Gabriel
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Description

« Ce n’est que lorsque l’Ange vous tournera le dos que vous verrez ses ailes... mais il sera trop tard pour lui demander de rester. »


De son passé, Gabriel n’a aucun souvenir depuis qu’il s’est réveillé sur les marches de la cathédrale Saint-Patrick.
Le Père José Morgan, prenant son apparition comme un signe divin dans un New York dévasté, prend le jeune homme sous son aile et s’en occupe comme s’il s’agissait de son propre fils.


À la mort du religieux, Gabriel commence à faire d’étranges cauchemars où anges et démons se livrent une bataille sans merci.



Et s’il avait son propre rôle à jouer dans cette lutte du Bien contre le Mal ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 5
EAN13 9782375740743
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Céline Guffroy
Gabriel




MxM Bookmark
Le piratage prive l'auteur ainsi que les personnes ayant travaillé sur ce livre de leur droit.
Cet ouvrage a été publié sous le titre :
GABRIEL
MxM Bookmark © 2016, Tous droits résérvés
Illustration de couverture © MIESIS
Traduction © Jo Ann von Haff
Correction © Emmanuelle LEFRAY.
« Ce n’est que lorsque l’Ange vous tournera le dos que vous verrez ses ailes… mais il sera trop tard pour lui demander de rester. »
À tous ceux qui savent qu’il ne faut pas forcément être semblable pour s’aimer, à tous ceux qui luttent chaque jour pour que ce monde soit un peu plus tolérant, à tous les couples d’amoureux qu’ils soient gays ou hétéros. À tous ceux qui croient en l’Amour tout simplement…
Prologue

« Seuls les anges ont la notion du mot sacrifice. »



Octobre 2032

Les rues de New York n’avaient jamais été aussi sombres. Le tonnerre et les éclairs illuminaient le ciel noir de la ville et des trombes d’eau s’écrasaient sur l’asphalte, faisant déborder les caniveaux.
Pas le moindre signe de vie ne se manifestait sous ce déluge. La cité s’était transformée en ville fantôme.
Pourtant, une grande agitation régnait sur le toit de l’un de ses nombreux gratte-ciel : deux hommes s’y livraient un combat acharné.
Deux hommes ? Non, les deux épéistes n’avaient rien d’humain : le premier portait une paire d’ailes blanches dans le dos et l’une d’elles était brisée, maculée de sang et disloquée, le faisant beaucoup souffrir.
Le tonnerre se fit entendre. Un éclair illumina les deux combattants, projetant leurs ombres gigantesques sur le toit détrempé.
— Tu me fais perdre mon temps, Nathanaël ! s’écria celui qui n’avait pas d’ailes. Donne-moi ce que je veux et je t’épargnerai peut-être !
— Pas question ! rétorqua l’ange, les traits tirés par la douleur. Jamais je ne vous le livrerai !
Son adversaire arqua un sourcil aussi noir que ses cheveux, visiblement amusé. Encore une fois, il avait en face de lui quelqu’un qui devait ignorer à qui il avait affaire, à moins qu’il ne soit juste complètement stupide ou suicidaire. Pourtant, le nom de Léviathan était connu à travers les âges et faisait même trembler les créatures de l’Enfer.
— Tu es fou si tu crois avoir la moindre chance contre moi ! cracha-t-il. Qu’est-ce qu’un ange peut faire contre un démon de mon rang ?
Quelques mèches de cheveux châtains collaient au visage de Nathanaël sous les violentes rafales de vent et la pluie battante. Son regard noisette affrontait celui de son ennemi.
— Même si mes chances sont minces, je me battrai jusqu’au bout ! riposta-t-il, la voix rendue rauque par la souffrance.
Léviathan émit un ricanement moqueur.
— Tu es stupide. Tu es donc si pressé de mourir ?
— Les anges ne craignent pas la mort ! hurla le serviteur de Dieu avant de se jeter sur son opposant.
Les lames se rencontrèrent dans un rude éclat de métal. Leurs regards s’accrochèrent à quelques centimètres l’un de l’autre, l’eau ruisselant sur leurs visages. Aucun des deux ne voulait céder un pouce de terrain alors que les éléments se déchaînaient au-dessus d’eux avec une rare violence.
À l’aide de son épée, Léviathan repoussa celle de Nathanaël avec facilité. Ses muscles jouaient habilement sous ses vêtements trempés ; sa chemise noire lui collait à la peau ; ses gestes étaient d’une précision redoutable.
— Les anges sont bien tous pareils ! cria-t-il, cherchant à se faire entendre dans la tourmente. Vous êtes prêts à risquer votre vie même quand votre défaite ne fait plus aucun doute !
À cette affirmation, un léger sourire se dessina sur les lèvres de son adversaire.
— C’est ce qui fait la différence entre les anges et les démons. Nous nous battons pour la survie de l’humanité tandis que vous, vous cherchez à la détruire !
Les deux lames se frappèrent de plus belle. Nathanaël s’épuisait alors que les coups de son rival redoublaient de rage. Sa blessure ne l’aidait pas à conserver une bonne amplitude de mouvements, chaque heurt et chaque déplacement lui vrillaient l’omoplate gauche comme un coup de poignard. Les deux êtres piétinaient dans l’épaisse couche d’eau qui recouvrait le toit. Celui-ci s’était transformé en réelle pataugeoire.
— Pour l’humanité, dis-tu ? ricana le démon. Cette même humanité égoïste qui ne s’intéresse qu’à sa petite personne, au point de préférer se perdre dans le vice et le péché plutôt que de se battre jour après jour dans la vertu ? C’est de cette humanité-là dont tu parles ?
— Il existera toujours des hommes au cœur pur pour apporter espoir aux âmes égarées, rétorqua son opposant à bout de souffle.
— Arrête de rêver ! Au fil des siècles, le Mal a attiré de plus en plus d’humains et maintenant, rien ne pourra plus les sauver !
Nathanaël serra les dents d’écœurement. L’humanité s’était perdue depuis longtemps, c’était vrai, jusqu’à oublier les valeurs qui faisaient des hommes les enfants de Dieu, mais était-elle damnée et vouée aux tourments des flammes infernales pour autant ?
Léviathan s’était exprimé tout en croisant le fer et l’intensité du combat n’avait pas l’air de le fatiguer, ce qui n’était pas le cas de son adversaire, frappé d’un terrible coup de poing qu’il n’avait pas vu venir. Nathanaël s’écrasa dans une mare d’eau avec violence, avant de lever lentement les yeux, le souffle court. Son rival s’approchait de lui. Sa haute taille, ses larges épaules et son corps musclé dégageaient une impression de virilité et de puissance obscure.
— Puisque tu n’as pas peur de la mort, autant que je t’envoie rendre visite à ce cher Azraël, dit-il sur un ton cruel.
Une lueur de panique traversa les prunelles de Nathanaël au moment même où un éclair déchirait le ciel. Pour la première fois depuis le début de leur duel, il était effrayé. Il se redressa avec difficulté en s’aidant de son arme alors que le démon se tenait déjà devant lui.
— Tu as commis une grave erreur en te croyant de taille à te battre contre moi !
À ces mots, l’ange comprit que sa dernière heure était arrivée. Ses pupilles s’élargirent et il ouvrit la bouche pour parler, mais Léviathan ne lui en laissa pas le temps ; il arracha à main nue son aile gauche. Le craquement sinistre que causa le coracoïde en se broyant, suivi du déracinement de cet os relié à l’omoplate, furent couverts par le hurlement déchirant du blessé. Nathanaël laissa tomber son épée sur le sol dans une gerbe d’éclaboussures. La douleur lui donna la monstrueuse sensation d’exploser à la base de son dos et de se déverser dans chaque parcelle de son corps, comme un feu ardent et hostile. Il n’eut cependant pas le temps de se ressaisir que son ennemi lui trancha sa dernière aile. La souffrance le saisit de nouveau avec d’autant plus de violence que sa voix se brisa dans un cri abominable.
Cette fois, il tomba à genoux sur le béton noyé. Du sang s’écoula du coin de ses lèvres et le long de son dos meurtri.
Une ombre s’abattit sur lui et l’ange amputé leva les yeux. Aucune compassion ne brillait dans le regard sombre de son adversaire quand il mit fin aux souffrances de sa victime. Il le transperça de part en part, sa lame enfoncée à travers le corps.
Nathanaël ne put qu’émettre un râle sonore tandis qu’un flot d’hémoglobine s’échappait de sa bouche. Son meurtrier retira son arme d’un coup sec avant qu’il ne s’effondre sur le bitume dans un bruit sourd. L’eau ne tarda pas à se teindre d’un rouge épais pendant que le fluide vital de l’ange se répandait sous les pieds de son bourreau. Le regard de celui-ci se leva presque immédiatement vers le ciel. La tempête ne semblait pas vouloir se calmer, faisant écho au décès de Nathanaël, comme si Dieu pleurait la disparition d’un de ses serviteurs.
Léviathan fronça les sourcils. Son travail était encore loin d’être terminé. Il lui fallait maintenant rejoindre Lucyfer et lui annoncer l’échec de sa mission. Pourquoi les anges choisissaient-ils toujours la mort plutôt que de lui donner ce qu’il voulait ? Et surtout, en quoi l’information qu’il réclamait était si précieuse pour que la princesse des Enfers envoie son bras droit afin de l’obtenir d’un simple ange ?
La pluie s’accrochait à sa peau claire, glissant le long de sa mâchoire. Son visage exprimait à la fois la déception du devoir inachevé et l’envie de connaître la réaction de sa maîtresse lorsqu’elle apprendrait son échec.
Chapitre 1

« Sans démons, les anges n’auraient plus d’adversaires à leur hauteur. »



Tout comme dans le monde des vivants, le monde des morts possédait sa hiérarchie. Dieu et Satan se trouvaient chacun au sommet de leur propre pyramide à degrés, mais l’ordre établi par le Seigneur était plus complexe que celui instauré par le Malin. Celui-ci était roi des Enfers. Il avait un frère, Belzébuth, et une sœur, Lucyfer. Ces derniers, prince et princesse du royaume souterrain, avaient sous leurs ordres un des sept cardinaux infernaux. Bélial, cardinal de l’Ouest, servait Belzébuth, et Léviathan était le bras droit de Lucyfer. Eux-mêmes régentaient de puissantes légions et des cohortes de démons d’une poigne de fer au nom de leur Maître.
En ce qui concernait la hiérarchie des anges de Dieu, elle était divisée en plusieurs branches, appelées Chœurs, qui regroupaient les Séraphins, les Chérubins, les Trônes, les Dominations, les Vertus, les Puissances, les Principautés, les Archanges et les Anges.
Chaque groupe était gouverné par un Archange, mais depuis quelques siècles, l’un d’eux était privé de leur chef : les anges n’avaient plus Gabriel pour les diriger.
Abigaëlle, une Séraphine, avait été désignée pour assurer le commandement du Chœur privé de dirigeant. Mener un groupe était difficile, mais la jeune femme blonde se montrait à la hauteur de sa mission en guidant les anges comme l’Archange Messager l’aurait fait.
Placés au sommet de la hiérarchie, les Séraphins, dotés de trois paires d’ailes, avaient la connaissance des secrets divins et le pouvoir d’élever leurs camarades inférieurs à leur niveau.
Le Paradis, tel que les croyants l’imaginaient, était bien différent de la réalité. D’ailleurs, les créatures de Dieu qui y vivaient ne l’appelaient pas Paradis, mais Éden. On pouvait se figurer ce lieu comme une immense cité, semblable à celle du Vatican sur Terre. Les fondateurs de cette dernière avaient d’ailleurs été inspirés par des anges lors de sa construction.
Tous les citoyens, qui vivaient à l’intérieur, étaient principalement des serviteurs du Seigneur. Les Séraphins, chargés de la protection du Créateur, faisaient office de garde royale.
Les monuments et les habitations ressemblaient à des lieux de culte : le bâtiment le plus haut et le plus imposant était la Basilique qui faisait fonction de palais pour le Tout-Puissant. Le second était la grande Cathédrale où résidaient les Archanges. Autour de la Basilique, trois autres bâtiments religieux se distinguaient : le Monastère, où la garde royale des Séraphins vivait comme dans une garnison humaine, la grande Église qui servait de tribunal où étaient jugées les âmes des mortels, et enfin l’Abbaye, une majestueuse bibliothèque que le savant Saint-Pierre prenait grand soin à entretenir.
Le reste comprenait des chapelles utilisées comme simples lieux d’habitation par les autres créatures de Dieu.
Ce jour-là, Abigaëlle traversait la place Saint-Pierre d’Éden d’un pas pressé, quand elle sentit une main se refermer sur son poignet et l’attirer derrière une colonne. Alors qu’elle allait protester, elle reconnut le visage grave de l’Archange Raphaël. Ses yeux bleus plongèrent dans les iris émeraude de la Séraphine.
— Que se passe-t-il ? lui demanda-t-il, visiblement inquiet de la voir si agitée.
Elle baissa les paupières, la gorge serrée. Il était toujours difficile pour elle d’annoncer ce genre de nouvelle. Elle releva néanmoins la tête pour affronter le regard du blond.
— L’Ange Nathanaël est mort.
La surprise s’afficha sur le visage de son interlocuteur avant de laisser place à une colère palpable.
— C’est le cinquième ange en trois jours, remarqua-t-il d’une voix sourde.
Abigaëlle l’observa en silence. Raphaël était connu pour être la créature céleste la plus susceptible et irritable de toutes. Chef des Vertus, il avait l’esprit aiguisé d’un commandant et la carrure d’un guerrier. Son nom signifiait « Dieu guérit » et il possédait de ce fait le don de guérison. Comme tous les archanges, son dos robuste était pourvu de deux paires d’ailes plus grandes et résistantes que celles des simples anges ; elles descendaient jusqu’à ses pieds et pouvaient même entièrement envelopper son corps.
— Il a été tué par Léviathan, ajouta Abigaëlle d’une petite voix.
Il la dévisagea avec surprise.
— Léviathan, dis-tu ?
— Tu le connais ?
— De réputation, répondit-il en haussant les épaules.
Son regard se perdit dans le vide quelques instants, comme s’il réfléchissait à ce qu’il venait d’apprendre. Des rumeurs prétendaient que Léviathan aurait séduit Adam et Ève. Le médecin céleste ne prêtait guère attention à ce genre de ragots que les anges et les démons se racontaient entre eux, il s’en tenait aux faits et à ce qu’il connaissait de source sûre. Concernant la créature dont il était question, il savait plusieurs choses : Léviathan était le grand amiral des Enfers, mais aussi gouverneur des contrées maritimes de l’Empire Infernal. Les démons inférieurs l’appelaient « le Grand Menteur », sans doute parce qu’il excellait dans l’art du mensonge. Tenace et ferme, il était également connu pour être difficile à exorciser lorsqu’il possédait un humain.
— Léviathan, hein ? s’éleva soudain une voix grave, juste derrière eux.
Raphaël et Abigaëlle se retournèrent d’un même mouvement pour apercevoir un ange aux ailes et aux cheveux noirs. Les bras croisés sur son torse, il semblait s’amuser de l’effet de son intervention sur ses deux supérieurs.
— Azraël… fit Raphaël en soupirant. Qu’est-ce que tu fais ici ?
Le sourire moqueur de la Grande Faucheuse s’élargit tandis qu’il se détachait de la colonne sur laquelle il avait pris appui.
— Je me baladais dans le coin quand je vous ai entendus.
— Tu n’as rien d’autre à faire, comme faucher des âmes humaines, par exemple ?
Il haussa les épaules avec désinvolture.
— Mes subordonnés s’en occupent très bien pour moi.
— Ce n’est pas toi qui recueilles les âmes des humains à la mort de leur enveloppe charnelle ? s’étonna Abigaëlle en considérant l’Ange de la Mort avec surprise.
Tournant la tête vers elle, il lui adressa son plus beau sourire.
— As-tu la moindre idée du nombre de décès par jour, ma jolie ? Je laisse mes hommes s’occuper du commun des mortels pour ne m’occuper que du gratin.
La jeune femme le considéra avec agacement. Comme pratiquement tous ceux de sa race, Azraël avait un physique assez séduisant : de taille moyenne et bien bâti, il semblait avoir ce qu’il fallait là où il le fallait. Vêtu d’une chemise noire entrouverte sur son torse sculpté à la manière des plus belles statues grecques, d’un pantalon et d’une longue cape à capuche de la même couleur, il était diablement attirant.
Surprenant le regard de la Séraphine, le sujet de son admiration lui décocha un clin d’œil.
— Ce que tu vois te plaît ?
— Non. Je me demandais comment tu faisais pour te supporter.
De toutes les créatures célestes qu’elle connaissait, Azraël était, sans nul doute, la plus agaçante et la plus arrogante. La Grande Faucheuse lui adressa d’ailleurs un sourire ravageur avant de reprendre la parole :
— Alors, comme ça, c’est l’hécatombe parmi les anges ?
— Nom de Dieu, tu n’as vraiment rien d’autre à faire à part venir nous emmer…
— Attention, Raph ! le coupa l’Ange de la Mort sur un ton moqueur. Tu blasphèmes !
L’archange retint un grognement mécontent, ce à quoi Azraël répondit par un rire railleur avant de répondre à sa question :
— Pour être honnête, non, je n’ai rien d’autre à faire. La seule personne que je vois pour lui apporter les âmes de temps en temps, c’est Michaël… et il n’est pas très bavard.
— Il est difficile de le lui reprocher après ce qui est arrivé à Gabriel.
— Le bannissement de mon prédécesseur a un rapport avec l’Archange Michaël ? s’étonna Abigaëlle en regardant tour à tour les deux hommes.
Ils acquiescèrent gravement.
— Il s’en veut toujours. Il n’en parle pas, mais j’en suis sûr, reprit Azraël. Je suis même persuadé que ce n’est pas tant le fait que Gab ait été déchu qui le tourmente, mais le mensonge qui a été construit autour de cette affaire.
— Notre Seigneur a fait ce qu’il fallait ! rétorqua le Chef des Vertus qui ne semblait pas apprécier que son acolyte mette en doute les décisions du Tout-Puissant.
— Jéhovah a eu tort ! ajouta Azraël en le foudroyant du regard.
Raphaël et Abigaëlle sursautèrent presque en entendant leur interlocuteur prononcer le nom de leur Grand Patron. Tout le monde l’appelait « le Seigneur » ou « le Créateur », mais personne n’utilisait son véritable prénom pour parler de Lui. Il n’était pas interdit de le faire, mais par respect, aucune créature céleste ne s’était permis cette familiarité. Aucune sauf Azraël…
— Ne me regardez pas comme ça ! se défendit ce dernier. Je ne suis pas le seul à le penser. Osez me dire que vous n’êtes pas d’accord avec moi.
Raphaël soupira. D’un seul coup, il se sentait si vieux.
— Qu’est-ce que cela change ? Il est beaucoup trop tard pour revenir en arrière maintenant.
Le sourire de la Grande Faucheuse s’élargit à cette déclaration.
— Peut-être pas. L’avenir nous le dira.
Il s’éloigna, laissant ses deux amis méditer sur ses dernières paroles. Abigaëlle tourna la tête vers Raphaël, perplexe.
— Qu’est-ce qu’il a voulu dire par là ?
L’archange avait le regard fixé sur le dos ailé de l’Ange de la Mort alors qu’il disparaissait dans la brume.
— Je l’ignore, murmura-t-il. Avec Azraël, rien n’est jamais clair.

* * *
L’Enfer était un endroit redouté par les mortels. La religion faisait de ce lieu un secteur où l’âme humaine brûlait éternellement. Pourtant, la réalité était bien différente de l’image qu’en avaient les Hommes.
Satan régnait en maître absolu sur ce qui était, depuis quelques siècles, son royaume. L’ensemble se composait de longs couloirs souterrains faits de roches et de braises qui débouchaient sur différentes cellules plus ou moins grandes. Que ce soit dans les couloirs ou dans les chambres, l’atmosphère était chaude et étouffante.
Dans la plus grande pièce qui faisait office de salle du trône, Lucyfer faisait les cent pas devant un gigantesque feu de joie. D’apparence, elle était une très belle femme à la crinière de feu bouclée, dont quelques mèches sur le devant lui cachaient la partie gauche du visage. Ses yeux noirs et expressifs semblaient briller de colère alors que ses lèvres rouges et pulpeuses esquissaient une moue boudeuse très séduisante. Elle portait un corset rouge sur un bustier de la même couleur et un pantalon en cuir noir moulant qui disparaissait sous ses cuissardes. Non loin d’elle, assis sur une table en bois, un homme entouré d’une nuée de mouches s’amusait à retirer la crasse sous ses ongles à l’aide d’un canif. Vêtu d’une chemise bordeaux et d’un pantalon noir, il écoutait d’une oreille distraite ses paroles.
— Ces misérables anges préfèrent mourir que de me dire ce que je veux savoir ! fulminait-elle avec rage.
Son interlocuteur émit un rire amusé avant de lever ses yeux bleu-vert sur elle.
— En même temps, ce sont des anges, ma chère sœur. Tu t’attendais à quoi ? Qu’ils cèdent à la première petite douleur ?
La princesse des Enfers se tourna vers lui, le nez froncé. La nuée d’insectes autour de lui avait disparu ; seules quelques petites mouches s’étaient posées sur ses quatre ailes d’un gris irisé ou sur la table en bois.
— Je me passerai volontiers de tes commentaires, Belzébuth, cracha-t-elle, méprisante.
Le sourire de son frère s’élargit.
— Léviathan n’est peut-être pas à la hauteur de cette mission.
— Ne dis pas n’importe quoi ! C’est mon meilleur lieutenant !
Une mèche des cheveux châtain clair de Belzébuth tomba devant son œil droit alors qu’il haussait les sourcils à l’affirmation de son aînée. Apparemment, il n’était pas d’accord avec elle.
— Bélial est aussi méritant que Léviathan.
Lucyfer sembla réfléchir. Alors qu’il essayait de couper ses ongles trop longs avec ses dents, sa sœur s’approcha de lui, un sourire goguenard fiché sur les lèvres.
— Est-ce qu’un petit pari tenterait mon petit frère ? s’enquit-elle d’une voix doucereuse qui le fit immédiatement tiquer.
Il la connaissait suffisamment pour savoir qu’il n’était pas dans ses habitudes de s’exprimer avec douceur. Lorsqu’elle employait ce ton et qu’elle le regardait de cette manière si aguichante et séductrice, il pressentait que ce n’était pas sans arrière-pensée. Elle cherchait à obtenir quelque chose de lui.
— Quel genre de pari as-tu en tête, Lucy ?
En entendant le diminutif affectueux dont il venait de l’affubler, les yeux de la demoiselle étincelèrent de fureur, mais au lieu de s’en inquiéter, Belzébuth s’en réjouit. Il prenait un malin plaisir à voir son regard le foudroyer sur place et sa bouche si ravissante esquisser cette moue de colère contenue. Elle se contenta d’émettre un claquement de langue désapprobateur avant de se pencher sur lui, son visage à quelques centimètres du sien.
— Mettons nos meilleurs démons sur cette mission, susurra-t-elle. Nous verrons bien qui de Bélial ou de Léviathan est le plus fort.
— Afin de me motiver, qu’est-ce que je gagne si Bélial est le premier à me rapporter cette information que tu désires tant ?
Lucyfer vint caresser ses lèvres des siennes en esquissant un sourire aguicheur.
— Je te laisse deviner… murmura-t-elle d’une voix chaude et sensuelle, son regard dans le sien.
Belzébuth leva la main pour écarter la barrière des cheveux roux flamboyants de son interlocutrice qui cachait la partie gauche de son visage, mais elle fut plus rapide et attrapa sa main pour l’en empêcher.
— Pas touche…
— Je veux voir ton visage.
— Tu le vois déjà bien assez, rétorqua-t-elle d’une voix cassante, en s’écartant de lui.
Sans lui laisser le temps de réagir, il lui saisit le bras et la fit pivoter vers lui pour l’embrasser avec voracité. Elle lui mordit la lèvre inférieure jusqu’au sang, plus par jeu que pour s’en dégager. Puis, elle recula lentement pour murmurer :
— Pas avant que ton champion gagne, petit frère.
Sur ce, elle s’éloigna jusqu’à la porte d’entrée avant de s’arrêter pour se tourner une dernière fois vers lui.
— Enfin, s’il gagne…
Puis, elle sortit, le laissant émettre un grognement de frustration alors que les mouches autour de lui s’agitaient de plus belle, affolées par l’humeur écrasante de leur maître.
Chapitre 2
 
« Pour chaque homme, il y a toujours un ange pour le guider et un démon pour le tenter. »
 
 
 
— Gabriel…
Perdu au milieu de la brume, le jeune homme cherchait l’origine de cette voix qui murmurait son prénom. Ses iris gris acier tentaient de percer le brouillard qui l’entourait, mais il était tellement opaque qu’il n’y parvenait pas. Il avait beau plisser les yeux, il n’y avait rien à faire : il lui était impossible de distinguer ses pieds, il ne voyait même pas où il marchait.
Où suis-je ? se demanda-t-il en tournant sur lui-même, perdu dans ce désert de brume. Comment suis-je arrivé là ?
— Gabriel… répéta la voix, si proche qu’il eut l’impression que son propriétaire se trouvait dans son dos.
Il sursauta avant de faire volte-face, mais il n’y avait toujours que le brouillard et rien d’autre. Les sens en alerte, il jeta un coup d’œil circulaire avant de se décider à se mettre à la recherche de l’origine de cette voix.
— Qui est là ? interrogea-t-il en se risquant finalement à faire plusieurs pas dans cet océan de vapeurs et de fumée.
Soudain, son pied buta contre quelque chose et il tomba à genoux. Ses mains rencontrèrent un liquide poisseux qui traversa aussi le tissu de son jean. Il leva les mains et laissa échapper un hoquet d’effroi tandis que ses yeux s’agrandissaient sous la surprise : ses paumes étaient couvertes de sang.
Comme si sa découverte faisait écho à l’univers qui l’entourait, le brouillard se dissipa lentement, dévoilant un paysage apocalyptique, jonché de cadavres à perte de vue. L’expression épouvantée et le corps pétrifié d’horreur, il se mit à trembler de tous ses membres. Un haut-le-cœur le saisit, provoqué par l’odeur de mort et de putréfaction qui se dégageait des dépouilles amoncelées là. Il chercha à se relever, mais ses jambes refusèrent de le porter.
— Gabriel !
Il se tourna vers la voix. Cette fois-ci, elle semblait plus réelle et surtout plus proche. Devant lui, une ombre se dessinait alors qu’un bruit de pas se rapprochait. Il se redressa lentement sur ses pieds alors que la silhouette se faisait de plus en plus nette jusqu’à arriver à sa hauteur : c’était un ange aux cheveux noirs, et bien que le jeune homme soit pratiquement sûr de ne l’avoir jamais vu, son visage lui était familier.
— Azraël… murmura-t-il dans un souffle.
Celui-ci s’approcha de lui, le regard froid et le visage grave.
— Pourquoi n’es-tu pas revenu, Gabriel ? demanda-t-il sur le ton de l’accusation.
L’interpellé ouvrit de grands yeux. De quoi le rendait-il coupable ? Il ne se souvenait pas d’avoir accompli quoi que ce soit de répréhensible.
Fixant le paysage de mort, Azraël reprit d’une voix sourde :
— Tu n’es pas arrivé à temps et ils sont tous morts…
— Quoi ?
— C’est ta faute s’ils n’ont pas pu être sauvés.
Gabriel n’arrivait pas à croire qu’on puisse le juger responsable d’une telle tuerie. Ses prunelles se posèrent sur tous ces corps mutilés. C’est alors qu’il remarqua que la majorité des corps était pourvue d’une paire d’ailes.
Des anges ? pensa-t-il, de plus en plus perdu.
Il ne put arracher son regard de cet horrible tableau qui lui retournait l’estomac. Partout autour de lui, ce n’était que des ailes brisées, arrachées et en sang. Ce n’était pas possible : il était incapable de commettre un tel carnage !
— Il est temps que tu reviennes, Gabriel.
Il se retourna vers son accusateur qui posa ses mains sur ses épaules et se mit à le secouer.
— Réveille-toi, Gabriel !
 
Gabriel poussa un cri en chutant de son lit. Le réveil fut si brutal qu’il grimaça en se frottant le bas des reins. Il cligna plusieurs fois des yeux avant de passer une main dans ses cheveux bruns en désordre. La respiration rapide, il jeta des coups d’œil autour de lui et laissa un soupir de soulagement lui échapper.
Merci, Seigneur. Ce n’était qu’un cauchemar…
Attrapant un boxer propre, posé au bout du lit, il se débarrassa de celui qu’il portait pour s’en vêtir. Puis, il ramassa son jean qui gisait au sol, il l’enfila lentement, le temps d’émerger de son sommeil, avant de se traîner jusqu’à la pièce d’à côté, dans une petite salle de bains. Il s’appuya au lavabo et bâilla à s’en décrocher la mâchoire. Il fit couler l’eau, la recueillit dans ses mains en coupe et s’aspergea le visage pour se réveiller totalement avant de lever les yeux vers le miroir accroché au-dessus de l’évier. Il rencontra les iris gris acier de son reflet alors que les multitudes de gouttes d’eau accrochaient son visage. Ses cheveux indisciplinés avaient besoin d’un bon coup de peigne. Il se contenta de les coiffer d’un geste de la main, retourna dans la chambre pour attraper une chemise bleue délavée qui reposait sur une chaise en osier et l’enfila. Il sortit ses baskets de sous le lit et s’assit pour les chausser.
Son cauchemar était encore très présent dans sa mémoire et son esprit cherchait toujours à en déchiffrer le sens. Ce n’était pas la première fois qu’il faisait ce genre de songes ; le père José lui avait toujours dit que les rêves étaient un réceptacle inépuisable de connaissances sur soi-même, qu’ils étaient le moyen que notre inconscient avait trouvé pour nous prévenir d’un proche danger. Le garçon ignorait le message que son subconscient essayait de lui faire passer, mais il insistait lourdement en lui faisant vivre le même cauchemar toutes les nuits.
Réajustant convenablement les larges bracelets en cuir qu’il portait aux poignets, il prit soin de les dissimuler en les couvrant de ses manches trop longues. Il se leva enfin et franchit la porte de la chambre.
Une fois à l’extérieur, il se retrouva dans une galerie dont le mur opposé était remplacé par une balustrade : de là, il pouvait apercevoir la nef de la cathédrale Saint-Patrick. En contrebas, les bancs paraissaient minuscules. Le couloir latéral dans lequel il était lui conférait une vue imprenable sur l’ensemble du bâtiment, mais il ne s’y attarda pas et se dirigea vers un escalier en colimaçon afin de descendre au sein même de l’édifice religieux. Le bruit de ses pas se répercutait en écho sur les murs épais de marbre blanc de ce lieu de culte abandonné depuis des années. Il y vivait maintenant depuis sept ans.
Située en plein cœur de Manhattan, la cathédrale néogothique était un des rares monuments de New York à avoir échappé à la catastrophe de 2025. Autrefois encadrée par des immeubles, elle était restée intacte alors que les buildings alentour avaient été détruits. Le grand cataclysme responsable du nouveau paysage de New York avait eu lieu sept ans auparavant.
Le jeune homme se dirigea vers l’arrière de l’édifice, sous l’ancien haut autel où était dissimulée une crypte. Huit archevêques étaient enterrés là, mais ce n’était pas eux qui l’intéressaient. Il se dirigea vers la neuvième tombe plus récente que les autres. Il s’agenouilla et posa une main sur le couvercle en signe de respect.
— Bonjour, père… murmura-t-il.
Il tortilla machinalement entre ses doigts le pendentif en argent qu’il portait autour du cou et qui représentait une aile d’ange avec un minuscule rubis incrusté à l’intérieur. Au dos du bijou, il y avait une inscription : Gabriel. Il esquissa un léger sourire en repensant à celui qu’il avait considéré comme un père durant les six années où il avait vécu à ses côtés, dans cette cathédrale.
Voilà maintenant un an que le père José était décédé et cela faisait toujours aussi mal. Le prêtre n’avait pas seulement été un ami, mais aussi un père et un mentor...

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