Et pourtant... Elle tourne
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Description

"La pièce que voici propose une radioscopie de maux qui lézardent le Congo et défigurent l'univers. C'est la dénonciation des faux-semblants ; mieux une contestation virulente des paradigmes de la domination et des mirages de la mission civilisatrice. Le dévoiement des voisins agresseurs du Congo est tel qu'ils ont repris à leur compte les préjugés brandis autrefois par le colonisateur."
Extrait de la préface d'Antoine Tshitungu

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2010
Nombre de lectures 280
EAN13 9782296705999
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0062€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Et pourtant…

Elle tourne

© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-12717-3
EAN : 9782296127173

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Préface
D E LA TRAITE NÉGRIÉRE à l’époque contemporaine, du commerce odieux du « bois d’ébène » aux formes d’esclavagismes modernes, c’est une histoire épaisse de six siècles qui est ici remise en perspective dans une ambitieuse tentative de restitution qui met à l’épreuve nombre de codes du genre théâtrale.
Le dramaturge s’adonne au maillage d’une terre chamboulée, retournée, avec ses mottes éparses et son cadastre improbable : la mémoire congolaise.
Cette tâche qui rappelle la mission du rhapsode antique exige de l’auteur lucidité, pertinence, courage et volonté de transmettre un héritage vital quasi en déshérence.
Mais cette restitution d’un passé tronqué à dessein, par ceux qui avaient asservi les peuples noirs à la splendeur infernale des codes noirs, inventés pour les besoins de la cause, se heurte aux images d’Epinal allégrement diffusés par l’école coloniale et ses avatars postcoloniaux.
L’Afrique n’avait pas d’histoire !
Ce mythe effroyable fut érigé en « vérité scientifique ». Quant au Congo qualifié de « cœur de ténèbres »par un explorateur « omniscient », il pâtit aujourd’hui comme hier d’une imagerie qui se décline en représentations caricaturales.
Ce serait un pays créée de toute pièce par la volonté magnanime d’un monarque négrophile et humaniste !
Un territoire hanté par les maladies et la mort ; une terre de violence rédimée par la pax belgicana !
Tels sont les articles de foi de la bien-pensance coloniale mise à mal ici par la parole du peuple congolais qui prend en charge l’évocation de sa longue aventure humaine.
Le théâtre est au service d’un dessein qui le subsume à savoir la survie d’un peuple en proie aux syndromes de la perte identitaire, et menacé d’une destruction programmée. Un pays qui a payé un lourd tribut aux ambitions de ses voisins ainsi qu’aux subtilités machiavéliques de la politique internationale. Un pays devenu à son corps défendant l’épicentre de guerres gigognes dont les millions de victimes attendent encore qu’on leur rende justice.
Un pays qui a fait la nique aux stratèges d’une géopolitique macabre.
La pièce de Henri Mova Sakani porte les stigmates des temps troublés et du sort scandaleux imposé aux Congolais bafoués dans leur dignité, niés dans leur identité, écorchés dans leur humanité et sommés de saborder leur nation afin de satisfaire les impératifs d’un nouvel ordre politique dont on mesure a fortiori le cynisme et le gâchis.
Ce contexte a enclenché une quête de sens, un retour sur les dits et les non-dits d’une tragédie collective. La volonté de subvertir le mensonge et la manipulation requiert d’exorciser le langage de la domination.
La pièce que voici propose une radioscopie de maux qui lézardent le Congo et défigurent l’univers. C’est la dénonciation des faux semblants ; mieux une contestation virulente des paradigmes de la domination et des mirages de la mission civilisatrice.
Le dévoiement des voisins agresseurs du Congo est tel qu’ils ont repris à leur compte les préjugés brandis autrefois par le colonisateur.
La quête de sens est mise en œuvre à travers une série de tableaux où le Congolais s’affronte à son passé et peut à loisir miner le propos du maître qui subit ainsi l’épreuve redoutable et fatale de cet humour dont le Congolais détient des ingrédients salutaires.
Outre les maillons du passé, l’auteur évoque en les croisant, dans une mise en parallèle nullement innocente les trajectoires insignes, illustratifs des chamboulements contemporains sur la scène du monde.
Le pacte colonial d’antan qui amarrait l’Afrique à l’Europe est désormais obsolète. Frappée de plein fouet par la crise l’Afrique voit sa jeunesse clochardisée embrasser les horizons de l’aventure du côté de la Chine, en passe de devenir le phare du monde, écornant la prééminence que les Européens s’étaient octroyée au détriment des autres peuples.
La Chine, elle-même se laisse fasciner par l’Afrique, où sa jeunesse entend participer, selon l’auteur, à une aventure humaine dont l’érection des infrastructures constitue le versant visible.
C’est dans les dernières scènes que des personnes issues de trois continents entament un dialogue où ils mettent en sourdine leurs différences et se révèlent être les architectes inspirés et habiles d’un monde plus juste, plus harmonieux puisque débarrassé des antagonismes pernicieux, fruits d’un long passé où le mépris de l’autre et son asservissement auront été le terreau de tragédies qui ont noms : guerres, esclavagisme, spoliations, racisme etc.
Désormais il s’agit de stopper la cohorte de conflits suscités au nom d’intérêts inavouables ainsi que leurs corollaires effroyables.
La longue quête de sens qui structure la pièce s’achève sur des notes d’espoir égrenées avec humour. Les registres convoqués sont multiples ; gravité et parodie y cheminent de concert.
De la douloureuse excavation des tragédies passées l’on débouche sur l’enfantement d’une ère panhumaine qui fait oublier le chapelet de récriminations et la noirceur des tableaux successifs. La dimension didactique constitue un choix au service d’un théâtre destiné au plus grand nombre.
Les dialogues ouvrent à un débat crucial qui s’emploie à subvertir les paradigmes qui ont cautionné la mission civilisatrice, entériné la chosification des peuples noirs voués à la malédiction à la faveur des constructions cyniques.
C’est le choc de discours avec les points de vue qui les sous-tend, de part et d’autre, qui redonne la voix a posteriori à l’homme asservi et l’outille pour affronter le maître omnipotent. C’est donc au niveau du langage, à travers le jeu de connotations et la subtilité des métaphores que le duel prend corps et sens. L’écriture théâtrale refuse de s’enfermer dans les moules de conventions.
La succession des tableaux ponctués par des passages poétiques ajoute une tonalité lyrique au propos dans un entrecroisement de registres qui dit, à sa manière, ce qui est cœur de ce texte écrit pour la scène.
L’omnipotence du maître passe par son habileté à subvertir son langage qui lui permet de chosifier l’autre, de le manipuler, de l’infantiliser et de le dépersonnaliser pour le maintenir dans les rets de la domination. Cette question permet de comprendre pourquoi les personnages s’adonnent à des joutes oratoires où la mise à plat des vocables reçus vise à démystifier le pouvoir des mots au service d’une idéologie dominatrice et essentialiste portée à la légitimation.
Le théâtre de Mova telle qu’il se livre dans cette pièce a une dimension de catharsis ; il est sous-tendu par ailleurs par la volonté de restituer à un peuple traumatisé par les affres insoutenables de « la guerre mondiale africaine » une mémoire globale, seule à même de lui permettre de bâtir un avenir à l’abri des redites funestes. Qui le condamneraient au retour sans fins des tragédies et des misères du passé.
Henri Mova Sakani, orateur brillant, diplomate, et professeur d’université, appartient à la fratrie des Congolais décomplexés qui font entendre leur voix de manière à inverser les paradigmes reçus en héritage. Le titre qu’il a choisi pour sa pièce témoigne de cette volonté. Le clin d’œil à la célèbre phrase de Galilée laisse entrevoir l’importance des enjeux qui sous-tendent la volonté de rupture.

A NTOINE T SHITUNGU K ONGOLO
Et pourtant… Elle tourne
(Un vieil homme en haillons apparaît et prie à tue-tête)

A. – Le spectre de la misère a tant de fois frappé en cette contrée qu’aujourd’hui j’invoque les oracles de nous libérer de ce maléfice. Qu’enfin qu’un de nos rejetons nous offre un bout de lune… afin de dissiper l’ombre du manque qui nous enveloppe depuis la nuit des temps…

(Une femme apparaît et lui rétorque)

B. – Justement, nous avons, sous l’arbre à palabres, convenu de nous en remettre à la force et à l’énergie de notre jeunesse… cette sève vivifiante... cette toile qui obombre nos pas pesants sous un soleil accablant...voilà notre planche de salut.

(Battant les mains en signe de sonnerie à la porte
et de respect envers le vieil homme)

De quête l’aumône. Je suis la matrone pour collecter l’apport de chacun de nous. La charité, la solidarité, le cœur… Toutes ces valeurs qui nous ont sauvés du naufrage… Nous n’avons jamais chaviré corps et bien que parce que nous avons su nous entraider… Votre contribution.

(L’homme l’interrompt)

A. – Où veux-tu que j’aille trouver de l’argent ?
B. – Il y a toujours un plus pauvre que soi. Même une broutille...même une brindille pour faire un grand feu. L’océan est constitué de goutte d’eau… Une seule de votre part suffira.
Ajoute ton grain de sable à l’ouvrage pour faire un tas.
A. – J’en conviens maman, mais je suis désargenté. Je suis.
C’est ce que vaut cette visite matinale ? N’ai-je pas aussi droit au moindre repos ?
B. – Pas tant que nous n’aurons pas résolu le problème du voyage du fiston. Tout le village a les yeux rivés sur cet ultime espoir.
A. – J’offrirai tout ce que je pourrai. Mais quoi donner quand on a rien ?
B. – On a toujours quelque chose à donner.
A. – Si le pauvre ne donne pas, ce n’est pas par égoïsme. Qu’a-t-il à donner ?
B. – Nous nous sommes mis d’accord, tout le monde devra apporter sa pierre à l’édifice… Soyez charitable, vous recevrez du Seigneur votre rétribution…
A. – Oui, tu as raison. Il n’y a plus rien à posséder qui n’ait de la valeur. Quand il s’agit d’envoyer l’un des nôtres en Europe, on est prêt à se saigner les quatre veines.
B. – Voilà, que la sagesse revient.
A. – Mais comment étouffer cette misère ambiante ? Comment conjurer ce malheur qui nous tenaille les entrailles ?
B. – En mettant ensemble nos forces, en chassant en meute... L’union faisant la force, il est sûr que le sourire reviendra sur nos terres.
A. – C’est vraiment à mon corps défendant... Le dernier denier qui m’était resté était destiné à mon enterrement. Je te le donne et à ma mort, que les oiseaux du ciel, les charognards de tout bord, se régalent de mon cadavre en festin…
B. – De grâce, n’invoque pas des maléfices sur notre opération. Apporte ta mise et oublie comment tu seras enterré. Le mort est mort. C’est aux vivants de s’occuper du reste. Ta prévoyance ne vaut rien à côté du devoir de solidarité que nous nous vouons. Les morts ne s’enterrent pas eux-mêmes.
A. – Que le village me garantisse que le jour où je passerai de vie à trépas, quelqu’un se chargera bien de ma mise en bière et de ma mise en terre…
B. – Vous avez notre garantie.
A. – Alors, je me dépouille et que le jeune nous rapporte le bénéfice de ce sacrifice.
B. – Merci, vieil homme. Dieu te le rendra au centuple.

(Rideau)

(Une jeune dame apparaît et déclame un poème)

A. – Amoureux savoureux
Aimant autant le diamant
Que les amants.

(Un jeune homme la rejoint
et provenant de la direction opposée)

B. – Déployent leurs ailes sur toute la terre
Se frayant un chemin sinueux dans le brouillard.
A. – Le regard en surplomb
Et la bouche baveuse
Ils s’invitent au septième ciel.
B. – Entre ciel et terre
Ils suspendent leurs vies
Et s’inclinent pour ramasser les étoiles.
A. – Le jour décline
Et les ombres s’allongent
B. – Viens savourer le moment magique
Du coucher du soleil.
A. – Savourons le moment présent
Le délice précieux.
B. – Peut-être serait-ce seulement
Un léger répit entre les malheurs
D’hier et ceux à venir.
A. – Démaçonne mon mur d’enceinte.
B. – Détricote mon armure.
A. – Et nous accomplirons ce devoir de vie.
B. – Que mourir on sache oublier.
A. – Pour alléger nos vies de ce lourd fardeau.

(Le jeune homme renonçant)

B . – Ca suffit ! Revenons sur terre.
A. – Pour y faire quoi qui ne soit déjà bonifié dans le paradis que nous nous sommes tissé.
B. – Arrête ! Je voudrais te parler sérieusement.
A. – De quoi qu’il ne soit déjà connu de tout le village ?
B. – Ah bon ! Donc, tu es au courant ?
A. – Mais bien sûr ! La collecte a été organisée à la criée. Tout le monde en parle.
B. – Tu en es donc offusquée ?
A. – Oh non ! Il paraît que c’est la pratique ici pour les grandes causes. Et tu en es une !
B. – Alors ?
A. – Alors quoi ?
B. – Tu me laisses partir ?
A. – Est-ce que j’ai le choix ?

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