Dans la peau des poètes
72 pages
Français

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Dans la peau des poètes , livre ebook

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Description

Léandre Mazure quitte la France et émigre au Québec en quête d’une nouvelle vie. Engagé comme professeur dans un cégep, l’aspirant comédien donnera le cours de poésie. Déçu de ne pas être titulaire des classes de théâtre, Léandre décide de se glisser dans la peau des poètes : tour à tour, il devient Hugo, Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé. À force de « jouer » à être un autre, il y a danger de se perdre. Est-il un professeur ou un imposteur ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 février 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782896996674
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0550€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Dans la peau des poètes

Du même auteur
 
 
Chez d’autres éditeurs
Les lectures terminales , roman, Ottawa, Éditions David, 2015, 136 pages.
Noir tendre Blanc , poésie, Ottawa, Les Éditions du Vermillon, 1987, 73 pages.

Jean Dumont
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Dans la peau des poètes
 
Roman
 
 
 
 
 
 
 
 
 
2020
Collection Vertiges
L’Interligne

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
 
Titre: Dans la peau des poètes : roman / Jean Dumont.
 
Noms: Dumont, Jean, 1953- auteur.
 
Collections: Collection Vertiges.
 
Description: Mention de collection: Collection Vertiges
 
Identifiants: Canadiana (livre imprimé) 20190132000 | Canadiana (livre numérique) 20190132019 |
 
ISBN 9782896996650 (couverture souple) | ISBN 9782896996667 (PDF) | ISBN 9782896996674 (EPUB)
 
Classification: LCC PS8557.U5363 D36 2020 | CDD C843/.54—dc23
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’Interligne
435, rue Donald, bureau 337
Ottawa (Ontario) K1K 4X5
613 748-0850
communication@interligne.ca
interligne.ca
 
Distribution : Diffusion Prologue inc.
 
ISBN 978-2-89699-667-4
© Jean Dumont 2020
© Les Éditions L’Interligne 2020 pour la publication
Dépôt légal : 1 er trimestre de 2020
Bibliothèque et Archives Canada
Tous droits réservés pour tous pays

Prologue
 
 
 
 
 
 
1990
La partie centrale de la façade de la bâtisse portait les traits d’un drôle de personnage. En plein centre, au sommet, des lucarnes faisaient office de sourcils en accent circonflexe ; les fenêtres, dont les stores couvraient la moitié des vitres, tenaient lieu d’yeux mi-clos ou mi-ouverts, c’est selon. Il y avait aussi les grandes portes d’entrée en bois qui affichaient bien le caractère vieillot de l’établissement ; quand elles s’ouvraient, pour peu qu’on ait eu de l’imagination, se dessinait une bouche grande ouverte qui avalait les visiteurs.
Posté directement devant l’entrée, on remarquait que le passage asphalté en forme d’U inversé, une sorte de courbe de Kuznets, qui permettait aux taxis de gravir la légère pente, de déposer les clients et de poursuivre leur route en se laissant couler vers la rue principale, eh bien, cet arc de cercle imitait une moue inquiétante. Puis, fait encore plus troublant, les deux immenses ailes qui s’étiraient de chaque côté de cette vieille figure de pierres évoquaient des bras qui tentaient d’agripper tout semblant de vie qui errait dans les parages. N’eût été la très discrète pancarte sur laquelle on lisait «   Centre de santé mentale », quelqu’un qui n’aurait pas été de la place aurait pu croire qu’il s’agissait d’un ancien collège classique.
Sur le trottoir, de l’autre côté de la rue, un homme dévisageait la façade du Centre. Il procédait toujours à une pause avant de franchir la rue et de plonger dans la gueule de la bouffeuse de cerveaux. Il braqua ses yeux dans ceux, mi-clos ou mi-ouverts, qu’on pouvait deviner dans la figure de l’institution et ne bougea pas durant de longues secondes. Cette attente n’était pas causée par l’aversion ou par l’antipathie à l’égard du personnage architectural devant lui, mais il espérait toujours une réponse, un genre de régurgitation qui lui aurait rendu ce qu’il y avait perdu.
Hubert Théorêt, bel homme dans la mi-quarantaine, faisait ce pèlerinage toutes les semaines depuis près de deux ans. Quand il avait fini de scruter la fausse figure, en quête d’on ne sait quel secret, il traversait la rue, gravissait les escaliers au centre du talus bien délimité par l’U inversé, franchissait le passage asphalté emprunté par les taxis. Il montait les quelques marches qui le menaient sur un perron devant les deux immenses portes. Chaque fois, il était étonné que ces portes s’ouvrent aussi aisément malgré leur évidente pesanteur. Toutefois, dès qu’elles se rabattaient sur son passage, la pesanteur ne le quittait plus jusqu’à ce qu’il les traverse de nouveau pour se retrouver au grand air quelques heures plus tard.
Le grand hall avait des airs de salle des pas perdus d’une gare d’où personne ne partait. Il y avait toujours quelques voyageurs sans bagages qu’on aiguillait selon les besoins, soit à la cafétéria, soit à la salle commune, soit à la chambre respective de chacun. Après avoir salué le préposé au poste de garde, Hubert bifurquait sur sa gauche, longeait le mur sur quelques pas et, encore à gauche, entrait dans un corridor percé de tout son long par des chambranles toutes portes ouvertes. Parfois, son trajet était parsemé, au gré des chambres, d’« Allo » qui espéraient une visite, parfois de litanies sans fin qui n’attendaient rien. Hubert se rendit à l’extrémité du corridor. Une jeune femme sortit de la chambre vers laquelle il se dirigeait. Cette préposée, très mignonne, Hubert l’avait remarquée depuis quelques jours. Il avait l’impression de la connaître. Quand elle aperçut Hubert, elle se dirigea vers lui et lui dit :
— Vous n’étiez pas un prof au cégep, il y a quelques années ?
— Oui, en effet. Vous ai-je enseigné ?
— Oui, les mathématiques, je crois. C’est ça ? Monsieur Théo…rêt ( après une très légère hésitation ).
Elle allait parler le langage des années 80 et dire « théorème », car ainsi le nommaient les élèves à cette époque.
Il fit signe que oui, dissimulant à peine un rictus à la Pythagore.
— Oui, Hubert Théorêt.
— Je vous vois depuis quelques semaines… Vous visitez monsieur…
Elle s’arrêta net. Sa main pointait en direction de la chambre. Son sourire s’effaça et laissa place à une sorte d’expression de stupéfaction doublée de désolation. Il venait de se produire dans son cerveau un lien fulgurant. Un observateur aurait pu déceler un éclair de génie, or cela s’apparentait davantage à un éclair de folie. Elle regarda attentivement la petite plaque porte-nom sur le mur et vit que le patronyme avait été escamoté. Le nom ayant été poussé trop au bout de la plaquette, on ne voyait que la dernière patte du M ainsi travesti, une grande ligne verticale que tous interprétaient comme un L .
— Non ! Pas monsieur Mazure, le prof de français ?
Elle avança dans l’encadrement de la porte, incrédule, pour voir l’homme en question.
— Exact, répondit Hubert déjà dans l’embrasure de la porte.
— Mais tous les employés ici l’appellent Lazure. Je n’ai pas fait le lien. Je ne l’ai pas reconnu. Ça fait des semaines que je travaille ici et jamais je n’aurais…
— Oui, il a beaucoup changé physiquement.
— Physiquement ? Physiquement, répéta-t-elle consternée. Mais intellectuellement, il était si…
— Vous vous trompez, mademoiselle. Il est toujours…
Hubert n’eut pas le courage de terminer sa phrase, comme s’il voulait laisser cette tâche au prof de français.
Chapitre 1
 
De Paris au Québec
 
 
 
 
 
 
1984
—  Mazure, tonna-t-il en affectant un air faussement fâché. Pas Lazure, Mazure. M-A-Z-U-R-E. Léandre Mazure et non Méandre Lazure pour les petits rigolos qui se croient bien malins. Si vous n’avez rien de plus original, alors passez votre tour. Je les ai toutes entendues, les blagues sur mon nom.
Ainsi commençait-il son cours depuis deux ans, c’est-à-dire depuis son arrivée au Québec. Léandre Mazure, Français d’origine, avait tout quitté sur le Vieux Continent à l’orée de la trentaine. Famille, amis, collègues faisaient maintenant partie de son passé outre-mer. Une histoire d’amour qui comme bien d’autres ne finissait pas bien. Un couple, puis deux solitudes. Alors que lui éprouvait seulement de la déception, elle, sans doute, lui en voudrait jusqu’à la fin de ses jours.
Léandre enseignait à Neuilly-sur-Seine, petite banlieue de Paris, jusqu’à ce que ses aspirations théâtrales prennent le dessus sur l’enseignement, sur sa vie. Il se voyait comédien, il n’était qu’un prof et encore, même pas un prof de théâtre.
Sur un coup de tête, après une autre interminable période de correction de travaux, pour la plupart médiocres, il en eut assez de l’enseignement. Il décida de prendre un congé sans avoir consulté qui que ce soit. Il ne voyait plus ses collègues ; ses proches ne le voyaient plus. Peu à peu, Leyda et lui se distanciaient. Elle disparaissait sous des piles de travaux à corriger ; il évoluait dans un milieu artistique glauque. Il fréquentait des gens plus paumés qu’artistes. Lui, qui jusqu’alors avait eu une vie plutôt rangée, disait qu’il devait expérimenter plus. Expérimenter quoi ? Tout.
Il avait vraiment des talents de comédien, indubitables, mais il les exploitait mal. On pourrait dire que certaines personnes les exploitaient mal pour lui. Ce nouvel entourage artistique plutôt que de l’amener à un autre niveau d’expertise minait peu à peu ses chances pourtant réelles de percer dans le domaine théâtral. De petites troupes marginales l’intégrèrent à leur programmation et il vogua d’échec en échec. Pourtant quelques critiques, même si elles éreintaient les pièces de façon plutôt brutale, signalaient tout de même que parmi les comédiens, seul Léandre Mazure tirait son épingle du jeu.
Le public n’eut pas cette clémence. Quand les salles n’étaient pas désertes, elles s’emplissaient de chahuteurs qui, littéralement, mettaient fin au spectacle.
Pourtant, on le convainquit que les artistes d’avant-garde ont souvent le mépris du public comme seul salaire. Ses nouveaux amis l’initièrent à diverses substances qui censément lui feraient voir la vie autrement, « sous un autre jour ». Et pour cause ! Cet autre jour aboutit directement à un séjour à l’hôpital à la suite d’une fulgurante crise de paranoïa liée à un petit comprimé qu’on lui avait refilé. Ils avaient au moins eu la décence de le déposer à l’hôpital le plus proche avant de mettre les voiles et de l’abandonner à son sort. Cette expérience, il n’en parla à personne.
Il s’éloignait des gens avec lesquels il partageait tant de choses depuis des années. Lui et Leyda regardaient de moins en moins dans la même direction. Les petites tournées les distancèrent. Leyda croyait toujours en son potentiel artistique, mais elle en vint à espérer que cette crise de liberté lui passerait. Elle ferma les yeux. Il coupa la communication.
Il multiplia les belles conquêtes, mais perdit sa bataille conjugale. En fait, il ne livra aucun combat. Ni vaincu ni défait, il tira un trait sur ce chapitre de sa vie. En quelque sorte, il avait « joué » sa séparation comme si on lui avait remis un texte à apprendre par cœur et il répéta ce qu’on désirait entendre, peut-être un peu rongé par les remords. Après ce mauvais rôle, il végéta ainsi pendant des mois sans qu’aucun lever du rideau ne lui cède la scène. Un matin, devant rien, il dut admettre que son seul public avait été composé de lycéennes et de lycéens à peine pubères. Un changement s’imposait. Un autre changement, car déjà il avait, pour ainsi dire, modifié quelque chose de fondamental : son nom.
Le nom de famille sur son acte de naissance était Masure avec un s . La connotation péjorative l’agaçait, certes, et avait servi de quolibet bien des fois dans sa tendre jeunesse, mais ce sont plutôt ses visées artistiques qui l’amenèrent à trafiquer le banal petit s au profit d’un z plus singulier, plus original. À l’origine, et encore aujourd’hui, ce nom de famille se retrouvait tant avec le s qu’avec le z . Le changement administratif ne posa donc pas de réels problèmes, sinon que de nombreux documents lui parvenaient toujours avec l’ancienne orthographe. Toutefois, chose qu’il n’avait pas prévue, plusieurs personnes, dès la vue du z , lisaient systématiquement Lazure. Léandre crut que la confusion se dissiperait. Il n’en fut rien. Jusqu’à présent, les gens le promenaient de l’azur à la masure tout en déformant Léandre en méandre. Ce qui lui allait plutôt bien, car un de ces méandres l’amena au Québec.
La carrière de comédien ne lui ayant guère souri, il était revenu à l’enseignement : il lui fallait bien vivre. De sa séparation, il n’avait rien gardé ; en fait, il avait tout perdu ; elle avait tout gardé. Il ne lui en voulait pas. Bêtement, il avait ainsi cru racheter sa mauvaise conscience. Leyda ne comprenait pas pourquoi il avait tout quitté : emploi, cercle d’amis et surtout elle. Elle se sentait larguée à presque 30 ans, 28 en fait, avec rien devant elle, du moins sentimentalement parlant. Quelques semaines après la séparation, elle avait dû se résoudre à céder l’appart devenu trop lourd pour ses finances. Pendant un certain temps, l’échec de sa relation avec Léandre lui fit éprouver une honte grandissante face à ses collègues, qui étaient également les collègues de Léandre puisqu’ils enseignaient dans le même établissement. Tous ces bouleversements, elle les subissait à cause de lui. Elle lui en voulait pour tout ce qu’ils avaient bâti ensemble et encore plus pour tout ce qu’ils ne bâtiraient pas ensemble. Au-delà de la colère, elle ressentait la trahison ; elle n’aurait sans doute pas détesté se venger. Léandre savait que Leyda était une femme intense, loin des demi-mesures. Sous des allures de femme douce, voire conciliante, se dressait une femme volontaire au fort caractère.
Pour lui, il n’était évidemment pas question de retourner dans ce milieu qui serait vite devenu malsain. Il trouva une charge d’enseignement dans un lycée, à Besançon, et coupa tous les liens avec son ancienne vie. C’était comme s’il repartait à zéro, enfin presque. Il savait qu’il avait profondément blessé Leyda et ces cicatrices, il les portait lui aussi, tels des stigmates conjugaux. Peut-être le temps parviendrait-il à les lui faire oublier.
Dans son cas, la routine de l’enseignement s’installa après quelques mois. Il pensait souvent à Leyda. Il l’aimait encore, peut-être plus qu’autrefois. Il se complaisait dans le mythe de l’artiste malheureux. Elle lui paraissait inaccessible à cause des événements et elle l’était à cause de la distance tant physique qu’émotionnelle ; il l’aimait davantage. Il se sentait pris au piège. Mais Léandre faisait partie des types fuyants, ceux qui évitent les problèmes, pas tant par finesse ou par ruse, que par lâcheté ou à tout le moins abandon, renonciation facile pour se mettre à l’abri d’un éventuel pis-aller, qui finit toujours par le devenir.
Puis se présenta l’échappatoire, cette porte de sortie qui, sur le coup, lui parut même trop belle pour être vraie. Lors d’une réunion, arriva sur la table une offre de partenariat avec un établissement d’enseignement du Canada. C’est donc au détour d’un échange avec un prof de cégep qu’il se retrouva devant une classe d’élèves québécois qui parlaient un charabia auquel il ne comprenait que dalle les premières semaines. À la fin de la session, non seulement il les comprenait, mais il pouvait, à l’occasion, se moquer d’eux gentiment en tentant d’imiter leur accent, ce qui faisait marrer le groupe. À la fin du contrat, plutôt que de retourner en France, il passa quelques semaines à sillonner le Québec. Quand il rentra au pays, alors que sa seule idée était d’obtenir les documents nécessaires pour immigrer au Canada le plus rapidement possible et s’installer au Québec, il ne put éviter Leyda, elle aussi en quête de liberté. Elle tenait à régler les papiers du divorce de façon officielle.
Il fallut près d’une année complète pour tout signer. De paperasserie en papiers, de questions en questionnaires, d’examen médical à examen de conscience, de reconnaissance de diplômes à reconnaissance de… paternité, Léandre Mazure posa son barda dans un appartement près du cégep où il avait enseigné, seul et encore complètement sonné par la découverte de cette paternité à rebours. Leyda désirait que l’enfant ait un père, mais pas un papa. Elle avait obtenu ce qu’elle voulait. Il venait de perdre ce qu’il ne savait même pas avoir. N’ayant jamais vu l’enfant, ni même Leyda enceinte, Léandre ne sentait vibrer aucune fibre paternelle en lui. On lui avait dit qu’il avait un enfant, mais tout ça restait virtuel, à tel point qu’il se rendait compte tout à coup qu’il avait signé des tonnes de documents sans jamais avoir lu ou entendu le prénom de l’enfant. Jamais il ne s’en était enquis. De toute façon, d’autres documents allaient sûrement suivre qui le lui apprendraient, car les systèmes administratifs étant ce qu’ils sont, l’affaire n’est jamais véritablement close tant qu’un bout de papier manque.
Cette nouvelle avenue vers l’aventure canadienne, plutôt que de lui ouvrir la voie vers une liberté totale, l’obligeait tout de même à regarder derrière lui et à voir ce mince cordon ombilical qui reliait, un tant soit peu, les deux continents. Quand il débarqua de l’avion à Montréal, même si tout son bagage tenait dans une valise, le poids lui avait fait plier l’échine. Une fois installé, délesté de sa valise, il ne s’était toujours pas délesté de son poids. Syndrome du membre fantôme.
Peu à peu, sa vie québécoise prit racine. On lui faisait remarquer, de ce côté-ci de l’Atlantique, qu’il avait toujours l’accent français. À rebours, quand il rencontrait des Français, ces derniers ne se gênaient pas pour lui mentionner qu’il avait cette étrange sonorité québécoise. Bref, il n’était ni tout à fait Français, ni tout à fait Québécois. Il se considérait comme un métis de la francophonie. C’était son statut particulier. Léandre avait cette faculté de se placer dans l’entre-deux, ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre. Toute sa vie semblait se résumer à cette ambivalence, cette irrésolution.
Il fit d’abord quelques remplacements ; il était prêt à donner n’importe quel cours de français, ce qu’il fit. De fil en aiguille, une ouverture de poste lui sourit. Il n’envisageait pas la permanence, il en était encore loin, mais il pensait surtout à vivre avec un salaire décent.
Dans sa charge de cours cette session, il avait hérité, entre autres, d’un groupe de poésie. En clair, personne ne voulait de ce cours. La poésie n’attirait pas la population étudiante. Par la suite, Léandre avait passé une partie du temps des fêtes à réviser ses connaissances en matière de poésie. Ne connaissant que peu la littérature québécoise, il se cantonna dans la poésie française.
Limitons-nous aux grands maîtres pour commencer , se dit-il.
Quoique l’idée d’enseigner la poésie ne l’emballât pas (il aurait en effet souhaité être titulaire des classes de théâtre, mais il s’agissait d’une chasse gardée à laquelle il n’osa même pas prétendre), il plongea corps et âme dans sa préparation de cours ; ses choix s’arrêtèrent à Hugo, Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé.
Une bonne partie du mois de janvier vit Léandre à la bibliothèque. On aurait pu croire qu’il y avait élu domicile. Les préposés, le connaissant peu, n’osèrent pas le déranger. C’était une période très peu achalandée, à tel point que, sur l’heure du dîner, on avait l’habitude de fermer la bibliothèque. Léandre demanda la permission de rester cloîtré seul pendant toute l’heure d’absence des préposés. Une fois que la porte se verrouillait dans un cliquetis métallique, le silence se faufilait entre les livres. Léandre prenait toujours quelques minutes pour apprécier avec une sorte de volupté ce qu’il nommait l’état d’intelligence , comme s’il essayait de s’imbiber de tout le savoir qui l’entourait sur les rayons. Ces moments lui rappelaient la petite période de quasi-panique qu’il éprouvait autrefois juste avant d’entrer en scène, un mélange de trac et de griserie. Il connaissait ses textes par cœur, mais peut-être se connaissait-il moins bien qu’il le croyait.
Le retour à la poésie fut moins ardu qu’il ne l’aurait cru. Faut dire qu’il entreprenait toujours sa démarche par les aspects biographiques. Il apprenait d’abord à mieux connaître les auteurs. Partir des événements marquants de la vie des poètes lui permettait d’ouvrir une brèche pour entrer dans leur monde intérieur, dans leur sphère poétique.
Il côtoya Hugo pendant des heures et des heures afin de cerner sa longue et riche existence. La vie de Baudelaire l’intriguait par la multitude de contrastes, de contradictions, sa bipolarité sensuelle. Si la vie de Rimbaud accapare peu d’années dans les biographies qu’on lui consacre, sa fulgurance intellectuelle est une histoire sans fin. Quant à Mallarmé, au départ Léandre trouvait qu’il avait affaire à un petit fonctionnaire sans histoire, voire sans vie, mais il changea d’idée en découvrant l’ambition mallarméenne. Léandre appréhendait le poète symboliste. Il lui échappait encore. Que voulait dire le poète par ces mots : « Fuir ! Là-bas fuir ! » Fuir quoi ? Où, « là-bas » ? Ces interrogations, loin de le rebuter, le faisaient parfois dévier de sa démarche professorale et le plongeaient dans une rêverie dont seul le retour des employés de la bibliothèque réussissait à le sortir. Puis, il reprenait la tâche.
Se sentant assez bien outillé, il attaqua quelques sessions avec une fougue qui l’étonna lui-même. Dès qu’il avait du temps libre, il se plongeait dans les œuvres de ces auteurs et leurs poèmes l’habitaient de plus en plus. Quand une session était finie, il n’avait pas vraiment envie de vacances, il rêvait de vies poétiques plus humanisées. Ce qui le stimulait encore plus, c’est qu’enfin, pour la session d’automne, on annonçait deux groupes de poésie, dont il héritait.
Alors que tous ses collègues fermaient dossiers et bureau, il fit de son bureau sa résidence permanente ; il ne rentrait chez lui que pour dormir quelques heures ou parfois pour sortir prendre un verre la fin de semaine dans des petits bistrots branchés. À l’occasion, il découchait, mais jamais ses conquêtes d’un soir n’accédaient à l’intimité du lieu où il vivait. Devant ce beau garçon, baratineur, certaines succombaient plutôt facilement au charme du Français intello. Il le savait et en tirait parti à l’occasion. Il aurait même pu en profiter davantage, mais sa plongée dans le monde poétique l’accaparait presque maladivement. Il cherchait une façon de faire entrer la poésie dans le « corps estudiantin ». Mais comment s’y prendre ? Ce n’est qu’après plusieurs sessions que la réponse vint.
Son cours était bien rodé maintenant et la popularité auprès des élèves, manifeste. Sa tâche ne comportait que des cours de poésie. Il y avait bien de temps en temps des collègues qui exhibaient une pointe de jalousie, mais aucun n’osa demander un groupe de poésie. La barre que Léandre avait placée leur semblait trop haute. Il connaissait la vie et l’œuvre de chacun des poètes, à tel point qu’il se surprenait parfois à répliquer par un vers de tel ou tel auteur, selon les circonstances. Il avait inclus dans son vocabulaire des formulations telles : « Comme aurait dit Hugo » ou encore « Baudelaire vous répondrait… » Un jour, au cours d’une réunion départementale houleuse, un collègue exacerbé à la suite d’une de ces réparties, et peut-être lui-même intéressé à enseigner la poésie, lui lança :
— Tu sais c’est quoi ton problème, Mazure ? C’est que justement tu n’es pas Hugo ou Baudelaire, ni Rimbaud, ni Mallarmé. Tu n’es qu’un petit prof de cégep. Alors, ne fais pas chier.
Un silence gêné envahit la salle de réunion. Plusieurs craignaient que Léandre le prenne très mal. Quand brusquement il se leva, certains s’apprêtaient à vouloir tempérer les ardeurs du Français mais, au grand étonnement de l’auditoire, Léandre, éberlué, dit :
— Mais oui, c’est ça. Tu as entièrement raison.
Il ramassa tous ses effets comme si le feu était pris au bâtiment et se rua vers la porte en criant, mi-euphorique, mi-songeur :
— Merci, merci mon vieux.
La porte se referma sur Léandre et intercepta tous les regards qui pointaient dans sa direction.
Dans le corridor, les gens se retournaient sur le passage de ce prof en transe qui répétait inlassablement :
— C’est ça, c’est ça, je ne suis pas Hugo. Je ne suis pas Baudelaire, pas Rimbaud, pas Mallarmé.
Plus il répétait ce qui ressemblait à un leitmotiv, plus son visage s’éclairait. Quand il entra dans son bureau, il riait à gorge déployée. Il s’assit à sa table de travail, posa les yeux sur les œuvres devant lui. Il baissa les paupières comme pour entrer en prière. C’était maintenant un mantra : Hugo, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé.
Chapitre 2
 
Alter Hugo
 
 
 
 
 
 
 
Dans les corridors , ça fourmillait de partout. Dix minutes suffisaient à peine pour que les classes, tels des estomacs, régurgitent les élèves à la courte pause et ravalent le flot suivant avant que les portes se ferment. Profs et élèves se croisaient dans une sorte de frénésie échangiste.
Au milieu de cette foule, une silhouette plutôt étrange. Un homme âgé, qu’on aurait dit d’un autre temps, se faufilait tant bien que mal dans ce qui lui paraissait un enchevêtrement de parcours de gens en panique. Pendant qu’il esquivait une telle qui le dévisageait avec curiosité, il se fit bousculer par un colosse qui ne le vit même pas. Quand il se campa devant une porte de salle de classe, il dut céder le passage à un professeur qui en sortait. Hubert Théorêt, alias Théorème, enseignant en mathématiques, laissait le local dont les tableaux avaient été blanchis de formules plus compliquées les unes que les autres et qui, à force de coups de brosse, se déposaient maintenant en une neige de résidus crayeux sur le plancher. Les empreintes de pas du prof de mathématiques s’arrêtèrent devant l’étrange personnage. Après quelques secondes d’incertitude, Hubert s’esclaffa :
— Léandre ? C’est bien toi ? s’enquit-il, comme pour s’assurer qu’il n’avait pas la berlue.
Avant même que Léandre ne lui réponde, des élèves qui se frayaient un passage pour s’installer aux grandes tables saluèrent l’homme :
— Bonjour, monsieur Hugo.
— Bonjour, mes jeunes amis, fit ce dernier.
— Hugo ? s’étonna Hubert.
— Je t’expliquerai plus tard, murmura Léandre.
Et Léandre longea l’empreinte pédestre laissée par Hubert. Des pas de craie entraient, d’autres sortaient. Le croisement des chiffres et des lettres.
Hubert ne parvenait pas à décrocher son regard de l’être qu’il était censé connaître. Son jeune collègue, qui avait exactement dix ans de moins que lui, était méconnaissable, non seulement par son accoutrement, mais aussi son allure générale. Léandre, beau jeune homme mince, dans la jeune trentaine, lui apparaissait sous les traits d’un type beaucoup plus âgé, sans doute à cause de la barbe, plutôt court, mais costaud. Bien sûr, les vêtements déguisaient le professeur, mais il y avait autre chose. Hubert sourit comme s’il venait de trouver la réponse. Son ami s’effaçait sous son rôle.
— Ce personnage vous sied bien, monsieur, échappa-t-il sous le regard amusé des élèves de plus en plus nombreux à entrer avec empressement.
Léandre « Hugo » enleva son haut-de-forme dit tuyau de poêle, le déposa bien à plat sur la table du maître. Il détacha le bouton de son veston noir et les deux pans dévoilèrent un gilet anthracite, petite veste sans manches, à huit boutons. Entre les troisième et quatrième boutons, pendait une chaîne en or qui se traçait un chemin jusqu’à la poche du gilet. Léandre sortit la montre de gousset, releva le couvercle du boîtier, le referma, replaça la montre dans la poche du gilet. Avant de prendre la parole, il ajusta son nœud papillon lâchement entortillé qui tombait mollement sur sa chemise blanche. Cette bande de soie ocre constituait le seul contraste de couleur de son ensemble. Il lissa délicatement sa courte barbe. Hugo tapota légèrement la table avec ses jointures. Le silence se fit. Sans autre préambule, il déclama les vers avec une voix qu’on ne lui connaissait pas, une voix usée :
Le soleil s’est couché ce soir dans les nuées ;
Demain viendra l’orage, et le soir, et la nuit ;
Puis l’aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s’enfuit !
 
Les élèves semblaient hypnotisés. Pas un son, pas un bruit de chaise. Silence. Il poursuivit sa déclamation.
Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d’argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.
 
Et la face des eaux, et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S’iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu’il donne aux mers.
 
Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
 
Le poète prit une courte pause, puis enchaîna avec les deux derniers vers :
Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde immense et radieux !
 
Hugo intervint :
— Alors, tout le monde a lu et relu mon poème Soleils couchants , j’espère  ! Eh bien, je vous écoute.
Plein de mains se levèrent.
Hubert se tenait toujours dans le corridor et regardait la scène par l’étroite fenêtre dans la porte. Même s’il enviait ce à quoi il venait d’assister, une petite voix lui marmonnait que le jeu n’était pas si ludique qu’il y paraissait. Il laissa Léandre « Hugo » à son public.
Hugo désigna un jeune homme qui avait la main levée.
— Oui, jeune homme. Vous avez une question ?
— Ben, en fait, ce sont mes parents qui ont une question.
La classe pouffa de rire, mais Hugo par un simple geste de la main rétablit le silence.
— Expliquez-nous. Car comme vous pouvez le constater, les interrogations de vos parents ne laissent pas la classe indifférente.
— Ben, mon père dit que ce poème est triste, alors que ma mère le trouve plutôt positif.
— Et vous ?
Je suis partagé, dit piteusement l’élève.
— Le digne fils de ses parents, blagua son voisin de table et ami en lui passant la main dans les cheveux.
Hilarité générale. Même Hugo ne put garder son sérieux sur cette boutade. Le calme revenu, Hugo revint à la charge en s’adressant au groupe.
— Selon vous, qui du père ou de la mère de notre jeune ami a raison ?
La classe se scinda littéralement en deux clans : les pro-mère et les pro-père.
Regarde, disait l’un, on commence avec «  Demain viendra l’orage  » ; oui mais, complétait l’autre, on termine avec «  la fête  ». Sous le regard amusé et rempli de satisfaction de Léandre-Hugo, les élèves interprétaient, trituraient, déchiraient le poème à qui mieux mieux. Après un peu plus d’une heure à ainsi deviser sur le poème avec l’encadrement de Hugo, on en arriva à la conclusion qu’il s’agissait d’un simple regard sur le cycle de la vie et de sa vie avec le passage du temps, l’éternel recommencement, l’inévitable vieillissement.
— Donc, c’est le lecteur ou la lectrice qui teinte le texte selon sa propre perception, osa très timidement énoncer l’élève qui avait posé la première question.
Hugo lui sourit et lui fit un clin d’œil.
Au signal de la fin du cours, plusieurs continuaient à apporter des arguments pour soutenir leur vision tout en ramassant leurs effets. Léandre-Hugo eut à peine le temps de leur dire, ou plutôt de hurler :
— Pour la prochaine période, comparez la présence des caractéristiques humaines de la Nature dans les trois premières strophes aux caractéristiques humaines du « Je » dans la dernière.
Les élèves sortaient de la classe tout sourire, saluant Hugo au passage.
Après sa prestation, un Léandre triomphant se dirigea vers son bureau sous les regards inquisiteurs des élèves, mais aussi des collègues croisés au hasard. Mais qui est cet hurluberlu ? semblaient-ils tous se demander.
Hubert, posté devant la porte, vit arriver le prof-poète.
— Ah ! Te voilà, toi !
— Salut Hubert. Comment vas-tu ? Désolé pour tout à l’heure, mais je ne voulais pas sortir de mon personnage avant d’entrer en classe.
— Mais c’est quoi cette mascarade, enfin ?
— Entre, je vais t’expliquer.
Léandre et Hubert avaient des atomes crochus. Autant les matières qu’ils enseignaient semblaient les opposer, autant leurs goûts en matière artistique, musicale et culturelle les rapprochaient. Hubert recevait souvent son collègue à souper. Quand Léandre parlait d’Hubert, il disait toujours « mon ami » Hubert. Ces deux-là soulevaient bien de petites jalousies. En effet, Hubert jouissait d’une réputation plus qu’enviable auprès des collègues, du personnel administratif et même des employés au soutien technique. Tout le monde voulait être son ami. Il était un des seuls représentants syndicaux qui ralliait les positions de tous. Posé, réfléchi, il calmait le jeu, exposait clairement les faits puis laissait aux gens l’impression d’être plus intelligents. Un véritable magicien de l’esprit de synthèse. Quand les assemblées prenaient une tournure plutôt houleuse pour ne pas dire belliqueuse, chacun espérait, en son for intérieur, qu’Hubert prendrait la parole.
Plusieurs trouvaient curieux qu’il ait pris sous son aile le Français verbomoteur dès son arrivée au cégep. De plus, Léandre n’avait pas le charisme d’Hubert. Il y avait encore, à son égard, chez certaines personnes, surtout de sexe masculin, le complexe du colonisé qui les faisait vociférer « Ah ! le maudit Français ! »
Léandre causait bien, il paraissait bien, il était intelligent et les femmes n’étaient pas insensibles à son charme ou, comme il aurait dit lui-même avec un terrible accent anglais emprunté, à son sex-appeal . Si la gent masculine s’en méfiait, les femmes auraient facilement laissé tomber le qualificatif « maudit ».
Quoi qu’il en soit, le mathématicien et le prof de français passaient beaucoup de leur temps libre ensemble. On les voyait régulièrement à tel ou tel spectacle ou attablés à quelque petit troquet près du lieu de travail. Cette promiscuité conférait à Léandre une forme de respect. En somme, on l’acceptait dans la confrérie professorale par procuration. Quant à son implication syndicale, elle ne posa aucun problème ; le mouvement syndical appelait beaucoup, mais on élisait peu. Devant le désir de Léandre de jouer un rôle plus actif que celui qu’il tenait déjà comme délégué syndical de son département, on lui confia volontiers un rôle à l’exécutif syndical. Rôle de secrétaire qu’il accomplissait avec beaucoup de sérieux. Il assistait à toutes les réunions syndicales, départementales, de comités de toutes les sortes. Il prenait la parole fréquemment et, surtout, il acceptait intelligemment les conseils d’Hubert.
Cette période active de la vie de Léandre au travail déteignait également sur sa vie sociale. On le voyait de plus en plus souvent assister aux différents événements culturels de la région : expositions, pièces de théâtre, concerts, etc. Non seulement était-il un fidèle spectateur, mais il lui arrivait à l’occasion de participer à la mise sur pied de certaines activités artistiques : organisation d’une nuit de poésie, publication de recueils de poèmes des élèves, concours d’écriture du collégial.
Hubert trouvait que son jeune ami en faisait trop. C’est à cette époque également qu’il y eut, non pas un refroidissement dans leur relation, mais une distance au sens d’« espacement » de leurs habituelles rencontres. Léandre mit cela sur le compte de la revitalisation de sa vie amoureuse ; Hubert rectifiait chaque fois en disant « vie sexuelle ».
Il n’avait pas tort et Léandre le savait. Il avait beau découcher de plus en plus souvent, ces baises n’avaient rien de l’amour, au mieux elles étaient des exutoires. Quant à ses parties de jambes en l’air avec une collègue, sur les lieux même du travail, c’était le goût du risque qui procurait la jouissance et non l’amour. Que ce fût à son bureau, à celui de Paule, enseignante en sociologie et déléguée syndicale de son département, ou encore dans la grande salle du conseil d’administration, chacun de ces lieux avait son potentiel de risque qui décuplait la jouissance. Encore mieux, tant Paule que lui n’envisageaient pas la possibilité, même minime, de transporter leurs ébats hors des murs du cégep. Ils appelaient ça « de l’amour intra-muros ». De toute façon, Paule était mariée, elle aimait son mari, avait deux enfants et il n’était absolument pas question d’entraver ce bonheur familial et conjugal.
Léandre ne comprenait pas vraiment comment elle parvenait à vivre cette dichotomie, lui l’ayant vécue au prix de son mariage, l’amour d’un côté, le sexe de l’autre, mais pour tout dire, il espérait que cela tienne. Comme tout le reste.
Quand Hubert sortit du bureau de Léandre, il rigolait.
— Sacré Français, dit-il en refermant la porte.
Le plan de Léandre revêtait un aspect attrayant aux yeux d’Hubert. Il imaginait facilement que ce jeu de personnage puisse bien fonctionner en littérature. Sans doute que les mathématiques auraient pu s’y prêter aussi, mais Hubert ne jouait pas un rôle, il était UN personnage. Dynamique, drôle, il avait un sens de la répartie hors du commun. Son rire, reconnaissable à des lieues, amplifiait sa bonhomie. Quand il surgissait au coin d’un corridor, les bras chargés de notes de cours auxquelles il ne se référait jamais en classe, on remarquait d’abord, chez cet homme, peut-être dans la fin trentaine début quarantaine, la chevelure poivre et sel qui contrastait curieusement avec ses traits juvéniles. Il donnait l’impression d’être plus grand qu’il ne l’était réellement, bien qu’il faisait tout de même 1,76 mètre. Sa posture très droite et sa large carrure d’épaules en imposaient. Cependant, tous les élèves le tutoyaient amicalement.
D’ailleurs, c’est un peu grâce au tutoiement que lui et Léandre s’étaient rapprochés, leur relation débordant le cadre professionnel. Hubert avait franchement ri lorsque Léandre, complètement dépité, à ses tout débuts dans le monde de l’enseignement québécois, s’était amené à son bureau en disant :
— Hubert, je suis foutu. Ils ne me respectent pas.
— Mais de quoi tu parles ?
— Des élèves, grand Dieu !
— Pourquoi dis-tu cela ? Ce n’est que ton premier cours !
— Eh bien, imagine, plusieurs se sont permis devant toute la classe de me tutoyer !
Hubert avait échappé un éclat de rire qu’on avait entendu partout à l’étage et qui avait fait sursauter Léandre. Bon diable, le prof de maths avait expliqué au prof de français qu’il était dans les habitudes et les mœurs des cégépiens de tutoyer leurs enseignants. Qu’au contraire même, il devrait en être flatté et non s’en offusquer. Devant le regard suspicieux de Léandre, Hubert lui avait juré qu’il disait vrai. à l’heure du dîner, Léandre avait été totalement rassuré. À la table où se regroupaient quelques collègues de divers départements, Hubert avait raconté « l’horrible expérience vécue dans le plus total irrespect » (Hubert aimait bien en remettre) du pauvre Français. Devant l’hilarité générale, Léandre, soulagé, avait accepté de bonne grâce les quolibets et moqueries des collègues.
Hubert s’amusait de la naïveté et de l’intensité de Léandre. Leur toute première rencontre s’était produite lors du séjour initial de Léandre en terre québécoise. Cette fois-là, Hubert, en fin de journée, préparait ses photocopies pour son cours du lendemain à 8 h. Quand il arriva près du petit local où se trouvaient les photocopieuses, de curieux borborygmes lui occasionnèrent un temps d’arrêt avant d’entrer.

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