Get High Saison 1 - Intégrale
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Description

Découvrez l'intégralité de la saison 1 de Get High, le phénomène de l'hiver 2016 - 2017.
CE TITRE EST AUSSI DISPONIBLE EN VERSION SWEETNESS (SOFT ;)).

Raphaëlle, surfeuse bretonne exilée à Paris, contrôle sa vie avec rigueur. Mais lorsqu'elle rencontre Edern et Jean, deux amis sombres et mystérieux, notre héroïne perd tous ses moyens et se laisse embarquer dans une relation sulfureuse.

Raphaëlle arrivera-t-elle à survivre à ce triangle amoureux sans oublier qui elle est ?

A propos de l'auteure :
Avril Sinner signe chez Nisha Editions son premier roman. Avril est née et a grandi en région parisienne. Psychologue clinicienne, elle a exercé pendant plusieurs années en criminologie et en victimologie et pratique aujourd'hui en cabinet libéral. Étant originaire de Bretagne, l'océan a toujours eu une place particulièrement importante dans sa vie. Elle puise également son inspiration dans sa passion pour la musique, la littérature japonaise et à travers ses voyages. Dès l'âge de 18 ans, elle est partie à la découverte du monde : la Grèce, l'Inde, le Vietnam, l'Afrique, l'Amérique du Nord, du Sud...

A propos de l'éditeur :
Nisha Editions est une maison d'édition spécialisée dans la romance française. Découvrez les autres titres de notre collection Diamant noir sur https://www.nishaeditions.com/diamant-noir/
Venez découvrir notre page Facebook https://www.facebook.com/nishaeditions/ pour suivre et bénéficier d'offres et promotions exceptionnelles sur les titres Nisha Editions.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 avril 2017
Nombre de lectures 496
EAN13 9782374135281
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0500€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Avril Sinner
 
Get High
L’intégrale
 
 

Nisha Éditions
Copyright couverture : Artem Furman – 123rf.com
ISBN 978-2-37413-528-1


Have fun !
 

@NishaEditions

Nisha Editions

Nisha Éditions & Avril Sinner

Nisha Editions

www.nishaeditions.com
 
 
 

 
TABLE DES MATIERES
 
 
Présentation

Prologue

1. The English man

2. Jean

3. Free

4. Au commencement était la parole

5. SMS

6. Is this desire ?

7. Transe (partie 1)

8. Transe (partie 2)

9. Le réveil

10. Une belle histoire

11. Tu dors ?

12. Le rêve

13. Le repaire

14. Voir

15. Une clope

16. Il neige

17. Play

18. Le lien

19. Mutual Friend

20. Regarde-moi

21. Délicieuse

22. Il faut qu’on parle !

23. Révélation

24. Le calme avant la tempête

25. Angoisse (partie 1)

26. Angoisse (partie 2)

27. Bien pour moi

28. Sly

29. Je suis prête !

30. Don’t worry…

31. Come …

32. La descente

33. La vague

34. Le brunch

35. On rentre !

36. Kiss me

37. Trois

38. Prolongation

39. Désir

40. Il te détestera

41. I want you

42. Le témoin

43. Katmandou

44. La plage

45. White Rabbit

46. Dérapage

47. Le réveil

48. La haine

49. I know

50. Zombie

51. Lutte

52. I love you

53. C’est fini

Bonus : Confidences sur le divan par Avril Sinner

Remerciements

Extraits



Prologue
 
 
RAPHAËLLE
 
Presque 19 heures… Bouger de ce canapé dans lequel je me vautre depuis au moins cinq heures, voilà ce qu’il faudrait que je fasse ! Mais nous sommes lundi. Je ne travaille pas aujourd’hui et alterne alors entre mon lit et mon canapé. Fumer, lire, refumer, regarder une série et éventuellement manger. C’est à ça que ressemblent mes week-ends depuis au moins six mois. Mes semaines ne sont pas très différentes non plus. Sauf qu’il me faut sortir pour aller au centre médical dans lequel j’ai mon cabinet de psychologue depuis un an.
 
Je m’extirpe enfin de mon refuge et quitte le salon en direction de ma chambre. Le regard perdu à travers la fenêtre, je scrute les gens marcher, la tête rentrée, les mains enfoncées dans les poches. Il doit faire froid. Nous sommes en novembre, j’ai la flemme de quitter la chaleur de mon appartement.
 
Installée dans ce deux-pièces parisien depuis ma rupture avec Marc, je pense souvent à lui… Trop à mon goût. Nous sommes restés amis, mais cela fait six mois que je ne l’ai pas vu. Depuis qu’il a décidé de vivre son rêve : surfer dans les plus beaux spots du monde. Lui, au moins, il a su faire quelque chose de cette rupture. Moi, je me demande parfois si c’était la bonne décision et commence à croire qu’il restera mon seul grand amour… Je l’ai connu à dix-huit ans et mis fin à notre relation à vingt-six. Huit ans à vivre une histoire au début passionnelle, compliquée, devenue progressivement confortable… Nos caractères forts et indépendants conjugués à notre passion pour le surf nous ont rapprochés, mais cela nous a aussi amenés à souvent nous affronter. Je ne sais plus combien de fois nous nous sommes séparés pour toujours revenir l’un vers l’autre. Cette fois, c’est différent.
 
Quand nous avons aménagé ensemble, nos affrontements sont devenus des compromis. Disons plutôt qu’incapables de nous quitter nous avons opté pour le « on ne s’impose rien, on n’exige rien ». Tout est alors devenu calme entre nous. Trop calme. Comme une mer sans vagues. J’ai fini par ne plus le voir, ne plus rien ressentir, juste savoir qu’il était là. Nous avons vite basculé dans l’ennui, le rien. À rêver d’avant… Deux surfeurs, natifs des côtes escarpées de Bretagne, échoués sur une plage de la Côte d’Azur.
 
Je suis partie un samedi sans chercher le conflit, en silence. Un sursaut de vie m’a fait prendre cette décision dans l’espoir de réveiller mes émotions éteintes. Provoquer une tempête sur cet océan sans vie. C’est ce qu’il s’est passé. Du moins la première année.
 
Il y a d’abord eu la souffrance, le manque. Une profonde tristesse mêlée à l’angoisse d’être loin de lui. Mais, au moins, je ressentais quelque chose. Puis, avec l’aide de mes trois amies célibataires, je me suis réinsérée dans la vie sociale, le monde des vivants. Le réveil fut brutal. J’ai mal négocié la vague. Le désir de sortir, parler, manger, baiser m’a explosée en pleine figure tombant alors dans l’excès inverse : j’ai rencontré trop de gens, trop bu, trop fumé, trop couché à droite et à gauche avec des mecs que je ne supportais pas plus de quarante-huit heures. Même si cette période a été intense et riche d’enseignements, j’en ressors aujourd’hui fatiguée, blasée. Cela n’a fait qu’accentuer l’idée de n’être plus capable d’aimer comme j’ai aimé Marc autrefois. Suis-je condamnée à l’ennui sur le plan sentimental ?
 
Aujourd’hui, me voilà revenue au point de départ. Depuis quelques mois, je suis de nouveau électro-encéphalogramme plat, comme anesthésiée. Plus aucun ressenti, ni envie, ni douleurs, ni excitation. Mais pour l’instant, ça me plaît. J’en arrive à croire que je m’auto-suffis et souhaite que personne ne vienne troubler ma quiétude. Je ne le permettrai pas. Vivre seule, totalement indépendante me ravit même si je flirte parfois avec l’isolement.
 
Toujours devant ma fenêtre, mon téléphone sonne. C’est Marie, une de mes trois amies. Nous devons nous retrouver pour notre dîner hebdomadaire Chez André, le bar restaurant en bas de chez moi. En décrochant, je me surprends à presque espérer une annulation, même si je sais qu’une fois toutes ensemble je ne le regretterai pas.
 
– Oui ?
– Raph, je sors du boulot. On se voit toujours à 20 heures ?
– Ouais.
– Super ! Je suis hyper contente de vous voir. Allez, bouge ton cul ! Je te veux habillée et maquillée dans une heure. Arrête de faire l’ermite, ça devient flippant !
 
Elle me connaît bien et me sait capable de venir en jogging.
 
Chez André, c’est un peu le prolongement de mon appartement : je m’y sens chez moi. André et Denise, les propriétaires, m’ont quasiment adoptée.
 
– Comme d’hab, je serai là.
– J’arrive, je cours ! À tutti , ma chérie. Je rentre dans le métro. Bisous, bisous !
 
Je souris en pensant à Marie et à son dynamisme à toute épreuve. Toujours enthousiaste, excitée comme une gamine, elle réveillerait un mort. Ce qu’elle vient de faire. Motivée, je saute sous la douche.
 
Enfin prête, je jette un dernier coup d’œil au miroir dans l’entrée et me contemple du haut de mon mètre soixante-dix. Fidèle à mon style habituel, je porte mon jeans slim troué et délavé, mon tee-shirt blanc et ma veste noire. En ce qui concerne le maquillage, ma peau légèrement mate me permet de ne pas faire trop d’efforts. Ça tombe bien, je n’en ai pas envie. Un rouge à lèvre rouge en plus de mon mascara suffit amplement. Même chose pour mes cheveux châtains clairs : ils sont longs et raides. Un coup de brosse et c’est plié. Je chausse mes converses déchirées, enfile ma parka kaki, jette mes clopes, mon téléphone dans mon sac et claque la porte.
 
C’est parti !
 



The English man
 
 
RAPHAËLLE
 
J’arrive rapidement devant le bar. André a rangé la terrasse, il ne reste que quelques tables disposées le long de la devanture du restaurant, sous les lampes chauffantes. J’aime cet endroit calme et la cuisine de Denise est exquise. On est loin de l’agitation et des grosses enseignes de la place de Clichy, pourtant à deux pas d’ici. À peine ai-je poussé la porte qu’André et Denise, tous deux derrière le bar, me saluent en chœur.
 
– Bonsoir Raphaëlle ! On se demandait si on allait te voir aujourd’hui. 
– Vous savez très bien que je ne peux plus me passer de vous.
 
Je contourne le comptoir et leur claque une bise.
 
– Les filles sont arrivées.
– Parfait ! Il n’y a pas grand monde ce soir !
 
Tout en balayant rapidement la salle du restaurant, j’aperçois mes amies à notre table habituelle. Deux autres tables, de quatre, sont également occupées.
 
– Qu’est-ce que tu veux… Paris n’est plus ce que c’était.
 
Ils font référence à une époque révolue quand les bars de quartier étaient de véritables lieux de vie où les soirées animées par quelques clients finissaient tard dans la nuit. Ils en parlent souvent avec nostalgie. Je les envie, même s’il nous est bien arrivé, avec mes amis et quelques bouteilles vides, d’improviser cet endroit en boîte de nuit pittoresque. C’est pour ça que j’aime être ici. On ne sait jamais quelle tournure peut prendre la soirée. En fonction de l’humeur des proprios, un simple dîner peut virer en bal musette.
 
Tout en retirant ma veste, je me dirige vers mes célibataires préférées. Ma seule compagnie depuis quelque temps. J’en ai besoin, ce dont elles sont loin de se douter. Elles me perçoivent comme une personne très libre, sans faille car, contrairement à elles, j’exprime rarement mes émotions. Enfin, la plupart du temps je ne ressens rien… Franchement, je me demande ce qu’elles apprécient chez moi en ce moment avec mon manque de démonstration affective et d’engouement. Je m’emmerderais profondément à leur place. Elles attendent peut-être que la Raphaëlle fêtarde, prête à tous les excès, revienne. Il va falloir qu’elles usent de patience. Une chose est sûre, c’est qu’elles peuvent toujours compter sur moi pour les soutenir, être là quand elles en ont besoin. J’ai la faculté d’écouter, d’agir sans jamais m’impliquer émotionnellement : la neutralité bienveillante du psy nécessaire pour mes patients et parfois profitable à mes amis. De leur côté, elles m’apportent tout ce que je ne suis pas : aimantes, amoureuses, angoissées et parfois flippantes. C’est beau, mais chez elles, pas chez moi. Toutes ces émotions dites « normales », je les vis à travers ces trois femmes.
 
Alors que je m’installe, Marie me lance avec un large sourire :
 
– Salut, ma bichette.
 
En plus de son dynamisme, cette fille est d’une grande tendresse. Elle aime câliner, dorloter ses amis. Avec son carré brun, son look vintage, toujours tirée à quatre épingles, elle sort tout droit d’une pub des années 1960 prônant la ménagère parfaite. Ce qu’elle est. Sauf en soirée, dans les festivals de musique où elle aime expérimenter les drogues et se transformer en femme au foyer déjantée. Ce n’est pas vraiment mon cas, l’idée de perdre le contrôle m’est insupportable, même si de temps en temps je me laisse tenter.
 
Je m’assieds en face de Célia, ma préférée. Pudique, sensible mais pas trop, elle est d’une extrême douceur avec sa silhouette pulpeuse, ses cheveux blonds et ses yeux bleus. L’équilibre parfait entre détachement et sensibilité, force et fragilité. C’est sûr, elle ne restera pas célibataire.
 
À côté d’elle, il y a Julie : le feu. Les cheveux roux coupés très courts, des taches de rousseur sur le visage. Chez elle, tout est trop, tout déborde. Elle n’a aucun contrôle sur rien et ne cherche pas à l’avoir. Elle tombe amoureuse toutes les semaines et encore plus depuis qu’elle s’est lancée sur les sites de rencontres.
 
Bingo ! Julie me fixe, prête à faire son nouveau rapport.
 
– Raph, j’ai rencontré un mec hier. Je crois que c’est le bon.
 
Elle est surexcitée. Pas moi. Cette scène, je l’ai déjà vécue et pas qu’une fois. Il faut savoir que toutes ses rencontres font partie de sa quête du grand amour. C’est chiant à mourir.
 
– Ah oui ? Et comment est l’heureux élu cette fois ?
 
Aucun intérêt ! Mais faisons-lui plaisir.
 
– Il est trop beau, c’est un artiste peintre. Nous avons dîné et vous allez être fières de moi, je n’ai pas couché.
 
En effet, quel progrès ! Incapable de résister aux avances de ses prétendants informatiques, elle leur donne vite ce qu’ils veulent et souvent ne les revoit plus.
 
– Je suis fière de toi.
 
Un sourire en coin, je me demande encore quel connard elle a bien pu dégoter. Car il faut dire qu’elle a le chic pour être amoureuse d’artistes machos et narcissiques. Tout en nous servant du vin, je reprends :
 
– Ça se fête !
– Et toi ? Toujours dans ta période de nonne asociale ?
– Toujours. Je crois que j’en suis à environ six mois de détention.
 
Julie me regarde les yeux ronds.
 
– La vache ! Mais pourquoi tu t’infliges ça ?
 
Pour Julie, ça relève de l’exploit. Elle a besoin qu’on l’aime, quelle qu’en soit la forme.
 
– Je n’ai pas envie. Enfin… Je ne suis pas contre un plan cul, mais ça me soûle d’avoir à parler, sortir et tout ce qui précède le pieu. Quant à l’après, n’en parlons même pas. Non vraiment, c’est au-dessus de mes forces ! Je n’ai même pas la garantie d’une réussite sexuelle. Célia, amusée, renchérit :
– Rappelle Chris.
– Non, pas question !
 
Elle fait référence à un vieil ami, compagnon de kitesurf, devenu mon sex friend pendant quelques mois. Un sacré coup.
 
Julie toujours sidérée rétorque de but en blanc :
 
– Je ne vois qu’une solution. Va aux putes !
 
Marie pliée en deux, rajoute.
 
– Elle a raison, ça règle ton problème d’avant-après.
 
Fou rire général. Julie en profite pour nous raconter en détail son rendez-vous avec son nouveau prince charmant. Quand elle n’est pas amoureuse des hommes, elle les déteste. Disons plutôt qu’elle les aime trop et eux pas assez. Résultat : elle finit par leur en vouloir.
 
Mon téléphone vibre dans ma poche m’extirpant de la conversation. Ma mère. Hésitant à prendre l’appel, je réalise ne lui avoir donné aucune nouvelle depuis au moins quinze jours. Elle est capable d’appeler les flics si je ne réponds pas. Obligée de céder, je décide d’en profiter pour fumer une cigarette. Je préviens les filles, enfile ma parka, prends mon verre et décroche en me dirigeant vers la sortie.
 
Ne prêtant aucune attention aux personnes déjà installées sur la terrasse, je m’assieds.
 
– Enfin, je commençais à m’inquiéter.
– Maman… Qu’est-ce que tu veux qu’il m’arrive ?
– Je n’en sais rien, mais tu me connais, j’imagine un tas de choses. Et te savoir seule dans cette ville, ça ne me plaît pas.
– Ça fait dix ans que je vis à Paris… Tu devrais t’y faire depuis le temps…
 
Mes parents vivent en Bretagne où nous avons une maison en bord de mer. J’en suis partie le cœur serré à dix-huit ans pour mes études et bien décidée à conquérir la capitale. J’avais pour projet de revenir dans ma région, mais je suis toujours ici.
 
– Eh bien non ! Je n’aime pas cette ville. Quand est-ce que tu viens ? Tu me manques.
 
Ma mère, contrairement à moi, dit tout ce qu’elle pense. Elle aussi me manque. Tout comme l’océan et mes amis là-bas. Dès que j’en ai l’occasion, j’y retourne. J’en profite pour voir mes compagnons de la plage et pratiquer le kitesurf, quelle que soit la saison, le temps. J’aime la mer et tout ce qui va avec. J’ai un besoin viscéral d’aller m’y ressourcer.
 
 
– Je viens pour Noël. Je ne peux pas avant…
 
Maintenant rassurée, elle part comme à son habitude dans un long monologue me racontant en détail toute son existence que je connais par cœur. J’allume une cigarette, m’enfonce dans ma chaise n’ayant plus qu’à écouter, attendre qu’elle ait fini. Au bout de ce qui me semble être une éternité, son débit de parole faiblit. J’en profite rapidement pour couper court à son bavardage.
 
– Écoute, je vais te laisser, je suis au resto. Je te rappelle demain.
– Tu dis ça, mais tu ne le fais jamais.
– Si, si ! Bon, je t’embrasse.
– Je t’aime ma fille. Prends soin de toi.
– Moi aussi.
 
Soulagée, je raccroche. J’adore ma mère, mais elle me soûle à trop parler. Surtout en ce moment. Je ne suis pas d’humeur. M’apprêtant à retourner dans le restaurant, j’entends quelqu’un à côté de moi. Totalement ailleurs, je n’avais même pas remarqué que la table était occupée. Je tourne la tête…
 
Merde ! C’est quoi ça ?
 
Mes yeux plongent dans le regard le plus fascinant, intimidant que j’aie jamais vu. À la fois gris, bleu, ces deux iris me tuent sur place. Je déteste immédiatement l’effet qu’ils ont sur moi. Instinctivement, tout mon être se met sur ses gardes. Je ne sais pas à qui appartient ce regard. Mais je ne veux pas le savoir. Je détourne la tête, prête à m’enfuir. Trop tard, il me parle.
 
– …
 
Merde ! Je n’ai rien compris. Suis-je troublée à ce point ? Est-ce à moi qu’il s’adresse au moins ?
 
Je jette un œil. Ça recommence ! Évidemment que c’est à moi qu’il parle, vu comment il me fixe. Mais cette fois j’ai le temps de l’observer rapidement. C’est un cauchemar ! Malgré tout l’anesthésiant que j’ai ingurgité, sa beauté me fascine.
 
Tous mes signaux d’alerte se mettent à clignoter : « DANGER ». Où est l’issue de secours ?
 
À première vue, il semble un peu plus jeune que moi. Enfin… je n’en suis pas très sûre. Il porte un bonnet laissant échapper des cheveux châtains, son nez est droit et fin, ses pommettes saillantes. Mais ce qui captive surtout mon attention c’est sa bouche. Entourée d’une barbe naissante, elle est d’une sensualité redoutable. Un vrai fantasme ambulant.
 
C’est une blague !
 
Ça y est ! Mes amies ont dû finir par craquer et sans rien me dire, prises de pitié, elles m’ont payé un escort.
 
– …
 
Ses lèvres bougent et il sourit. C’est encore pire. Mon électro-encéphalogramme émet un bip. Le cerveau en bouillie, je comprends qu’il me parle de nouveau mais ne capte toujours rien à ce qu’il essaye de me dire. Perdue dans mon brouillard intellectuel, je percute tout de même qu’il s’adresse à moi en anglais.
 
Raph, dis quelque chose. Tu le parles couramment, ça ne devrait pas être si compliqué.
 
J’ai beaucoup voyagé, mais j’ai surtout vécu trois ans en Inde, de dix à treize ans, et fait toute ma scolarité dans des écoles bilingues. Toutefois, l’état de choc ne m’a pas permis de mettre en marche l’application « Anglais ».
 
C’est bon, on est à Paris ! Ici, personne ne fait l’effort de parler une autre langue.
 
Subitement, sa main se détache de son corps, s’avance vers moi. Tétanisée, le cœur palpitant à cent mille, je la suis du regard espérant qu’elle ne franchisse pas la barrière invisible délimitant mon espace vitale. S’il me touche, me frôle, je lui en mets une. Je n’ai pas le choix.
 
Elle s’arrête au niveau de ma table m’indiquant alors qu’il me demande une cigarette. Toujours sans bouger, j’acquiesce.
 
Vas-y, sers-toi et casse-toi que je puisse enfin respirer .
 
C’est ce qu’il fait sauf qu’au lieu de partir gentiment il s’adosse à sa chaise et se remet à me scruter en soufflant la fumée. Je me sens totalement nue.
 
Écoute ma vieille, maintenant que ta libido est légèrement réveillée tu as deux options : soit tu pars vite fait, vaincue, retrouver ton isolement émotionnel afin de te reprendre un shoot d’anesthésiant ; soit tu relèves le défi qui se présente à toi et une bonne dose de narcissisme à la clé.
 
C’est risqué, mais l’idée de dompter mes émotions et monter d’un cran mon sentiment de self-control me séduit plus que celle de me sauver en courant. Je n’ai pas l’habitude de fuir face aux difficultés ni de les résoudre. Je les fais juste taire en les ignorant. Genre, j’en ai rien à foutre !
 
Je prends une gorgée de vin, me redresse, plante mes yeux gris-vert dans son bleu-orage et affiche mon sourire de commerciale.
 
– Tu fais du tourisme ?
– Tu parles anglais ?
 
Non chinois ! Qu’est-ce que je viens de faire ?
 
– Je crois !
– Comme tu ne me répondais pas, j’ai eu des doutes. Et non, je ne fais pas de tourisme.
 
Bon OK, et après ? S’il ne saisit pas mon invitation au dialogue, je me barre.
 
Silence.
 
– Bien.
 
Je commence à ranger mon téléphone dans ma parka, signe de départ imminent. Il réagit enfin.
 
– Je suis avec des collègues.
 
D’un signe de tête, il m’indique l’intérieur du restaurant derrière nous.
 
– Donc tu vis à Paris ?
 
Super, Raphaëlle ! Comme tu es perspicace.
 
– Non.
 
Rien de plus. Soit il n’est pas très bavard, soit il n’a pas envie de parler de lui, soit je l’emmerde avec mes questions. C’est vrai, après tout, qu’est-ce que j’en ai à faire de savoir où il vit ?
 
Mais son petit sourire en coin et son regard toujours planté sur moi me laissent penser qu’il s’amuse à me rendre la tâche difficile. Il veut que je rame. Pas question ! L’aviron, ce n’est pas mon truc. D’un geste vif, je range mes clopes.
 
– Je vis aux États-Unis.
 
Tiens, je me plais à croire qu’il ne veut pas me laisser partir.
 
– Tu es donc américain ?
 
De mieux en mieux, je n’ai donc rien d’autre à dire comme banalité. Dans cinq minutes on va finir par parler de la météo.
 
– Non plus.
 
Silence.
 
Bon, là j’en ai ras le bol de jouer aux devinettes. Mon sourire « aimable » s’efface, je perds patience et il le sent.
 
– Je suis anglais mais je vis à Los Angeles.
– Donc si je comprends bien : tu es anglais, tu travailles en France et tu vis à Los Angeles ! T’es pas un peu dispersé comme mec ?
 
Je le fais rire. Putain, ce qu’il est sexy avec ses fossettes !
 
– C’est une bonne analyse, mais c’est pire que ça. Je suis complètement éparpillé dans les quatre coins de la planète.
 
Son rire s’arrête net, son regard devient vague. Sa beauté s’assombrit et c’est encore plus séduisant, voire excitant. Je reste interloquée par sa phrase de plus de trois mots et par ses propos s’apparentant à une confidence.
 
– Tu arrives encore à savoir qui tu es ?
 
Je feins l’humour essayant de minimiser le sérieux que je ressens dans ses paroles et mon attirance pour lui.
 
– Pas vraiment.
 
Merde ! La tournure que prend cet échange ne me plaît pas. Je n’ai pas envie qu’il épanche ses problèmes existentiels sur moi. Je ne suis pas en service là. Son psychisme ne m’intéresse pas. Son cul éventuellement…
 
Bon, Raph ! C’est toi qui as ouvert la brèche alors à toi de la refermer si tu ne veux pas jouer les psys de comptoir.
 
– Ça, c’est la tuile !
 
Je ris de plus belle.
 
Gagné ! Il sort de son état d’introspection et me rejoint d’un rire franc dans ma tentative d’humour. Je me détends légèrement, il reprend :
 
– Bon, et toi ?
– Moi, quoi ?
– Mis à part traîner seule dans les bars et accoster des inconnus. Qui es-tu ?
 
Son regard magnifique redevient inquisiteur. Oh, mon Dieu, malgré mon malaise, j’ai envie de m’y noyer, de lui vendre mon CV afin qu’il m’achète.
 
Pas question ! Raphaëlle, tu divagues !
 
– Premièrement, je ne suis pas seule mais avec des amies. Deuxièmement, c’est toi qui m’as abordée et, pour finir, j’habite et travaille à Paris.
 
Un sourire en coin. Sans me quitter des yeux, il abandonne sa posture nonchalante sur sa chaise pour se redresser. Il pose un coude sur la table, réduisant dangereusement la distance entre nous. L’air devient irrespirable.
 
– Je t’ai juste demandé une clope.
 
Il a raison. Cela aurait pu s’arrêter là si je n’avais pas joué au jeu des questions-réponses. Il sous-entend quoi ? Que c’est moi qui l’ai abordé alors qu’il n’en avait nullement l’intention ?
 
Attention l’Anglais, tu vas me vexer et ce n’est pas bon. Je peux être très désagréable.
 
– J’ai juste été polie. L’hospitalité à la française.
– Ah oui ?
 
Sa réponse bien que succincte est pleine de sous-entendus.
 
Je n’y crois pas ! Il a cru que je le draguais.
 
Pas question de passer pour la midinette en chaleur. En plus, je suis certaine de n’avoir à aucun moment émis une parole ou fait un geste de séduction.
 
– Qu’est-ce que tu t’imagines ?
 
Il sourit. Je fonds.
 
– Je…
– Qu’est-ce que tu fais, ça fait une plombe que t’es dehors !
 
Ma tête se tourne brusquement vers celui qui vient de surgir de nulle part.
 
Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Il doit y avoir une caméra cachée. Ce n’est pas mon anniversaire.
 
Le mec qui se tient face à nous est lui aussi un sacré canon : grand, les cheveux noirs, la peau mate et des yeux d’encre. Il a l’air plus vieux, je dirais la trentaine minimum et dégage un sacré charisme. En costume sans cravate, il a une allure folle. Sa présence envahit tout l’espace.
 
Là, c’est trop ! Je dois absolument me sauver et retrouver ma quiétude intérieure auprès de mes amies.
 
Trop tard ! Ses yeux noirs se posent sur moi.
 
– Bonsoir, moi c’est Jean. Vous êtes ?
 
Il est français et affiche un sourire des plus enjôleurs. Lui, c’est certain, c’est un prédateur. Ça se voit tout de suite. Et il ne semble pas vouloir le cacher.
 
– Raphaëlle.
 
Au même moment André arrive près de moi m’informant que je suis servie.
 
Mon sauveur ! Mais j’ai deux mots à te dire. Ça ne va pas de laisser entrer n’importe qui dans ton bar ? MON BAR !
 
Je me lève et sans hésitation déguerpis sans me retourner.
 



Jean
 
 
RAPHAËLLE
 
– T’étais où ?
– Avec ma mère.
 
Célia sourit. Je m’assieds, silencieuse. Pas question de parler de ce qu’il vient de se passer. Il vaut mieux oublier, passer à autre chose. C’était agréable mais sans importance.
 
Le rire de mes amies, le vin, s’immiscent en moi et effacent toutes mes tensions. À la fin du dîner, tout est redevenu normal.
 
***
 
Les filles sont parties, elles travaillent demain matin. Je commence rarement avant 14 heures, mais enchaîne les consultations jusqu’à 21 h 30. Le restaurant est vide. J’en profite alors pour traîner un peu avec Denise et André avant de rejoindre ma tanière.
 
Une fois dehors, je me rends compte que les derniers clients ont déserté l’intérieur pour investir la terrasse. Une jeune femme et une bouteille de vin ont rejoint les deux canons toujours installés là où je les ai laissés.
 
Figée sur place, je réalise être obligée de passer devant eux pour rentrer chez moi. Ma première envie est de retourner à l’intérieur. Je peux aussi partir à droite, mais ça m’obligerait à faire le tour du quartier.
 
T’es ridicule, ma pauvre fille ! Ils ne te verront même pas passer .
 
J’inspire un bon coup, remonte le col de ma parka et plonge la tête la première avec l’espoir de me faufiler discrètement.
 
Vue !
 
Ne pouvant m’empêcher de jeter un œil vers eux, j’ai aussitôt été piégée par ce gris déroutant. Déjà, il s’avance vers le brun ténébreux en face de lui et semble lui dire quelque chose sans me quitter des yeux.
 
Laisse-moi tranquille !
 
J’arrive à leur hauteur, bien décidée à les ignorer. Mais pas eux visiblement. Le beau brun aux cheveux ébouriffés penche sa chaise en arrière, me barre le passage.
 
Ma tentative d’évasion est stoppée net.
 
– Raphaëlle ! Tu as oublié ton verre dans ta fuite tout à l’heure.
 
Mon regard se pose sur lui et son sourire en coin. C’est un dragueur, voire pire, un joueur. C’est écrit sur sa belle gueule. Pas question de me laisser impressionner par sa tentative d’intimidation ni de partir en courant, ça risquerait d’exciter le chasseur.
 
Tu veux jouer ? Alors, jouons !
 
Je plante mes yeux clairs dans sa noirceur.
 
– Je te le laisse, il était presque vide. Cadeau !
 
Il se redresse, attrape la bouteille de vin, remplit un verre et le pose devant la chaise vide à côté de lui.
 
Il se tourne vers moi avec son air de défi.
 
– Je crois qu’il est plein.
 
Quel con ! Quelle audace !
 
Boostée par mon esprit de compétition, sans réfléchir je rentre dans l’arène. Je tire la chaise et m’installe genre « même pas peur ». Ma mère a toujours trouvé que je prenais trop de risques dans ma pratique du surf et du kite. En voulant aller plus vite, plus haut. Mais ce sont des vagues, de l’eau. Pas des hommes.
 
C’est pareil !
 
Que ce soit le psychisme humain ou l’océan, c’est mon domaine. Je m’y aventure sûre de moi.
 
C’est de moi dont j’ai peur. Pas de toi !
 
– Salut ! Moi, c’est Sandra.
 
La jeune femme apaise instantanément la tension. Elle est jolie, très sophistiquée et féminine dans sa veste en fourrure, son maquillage parfait, son carré noir et sa frange droite. Elle m’accueille d’un grand sourire qui me met immédiatement à l’aise. L’anglais à côté d’elle me fixe toujours avec insistance. C’est troublant mais j’évite soigneusement de m’y attarder pour ne pas me laisser attendrir, ne pas perdre mes moyens devant tant de perfection sur un même visage.
 
Raph, reste concentrée, car l’autre spécimen à côté de toi va te bouffer toute crue ! D’ailleurs, le voilà qui revient à la charge.
 
– Tu as l’air de connaître ici. Tu viens souvent ?
– Je viens tous les jours. J’habite l’immeuble à côté.
 
Pourquoi je lui dis où j’habite ? Inutile comme info, il ne l’a même pas demandée.
 
Il sourit. Ce détail ne lui échappe pas.
 
– Alors on est voisins !
 
Je manque de recracher mon vin dans mon verre.
 
Quoi ? Il me fait marcher.
 
Son regard amusé en dit long sur sa jubilation face à mon air ahuri.
 
– Je te rassure, j’habite à deux rues.
 
Super ! Ça me rassure vachement !
 
– On est nombreux dans le coin !
 
Je reprends mon air « j’en ai rien à foutre » et mon verre de vin. A priori ce n’est pas son cas, il ne lâche pas l’affaire comme ça. Sandra traduit notre conversation à son voisin.
 
– Et mis à part aller tous les jours au bistrot. Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?
– Je suis psy.
 
Ses sourcils se lèvent, son visage se crispe. Non, pas toi, Jean. Je te croyais plus malin . Je ricane intérieurement. Et encore plus en voyant le canon d’en face s’étrangler avec son vin en riant.
 
Le beau brun a exactement la même réaction que tous ces gens qui pensent que parce que je suis psy, je peux deviner leurs pensées les plus intimes, ce qu’ils cherchent à cacher. Je ne suis pas Madame Irma et généralement ça m’agace. Mais là, ça me plaît.
 
– Eh bien, il y a quelque chose qui ne va pas ? Aurais-tu quelque chose à cacher, car là, tout de suite, tu as la tête d’un coupable face à un flic !
 
Tout le monde rit, sauf lui. Mais il se reprend rapidement, plante ses yeux dans les miens, esquisse un sourire carnassier.
 
– Au contraire. Je trouve ça très excitant.
 
Son retour aussi sec qu’un uppercut me décroche un sourire. Il est dragueur, très sûr de lui mais, étrangement, je suis de plus en plus à l’aise. Ça m’amuse. Je ne me sens pas en danger de burn-out comme avec l’anglais d’en face qui, pourtant, paraît très inoffensif comparé à lui. Aucun signe de tétanie, perte de moyens malgré sa beauté ténébreuse et son aisance.
 
Sandra, semblant vouloir ramener Jean dans le droit chemin et, soucieuse de ne pas exclure le beau gosse de nos discussions, m’interroge en anglais sur mon boulot. Au cours de nos échanges, j’apprends qu’ils travaillent tous les trois dans une boîte de communication.
 
L’atmosphère se détend. Nous bavardons un certain temps mais, malgré nos efforts pour parler une langue qui n’est pas la nôtre, notre cher anglais n’a pas ouvert la bouche.
 
Certes, j’ai bien compris qu’il n’était pas bavard lors de notre tête-à-tête furtif, mais là il est carrément mutique. Cela n’incommode pas ses amis, par contre moi, ça me gêne. Surtout quand il me fixe. Je fais donc en sorte de ne pas le regarder plus de deux secondes. Au-delà, je crains d’être statufiée.
 
Une, deux et on tourne la tête.
 
C’est incompréhensible et, surtout, ça m’énerve, voire ça m’insupporte.
 
Brusquement, Sandra s’agite et se lève.
 
– Mon taxi est là. Je vous laisse. Salut les gars. Raphaëlle à bientôt j’espère.
 
Je la suis du regard et sans nous laisser le temps de répondre, elle s’engouffre dans le taxi stationné juste derrière nous.
 
Sandra revient ! Ne me laisse pas toute seule !
 
L’idée qu’elle soit partie me fait soudainement paniquer. Et quand je me retourne et vois les quatre yeux rivés sur moi – du bleu, du gris, du noir –, mon rythme cardiaque accélère. Je me sens littéralement abandonnée, jetée en pâture.
 
Ne le regarde pas !
 
Il va t’hypnotiser et son complice va clairement en profiter.
 
Dans le milieu des surfeurs, j’ai pourtant pris l’habitude d’être entourée d’hommes dopés à la testostérone et certains sont de vraies gravures de mode. Mais ce n’est pas pareil, nous avons un point commun : le surf. Ils me considèrent comme un pote même s’il nous arrive parfois de coucher ensemble.
 
Non, non c’est différent.
 
Les deux là peuvent me vider de mon anesthésiant et faire sauter mes verrous émotionnels.
 
Je ne suis pas prête !
 
Je les observe l’un après l’autre, ne voulant rien laisser paraître et affiche un grand sourire tout en essayant de me rassurer.
 
– Bon… Merci pour le vin, mais moi aussi je vais y aller.
 
Immédiatement, le brun rétorque.
 
– Déjà ! La soirée ne fait que commencer.
– Je pense qu’André et Denise attendent pour fermer.
 
L’excuse bidon !
 
Il renchérit.
 
– Je vous invite ! On va chez moi ?
 
Pour qui il me prend ! Il rêve.
 
– Tu crois vraiment que je vais venir chez toi ?
– Quoi ? Tu as peur ? On ne va pas te manger.
 
Il sourit en regardant son collègue impassible, ses prunelles braquées sur moi. Si je suis honnête, l’idée est tentante. Mais pas question de servir de repas.
 
– Je n’ai pas peur. Mais je ne vois vraiment pas pourquoi je viendrais.
– Ah oui ?
 
Les iris du brun s’assombrissent. Le baromètre monte en flèche. Il fait chaud. Bon, c’est clair, il veut me baiser. L’autre je n’en sais rien, il ne parle pas. Mais si je fais le calcul, deux garçons et une fille : trois possibilités.
 
Arrête de fantasmer. T’es en surchauffe !
 
Même si ma libido sort de sa torpeur, je n’en suis pas à accepter sa proposition complètement indécente. Que croit-il ? Parce qu’il est beau mec, que nous avons bu et discuté ensemble, je suis prête à écarter les cuisses ? C’est trop facile mon gars !
 
– Bon, je suis crevé. Soit on y va, soit tu files les clés si tu veux rester avec elle.
 
Estomaquée par l’intervention soudaine de celui dont je ne connais toujours pas le nom, je reste sans voix. Son regard planté dans celui de son ami n’est pas de bon augure.
 
Elle ? Elle, elle a un nom !
 
Le dénommé Jean vole à mon secours.
 
– Détends-toi ! Qu’est-ce qui te prend d’un coup ?
– Ça me soûle. On y va !
 
Je le soûle ? J’ai ma réponse. Lui ne veut pas me baiser !
 
Étrangement, ces quelques mots me blessent. Je ne sais pas pourquoi, mais je me sens visée. J’ai l’impression d’être jugée, jetée et le pire c’est qu’il fait maintenant comme si je n’étais pas là.
 
Instinctivement ma coquille se referme d’un coup sec.
 
C’est moi qui me casse. Toi, tu restes là avec ton pote. Quel con ! Je préférais quand il ne parlait pas. Une quatrième possibilité s’offre à moi.
 
– Je vous laisse régler ça entre vous !
 
Je récupère ma fierté, me lève d’un bond et file encore une fois, sans me retourner.
 



Free
 
 
RAPHAËLLE
 
J’ouvre les yeux. Il fait encore nuit mais je suis bel et bien réveillée. Comme si j’avais dormi douze heures d’affilée. Mon portable affiche 6 heures. Je suis loin du compte. Je peux dormir beaucoup ou très peu. Ces derniers temps, j’étais plutôt du genre marmotte, en phase d’hibernation comparée à la période qui a suivi ma déprime post-rupture. En effet, quelques mois après le départ de Marc, je pouvais dormir quatre heures, voire pas du tout, enchaîner le boulot et recommencer. Surexcitée, prête à tous les excès, j’accumulais sans difficultés, soirées, alcool, plans cul, sport et travail. Une vraie reine de la nuit même pas sous coke, contrairement à Marie, ma compagne de débauche, qui pour tenir n’hésitait pas à se prendre un remontant.
 
Bien sûr, ça n’a pas duré et donc, depuis six mois, j’ai baissé le rideau aussi bien émotionnellement que physiquement.
 
Il y a donc eu trois phases depuis ma séparation avec Marc.
 
Phase 1 : la loose totale, mélancolie et dépression.
 
Phase 2 : la résurrection en mode maniaque.
 
Phase 3 : Walking Dead , électro-encéphalogramme plat.
 
Suis-je en train de débuter la phase 4 ou de revenir à la phase 2 ?
 
Car là, tout de suite, il est 6 heures et je suis en pleine forme, l’idée d’aller faire un jogging commence à émerger.
 
Bon… J’espère que c’est la 4 ! La dernière.
 
Soit le parfait équilibre, c’est-à-dire : « Je suis tout ça en même temps. » Un mélange de couleurs qui se nuancent entre elles.
 
Allez, j’y vais !
 
Tout en enfilant ma tenue de joggeuse, pantalon moulant, pull anti-transpirant et running, je repense à ma soirée d’hier. Impossible de ne pas faire le lien entre mon envie soudaine de galoper et ma rencontre avec Hannibal Lecter et le patient anglais. Je ne les reverrai certainement jamais, mais je dois reconnaître que cette idée me déplaît un peu.
 
Eh bien, cela aura eu le mérite de me réveiller ! Cette fois, j’ai l’intention que cela soit en douceur.
 
Je claque la porte, descends les escaliers en sautillant et me retrouve dehors. L’air matinal est rafraichissant, les rues ne sont pas encore animées. D’ici une heure, le déferlement de corps va commencer.
 
Mes écouteurs sur les oreilles, j’appuie sur play en aléatoire. Cactus de David Bowie résonne dans mes oreilles.
 
Au bout d’une demi-heure, je suis parfaitement dopée à la sérotonine, concentrée, comme sur un nuage, le regard droit devant. Seules ma respiration et la musique remplissent ma tête.
 
C’est puissant ! Comment j’ai pu oublier ?
 
Courir en pleine ville n’est pas ce que je préfère. Mon domaine c’est la plage mais, pour une fois, le décor que m’offre Paris me paraît étrangement agréable, voire fascinant sous la lueur du matin.
 
Je me sens bien, très bien même !
 
Si le retour de ma vie émotionnelle se fait comme ça, je signe tout de suite.
 
De nouveau dans ma rue, je décide de m’arrêter Chez André. Il est 6 h 45, le restaurant est ouvert depuis peu.
 
– Salut !
– Tu es tombée de ton lit ce matin ? Raphaëlle la sportive est de retour ?
 
André et Denise sont incontestablement les témoins de mes différentes phases. Ils m’ont vu sombre, bourrée en sortie de boîte et version joggeuse.
 
– Je crois bien. Un verre d’eau et un jus d’orange, s’il te plaît.
 
Il sourit.
 
– Je ne t’ai pas vue partir hier soir. Quand tes deux amis sont venus me dire au revoir, tu n’étais déjà plus là.
– Tu les connais ?
– Pas toi ?
– Non. C’était la première fois que je les voyais.
– Jean vient souvent, il habite le quartier. Mais l’autre jamais vu avant.
 
Sa remarque me confirme que ça fait un moment que je suis dans ma bulle, ne portant aucun intérêt à ce qui m’entoure, mis à part ceux qui font déjà partie de mon univers. Et sans le savoir, il vient aussi de me dire qu’il y a très peu de chances que je revoie celui qui m’a le plus déstabilisée, l’Anglais.
 
Tant mieux !
 
En plus d’avoir clairement un peu trop attiré mon attention, il m’a sévèrement énervée en passant de la séduction au mutisme, puis à « gros connard ». Avec Jean, je voyais au moins clair dans son jeu. Son côté direct, sûr de lui, est plus simple à gérer. Et ce n’est pas désagréable.
 
Baignant dans ma transpiration, je frissonne. Il est temps de rentrer prendre une douche et me préparer pour aller bosser. Mon travail est ma deuxième passion après le surf. J’ai voulu être psy à l’âge de douze ans et le « pourquoi » alimente encore les échanges avec mon psychanalyste. J’adore mon métier, il a envahi mon temps, mes pensées, mes lectures. Aujourd’hui c’est plus raisonnable, tout ne tourne plus autour de la psychologie. J’arrive à prendre de la distance et à refuser des patients ou des interventions d’urgence.
 
En plus de mes consultations au sein de mon cabinet, j’interviens ponctuellement dans les services d’urgence. Le traumatisme psychologique étant ma spécialité. J’ai donc beaucoup voyagé et pratiqué mon métier dans des circonstances pas toujours faciles. Me poser dans mon cabinet me fait du bien.
 
– Je me sauve, bonne journée.
– Tu passes ce soir ?
 
Est-ce que Jean et son ami seront là ? J’avoue que cette idée est excitante mais il n’est pas question d’attendre quoi que ce soit et nourrir l’espoir.
 
Oublier ! Ça n’a aucune importance...
 
– Non, je finis tard. À plus.
 



Au commencement était la parole
 
 
RAPHAËLLE
 
Les jours et les semaines passent. Cette soirée de novembre n’est plus qu’un souvenir. Tout redevient normal comme si cela n’avait jamais eu lieu. Au moins, cela m’a permis de reprendre la course…
 
Accoudée au bar chez André, je discute tranquillement avec Denise. Elle me parle des fêtes de Noël qui approchent et de la venue prochaine de ses enfants et petits-enfants. Il n’y a pas grand monde ce soir, il fait trop froid. Les Parisiens passent presque en courant devant le restaurant pour se cloîtrer chez eux.
 
J’ai retrouvé ma sérénité dans ce lieu qui était devenu pendant les jours qui ont suivi ma double rencontre, une source d’excitation et de stress à l’idée de les recroiser. Je sursautais, le cœur battant à chaque fois qu’un brun ou un bonnet entraient dans le bar. Autant dire, souvent.
 
J’ai détesté ! Je me serais foutue des claques !
 
Heureusement, cela n’a duré que quelques jours et rapidement le refoulement a fait son effet me ramenant dans ma zone de confort. Je suis de nouveau chez moi dans ce bar, en toute confiance.
 
Je n’entends donc pas la porte s’ouvrir dans mon dos. Denise lève la tête.
 
– Bonsoir !
– Salut, Denise, on peut dîner ?
 
Je me fige. Le son grave de sa voix, sa décontraction me ramènent des réminiscences de son sourire charmeur et ses yeux pétillants.
 
C’est lui, c’est Jean.
 
Je ne suis pas prête. Enfin, je ne le suis plus. J’ai baissé la garde et réussi à l’effacer du décor. Pourquoi faut-il qu’il arrive au moment où je m’y attends le moins ? Je me demande si l’anglais est avec lui, incapable de me retourner pour vérifier. Je peux toujours demander à Denise qui l’accompagne.
 
Ça ne va pas la tête ? T’as quel âge ? Je t’ai connue plus courageuse.
 
Jean, passe encore. Mais l’autre, rien que d’y penser suffit à me mettre les nerfs à vif.
 
– Installez-vous où vous voulez.
 
Debout devant le bar, je rétrécis à vue d’œil me questionnant soudainement sur ma tenue.
 
Calme-toi, tu n’es pas en pyjama, tu reviens du boulot .
 
En effet, je porte mon jeans slim noir, des bottines, un pull léger et mon blouson en cuir que je n’ai même pas retiré.
 
De toute façon, ils ne m’ont pas vue ou reconnue. Encore une fois, je tente de m’éclipser discrètement mais, en me tournant, je jette un œil curieux et tombe immédiatement sur le regard pétillant de Sandra. Merde !
 
– Raphaëlle ! s’exclame-t-elle en levant la main.
 
Décidément, je suis passée maître dans l’art de l’évasion foireuse. Jean, de dos, pivote lentement un sourire aux lèvres. Ayant troqué son costume pour un jeans noir et pull beige mettant en valeur sa peau mate, ses cheveux ébouriffés, ses yeux couleur ébène. Il est encore mieux que dans mon souvenir pourtant pas si lointain.
 
Son ami anglais n’est pas là. Soulagement ou déception ? En tout cas, cela apaise quelque peu mes tensions. Lequel des deux ai-je espéré revoir ? Je ne sais plus. Plantée au bar, genre « oh tiens, vous ici », je rétorque :
 
– Salut ! Vous allez bien ?
– Approche et viens t’assoir, si tu veux savoir comment on va.
 
Jean, le retour.
 
Je hausse les épaules et, l’air nonchalant, m’approche, m’assieds à côté de Sandra.
 
– Bonsoir Raphaëlle. Jean et moi revenons tout juste de Berlin. C’était génial ! Edern était avec nous. Les soirées là-bas sont démentes. Jean a décrété que Paris est une ville morte.
 
Oui, ça je le confirme. Surtout si tu passes tes soirées avec moi.
 
Edern ? Je suppose que c’est le prénom de notre anonyme. Je vais enfin pouvoir le nommer…
 
J’écoute Sandra me raconter leurs nuits folles berlinoises avec un pincement de jalousie. Pendant ce temps, Jean me fixe sans rien dire. C’est insistant et terriblement excitant.
 
C’est officiel, je suis en manque.
 
– Et toi ? Qu’as-tu fait ?
 
Il me provoque. J’en suis sûre. Je pourrais lui mentir et surenchérir en retrouvant le souvenir d’une de mes nuits de débauche parisienne. Mais s’ils s’éclatent, tant mieux. Ma vie d’ascète me va très bien, j’assume.
 
– Rien de spécial. J’ai bossé.
– Ton boulot va finir par te rendre dingue.
 
Non, c’est toi. Si tu continues à me mater comme ça.
 
– Avec ton travail, tu devrais avoir besoin de sortir, t’éclater.
– Eh bien, je suis là !
 
Son sourire se fait plus intimidant face à ma provocation. Il montre les crocs.
 
– Tu es jeune. Tu ne profites pas assez. D’ailleurs tu as quel âge ?
 
C’est sûr, je suis plus jeune que lui. Mais suffisamment vieille pour m’occuper de son cas. Qui est-il pour juger mon mode de vie ? Il ne sait rien de moi et est-ce que je me mêle de ce qu’il fait ?
 
Mes yeux plantés dans les siens, je rétorque sèchement :
 
– J’ai vingt-huit ans et franchement je n’ai pas besoin de tes conseils à la con.
 
Sandra éclate de rire. L’intervention de Denise amenant un plateau de charcuterie et fromage met fin à cette conversation. Nous échangeons, rions le reste de la soirée. J’apprends que Jean et Edern sont de très bons amis. Ce dernier est reparti aux États-Unis retrouver sa copine qui n’a pas l’air de faire l’unanimité.
 
Très bien. En voilà un de moins !
 
De plus en plus à l’aise au sein de ce trio, Sandra est attachante, drôle. Toujours très enthousiaste quand elle raconte quelque chose ou écoute quelqu’un. J’ai l’impression d’être austère à côté d’elle.
 
Comme la dernière fois, elle annonce brusquement son départ, m’abandonnant à mon sort avec le prédateur.
 
– Je dois retrouver mon homme ce soir. C’était cool de te revoir Raphaëlle.
– Merci, je suis ravie de t’avoir vue.
 
Un courant d’air confirme sa sortie. L’ambiance bascule aussitôt. Jean s’adosse à son siège, le regard joueur.
 
– Et moi ?
 
Au sourcil levé et à mon air interrogateur, il ajoute :
 
– Tu es ravie de me voir ?
 
Sa façon de me provoquer n’est pas désagréable. C’est à la fois divertissant et excitant. Affichant un grand sourire, je décide de jouer le jeu.
 
– Bien sûr. J’ai pensé à toi tous les jours.
 
Il se redresse légèrement. Ça m’éclate.
 
– Pourquoi tu ne m’as pas appelé ?
– Je n’ai pas ton numéro.
– Oh, ça c’est facile. Donne-moi le tien je te l’envoie.
 
Raph, il ne s’agit plus de rigoler. C’est sérieux. Si tu lui donnes, t’es morte.
 
Il sort immédiatement son téléphone de sa poche et je lui dicte. Nous venons de franchir une étape, la nervosité me gagne. J’espère ne pas le regretter mais il est temps de sortir de ma torpeur émotionnelle. Mais est-ce vraiment la bonne personne pour ça ?
 
– Tu vis seule ?
 
Il n’imagine quand même pas qu’il va venir chez moi ?
 
– Non. J’ai un voisin.
 
Il hausse les sourcils.
 
– Tu couches avec ton voisin ?
– À travers la cloison, oui.
 
Oups, j’y suis peut-être allée un peu fort.
 
Je ne sais pas ce qu’il est en train de s’imaginer mais son regard lubrique en dit long. Sans lui laisser le temps d’en dire plus, je décide encore une fois de me sauver.
 
– Merci pour cette soirée.
 
Je me lève, il esquisse un sourire en passant ses deux mains dans ses cheveux.
 



SMS
 
 
RAPHAËLLE
 
La musique à fond dans mes écouteurs, je grimpe les escaliers de mon immeuble en sueur. Malgré ma léthargie de ces derniers mois et la clope, je suis étonnée de retrouver aussi facilement mes performances physiques. Le surf me manque terriblement.
 
Plus qu’un mois avant de bouffer de la vague.
 
Je retire ma tenue de joggeuse et file sous la douche. Alors que je suis en train de me sécher, mon portable vibre m’indiquant l’arrivée d’un SMS. Numéro inconnu.
 
Il est 7 h 50 ! Qui est le crétin qui ose me contacter à cette heure ?
 
Mon doigt glisse sur l’écran.
 
Numéro inconnu 
[Café dans 5 minutes.]
 
Ce message à lui seul suffit à me laisser penser qu’il s’agit de Jean. En même temps, qui veux-tu que ce soit ? C’est la seule âme dans mon désert affectif. Mes amies n’oseraient jamais venir me proposer un café à cette heure-ci. Surtout en ce moment. Je décide tout de même de m’en assurer et pas question de flatter sa confiance en lui.
 
Moi 
[C’est qui ?]
 
Jean 
[Ton voisin.]
 
Un autre SMS arrive immédiatement.
 
Jean 
[Pas celui que tu baises. Enfin… Pas encore ;)]
 
Oh merde ! Me provoquer à 8 heures du mat ! Qu’on couche ensemble une bonne fois pour toutes et on en parle plus !
 
Ne répondant pas assez vite un autre message s’affiche.
 
Jean 
[Je rigole ! Tu n’es pas drôle le matin.]
 
Moi 
[Tu fais chier. Il est 8 heures.]
 
Jean 
[8 h 10. Ne sois pas grossière. Lève-toi et ramène ton cul sinon c’est moi qui viens.]
 
Panique à bord. En plus il me parle comme si on se connaissait depuis dix ans. Il est capable de venir et je serai incapable de ne pas lui ouvrir.
 
Finalement. Tu fais moins ta maline .
 
Jean 
[Alors ? Je perds patience.]
 
Moi
[OK. J’arrive.]
 
Pas le temps de me faire une beauté. Heureusement, mes origines italiennes du côté de ma mère m’ont dotée d’un hâle naturel. J’enfile un jeans, un pull, ma parka et mes UGGS ; attache mes cheveux encore humides en chignon désordonné et quitte mon refuge.
 
À peine deux minutes plus tard, je pousse la porte du bar. Jean accoudé au comptoir m’accueille avec un sourire de vainqueur.
 
André lève la tête.
 
– Tu te lèves ou tu rentres te coucher ?
– Bonjour, André !
 
Il ricane. Je rajoute :
 
– Figure-toi que j’ai un emmerdeur comme voisin.
 
Je m’accoude au bar, un sourire en coin. André dépose un café devant moi, Jean rétorque.
 
– Pourquoi tu es venue alors ?
 
Je hausse les épaules, plante mon regard dans le sien.
 
– Parce que je suis sympa.
 
Pas question de lui dire que j’avais trop peur qu’il vienne chez moi. Pas peur de lui mais de notre incapacité à nier l’évidence. Pas encore. Ce petit jeu entre nous me plaît et j’ai envie de le faire durer. J’aime bien sa compagnie alors ce serait dommage de ne pas en profiter un peu, car, après avoir consommé, ce sera fini. Une chose est sûre c’est que je ne veux pas d’une relation suivie et je pense que lui non plus. Il reprend :
 
– Mouais, j’ai des doutes.
– Des doutes sur quoi ?
– Sur ta sympathie.
– Tu as raison. Tout ce que je fais c’est avant tout pour moi. Si l’autre en profite au passage. Tant mieux.
 
Un sourire en coin, il me fixe.
 
– Je préfère ça. Donc tu mourrais d’envie de venir. Et j’en profite.
 
Comme tu es perspicace !
 
Je lève les yeux au ciel.
 
– Dis-moi, qu’est-ce qui a bien pu te laisser penser que j’étais du genre à venir prendre un café à 8 heures ?
– Rien ! Je voulais juste voir à quoi tu ressembles au réveil.
 
Je le regarde estomaquée. Il se penche vers moi, son visage dangereusement proche du mien. Son parfum poivré s’incruste dans mes narines. C’est délicieux. Complètement immobile, je bloque sur sa bouche. Elle s’approche délicatement de mon oreille. Je frémis au contact de son souffle chaud dans mon cou. Il murmure :
 
– Bon, eh bien, maintenant que j’ai vu. Je peux aller bosser.
 
Sans que j’aie le temps de dire ou faire quoi que ce soit, il tourne les talons, pousse la porte et disparaît.
 
Je n’y crois pas ! Il vient de me planter là, devant mon café, à 8 h 30 du matin. Il m’allume et me laisse me consumer toute seule.
 
Jean, tu vas me le payer !
 



Is this desire  ?
 
 
RAPHAËLLE
 
Les portes du métro s’ouvrent, une marée humaine se répand sur le quai, semblant tout emporter sur son passage. Je monte, il y a un monde fou mais mes écouteurs et la voix sensuelle de PJ Harvey, Rid of Me, me permettent de ne prêter aucune attention aux autres voyageurs.
 
La rame se vide à l’arrêt Place de Clichy. Je me rapproche des portes, impatiente de sortir de là. Alors que je grimpe les escaliers qui me ramènent à la surface, ma musique s’interrompt me signalant l’arrivée d’un message. C’est Jean.
 
Depuis deux semaines, nous avons pris l’habitude de nous retrouver le matin pour prendre un café. Mais depuis trois jours, il n’a pas donné de signe de vie et je dois admettre que cela m’a un peu manqué. Ces brèves rencontres matinales m’ont permis de mieux le connaître.
 
Il a trente-cinq ans, est divorcé depuis trois ans et père d’une fille de six ans qu’il ne voit que pendant les vacances. Son ex-femme est repartie vivre en Norvège, son pays d’origine. Malgré son côté dragueur, je suis de plus en plus à l’aise avec lui et en arrive même à penser qu’il ne s’agit que d’un jeu, un genre qu’il se donne. Ma libido somnole laissant émerger un sentiment plus amical.
 
Jean 
[André ce soir ?]
 
Moi 
[Tu n’as pas mieux à faire un samedi ?]
 
Jean 
[Tu veux sortir ailleurs ?]
 
Moi 
[Non. C’est OK.]
 
Jean 
[20 h ?]
 
Moi 
[OK.]
 
C’est la première fois que nous nous retrouvons pour un dîner. Pourquoi maintenant ? En ai-je vraiment envie ? Bon, en même temps c’est à côté de chez moi et c’est une bonne occasion pour sortir en douceur de mon isolement volontaire. Je suis prête à refaire surface.
 
***
 
Je sors de la douche, regarde l’heure : 19 h 45. Merde ! Je me sèche rapidement les cheveux, ce qui leur donne, malgré leurs raideurs, un effet « sortie du lit ». Ce n’est pas mal, plutôt sexy. J’enfile un slim noir craqué avec un pull gris léger, ample, dont la large encolure tombe et découvre mon épaule. Décidant tout de même de faire un effort, j’opte pour mes bottines à talons hauts, ce qui affine encore plus ma silhouette un peu trop mince à mon goût. Un trait fin d’eyeliner, du rouge sur les lèvres et me voilà prête.
 
J’ai hésité à m’apprêter un peu plus, à sortir la robe et les talons. Mais j’ai retrouvé un peu de ma sérénité après l’excitation des dernières semaines et, a priori , Jean aussi. Ne réveillons pas le chasseur qui semble s’être un peu endormi. Il a dû trouver une nouvelle proie.
 
C’est un dîner ! Rien de plus banal !
 
Sur le seuil du restaurant, je le repère immédiatement accoudé au bar. J’admire sa carrure, sa grande taille mais surtout ses cheveux bruns en désordre et son allure décontractée.
 
Il se retourne vers moi, ses yeux sombres me scrutent de haut en bas. Je déglutis face à cette icône masculine particulièrement sexy ce soir. Il porte un jeans et pull noir col V, suffisamment près du corps et qui laisse peu de place à mon imagination.
 
– Salut Raphaëlle. Tu es très en beauté ce soir.
 
Pourquoi sort-il ça ? Je suis comme d’habitude. Heureusement que je n’ai pas opté pour la robe.
 
– Salut.
– Je t’ai manqué ?
– Plus que de raison.
– Viens on va s’assoir, il faut qu’on mange.
 
Drôle de remarque, c’est pour ça qu’on est là, non ? Je salue André et Denise qui me regardent bêtement.
 
On se calme les proprios .
 
Nous nous dirigeons vers une table au fond de la salle. J’enlève mon manteau et m’assieds en face de lui. Il s’installe lentement sans détacher son regard de mon épaule droite dénudée.
 
Eh bien, tu n’as jamais vu une épaule ?
 
Ça devient gênant et réalise rapidement que ce n’est pas vraiment mon anatomie qui attire son attention, mais mon tatouage qui la recouvre entièrement. Cela fait maintenant huit ans que je l’ai et bien qu’il soit imposant, j’oublie sa présence. Pourtant il est là pour que je me souvienne d’elle. Faire en sorte qu’elle repose là, toujours contre moi. Une fleur rouge et noir dessinée sur mon épaule, l’enveloppant totalement de ses pétales délicats jusqu’à ma clavicule. Sa tige fragile descend le long de mon bras pour finir sa course au niveau de mon coude.
 
– C’est quoi ça ?
– Un tatouage. Tu n’aimes pas ?
– Heu… Si… mais il va jusqu’où comme ça ? Qu’est-ce que ça représente ? Une fleur ?
 
Il n’en a qu’une vision partielle et je souris à l’idée qu’il imagine mon corps en être totalement recouvert. Je sais qu’il a envie de tirer sur mon pull pour voir ce qu’il cache. Cette idée me fait frissonner autant qu’elle m’amuse.
 
– Eh, décroche ! C’est inquiétant la façon dont tu me regardes.
 
Il lève les yeux et les plante dans les miens. Ils sont si sombres que je peine à distinguer ses pupilles. Il s’avance en posant ses avant-bras sur la table.
 
– Je veux le voir !
– Heu… Là, tout de suite ? Ça va être compliqué.
 
Je tourne la tête, scrutant les quelques clients attablés dans le resto, afin de lui rappeler que nous ne sommes pas seuls.
 
Non, Jean je n’irai pas dans les toilettes pour te faire un striptease.
 
– Je trouve ça terriblement excitant.
– De quoi ? Le tatouage ou que je me désape devant tout le monde ?
– Les deux.
 
Je souris nerveusement, car contrairement à ce que j’ai pu penser, il est loin d’avoir laissé tomber son entreprise de séduction. Vite, une diversion, je m’empare du menu.
 
– J’ai faim, pas toi ?
– Si. Très.
 
Son regard toujours fixé sur moi, associé à son sourire en coin, en dit long sur son appétit. Ça m’excite, mais pas question de le laisser monter en pression et moi avec. Je me redresse bien décidée à faire baisser les degrés qui grimpent en flèche.
 
– Arrête ça tout de suite, sinon je me barre !
 
Il se passe la main dans les cheveux, se renfonce dans son siège et attrape le menu.
 
C’est bien. Tu es un bon garçon.
 
Nous passons le dîner à parler de mon boulot, du sien, de voyage. Puis aussi de son ex-femme, de Marc et du plaisir que j’ai à vivre seul. Il m’écoute attentivement et, lorsque je m’arrête, nous avons vidé une bouteille de vin. L’alcool aidant, j’ai dû trop parler…
 
Soudain il se redresse.
 
– Viens on va s’installer dehors. Denise a fait du vin chaud et j’ai envie d’une clope ce soir.
 
En tant que fumeuse, sa proposition m’enchante. Nous remettons nos manteaux, commandons nos verres au bar et sortons nous installer l’un à côté de l’autre sur la terrasse. Je prends une cigarette et lui en offre une.
 
– Tu dis que tu préfères être seule depuis deux ans, mais rassure-moi tu as au moins des relations.
 
Il s’inquiète de ma santé sexuelle. C’est amusant.
 
– Relation ? Ce mot m’ennuie.
– Je ne te parle pas de relations sérieuses, mais de plans cul. S’amuser, baiser.
 
Je lève les yeux vers lui. Il me regarde avec intensité, la cigarette entre ses lèvres, attendant ma réponse.
 
Tic tac, tic tac.
 
– J’ai eu ma dose et ça a aussi fini par m’ennuyer.
 
Il hausse les sourcils.
 
– Peut-être que tu n’es pas tombée sur la bonne personne pour ça ?
 
Je repense à Chris et à comment c’était génial entre nous avant que les sentiments ne viennent tout foutre en l’air. On surfait, faisait la fête, baisait, jusqu’à ce qu’il vienne me parler de couple, d’attachement.
 
Bon ça y est, on y vient. Il passe à l’offensive.
 
J’esquisse un sourire et me concentre sur la chaleur que diffuse en moi le vin chaud. Il devient dangereusement attirant, à l’affut d’un signe de ma part pour plonger sur sa proie. Je vide mon verre.
 
– Et tu proposes d’être cette personne ?
 
Il se penche, pose son coude sur la table, écrase sa cigarette. Son visage à quelques centimètres du mien.
 
– Tu connais déjà la réponse, Raphaëlle.
 
Mon électro-encéphalogramme s’agite, libérant au passage désir et excitation. Je ne veux pas qu’il s’en aperçoive. Je ne veux pas me réveiller. En pleine lutte intérieure, la machine se met en branle m’envoyant des images, des sensations, de lui, de nous, nus, nous embrassant. Et merde ! J’ai envie de me jeter sur lui, sur ses lèvres. Coucher avec lui ne me fait pas peur, mais le désir intense qui se déploie en moi me menace de panique. Je suis bien dans ma torpeur émotionnelle.
 
– Pourquoi tu fais ça ?
– Faire quoi ?
– Ça ! Ta façon de me regarder ! Ta proposition !
 
Mon conflit intérieur me rend légèrement agressive.
 
Raphaëlle calme toi ! Il n’est pas dans ta tête. Il n’y est pour rien dans ta névrose.
 
– Tu es mal à l’aise parce que j’exprime clairement que j’ai envie de toi ? C’était évident, non ?
 
Sa franchise me fait l’effet d’une claque. Il a raison, je savais très bien à quoi m’attendre en acceptant de venir dîner avec lui. Il n’a jamais caché ses intentions. Dans cinq minutes il va me dire d’aller me faire soigner.
 
Raph, soit honnête si tu es là ce n’est pas pour te faire des potes, t’en as plein. Tu l’allumes et tu te sauves ?
 
Je ne suis pas ce genre de fille mais sortir de mon mode zombie est plus flippant que je ne le pensais. J’ai peur de baisser la garde, perdre mon confort émotionnel et ne plus le retrouver.
 
– Je suis désolée mais je vais y aller. C’est mieux !
 
Je lâche cette phrase froidement comme une automate et déjà la frustration se mêle au désir et à la peur. Un cocktail explosif.
 
– OK. Je t’accompagne, c’est sur mon chemin.
 
Sans rien dire de plus, il se lève.
 



Transe (partie 1)
 
 
RAPHAËLLE
 
Nous marchons en silence, l’un à côté de l’autre. Un panel d’émotions contradictoires envahit mon cerveau qui fonctionne à plein régime. Frustration, désir, colère. Envers moi et envers celui qui a, sans le savoir, réanimé le feu que j’ai mis des mois à éteindre. Ni lui ni moi n’avons envie de parler, comme si un simple mot pouvait réenclencher notre excitation maintenant contenue.
 
Je m’arrête devant l’entrée de mon immeuble. Je crois qu’il habite un peu plus loin, une rue sur la droite. Il s’immobilise, se retourne pour me faire face. J’esquisse un sourire, gênée par la tournure de la soirée et lève les yeux vers lui. Plus sombre que jamais, sa mâchoire se crispe.
 
– Je…
 
Ma bouche se retrouve sur la sienne. Je ne peux même pas dire lequel de nous deux a anéanti la distance entre nous. Mais comme je l’avais pressenti, le simple fait de croiser son regard, de parler a suffi pour créer l’étincelle. Tout le désir contenu au cours de ce dîner explose dans ce baiser brutal.
 
Ses deux mains sur mon visage, nos langues s’enroulent férocement. Je me fraie un passage entre les pans de son manteau ouvert, le saisis par la taille pour le ramener plus près de moi. Son corps contre le mien me force à reculer jusqu’à me plaquer contre la porte de mon immeuble. Je savoure ses lèvres douces, sa langue avide et malgré notre couche de vêtements, je ressens la puissance de ses hanches contre les miennes.
 
Je tourne la tête, tends le bras vers le digicode pour taper les quatre chiffres qui vont enfin nous permettre de mettre fin à ce supplice. Il embrasse les contours de ma mâchoire, glisse le long de mon cou, son pouce effleure ma lèvre inférieure. Complètement absorbée par ce que sa bouche est en train de me faire, je tremble pour lui et n’arrive pas à composer la combinaison magique. Je me trompe à plusieurs reprises.
 
– Putain, Raphaëlle. Tu l’ouvres cette porte ! Je vais te baiser dans la rue.
 
Sa voix rauque évoquant mon prénom fait monter d’un cran mon excitation. Un bip annonce l’ouverture et, poussée par nos deux corps, la porte cède.
 
Toujours accrochés l’un à l’autre, nous nous engouffrons dans le hall. Nous sentant plus près du but, nous nous dévorons rageusement. Soudain, il regarde frénétiquement autour de lui, plante ses yeux noirs dans les miens.
 
– Où est l’ascenseur ?
– Il n’y en a pas…
– Quel étage ?
 
J’esquisse un sourire, haletante.
 
– Cinquième…
 
Il repose ses lèvres sur les miennes et susurre :
 
– On n’arrivera jamais jusqu’en haut.
– Si ! Viens.
 
Je me saisis de sa main et m’élance rapidement dans les escaliers, lui sur mes talons. Essoufflés, nous arrivons face à ma porte. Je cherche mes clés dans mon grand sac, son corps se plaque contre mon dos. Son souffle dans ma nuque, ses lèvres sous mon oreille m’enivrent, j’ai envie qu’il me prenne maintenant, dans ce couloir.
 
J’ouvre enfin. Il me pousse à l’intérieur, claque la porte avec son pied.
 
Je me retourne et déjà sa bouche retrouve la mienne alors qu’il me plaque violemment contre le mur de l’entrée. Dans l’obscurité de mon antre, seulement éclairé par les lumières extérieures de Paris et par la nuit claire, nous nous débarrassons frénétiquement de nos manteaux et pulls.
 
Son torse nu contre le mien, le contact de sa peau brûlante m’enflamment. Mes ongles s’enfoncent dans les muscles de son dos pendant qu’il laisse glisser ses mains sur ma colonne, dégrafe mon soutien-gorge. Ses baisers le long de mon cou rejoignent mes seins déjà durs sous ses doigts. Ils brûlent ma peau aussitôt apaisée par sa langue. Je me cambre, lui offrant ma poitrine qu’il savoure, déguste avidement. À bout de souffle, chancelante, je le saisis par les cheveux le forçant à se redresser et nous emmène dans ma chambre. Nous ne sommes plus que bouches, langues. Mes jambes heurtent le lit m’obligeant à m’y assoir dessus. Le contact s’interrompt brièvement et avec empressement il enlève ses boots, moi les miennes. Il se redresse, je déglutis quand il se penche sur moi, me scrute, ses deux mains dans mes cheveux qu’il tire pour retrouver le chemin de mes lèvres gonflées. Mes doigts parcourent le dessin de ses abdominaux, dégrafent son jeans pour le faire glisser sur le sol avec son boxer.
 
Nu devant moi, mes yeux ne peuvent se détacher de son sexe en érection. Je le veux, le désire en moi. Je tends la main pour m’emparer de cette splendeur, mais il me pousse brutalement sur le lit, m’arrache mon jeans et ma culotte. Je recule, mais déjà il s’allonge sur moi forçant mes cuisses à s’ouvrir.
 
Nos visages se rejoignent, nos langues s’enroulent avec rage, la sensation de son membre dur contre mon sexe humide me rend folle. Je perds pied lorsque sa main descend le long de la courbe de mes seins, de mon ventre, de mon intimité et que son doigt s’y introduit entièrement. Instinctivement je me cambre, redresse la poitrine et bascule ma tête en arrière en gémissant dans sa bouche. Je l’implore de venir en moi. Lui seul peut me délivrer de cette excitation si puissante qu’elle en devient presque douloureuse.
 
Il devine ma supplique, se redresse. Les yeux fermés, je n’entends que ma respiration qui résonne dans ma tête et le bruit d’un étui qu’on déchire.
 
Soudain sa rigidité m’emplit brutalement m’arrachant un cri étouffé de soulagement. Mes muscles se contractent comme pour l’aspirer plus profondément. C’est divin, je veux qu’il bouge. L’ondulation de mes hanches, mes mains sur ses fesses l’invitent à renforcer la pression contre mon corps.
 
Sa bouche contre mon oreille, il murmure :
 
– Attends.
 
Je sais qu’il me regarde, savoure ma chute. Ses doigts effleurent mes lèvres entrouvertes.
 
– Tu es très belle.
 
Il se remet à bouger et nous perdons tout contrôle. Seul le besoin irrépressible de mettre fin à notre désir nous anime. Nos corps parfaitement en rythme se rejoignent dans un va-et-vient brutal, nos sueurs se mélangent.
 
Chacun de nos mouvements l’introduit plus profond en moi faisant monter le plaisir qui émane de mes entrailles. Plus rien n’existe, juste cette sensation, lui, auquel je m’accroche de tout mon être comme si ma vie en dépendait.
 
En transe, j’explose violemment, retiens mon envie de hurler. Ses gémissements rejoignent les miens avant de s’effondrer sur mon corps tremblant, secoué de spasmes.
 



Transe (partie 2)
 
 
RAPHAËLLE
 
Je sursaute, j’ai froid, seule, étalée et complètement nue sur mon lit. Jean n’est plus là. Je savais qu’il ne resterait pas, il savait que je ne le voulais pas.
 
Combien de temps ai-je dormi ? La dernière chose dont je me souviens c’est son corps allongé à côté du mien, sa main posée sur mon ventre et notre silence.
 
J’étire mes jambes engourdies et cherche à m’immiscer sous ma couette. Soudain un bruit dans la cuisine me laisse penser qu’il n’est peut-être pas parti. Tous mes sens se mettent en éveil.
 
Merde ! Qu’est-ce qu’il fout encore chez moi ? Il faut que je lui dise de dégager ?
 
J’attends quelques secondes puis me lève et me dirige vers l’entrée de ma chambre qui débouche directement face à la table faisant office de séparation entre la cuisine ouverte et le salon. Malgré l’obscurité, je le distingue nettement, habillé, son manteau sur le dos, prêt à partir. Il me fait face, un verre à la main. Quelques pas nous séparent.
 
Tout en l’observant, je m’appuie au chambranle de la porte, croise mes bras sous ma poitrine. Seul mon tatouage, tache sombre dans le noir, habille mon corps nu.
 
Il prend conscience de ma présence et lève la tête. Sans les voir, je sens ses yeux sombres sur moi. Il se racle la gorge.
 
– Désolé… Je ne voulais pas te réveiller.
– J’avais froid.
– Eh bien… Tu n’en as pas l’air.
 
Dans la pénombre, je devine son sourire amusé, ses cheveux ébouriffés, son regard fixe, intimidant, alors qu’il fait allusion à ma tenue d’Ève.
 
Finalement… Je ne suis plus certaine de le laisser partir.
 
Je me redresse, avance lentement dans sa direction et en l’ignorant, le contourne, passe à côté en le frôlant. Je m’arrête devant l’évier de la cuisine derrière lui. Il s’est tendu à mon approche, me suivant du regard.
 
Nous tournant le dos, je saisis un verre et me sers de l’eau. J’entends le sien qu’il claque sur la table suivi de ses pas. Mon rythme cardiaque augmente. Il se rapproche. Je l’attends, immobile. Cela suffit à faire grimper mon excitation et encore plus lorsque je sens le frôlement de ses vêtements contre la peau nue de mon dos, de mes fesses. Figée, mon verre à la main, je frémis au contact de son souffle dans mon cou puis près de mon oreille.
 
– Tu sembles avoir encore besoin de moi ?
– Tu… crois ?
 
Son corps se plaque contre le mien. Sa main gauche remonte le long de mon bras inerte, puis effleure la pointe de mon sein qu’il fait rouler, tire entre ses doigts. La respiration saccadée, tous mes muscles se tendent, et je suis emportée par un besoin irrépressible de l’avoir en moi. Au même moment, son autre main passe le long de ma taille, sa chaleur se pose sur mon ventre qui se contracte. Je frissonne, tremble à l’idée de ce qu’il peut me faire.
 
Jean, vas-y. Je t’en supplie. Fais de moi ce que tu veux !
 
Il me caresse, descend lentement de mon nombril vers mon bas-ventre et effleure la fente de mon sexe qu’il écarte délicatement. Oh mon dieu ! Je serre plus fort le verre toujours dans ma main. Ses doigts maintenant humides, explorent mon intimité, s’y glissent encore et encore. Gémissante, les yeux fermés, ma tête bascule en arrière, sur son épaule.
 
La pression de son jeans contre mes fesses augmente, je me fonds en lui, contre lui. Intérieurement, je l’implore de s’introduire en moi. De ses doigts, de son sexe, ce qu’il veut. Du moment que ça calme ce désir intense qui s’empare de mon être, joue avec mes nerfs.
 
Son visage penché sur le mien, sa bouche proche de la mienne il murmure :
 
– J’en suis sûr.
 
Il quitte lentement mon entrejambe, me laissant pantelante, inachevée, saisit mon verre que je lâche volontiers et l’abandonne sur le plan de travail. Puis il prend ma main toujours suspendue en l’air, la pose sur le bord de l’évier face à moi, la sienne par-dessus se referme m’invitant à m’y accrocher. Il fait de même avec l’autre, je me retrouve cramponnée à ce rebord en aluminium. Il recule légèrement et déjà j’entends le bruit de son jeans qui tombe sur le sol, l’étui qu’on déchire. Ma tête bourdonne, l’attente qu’il m’emplisse, me pénètre est insoutenable.
 
Lentement, il m’oblige à reculer, saisit ma nuque m’invitant à me pencher en avant et de son genou, m’écarte un peu plus les jambes. Liquéfiée, impatiente, j’obéis docilement quand soudain son sexe dur s’enfonce brutalement, profondément en moi. Mon vagin frustré se contracte, l’aspire. Cette poussée brutale vers l’avant m’extirpe un soupir de soulagement, mes bras se tendent, mes mains se resserrent sur le bord de l’évier. Je creuse les reins, mes fesses basculent vers l’arrière, lui signifiant clairement que j’en veux plus, encore.
 
Je veux qu’il me baise sans ménagement.
 
Agrippé à mes hanches, les siennes s’écrasent contre mes fesses m’emplissant à chaque fois davantage. Chaque coup de reins, de plus en plus fort, de plus en plus vite, m’arrache des gémissements de plaisir.
 
Mon orgasme monte rapidement en sentant son membre rigide me percuter, aller et venir contre mes parois à fleur de peau de nos ébats précédents. Ses doigts s’enfoncent dans ma peau. Les miens s’accrochent à ce lavabo comme à un récif.
 
– Raphaëlle… je vais jouir.
 
Son invitation, son râle rauque alors qu’il jouit en moi, précipite mon naufrage dans un dernier cri de plaisir. Je tremble, halète, mon cœur résonne dans ma poitrine. Il caresse mes fesses, mon dos, mes épaules, ma nuque et se retire. Inerte, je l’entends se rhabiller. Je me redresse flageolante alors qu’il me retourne délicatement, s’empare de mon visage me forçant à le regarder. Ses yeux noirs brillent dans l’obscurité, ses pouces effleurent mes joues brûlantes.
 
Jean… Dis-moi qu’on le refera.
 
Nous nous fixons sans un mot, puis il pose ses lèvres sur les miennes. Elles sont douces. Son baiser étonnement tendre se fait de plus en plus pressant, nos bouches s’entrouvrent, nos langues s’emmêlent et il s’arrête ; me mordille la lèvre inférieure.
 
– Bonne nuit, Raphaëlle.
 
Il n’attend pas ma réponse. Tourne les talons et disparaît dans un claquement de porte.
 
Ses pas dévalent rapidement l’escalier puis, plus rien, le silence. Comblée, soulagée, je me sens soudainement seule, nue, debout dans cette cuisine.
 



Le réveil
 
 
RAPHAËLLE
 
J’ouvre les yeux et m’étire, me sentant délicieusement bien. L’écran de mon portable m’indique 13 heures. On est dimanche et je tarde à me lever. Un début d’excitation me traverse lorsque des images de la nuit dernière me reviennent. Ma libido est définitivement réveillée. Il va falloir que je me contrôle pour que tout ne parte pas de nouveau en vrille.
 
Après une douche bien méritée, je décide d’appeler Célia, la force tranquille. Pour le moment c’est la seule avec laquelle j’ai envie de partager mon changement d’humeur. Je ne sais pas si je vais revoir Jean mais son avis m’intéresse.
 
Je la contacte et, après un bref échange, nous convenons de prendre un café chez moi à 16 heures. Ça va me laisser le temps de traîner un peu sur mon canapé. Mais j’ai du mal à rester en place, trop vivante pour me vautrer à rien faire. J’ai envie de tout, j’ai envie de Jean.
 
Non, Raph ! De lui ou d’un autre ! Je m’en fous du moment que je peux exprimer tout mon désir. Il est juste le seul que j’ai sous la main.
 
Je dois absolument m’occuper et me servir de cette énergie retrouvée. Si seulement je pouvais aller surfer, ça me calmerait.
 
Mon regard se pose alors sur ma guitare qui prend la poussière dans un coin du salon. Je n’y ai pas touché depuis au moins un an, mais aujourd’hui, j’ai trouvé comment transformer, sublimer mes pulsions libidinales. Cette fois, je ne me laisserai pas aller dans tous les excès et gérerai correctement mon réveil.
 
On frappe. Cela doit être Célia. Je lui ouvre.
 
– Salut, Raph.
– Salut ! Je suis contente de te voir.
 
Surprise, elle hausse les sourcils, s’avance et se plante au milieu de la pièce.
 
– Bon, accouche. Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Je veux tout savoir.
 
Ça se voit tant que ça qu’on a délicieusement abusé de mon corps hier ?
 
Elle me connaît depuis les bancs de la fac de psycho et est devenue ma confidente. Je lui dis tout, car elle trouve toujours les mots sans jamais me juger, en dire trop ou pas assez. Cependant, ces derniers temps, nous n’avons pas beaucoup parlé, je n’avais rien à raconter. Même mon psychanalyste, cela fait des mois que je lui file quatre-vingts euros pour regarder les mouches voler.
 
– Rien de spécial. J’avais envie de te voir.
– Fous-toi de moi ! Tu prends l’initiative de m’appeler, tu me dis que tu es contente de me voir… Putain, Raph, ça fait six mois que tu ouvres à peine la bouche ! Donc, permets-moi de douter.
– Je t’assure, rien d’extraordinaire. Je me sens bien, c’est tout.
 
Ses yeux se portent sur la guitare posée à côté du canapé.
 
– Tu rejoues de la gratte ? Prends-moi pour une conne ! Comment il s’appelle ?
– Qui ?
– Tu n’es pas sortie de ta torpeur toute seule. Raphaëlle, je te connais par cœur, alors parle, car je ne vais pas te lâcher.
 
J’abdique et tout en nous servant un café, je lui déballe tout. La première rencontre avec Edern chez André, Jean, nos cafés et la nuit dernière.
 
Elle m’écoute attentivement, en silence.
 
– Eh bien… Tu n’as pas chômé ces dernières semaines. Tu caches bien ton jeu ! Bon, ce Jean, il m’a l’air torride. Tu vas le revoir ?
– Je n’en sais rien.
– Tu en as envie ?
– Oui… Pourquoi pas ? Célia on s’en fout de Jean ! Ce qui compte c’est que je sois de nouveau en forme, prête à affronter le monde.
– Oui, bah, calme-toi. La dernière fois on ne peut pas dire que cela ait été une réussite. Le monde, tu as tendance à te le prendre en pleine gueule et, déçue, tu reviens te cacher dans ta tanière.
 
Elle a raison, je fonctionne sur la base du « tout ou rien » et ce n’est pas vraiment ce que l’on pourrait appeler l’équilibre parfait. Je ne sais pas doser, car c’est trop ennuyeux, flippant. Je me laisse porter par mes désirs ou je les fais taire. Comme ça, aucune frustration, aucun aménagement. Le monde est soit merveilleux, soit une vraie merde.
 
– Je sais… Je suis bien décidée à être plus raisonnable et à ne pas faire n’importe quoi. J’en ressors plus déprimée à chaque fois.
– Alors, commence par ne pas trop te disperser dans des plans cul aussi glauques les uns que les autres. Réfléchis, sers-toi de ton cerveau. Raph, je sais que tu ne veux plus prendre le risque de t’attacher à quelqu’un, persuadée que ce soit inutile ou une source de souffrance. Mais il est temps de grandir, voir les choses autrement. Ça va faire huit ans ! Tu dois la laisser et remonter à la surface.
 
Non, Célia, s’il te plaît, ne me parle pas d’elle. Pas aujourd’hui.
 
– Ce n’est pas que je ne veux pas m’attacher. Quand je le suis trop, ça me déprime, ça m’éteint complètement. Ce n’est pas de ma faute !
 
Elle sent qu’il faut changer de sujet, alléger l’ambiance qui s’alourdit.
 
– En tout cas, ce Jean, je suis quasi certaine que tu n’en as pas rien à foutre et il n’a pas l’air ennuyeux. Il va peut-être réussir à te ferrer sans t’assommer.
 
Elle sourit avec un air de conspiratrice.
 
– Célia… Jean ne sera jamais rien d’autre qu’un bon plan cul ou au mieux un pote avec lequel je baise de temps en temps.
– Un pote ! Chris, Sly et je ne sais plus qui d’autre sont des potes avec lesquels tu t’envoies en l’air mais lui tu ne le connais pas. Honnêtement, ça risque plutôt d’être celui que tu baises et avec qui tu es amie de temps en temps.
– Ouais… C’est pareil !
 
Il est certain que j’envisage de revoir Jean. Il a réussi à me convaincre qu’il était peut-être la bonne personne pour m’amuser.
 
– Et l’Anglais ? C’est quoi son nom déjà ?
– Edern… Quoi ?
– C’est qui ? Tu vas le revoir ? Car la façon dont tu parles de lui montre qu’il ne te laisse clairement pas indifférente. Je ne te connaissais pas quand tu as rencontré Marc, mais je ne t’ai jamais vue aussi troublée par un mec.
 
Je me sens démasquée par sa remarque. La façon dont je parle de lui ?
 
– Edern ! Pourquoi tu me parles de lui ? Je ne risque pas de le revoir. En plus ce mec est un connard arrogant.
– C’est un ami de Jean, donc tu vas forcément le recroiser.
 
Encore faut-il que je revoie Jean d’abord. Tout semble évident pour elle.
 
– Attends, Célia. Je crois que tu as mal compris. Il n’est pas question que je passe mes soirées ou week-ends avec Jean à préparer des quiches en invitant ses potes. D’une, ce n’est pas le genre et de deux, je m’en fous d’Edern.
 
Célia rigole et lève les mains face à mon agacement.
 
– OK, OK, ne t’énerve pas. Je vois bien que tu es indifférente… Mais, quand même, fais gaffe de ne pas te retrouver coincée entre les deux.
 
Je lui jette un coussin, nous rions. Edern… son regard gris envahit mes pensées. Elle a raison, c’est à ce moment-là qu’il s’est passé quelque chose en moi. Je ne serai certainement jamais amenée à le revoir, mais si c’est le cas, je me promets de garder mes distances.
 
Célia reste dîner et en partant elle me fait délicatement comprendre qu’elle est ravie de me voir reprendre vie. Mon côté dark ambiance commençait à l’inquiéter.
 
Il est minuit et, heureuse de me retrouver un peu seule, je m’enroule sous ma couette prête à sombrer. Je sursaute brusquement quand mon portable vibre.
 
Jean 
[Tu dors ?]
 



Une belle histoire
 
 
JEAN
 
Je rabats la capuche de mon sweat, appuis sur play et Massive Attack, Paradise Circus à fond, je m’élance.
 
J’ai besoin de courir et aujourd’hui encore plus. Il faut que je fasse taire ces putains de pulsions. Je n’y arriverai pas, elles font partie de moi, mais je peux au moins essayer de les contrôler.
 
Cette nuit avec Raphaëlle ne m’a pas calmé, bien au contraire. Mon imagination est débridée, mes fantasmes s’entrechoquent, j’ai encore plus envie de la baiser. Des images sombres de son cul, ses seins, sa bouche, ma bite, alternent dans mon esprit. Je dois me ressaisir, sinon elle va se barrer, et je n’en ai pas fini avec elle. Il y a un sacré potentiel avec cette fille, je l’ai su tout de suite. Dès le premier soir, quand je l’ai vue avec Edern.
 
Qu’est-ce qu’elle foutait avec lui ?
 
J’ai immédiatement capté son intérêt pour elle. Cette étincelle grise dans le regard de mon pote que je connais par cœur. Cela a suffi pour déclencher mon excitation. Cependant, elle lui a résisté, voire même, elle l’a à peine calculé. C’est quoi son problème ? Ça n’arrive jamais.
 
Elle veut courir ? J’espère pour elle qu’elle va vite.
 
De toute façon, à partir du moment où il a posé les yeux sur elle, je devais l’avoir, surtout moi. Pas question de la laisser s’échapper.
 
Il marque l’arrêt, je tire ! C’est toujours comme ça que ça se passe. Enfin… Que ça se passait.
 
Putain, il était temps ! Ça fait un an qu’Edern n’est plus le même. Depuis ce drame à la con. Notre complicité me manque ! Je bosse pour lui, mais c’est avant tout devenu mon ami et ça me fout en l’air de le sentir aussi mal, totalement flippé, parano. Malgré ma volonté et ma dévotion à essayer de le relever, je me sens impuissant. Il a perdu de sa superbe, tout est devenu quelconque pour lui comme pour moi, aucune excitation.
 
Mais quand je l’ai vu avec Raphaëlle, j’ai tout de suite compris que mon appât préféré était en train de refaire surface. Sans le savoir, elle a fait revenir mon pote et, pour ça, je lui en suis reconnaissant. Elle mérite tout mon respect, mon attention.
 
Pourquoi elle ? Parce qu’elle n’a rien demandé.
 
Elle ne fait pas partie de notre monde, celui d’Edern. Un univers dépravé qui aspire l’identité, l’humanité de mon ami et dans lequel la moindre jeune fille délicate se transforme en prédatrice redoutable. Parce qu’il a besoin d’être réparé, de chaleur humaine.
 
J’en ai rien à foutre si elle doit en payer le prix. L’essentiel c’est qu’Edern soit de retour et pour ça, je vais avoir besoin d’elle. Je ne dois pas la perdre.
 
S’il la veut, il l’aura !
 
J’en ai bavé à devoir prendre des cafés, lui envoyer des messages. J’ai même pensé qu’elle allait me filer entre les pattes. Mais il faut dire que c’est nouveau, jamais ça ne se passe comme ça. Tout était plus simple avant, je n’avais pas à sympathiser, je n’en avais pas besoin.
 
Finalement, je ne peux pas dire que cela m’ait déplu. En plus du fait que je la trouve très bandante, j’aime de plus en plus sa compagnie, elle m’amuse et elle est loin d’être conne.
 
Une psy ! L’ironie de la situation me fait marrer.
 
J’ai du mal à cerner son caractère, parfois froid et distant. Mais c’est très stimulant ! Et encore plus en voyant à quelle vitesse elle s’est réchauffée hier. Je déteste les soumises, ça m’ennuie. Même si tout de suite, je n’ai qu’une envie c’est de la mettre à genoux et faire sauter tous les verrous de son corps et de son âme.
 
Accélérer la cadence, je dois courir plus vite. Cette sueur qui coule dans mon dos, sur mon ventre, m’excite. J’ai envie de m’arrêter chez elle.
 
Merde ! Qu’est-ce qui m’arrive ?
 
Plus j’y pense et plus je me dis qu’elle est parfaite, qu’elle peut correspondre à celle que je recherche pour espérer arrêter ces plans culs sordides qui ont fini par me dégoûter et m’ont coûté mon mariage. Je dois y aller doucement, la faire entrer dans ma vie pour la protéger, aimer chaque partie de son corps, chaque parcelle de son être et elle va en faire de même, me faire confiance. Je vais être son putain de dealer qui va la foutre en état de manque et l’amener à me supplier de lui donner sa dose. Je lui promets une belle histoire dans nos vies bousillées. J’ai besoin de spectacle et qu’elle me l’offre. Je veux tout voir !
 
Pour l’instant, contente-toi de courir.
 
Il faut que j’appelle Edern !
 
Il faut que je la voie !
 



Tu dors ?
 
 
RAPHAËLLE
 
Merde ! Qu’est-ce qu’il veut ?
 
« Tu dors ? » Il croit quoi ? Que je l’attends, allongée sur mon lit, en porte-jarretelles ?
 
Ça y est, je n’ai plus envie de dormir, ça commence à chauffer entre mes cuisses. Mais là, je préfère me taper mon vibro plutôt que le laisser venir deux soirs de suite. Je déteste qu’on m’envahisse, il y a une distance réglementaire à respecter. Mais le problème c’est que je ne suis pas très douée pour protéger mes limites fragiles. Je lutte sans arrêt pour ne pas basculer dans les excès, maintenir ces petites frontières invisibles sur lesquelles nos désirs se heurtent afin de garantir un bon équilibre, une bonne santé mentale.
 
Persuadée de ma toute-puissance, je me délecte du vide ou de sensations fortes. Comme me dit mon psy, je recherche constamment ce juste milieu que je perçois mais sur lequel je n’arrive pas à me fixer. Dans une relation, je compte alors sur l’autre pour trouver l’équilibre. Un autre raisonnable qui sait faire et me force à rester là où il faut.
 
Jean ! Fais-toi un peu oublier sinon je vais flipper !
 
Mon doigt glisse sur l’écran et je réponds.
 
Moi 
[Va te coucher !]
 
Jean 
[Si je veux ! Tu fais quoi ?]
 
Il fait tout pour m’énerver, m’imposer son existence. Trop faible, je rétorque.
 
Moi 
[Je m’occupe de moi… Et mes courbatures.]
 
Jean 
[Besoin d’aide ?]
 
Normalement, je devrais éteindre mon téléphone, mais je me prends au jeu. Comme toujours avec lui. Ce n’est vraiment pas cet « autre » névrosé qui va me rappeler à l’ordre. Je vais devoir me démerder toute seule.
 
Moi 
[Jean, tape-toi une branlette et laisse-moi dormir.]
 
Bon, ce n’est pas génial comme façon de ramener quelqu’un dans les clous. Mais je fais ce que je peux.
 
Jean 
[Pour ça, j’ai besoin d’images.]
 
Qu’est-ce qu’il raconte ? Il veut ma photo ? Je suis tombée sur un dingue !
 
Moi 
[Google devrait pouvoir t’aider.]
 
Jean 
[C’est toi, ton corps nu que je veux voir.]
 
Ça, c’est sûr, tu ne risques pas de le trouver sur le net. Éventuellement des photos en maillots lors de sessions de surf, mais il n’a pas l’air d’être le genre à se tripoter devant des surfeuses.
 
Je suis tombée sur un psychopathe qui va tapisser sa chambre de photos de moi !
 
Il peut se servir d’hier. Ça devrait faire l’affaire, je lui ai offert le spectacle de mon corps. N’ayant aucune pudeur concernant ma nudité, il en a sûrement profité.
 
Ça fait à peine vingt-quatre heures qu’on a couché ensemble et il ne me lâche pas, ne me laisse pas le temps de faire baisser la pression. Je dois prendre du recul, réfléchir pour ne pas déconner et partir la tête la première. Mais là, tout de suite, l’idée que je dispose de ce qu’il veut m’excite. Savoir qu’il me désire, qu’il pense à moi en se frottant l’entrejambe, me donne envie d’abuser de lui et de sa vulnérabilité.
 
Moi 
[Tu as raison. Mon corps mérite d’être vu.]
 
Jean 
[Attention ! Ton côté narcissique m’excite.]
 
Mais c’est exactement ce que je veux ! Je prends un malin plaisir à t’allumer, je veux te voir ramper ! Je ne réponds pas.
 
Jean 
[Et c’est à moi d’en juger. Une auscultation s’impose.]
 
Mais qu’est-ce qu’il raconte ? Il divague ! Il veut se faire un trip médical ?
 
Après tout, je ne le connais pas. Enfin peu. Je me redresse immédiatement dans mon lit. Un mélange d’excitation, d’appréhension et de curiosité : tout ce qu’il ne faut pas ressentir.
 
Mon cerveau de psy se met en marche à la recherche de mes connaissances en matière de déviances, pratiques et perversions sexuelles. Je sais très bien de quoi le psychisme humain est capable. Ayant fait mes stages et débuter ma carrière en psychiatrie légale avant de me tourner vers les traumas, je peux tout entendre, tout comprendre, rien ne me choque, même les pires horreurs. Il me fallait connaître les bourreaux pour mieux comprendre le vécu des victimes. Mon écoute, mon analyse, ma neutralité bienveillante se sont affûtées auprès des esprits les plus pervertis dont le seul objectif est de s’introduire dans votre tête à la recherche du pire enfoui en vous. Ils se nourrissent de la moindre de vos réactions, émotions et s’en servent habilement pour vous détruire.
 
Non, Raph. Tu vois le mal partout. C’est un joueur, tout comme toi. Il n’a rien d’un prédateur dangereux.
 
En effet, je ne ressentirais pas cette excitation agréable, ce désir intense à l’idée qu’il me prenne, me touche, mais plutôt un malaise que je reconnais bien maintenant. Je me fie à mon instinct et retrouve l’excitation.
 
Moi 
[Avec compte rendu ?]
 
Jean 
[Oh, Raphaëlle, tu m’intéresses.]
 
Je me marre. C’est le moment de disparaître, le laisser en plan. Je dois mettre fin à son intrusion et retrouver ma sérénité. Pour ça, j’ai besoin qu’il cesse ses sollicitations.
 
Promets-lui ce qu’il veut et il arrêtera. Attendre, impatient, son cadeau de Noël.
 
Les mecs sont comme des mômes, ils ont besoin de croire. Ça suffit à les calmer pour un instant avant de recommencer à trépigner. Ils acceptent difficilement l’idée que nous avons le pouvoir de ne pas les satisfaire volontairement. Beaucoup grandissent un peu trop avec le fantasme de la « bonne mère », celle qui ne leur refuse rien et dont l’amour résiste à toutes les épreuves. Je peux céder, mais je n’ai rien de maternant.
 
Jean 
[Demain ?]
 
Moi 
[Pas dispo. Mercredi ?]
 
Pas question de lui passer les commandes.
 
Jean 
[Pas dispo. Mardi alors ?]
 
Moi
[OK. Va te coucher maintenant.]
 
Jean 
[Je prépare le matos.]
 
Merde, j’espère que c’est de l’humour… Oui, il veut me faire flipper, ça l’amuse. Je range mon portable, m’étire, cherchant à retrouver la détente nécessaire à mon endormissement. Malgré mon esprit et mon corps sous tension, j’arrive encore à tout mettre de côté, verrouiller et plonger dans les bras de Morphée.
 



Le rêve
 
 
RAPHAËLLE
 
Je me réveille en sueur, totalement désorientée, suffoquée. Où suis-je ?
 
Je sens sa bouche dans mon cou, son souffle brûlant. Ses mains sur mon corps, son sexe entre mes jambes. Je supplie Jean de mettre fin à mon désir mais il s’arrête, saisit mon visage et me transperce de son regard gris. Soudainement, je m’enfonce dans les profondeurs glaciales de l’océan, je lutte, me débat, crie, le liquide s’engouffre dans ma bouche. Vaincue, je me laisse emporter.
 
Quel rêve, cauchemar !
 
Encore confuse, tremblante, le malaise s’installe en moi. La signification de mon fantasme onirique commence à émerger.
 
C’était le regard d’Edern…
 
Bien que je ne l’ai vu qu’une fois, et cela il y a plusieurs semaines, je n’ai pas oublié la couleur si particulière de ses yeux, leur intensité. Je suis parfaitement réveillée mais, malgré tout, je me sens toujours observée, scrutée et ressens encore la pression du corps de Jean sur le mien, celle de l’eau qui m’engloutit.
 
Mon psy va adorer !
 
Je décide d’occuper ma journée. Après un footing d’une heure, une bonne douche, je trouve un peu d’apaisement en jouant de la guitare. J’en perds la notion du temps et l’heure de partir chez mon psychanalyste pour ma séance hebdomadaire, arrive vite.
 
Cela fait dix ans maintenant que j’ai entamé ce travail sur moi-même. Il est essentiel à ma pratique mais il est aussi très vite devenu indispensable à mon bien-être. J’ai besoin d’aller déposer, analyser ma boîte noire dans cet espace clos auprès de cet homme dont je ne connais rien si ce n’est sa compétence. Son détachement, sa compréhension intelligente me rassurent, me libèrent. Il est ma surface vide, sur laquelle je projette mes émotions, toutes mes pensées. Il est ma mère, mon père, mon amoureux, mon idéal. Enfin bref, ce que je veux au moment où j’en ai besoin. D’une solidité à toute épreuve, il reçoit sans faillir, analyse et range. J’ai trouvé auprès de cet être froid et bienveillant, auprès de la psychanalyse, les limites et la compréhension que je n’ai pas eue enfant. Une adaptation sociale et émotionnelle.
 
Mes parents sont ce qu’on appelle communément des « hippies ». Ils se sont rencontrés au sein d’une communauté à Matala, une plage de Crête. Mon frère, aîné de trois ans, et moi y sommes nés. J’y ai vécu jusqu’à l’âge de six ans avant de revenir nous installer en Bretagne dans la maison familiale pour ma rentrée à l’école élémentaire. Autant dire que cela n’a pas été simple. Mon monde se résumait à une plage et à un village grec peuplé d’êtres aux cheveux longs. Le seul contact que nous avions avec l’extérieur se faisait par le biais de quelques touristes et la semaine en Bretagne, une fois par an, chez mes grands-parents.
 
Mon éducation au sein de cette communauté cosmopolite prônait des valeurs d’amour et de partage exprimées par la liberté sexuelle et la communion avec la nature. J’y étais libre, autonome, sans règles, ni autorité car, disaient-ils : « Il faut laisser les enfants s’exprimer » ; « ne brimons pas leur nature pure et innocente ».

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