Fifty-Fifty
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Fifty-Fifty

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Description

Prenez cinq amies : Lola, l’explosive Zoé en couple avec Jenifer, Anaïs la rebelle et Chloé la prudente.
Ajoutez, si possible avec modération, Thomas et Lylou, deux adolescents en pleine crise, et une pincée de Fabien, toujours chez ses parents à 25 ans.
Saupoudrez généreusement de maris : Frank, Bruno – beaucoup trop sérieux – et Jean-Robert – trop volage.
Pimentez largement des joies des familles recomposées, de belle-mère trop présente, de démon de midi, de mise au placard professionnelle.
Ajoutez délicatement l’ingrédient principal : « moi, vieillir, jamais ! »
Remuez délicatement en prenant soin des grands-parents malades, mais surtout sans aggraver les malentendus.
Placez le tout dans un club de vacances, dans un pays au bord de la guerre civile.
Vous obtiendrez « Fifty-Fifty… et toujours un grain de folie », le second roman antimorosité de Kathy Dorl, qui donne la joie de lire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 janvier 2016
Nombre de lectures 739
EAN13 9782370111265
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0034€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

FIFTY-FIFTY
… et toujours un grain de folie

Kathy Dorl



© Éditions Hélène Jacob, 2014. Collection Littérature sentimentale . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-126-5
« Et si on se prenait quinze ans de plus, là maintenant, juste pour voir comment on sera à l’approche de la cinquantaine ? »
Zoé

« Regarde-toi un peu ! Tu n’as pas honte d’être si jeune ? À ton âge. »
Daniel Pennac
Pour Fanfan
1.

« J’en ai plein les ados ! » Anaïs @Anaïs-torique


J’en ai marre de cette baraque ! Vous me faites tous chier !
Lola soupire :
C’est ça, Lylou. En attendant, viens prendre ton petit-déjeuner, tu vas être en retard à tes cours !
J’en ai rien à foutre ! Pourquoi vous m’empêchez de sortir avec mes copines samedi prochain ?
Parce que tu n’as que 15 ans et qu’à ton âge, tu n’as rien à faire dehors à minuit, répond Frank.
JE VOUS DÉTESTE ! hurle Lylou en claquant violemment la porte après avoir attrapé son sac et ses classeurs.
Frank soupire à son tour.
Tu veux encore un peu de café ? lui demande Lola, impassible, en entonnant la fameuse chanson Déjeuner en paix de Stephan Eicher.
Bienvenue dans l’heureux quotidien des quadras et des quinquagénaires !
Quel parent d’adolescent n’a jamais rêvé de petit-déjeuner, déjeuner, ou dîner en paix ? Ou de ne passer qu’une seule journée sans conflit avec sa progéniture en pleine mutation ? Il paraît que les changements hormonaux, corporels et psychologiques sont d’une telle intensité à cet âge qu’ils n’ont d’autre équivalent dans la vie humaine que la grossesse. Aussi vaut-il mieux apprendre à respirer par le ventre, compter jusqu’à dix avant de répondre, bref apprendre à rester zen devant une bombe H de 15 ans.
C’est ce que Frank et Lola s’efforcent de faire.
Pourtant, Lylou a été un bébé et une petite fille adorable. Bon, petite, il lui arrivait parfois de refuser obstinément d’enfiler son imper sous des trombes d’eau, ou de se rouler par terre en hurlant dans les rayons du supermarché et en observant d’un œil la réaction de Lola. Et vas-y que je me jette à genoux façon Actor’s Studio et que je pleure à chaudes larmes en attendant que le petit cœur maternel fonde. Voyant sa mère indifférente à son chantage, elle avait abandonné cette stratégie.
Conçue à New York par insémination artificielle d’un donneur anonyme, Lylou connaît parfaitement son histoire : l’horloge biologique de Lola tournait et elle ne voulait pas rater l’occasion d’être maman – à défaut de trouver l’homme de sa vie. Elle n’était pas la fille de Frank, qui avait déboulé dans la vie de Lola quelques mois après la conception et qui avait adopté Lylou dès leur mariage.
Selon le psychologue qui a un peu suivi Lylou, ce ne sont pas les origines de sa naissance qui semblent la perturber. Non, c’est juste la puberté, mot certes féminin, mais qui rend les adolescents, garçons ou filles, sourds aux conseils et recommandations des parents, et accessoirement aveugles au bazar dans leur chambre, si ce n’est un peu bêtes aussi.
Mais que se passe-t-il ? s’interrogent souvent Lola et Frank. Qu’est-il arrivé pour que l’adorable Zouzou se transforme en un Gremlin infernal ? Mais qui lui a donné à boire après minuit ? Une certitude : Lylou est un Gremlin. C’est quoi, ces crises de transformation de Gizmo tout choubidou en Mogwai énervé en l’espace de quelques minutes ?
Frank finit son café, attrape sa mallette et embrasse rapidement Lola. Il est déjà en retard.
Quand je pense qu’on s’inquiétait de savoir si on devait coucher la petite sur le côté, le ventre ou le dos ! Ce n’était que le glaçon à whisky posé au sommet de la partie émergée de l’iceberg.
Déstressssse , répond Lola en mode Lylou. Notre petite chérie doit avoir ses règles !
Le Tampax, vite !
Lola sourit à la réflexion de son mari.
Frank lui envoie un baiser en refermant la porte d’entrée.
On s’appelle ce soir. Bon vol, j’te retrouve samedi sur place !
Mariés depuis quatorze ans, Frank et Lola s’entendent à merveille et s’aiment comme au premier jour. Ils estiment avoir beaucoup de chance. Frank est directeur d’une société de finances privées à Monaco et Lola, responsable marketing d’un groupe de cosmétiques. Ils habitent une très belle maison sur les hauteurs de Villefranche-sur-Mer, qu’ils ont pu acquérir grâce à leurs confortables salaires ; mais les échéances du crédit restent lourdes chaque mois.
Lola a pris quelques jours de congé pour retrouver ses amies d’enfance à Comilna, une cité balnéaire de Malatus, petit pays d’Afrique du Nord. Elles en ont toutes besoin. Anaïs a le même phénomène que Lola, un Gremlin nommé Thomas. Chloé, deux jeunes adultes plus deux autres de son compagnon. Zoé et Jenifer – le couple lesbien sans enfant – échappent à ce genre de problèmes. Mais qu’elles se rassurent, si les ados n’étaient que le seul problème des futurs quinquagénaires, la vie serait super méga simple !
Frank, Jean-Robert – surnommé JR –, le mari d’Anaïs, et Bruno, le compagnon de Chloé, doivent les rejoindre pour le week-end.
En attendant, ça fera un bien fou aux filles de se retrouver. En fait, elles ont toutes un peu de mal à aborder ce tournant dans leur vie, le fameux cap des 50 ans. Le fameux grand point du milieu de vie… Quoique pas vraiment le milieu : c’est rare de finir centenaire – ce qui rajoute un peu plus à la déprime.
Bref, mieux vaut s’interroger sur ses succès et ses échecs, et faire le point sur les rêves qui restent à accomplir entre copines que toute seule , se dit Lola en achevant de ranger la cuisine.
Elle finit d’inspecter la maison en passant par la chambre de Lylou, qu’elle retrouve sans surprise dévastée et dont la salle de bains a été frappée par un tsunami. La gravité doit être forcément plus forte dans une chambre d’ado : tout y atterrit par terre ! Une fois tout remis en ordre, Lola prend une douche. Sa valise est prête. JR et Anaïs doivent passer la prendre dans une heure, direction l’aéroport !
J’espère juste que Frank arrivera à se débrouiller tout seul avec notre furie !
Quelques heures plus tard, Lola est enfin installée dans la cabine du vol Air France qui l’emporte avec ses amies vers Comilna. Une navette de l’hôtel les emmènera au Palais Mehdi. Anaïs est assise près d’elle, côté hublot. Chloé se trouve de l’autre côté de l’allée, Jenifer et Zoé ont leurs sièges dans la rangée précédente.
L’hôtesse leur sert des rafraîchissements. Elles optent toutes pour une coupe de champagne afin de fêter leurs retrouvailles.
À notre break ! lance Zoé en se tournant vers ses amies.
À votre santé à toutes ! Et vive Comilna ! ajoute Anaïs en poussant un profond soupir de soulagement.
Zoé est une pure Parisienne. Après avoir longtemps travaillé dans la mode, elle a lancé sa propre ligne de bijoux et s’en sort plutôt pas mal. Elle s’est mariée dans le Massachusetts il y a quelques années avec sa compagne Jenifer, une pulpeuse photographe. Elles s’entendent assez bien. Malgré les petites rides d’expression autour de ses magnifiques yeux bleus, Zoé est restée la superbe blonde aux cheveux courts qu’elle a toujours été. Niveau caractère, elle est un peu plus masculine que Jenifer, mais classe et décomplexée, surtout en matière de sexe et d’humour noir.
L’avion ayant atteint son altitude de croisière, Zoé détache sa ceinture et se tourne vers Anaïs et Lola en s’asseyant sur l’accoudoir de son siège.
Alors, vous vous en sortez comment avec vos « bugs » ?
Évidemment, Zoé fait allusion aux charmants mouflets de Lola et d’Anaïs, transformés depuis une bonne année en phénomènes hirsutes, rebelles, sales parfois, avec une communication limitée à des « T’es relou, mmmouaiiss » et autres onomatopées incompréhensibles. Bref, des mutants épuisants.
Bah, Thomas continue à se fixer des limites : tenter de dépasser les bornes, réplique Anaïs, fataliste.
Allô ?! Lâche-moi, tu me saoules, ferme la porte, dégage, quoi ? Quuuoooooââââ ? renchérit Lola en imitant Lylou.
Je vois que tout va bien ! Rien de neuf sous le soleil, rigole Zoé en s’installant de nouveau sur son siège.
Rien de neuf, rien de pire et heureusement, soupire Anaïs en réclamant une autre coupe de champagne à l’hôtesse qui revient à leur hauteur.
Avec eux, l’expression « pas de nouvelles, bonne nouvelles » signifie une journée « pas plus pire » que la veille, et c’est déjà ça, grimace Lola.
Ce qui m’épuise le plus, c’est que toute la journée, c’est « Maman-ci », « Maman-ça », « Maman, où est mon T-shirt ? », « Maman, des sous », « Maman, je peux manger plus tôt ? », « Maman, je sors ». Et quand il croise son père, c’est : « Papa, où est Maman ? »
Idem pour moi, Anaïs, rassure-toi !
Anaïs est prof dans le lycée où ils ont tous étudié jeunes. Pourtant d’un tempérament radical et un peu volcanique, elle use et abuse de tous les enseignements pédagogiques pour gérer son nain. Sans succès, elle s’est mise au yoga intensif et c’est souvent que son mari, l’imperturbable JR, la retrouve le soir assise en tailleur sur le lit, poussant des « hmmmmmmmmmm » tout en respirant par le ventre.
Notamment le jour où un autre ado pré-pubère, du même moule que son Thomas et qui se la jouait un peu, lui avait sorti texto :
Vous êtes canon. Si votre mari n’était pas là…
Ce qui avait provoqué une violente colère œdipienne chez Thomas, qui s’était moqué des boutons d’acné, de l’appareil dentaire et de la « tronche de Ribéry » du pauvre complimenteur. Bien que sensibles et fragiles sur le plan émotionnel, les ados manquent cruellement d’empathie ; celle-ci devrait venir plus tard dans la vie – si elle vient… De son côté, sous ses airs de femme choquée par les propos du jouvenceau boutonneux, Anaïs avait été flattée. Il faut reconnaître qu’à 47 ans, elle est toujours aussi belle avec sa crinière brune et ses yeux verts.
Maintenant, y en a plus que pour l’iPhone, l’iPod et iTunes ! s’exclame Anaïs.
Et aïe aïe pour nous ! poursuit Lola.
Le scooter, l’Apple Book, Internet, la Wii, la PS3, le MP3, les fringues, les sorties. Et la semaine dernière, j’ai perdu un ami Facebook ! Mon fils… oups, pardon… Monsieur veut son indépendance ! Et lors de ses contrôles, il répond « du Yop » à la question « Citez une source d’énergie » !
Que de la provoc’ ! Ils étaient pourtant si mignons, petits, continue Lola. Je regrette cette époque où ils tricotaient des gambettes sur leur tapis d’éveil.
C’est la faute aux héros de dessins animés !
Chloé vient d’intervenir alors qu’elle est restée silencieuse depuis le décollage, sirotant son champagne et grignotant quelques cacahuètes.
Anaïs et Lola la regardent d’un air surpris.
Ben oui, vous les trouvez pas insupportables, ces héros de dessins animés, vous ? ajoute Chloé en haussant les épaules. Regardez Dora l’exploratrice, la Madame-je-sais-tout en chef, énervante au possible ! Et vous vous étonnez que vos gosses vous répondent ? Barbie et toutes les princesses Disney : trop belles, trop tout, trop cruches aussi, à la recherche du prince charmant ou du Ken parfait. Et tu ne comprends pas pourquoi Lylou se trouve moche ? Bob l’Éponge : l’incarnation du sale garnement. Maintenant, Anaïs, tu sais pourquoi Thomas n’enlève pas sa veste et ses chaussures chez toi. Sans parler des Hello Kitty et autres Charlotte aux fraises dégoulinantes de rose. Et on se plaint qu’ils s’habillent en noir, maintenant.
On a survécu aux Barbapapa et on n’est ni obèses, ni flasques ! intervient Zoé en rigolant.
À Calimero aussi, qui n’arrêtait pas de chialer ! Et on n’est pas dépressives pour autant ! s’exclame Jenifer en levant le doigt.
Et Babar, suppôt de la monarchie ! rigole Anaïs.
À Candy l’orpheline, ses passions et ses tragédies ! Sortez vos mouchoirs ! rajoute Lola en souriant.
Et Chapi Chapo dans leur monde de bidouilles et leur langage ravioli ! Et on n’est pas encore sous acide ! relance Zoé, hilare.
Bonne nuit, les petits, l’ours moralisateur remplaçant les parents défaillants qui rentrent trop tard du boulot pour l’heure du coucher ! conclut Jenifer.
Toutes s’esclaffent.
Et que penser des Télétubbies ? demande Chloé, perplexe, avec son petit air naïf qui la rend adorable.
Ah non, ce n’est pas de notre époque. Ni de celle de nos ados, plutôt de celle de tes enfants, Chloé, et de ceux de Bruno. Et on voit le résultat, rigole Anaïs.
C’est pas ces trucs bizarres et insupportables qu’on a envie d’exploser à coups de lattes dans la tronche ? questionne Jenifer.
Toutafé , confirme Lola. Avec une télé plasma sur le bide et une antenne sur la tête pour recevoir Canalsat. (Puis, s’adressant à Chloé) C’est depuis les Télétubbies que ton fils Victor reste scotché devant la téloche !
Ouais, ben, moquez-vous ! Vos ados me rendent joyeuse, riposte Chloé, parce que les miens ne sont plus des ados et je dois avouer que c’est délicieux de vous voir souffrir à votre tour !
T’es pas sympa ! bougonne Anaïs, faussement boudeuse.
Eh oui, les ados sont recouverts de petits boutons roses disgracieux, s’emballent vite, nous fatiguent, dorment beaucoup, ne débarrassent de temps en temps que leur assiette, laissent les paquets vides dans le placard et ne sont polis que chez les autres. C’est comme ça et ce n’est malheureusement que le début, confirme Chloé, désormais plus sérieuse.
Chloé a refait sa vie il y a une dizaine d’années avec Bruno et cette charmante famille recomposée compte quatre Padawans : les deux fils de Bruno plus Emma et Victor, les deux enfants de Chloé, tous âgés de 18 à 25 ans.
Et comment ça se passe chez toi ? questionne Zoé.
Pour faire simple, Bruno entend encore parfois les « T’es pas mon père ! » de Victor et Emma, mais ça se fait plus rare. Mais rassurez-vous, on a de quoi s’occuper, soupire Chloé.
C’est vrai que mon Thomas est adorable et super poli chez les autres ! Mais pas à la maison, interrompt Anaïs.
Exact, confirme Lola. Ma fille, qui est si « meuuuugnonne » avec tout le monde, peut parfois être « trèèèèès » câline et me faire des bisous à gogo, surtout quand elle a besoin de moi, ce qui lui arrive parfois. Alors, elle se jette dans une flopée de compliments pour m’amadouer et m’envoie péter dès qu’elle obtient ce qu’elle veut.
Quel genre de compliments ?
« T’as pas un peu maigri ? » Alors que j’ai pris dix kilos et que je m’obstine à mouler mon corps de sirène boulimique dans des jeans taille 38. « Cette nouvelle coupe, ça te rajeunit un max ! » Tout le monde sait que la coupe au bol n’a jamais été une réussite pour personne – à part pour Jeanne d’Arc, Mireille Mathieu ou Dave, et encore. « Délicieuse, ta tarte au tofu-maquereau ! » Alors que tofu et maquereau, c’est comme travail et plaisir, ça n’ira jamais ensemble !
Zoé éclate de rire.
Elle est franchement douée, ma filleule !
Mouais mouais, répond Lola, peu convaincue.
La consigne lumineuse des ceintures de sécurité s’allume et la chef de cabine informe les passagers de l’atterrissage imminent de l’appareil.
Les filles redressent leur dossier et attachent leur ceinture.
Punaise, mais ce n’est pas compliqué quand même, souffle Anaïs à Lola alors que les roues de l’avion touchent le sol. Ne jamais les mouiller ni les nourrir après minuit !
2.

« Mon homme chantait une berceuse à son fils quand tout à coup celui-ci murmura : "Papa, ta gueule, j’essaie de m’endormir". » Chloé @Chloénervée


Les filles sont finalement arrivées à l’hôtel. Situé au cœur de la célèbre palmeraie de Comilna, ce magnifique palace est entouré d’un somptueux jardin privé de cinq hectares planté d’orangers, de bougainvilliers, de roses et de palmiers. Les patios andalous offrent le cadre idéal pour se relaxer et profiter de la quiétude des vastes salons.
Elles ont pris possession de leurs chambres, toutes au même étage et disposant chacune d’une magnifique terrasse avec vue sur le parc.
L’arrivée à l’aéroport a été un peu rock’n’roll. Effectivement, personne ne sait réellement combien de temps peut durer un mauvais quart d’heure avec Zoé, surtout quand elle voit sa valise arriver sur le tapis roulant des bagages, suivie de son contenu quelques mètres plus loin.
Elle a largement fait profiter le service réclamation ainsi que toute l’aérogare de son mécontentement digne d’une colère d’Archibald Haddock, un panel de gros mots en plus, pendant que les filles récupéraient fébrilement les habits éparpillés sur le tapis.
Résultat, Zoé a eu droit à une fouille complète. L’un des douaniers a voulu ouvrir « la boîte à bonheur » comprenant quelques sex-toys et autres joujoux privés que Zoé et Jenifer aiment à partager. Réflexe : elle a sauté sur la boîte. Réflexe : le douanier et ses collègues lui ont sauté dessus.
Les filles ont poireauté en se tordant les mains et en priant pour que cette histoire ne finisse pas en prison, sans passer par la case départ des vacances. L’attitude de Zoé a largement dépassé le refus de se soumettre à l’injonction et elle a ajouté quelques réflexions exotiques de sa production personnelle :
Je n’aime pas me disputer avec les gens, a-t-elle hurlé au chef des douanes. Donc, s’il vous plaît, ne répondez pas quand je gueule !
Deux heures d’interrogatoire plus tard, c’est une Zoé ulcérée qui sort enfin du service des douanes pour le plus grand soulagement de tous, même des douaniers.
Le monde est rempli de gros cons distribués stratégiquement pour que tu puisses en rencontrer au moins un par jour, mais là, j’ai fait le mois complet ! s’écrie-t-elle en sortant de l’aérogare.
La navette de l’hôtel ne les a pas attendues. Elles ont donc pris un taxi. Toutes pensaient que l’orage était enfin passé, c’était sans compter avec la réflexion du pauvre conducteur qui, voulant bien faire, leur a expliqué quelques coutumes locales. Notamment que les femmes policiers de Malatus n’ont pas le droit d’être armées, car l’émotivité féminine pourrait les faire tirer n’importe comment. Zoé, ne supportant pas les propos sexistes et encore en mode « casserole-lait-ébullition-gaffe-ça-va-déborder », a tenté de l’étrangler avec un string qui, dans la panique précédente, n’avait pas retrouvé le chemin de la valise.
Et c’est un chauffeur de taxi traumatisé et tremblant, remerciant tous les dieux que Zoé ne dispose pas d’un couteau suisse – et plus convaincu que jamais de son propos –, qui les a déposées devant l’hôtel.
Heureusement, les emportements de Zoé sont aussi brefs que spectaculaires et les filles se décontractent enfin au bord de la superbe piscine. Le barman du pool-house vient de leur servir des cocktails.
J’aime leur accent, avoue Anaïs. C’est trop sexy !
Il paraît qué les filles adorent les mecs qui ont oune assant ! tente Jenifer.
Tu imites mal l’accent malatusien, s’esclaffe Zoé, de nouveau au top de sa forme.
Lola sourit en la regardant :
T’es une vraie ado, comme nos enfants. Tu passes du rire aux larmes, de la joie à la colère.
Sans les boutons ! affirme Zoé en faisant la grimace.
Jenifer s’étire sur son transat :
Que c’est bon, le soleil…
Vous êtes vraiment gonflantes, avec vos ados ! lance brutalement Chloé.
Zoé relève ses lunettes de soleil pour observer Chloé. Anaïs laisse tomber sa revue sur ses genoux, Jenifer interroge Lola du regard, l’air de dire : « Mais il lui arrive quoi ? »
Mais qu’est-ce qui te prend ? demande Lola, se faisant porte-parole de toutes.
Rien… Tout. En fait, je n’en sais rien. J’en ai marre, c’est tout ! répond Chloé en s’enfonçant dans son transat.
Mais raconte ! insiste Lola. Tu n’avais déjà pas l’air très en forme dans l’avion. Que se passe-t-il ?
Chloé pousse un grand soupir :
Vous vous plaignez de vos rejetons, mais vous ne savez pas ce que c’est que de vivre avec les gosses d’un autre ! Je commence sérieusement à détester ce terme de « famille recomposée ». Lorsque je zappe et que je vois un feuilleton nous montrant que la famille recomposée rime avec joie et bonheur, je me dis que je dois être vraiment anormale, car il y a plein de choses chez moi que je ne supporte plus… Enfin, pour être plus juste, je ne supporte plus rien !
Les filles restent perplexes et se regardent.
Mais je pensais que tout allait bien, ose Anaïs.
Bien ? s’offusque Chloé. Mais j’ai quatre jeunes adultes à la maison, moi ! Tu crois que mon quotidien est un long fleuve tranquille ? On a pris une grande maison pour que chacun ait sa chambre, je dois faire des heures supplémentaires pour nourrir ces quatre morfales et boucler le loyer. Et le pire, c’est qu’ils n’arrivent qu’à créer des problèmes et on n’arrête pas de s’engueuler avec Bruno à cause d’eux ! Si ça continue, on va se séparer ! Vive la famille recomposée !
C’est vrai que ces familles puzzles, si jolies sur papier glacé, doivent donner du fil à retordre aux parents, risque prudemment Lola.
Les enfants s’additionnent et les problèmes se multiplient ! lance Jenifer.
Tout à fait ! confirme Zoé. Pas facile de gérer des enfants qui ne sont pas les siens. Rien à voir avec une famille classique. Les familles recomposées, c’est comme le Nescafé par rapport au café : ça ne sera jamais tout à fait ça.
Tu es rouge de colère ou tu commences à prendre des coups de soleil ? plaisante Lola. Dans le doute, passe-toi un peu de crème solaire.
Lola tend le tube à Chloé qui l’attrape rageusement. Sa peau de blonde laiteuse est très réactive et elle se met à se tartiner furieusement tout le corps de crème.
Mais c’est quoi, cette histoire de séparation ? relance Anaïs. Allons, relativise, Bruno t’adore !
Youhou ! répond Chloé, ironique. Me revoilà, la marâtre de quatre jeunes adultes, dont deux sont à Bruno et son ex, et deux à moitié à moi. Vous vous souvenez ? Dont trois mecs qui mangent comme des gorets, font pipi à côté de la cuvette et ont un énorme baobab dans la main ! Et quand je râle, c’est moi qui suis chiante. Résultat : je m’engueule avec les gamins et avec Bruno !
C’est une mauvaise passe, ils vont finir par grandir et quitter la maison. Quelques années difficiles, et après ça ira mieux, intervient Zoé, se voulant rassurante.
Ça m’étonnerait ! lui répond Chloé, fataliste.
C’est-à-dire ?
Alors, voilà la dernière : l’aîné de Bruno, Fabien, 25 ans, qui est en prépa école d’ingénieurs, nous a annoncé avant-hier qu’il arrêtait ses études ! Ce qui n’a pas été une surprise pour moi, vu que depuis sa Terminale, il enchaîne les années sabbatiques ! Ses gentils parents lui ont offert une prépa privée à 7 500 euros payables en une fois. Mon humble participation ayant été une dédicace de quelques-unes de mes heures sup’ à la pharmacie où je bosse. Depuis la rentrée, il a été en rattrapages, avertissements et conseil de discipline pour cause de mauvaises notes et d’absences injustifiées. Normal quand on se lève à midi. Voilà pour le tableau, les filles ! Et je rappelle à celles qui connaissent mon histoire que bien qu’on soit d’un milieu très favorisé, on en a quatre à la maison et que notre budget n’est pas extensible, et que, bien évidemment, comme le chérubin est archi-majeur et qu’il ne rend de comptes qu’à ses parents, on ne me demande pas mon avis !
Ça craint ! reconnaît Jenifer.
Bref, il nous annonce avant-hier qu’il arrête tout, qu’il ne sait pas quoi faire après et qu’il va « penser » à chercher du travail. N’oublions pas non plus qu’il est parti en vacances au ski avec nous en février et envisage de nous accompagner en Grèce en août, gémit Chloé en se ratatinant dans son transat. Et moi qui avais déjà casé les miens chez leur père pour faire ce voyage en amoureux avec Bruno !
Punaise, t’as un Tanguy à la maison ! s’exclame Anaïs.
Mouais, concède Chloé, je suis sûre qu’à la naissance, Bruno lui a dit : « Tu es si mignon… Tu pourras rester à la maison toute ta vie si tu le souhaites ». Et voilà le résultat : vingt-cinq ans plus tard, c’est la merde !
Les filles restent silencieuses un moment tout en regardant Chloé d’un air compatissant.
Heureusement qu’on n’a pas de gosses ! clame Zoé en prenant Jenifer à témoin, laquelle acquiesce.
C’est tout ce que tu as trouvé à dire pour me réconforter ? balance Chloé, renfrognée.
Ben oui ! rigole Zoé. Il est devenu trop grand pour le noyer dans le lavabo et le planquer dans le congel’. Faut faire avec, ma vieille !
Et tu trouves ça drôle ?
D’habitude, je parfais mes vannes. Je n’étais pas au point sur celle-là, avoue Zoé, toujours hilare.
Bon, attendez, les filles ! coupe Lola pour éviter que la discussion ne s’envenime. On va commander de nouveaux cocktails et analyser la situation.
Quoiqu’avec un grand congélateur…, poursuit Zoé. Désolée, Chloé, mes mots ont dépassé ma pensée ! Mais rassure-toi, ils n’ont pas dû aller bien loin !
Les filles essaient de camoufler un fou rire pour éviter de s’attirer les foudres de Chloé, désormais boudeuse, les genoux sous le menton, son grand chapeau de plage incliné sur son nez, cachant son visage.
Bonne idée, Lola, répond Anaïs en appelant le serveur.
Une fois les cocktails Tropical Spritze à base de jus de pêche et de mangue servis, et après s’être légèrement rafraîchies dans la piscine, les filles s’installent autour de Chloé, toujours prostrée dans la même position.
Allez, enlève ton chapeau et arrête de bouder, tu ressembles à un champignon, comme ça, taquine Lola.
Moi, j’dirais à Chapi ou à Chapo, j’hésite encore ! plaisante Jenifer.
Ou à Speedy Gonzalez ! relance Anaïs.
Chloé se décide finalement à relever son chapeau. Elle a retrouvé le sourire.
Z’êtes trop connes ! Pas moyen d’avoir une discussion sérieuse avec vous !
Mais si, mais si ! objecte Lola. Bon, reprenons. Tu as un Tanguy à la maison et ce n’est pas évident de lui dire : « Il faut que tu partes ».
Toi aussi, tu vas me conseiller le congel’ ? Ou ton neurone a peut-être une idée plus lumineuse ?
Les filles s’esclaffent.
Il faut lui rendre la vie infernale ! conseille Jenifer.
C’est ça, et il va se plaindre à son père, et la mienne va devenir horrible. Merci du tuyau, Jen’.
Nonon, pas question d’une guerre généralisée, intervient Anaïs. Il faut agir subtilement, et ça demande de l’imagination.
Et tu me conseilles quoi ? demande Chloé, désormais intéressée par les deux neurones connectés d’Anaïs.
Arrête de repasser son linge !
En 2013, tu continues à repasser et à amidonner le linge, toi ? Sauf pour les chemises, chez moi, il passe direct du lave-linge au sèche-linge et à la case pliage. Et Fabien ne porte pas de chemises ! Et il plie son linge lui-même.
Stoppe les bons petits plats !
Et je perds Bruno qui les adore !
Ne range plus sa chambre ! Laisse-la se transformer en porcherie.
Il est maniaque, on pourrait manger sur son lino. Non, franchement, les filles, y a rien à faire.
Quand il rentre, arrange-toi pour bécoter Bruno de façon torride ! Les jeunes ont généralement horreur de se rendre compte de la sexualité des parents !
Mon homme est pudique, lâche laconiquement Chloé, désemparée.
Lola, qui est restée silencieuse un moment, se lance à son tour :
Sincèrement, tu devrais avoir une conversation avec Bruno. Lui dire tout ce qui ne va pas. D’ailleurs, as-tu déjà discuté de ce problème avec lui ?
Pas en profondeur, avoue Chloé. C’est tendu comme un élastique à la maison, et je n’ai pas envie qu’il lâche. Un élastique qui claque dans les doigts, ça fait mal !
Chloé renifle.
Mais en ne disant rien, tu risques de le perdre tout autant. Il faut absolument que tu parles calmement avec Bruno puis que vous discutiez avec Fabien. Peut-être que c’est un manque de confiance en lui qui l’empêche d’achever tout ce qu’il démarre. Il en a peut-être marre, lui aussi, de cette vie de délaissé, et n’ose franchir le cap du monde des adultes. Je t’assure, Chloé, tu devrais en profiter quand Bruno sera là.
Tu crois ? interroge Chloé en reprenant espoir.
Certaine ! affirme Lola. Comme Anaïs te l’a dit, Bruno t’adore et vous allez trouver une solution pour vous et pour Fabien, j’en suis sûre. Tu sais, à notre époque, avoir un Tanguy à la maison est en passe de devenir la norme. Avec les difficultés pour trouver un job stable, la hausse considérable des loyers et tous les problèmes liés à la vie de tous les jours, beaucoup de jeunes adultes préfèrent rester chez leurs parents. Et ce ne sont pas forcément des fainéants ! Fabien a certainement très peur de se lancer, tout simplement.
Et quand tu auras mis tout à plat avec Bruno, il faudra aborder le sujet avec Fabien, ajoute Anaïs. Promettez-lui de l’aider à chercher un appartement, de vous porter caution, de l’aider financièrement et dites-lui que vous serez toujours heureux de le recevoir, mais sans linge à laver ni glacière pour emporter sa nourriture de la semaine.
Chloé écoute attentivement.
Moi qui ne rêve que de repas en tête-à-tête, je craque avec ses horaires décalés et sa musique tonitruante.
Fais ce qu’on te suggère, insiste gentiment Lola. Et tu verras, tu te sentiras mieux. Tu n’as pas à subir tout cela. Et Bruno est intelligent, il te soutiendra et vous saurez parler sereinement avec Fabien et trouver les bonnes solutions pour tous.
Et si ça ne suffit pas, déclarez la somme de 3 352 euros au titre d’une pension alimentaire versée pour Fabien ! interrompt Jenifer.
Et… ? demande Chloé, interrogative, comme toutes les autres d’ailleurs.
Ben, déjà, c’est déductible de vos impôts.
Toi, t’as vraiment des solutions qui collent pile-poil au problème, rigole Anaïs.
J’allais sortir une connerie, rajoute Zoé, mais tu me sembles plus qualifiée, Jen’ !
Attends, j’ai pas fini ! riposte Jenifer. (Puis, s’adressant de nouveau à Chloé) Ensuite, vous prévenez son frère et tes enfants que vous allez appliquer l’article 851 du Code civil : lors de votre décès, ton Tanguy devra rapporter ses frais d’entretien dans la succession, même s’il refuse sa part d’héritage ! Soit 3 352 euros multipliés par le nombre d’années. Ça va le faire bouger, tu verras !
T’es une extrémiste de la famille, toi ! s’amuse Lola.
C’est un peu too much , ta solution, objecte Chloé.
Bon, maintenant qu’on a une solution soft et une radicale – merci Jen’ –, pourrait-on passer à autre chose et penser à aller se préparer pour le dîner ? propose Anaïs. Il commence à se faire tard.
Effectivement, le soleil disparaît lentement derrière les palmiers.
Bonne idée, je meurs de faim, répond Zoé en se levant et en réunissant ses affaires, aussitôt imitée par ses amies.
« Bali Balo dans son berceau… »
Ah non, Zoé ! Tu ne vas pas recommencer ! s’écrie Jenifer.
Bah quoi ?
J’ai mis plus d’une heure à l’oublier hier soir, alors tu arrêtes !
Okay. Pff… « Un dimanche matin… avec ma put… »
Jenifer lui balance un coup de serviette.
Mais tu n’aimes pas mes chansons ? taquine Zoé.
Non, pas celles-là. Trouve autre chose ou je te balance dans la piscine !
Les filles ont réuni leurs affaires et prennent la direction de l’hôtel, le couple Zoé-Jenifer en tête, toujours en train de se chamailler.
Hum… « Si l’on pouvait mourir demain… »
Tu veux me déprimer, maintenant, Zoé ?
T’es jamais contente, Jenifer.
Lola et Chloé ferment la marche et s’amusent de la énième taquinerie de Zoé.
Merci, Lola, je vais envoyer un e-mail à Bruno ce soir pour lui dire qu’il faut que nous parlions à son arrivée. Il faut crever l’abcès. Je peux t’emprunter ton ordinateur portable ?
Lola attrape Chloé par le bras d’un geste rassurant.
Mais bien sûr, et tu verras, tout va bien se passer.
« Tout, tout, tout, vous saurez tout sur le zizi ! »
Tais-toi, Zoé, t’es chiante. En plus, on est au Malatus, fais attention à ce que tu dis !
« Puisqu’il faut choisir, à mon tour je peux le dire, puisque sans contrefaçon, je suis un garçon ! »
Elle est vraiment conne comme la Lune, parfois, lance Jenifer en désignant Zoé, prenant à témoin les filles qui acquiescent en rigolant. Et jamais une éclipse, jamais !
3.

« Pharmacie : confiseries pour vieux. » Zoé @Zoétonnante


Les filles se sont levées tôt pour profiter de leur premier jour de vacances à Comilna. Elles se sont rendues au cœur de la ville, sur la place El Fnama, pour prendre le petit-déjeuner aux aurores, comme le font les locaux. C’était autrefois un lieu très désagréable : on y pendait les brigands. Mais aujourd’hui, la place est remplie de petites échoppes qui s’illuminent pour vendre des beignets et des brochettes que les filles savourent en écoutant le muezzin appeler les fidèles à la prière : le fameux « Allaahhh Akbàr ! »
Dans la journée, ce même lieu devient la grand-messe des touristes, avec charmeurs de serpents, jongleurs, acrobates, danseurs mystiques, conteurs… Mais les filles préfèrent éviter toutes ces attractions touristiques.
Elles ont plutôt opté pour un tour en calèche au départ de la place de Tassigny et ont admiré les magnifiques remparts rouges de la ville, percés de portes et fortifiés de tours.
Après cette balade, elles se sont rendues aux « Bains de Comilna », un élégant spa situé dans un vieil immeuble adossé aux murs de la ville. La décoration orientale chic aux allures de palais des Mille et une Nuits confère à ce spa une atmosphère intime, propice au cocooning .
Elles ont choisi la formule full day spa : une heure de hammam, gommage au savon noir et masque au ghassoul aromatisé aux plantes, bains orientaux aux sels à l’orange amère, pour finir par une heure de massage relaxant.
Affalées sur les divans de la salle de repos du spa, complètement épuisées, elles sourient béatement en sirotant le traditionnel thé à la menthe et en grignotant des pâtisseries orientales faites maison.
C’est décidé, je ne fais plus rien aujourd’hui qui implique une position verticale : j’me sens comme un vizir, soupire Lola, complètement décontractée.
Moi, j’dirais plutôt un éléphant de mer, taquine Zoé.
Merci à toi, la baleine avec tes cent tonnes de finesse, riposte Lola en rigolant.
Anaïs se lève pour reprendre du thé :
Au fait, Chloé, tu as des nouvelles de Bruno ?
Oui, hier soir, on a eu une longue conversation à propos de Fabien, et nous allons en discuter dès son arrivée.
Ah, ben voilà une bonne nouvelle ! lance Jenifer.
Chloé reste cependant pensive.
Mais Bruno se fait beaucoup de soucis pour sa mère, il envisage que nous la prenions à la maison.
Zoé retire la lingette humide à la fleur d’oranger qui lui couvre les yeux.
C’est celle à qui il ne reste que quatre neurones ?
Chloé ne relève même pas.
Elle a Alzheimer, n’est plus autonome et a besoin de quelqu’un pour s’occuper d’elle. Que faire ? La prendre à la maison ? La mettre dans un établissement spécialisé ? Et je ne peux pas prendre cette dernière décision à la place de Bruno, ni la lui imposer.
Bah, dis donc, entre les Tanguy et les personnes âgées, tu les cumules, toi ! constate Jenifer.
Chloé soupire à nouveau.
Une auxiliaire de vie vient deux fois par jour pour lui préparer à manger et s’occuper d’elle, mais elle devient agressive, elle oublie tout, met les clefs dans le four, fait réchauffer de l’eau sur sa cuisinière pour faire la vaisselle, se perd dès qu’elle sort. Son neurologue a dit à Bruno qu’elle ne pouvait plus être maintenue à domicile seule, que cela pouvait être dangereux pour elle.
Bruno s’est beaucoup occupé de sa mère, reconnaît Anaïs, mais il arrive un moment où seul un établissement spécialisé peut fournir une surveillance 24 heures sur 24. Notamment pour ce type de maladie. Prendre sa maman chez vous va devenir ingérable très rapidement et il ne faut pas culpabiliser ! Vous n’avez pas le choix.
D’autant plus que prendre soin d’un parent vieillissant et malade en plus n’est pas si évident que cela, poursuit Jenifer. Non seulement les rôles parent-enfant sont inversés, mais en plus il faut assumer le rôle de soignant, donc une présence quasi permanente pour un parent qui décline, la fatigue, la lassitude, le manque de reconnaissance des parents qui estiment que ce que les enfants font pour eux est normal alors qu’ils n’ont plus de vie. Il faut à un moment penser à un possible placement en maison spécialisée. Même si ce changement de vie est souvent vécu comme un échec par l’enfant et comme un abandon par le parent, il faut pouvoir accepter de ne plus autant en prendre soin, de passer la main et de reprendre tout simplement sa place d’enfant.
Encore un nouveau souci pour les quadras et les quinquas d’aujourd’hui , songe Lola. L’impression d’être pris dans un étau, coincé entre parents dépendants chez soi ou à qui il faut payer la maison de retraite médicalisée qui coûte très cher, et nos enfants qu’on doit encore aider financièrement. Et oui, on va travailler plus longtemps et on s’exprimera tant qu’Alzheimer ne nous tombera pas dessus !
C’est vraiment une saloperie de maladie, lâche-t-elle à haute voix.
Conclusion : mieux vaut être gentil avec ses enfants, car ce sont eux qui choisiront notre maison de retraite, clame Zoé en riant.
Quand je demandais à Bruno si des roses feraient plaisir à sa maman, il m’a répondu : « Plutôt des pensées ».
Comme c’est joli ! s’exclame Jenifer.
Il est touchant, ton homme, ajoute Lola.
Trop chou ! confirme Anaïs.
Au moins, quand ils meurent, les malades d’Alzheimer ne voient pas leur vie défiler. Ils ont l’impression de voir un film en avant-première !
T’es vraiment trop conne, Zoé, riposte Jenifer, outrée. T’as aucun respect !
Et si vous arrêtiez vos niaiseries aussi, hein ? Ça me laisserait un peu de temps libre pour placer mes conneries !
Tes conneries poussent parfois le bouchon un peu loin, avoue Anaïs en souriant.
La vie est trop courte pour trouver mes conneries trop longues, rétorque Zoé en tirant la langue. Et en parlant de parents, perso, je décerne le prix Nobel de la belle-mère la plus chiante à la mienne !
Quoi ? s’offusque Jenifer, désormais sur la défensive.
Ben, rappelle-toi, ta mère, en visitant notre futur appartement, a fait deux réflexions : « J’adorerais vivre dans un appartement comme ça » et « On se sent vachement chez soi ». Et depuis, j’ai peur ! rigole Zoé.
Ça va, laisse tomber ! grogne Jenifer, désormais moitié peinée, moitié en colère.
Elle m’a offert le même parfum que celui qu’elle porte depuis vingt ans. Peut-être pour que sa fille pense plus souvent à elle, s’esclaffe Zoé.
Lola, Anaïs et Chloé jettent un coup d’œil inquiet à Jenifer qui paraît au bord de l’explosion. Zoé, qui semble ne se rendre compte de rien, continue, hilare :
L’autre jour, Jenifer a décidé de prendre un appel sur mon portable pour savoir qui se cachait derrière le contact nommé « Foutlamerde ». C’était sa mère !
Jenifer se lève brusquement et attrape ses affaires.
C’est bon, j’en ai assez entendu, je me casse, je rentre à l’hôtel.
Attends, Jenifer, nous partons avec toi, tente de pondérer Anaïs.
NON ! riposte violemment Jenifer. Je prends un taxi, et seule. Vous rentrerez quand vous voudrez, mais moi je ne peux plus supporter d’entendre Zoé et ses grosses vacheries sur ma mère !

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