Frère solitaire
161 pages
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Frère solitaire , livre ebook

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Description


An 318 ap. l’Éveil.


Cal, jeune femme de vingt-deux ans, est capitaine d’un des plus gros navires de transport encore en activité. Depuis l’épidémie qui a décimé les deux tiers de la population mondiale, la Terre est gérée par l’Ordre de l’Éveil, dont elle est bien la seule à se méfier.


Après de longs mois à quai, Cal se prépare à une nouvelle traversée. Parmi les voyageurs : Jesse. Mystérieux et solitaire, il paraît entretenir d’étroites relations avec l’Ordre.


Malgré ses craintes, elle est de plus en plus attirée par Jesse. Et s’il n’était pas ce qu’il prétendait ? Et s’il découvrait ce qu’elle cache ?


Il va réveiller en elle des sentiments jusqu’alors inconnus. Et peut-être changer sa vie à jamais.




Péripéties, révélations et passion, naviguez sur les flots avec Cal et Jesse !

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782378123550
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

À ma mère,
la véritable héroïne de ma vie…
Et à toi, Nune,
sans qui rien n’aurait été possible.



Prologue
Comme tous les soirs depuis qu’ils étaient arrivés, elle se rendit à pied jusqu’au bateau. Il lui fallait une dizaine de minutes pour atteindre son emplacement à partir de leurs bungalows. Elle faisait bien sûr le même trajet le matin pour y rester une bonne partie de la journée. Et ce depuis bientôt deux mois. La liste des réparations s’allongeait toujours un peu plus… Mais dès que la nuit arrivait, elle revenait seule, sans ses collègues ni les techniciens, pour profiter du calme tout en étant près de lui.
Naviguer lui manquait terriblement.
Marchant sans un bruit entre les voiliers à carénage et les épaves, un frisson lui parcourut le dos. Dans l’obscurité, cet endroit avait tout d’un cimetière à bateaux sinistre. Et penser que le navire qu’elle aimait tant se trouvait parmi eux la rendait malade. Mais ils n’avaient pas le choix, et elle était persuadée, malgré son moral au plus bas, qu’ils finiraient bien par reprendre la mer un jour.
Restait à savoir quand.
Donnant un coup de pied dans un petit caillou, elle le vit filer à toute allure sous un voilier. Relevant la tête, elle remarqua que celui-ci avait pour nom My first lady . Elle constata qu’il avait été poncé récemment, prêt à être repeint. La quille était grande, il reposait donc haut sur les bers, sortes de gros tréteaux d’acier servant à caler les bateaux lors des réparations. La jeune femme aurait pu passer dessous sans trop se baisser et ne pouvait distinguer l’intérieur. Elle aurait aimé vérifier si son propriétaire soignait bien « sa dame ». Et elle sourit en espérant que sa compagne, s’il en avait une, n’était pas trop jalouse.
Continuant à avancer les mains dans les poches, elle regretta de ne pas avoir pris sa veste. La brise qui s’était levée en ce début de soirée lui donna la chair de poule. C’était plutôt cet après-midi qu’elle aurait souhaité être rafraîchie quand, trempée de sueur, elle avait aidé à démonter l’une des voiles solaires défectueuses, sous le soleil de plomb de ce chaud mois de juillet.
Mais elle se réjouit de ce vent.
Elle adorait le bruit des câbles s’entrechoquant aux mâts des voiliers. Écouter leurs mélodies mêlées aux cris des mouettes l’apaisait. C’était une musique qu’elle n’avait pas en mer, mais seulement à quai, et malgré tout ce temps passé à terre elle ne s’en lassait toujours pas. Elle regrettait juste de ne pouvoir dormir dans sa cabine, bercée au rythme des vagues, pour parfaire le tableau. Mais bientôt… Bientôt, ils remettraient le bateau à l’eau. C’était ce qu’elle se répétait en boucle pour ne pas sombrer.
Elle connaissait maintenant le chemin par cœur. Éclairée par la faible lumière de la lune, elle se repérait très bien dans ce dédale. Au bout de quelques minutes encore, elle l’aperçut enfin.
Majestueux.
Bien trop grand et lourd pour être installé sur de simples bers, il reposait donc sur de larges rondins d’acier faisant presque la taille de la jeune femme. Maintenu stable par des renforts de chaque côté, il était immense. Et elle, toujours aussi impressionnée quand elle le contemplait hors de l’eau.
Elle s’arrêta à bonne distance pour l’admirer. Si elle s’approchait trop, elle ne voyait que la coque, et après des semaines passées à la décaper, inutile de préciser qu’à moins d’y être contrainte, elle préférait en rester le plus loin possible ! La nuit, le personnel démontait la passerelle menant à bord pour éviter les visiteurs. Et c’était plus que nécessaire ! L’un des plus gros bateaux encore en état de navigation attirait forcément l’attention… Le port avait même dû augmenter sa sécurité. Aucun incident n’était à déplorer jusqu’à présent. Son emplacement se situait tout près du quai, pour des raisons évidentes de manutention. Sortir pour mettre à sec un tel mastodonte n’était pas une mince affaire quand la quasi-totalité de la flotte mondiale ne dépassait pas la taille d’un catamaran. Et la jeune femme était ravie de cette situation !
Leurs bungalows étaient trop éloignés de la mer à son goût, alors passer ses journées et ses soirées près d’elle la réconfortait quelque peu.
Elle alla s’asseoir tout au bout de la berge, les pieds dans le vide lévitant à plusieurs centimètres au-dessus du niveau de l’eau. Son regard se perdit dans le nuage d’écume et d’algues que ramenaient les vagues contre la paroi en béton. Il lui suffisait de se tourner vers la gauche pour voir le navire, mais sa seule présence la satisfaisait.
Elle entendait les mouettes chanter non loin, mais sans pouvoir les apercevoir. La nuit, elles se posaient sur les toits des bâtiments environnants et malheur à vous si elles choisissaient votre chambre ! Autant elle les aimait en bruit de fond, autant, juste au-dessus de sa tête pendant qu’elle dormait, leurs cris perçants et rauques lui tapaient sur le système ! Et pire que tout, leurs pas sur la paroi métallique quand elles se mettaient à courir pour s’envoler… Une vraie cavalerie !
Comment des oiseaux pouvaient-ils faire un tel vacarme ?
Elle inspira une grande bouffée d’air marin à pleins poumons. Expirant lentement, elle essaya de laisser s’échapper un peu la tension qui l’habitait ces derniers temps.
Peine perdue ! Tant que ces travaux ne seraient pas terminés et qu’ils n’auraient pas repris le cours normal de leurs vies, elle doutait de pouvoir arriver à se détendre.
La brise balaya son visage et ses cheveux fouettèrent ses épaules dénudées. Elle frissonna. Enroulant ses bras autour de son corps, elle tenta de se réchauffer. Elle regrettait de plus en plus la chaleur de sa veste.
Son plan était de passer un moment ici, au calme, pour mettre de l’ordre dans ses idées ; réfléchir aux solutions qui s’offraient à elle et surtout à celles qui ne s’offraient pas ! Que faire après ? Reprendre leur transatlantique ou rester en Europe ? Celle-ci était une des questions qui s’amoncelaient dans sa tête, mais beaucoup d’autres lui succédaient. Et elle n’avait que très peu de réponses…
Elle sut qu’elle ne tiendrait pas longtemps par ce froid. Quelque peu dépitée, mais surtout frigorifiée, elle se releva. Regardant une dernière fois son cher bateau, elle se retourna à contrecœur et entreprit de faire le chemin inverse. Une petite voix malicieuse lui susurra qu’elle aurait tout le lendemain, le surlendemain, et les jours suivants pour réfléchir à tout ça.
Se secouant pour chasser son pessimisme, elle sourit. Elle en connaissait une qui serait aux anges de la voir arriver plus tôt que prévu ! Tous ses problèmes pourraient attendre un peu, le temps d’une soirée entre filles en tous cas.
Sillonnant à nouveau habilement entre les bateaux à sec, elle réalisa que le primordial pour elle était d’en finir, et de partir d’ici.
La destination lui importait peu, après tout.



Chapitre 1
Départ Destination New York, (Escale Halifax)
J-6 avant l’arrivée
Échelle de Douglas : mer calme, pas de vagues
Baromètre : 1020   hPa
— Les voilà, Capitaine ! annonça Timon, un grand sourire aux lèvres.
Détendu, il se tenait plein d’assurance en haut de la passerelle qui reliait le Brynjolf au quai. À ses côtés, Cal trépignait d’impatience, attendant de pouvoir saluer ses passagers. De légères gouttes de transpiration commençaient à perler au creux de sa nuque. L’excitation due au départ était si forte que le capitaine sentait les battements de son cœur cogner dans sa poitrine et dans sa gorge. Plus qu’une ou deux heures encore, mais ça lui paraissait une éternité.
Max, le nouveau matelot, se tenait derrière eux pour guider les passagers jusqu’à leurs cabines respectives. Cal entendait son pied tapoter le parquet avec frénésie, se retournant, ils échangèrent un sourire complice. Son impatience semblait être contagieuse.
La journée était magnifique et reflétait à la perfection l’ambiance sur le bateau. Pas un nuage à l’horizon, juste une légère brise bienvenue pour rafraîchir les corps en ce mois d’août.
Le premier à s’avancer sur la passerelle fut Franz, suivi de près par son équipe. Timon écarta les bras et salua le zoologue d’une franche accolade. Depuis des semaines qu’ils préparaient ensemble cette traversée, ils avaient appris à se connaître et à s’apprécier. Franz, tout sourire, se tourna ensuite vers Cal et ils se serrèrent la main.
— Vous êtes rayonnante aujourd’hui, Capitaine, dit-il à Cal en plongeant son regard dans le sien.
— Merci Franz, mais je t’ai dit de m’appeler Cal, et de me tutoyer ! lui remémora-t-elle en rougissant un peu.
Elle espérait qu’avec la chaleur et le soleil déjà haut en ce milieu de matinée, ses joues rosies passeraient inaperçues.
— Pardonne-moi, c’est ce côté officiel qui m’impressionne… Enfin le départ !
Franz poussa ses fines lunettes le long de son nez. Elle l’avait vu faire des dizaines de fois et trouvait cette manie assez mignonne. Tout comme lui d’ailleurs. Grand, mince, cheveux blonds coupés court avec d’immenses yeux bleus ; ses origines germaniques étaient encore appuyées par son immanquable accent allemand. Mais c’était son sourire éclatant qui lui donnait le plus de charme. Cal n’avait jamais rencontré de jeune homme si aimable.
— Je dois avouer que reprendre la mer me réjouit au plus haut point.
Son regard glissa derrière elle, en direction du large, mais de là où elle se tenait, la vue lui était masquée par les parois du Brynjolf .
— Comme je te comprends ! Moi aussi j’ai hâte que nous partions. Tu sais si tout s’est bien passé pour Jean et Carole cette nuit ? lui demanda-t-il, un peu soucieux.
— Oui, ils ont mieux dormi que toi et Anina la veille ! Les lynx commencent à s’habituer à la houle, c’est bon signe, le rassura-t-elle.
La veille, Franz et sa collègue n’avaient pas beaucoup fermé l’œil. Installés à bord depuis déjà quelques jours, les animaux avaient du mal à se faire aux remous des vagues.
Elle vit le soulagement illuminer ses traits et son beau sourire réapparut.
— Parfait ! Il était temps ! dit-il avant d’ajouter, plus sérieux : je vais les rejoindre et te laisser faire ton travail tranquille, je ne voudrais pas te déranger plus longtemps… 
— Tu ne me déranges pas, rassure-toi.
Depuis qu’elle avait rencontré Franz et sa troupe, elle avait remarqué à quel point il était poli et serviable ; ce qui la changeait assez de ses membres d’équipage !
— À ce soir alors, Capitaine… Pardon… Cal !
Elle hocha la tête en lui rendant son sourire tandis qu’il se dirigeait vers la cale destinée aux lynx.
Elle appréciait Franz. À trente ans, ce spécialiste des félins, travaillant au zoo de Berlin, avait constitué un groupe de naturalistes pour une mission qui lui tenait particulièrement à cœur : la réintroduction, dans leur habitat naturel, de lynx du Canada nés en captivité en Allemagne et en France.
Ils avaient eu beaucoup de chance de le rencontrer, même si lui prétendait l’inverse. La précieuse cargaison de Franz et de son équipe – composée de deux Français et de trois Allemands – valait de l’or dans leur situation actuelle. Les budgets alloués à leur action par l’Ordre avaient été importants, mais malgré cela, les zoologues avaient eu du mal à trouver un bateau assez sûr pour les transporter jusqu’en Amérique. Deux lynx mâles et une femelle avec ses quatre petits avaient tendance à en rebuter certains. Et Franz avait été refroidi par tous ceux qui avaient accepté ! Jusqu’à ce qu’il rencontre Cal, Timon, et surtout qu’il voie leur navire.
90 mètres de long, ancien remorqueur de haute mer qualifié d’insubmersible, transformé et équipé des nouvelles technologies validées par l’Éveil, le Brynjolf était un navire d’exception et un des plus gros naviguant encore à l’heure actuelle.
Franz, dépité après des semaines de recherches infructueuses, était tombé en admiration devant lui et les avait suppliés de leur faire traverser l’Atlantique. Et Cal ne s’était pas fait prier longtemps, bien au contraire… Alors qu’ils se trouvaient immobilisés depuis de longs mois pour cause de travaux sur les panneaux solaires, leurs finances étaient au plus bas. Elle avait même craint que l’équipe ne puisse attendre la fin des réparations, mais Franz lui avait dit qu’il ne partirait qu’avec eux.
Le Brynjolf était un des rares bateaux de cette taille à assurer la traversée transatlantique depuis le Grand Éveil. Et ce uniquement les mois les plus cléments de l’année. Le reste du temps, ce vaisseau et son équipage faisaient des liaisons entre les Amériques Nord et Sud. Ils transportaient denrées alimentaires, matériaux en tous genres et bien sûr passagers, d’un pays à l’autre, d’un continent à un autre. Mais jamais encore des animaux.
Cal, heureuse capitaine de ce navire d’exception, passait donc la majorité de sa vie sur l’eau. C’était son élément, indispensable à son bonheur. Avoir dû rester au port pendant près de trois mois lui avait semblé une éternité et l’avait affectée plus qu’elle ne l’aurait cru possible. Son équipage aussi, du reste. Deux d’entre eux étaient partis pour trouver du travail ailleurs et ils avaient lutté pour leur dénicher des remplaçants acceptables. Au final, elle était satisfaite de ses nouvelles recrues, ils étaient jeunes et assez inexpérimentés, mais très motivés. Ils avaient été adoptés par tout le monde, restait à savoir s’ils s’acclimateraient à la vie en mer.
Les trois autres membres de l’équipe de naturalistes rigolaient avec Timon. Cal, levant les yeux au ciel, se demanda combien de temps encore elle devrait attendre plantée là. Elle contenait de plus en plus difficilement son impatience grandissante. Timon vit son agacement et, moqueur, lui fit un clin d’œil, auquel elle répondit en faisant la moue, amusée et exaspérée tout à la fois. Son regard se dirigea alors le long de la file de passagers. Une quinzaine de personnes environ attendaient toujours sur le quai. Elle soupira.
Ses yeux furent attirés par un jeune homme au milieu des autres, et elle porta son attention sur lui. Cal fronça les sourcils, incertaine, en l’observant avec minutie. Il ne devait pas être beaucoup plus âgé qu’elle. Grand, il dépassait presque toutes les têtes autour de lui. À cause du vent, il passa sa main dans ses cheveux en bataille, qui lui arrivaient juste au-dessus de la mâchoire. Elle ne voyait pas ses yeux, cachés par ses lunettes teintées. Le soleil s’y réverbérait, tout comme dans ses mèches châtains, ce qui lui donnait des reflets blond doré. Ses vêtements sombres semblaient usés sans être trop abîmés et son sac était posé sur son épaule avec nonchalance. Il regardait droit devant lui, perdu dans ses pensées. Se tenant de profil par rapport à elle, il avait l’air très beau, mais ce n’est pas ce qui avait interpellé Cal.
Un frisson la parcourut. Un Initié…
Elle les reconnaissait et, par-dessus tout, elle les craignait.
L’assurance naturelle qu’il dégageait la conforta dans son idée. Dès qu’elle vit qu’il portait des mitaines, son intuition se changea en certitude. Si joyeuse la minute d’avant, la jeune femme sentit une inquiétude sourde l’envahir. « Irrationnelle ! » lui aurait dit Timon. Il avait peut-être raison, mais son père lui avait répété toute son enfance qu’elle devait se méfier d’eux. Elle se méfierait donc de lui.
— Bonjour, Capitaine !
Gero et Lukas, les compatriotes de Franz, la saluèrent en même temps, la forçant à sortir de sa réflexion. Un peu retournée par sa découverte, elle leur sourit le plus amicalement possible en serrant leurs mains tendues. Ils étaient l’exact opposé l’un de l’autre. Avec sa peau d’ébène et son crâne rasé, Lukas faisait plus d’une tête de plus que son ami Gero, qui lui avait les cheveux longs et d’un blond tel qu’il pouvait paraître blanc selon la lumière. Mais leurs joies de vivre étaient similaires et personne ne pouvait passer à côté de leur complicité.
Anina, le bras droit de Franz, vint se tenir à leurs côtés et les deux jeunes femmes se firent une accolade. Cette belle brune ne laissait aucun homme indifférent sur son passage. Mais sérieuse et impliquée à fond dans leur mission, elle ne semblait s’intéresser qu’à son travail. Au grand dam de Timon, obnubilé par elle depuis qu’ils avaient fait connaissance.
— Salut Cal !
— Bonjour, Anina ! la salua-t-elle à son tour.
Le sourire franc de l’éthologue était communicatif. Tout comme l’enthousiasme qu’elle partageait avec ses compagnons.
— Alors ? Tout est prêt pour le départ, mon Capitaine ? lui demanda Gero avec un fort accent allemand.
Ni lui ni Lukas n’avaient encore osé l’appeler par son prénom malgré son insistance. La jeune femme remarqua que leurs yeux brillaient tous d’anticipation. Elle sourit, amusée par leur impatience qui reflétait si bien la sienne.
— Oui, enfin !
Les trois amis, tout comme Franz, connaissaient déjà bien le bateau et n’eurent pas recours à Max pour trouver leur chemin.
Maintenant que l’équipe avait libéré la passerelle, un couple âgé se risqua derrière eux, avançant avec prudence. Et lenteur… Cal se rapprocha de Timon, le chef de pont, et lui toucha le bras pour avoir son attention.
— Bon, je vais voir si Andy n’a pas besoin de moi. Je suis sûre que vous allez très bien vous débrouiller sans mon aide, lui murmura-t-elle, discrète.
Le jeune homme se mit à rire.
— Vas-y ! Bien sûr que ça va aller ! Mais tu diras à Andy qu’il me doit 10 dollars ! 
Devant le regard interrogateur de Cal, il ajouta, victorieux :
— J’ai parié que tu tiendrais moins de cinq passagers, Andy a misé plus.
— Non, mais vous avez que ça à faire ? C’est pas croyable !
Elle feignit d’être offusquée, mais elle n’était pas surprise. Les deux amis se défiaient en permanence, et sur ce coup-là Timon avait eu raison. Andy la connaissait bien, pourtant… Comment avait-il pu penser qu’un jour comme celui-ci, elle aurait la patience d’attendre jusqu’à ce qu’autant de passagers soient montés à bord ?
Tandis que le couple approchait, elle se dressa sur la pointe des pieds pour atteindre la joue du jeune homme et y déposa un baiser furtif. Lui serrant le bras en guise de remerciement, elle se détourna vite, un grand sourire aux lèvres. Max pouffa quand elle passa à côté de lui en lui adressant un petit clin d’œil. Arrivée aux escaliers menant au poste de commande, son antre, elle entendit Timon se présenter :
— Bonjour et bienvenue ! Je suis Timon Ström, votre chef de pont…
— Cette passerelle n’est pas pratique du tout ! J’ai cru que ma femme allait tomber à l’eau ! se plaignit l’homme en lui coupant la parole.
Elle imaginait très bien les éclairs que devait désormais lancer Timon dans son dos. Elle étouffa un éclat de rire et accéléra le pas.
***
En entrant dans la salle de contrôle à peine une minute plus tard, elle vit Andy, son second, lever la tête de la console et la regarder avec une mine déconfite.
— Déjà ? lui demanda-t-il, consterné.
— Tu dois 10 dollars à Timon ! Et si tu n’es pas content, ne parie plus sur mon dos, d’accord ? 
Cal le pointait du doigt, essayant de paraître menaçante. Pas impressionné, Andy poursuivit sur le même ton :
— Pff… Tu aurais pu faire un effort !
Pour toute réponse, elle lui adressa un regard noir qui n’eut pas plus d’effet sur son ami.
— Allez, combien tu en as salué ?
Tout à coup un peu gênée, elle fit semblant de l’ignorer et se plongea dans l’étude des relevés météorologiques étalés sur la table. Andy tenta de deviner :
— Hum… Cinq ? 
Cal ne bronchait toujours pas et il vint se placer en face d’elle pour mieux scruter son visage.
— Tu es partie avant qu’ils arrivent ? s’offusqua-t-il, outré.
Piquée au vif, elle réagit enfin, exaspérée :
— Bien sûr que non ! 
Il croisa les bras sur sa poitrine et fixa la jeune femme, attendant qu’elle parle. Cal soutint son regard quelques secondes puis avoua :
— Quatre ! Satisfait ? 
— Quoi ? À deux près ! gémit-il, déçu d’avoir raté son pari.
Elle secoua la tête devant tout le cinéma que faisait son ami. Il ne fallait pas jouer s’il ne voulait pas perdre !
Assis près de la console, leur deuxième petit nouveau, Denis, n’avait pas raté une miette de leur conversation. Amusé, mais encore trop timide pour y participer, le plus jeune de la bande restait silencieux. Son regard glissant de l’un à l’autre, il comptait les points de leur joute verbale, un sourire aux lèvres.
— Ils avaient l’air si horrible que ça ? finit par lui demander Andy, un brin moqueur.
Un peu honteuse de s’être enfuie si vite, elle marmonna :
— J’ai juste accueilli Franz et son équipe… 
Puis elle ajouta, le regard plein de défi :
— Et Timon et Max n’avaient pas du tout besoin de moi !
Le sourire d’Andy s’élargit, rempli de sympathie pour elle, il vint se tenir à ses côtés et la prit par l’épaule.
— On s’en va… OK ? Le temps se compte en minutes maintenant. Plus en mois, en semaines, ni même en heures ! Sois encore un tout petit peu patiente…
Cal lui rendit son sourire, reconnaissante pour ses mots de réconfort.
— Tu devrais aller dire au revoir à ton ami, lui conseilla-t-il, désignant l’extérieur d’un mouvement de tête.
— Arrête avec ça, il ne viendra pas… 
Mais en pensant à lui, elle ressentit un léger pincement au cœur. Après tout… Pourquoi pas ? Elle voulait savoir. Tout était près pour leur départ, et ce depuis tôt ce matin, elle décida donc d’aller vérifier.
— Bon, je vais faire un dernier petit tour… d’inspection ! annonça-t-elle aux deux garçons.
Andy rit aux éclats et elle lui tira la langue en sortant.
Dehors, Cal se mit à scruter le ciel en descendant vers la proue. Au bout de plusieurs longues minutes, la tête penchée en arrière à le guetter, elle se rendit à l’évidence, déçue. Il ne viendrait pas… Un peu dépitée, elle s’en retourna vers la passerelle. Elle n’avait pu s’empêcher d’espérer.
Cal s’apprêtait à rejoindre les autres quand elle entendit, au loin, son cri caractéristique. Son cœur sauta dans sa poitrine et elle redescendit à la hâte les quelques marches montées. Ses yeux se tournèrent à nouveau vers le ciel et elle le repéra immédiatement. Impressionnant, il volait vers elle, ses grandes ailes déployées…
Un albatros.
Depuis qu’ils avaient accosté à Rotterdam pour ces maudits travaux, l’oiseau s’était manifesté à elle tous les jours ou presque, s’approchant de plus en plus près à chacune de ses visites. Elle pouvait maintenant le toucher. Cal n’avait pas cherché à comprendre ce qui poussait cet être splendide, habitué des hommes, mais pourtant loin d’en être familier, à s’intéresser à elle ainsi. Elle avait toujours eu un rapport privilégié avec les animaux… Pendant ces trois derniers mois, Cal avait eu de gros moments de déprime et l’albatros lui avait redonné du baume au cœur à chaque fois qu’il apparaissait. Mais son cœur était lourd aujourd’hui en pensant qu’elle devait lui dire adieu…
Elle s’approcha de lui avec une lenteur délibérée. Il s’était posé sur la rambarde, non loin d’elle. Avec douceur et patience, elle glissa ses doigts le long de son cou et entre les plumes de ses ailes.
— J’ai pensé ne jamais te revoir.
L’oiseau poussait de petits cris gutturaux tout en regardant vers le large.
— Je m’en vais aujourd’hui. Mais tu le sais, n’est-ce pas ?
Cal n’avait pas cru que ce serait si difficile, elle s’était beaucoup attachée à lui. La jeune femme se secoua pour reprendre ses esprits.
— Ravie de t’avoir rencontré, mon ami.
Et comme s’il comprenait ses paroles, il lova sa tête dans le creux de sa main. Cal, émue, dut faire un grand effort de concentration pour réfréner les larmes qui menaçaient de déborder de ses yeux. Plusieurs minutes s’écoulèrent ainsi, paisibles, avant que l’oiseau ne se détourne brusquement. Suivant son regard, elle vit Andy qui s’avançait vers eux. Il s’arrêta à plusieurs mètres pour ne pas effrayer l’animal et Cal lui en fut reconnaissante. Elle pouvait lire dans les yeux de son ami à quel point il était impressionné par l’oiseau. Ses ailes déployées faisaient plus de trois mètres d’envergure et son bec presque une quinzaine de centimètres.
Andy tendit le bras vers eux puis ouvrit sa main.
— Je t’échange un biscuit contre une caresse, dit-il en s’adressant à l’albatros.
Celui-ci commença à s’agiter et Cal comprit qu’il voulait prendre son envol. Elle lui effleura une dernière fois le dos et se recula pour le laisser partir. Dépliant ses ailes, il s’éleva dans les airs, superbe et imposant. Puis, avec une dextérité que ni Cal ni Andy n’avaient anticipée, il fonça droit sur Andy, attrapa sa friandise et décolla pour de bon vers les voiles solaires.
— Tricheur ! lui lança Andy.
Puis, se tournant à nouveau vers elle, il ajouta, un peu horrifié :
— J’ai eu peur pour mes doigts !
La jeune femme rit de bon cœur devant la mine de son ami, puis la mélancolie l’envahit en réalisant qu’elle voyait ce bel et étrange oiseau pour la dernière fois.
— Tous les passagers sont à bord, Cal. On peut larguer les amarres, lui annonça Andy sur un ton sérieux et non dénué d’une certaine émotion.
Elle pensa que, cette fois, elle ne pourrait retenir ses larmes quand son regard se porta vers lui.
— J’ai cru qu’on ne repartirait jamais, lui avoua-t-elle.
Andy posa ses mains de part et d’autre de ses bras, et lui sourit avec chaleur.
Cal inspira une grande bouffée d’air salé et lui rendit son sourire à pleines dents. Elle sentait un poids énorme disparaître de ses épaules et le soulagement l’envahir comme peut-être jamais auparavant.
Enfin, elle reprenait la mer.



Chapitre 2
J-6 avant l’arrivée
Échelle de Douglas : mer peu agitée, h. max. vagues   1   m
Baromètre : 1016   hPa
En tout début d’après-midi, on ne voyait plus que la mer à l’horizon. De l’eau à perte de vue… Cal se tenait à la pointe du navire, les mains sur la rambarde, et contemplait l’océan qui lui avait tant manqué. Ils venaient de passer la pointe des Cornouailles, dernière terre avant leur arrivée au Canada prévue dans sept jours. Le vent faisait fouetter sa longue queue de cheval contre son cou, et elle remonta le col de sa veste pour s’en protéger. Elle ressentait un immense apaisement à se retrouver ainsi, face aux vagues, l’air marin lui balayant le visage. L’eau était son élément, et naviguer sa raison d’être, elle espérait ne plus en être éloignée aussi longtemps.
Les passagers, pour le moment amassés à la poupe du Brynjolf pour admirer les côtes anglaises, n’allaient pas tarder à s’aventurer à l’avant. Leur laissant la place presque à contrecœur, elle remonta à la timonerie, son poste de pilotage.
Timon venait d’arriver. Il avait déjeuné avec leurs voyageurs comme à son habitude et s’était arrêté pour les saluer.
— Mama s’est surpassée ce midi ! Ils étaient tous aux anges ! disait-il aux garçons quand elle entra.
Mama était la mère de Timon, et la mère de cœur de Cal. Elle l’avait élevée comme sa fille, sans faire de différences entre eux deux.
— C’est vrai que c’était délicieux, lui répondit le vieux Fang, en regardant les restes de sa papillote de saumon avec nostalgie.
Il était le doyen du bateau, par son âge, la soixantaine, et surtout par le nombre d’années qu’il avait passées à bord. Cal l’avait toujours connu. Il avait été le second de son père adoptif, Björn, l’ancien capitaine du Brynjolf . À la mort de celui-ci, il avait tout fait pour aider Cal à prendre la relève. Fang était pour elle l’âme du navire et elle l’appréciait énormément. Elle avait une confiance aveugle en lui et les compétences liées à sa grande expérience leur étaient très utiles. Il assurait le quart de nuit à partir de minuit et Cal le retrouvait dans la matinée. L’homme était un solitaire, d’où sa préférence pour le travail nocturne, quand tous, dans le bateau, étaient endormis.
C’est d’ailleurs ce qui lui avait valu son surnom : Fang. Quand ils étaient jeunes, Björn l’avait un jour appelé ainsi en rapport aux crocs des vampires réputés pour craindre la lumière du jour. Et c’était resté. À tel point que Cal ignorait son vrai nom. Timon et elle, enfants, avaient échafaudé mille et un stratagèmes pour le découvrir ; toujours infructueux. Avec le temps, elle n’avait plus cherché à savoir. Il était le vieux Fang, et elle n’avait pas besoin d’en connaître davantage.
Regardant l’heure, elle déclara, soucieuse :
— Tu devrais aller te reposer, sinon la nuit risque d’être difficile.
Il se tourna vers elle en souriant. Elle le ménageait toujours, et lui lui répétait souvent qu’il n’était pas un vieillard. Mais le marin savait très bien qu’elle n’avait que de bonnes intentions envers lui.
— Oui, je vais y aller, mon Capitaine ! Je veux juste attendre Andy pour que tu ne te retrouves pas seule, lui répondit-il, narquois.
Cal grinça des dents. Elle n’aimait pas que Fang l’appelle ainsi ; elle ne se sentait pas supérieure à lui sur ce bateau, et ne désirait surtout pas qu’il la considère comme telle ! Il le savait très bien, mais il continuait à dire « Mon Capitaine » le plus souvent, comme ici, pour la taquiner.
Comme s’il avait entendu ses paroles, Andy entra dans la passerelle, visiblement reposé. Il était allé dormir quelques heures après qu’ils avaient quitté Rotterdam. Il travaillait avec Cal l’après-midi et assurait aussi le premier quart de nuit. Se couchant après minuit, il se levait assez tard dans la matinée, mais le départ avait changé leurs horaires à tous. Ils devaient reprendre le rythme, car, depuis trois mois, ils n’avaient plus eu besoin de suivre leur planning familier. Cal souhaitait que tout le monde, elle la première, retrouve ses vieilles habitudes. Cette trop longue période devait devenir, au plus vite, de l’histoire ancienne.
— Tout s’est bien passé ? leur demanda-t-il, en tenant son repas à la main emballé avec soin par Mama.
— Oui, impec ! lui répondit Timon, toujours souriant.
Et voulant sans aucun doute aider Cal, il ajouta en direction de Fang : 
— Je pars avec toi ! Je vais aller les surveiller avant qu’il y en ait un qui tombe à l’eau. Bon...

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