelqu’un.

« Ally… »

Si je n’étais déjà pas complètement brisée, sa détresse m’infligerait le coup de grâce.

« Putain, lâche-la, Blake ! »

Austen sursaute en me libérant et je tombe comme une masse dans les bras qu’Amber vient de tendre vers moi. Ma poitrine tressaute sans pouvoir s’en empêcher, mes poumons à la recherche d’oxygène. Le monde semble s’être arrêté autour de moi. Je ne comprends pas ce qui vient de se passer.

« Ally, je… je suis désolé… c’est…

— Va te faire foutre, Austen ! Ne t’approche plus d’elle ! »
J’aimerais dire à mes amies d’être moins dures avec lui, mais je suis incapable d’émettre le moindre son. Je peux encore trop parfaitement sentir la chaleur suffocante des flammes me léchant la peau. Alors, même si j’ai l’impression d’abandonner Austen au bord de son propre gouffre, il faut d’abord que je laisse Amber et April m’éloigner du mien. C’est pour ça que je ne lutte pas lorsqu’elles me remettent sur mes pieds pour m’emmener loin de la fête.

Je les laisse me guider, loin, toujours plus loin.

Loin de la plage. Loin du feu. Loin d’Austen.


Dix ans après, je suis toujours le même gamin effrayé.
J’ai peur du noir.
J’ai peur des escaliers qui craquent.
J’ai peur de mon souffle qui résonne dans le silence.

Parce qu’il n’a jamais arrêté.
Mon père.
Il n’a jamais arrêté de monter le soir dans ma chambre.
Il n’a jamais arrêté de venir me hanter.

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