État d âme
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État d'âme , livre ebook

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Description

Savez-vous ce que signifie le terme dépression ? Vous êtes-vous déjà posé la question ?


Eh bien, Stanislas Blair, trente-cinq ans, va devoir livrer ses états d'âme sur le sujet à travers la rédaction d'un journal. Et ceci, dans le but thérapeutique de s'en sortir.


Bien qu'il soit peu convaincu des résultats possibles, il s'y attellera, animé par l'autodérision et le cynisme. Mais Stan est loin d'être au bout de ses peines et du long chemin qui l'attend.


Fatigué et dévoré par sa propre vie, l'homme n'est plus que l'ombre de lui-même. Pourtant, face à l’injonction de sa sœur, Julie, il devra quitter New York pour s'installer en Écosse, au domicile de la famille Andersons.



Et si certaines rencontres avaient le don de bouleverser littéralement notre existence ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782819107040
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ANDRAROC
 
 
État d’âme
 
 
Au-delà - 1
 
Du même auteur aux Editions Sharon Kena
Tu ne sais rien de moi 1 et 2
 
 
« Le Code de la propriété intellectuelle et artistique n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite » (alinéa 1er de l’article L. 122-4). « Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal. »
 
 
© 2021 Les Editions Sharon Kena
www.skeditions.fr
 
 
Table des matières
Du même auteur aux Editions Sharon Kena
Table des matières
PROLOGUE
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33 – Final tome 1
Remerciements
PROLOGUE
Un mois plus tôt,
New York, Mai 2016
21 h
 
Mon champ de vision se rétrécit autour de moi, les meubles du séjour semblent tanguer et le sol se dérober sous mon poids. D’un coup, mon attention se focalise sur les étagères en face, remplies de livres et de quelques bibelots. Je discerne certains titres, ne me rappelle plus si tout ça m’appartient ou même si je me trouve réellement chez moi. Le malaise m’oppresse, alors je passe une main sur mon visage pour tenter de recouvrer mes esprits. Enfoncé dans le canapé, mon corps se redresse aussi lentement qu’un zombie et rien qu’attraper mon verre de whisky est un véritable effort en soi.
Le liquide ambré coule à l’intérieur de mon gosier, il me délivre cette douce chaleur d’alcool, celle qui me procure un semblant de sentiment et de légèreté. Ma tête se met de nouveau à tourner et le décor semble se mouvoir de plus belle. Je tente d’ancrer mon regard sur un point fixe. Mes yeux se posent devant moi sur la table basse, face au divan. Là où traînent des restes de cocaïne, les différents antidépresseurs et deux bouteilles presque vides. Le pathétique de ce spectacle m’ébranlerait presque, si j’en étais encore capable. Or, même la pitié que me renvoie ma propre personne ne m’atteint plus, je ne suis plus que l’ombre de moi-même.
Dans un soupir, je me laisse glisser du canapé jusqu’à atterrir sur l’épais tapis. Avec difficultés et manque de précision, mes doigts s’affairent à tracer une ligne de poudre à l’aide de ma carte bancaire, puis à transformer un billet de cent dollars en paille de fortune. Ma tête se penche au bord du meuble et je m’apprête à prendre une longue inspiration.
À peine ai-je le temps de m’essuyer le dessous du nez, que j’entends un bruit de clés à l’entrée. Je n’ai même pas la force de sursauter sous l’effet de surprise, de toute manière, je m’en doutais un peu. Puis malgré moi, je lève les yeux au ciel en imaginant déjà le visage de ma petite sœur, Julie, en débarquant dans le séjour. Je profite de mes dernières secondes de répit pour vider d’une traite mon verre, avant qu’elle ne m’en empêche. Mes doigts tremblent en me servant le fond d’alcool restant. Soudain, la lumière principale de la pièce irradie et m’aveugle instantanément, réveillant ma migraine. Les talons de Julie résonnent sur le carrelage, jusqu’à se reprocher dangereusement de moi. À force de revivre cette situation, je suis capable de décompter les secondes avant qu’elle n’ouvre la bouche pour se mettre en colère. Trois, deux, un, c’est parti.
— Stan, ce n’est pas vrai, souffle-t-elle en pointant du doigt les restes de drogue sur la table.
Puis, elle soulève les bouteilles une par une et son regard semble se décomposer davantage avant de les reposer. 
— Jusqu’à quand tu vas te conduire de la sorte ? Ça commence à me rendre folle. Sincèrement, j’ai l’impression que tu ne fais rien pour voir le bout du tunnel ! Dès que j’ai le dos tourné, tu picoles et te shootes. Tu crois vraiment qu’ainsi, tu réussiras à sortir de cette dépression ? Tu penses berner qui, franchement ? vocifère-t-elle.
Son comportement me sidère, elle s’emporte rarement autant d’habitude. Debout, Julie me toise du haut de son mètre soixante-cinq et de ses vingt-cinq ans. J’ai dix ans de plus qu’elle et depuis ces derniers mois, j’ai largement l’impression que c’est elle l’aînée au cours de nos échanges. Ses yeux bleus ne me quittent pas, ils commencent à s’assombrir, ses longs cheveux roux ne cessent de s’agiter sous ses mouvements de colère. Je déglutis pour réussir à parler :
— Je ne cherche à tromper personne, je n’en sortirai pas. En te persuadant du contraire, c’est toi qui te bernes toute seule, craché-je, amer. 
— Comment tu peux dire ça ? Tu as à peine trente-cinq ans, la vie est encore devant toi.
Cette expression facile me rend dingue intérieurement. Ça veut dire quoi au juste ? Que je suis trop con pour remarquer qu’elle est devant moi ? Non, ce que Julie ignore, c’est que oui, je l’aperçois, mais elle se trouve à une centaine de mètres au loin, et j’en suis séparé par un gigantesque fossé. Je peux seulement la regarder, sans jamais pouvoir l’atteindre.
— Sois un peu patient, tu as débuté une thérapie avec le Dr Grent depuis quelques semaines. On ne guérit pas de ces choses-là en un claquement de doigts. Et puis, ça avancerait davantage si tu décidais d’y mettre du tien. Tu ne crois plus en rien depuis des mois, tu as laissé tomber ta propre maison d’édition, tu consommes un peu trop souvent ces merdes dès que tu te retrouves seul. Pourtant même quand tu les prends, tu ne vas pas mieux. N’oublie pas que le psychiatre a souligné que tu n’en étais pas encore dépendant, puisque pour l’instant ce n’est pas une consommation quotidienne. Mais méfie-toi, le pas de trop à franchir vers l’addiction n’est pas loin. Alors, s’il te plaît, arrête tout ça et ne baisse pas les bras… Fais-le pour moi, demande-t-elle d’une voix tremblante.
Le regard qu’elle m’envoie me transperce et réveille ma responsabilité par rapport à elle. Ma petite sœur ne m’a jamais abandonné depuis le début de ma dépression, des mois plus tôt, j’ai pu compter sur elle à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. J’ignore à quoi elle reste accrochée et de quelle force elle se nourrit, mais elle est toujours là. La réalité m’engouffre à nouveau, ses yeux innocents retiennent des larmes qui semblent bien trop lourdes, bien trop douloureuses. Julie, attends une réponse de ma part, mais je n’y arrive pas. À quoi bon faire une promesse qu’on est sûr de ne jamais tenir ?
Je récupère le fond de whisky devant moi et l’ingurgite. Mon geste a le don de l’agacer encore plus, à sa mine je devine qu’elle ne va pas tarder à perdre réellement patience.
Au moment, où je me redresse pour lui parler, la nausée me prend immédiatement. Alors, je me précipite comme je le peux jusqu’à la salle de bain et me rue sur la cuvette des WC.
Pendant un temps interminable, je paye le lourd tribut de mes excès en rendant intégralement le contenu de mes tripes. Mon corps ne possède en lui plus aucun gramme du moindre aliment, seule la bile vient me brûler la trachée et me rappeler que je suis vivant, malheureusement.
Au sol, je m’écarte de quelques centimètres et m’affaisse contre la paroi, bien conscient que je ne dois pas m’éloigner des sanitaires. Je ferme les paupières pour tenter d’apaiser mon malaise, mais un bruit m’interrompt, des pas légers se rapprochent.
Je tourne la tête en direction de la porte, Julie me rejoint avec un gant de toilette dans les mains et une bassine d’eau. À ce moment, lorsque je sais ce qu’elle s’apprête à faire, mon âme entière n’est plus que honte et désolation. Je n’ai qu’une envie : disparaître.
Ma sœur s’agenouille pour me tenir contre elle et me nettoyer le visage, ainsi que le haut de mes vêtements. Malgré moi, j’obtempère, incapable de m’opposer ou de bouger, sans plus aucune dignité.
Une fois dans un état plus correct, je me réadosse au mur et mes paupières se ferment à nouveau. Des bruits de reniflements attirent mon attention, j’ouvre péniblement un œil. Julie est assise face à moi, les bras enserrant ses jambes. Son visage droit, appuyé contre la paroi, m’offre le spectacle de sa tristesse. Ma poitrine se comprime et mon souffle se saccade, pourtant, je veux lui parler.
— Julie, je suis dés…
— Non, ça suffit. Ne me dis pas que tu es désolé, Stan. Tu n’as que ta souffrance en tête et ne vois plus rien autour de toi. Ça ne te préoccupe jamais, comment je vais encaisser de te retrouver dans des états aussi minables. Mais aujourd’hui, je suis à bout. Je craque là, ce n’est plus possible… Il faut que quelque chose change. Je t’ai traîné de force chez le Dr Grent, tu as commencé un traitement médicamenteux et je suis présente pour toi h24. Mais ça ne suffit pas, rien ne s’améliore, c’est même pire. Si tu ne fais rien, tu vas y rester ! Alors, je t’en prie, accorde-moi une faveur. De toute ma vie, je ne t’ai jamais rien demandé, donc cette fois, tu vas accepter et le faire pour moi.
Les mots de ma sœur témoignent de sa souffrance et de sa solitude. Je ne suis qu’un putain d’égoïste en boucle sur son existence. Des gouttes de sueur glissent le long de mon front, le tournis regagne mon esprit, mais je tente de ne rien laisser paraître. Je veux entendre ce qu’elle a besoin d’exprimer. Je lui fais signe de poursuivre, pas certain de rester conscient encore longtemps. Elle plante son regard dans le mien et j’y remarque une lueur nouvelle, une détermination à toute épreuve.
— Tu vas partir, souffle-t-elle.
Elle s’interrompt, ces trois seuls mots suffisent à m’alerter sur ce qu’elle me réserve. La panique doit être visible dans mes yeux, car Julie baisse les siens pour reprendre :
— Ça fait plusieurs jours que j’organise ça. Tu vas séjourner en Écosse. Tu vas t’installer quelque temps chez les Andersons. Loin d’ici, loin de moi.
Sa dernière phrase me poignarde le cœur, un coup vif et précis, pile au bon endroit. Puis, je me répète mentalement ce qu’elle vient de m’annoncer. Elle a pété un câble ou quoi ?
— Tu n’y crois pas une seconde, lâché-je. Qu’est-ce que tu veux que j’aille foutre en Écosse, chez des inconnus ?
— Calme-toi, Rose et David sont les parents de ma meilleure amie Alexia, avec qui j’ai fait mes années d’études supérieures. C’était ma colocataire et j’ai passé de nombreux week-ends chez les Andersons. Ce sont des gens géniaux et ils habitent dans un lieu sympa. Une coupure, un nouveau départ ailleurs, ça te fera du bien. Je te demande d’essayer, Stan, pour moi.
Je me fige et me recroqueville un peu plus sur moi-même. Je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour Julie, mais là, elle exige de moi une chose impossible.
— Non, je suis désolé, je ne peux pas…
Ma cadette se redresse pour réagir :
— En fait, je crois que tu n’as pas compris. C’est soit tu pars et je continue à te soutenir du mieux que je le peux, soit tu refuses et je te laisse tomber. Ou encore, dernière alternative, je réclame ta prise en charge dans un établissement spécialisé. Alors oui, c’est du chantage, appelle ça comme tu veux. Mais une chose est certaine, je ne peux pas me battre à ta place, je suis fatiguée et ça ne sert à rien, balbutie-t-elle en pleurant. C’est trop dur de te regarder te foutre en l’air, d’assister à ça, en ne pouvant absolument rien faire. Ne me demande plus d’avoir ce rôle ! Dans notre famille, je n’ai que toi et je ne peux pas m’imaginer te perdre, j’ai besoin de mon grand frère.
La culpabilité m’étrangle sauvagement, je m’en veux de lui faire subir tout ça. Je n’ai plus la force de rien, et à quoi bon ? De toute manière, que je sois à New York ou à l’autre bout de la planète ne changera rien à mon mal. En revanche, à des milliers de miles, Julie n’en sera plus témoin et ne souffrira plus. Mes mains se serrent entre elles, ma détermination réapparaît.
Je me traîne avec peine jusqu’à ma sœur, elle me dévisage d’un air grave, attendant ma réponse concernant l’avenir de notre relation. Je m’agenouille face à elle, ma main relève son menton et j’essuie ses larmes :
— Ne pleure plus. J’irai en Écosse.
Le sourire immédiat qui s’inscrit sur ses lèvres ne m’a jamais paru aussi beau. Elle m’ouvre les bras et m’attrape contre elle.
— Tu ne le regretteras pas, promis. Tu seras bien chez les Andersons. Alexia ne vit plus là-bas, mais elle rend souvent visite à ses parents. Tu pourras donc rencontrer ma meilleure amie. Tu verras, ça va être chouette.
Je garde le silence pour ne pas ruiner l’instant, mais comment lui avouer que rien ne m’enchante dans ce projet.
 
*****
 
5 juin 2016
 
Il y a une chose que ma sœur ne m’avait pas dite ce fameux soir dans la salle de bain. C’était qu’en plus de mon départ, Julie avait réussi à compromettre le Dr Grent, mon psychiatre, un des spécialistes les plus réputés de New York. Entre nous, je lui ai donné un surnom au fil des consultations « le bourreau des temps modernes », ça lui colle tellement mieux à la peau.
Ma frangine a donc volontairement passé sous silence cette alliance démoniaque et, maintenant, j’apprends que je dois rédiger un journal quotidien sur mes états d’âme. Tout ça, à des fins thérapeutiques et dans le but de travailler à distance. En envoyant régulièrement mes rapports par mail, le Dr Grent pourra poursuivre ma thérapie et m’aider dans ma soi-disant progression.
Comment dire ? J’ai juste l’impression de m’être fait avoir comme un lapin de six semaines.
Ce soir, j’ai pas mal de temps à tuer, c’est l’avantage des insomnies. Alors, je ne sais pas trop pourquoi, mais je m’imagine en train d’écrire les premières lignes de ce pseudo journal. Puis finalement, je rallume mon PC portable et tape frénétiquement en tête du document.
 
« La dépression est l’enfoncement de notre âme dans l’obscurité de nos peurs. Avec cette forme arrondie vers l’intérieur, creuse, concave. Ce vide qui nous perce les entrailles jusqu’à ne laisser qu’une chair à vif et puis finalement, un cadavre rongé jusqu’à l’os. 
Stanislas Blair »
 
Demain, je m’envole pour Édimbourg. Faut-il que je leur explique que je n’ai plus aucun état d’âme depuis cette dépression ou les laisser espérer ? Oh et pis merde, je n’ai pas fait de promesse. Je m’apprête à partir, tout en sachant que ça ne changera pas ma situation, parce que mon être est déjà mort et rien ne la ramènera dans l’autre monde. 
Chapitre 1
6 juin 2016,
Aéroport de New York
 
Julie m’observe en silence, le temps que nous patientons avant l’ouverture de mon embarcation. Mes doigts tremblent sous l’appréhension de ce voyage et ce qui m’attend sur un autre continent. Et puis, l’état de ma sœur en face de moi ne réduit en rien mon malaise, elle semble prête à pleurer à la moindre seconde. Pourtant, la suivante, elle relève les yeux sur moi et m’adresse un sourire chaleureux.
Une voix dans les haut-parleurs interrompt notre contact visuel et nous informe qu’il est temps de monter à bord. Je me lève et Julie m’imite, nous cheminons dans le dédale de galeries entre la foule de passagers, mon angoisse ne cesse de grandir. À plusieurs mètres de la porte d’embarquement, je ralentis pour saluer ma frangine. Elle est complètement crispée et étrangement, à sa tête, on pourrait croire qu’elle n’est pas l’instigatrice de mon départ. Ne trouvant pas les mots, je me contente d’avancer dans sa direction et de la prendre dans mes bras.
— Tu m’envoies un message dès que tu arrives à Édimbourg, hein ? Rose et David t’y attendront pour te conduire chez eux, à Thurso.
Malgré elle, ses paroles me glacent, je n’ai aucune envie de partager une habitation avec des inconnus. La solitude de ma vie en appartement commence déjà à me sembler lointaine et me manquer. La panique me rattrape soudainement, je serre les mâchoires pour la contenir.
— Promets-moi de prendre soin de toi, murmure-t-elle.
— Cesse de t’inquiéter, tout va bien se passer, la rassuré-je en mentant.
Mes lèvres se posent sur son front avant de m’éloigner. Je tente de chasser le trouble qui m’anime et la douleur de cette séparation. J’avance sans me retourner, sans quoi je serai capable de faire machine arrière.
Je suis installé à mon siège et nous n’avons pas encore décollé. Je fixe l’extérieur à travers le hublot de l’avion, les lumières vives de l’aéroport contrastent avec l’obscurité de la nuit. L’imminence du vol remonte mes sombres pensées et me paralyse. Le visage triste de ma sœur, mes souvenirs de ces derniers mois… Si seulement, j’avais le cran d’en finir d’une manière franche et directe. Mais comme je ne suis qu’un lâche, incapable de se suicider, j’ai opté pour l’autodestruction ; mon messie, mon issue de secours. D’où ma généreuse tendance à consommer des produits peu recommandés ou d’avoir des comportements inconscients. Si je suis la thérapie avec Grent, c’est uniquement parce que Julie m’a supplié. Au fond de moi, je n’étais pas d’accord pour consulter un psychiatre, mais je n’ai pas eu la force de m’y opposer et, surtout, je n’ai pas pu la regarder souffrir davantage. Pas après ce que nous avions déjà subi avec nos parents.
Pour être honnête, la première fois que je suis allé voir ce psy, avant de pousser sa porte, je portais un infime espoir de m’en sortir. Mais j’ignorais réellement ce qui était en train de m’arriver. Il m’a fallu un certain temps pour accepter son diagnostic et au fil des jours, j’ai admis la sordide vérité ; j’étais en dépression depuis des mois.
L’équipe de bord annonce le décollage et cela me ramène à la réalité. Mon cerveau m’ordonne de m’enfuir, de quitter cet avion en courant et de partir là où personne ne me trouvera. Mais même ça, je n’en suis pas capable et mes jambes refusent de s’exécuter ! Au lieu de m’activer, je reste prostré dans ce siège et garde le visage tourné vers l’extérieur, pour ne pas affronter le regard des autres passagers.
Nous sommes dans les airs depuis une bonne heure, mes mains tremblent au-dessus de mon clavier d’ordinateur. Je dois commencer la rédaction de ce maudit journal, mais je n’y arrive pas. La page blanche de mon traitement de texte me terrifie et m’agresse. Les bouffées de chaleur reprennent tandis que ma respiration et mon rythme cardiaque s’accélèrent. L’espace autour de moi se resserre et m’opprime. Putain, je ne peux même pas prendre l’air ! Je dois faire quelque chose ou les passagers de ma rangée vont me regarder comme un malade mental. Ce qui n’est pas faux en soi, la folie fait partie de mon quotidien depuis des mois.
Je sors deux comprimés de ma poche intérieure et les gobe avec mon verre d’alcool. N’ayant pas ma frangine et le Dr Grent sur le dos, j’en profite. Il ne me reste plus que ça, puisque Julie s’est débarrassée de la drogue que je gardais chez moi. Avec un peu de chance, ce cocktail « cachets, alcool et avion » va peut-être me permettre de me dévoiler sur ce texte. J’ai promis à ma sœur de respecter les règles et de suivre cette thérapie.
Ce pervers de psychiatre a souhaité m’accompagner à distance, au moins les premiers temps, c’était sa condition et Julie l’a acceptée. Mon avis ? On ne me l’a pas vraiment demandé… enfin, mon silence et mon désintérêt ont été interprétés comme un accord tacite. Et pour couronner le tout, cet enfoiré m’a conseillé de commencer ce journal dans l’avion, prétextant des arguments bidon sur le point de départ. «  Cela va m’aider dans la suite de ma thérapie  ». Si j’étais encore capable de rire, c’est ce que je ferais à cet instant. À part me filer la nausée, c’est tout ce qu’il va réussir à produire.
Sinon ce que je pense de son exercice plus profondément ? Mon état d’âme du moment… FOUTAISES !
La notion de plus tard ne signifie plus rien pour moi et ne m’appartient plus. Il y a des lustres que je n’ai plus le moindre avenir. Plus rien au fond de mon être ne trouve la force de se battre pour suivre le mouvement. Mon corps reste immobile, comme enlisé par des sables mouvants, cherchant à le faire disparaître. Et les autres autour de moi poursuivent leur route et m’ignorent, telle une fourmilière en pleine action.
Je repense à cette phrase que le Dr Grent ne cesse de me répéter à chaque consultation.
« Au-delà de la dépression, il y a une seconde vie. Mais pour cela, il faut voir au-delà de notre propre conscience… »
Pour être franc, je n’ai jamais saisi le sens de ce qu’il voulait me dire, c’était hors de ma portée. Lui reste persuadé que je comprendrai le moment venu, mais je sais qu’il se fourvoie complètement. Pour un peu, il me ferait de la peine !
L’hôtesse me sort de mes pensées en me demandant si j’ai besoin de quelque chose. J’opte pour un nouveau verre, je suis complètement bloqué sur ma rédaction. C’est tout de même un comble pour un directeur de maison d’édition qui, avant ça, a passé plusieurs années à écrire. C’est ce qu’on appelle communément ; l’ironie du sort.
Je baisse l’écran de mon PC, ferme les yeux et essaye de faire le vide, de me rappeler d’un moment heureux, comme ce psy aime me le recommander. Pourtant les bons souvenirs se déforment à l’intérieur de mon être. Les sentiments de ces instants-là ne sont plus les mêmes. Mes systèmes de représentation ont changé ; les odeurs, la vision, le ressenti, les bruits. Ils ne me sont plus agréables. Je les visualise d’un œil extérieur, comme s’ils ne m’appartenaient plus.
Je reviens à l’instant présent, lorsque l’employée m’apporte ma boisson. À peine partie, je l’avale cul sec.
Seulement quelques minutes s’étirent et je sens enfin l’alcool m’enivrer. Je rouvre mon ordinateur, déterminé à prouver à ce foutu psy que sa thérapie ne sert à rien et qu’il perd son temps. La colère et la rage m’animent, guidant mes doigts sur le clavier.
Chapitre 2
Journal de Stanislas B.
6 juin 2016,
entre New York et Édimbourg
 
Petite mise au point, avant de commencer la rédaction de ce « Journal » qui est le soi-disant sauveur de mon cas désespéré ! Oui, cela semble complètement barré, mais si vous avez des réclamations, merci de voir cela avec le Dr Grent, je n’y suis pour rien.
Cette gazette de mes états d’âme ne représente en aucun cas ma volonté, elle est le simple résultat de la négociation de ma thérapie qui m’a entièrement échappé. J’ai pour consigne de le rédiger comme un récit à la première personne et de m’adresser à un interlocuteur anonyme. Le but est de livrer mes pensées et ma perception psychique de mon quotidien, de ma dépression. Une forme d’exutoire, en quelque sorte… Bref, passons ce que j’en pense !
Mais le plus fou dans ce concept, c’est que je me demande qui voudrait bien partager mes pensées. Parce que si moi, j’avais le choix, je les fuirais aussi loin que possible pour ne jamais les rencontrer. Alors, suivez ce bon conseil, sauve qui peut !
 
*****
 
Je relève un instant les yeux de l’écran et inspire profondément. L’angoisse est présente au creux de mes entrailles, elle vibre à nouveau et gronde à travers mon corps. Mes mains deviennent moites et je sens mon rythme cardiaque s’accélérer, avec l’impression que mon cœur ne va pas tarder à traverser ma poitrine. Pourtant, je dois écrire, lui montrer le démon dont je suis la marionnette. Il veut le voir, alors il goûtera à la noirceur qui me parcourt les veines et à cette peur qui me ronge comme de l’acide. Cette crainte de ce qu’il y a en moi et de ne pouvoir malheureusement que le subir. Ma conscience ne m’obéit plus depuis longtemps et mon corps fait le mort sous mes injonctions. Je reste paralysé devant cet enfer et je crève de ne parvenir à l’affronter. La réalité est que je n’ai pas les armes et ne suis pas de taille face à ça ! Personne ne peut y être préparé, c’est impossible, et même impensable.
Des frissons courent le long de mes mollets et resserrent leur emprise, comme pour me rappeler que je suis prisonnier de ma dépression. Comme si je pouvais l’oublier !
J’ouvre à nouveau ma poche intérieure et avale un autre comprimé. Mes yeux se ferment quelques secondes, tentant d’échapper à la vue des autres voyageurs. J’inspire et expire, n’osant même pas tourner la tête, le regard focalisé sur l’horizon à travers le hublot. Le ciel est infiniment vaste et magnifique, sans le moindre sentiment, comme un élément intemporel. Il m’attire et j’admire cette conscience omniprésente, l’observateur secret de notre Monde.
Après quelques minutes, mon corps se relâche, le cachet commence à me soulager.
 
*****
 
Journal
 
Avant de m’épancher sur mes « sentiments intérieurs profonds », mon cher psy m’a demandé de rédiger une succincte présentation et quelques lignes sur « comment je vois ma dépression ». Croyez-moi, pour avoir des idées farfelues, je peux faire confiance à ce Dr Grent ! Je commence à m’interroger sérieusement. Sa belle réputation n’est-elle pas l’unique fruit de pots-de-vin ?
Exercice (= perte de temps)
Présentation succincte  : (à publier pour ma chronique mortuaire, au moins je l’aurai rédigée pour quelque chose… parce que là, je ne vois toujours pas l’intérêt de cette entrée en matière.)
Stanislas Blair, d’une manière générale les gens me surnomment Stan. Enfin, quand je les intéressais encore et avais des échanges avec eux. J’ai 35 ans, j’ai toujours fait du sport (sauf depuis ces derniers mois) et mangé sainement (depuis quelque temps, je me laisse dépérir, allez savoir pourquoi !). Je mesure 1 m 85, pèse approximativement 73 kg (j’ai arrêté de contrôler mon poids, vous aviez compris), mes cheveux sont bruns et mes yeux verts. D’apparence plutôt populaire auprès des femmes, enfin avant tout ça. Célibataire et sans enfant, par chance, pour eux comme pour moi. Oui, c’est vrai, ça aurait pu être pire, alors relativisons ! (Soulignez mes efforts, Grent !).
J’ai toujours eu une passion pour l’écriture et la lecture. C’est pourquoi j’ai créé, il y a dix ans maintenant, une maison d’édition à renommée internationale, aujourd’hui très rentable. J’y ai tout consacré et tout donné. Jusqu’au point où mon corps ne puisse plus rien produire. À présent, cela fait des mois que je suis inactif et c’est un bon terme pour définir ce que je suis devenu.
Avant, l’autre moi (j’ai décidé de me nommer ainsi pour parler du passé) était riche, puissant et adulé. À l’heure actuelle, je suis complètement seul avec mon argent.
Les gens n’ont pas compris l’ampleur du mal-être qui m’est tombé dessus. Puis-je vraiment leur en vouloir ? Alors que moi-même, je n’ai pas accepté ni encaissé d’ailleurs.
Je ne vois pas l’intérêt d’évoquer mes goûts, mes qualités ou encore souvenirs… Ils n’existent plus, épargnons-nous cette peine.
Et le dernier élément important de ma description que je tiens à souligner puisque je ne suis plus que ça : un dépressif.
Avis sur ma dépression  :
Elle s’est présentée à moi sans prévenir. Enfin, je suis un menteur, elle a envoyé des signes. Je n’ai pas voulu voir, mais elle avait déjà commencé à s’insinuer en moi. Au fil des jours, l’autre moi n’a plus eu aucune envie, aussi quelconque soit-elle. Il augmentait la dose d’alcool et de cachets pour tenir le choc des déplacements professionnels à l’étranger. Ces piliers éphémères l’ont noyé dans le mensonge, jusqu’à ce que la dépression s’affirme pleinement et dévoile la vérité. Alors, son ombre diffuse et imposante m’a tendu ses longs bras noirs. Elle m’a encerclé pour m’empêcher de fuir et de l’affronter. Elle m’a hypnotisé pour laisser entrer ce monstre et le cacher à l’intérieur de mes tripes. Puis, ne lui suffisant pas, elle s’est ensuite insinuée par tous les pores de ma peau, pour mieux atteindre mon âme et la détrousser. Elle a tout pillé et ravagé sur son passage, emportant ma dignité et ma confiance. Elle a tailladé à mort et à sang mon être, meurtri jusqu’au dernier souffle mes qualités humaines et dérobé mes nobles sentiments… le peu que je détenais. Elle m’a pris la Lumière du soleil pour m’enfermer dans l’obscurité éternelle. Mais elle m’a aussi donné (je le reconnais, je ne suis tout de même pas ingrat), comblé avec une peur omniprésente et permanente, à la tête du contrôle de mes angoisses. Cette lame de fond qui déferle sur ma conscience du matin au soir et se matérialise la nuit dans mes cauchemars.
Après avoir tout détruit à l’intérieur, elle a fait le vide autour de moi, telle une bombe atomique. Faisant fuir mes amis superficiels et me poussant à rejeter les autres. Parce que je n’étais plus intéressant à leurs yeux. Je ne voulais plus sentir leurs regards condescendants sur celui que j’étais devenu, je ne pouvais plus l’affronter. Mon mal-être faisait peur, à eux comme à moi, un spectre méconnaissable. Puis l’argent n’avait plus d’importance et je n’en dépensais plus pour les autres. Au fond de moi, un inconnu rongeait l’intérieur de mon être, jusqu’à la moindre particule de chair. Il a pris son temps pour me dévorer et agiter ma dépouille sans vie. Puis il s’est installé là, pour veiller à ce que rien ne repousse jamais !
Aujourd’hui, il ne reste plus rien à l’intérieur de moi, hormis cette salope de dépression et le monstre qu’elle a créé.
 
*****
 
Je rabaisse l’écran, un instant, je dois me reprendre. Non, je ne parlerai pas précisément de ce moment où j’ai tout perdu, où tout s’est éteint. Ni profondément de Julie, de la seule personne pour laquelle je tiens encore debout et que l’automate que je suis s’agite vainement.
Pas question que je donne à ce psy ce morceau à se glisser sous la dent ! Le souvenir de cette période est tout ce qu’il me reste de l’autre moi.
Je vais l’enfermer à double tour, pour que jamais personne ne puisse le découvrir.
Chapitre 3
Le voyage approche de sa fin, presque dix heures de vol, je tente de finir ma page avant de ranger mes affaires.  
 
Journal
 
La présence des passagers autour de moi m’oppresse et me malmène. Je ne tolère plus le monde, les gens, les enfants… Pourtant, la vérité, c’est que c’est surtout moi-même que je ne supporte plus. Comment ai-je pu vivre jusqu’à présent en m’aimant autant ? Aujourd’hui, j’évite même mon reflet dans la glace. ...

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