Deadline, tome 3
150 pages
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Deadline, tome 3 , livre ebook

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Description

Matthew Prescott ne vit que pour la musique. Le groupe de rock qu'il a fondé avec son ami d'enfance Sam Evans connaît une ascension explosive. Il passe tout son temps entre la scène et les bras de Kaitleen, son premier amour de Jeunesse. Quand la belle Johanna intègre l'équipe en tant qu'assistante, une réelle amitié verra le jour ce qui ne fera qu'attiser la jalousie maladive de Kaitleen. Et si tout ce qu'il s'était construit s'écroulait subitement comme un château de cartes ?

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 5
EAN13 9782379601385
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sandra Léo
© Sandra Léo & Livresque éditions ,
pour la présente édition – 2020
© Valérie Cavaillès, pour la correction
© Jonathan Laroppe, pour la mise en page
© Thibault Ben ytou , pour la couverture et le suivi éditorial

ISBN : 978-2-37960-138-5

Tous droits réservés pour tous pays
Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur et de l’auteur.
La musique est partout autour de nous,
il suffit juste d’écouter.
August Rush – Warner Bros, 2007.
Prologue
Assis sur le garde-corps, les jambes suspendues dans le vide, je contemple le ciel qui s’enfuit à l’horizon. J’ai passé ma journée sur le toit de l’immeuble. Nous occupons le dernier étage, et mon père a aménagé une jolie terrasse que ma mère s’était empressée de fleurir. Elle adorait venir ici, pour bouquiner. C’était son endroit préféré. Je sais que j’ai promis à mon père de ne plus sécher les cours. Mais encore aujourd’hui, je me demande à quoi me sert cette putain de vie si ce n’est pour souffrir. Le cancer a grignoté celle de ma mère, chaque jour un peu plus jusqu’à lui ôter la vie. Presque un mois qu’elle est partie, et le trou que la douleur a formé dans mon cœur ne se referme pas. Il ne se refermera jamais et ça fait un mal de chien. La plupart du temps, quand la douleur est trop forte, je ne suis même plus capable de reprendre mon air. Alors je me réfugie quelque part, puis je pleure toutes les larmes de mon corps.
Je n’ai pas vu la fin de la journée arriver. Sous le soleil couchant, le gris des toits de Londres prend une teinte orangée. Juste en dessous, les klaxons des voitures résonnent et ne cessent de hurler que la vie ne passe pas assez vite. À force de passer mes journées à les observer, je me suis rendu compte que les gens ne prenaient plus le temps de vivre. Je n’ai pas profité de celui qu’il me restait pour le passer auprès de ma mère. Cela faisait des semaines qu’elle était en soins palliatifs à l’hôpital. Je n’avais eu le droit de la voir que quelques instants à chaque fois. Trop affaiblie, mon père m’avait promis que dès qu’elle pourrait se remettre debout, elle rentrerait à la maison.
Elle n’est jamais rentrée.
Depuis qu’elle nous a quittés, on me préserve de tous les maux qui rôdent autour de sa mort. J’en veux encore à mon père de ne pas m’avoir laissé avec elle dans ses dernières heures.
Comme je ne me sens pas de redescendre tout de suite, je m’allonge sur le sol, et contemple les nuages qui ont pris eux aussi une teinte de soleil couchant. De toute façon mon père est de garde cette nuit, il ne va pas rentrer avant des heures. Il est pompier à London Fire Brigade et bien qu’à la caserne, ses collègues lui aient offert leurs jours de congés pour qu’il puisse profiter des derniers jours avec ma mère, depuis il tenait à les remercier en prenant la garde chaque soir. Je cale mon avant-bras sur mes yeux, j’inspire lentement et je m’enferme dans ma bulle. Je ne sais pas combien de temps je reste dans cette position, mais assez pour somnoler. Mon esprit s’évade et enfin je semble respirer.
Quelque chose vient heurter ma hanche.
— Putain Matthew ! On t’a cherché toute la journée !
Je dégage mon bras et plisse les yeux pour apercevoir une silhouette qui se poste juste au-dessus de moi. Il fait maintenant nuit, mais je n’ai aucun mal à identifier celui qui vient de me flanquer un coup de pied pour me réveiller.
— C’est bon tu m’as trouvé, dis-je en grognant.
Je me redresse et m’adosse contre le muret qui sert de garde-corps.
Sam balance son sac à dos et s’assied près de moi. Il ramène ses jambes vers lui et les entoure de ses bras, puis pose son menton sur les genoux. J’en fais autant.
— T’as foutu quoi toute la journée ?
Je ne réponds pas et hausse les épaules.
— Tu peux venir dormir chez moi si tu veux. Mes parents sont d’accord.
Je secoue la tête pour dire non.
— Ok, alors je reste avec toi ce soir.
Voilà ce que j’aime chez Sam. Je n’ai pas besoin de trop parler pour qu’il comprenne ma détresse, parce que, oui, je veux qu’il reste avec moi ce soir. Sam fait partie de ces gars populaires au collège, et contrairement à moi, il a tout un tas d’amis. Pourtant, ce soir il décide quand même de rester avec moi alors qu’il pourrait tout aussi bien passer sa soirée à une fête. On se connait depuis l’enfance, depuis que ses parents ont emménagé dans l’appartement voisin. On avait à peine cinq ans. Ma mère l’avait invité à goûter, et depuis, nous étions devenus les meilleurs amis. Comme moi, Sam était fils unique, et nos parents étaient heureux de voir notre amitié s’agrandir d’année en année, à tel point que Sam était devenu un frère pour moi. Et comme pour peser un peu plus sur ma tristesse, la semaine prochaine, nous devons quitter l’appartement pour une maison à l’extérieur de la ville. Je sais bien que je n’ai pas le droit d’être égoïste, mon père n’a plus les moyens de garder l’appartement. Les soins de ma mère ont dilapidé les comptes, si bien qu’aujourd’hui il a été obligé de le vendre.
Sam me donne un premier coup de coude, puis un deuxième.
— Tu veux qu’on aille jouer un peu ?
— Pas envie.
— Tu ne veux plus jouer pour le bal de fin d’année ?
— Je ne sais pas.
Il y a deux ans, on avait reçu des guitares comme cadeau de Noël. Nous avions bassiné nos parents pendant des mois parce que nous nous étions mis en tête de monter un groupe de rock. Au début ,ils ne nous avaient pas pris au sérieux et nous avaient mis au défi d’être les meilleurs en cours de musique. Quand nous avons reçu nos bulletins de la fin du premier trimestre, nos parents en sont restés bouche bée. Nous n’avons pas cessé de nous entraîner et de jouer sans relâche en massacrant tous les morceaux qui nous tombaient sous la main. Et depuis, notre jeu s’était vraiment amélioré. Sam avait le cran de chanter, pas moi. Et puis, maman est tombée malade. J’ai arrêté de jouer un temps alors que nous venions d’être sélectionnés pour jouer au bal de fin d’année.
— C’est con, parce que depuis que Kaitleen sait que tu vas jouer sur scène, elle ne fait que parler de toi.
Kaitleen.
Je n’ai d’yeux que pour elle, et ce, depuis le primaire. Elle a toujours fait partie de la bande de potes qui entoure Sam. Depuis quelque temps, elle connait mes sentiments envers elle. Cette enflure d’Andrew Becker, un soir de fête, avait beuglé à tue-tête que j’étais amoureux d’elle. Connard. Il avait massacré toutes mes chances de pouvoir sortir avec elle un jour, car depuis, elle prenait soin de m’éviter.
Sam porte son regard sur une boule de papier qui a atterri juste devant la poubelle.
— T’es toujours aussi nul, dit-il d’un ton moqueur.
Je hausse les épaules.
— Je vais t’apprendre à viser.
— Surprenant pour quelqu’un qui ne sait même pas viser pour pisser.
Il éclate de rire en lâchant un «  t’es con  » !
Il se lève pour aller ramasser la boule de papier. Il fronce les sourcils lorsqu’il remarque que c’est une partition.
— Tu as écrit une chanson ? dit-il tout en dépliant la feuille que j’avais pris soin de chiffonner avec mes nerfs.
— C’est bon laisse tomber Sam.
— Nope.
Je n’ai pas envie de batailler. Je n’en ai pas la force. Ou peut-être que j’ai vraiment envie qu’il la lise cette foutue chanson ? Quoi qu’il en soit, il se dirige de l’autre côté de la terrasse et s’approche du réverbère qui diffuse une lumière assez forte pour lui permettre de lire les mots que j’ai alignés sur ce putain de bout de papier.
La prochaine fois je viserai mieux.
J’enfouis ma tête dans mes genoux. Je sais ce que ma conscience me dit « laisse ton ami t’aider à apaiser ta souffrance ». Mais là, pour le coup, j’ai plus envie d’être seul. Au bout de quelques minutes, j’entends les chaussures de Sam s’éloigner. Puis la porte de métal qui claque. 
L’air frais de la nuit envahit la terrasse et je commence à grelotter. Même si l’été approche, les nuits de Londres sont encore fraîches. Cela fait presque une heure que Sam m’a laissé tout seul. Je m’apprête à me lever et à rentrer chez moi, lorsque le claquement métallique de la porte qui permet d’accéder au toit se fait de nouveau entendre. Sam la referme d’un coup de pied, sa guitare sous un bras, tenant son ampli de l’autre.
— Qu’est-ce que tu fous ?
— Ta chanson, mon pote, c’est une tuerie ! dit-il, ma partition coincée entre les dents.
— Je t’ai dit laisse tomber ok ?
— Attends tu vas voir. Assieds-toi tu veux bien ?
Il hausse les sourcils attendant une réponse de ma part.
Sam est quelqu’un d’assez borné, aussi en définitive, je n’hésite pas très longtemps et le laisse faire. Je prends place sur l’une des chaises et pose mes coudes sur mes genoux.
Il branche son ampli, accorde sa guitare puis il tousse pour s’éclaircir la gorge.
— On va avoir des ennuis.
— On s’en branle ! Mon ami a besoin que je lui remonte le moral, alors si je dois faire un peu de bruit avec ta musique, ils n’ont qu’à en profiter. Après tout, ils devraient plutôt me remercier, c’est une exclusivité mondiale !
Je secoue la tête tout en riant. N’importe quoi. Même si ça me fait mal au cul de le dire, il a raison, avec ces conneries il réussit à me faire sourire.
— Bon ne le prends pas mal, j’ai juste chang é deux ou trois accords.
Alors que j’ouvre la bouche pour protester il me coupe direct :
— C’est bon je n’ai pas touché aux paroles ! Maintenant ferme-la et écoute, ordonne-t-il.
Il commence à gratter les premiers accords, et je me dis qu’avec un boucan pareil, il n’aura pas le temps de jouer le premier couplet, que tous les voisins vont rameuter pour nous trucider. N’empêche que son intro, elle envoie ! Un mélange subtil de mélancolie et de rage, ce qui donne à la mélodie quelque chose d’étrange, mais de tellement fascinant pour les oreilles.
Puis lorsqu’il chante les premières paroles, tout mon corps se tend. Je n’avais pas pris conscience que j’avais étalé sur le papier toute ma souffrance. Pas à ce point.
 
«  Je me suis réveillé,
Au milieu de la nuit
Avec cette impression
Que ma vie s’était envolée.
J’essaie d’avancer,
Mais chaque pas
Est un peu plus désespéré.
Je n’ai qu’une envie,
Fermer les yeux,
M’enfermer à tout jamais.
Et un soir d’été,
J’ai rêvé que la vie était presque belle,
Que les roses ont commencé à fleurir.
Je n’ai plus peur de courir,
Courir vers elle qui me tend les bras.
Oh oh oooooh oh
Et un soir d’été j’ai rêvé que la vie était presque belle...
Mon ange m’a offert un dernier baiser,
La brume s’est emparée de mes rêves
Puis mon ange s’est envolé.
Seul devant mon miroir,
Je repense à ma vie en pleurs.
J’attends qu’une porte s’ouvre
Pour m’échapper de ce gouffre.
Pas une seule lueur d’espoir,
Mon ciel reste désespérément noir
Dans cet univers le temps passe
Si lentement qu’il me glace
Et un soir d’été,
J’ai rêvé que la vie était presque belle,
Que les roses ont commencé à fleurir.
Je n’ai plus peur de courir,
Courir vers elle qui me tend les bras.
Oh oh oooooh oh
Et un soir d’été j’ai rêvé que la vie était presque belle...
Mon ange m’a offert un dernier baiser,
La brume s’est emparée de mes rêves
Puis mon ange s’est envolé.
Au fur et à mesure mon esprit s’évapore,
Ma volonté de survivre s’endort.
Il est temps que je me repose,
Ne plus penser à autre chose.
Je l’entends au loin...
Cette mystérieuse cérémonie
Qui comme un pantin me dirige...
Oh oh oooooh oh
Mon cœur s’enfuit,
Et dans mes yeux le temps se fige.
La dernière ligne de ma vie s’accroche,
Je cherche mon âme qui s’enfuit...
Tu m’as brisé le cœur quand tu t’es envolée,
Sans toi ma vie n’est qu’une ligne sans fin
Deadline, deadline, deadline...
Deadline... »
Je reste quelques instants interdit. Sam s’est approprié ma chanson, avec sa voix éraillée, il a remué mes tripes et malmen é mon âme.
Après avoir laissé la dernière note en suspens, il se redresse et me lance un sourire en coin.
— Elle est vraiment très belle ta chanson Matthew.
Je ne dis pas un mot, je suis trop bouleversé. L’écrire, la lire et la relire ce n’est rien comparé à ce que je viens de ressentir. Il a raison, cette chanson est belle, puisqu’elle parle d’elle. Même si elle est mélancolique, je garderai toute ma vie ce sentiment de vide. Ma mère me manque terriblement et je ne sais pas comment apaiser ma souffrance, si ce n’est par la musique.
 — « Deadline »... marmonne Sam.
Il pose sa guitare et tire une chaise, puis s’assied en face de moi. Je puise dans toute la force qu’il me reste pour ne pas pleurer.
—  Ç a sonne bien pour un groupe de rock tu trouves pas ?
Il s’avachit sur la chaise et allonge ses jambes. Il croise ses mains derrière sa tête pour la soutenir.
— « Deadline »... murmure-t-il de nouveau.
Je lui souris en retour.
— T’as raison, Deadline ça en jette carrément !
Jamais je n’aurais cru, que quelques années plus tard, cette chanson allait nous propulser au rang de rock stars. Tout le monde a toujours cru que cette chanson parlait d’une histoire d’amour douloureuse, d’une rupture, alors qu’elle ne fait que parler de ma mère. Lors des interviews, souvent interrogé au sujet de ce titre, Sam n’a jamais dévoilé que c’était moi qui l’avais écrite. Jamais. Cette chanson restera notre secret, et on la chante à chaque concert.
Pour elle.
01
Voilà près d’une heure que je me suis enfermé dans la réserve. J’aime venir me réfugier ici, quand j’ai un besoin vital de me retrouver seul avec ma musique. Avant d’être un range fourre-tout, cette pièce était un box de répétition. Quand les bâtiments ont été rénovés l’année dernière, et que tout le deuxième étage a été aménagé en studio, cette pièce n’a eu plus aucune utilité. Des étagères chargées de cartons, de flycases, de micros, et tout un tas de matériel ont pris place. Seul un vieux piano désaccordé est resté, mais, trop imposant, il ne bouge plus d’ici. En plus d’être entièrement sonorisé, et de me couper du monde, j’ai toute la place nécessaire dont j’ai besoin. Ce n’est pas vraiment une cachette, tout le monde sait où me trouver.
Mise à part Kaitleen.
Je viens souvent ici pour m’éloigner d’elle ces derniers temps. Ce matin, elle a encore passé des heures à me répéter qu’il fallait que je me démarque du groupe. Qu’avec mes cheveux toujours en pétard et ma dent de devant cassée, il était temps que je passe chez le coiffeur et que j’aille réparer mon sourire chez le dentiste. Je l’aime, profondément même, mais parfois elle m’exaspère. Je me fous de ne pas être constamment affiché sur les tabloïds, ou encore de faire la une des journaux. Je sais bien que ça l’agace et encore plus quand c’est Luka qui prend toute la place. Pourtant, depuis qu’il est devenu papa, il se fait bien plus discret, même si les paparazzis se font un malin plaisir à le traquer et à attendre désespérément un mauvais pas de sa part. Ils peuvent toujours courir. Luka est juste un papa gâteau et en plus fou amoureux, et ce n’est pas de sitôt qu’il fera tomber son beau château de cartes.
 La nouvelle lubie de Kaitleen ce matin ? Me relooker ! Encore. Il en est hors de question. Jay a écrit de nouvelles chansons, et même si on n’a pas de date butoir pour un nouvel album, composer la musique pour habiller ses nouveaux textes me démange. J’aime cette euphorie que mon cerveau m’offre, quand je suis en pleine inspiration. Et puis il faut dire que ça fait des mois qu’on se fait chier. Sam est en voyage aux États-Unis avec Charly, ils ne rentrent que le mois prochain pour le concert annuel qui a lieu au Hyde Park et pour lequel nous sommes programmés. Quant à Luka, il pouponne toujours. Aaron va bientôt souffler sa première bougie et il est sur le point de faire ses premiers pas. Luka a décrété qu’il ne travaillerait pas tant que son fils ne marcherait pas. Il veut être présent et ne rater ça pour rien au monde, les premiers pas de son fils. Cela ne nous empêche pas à Jay et à moi, de travailler sur nos prochaines chansons. Ce quatrième album se veut totalement différent des trois autres. Victor a concédé de nous laisser carte blanche et de ne demander aucune modification sur nos futures compositions. Nous nous sommes entourés des meilleurs, avec Ryan Williams notre nouvel ingénieur du son et de Stephen Marcussen pour le mastering. Ils n’ont plus leur réputation à faire. Cette fois, il n’aura pas son mot à dire. De plus, c’est écrit noir sur blanc sur notre contrat. On jouera notre musique, la vraie, celle qui nous correspond. Sa confiance n’a pas été compliquée à obtenir, notre dernier album « Uppercut » a reçu les récompenses les plus prestigieuses. On peut entendre par là qu’encore une fois, on a rapporté un max de blé à la maison de disque. Évidemment, comme tout contrat il y a une clause, si l’album ne trouve pas son succès, nous devrons compenser les pertes en nous produisant pour quelques concerts gratuits. Le deal est honnête, et nous avons tous signé sans broncher. Pouvoir jouer notre musique, ça n’a pas de prix, ou presque.
Alors que je me concentre, et griffonne sur le papier musique, quelqu’un ouvre la porte avec violence, et la referme avec fracas tout en hurlant quelques jurons en français.
Assis sur une flycase derrière les étagères, de là où je suis, je ne peux pas voir qui s’acharne à mettre des coups de pieds contre les étagères qui vibrent à chacun des coups qu’elles reçoivent.
— Putain de merde fais chier ! hurle une voix totalement enragée.
Puis s’ensuit un silence total. Un peu décontenancé et surpris, je ne sais pas si je dois bouger. Moi aussi il m’est arrivé de me réfugier ici et de tout foutre en l’air. Et putain que ça fait du bien. Je ne voudrais pas priver cette personne de ce soulagement. Je n’ai pas reconnu cette voix qui s’est égosill ée à s’arracher les cordes vocales. Tout à coup, des boites et tout leur contenu voltigent et retombent à mes pieds. Entre les étagères vides, une silhouette apparaît. De longues boucles rousses lui tombent sur les épaules, mais ce n’est pas ça qui attire mon attention. Sous un t-shirt blanc dix fois trop grand, on peut deviner un soutien-gorge en dentelle blanche et je vois une sublime poitrine qui se soulève au rythme effréné d’une respiration agitée. La rouquine se penche, et de magnifiques yeux vert émeraude me fusillent du regard.
— Qu’est-ce que tu fous ici ! C’est ma cachette ! gronde-t-elle.
Eh ben putain, elle est gonflée celle-là.
— J’étais là avant toi, il me semble, rétorqué-je le plus calmement possible.
Elle fait le tour des étagères et se poste devant moi.
— Oui et bien tu dégages ! annonce-t-elle, sûre d’elle, les bras croisés sur sa poitrine.
Je ne peux m’empêcher de la toiser de la tête au pied. Son t-shirt en col V lui dégage les épaules et retombe sur ses hanches. Elle porte un jean troué, et des Converse rouges aux pieds.
— Qu’est-ce que tu regardes comme ça ? dit-elle furieuse.
— Rien.
— Ouais bien sûr ! Tu ne reluquais pas mes nichons ?
— Non, dis-je sans le moindre doute dans ma voix.
Elle plisse les yeux puis je poursuis :
— Je suis certain que je t’ai déjà vu ici.
— Oh non, je m’en souviendrai, je n’oublie jamais aucun visage.
— Moi non plus je n’oublie jamais un visage.
— Ouais ben, moi ta petite gueule de premier de la classe ne me dit absolument rien du tout.
Je n’ai même pas le temps de lui répondre qu’elle m’arrache ma partition des mains.
— Tu fais quoi ici d’abord ?
Elle marmonne quelque chose entre ses dents, mais pas assez clairement pour que je puisse décrypter. Tout à coup ça me revient. J’ai déjà vu cette tête rousse.
— Je me souviens, tu es passée ici l’été dernier. Tu as signé avec le label ?
Elle écarquille ses grands yeux verts teintés de petites taches orange, ce qui leur donne une belle couleur émeraude.
— Effectivement, tu n’oublies pas les visages. Non je n’ai pas signé avec le label, dit-elle en retroussant le bout de son nez.
Elle tire le tabouret du piano et s’installe dessus les jambes en tailleur, sans me rendre ma partition.
Je l’observe sans dire un mot parce que cette fille me fascine. Comme je ne dis rien, elle ajoute :
— J’étais venu pour passer un entretien. Pour un job.
— Et maintenant j’en déduis que tu as eu le job ?
— Ouais. Et je n’aurais jamais dû signer avec ce connard.
Je souris à sa remarque. Je me doute qui a la chance encore une fois de porter le titre de connard. Elle parcourt rapidement des yeux ma partition.
— T’es la nouvelle assistante de Victor ?
— Oh putain ! Certainement pas, jamais de la vie. Enfin pas directement. En plus d’être un gros connard, ce type est un Tyran !
— Tu bosses pour qui alors ?
— Je suis obligée de répondre à toutes tes questions ?
— Attend tu déboules ici, tu fracasses tout. J’ai le droit de te poser des questions ! Non ?
Sans tenir compte de ma question, elle déplie ses jambes, pivote pour faire face au piano, et pose ma partition. Elle se penche vers moi, pique mon crayon que j’avais coincé derrière mon oreille, et je ne perds pas une miette du spectacle qui s’offre devant mes yeux. Elle a une de ses paires de nichons !
Elle fait exprès de m’allumer ou bien ?
Elle rature quelques notes, et les remplace par de nouvelles. Ses mains se posent sur le clavier et commencent à jouer ma musique.
Quand elle termine la portée qu’elle vient de modifier, elle attrape la partition et me la rend.
— Tiens, c’est bien mieux comme ça.
— Mais je t’en prie. Merci. Ne te gêne surtout pas. Tu ne veux toujours pas me dire pour qui tu bosses ?
Elle se lève, remet le tabouret en place et entreprend de ranger le bordel qu’elle a foutu.
Je me lève à mon tour et l’aide à ramasser les boîtes de rangement.
— Je suis la nouvelle assistante de Becky.
— Ok, je vois.
— Ouais, je suis là pour l’assister. Elle a en charge ce groupe que j’entends partout depuis que je suis arrivée... Deadline... je crois... je ne sais plus. Tu connais ?
— Oui, je connais bien.
Elle ne remarque pas que je souris. Elle devient bavarde, alors par curiosité je la laisse continuer.
— Bref, leur musique c’est vraiment de la daube. Et tu vois moi je suis là pour la gestion du planning, les frais de déplacement, tous ces trucs bien chiants.
— Et c’est pour ça que tu te mets en pétard ?
— Oh non ! Becky est adorable. C’est l’autre pouf qui me gonfle !
— L’autre pouf ?
— La blonde fadasse. Elle m’a demandé de lui porter un café. « Johanna, tu peux me rapporter un café crème sans sucre s’il te plait ? » (Elle en minaude tout en papillonnant des cils) Non, mais je lui flanquerais son café là où je pense ! J’ai une gueule à aller chercher du café ? Je n’ai pas pris ce job pour me taper le service de madame !
Ses nerfs ont refait surface, parce que maintenant, elle balance les cartons avec violence. Et moi je me marre comme un con. Ce qu’elle remarque aussitôt, et cela ne la fait pas rire du tout.
— Qu’est-ce qui te fait rire comme ça ?
— Oh rien, tu imites Kaitleen à la perfection.
Elle grogne. Cette nana est une grenade, prête à dégoupiller.
— Pourquoi travailler avec Becky si tu n’aimes pas le groupe pour qui tu vas bosser ?
— Je n’ai pas dit que je n’aimais pas. Enfin si. C’est juste que je trouve leur musique un peu fadasse.
— Ah ouais ? Fadasse ?
— Oui ! Fadasse comme Kaitleen. Tu vois en surface tu crois que c’est beau, c’est tout joli, et en fait à l’intérieur c’est du moisi... enfin sauf peut-être pour quelques chansons. 
Oh putain, si Kaitleen entend ça, je ne donne pas cher de sa peau. Je ne peux m’empêcher de rire. Elle ne relève pas, et continu de ranger ce qu’elle a saccagé. Elle se baisse pour ramasser les feuilles qui se sont éparpillées. Je m’accroupis à mon tour et l’aide à ramasser pour tout remettre dans les cartons.
— Et tu vois, j’ai pris le temps d’écouter quelques-uns de leur titre. Et tout est surfait. C’est...
Elle place derrière son oreille une mèche de cheveux toute bouclée qui lui empêche de voir. Elle grimace de nouveau en retroussant le bout de son nez. Trop mignon.
— Commercial ?
On le dit à l’unisson. Elle marque une pause et me dévisage. Ses yeux sont vraiment fascinants. Mais je n’avais pas remarqué que sa bouche l’était tout autant.
— Oui, c’est tout à fait ça ! Com-mer-cial.
J’attrape le carton par le dessous et le soulève tout en me relevant pour le remettre à sa place. La porte du box s’ouvre, et Cassie, passe sa tête.
— Kaitleen te cherche, annonce-t-elle en m’offrant le plus large des sourires.
Johanna se frotte les mains sur son jean pour chasser la poussière.
— Oui, c’est bon, je vais lui chercher son maudit café !
Cassie allait répondre que c’était moi que Kaitleen cherchait, mais je lui fais signe de ne rien dire. Cette situation m’amuse beaucoup.
— Merci pour ton aide, dit Johanna en s’adressant à moi.
— Avec plaisir.
Le biper de Cassie sonne, signe que la ligne du standard sonne.
— Ne la fais pas attendre, annonce-t-elle. Je dois y aller, si je ne réponds pas dans la minute, je vais encore me faire secouer le cocotier.
— Ok, ça marche.
Elle se retourne vers moi et me sourit.
— Pardon d’avoir gueul é.
— Ce n’est rien.
— Pardon quand même.
Elle me sourit à son tour, fait volte-face et quitte la réserve au pas de course.
02
— Finalement, je ne t’accompagne pas mon chéri, j’ai promis de passer voir maman ce matin. Je sais que je t’avais promis de t’accompagner, mais tu sais comment c’est ! Je ne sais pas dire non à maman. Et puis de toute façon, je ne supporte pas la nouvelle assistante de Becky. Tu la verrais, ricane-t-elle, elle ressemble à un cocker mal léché.
Devant la coiffeuse, Kaitleen entremêle ses doigts agiles dans sa longue chevelure blonde pour la tresser. J’adore quand elle fait ça. Assise de trois quarts face au miroir, je peux contempler la ligne sensuelle de ses jambes. Elle ne porte qu’une légère robe bleue aux fines bretelles. Elle penche la tête sur le côté pour terminer sa natte. Puis, elle attrape un petit élastique pour nouer le tout. Elle remarque que je l’observe dans le reflet du miroir et me sourit. Je m’approche d’elle, et pose mes mains sur ses épaules délicates.
— Tu sais mon cœur, tu n’es pas obligée de venir à chaque fois qu’on a une réunion au label.
Elle pose sa main droite sur la mienne qui lui caresse légèrement l’épaule. Ses prunelles couleur caramel me fixent à travers le miroir.
— Je sais bien, mais j’aime être à tes côtés. Tout le temps. Et puis ça me fait plaisir d’aider cette pauvre Becky. Je ne sais pas qui a embauché cette cruche de Johanna, mais ce n’est pas elle qui va soulager tout le travail que Becky engouffre. Tu savais que Becky avait un fils de notre âge ? Je crois que Johanna est une de ses amis, et j’imagine qu’il a fait le forcing pour qu’elle soit embauchée. Parce qu’il est évident que ce n’est pas pour son curriculum vitae. Cette fille est vraiment d’une incompétence incroyable !
Kaitleen a tendance à cracher du venin quand quelque chose la contrarie. Et visiblement, encore une fois, elle ne fera pas de Johanna sa grande amie. C’est déjà un miracle qu’elle s’entende avec Emie et Charly. Kaitleen ne travaille pas à proprement parler pour le label. Disons plutôt qu’ils tolèrent sa présence. Elle a su s’imposer dès le début. Au départ, ça me faisait marrer de la voir agir comme si elle jouait un rôle de manager. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, même si Luka s’amuse toujours à la surnommer le double diabolique de Victoria Beckam. Elle prend son rôle un peu trop au sérieux parfois, et oublie l’essentiel pour moi : avant tout, le groupe est un exutoire, une passion dont je ne pourrais me passer. Contrairement à ce qu’elle pense, je ne joue pas que pour l’argent. Enfin, si un peu ! C’est déjà énorme que je puisse vivre de ma passion, mais je tiens à garder la tête sur les épaules, il suffit d’un rien pour que tout s’écroule, et je suis bien placé pour le savoir.
— Et puis je vais rester tout le week-end chez mes parents, tu sais, c’est compliqué pour ma mère d’organiser le mariage de ma sœur, et je tiens à l’aider du mieux que je peux.
— Mais ta sœur ne se marie que l’année prochaine !
— Matthew ! Je suis sa demoiselle d’honneur ! Je me dois de l’aider en tout ! ricane-t-elle.
Pourquoi une impression d’ignare m’effleure-t-il l’esprit ? Kaitleen et ses affirmations ! Elle pivote sur le tabouret et se lève pour me faire face, puis entoure ses bras autour de mon cou. Je pose mes lèvres dans le creux de son cou, ce qui la chatouille immédiatement. Je remonte vers l’arête de son menton pour y parsemer quelques baisers. Je n’ai pas le temps de remonter jusqu’à sa bouche, qu’elle me repousse.
— Matthew... je vais être en retard ! bougonne-t-elle.
Elle ramasse son gilet qui a glissé de la chaise et l’enfile aussitôt. Elle jette un dernier coup d’œil au miroir, pince ses lèvres pour étaler le gloss qu’elle venait de poser puis elle se dirige vers la porte.
— Tu y vas comment ? demande-t-elle tout en prenant l’escalier qui mène à l’entrée.
Nous habitons dans une petite maison non loin de celle de mon père. Kaitleen avait eu du mal à déménager du centre de Londres où nous habitions. Ça l’avait rendue malade quand l’année dernière nous avions dû quitter notre bel appartement. Je ne lui avais pas laissé le choix. Je m’étais imposé. Être auprès de mon père avait été primordial, et même si aujourd’hui il était tiré d’affaire, je refuse de retourner vivre à Londres. Ça me rassure de le savoir à côté, à quelques rues de chez nous.
— Jay passe me prendre.
— Tu sais que tu as un chauffeur quand tu le souhaites ! s’agace-t-elle.
— Je sais, mais j’aime bien quand Jay passe me chercher.
— Ok... comme tu voudras, mais c’est fou de ne pas profiter de ces avantages que le label met à ta disposition.
Je n’ai jamais passé mon permis. Quand nous habitions Londres, je n’en avais pas ressenti le besoin, et puis le succès est arrivé, et je ne m’en suis jamais préoccupé et je m’en accommode très bien.
Un klaxon se fait entendre. Elle attrape son sac à main, tandis que je prends sa valise.
Je l’accompagne jusqu’à son taxi, et alors que je m’apprête à lui donner un baiser, elle détourne la tête, et mes lèvres atterrissent sur sa joue. Ce que je déteste quand elle fait ça !
— Je serai de retour lundi, je t’appelle dès que j’arrive.
Les parents de Kaitleen habitent à quatre heures de route, du côté de Bideford. Issue d’une famille fortunée, je sais que Kaitleen n’est pas avec moi pour l’argent. Ça me rassure quelque part, même si je vois bien que ma célébrité la rend dingue. Le succès du groupe a malheureusement accentué sa jalousie. À tel point, que de nombreuses fois elle a failli me quitter. Et pourtant, je ne l’ai jamais trompée. Je n’y ai même jamais pensé. J’aime Kaitleen sincèrement. Malgré son caractère, le trop d’importance qu’elle donne à ma notoriété, je sais qu’elle m’aime aussi profondément que je l’aime.
Le chauffeur de taxi claque la porte du coffre de la voiture, puis reprend place derrière le volant.
Kaitleen colle sa joue contre la mienne pour me dire au revoir, puis s’installe à son tour sur la banquette arrière. Je referme la porte tandis qu’elle baisse la vitre, pour me dire un dernier au revoir.
— N’oublie pas, je t’appelle dès que j’arrive ok ? Ne mets pas ton téléphone en silencieux !
Ah oui, ça aussi c’est agaçant. Si j’ai le malheur de ne pas lui répondre immédiatement, son imagination et sa jalousie maladive nous emportent indéniablement dans une nouvelle dispute.
Je soupire avant de lui dire un « promis » puis je rentre à l’intérieur attendre Jay, il ne sera pas là avant une bonne heure.
Le bolide roule à toute vitesse sans décrocher du bitume. Jay est arrivé avec une demi-heure de retard. Comme d’habitude. Il a toujours eu un problème avec ça. L’heure, ce n’est pas son truc. Il vit au rythme de son estomac, sous-entendu : « je me lève quand j’ai faim, je me couche quand j’ai sommeil. ».
— Tu sais pourquoi Becky a demandé à nous voir tous ce matin ? me demande-t-il en mâchouillant un chewing-gum à la menthe.
— T’as bu hier soir ?
— Peut-être bien...
— Le chewing-gum ne camoufle pas ton haleine de poivrot. T’as fumé aussi, non ?
— Peut-être bien ouais.
Il rit aux éclats.
— On est pas en tournée, et de ce fait, on ne pas nous reprocher de nous amuser un peu, m’affirme-t-il.
— Ouais, je sais, mais bon... ces temps-ci c’est souvent.
— Putain que t’es rabat-joie !
Il frappe son poing sur la poitrine et ajoute :
— Tu vois cette carcasse ? C’est du solide !
— Si tu le dis, dis-je en haussant les épaules.
Il ouvre la vitre, comme pour s’imprégner de l’air ambiant londonien. Je ne suis pas certain que l’air lui face office d’une bonne douche. Je le regarde d’un air suspect. Vu sa dégaine, sa crinière en bataille et sa chemise froissée, j’en déduis qu’il n’est pas rentré de la nuit.
— Tu sais, l’air n’est pas aussi efficace qu’une douche.
— C’est bon ! J’en prendrai une ce soir ma-maan.
— Faudra que tu m’expliques comment tu as fait pour mettre une nana dans ton lit. Sérieux tu pues le chacal.
Il lève son bras, et se penche dangereusement vers moi de façon à coller son aisselle sous mon nez. Super crado.
— Je pue vraiment ?
Je le repousse violemment avec mon épaule, ce qui lui vaut un gigantesque éclat de rire. Jay a un rire de Viking. Ça va avec sa carrure. Grand, bâti comme un camion, à côté de lui je ressemble à un vulgaire cure-dent.
Nous arrivons au label, et Jay emprunte la ruelle qui mène au parking privé. J’ai...

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