Heal me - Saison 1
320 pages
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Heal me - Saison 1

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Description

Un regard suffit pour que tout bascule.
#SecretsEtPassé
#AttiranceEtPassion
#Suspense
#AmesBrisées
#SeReconstruire
#ChaudDevant
Le soir où elle va chercher son petit frère à une fête, Katelyn fait la rencontre du très sexy Eden Williams, connu dans toute la ville pour sa réputation de bad boy.
Alors qu'elle espère ne plus jamais le revoir, leurs chemins se croisent de nouveau le lendemain lorsque Eden se rend dans le supermarché où elle travaille. Quelques heures après, le magasin est braqué. Coïncidence ?
Dès lors, ils ne cesseront de se chercher, sans vraiment le vouloir, attirés comme des aimants.
Tenant tout le monde à distance depuis un terrible évènement 8 ans plus tôt, Katelyn laissera le garçon aux yeux gris s'approcher plus près que n'importe qui avant lui. Assez près, en tout cas, pour le laisser entrevoir les secrets qui la consument jour après jour.
Eden est dangereux, Katelyn en est certaine. Pourtant, sous ses airs sombres, elle sait qu'un cœur d'or se cache. Et si, comme elle, Eden était une pièce défectueuse ?
Ces deux âmes brisées parviendront-elles à guérir du passé et à retrouver le chemin vers la lumière, ou se détruiront-elles pour de bon ?


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Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 23 novembre 2017
Nombre de lectures 189
EAN13 9782377030156
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0100€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Auteure : Julie Bradfer
Suivi éditorial : Camille Guerrier
ISBN : 978-2-37703-015-6
 
Collection : Dangerous Love
© Photographie de couverture : fotorince
 
 
© Kaya éditions
3, rue Ravon
92340 – Bourg-la-Reine
N° Siret : 82805734900015
 
 
Pour nous contacter :
contact@kayaeditions.com


 
 
Page de présentation

Crédits

#Chapitre 1

#Chapitre 2

#Chapitre 3

#Chapitre 4

#Chapitre 5

#Chapitre 6

#Chapitre 7

#Chapitre 8

#Chapitre 9

#Chapitre 10

#Chapitre 11

#Chapitre 12

#Chapitre 13

#Chapitre 14

#Chapitre 15

#Chapitre 16

#Chapitre 17

#Chapitre 18

#Chapitre 19

#Chapitre 20

#Chapitre 21

#Chapitre 22

#Chapitre 23

#Chapitre 24

#Chapitre 25

#Chapitre 26

#Chapitre 27

#Chapitre 28

#Chapitre 29

#Chapitre 30

#Chapitre 31

#Chapitre 32

#Chapitre 33

#Chapitre 34

#Chapitre 35

#Chapitre 36

#Chapitre 37

#Chapitre 38

#Chapitre 39

À paraître

#Kaya



 
 
Quand j’étais enfant, je pensais que les mauvaises actions que je commettais n’avaient aucune conséquence. J’étais persuadée que voler un bonbon dans un magasin, ce n’était pas si grave, ou encore que mentir à sa mère à propos du fait qu’on s’était ou non brossé les dents n’était pas une grosse affaire. À vrai dire, j’avais le chic pour me déresponsabiliser de tout ce que je faisais. J’étais sûre que mon apparence de petite fille sage et bien élevée me mettait à l’abri des remontrances. Sauf que c’était faux. J’avais complètement tort.
 
Je n’ai jamais cru en Dieu. Pas plus que je ne crois au destin, au hasard, à la fatalité ou au sort. Je pense que tout ce qui nous arrive dans la vie n’est pas dû à la force mystique d’un quelconque chemin qui serait tracé pour nous à l’avance. Ce qui nous arrive dans la vie n’arrive qu’à cause des choix que nous faisons, qu’à cause des décisions que nous prenons.
 
Pourquoi vivrions-nous une vie sur laquelle nous n’avons aucun contrôle ? Si notre route était écrite et que rien ne pouvait la changer, je ne vois pas ce qui nous pousserait à nous lever le matin. Vivre, ce n’est pas attendre patiemment que le destin fasse son œuvre. Vivre, c’est prendre ses responsabilités quand il le faut. Vivre, c’est faire des erreurs. Et j’en ai fait. Beaucoup. À six, neuf ou douze ans, rien de plus normal après tout. Je pensais naïvement que j’étais capable de me relever de chacune de mes fautes. Mais il y a eu l’erreur de trop et tout s’est effondré. J’ai compris qu’on ne peut pas se reposer sur les autres quand on veut que quelque chose soit fait. On ne peut compter que sur soi-même.
 
Après ce qui s’est passé, j’ai cru que je ne parviendrais jamais à reprendre le dessus. Et ça a bien failli arriver. Parce que les responsabilités mènent à la culpabilité et que la culpabilité détruit. Pire que détruire même, elle vous tue. Je ne sais toujours pas aujourd’hui ce qui me fait tenir debout, à l’heure où je vous parle. Je ne sais pas si ça durera. Je ne sais pas quand je rechuterai. Je sais simplement que tant que je garde le contrôle, je peux parvenir à maintenir le cap. Garder le contrôle et continuer à mentir. En fait, la vie, c’est ça. C’est commettre l’erreur de trop, ne jamais s’en remettre et continuer à agoniser en silence juste pour ne pas faire souffrir encore plus de monde.
 
Je ne suis pas lâche, mais je fuis. Je fuis parce qu’il est plus facile de continuer à respirer en regardant vers l’avenir que de rester à suffoquer dans le passé. Peut-être que je me trompe. Peut-être que cette farce finira par m’exploser à la figure. Mais pour le moment, je tiens la distance. Je dois juste garder le contrôle et tout ira bien.
 
Tout ira bien.
 
J’irai bien…
 
–  Kate ? T’es avec nous là ?
 
Je lève le nez de l’écran de mon ordinateur, sortant de mes idées noires, et réponds à mon interlocutrice par une grimace.
 
–  Ouais. De quoi on parlait ? marmonné-je. 
 
Jess éclate de rire tandis qu’à sa droite, Helen me fusille du regard. Seule Kim reste de marbre. Ses filles sont complètement dingues, totalement en accord avec l’idée que je me faisais des amitiés à l’université. Jess a exactement le même tempérament que moi et on s’est très vite bien entendues même si je ne l’ai rencontrée qu’un an après mon entrée à la fac. Ignorant les gloussements de cette dernière, Helen me répond en grognant :
 
–  Oh, on parlait simplement de notre merveilleux travail de groupe. Tu sais, celui qu’on était censées terminer la semaine dernière. 
 
Helen est ma meilleure amie. Elle a pourtant un caractère de merde. Mais je la connais depuis que j’ai six ans et quand, sans aucune discussion préalable entre nous, nous avons choisi de faire les mêmes études, j’ai su que notre amitié n’en était qu’à ses débuts. Elle sait tout de moi, ou presque. Elle sait tout sauf au sujet de Lisa.
 
Personne ne sait pour Lisa.
 
–  Et t’étais encore et toujours dans la lune, conclut Kim.
 
Helen et moi avons rencontré Kim en première année et... on l’a détestée presque immédiatement. Vous voyez, la fille grande, blonde, bien foutue et bien maquillée qui vous fait complexer en moins de cinq secondes ? C’est la définition exacte de ce à quoi elle ressemblait et ressemble toujours d’ailleurs. Ce n’est que quand je me suis rendu compte qu’elle était moins idiote que ce qu’elle laissait paraître et, encore mieux, qu’elle était drôle à se pisser dessus, que j’ai changé mon fusil d’épaule la concernant. De plus, c’est la plus adorable de mes trois copines, et de loin la plus polie.
 
–  On s’en bat les couilles de ce travail de merde, répliqué-je en riant.
 
Ce qui n’est pas tout à fait vrai, puisqu’il compte pour la moitié de notre note finale à l’examen.
 
–  Tu vas te calmer tout de suite et nous faire don de ta science infuse Katin, sinon tu pourras toujours courir pour que je t’offre un verre la prochaine fois qu’on sort. 
 
J’ai hérité de ce surnom lors de notre première soirée étudiante. Un mec complètement bourré que nous avions pris sous notre aile à l’entrée d’une boîte de nuit avait vraisemblablement dû mal entendre mon prénom lorsque je le lui avais donné. Il nous a suivies pendant des heures sans cesser de m’appeler Katin à tout bout de champ ce qui a bien entendu fait rire mes amies un nombre incalculable de fois. Allez savoir pourquoi.
 
Je fais un doigt d’honneur à Jess pour lui faire comprendre qu’elle peut se mettre sa menace là où je pense. Même si je ne suis pas la plus bosseuse des quatre, je sais qu’elles comptent toujours un peu sur moi pour ce genre de travail. Sans vraiment que je sache pourquoi, elles attendent toujours de moi que je les conseille ou que je les aide, comme si mon point de vue avait plus d’importance que celui de n’importe qui d’autre. Parfois, j’aimerais bien leur dire qu’elles se trompent à mon sujet.
 
–  Helen, passe-moi ton ordi. J’écris et vous me balancez des idées. Allez hop hop hop ! dis-je, saisie d’un soudain regain de motivation.
 
Après trois heures de concentration ponctuées d’éclats de rire, nous terminons finalement notre synthèse un peu avant dix-sept heures.
 
–  Quoi de prévu ce week-end ? demande Helen tandis que nous rangeons nos affaires.
 
Je sais qu’elle va passer le sien avec son copain dans un centre de thalasso, pour leurs deux ans de relation. Ne me demandez pas comment cette chieuse de première a fait pour se trouver un mec parce que je ne saurais pas vous répondre. J’adore son copain et il est parfait pour elle — du moins, selon ses critères. Peut-être que si j’attendais le même type de relation que cette emmerdeuse, moi aussi je pourrais être heureuse avec quelqu’un.
 
–  Je bosse samedi et je regarde Game of Thrones dimanche. Chouette programme, hein ? dis-je.
 
Jess se marre une fois de plus à mes propos avant d’ajouter qu’elle va, je cite, « se toucher pendant deux jours . Kim, quant à elle, n’en a aucune idée.
 
–  Je vous raconterai ma thalasso avec Lu ! Amusez-vous bien dans vos vies de merde ! s’esclaffe Helen en nous raccompagnant à la porte de son appart.
 
–  J’espère qu’elle va se noyer dans son bain de boue, grogne Kim en glissant sa main sous mon bras tandis que nous remontons la rue.
 
Kim est célibataire comme moi. Pourtant, une bombe atomique pareille devrait être casée depuis sa naissance. Certaines choses n’ont parfois aucun sens...
 
Nous quittons Jess près du parking où j’ai garé ma voiture. Kim dépose ses affaires dans mon coffre tandis que je m’installe au volant. J’habite à trente minutes du campus et je fais donc les trajets tous les jours. La maison de Kim est située à mi-chemin entre ici et chez moi et comme elle n’a pas le permis, je la ramène de temps en temps pour qu’elle n’ait pas à prendre le bus. Je la trouve un peu déprimée en ce moment alors j’essaie de lui remonter le moral pendant le trajet ; ça n’a pas l’air d’être très efficace malheureusement.
 
Elle m’a raconté il y a une semaine que le gars qu’elle essaie d’oublier depuis cinq mois a recommencé à lui parler. Ce mec était un trou du cul si vous voulez mon avis : il lui a tourné autour, elle est tombée amoureuse, il a continué à jouer avec elle et quand elle a voulu qu’ils se mettent ensemble, il a joué la carte du « Je n’ai pas envie de m’engager dans une relation . Pratique. Ensuite, il a coupé les ponts et elle a été dévastée.
 
Pourtant, cela allait mieux depuis quelque temps. Mais quand il s’est repointé comme si de rien n’était, elle a compris qu’elle n’avait pas encore vraiment tourné la page. Je lui ai conseillé de l’ignorer, mais comme Kim est un peu fleur bleue sur les bords, je doute qu’elle l’ait fait.
 
Nous arrivons devant sa maison et elle me fait la bise avant d’ouvrir la portière.
 
–  Kim, t’es sûre que ça va ? lui demandé-je, l’interrompant dans son geste.
 
Elle hausse ses frêles épaules et resserre l’écharpe autour de son cou. Le mois de mars cette année est vraiment glacial.
 
–  Tu crois qu’on sera heureuses un jour, toi et moi ?
 
Je fronce les sourcils. Je ne pensais pas qu’elle était abattue à ce point. Et ça m’embête vraiment. Cette fille est tellement gentille et fragile qu’elle mériterait une vie parfaite, dépourvue de problèmes et d’emmerdes. Malheureusement, ce genre de vie n’existe pas et n’étant pas moi-même une optimiste, je ne parviendrai pas à la rassurer. J’essaie pourtant :
 
–  Kim, t’as vingt ans et la vie devant toi. Évidemment que tu vas être heureuse un jour. 
 
Elle soupire comme si elle était fatiguée d’entendre toujours la même chose : une sensation que je ne connais que trop bien.
 
–  Oui, mais j’aimerais être heureuse, là, maintenant. 
 
Elle claque la portière et disparaît. Je mets quelques secondes avant de démarrer ma voiture.
 
Moi aussi je voudrais pouvoir être heureuse, là, maintenant.
 

 
 
Tout le monde rêve de tomber amoureux — même moi. Je veux dire, vraiment amoureux. Or, rêve et réalité sont deux choses intrinsèquement différentes. Ce qu’on lit dans les livres et ce qu’on voit dans les films, tout ça, c’est de la merde en boîte. De la jolie merde, c’est sûr, mais de la merde quand même : toutes ces histoires sont écrites dans le seul but de réveiller nos fantasmes les plus sombres et de nous laisser croire un instant qu’ils pourraient se réaliser. Mais c’est tout ce qu’elles sont, des histoires . Des scénarios qui nous touchent profondément, qui laissent une trace indélébile ; qui nous brisent, aussi. On essaie d’arrêter de lire. On tente désespérément d’éviter les comédies romantiques à l’eau de rose et de ne plus écouter les chansons totalement niaises qui parlent de love story . Mais on en est incapable. On est accro à l’amour. Le problème, c’est qu’on est accro au mauvais type d’amour : à celui qui n’existe pas, à celui qu’on espère trouver un jour même si on sait, au fond, que ce ne sera jamais le cas.
 
Kim ne trouvera jamais l’homme idéal. Je ne trouverai jamais l’homme idéal.
 
Et cette réalité nous bousille l’existence.
 
Pourtant, j’ai déjà eu un homme dans ma vie. Un ado plutôt. Et j’étais folle de lui à l’époque. Ça faisait des mois que je lui tournais autour et on s’est mis ensemble lors de notre dernière année de lycée. Ça a plus ou moins fonctionné pendant trois ans. C’est quand j’ai décidé de le quitter que j’ai compris à quel point j’étais tordue : je voulais plus. En tout cas, plus que ce qu’il pouvait me donner. Il était trop parfait et je ne l’étais pas assez. Pas avec tout ce qui s’était passé dans ma vie. Pas après tout ce que j’avais vécu.
 
Je l’ai blessé en le quittant. Et ça m’a fait mal de lui faire mal. Mais je savais qu’il méritait mieux, même si lui ne pouvait pas le voir à l’époque. J’ai eu raison.
 
Cela fait huit mois que nous ne sommes plus ensemble. J’ai appris la semaine dernière qu’il avait retrouvé quelqu’un, ce qui m’a rendue jalouse, mais pas pour les raisons auxquelles vous pensez. J’étais sincèrement heureuse pour lui, vraiment. Simplement, cette nouvelle a remis en lumière la sensation que j’avais tenté d’enfouir en moi ; cette intuition qui n’arrêtait pas de me susurrer à l’oreille que j’étais destinée à rester seule pour le restant de mes jours.
 
Je suis une pièce défectueuse, et les pièces défectueuses ne s’assemblent avec rien.
 
Oh, bien sûr, j’étais passée rapidement à autre chose. Trois semaines seulement après notre rupture, je pense que j’avais déjà tourné la page. C’est bien dans un sens, mais ça m’a aussi profondément affectée, car le fait que je ne ressente plus rien en si peu de temps montre bien à quel point notre relation avait été banale et dépourvue de tout sens.
 
C’est au moment où j’ai compris ça que je me suis lâchée un peu. Pourquoi s’empêcher de s’amuser quand on sait que dans tous les cas, on ne trouvera jamais le bon ? Mes copines n’ont pas été en reste. Nous sommes sorties plus souvent, j’ai commencé à boire plus que de raison et les roulages de pelle avec des inconnus se sont enchaînés. J’imagine que c’est un des plus grands avantages à être étudiant : sortir et boire à notre guise, avoir une vie de dépravé. Les campus sont parfaits pour ce genre de choses.
 
Mais, même les meilleures choses deviennent lassantes.
 
D’ailleurs, Kim semble avoir le même problème que moi. Nous n’en parlons pas vraiment et j’essaie de ne pas trop y penser, mais je suis une gonzesse, et les gonzesses ça pense beaucoup trop.
 
En rentrant chez moi, je me précipite dans ma chambre, bien décidée à me sortir de la tête la conversation que j’ai eue avec mon amie. Je suis rentrée un peu plus tard que d’habitude à cause du travail de groupe et j’aimerais aller courir avant qu’il ne fasse totalement noir. Je jette mon sac de cours sur la chaise de mon bureau et dévale les escaliers jusqu’à la cuisine. En entrant dans le salon, je salue rapidement ma mère qui travaille sur son ordinateur. Je remarque alors qu’elle s’est mise sur son trente-et-un. Je plisse les yeux, suspicieuse.
 
–  Tu fais un truc ce soir ?
 
–  Ton père m’emmène dîner, répond-elle avec un sourire.
 
Je lève les yeux au ciel. Mon père n’est pratiquement jamais à la maison, mais, dès qu’il le peut, il s’empresse de jouer au gros romantique... Alors, même si je suis contente que cela aille bien entre, leur relation faussement parfaite me tape parfois sur le système. Ils se sont rencontrés lorsqu’ils avaient dix-huit ans et ne se sont jamais quittés depuis. J’ai cru que ma relation avec Alex suivrait le même chemin jusqu’à ce que je prenne la décision de le quitter. Décision qui ne leur a pas vraiment plu d’ailleurs.
 
Mais rien de ce que je fais ne leur plaît de toute manière...
 
–  Où est Ben ? demandé-je, encore.
 
–  Il est de sortie ce soir. En parlant de ça, ça nous arrangerait si tu pouvais aller le chercher tout à l’heure.
 
–  Quoi ? Il a une soirée ? Il ne pourrait pas dormir là-bas par hasard ? dis-je, excédée.
 
Mon frère a toujours eu l’art de me taper sur le système surtout depuis qu’il est entré dans sa crise d’adolescence.
 
–  Kate, il n’a que seize ans. Nous préférerions qu’il passe la nuit ici, donc si tu pouvais aller le chercher en fin de soirée, cela nous rassurerait. 
 
Je pousse un soupir légèrement forcé tout en sachant que je ne vais pas pouvoir refuser. Faire plaisir à mes parents est bien l’une de mes seules motivations dans la vie.
 
Depuis ce jour- là , je n’ai plus vraiment eu le choix de toute façon.
 
–  Et où est-ce qu’elle se passe cette soirée ?
 
–  Il m’a envoyé l’adresse sur mon téléphone. 
 
En voyant l’heure sur mon portable, je bondis de ma chaise.
 
–  Je lui enverrai un message, pas de problème. Faut que j’aille courir ! 
 
Ma mère acquiesce et je déguerpis sans demander mon reste. Les échanges profonds et les longues conversations n’ont jamais vraiment été notre truc.
 
Je me change en millième vitesse dans ma chambre avant de dégringoler les escaliers et d’enfiler mes baskets rangées dans l’entrée.
 
–  Amusez-vous bien ce soir ! lancé-je tout de même à ma mère avant de claquer la porte.
 
La course me fait un bien fou, comme à chaque fois. Je n’ai jamais eu beaucoup de loisirs ou de passions, mais j’adore courir.
 
J’ai envoyé un message à mon frère juste avant de quitter la maison et j’espère bien que cet abruti prépubère me répondra avant minuit.
 
Après mon heure et quart de parcours, je rentre et me précipite sous la douche. J’en sors tout juste lorsque le ping émis par mon smartphone me signale que j’ai reçu un message.
 
De Emmerdeur n° 1 : [C toi qui vien me cherhcer]
 
Ce gamin peut vraiment être idiot quand il le veut.
 
À Emmerdeur n° 1 : [À ton avis ? C’est où ta boum ?]
 
Je sais qu’il déteste quand je me moque de lui et je prends toujours un malin plaisir à le faire par téléphone. Au moins de cette façon, il ne peut pas m’en coller une.
 
De Emmerdeur n° 1 : [Fais pas chier. Jsui chez Mégane]
 
Je fronce les sourcils n’ayant aucune idée de qui est cette fille. Aurait-il une petite copine ? Je ricane rien qu’à cette idée.
 
À Emmerdeur n° 1 : [C’est quiiiiii ? Et elle habite où ta Mégane ?]
 
Il aura droit à un sacré interrogatoire quand je l’aurai récupéré ce soir.
 
De Emmerdeur n° 1 : [Bah Mégane Williams. Fé pas genre tu c pas]
 
Je manque de lâcher mon portable dans les toilettes.
 
Je sais parfaitement qui est cette fille. Il s’agit d’une de ses copines de classe, il la connaît depuis le collège. Elle a joué avec ses sentiments un nombre incalculable de fois et il ne peut pas s’empêcher de retomber dans le panneau comme un blaireau à chaque fois qu’elle bat des cils. Cela faisait pourtant un moment que je n’avais plus entendu parler d’elle. J’avais peut-être vaguement espéré qu’il soit passé à autre chose après tout ce temps. Grave erreur. Elle va encore finir par briser son petit cœur fragile. Les hommes aiment vraiment se faire du mal.
 
De Emmerdeur n° 1 : [T morte ou kwa ?]
 
Je m’empresse de répondre à mon frère avant qu’il ne devine ma colère. Après tout, il est assez grand pour savoir ce qu’il fait à présent. Je ne serai pas derrière lui pour le protéger toute sa vie. Même si au fond, l’idée qu’on puisse lui faire du mal me met hors de moi.
 
À Emmerdeur n° 1 : [Je prenais ma douche. Je viens pour quelle heure ?]
 
J’attends sa réponse en tapant du pied. L’avantage quand son petit frère sort pour la énième fois avec la même fille, c’est qu’on sait où elle habite.
 
De Emmerdeur n° 1 : [2h ?]
 
Je manque d’éclater de rire.
 
À Emmerdeur n° 1 : [Bien essayé ! Je viens à minuit, tu n’es encore qu’un bébé.]
 
J’envoie le message puis m’empresse d’éteindre mon téléphone pour éviter la flopée de SMS mécontents et injurieux qu’il ne va pas manquer de m’envoyer.
 
Je frissonne en repensant à cette Mégane. Il aura inévitablement droit à mon sermon quand je le récupérerai tout à l’heure.


 
 
Il est minuit moins cinq, je suis devant la maison de Mégane Williams et à l’intérieur, ça a l’air d’être un remake d’ Armageddon . Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’un gros météorite de jeunes alcoolisés s’est visiblement écrasé là et le résultat est plutôt apocalyptique.
 
Je me dis qu’heureusement, il gèle encore dehors : au moins, le froid empêche ces ados déchaînés de faire les dingues dans le jardin. J’imagine que cela ferait encore plus de dégâts et de bruit. Mais bon sang, est-ce que cette fille a des parents ? Je ne comprends même pas comment il est possible qu’aucun voisin n’ait encore appelé les flics. À leur place, ça ferait bien longtemps que ma mère les aurait prévenus.
 
Je rallume mon téléphone et envoie un SMS à mon frère pour lui dire que je l’attends à l’extérieur. Je n’ai absolument aucune envie de sortir de l’habitacle surchauffé de ma petite voiture pour tomber sur des fêlés immatures complètement saouls. De plus, je me suis endormie sur le canapé chez moi et lorsque je me suis réveillée, je n’avais plus le temps de me changer. Conclusion : je suis pratiquement en pyjama, portant un pantalon de jogging et un pull en laine trop large. Je n’ai donc pas vraiment envie de m’afficher devant qui que ce soit.
 
Malheureusement, et comme il fallait s’y attendre, après dix minutes, je n’ai toujours aucune nouvelle de Ben. J’essaie de l’appeler, mais tombe directement sur sa boîte vocale. Je jure en balançant mon téléphone sur le tableau de bord. Quel petit con celui-là !
 
J’ouvre ma portière d’un coup sec avant de me traîner en râlant jusqu’à la porte d’entrée. J’ai beau m’acharner sur la sonnette, personne ne vient m’ouvrir. Je m’apprête à abandonner lorsque j’entends enfin la clé tourner dans la serrure. Je me fige, bouche bée.
 
Grand, brun, musclé. Je me trouve devant le mec le plus sexy de la terre et je regrette immédiatement de ne pas m’être habillée correctement. Il semble en revanche beaucoup trop vieux pour ce genre de soirée. Il a probablement un, voire deux ans de plus que moi. En remarquant son air blasé, je me dis qu’il doit certainement penser la même chose. J’essaie de faire taire la petite voix en moi qui me pousse à lui sauter dessus ; mes hormones ont tendance à me jouer des tours en ce moment et il est clair que ce type n’a pas du tout envie qu’on l’emmerde. Vu le regard froid et limite assassin qu’il me lance, je ferais mieux de me reconcentrer immédiatement sur ce qui m’a amenée ici.
 
–  Salut, marmonné-je en regardant par-dessus son épaule, espérant apercevoir mon frère.
 
–  T’es qui ? 
 
Son ton est glacial, presque agressif. Je hausse un sourcil en le dévisageant. Son regard sombre me transperce et me colle la chair de poule. Malgré tous les signaux d’alerte qui me hurlent de fuir immédiatement ce mec et cet endroit, je ne me démonte pas et réponds d’une voix aussi cinglante que la sienne :
 
–  Je ne suis personne. Je viens juste chercher mon frère. 
 
Ma répartie semble l’amuser parce qu’il se détend un peu et m’adresse un sourire en coin qui me retourne l’estomac. Putain, d’où il débarque celui-là ?
 
–  Bah entre alors. 
 
Son visage reste impassible. Pourtant, je ne peux m’empêcher de déceler la menace derrière ces mots, comme s’il me mettait au défi d’entrer. Ce type est bizarre et carrément flippant. Je croise les bras pour réprimer un frisson.
 
–  Aucune chance que j’entre dans cette baraque. Y a trop de gamins partout. Il va bien finir par sortir de toute fa... 
 
Au même moment, je repère la tête blonde de mon écervelé de frangin.
 
–  Ben ! Benjamin Tundal, ramène ton cul ici tout de suite ! 
 
Ce petit décérébré me lance un sourire fourbe avant de disparaître en courant dans une autre pièce. Je vais le tuer.
 
–  Et maintenant, tu entres ? ricane le beau brun.
 
– Oh, pousse-toi ! grogné-je.
 
Je me faufile sous son bras avant qu’il ne puisse m’empêcher de passer. Parfois, être petite a ses avantages. Je me précipite à l’endroit où j’ai vu mon frère disparaître en écrasant au moins une douzaine de gobelets en plastique et de canettes vides sur mon passage. J’arrive dans un grand salon dont les divans sont recouverts d’adolescents saouls ou de couples s’embrassant vulgairement. Le brouhaha est assourdissant.
 
L’autre côté de la pièce ouvre sur une cuisine, ou du moins sur ce qu’il en reste. Je tente d’ignorer les restes de nourriture qui décorent les murs, vestiges probables d’une bataille de bouffe ayant mal tourné, et me précipite sur mon frère qui semble boire tranquillement avec ses copains, accoudé à l’îlot central. Lorsqu’il me voit, il semble s’étouffer avec sa bière.
 
–  Heeeey Katelyn ! Viens boire un verre avec nous ! 
 
Il manque de s’effondrer sur le sol en marchant vers moi. Son haleine pue l’alcool et la cigarette. Ses yeux sont injectés de sang. Il a l’air défoncé.
 
–  Depuis quand tu fumes des joints ? m’insurgé-je.
 
Un des garçons derrière lui se marre en me tendant un bédot.
 
–  Tu devrais tirer une taf aussi, t’as l’air un peu tendue ma jolie.
 
Le regard noir que je lui lance semble lui clouer le bec. Sans plus attendre, j’agrippe le bras de Ben pour le tirer hors de la cuisine.
 
–  Va chercher tes affaires, on rentre ! lui dis-je sèchement.
 
Je déteste quand il se met dans des états pareils.
 
–  T’as vraiment pas envie de rester encore un peu ? Ste plaîîîîîît !
 
Ses phrases commencent à ne plus ressembler à grand-chose. S’il reste ici, je suis persuadée qu’il finira dans le coma.
 
–  Hors de question. Je travaille demain matin, je te signale. Dépêche-toi. 
 
J’essaie de rester calme, mais l’ambiance ne m’aide franchement pas. Heureusement, mon frère s’avoue rapidement vaincu et part en titubant chercher ses affaires.
 
–  Donc, tu es la sœur de Benjamin Tundal. 
 
Je sursaute en me retournant sur le brun qui m’a ouvert la porte. Je ne m’étais pas rendu compte qu’il m’avait suivie jusqu’ici. À la lumière, ses yeux ont pris une couleur grise un peu inquiétante. Ce mec est le bad boy de base. Si ma vie ressemblait à un scénario de film, j’en tomberais immédiatement amoureuse. Malheureusement, ce n’est pas le cas et son attitude me terrifie plus qu’autre chose. Hors de question pourtant de lui montrer qu’il m’intimide.
 
–  Ouais et alors ? 
 
Il hausse les épaules en m’offrant à nouveau son sourire narquois.
 
–  Il a l’air bien moins casse-couilles que toi. 
 
Je roule des yeux, bien décidée à ne pas réagir à cette attaque. Cela semble l’agacer, ce qui me satisfait au plus haut point.
 
–  Il est bien plus chiant quand il n’est pas complètement défoncé. En parlant de ça, j’aimerais bien savoir qui distribue de la beuh à des gosses, répliqué-je, boudeuse.
 
– Faut bien se faire un peu d’argent. 
 
Je le fusille du regard. Ce prétentieux est en plus un dealer. Je ne sais pas s’il a eu des parents, mais il est clair qu’ils n’ont pas fait leur boulot correctement. Pauvre type.
 
–  J’imagine que c’est pour ça qu’un mec de ton âge traîne à des soirées de gamins. 
 
Il perd immédiatement son sourire en coin et me regarde avec un air de tueur. Sérieusement, si je ne me trouvais pas dans une pièce remplie de monde, j’aurais peur pour ma vie.
 
–  J’habite ici. 
 
Je reste muette une seconde. Ici  ? Cela veut donc dire que Mégane Williams a un frère dont je n’ai jamais entendu parler. Pas étonnant que cette gonzesse soit une telle débauchée. Dire que les aînés sont censés être des exemples pour leur cadet, mes fesses, oui.
 
–  Hé, Eden ! Qu’est-ce que tu fous ? Arrête de draguer ! 
 
Le brun se retourne vers la source du cri tandis que je me penche de côté pour repérer l’idiot qui vient de lâcher cette connerie. Je ne les avais pas remarqués plus tôt, mais quatre types sont vautrés sur l’un des canapés du salon. Ils semblent avoir le même âge que ledit Eden. Ils sont probablement amis. En tout cas, ils ont tous la même tête de voyou.
 
–  OK, je vois le genre, marmonné-je, en ignorant les sifflements de ces satanés gars.
 
– Quel genre ? m’interroge Eden, curieux.
 
– Le genre à se saouler et à fumer de la drogue dans un canapé à longueur de journée. 
 
Mes paroles ont l’air de le foutre en rogne. J’ai toujours eu le don de me mettre les gens à dos, mais, dans son cas, je m’en fous complètement. Je ne reverrai probablement jamais ce type et il faut bien que quelqu’un lui fasse remarquer qu’il a une vie de délinquant.
 
–  Tu ne sais rien de moi. Ni d’eux. 
 
Je fais un pas en arrière, effrayée par son regard et son air furieux. J’espère qu’il n’a pas de tendance violente sinon je risque fort de finir enterrée vivante dans son jardin.
 
–  Ce que je sais, c’est que tu fournis de l’herbe à des mineurs. 
 
Un énième sifflement me fait perdre mon sang froid. Je lève mon majeur en direction de la bande d’Eden et des éclats de rire me reviennent.
 
–  Pourquoi tu me colles en plus ? J’ai pas besoin de ton aide, ajouté-je, dédaigneuse.
 
– T’as raison. 
 
Son air mauvais me glace le sang, mais, au moins, il m’abandonne pour rejoindre ses amis. Je le vois se pencher pour prendre un verre de bière et en boire une longue gorgée ; après quoi, il s’enfonce dans les coussins en m’ignorant avec application. Je pousse un long soupir d’exaspération en m’appuyant contre le chambranle de la porte derrière moi. C’est bien la dernière fois que je viens chercher Benjamin à une de ses soirées pourries. La prochaine fois, il me fera le plaisir de dormir sur place.
 
–  Kate ? C’est toi ? 
 
Je me retourne en reconnaissant la voix de mon interlocuteur.
 
–  Dim ? Merde, mais qu’est-ce que tu fais là ? 
 
J’enlace mon meilleur ami en souriant. Ses cheveux châtains bouclés sont plus en pétard que d’habitude, de même que ses yeux bruns qui pétillent davantage. Il a l’air bien éméché, lui aussi.
 
–  On est juste de passage avec les mecs. On a entendu dire qu’il y avait du ravitaillement, me lance-t-il avec un clin d’œil.
 
Dim a tendance à abuser un peu trop de la drogue. Je l’ai supplié d’arrêter de nombreuses fois, mais rien n’y fait. Ma seule consolation est qu’il n’est pas dealer, lui au moins.
 
–  Vous allez reprendre la route comme ça ? m’inquiété-je en fronçant les sourcils.
 
Je connais Dim depuis le lycée. S’il lui arrivait quelque chose, je ne pense pas que je m’en remettrais.
 
–  T’inquiète pas. Celui qui conduit est clean, me rassure-t-il.
 
Mais je suis loin d’être convaincue.
 
–  Tu en es sûr ? Je suis venue chercher Ben, je peux te ramener, si tu veux.
 
– Mais non, ça ira comme ça ! Allez, Kate, arrête de stresser ! 
 
Je fais la moue. Les mecs peuvent vraiment être inconscients parfois. Je m’apprête à répliquer lorsque Dimitri fronce les sourcils.
 
–  C’est qui ce type ? 
 
Je suis son regard pour tomber dans celui d’Eden, toujours assis dans le canapé. Il ne semble plus du tout avoir envie de m’ignorer à présent. Pendant une seconde, je pense que son attitude glaciale m’est une fois de plus destinée, mais je remarque bien vite que c’est plutôt mon compagnon qu’il regarde agressivement. Ce gars a vraiment un souci.
 
–  C’est personne. Juste le mec qui te fournit ta beuh. 
 
Je lui ai répondu plus sèchement que je ne l’aurais voulu, à croire que la présence du beau brun me met beaucoup plus mal à l’aise que prévu.
 
–  Fais gaffe à lui. Il te regarde bizarrement. Bon faut que j’y aille ! Je t’envoie un SMS tout à l’heure pour te dire que je suis rentré sain et sauf ! 
 
Je lève les yeux au ciel devant ses allures de mère poule avant de le laisser m’embrasser sur la joue et de lui faire un signe alors qu’il disparaît par la porte d’entrée. Au même moment, mon frère refait surface.
 
–  C’est bon ? Tu es sûr que tu n’as rien oublié ? le questionné-je, agacée.
 
Hors de question de remettre les pieds ici demain s’il a oublié son téléphone ou son portefeuille.
 
–  Nan, c’est bon. 
 
Ses yeux se ferment tout seuls et il semble avoir la bouche de plus en plus pâteuse. J’avoue que sur le coup, il me fait un peu pitié.
 
–  Allez, donne-moi ça. On y va. 
 
Je m’empare de son sac à dos puis passe un bras sous son coude pour le soutenir tandis que nous nous dirigeons vers la porte. Juste avant de sortir, je lance un dernier coup d’œil derrière moi.
 
Eden Williams me regarde toujours.


 
 
Je ne sais pas comment cette journée a pu tourner au désastre aussi rapidement.
 
J’étais censée passer un jour comme les autres, tout à fait banal, comme toujours. D’ailleurs, j’adore la banalité, mais elle a tendance à me fuir plus que de raison. La preuve : je me serais bien passée de cette arme qui est braquée sur moi en ce moment.
 
Je dois bien l’avouer : cette journée n’avait pas si bien commencé que ça. Lorsque j’ai émergé à sept heures du matin, épuisée, j’ai immédiatement maudit mon frère de m’avoir fait lever au beau milieu de la nuit pour aller le chercher à sa fête débile. Même la douche n’est pas parvenue à faire passer ma fatigue.
 
Cela s’est un peu amélioré quand je suis arrivée sur mon lieu de travail. Je bosse dans cette supérette depuis plus de deux ans maintenant. Il s’agit d’un job étudiant à temps partiel — chaque samedi de huit heures à dix-neuf heures — que je suis parvenue à décrocher lors de ma première année d’études et le magasin se situe à une distance raisonnable de chez moi. Je suis caissière, ça ne paye pas de mine et ça n’est pas très valorisant, mais mon salaire me permet de me faire plaisir de temps en temps.
 
C’est exactement à dix-sept heures que les emmerdes ont commencé.
 
J’étais tranquillement en train de passer les articles de Mme Grela. Cette petite vieille est plutôt amusante. Je ne l’ai jamais vue acheter autre chose que de la nourriture pour chat, à croire qu’elle ne mange rien. Je lui ai rendu sa monnaie en la saluant et me suis tournée vers le client suivant, dans un automatisme bien rodé.
 
J’ai alors immédiatement eu la sensation de me prendre une douche froide de plein fouet. Eden Williams. Vu son air, il ne s’attendait pas à me voir ici non plus.
 
–  Bordel de merde, qu’est-ce que tu fous là ? s’est-il immédiatement énervé.
 
Ses poings se sont serrés, comme sous le coup de la colère. Pourtant, son visage reflétait une tout autre expression. Un mélange d’étonnement, de doute et d’inquiétude.
 
J’avais rêvé de ce type durant la nuit et il m’a obsédée toute la matinée. Moi qui espérais ne plus jamais le revoir de ma vie, c’était plutôt raté ! Je n’ai pas pu m’empêcher de rougir, à mon plus grand regret. 
 
Je me suis empressée de scanner ses achats, tentant de me reprendre :
 
–  Je travaille ici, figure-toi. C’est plutôt à toi qu’il faudrait poser la question. Tu me suis ou quoi ? me suis-je moquée pour masquer ma gêne.
 
En deux ans, je ne l’avais effectivement jamais vu venir acheter quoi que ce soit ici. En même temps, je le voyais mal pourchasser une fille qu’il avait rencontrée la veille et qui lui avait, de plus, fait très mauvaise impression. Ce type avait plutôt l’air de se foutre de tout et de tout le monde, encore plus probablement des gonzesses. Dès lors, l’idée même qu’il puisse avoir envie de me suivre était risible. Dommage, cela m’aurait peut-être un petit peu plu...
 
Ma tentative pour détendre l’atmosphère est tombée à plat. Il est resté muet en fuyant ostensiblement mon regard et s’est contenté de sortir son portefeuille de la poche arrière de son jean foncé.
 
Je me suis surprise à le détailler avec attention. Cela me fait beaucoup de mal de l’admettre, mais, malgré la tension qui imprégnait ses traits et la lueur assassine dans ses yeux gris, il était vraiment beau. Ses cheveux foncés retombaient en désordre sur son front et ses longs cils dessinaient de petites ombres sur ses joues. Lorsqu’il a tapé le code de sa carte bancaire, ses lèvres ont pris une moue concentrée, ce qui m’a fait sourire. Bien évidemment, il fallait que cet abruti soit aussi craquant.
 
Je me suis giflée mentalement une seconde après cette lamentable réflexion et son air d’emmerdeur m’a rapidement ramené les pieds sur terre. Il m’a carrément arraché son ticket des mains avant de me lancer un dernier regard sombre et a disparu aussi rapidement qu’il était apparu.
 
Après le passage d’Eden, j’étais à peu près à 9 sur10 sur l’échelle de la pire journée de l’année et je pensais que mon humeur ne pouvait pas tomber plus bas.
 
Sauf que le score a totalement explosé quand ces deux braqueurs se sont pointés il y a quelques minutes.
 
Le premier a immédiatement pointé le canon de son arme sur ma poitrine, me hurlant de vider ma caisse dans le sac qu’il me tendait, tandis que le deuxième surveillait l’entrée.
 
Voilà où on en est à présent. Cela m’arrive souvent de réfléchir à ce que je ferais si un incendie se déclarait dans un de mes bâtiments de cours, si je me faisais agresser dans la rue ou si je me retrouvais prise au piège en plein milieu d’une attaque terroriste. Dans mes pensées, je finis toujours par m’en sortir. Mais dans la réalité, c’est bien plus compliqué que ça.
 
Je reste paralysée plusieurs secondes, le temps d’analyser la situation. Je fixe l’arme qu’il pointe sur moi. Peut-être qu’elle est fausse, mais je ne vais sûrement pas prendre le risque de le découvrir. Ils ont des voix d’hommes, mais impossible de repérer un quelconque indice sur leur identité. Ils portent des vêtements entièrement noirs, des gants et une cagoule sur la tête.
 
Comme il voit que je ne réagis pas et que je le détaille avec application, mon agresseur me crie de baisser les yeux et de me dépêcher. Cette fois, j’obéis. Les mains tremblantes, j’ouvre ma machine et en déverse le contenu dans le grand sac en toile. Je prie intérieurement pour qu’ils foutent le camp après ça, même si au fond je n’y crois pas. Ces types ont dû préparer leur coup depuis un moment. Ils devaient savoir qu’à cette heure-ci, il n’y avait plus qu’une caissière pour s’occuper du magasin.
 
Et ce qu’ils doivent probablement savoir aussi, c’est que mon patron est dans son bureau, occupé à faire les comptes.
 
Je ne me trompe pas. L’homme m’agrippe violemment par le bras et me fait passer de l’autre côté du comptoir. L’autre reste à son poste, à l’entrée. Je le laisse me conduire vers le fond du magasin, l’arme appuyée contre mon dos. Mes jambes flageolent tellement que je manque de tomber plusieurs fois. Je suis terrorisée. Cela se terminera quand ils décideront de partir ou de me tuer, au choix.
 
–  Ouvre, m’ordonne le braqueur.
 
Je dois m’y reprendre à trois fois avant de parvenir à activer l’ouverture de la porte du bureau avec mon badge.
 
–  Patrick, je… je suis désolée… 
 
C’est la seule chose qui me vient à l’esprit lorsque je vois le visage de mon boss perdre toutes ses couleurs.
 
–  La ferme. Videz l’argent là-dedans ou elle prend une balle. 
 
La bile me monte aux lèvres et je dois fermer les yeux pour ne pas vomir. Je pense à mon idiot de frère, à mes amies, à Dim et Alex, à cette racaille d’Eden. Je pense à mes parents, à Mme Grela et ses foutus chats. Faites que je puisse tous les revoir…
 
Patrick obtempère immédiatement.
 
–  Tout va bien se passer, Katelyn. Respire, dit-il.
 
Son ton est particulièrement rassurant. A-t-il deviné que je suis sur le point de m’évanouir ?
 
Notre agresseur lui jette le sac tout en maintenant le canon de son arme sur ma tempe gauche. J’essaie de me calmer en inspirant de grandes bouffées d’air. J’aurais l’air maligne si je tournais de l’œil.
 
–  Allez, magne-toi ! s’énerve le braqueur, perdant son calme.
 
Patrick n’est plus tout jeune et il est parfois lent dans ses gestes. Mais en même temps, il est rarement aussi peu rapide. Je le soupçonne d’en faire trop pour gagner du temps. Aurait-il appelé la police ? Je ne sais pas si cette idée me rassure vraiment ; je n’ai pas très envie de me prendre une balle perdue.
 
–  Recule jusqu’au mur maintenant, tonne l’homme armé à mon patron lorsqu’il a enfin fini.
 
– Relâchez-la d’abord. 
 
Je lève les yeux au ciel. C’est bien le moment de jouer au héros, tiens. La prise du malfrat se fait encore plus ferme autour de mon biceps. Je grimace de douleur. Il ne semble pas avoir l’intention de me laisser filer, ou en tout cas, pas tant que Patrick ne lui aura pas obéi.
 
–  Face contre le mur, répète-t-il calmement.
 
Quelque chose dans son ton me glace le sang.
 
–  Je ne bougerai pas, s’obstine Patrick.
 
Du coin de l’œil, je vois l’homme cagoulé hausser les épaules.
 
–  Comme tu voudras. 
 
Avant que je ne puisse faire quoi que ce soit, il décolle l’arme de mon front et tire sur le gérant. Je n’ai pas le temps de voir ce que la balle touche, je n’ai même pas le temps de hurler. Un objet dur me frappe à la tempe, faisant trembler tout mon crâne. Des étoiles dansent devant mes yeux.
 
Puis, c’est le néant.


 
 
L’hôpital, ça craint. Je n’y ai plus remis les pieds depuis que ma grand-mère est morte et c’était il y a presque quatre ans. À mon plus grand désespoir, les pièces puent toujours autant le désinfectant, et la tristesse que provoquent les maladies suinte inlassablement des murs. Vivement que je sorte d’ici.
 
Ma mère a éclaté en sanglots lorsque je me suis réveillée. Je ne sais pas pourquoi elle s’est tant inquiétée, puisque d’après les médecins, je n’ai qu’une petite commotion cérébrale. Enfin si, au fond, je sais parfaitement pourquoi. Je refuse simplement de rouvrir la brèche dans mon cœur et d’accepter que ma mère se fasse du souci pour moi. Parce qu’en réalité, je sais bien que ce n’est pas véritablement le cas ; elle ne s’inquiète jamais — ou en tout cas, jamais pour moi.
 
Ma tête me fait souffrir, mais je m’en fous un peu. Je suis bien trop heureuse d’être en vie. Patrick va bien aussi. Il a pris la balle dans l’épaule, mais il semblerait qu’elle n’ait pas touché de truc trop important, donc il s’en tire avec une simple attelle. D’ailleurs, il est déjà passé me voir et il peut s’en aller dès ce soir. Contrairement à moi, bien entendu. Quelle injustice !
 
J’ai piqué une crise quand on m’a dit que je devais passer la nuit ici. On attend les résultats de mes scanners pour s’assurer que je ne risque vraiment plus rien. Ma mère a tenté de me faire relativiser puis a fini par rentrer chez nous pour rassurer mon père. Je n’étais pas triste qu’elle s’en aille, mais franchement, elle aurait au moins pu penser à m’apporter quelque chose à manger. La bouffe est clairement infecte ici.
 
J’ai piqué une seconde crise quand je me suis traînée jusqu’aux toilettes dans mon hideuse blouse de malade et que j’ai vu ma tête dans le miroir. Un bleu gigantesque décore ma joue gauche, juste au niveau de la pommette. Non seulement, cela fait un mal de chien, mais en plus, on dirait qu’un bus m’est passé dessus. Cette vision d’horreur m’a très rapidement fait sortir de la salle d’eau et je me suis enfouie sous mes couvertures en priant pour que la nuit passe vite.
 
Jess, Kim et Helen m’ont harcelée de messages et d’appels jusqu’à minuit, pour s’assurer que j’allais bien. Je suis exemptée de cours jusqu’à mercredi au moins, ce qui fait que je ne les verrai pas avant trois jours.
 
Ma nuit est chaotique. J’ai beau avoir pris mes antidouleurs avant de fermer les yeux, le pincement désagréable à l’arrière de mon crâne me réveille toutes les deux heures. Après ce qui me semble être une éternité à me tourner et me retourner sur ce matelas inconfortable, le jour se lève enfin. Une infirmière m’apporte des médicaments puis, mes résultats étant normaux, le médecin m’autorise enfin à quitter cet endroit infernal.
 
–  Est-ce que tout va bien, Katelyn ? 
 
Ma mère me harcèle depuis vingt minutes. Elle m’a carrément forcée à monter à l’arrière de la voiture où elle avait installé un coussin et une couverture pour que je me sente bien et que je n’ai pas froid. Elle en fait toujours des tonnes, je déteste être chouchoutée.
 
–  Oui, tout va bien. 
 
J’essaie de parler le plus calmement possible, mais je ne parviens pas à cacher l’exaspération dans ma voix. Cela m’agace qu’elle se comporte brusquement en parfaite mère protectrice alors qu’elle ne s’inquiète jamais à mon sujet en temps normal. Il faut visiblement que je frôle la mort pour que son instinct maternel se réveille. Sauf que je n’ai pas le droit de m’en plaindre. C’est à cause de moi et de ce que j’ai fait à notre famille que notre relation est ce qu’elle est à présent.
 
Avant de rentrer à la maison, je suis attendue au commissariat pour faire ma déposition. Il semblerait que ce soit mon père qui ait insisté pour que je la fasse au plus vite. Ai-je vraiment une tête à aller faire une déposition, là, tout de suite ?
 
J’écoute d’une oreille distraite ma mère déblatérer sur la complexité administrative qui entoure les soins hospitaliers et je sombre dans la contemplation du paysage qui défile sous mes yeux. J’aperçois mon reflet dans le rétroviseur : l’hématome qui s’étend sur ma joue prend désormais une teinte jaune marbrée de violet. Je soupire en pensant à la tête que feront mes amies en me voyant ainsi. J’espère que d’ici à mercredi, j’aurai meilleure mine.
 
Le commissariat se situe à une quinzaine de minutes de chez moi. Ma mère a toutefois fait un léger détour pour nous éviter de passer devant la supérette de Patrick. Je sais que tôt ou tard, sûrement plus tôt que tard vu les maigres ressources de mon compte en banque, je devrai retourner travailler, mais pour l’instant, le simple souvenir de l’arme braquée contre ma nuque me fait trembler. Je vais avoir besoin de quelques jours pour me remettre complètement.
 
Ma mère se gare sur le parking et, le pied à peine posé par terre, elle se précipite sur ma portière. Je lève les yeux au ciel quand elle me prend par le coude et m’aide à me relever. J’ai presque envie de lui hurler que je ne suis pas encore infirme et que je sais marcher, mais je me retiens. Je n’ai pas le droit de lui dire ça. Je frissonne en quittant l’habitacle surchauffé et elle s’empresse de passer la couverture en laine sur mes épaules.
 
Je me suis toujours demandé à quoi ressemblait l’intérieur d’un poste de police. En réalité, cela n’a rien de très impressionnant. Ou peut-être que celui-ci est particulièrement petit. Nous entrons dans une minuscule salle d’attente et je m’assieds tandis que ma mère va nous signaler à l’accueil. La lumière des néons m’agresse les yeux, zone qui semble directement connectée à mon mal de crâne. Heureusement que j’ai pris un aspirine juste avant de quitter l’hôpital.
 
Après quelques minutes, un officier vient me chercher. Ma mère me lance un regard encourageant et je suis le policier sans broncher. Il m’invite à entrer dans son bureau. La table derrière laquelle il s’installe est jonchée de documents et de dossiers. Vu le capharnaüm qui règne ici, jamais plus je ne regarderai Les Experts de la même façon.
 
–  Nous allons commencer, Mademoiselle Tundal. Je vais vous poser des questions et vous essaierez d’y répondre le plus précisément possible. Êtes-vous prête ? 
 
Il parle comme un automate et je comprends immédiatement que son job l’ennuie au plus haut point. J’espère que les flics de terrain sont un peu plus motivés que ça. Je me retiens cependant de faire un commentaire, histoire qu’il ne lui vienne pas en tête de me mettre en cellule.
 
–  Oui, dis-je simplement.
 
– Parfait. Quels étaient vos horaires de travail le samedi 12 mars ?
 
– J’ai commencé à huit heures, j’ai pris une pause de quatorze heures à quinze heures et j’étais censée finir ma journée à dix-neuf heures. 
 
L’homme en uniforme s’empresse de taper tout ce que je lui dis sur l’antiquité qui lui sert d’ordinateur. Les touches du clavier font un bruit inquiétant et je suis en train de me demander quel âge a cette machine lorsqu’il me pose une nouvelle question.
 
–  Pouvez-vous me décrire l’attaque ? N’hésitez pas à être précise, chaque détail compte dans ce genre d’enquêtes. 
 
Je me retiens de rire. Il n’a absolument pas une tête d’enquêteur avec son ventre bedonnant et sa moustache grise.
 
–  Eh bien... ils étaient deux. Ils sont entrés dans le magasin vers dix-huit heures trente, je le sais parce que je venais de regarder l’heure sur l’horloge du magasin. Il y en a un qui montait la garde ou quelque chose comme ça, et l’autre s’est approché de ma caisse. Je… Il m’a demandé de verser l’argent dans un grand sac en toile… euh… un sac de sport, je crois, tout en me menaçant avec une arme. Ensuite, il m’a forcée à aller rejoindre mon patron, Mr Patrick Hekels, dans son bureau. Patrick a refusé de lui donner le contenu des autres caisses parce que le braqueur ne voulait pas me relâcher. L’homme cagoulé lui a alors tiré dessus et m’a frappée avec son arme. Après ça, je ne me souviens de rien, je me suis réveillée aux urgences.
 
Un silence pesant s’installe pendant que l’officier Parrish — j’ai aperçu son badge pendant mon monologue — retranscrit mon discours. Ses sourcils broussailleux sont froncés, il a l’air concentré. Ce n’est pas vraiment agréable de se remémorer tous ces souvenirs, mais bon, j’imagine que c’est nécessaire. Je me demande s’ils ont des pistes.
 
–  Plus précisément, que pouvez-vous me dire à propos de vos agresseurs ? Sauriez-vous estimer leur âge, me donner leur taille approximative, des caractéristiques physiques ? 
 
Je réfléchis quelques secondes avant de répondre :
 
–  Ils étaient habillés tout en noir et portaient une cagoule, je n’ai donc pu voir que leurs yeux. Celui qui m’a menacée avec son arme avait les yeux bruns et devait faire, j’en sais rien, peut-être un mètre quatre-vingt. L’autre était grand aussi, mais ses yeux étaient un peu plus clairs, je crois. Ils avaient l’air jeunes, approximativement mon âge je dirais.
 
Je me rends compte à quel point il est difficile de se souvenir des détails. J’ai l’impression que tout se mélange dans ma tête. Ça s’est passé tellement vite.
 
–  Très bien. Votre témoignage concorde avec ceux que nous avons récoltés précédemment. Leur mode opératoire semble être le même à chaque fois, même si aucun coup de feu n’avait jamais été tiré lors de...
 
– Quoi ? Précédemment ? Vous voulez dire qu’il y a eu d’autres braquages récemment ? le coupé-je, incapable de réfréner ma curiosité.
 
Le policier ne semble pas s’en formaliser cependant et me répond avec calme :
 
–  Oui, il semblerait que ces individus tournent dans la région depuis quelques mois. À notre connaissance, ils sont trois, parfois quatre, mais nous n’avons jamais eu assez d’éléments pour remonter jusqu’à eux. Cette fois-ci, c’est la première fois que ça dégénère, en quelque sorte. Malheureusement, cela ne présage rien de bon pour leurs futures tentatives. Peut-être que les informations que vous venez de nous fournir nous aideront à avancer dans nos recherches. 
 
Je fais la moue, sceptique. Je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir donné des détails cruciaux qui permettront d’arrêter ces malfrats. Je me demande comment j’ai pu ne pas en entendre parler s’ils cambriolent des magasins depuis plusieurs mois déjà.
 
–  Rien d’autre ne vous revient ?
 
Je secoue la tête. Il me dévisage avec attention et pendant une seconde, j’ai la sensation étrange qu’il ne me croit pas. On dirait qu’il pense que je lui cache quelque chose et c’est franchement ridicule. Je suis celle qui s’est fait agresser, non ? Personne n’a plus envie que moi de voir ces types derrière les barreaux.
 
Comme il voit que je n’ajoute rien, l’agent Parrish replonge le nez dans ses notes quelques secondes. Je me dis qu’il va me laisser m’en aller maintenant que je lui ai fait ma déposition, mais, juste avant que je me redresse, il me pose une dernière question :
 
–  Que savez-vous d’Eden Williams ?
 
Je manque de m’étouffer. Eden ? Mais qu’est-ce qu’il vient faire là-dedans ? Pourquoi m’interroge-t-il à son sujet ? Je tousse en essayant de rassembler mes idées. Il était au magasin presque deux heures avant l’attaque, les flics ont certainement dû le voir sur les vidéos de surveillance. Mais c’était une coïncidence, non ?
 
–  Je... je l’ai rencontré, il y a quelques jours. Sa petite sœur et mon frère sont camarades de classe. Je ne le connais pas vraiment. Qu’est-ce qu’il a à voir avec ça ?
 
Sa question m’agace. Pas parce qu’elle insinue quelque chose sur Eden, mais parce que je n’avais plus pensé à lui depuis son passage surprise sur mon lieu de travail et qu’à présent, je n’ai de nouveau plus que ce mec en tête. Saloperie.
 
–  Ce n’est qu’une piste, rien d’autre, précise le policier qui a dû sentir ma gêne. Il a un casier et sa présence sur les lieux constituait peut-être un indice, mais comme vous me dites que vous l’avez déjà rencontré, il y a peu de chances qu’il soit mêlé à tout ça.
 
Un casier ? C’est une blague ? Bordel, ce flic vient de me lâcher une bombe. Des milliers de questions me traversent l’esprit. Et comme une conne, je réponds :
 
Non, en effet, je ne pense pas qu’il soit lié à cette histoire.
 
–  J’en prends note. Voilà, nous avons terminé. Nous vous tiendrons au courant d’éventuelles avancées dans l’enquête. Si nous parvenons à mettre la main sur un suspect, il se peut que nous vous rappelions pour une identification.
 
– Oui, oui, bien sûr… dis-je d’un air absent.
 
– Merci pour votre coopération. J’espère que vous vous remettrez rapidement de vos émotions. 
 
Il me lance un sourire, mais je ne parviens pas à le lui rendre. En quittant la pièce, je me sens dans un état second. Qu’est-ce qui m’a pris, bon sang ? Je l’ai protégé. J’ai protégé un type que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam. Et pourquoi ? J’aimerais bien le savoir, tiens ! Cela n’a vraiment aucun sens.
 
Je ne comprends pas pourquoi je n’ai pas dit à ce flic qu’Eden n’avait jamais mis les pieds dans mon magasin avant samedi, ce qui est plus que louche après tout. Mais est-ce que je suis vraiment en train de penser qu’il pourrait avoir un quelconque lien avec le braquage ? Bien sûr que non ! Il vend de l’herbe à des ados, mais de là à cambrioler une grande surface, il ne faut pas exagérer. Il a dû être agacé de me voir derrière la caisse alors que je lui avais cassé les couilles la veille, ce qui explique son comportement étrange, voilà tout. En plus, je l’aurais forcément reconnu si ça avait été lui : je l’ai bien trop reluqué dans tous les sens pour me tromper à ce niveau. C’est impossible qu’il soit mêlé à ça. Impossible.
 
–  C’est bon, Kate ? Tu es prête à rentrer à la maison ? 
 
Je sursaute en sentant le bras de ma mère passer autour de mes épaules. Elle semble préoccupée et se demande certainement pourquoi je fais cette tête. J’imagine qu’elle doit attribuer mon trouble à l’interrogatoire que je viens de vivre plutôt qu’à un garçon. Je hoche la tête et la laisse me guider vers la sortie. Toutes ces réflexions ont réveillé mon mal de crâne et je n’ai qu’une envie : me gaver de médicaments et oublier Eden.
 
Plus facile à dire qu’à faire.


 
 
Mercredi est arrivé beaucoup plus vite que prévu. J’ai à peine eu le temps de retrouver un sommeil réparateur et d’effacer la fatigue accumulée ces derniers jours que je dois déjà me lever pour retourner en cours. Quelle galère !
 
Je me sens un peu mieux. Je crois que le choc est passé. J’ai fait quelques cauchemars les deux premières nuits suivant ma sortie de l’hôpital, mais ils ont fini par disparaître. Ma tête va beaucoup mieux aussi. Je ne prends plus qu’un seul antidouleur en début de journée et je n’ai pratiquement plus aucun symptôme du trauma crânien. La seule séquelle encore visible de mon agression est l’ecchymose qui décore toujours ma joue. Elle est maintenant plus jaune que bleue, mais la marque est encore bien là. J’espère que je n’attirerai pas trop l’attention avec ça même si, à première vue, ça paraît compliqué.
 
En arrivant dans le bâtiment où se déroulent la plupart de mes cours, je repère rapidement Jess, Helen et Kim qui m’attendent avec impatience devant notre classe. En me voyant approcher, elles me bondissent dessus.
 
–  Merde Kate, t’as une sale tête, me taquine Jess.
 
Je lui réponds par une grimace.
 
–  Au moins, tu n’as pas l’air d’avoir perdu ton humour malgré le choc, sourit Kim en inspectant la blessure sur mon visage.
 
Elles me regardent comme si j’étais un petit animal blessé qu’il fallait protéger, ce qui m’insupporte au plus haut point.
 
–  Oh, ça suffit là, oui ? Ne faites pas les mamans, par pitié ! Je vais bien. 
 
Helen passe un bras autour de mes hanches et me serre contre elle.
 
–  On sait que tu vas bien, grosse nouille. Mais on s’est quand même beaucoup inquiétées, tu sais. 
 
Je lève les yeux au ciel tandis que nous allons nous installer dans l’auditoire. Par chance, le cours commence immédiatement et je suis soulagée de ne pas avoir à répondre à un interrogatoire. Je les adore, mais parfois leur curiosité est vraiment intenable.
 
Bien sûr, je ne peux pas leur en vouloir de s’être inquiétées pour moi. Et d’ailleurs, elles n’ont pas été les seules. Dim, mon meilleur ami, a débarqué à la maison dans la seconde où je suis rentrée du commissariat. Lui et ma mère ont toujours fait la paire pour être agaçants dans ce genre de situation. Cette fois, je lui en suis reconnaissante, il m’a fait rire et m’a changé les idées en me racontant les conneries qu’ils avaient faites, lui et ses potes, en quittant la soirée des Williams vendredi soir. Je l’adore.
 
Nous nous sommes rencontrés au lycée et il a toujours été le seul capable de me remonter le moral. Sans lui, je crois que je ne serais littéralement plus en vie à l’heure actuelle. Il m’a sauvée de moi-même à l’époque, même s’il n’a jamais connu les raisons de mon mal-être... Je suis contente de ne pas avoir perdu contact avec lui quand nous sommes entrés à l’université. J’avoue ne rien comprendre quand il me parle de biologie et il est tout aussi perdu quand je lui parle de psychologie, ce qui donne souvent lieu à de larges débats. Inutile de préciser que j’ai toujours le dernier mot.
 
À l’intercours, Helen me raconte son week-end en amoureux avec Luke. Elle a des étoiles plein les yeux en m’expliquant à quel point c’était génial, à quel point il est adorable avec elle, à quel point ils se sont amusés, à quel point le centre de thalasso était beau et blablabla. J’éclate de rire en voyant Kim faire semblant de vomir dans son dos. Helen lève son majeur à l’attention de cette dernière, mais ne se départit pas de son sourire.
 
–  Je te jure que le jour où mon mec m’emmène en thalasso, je le quitte, rajoute Jess.
 
Je crois ne jamais avoir autant ri de toute ma vie. La journée passe rapidement grâce à mes trois comparses et, quand notre dernière heure de cours se termine, tous les événements du week-end me sont totalement sortis de l’esprit.
 
–  Oh merde, il fait dégueu, marmonné-je lorsque nous sortons du bâtiment.
 
Je maudis l’hiver intérieurement. Je resserre ma veste autour de moi pour essayer d’échapper au froid, je suis certaine qu’il fait moins de dix degrés. Il fallait qu’il pleuve pile-poil le jour où je décide de venir sur le campus en bus. J’avais trop peur de prendre la voiture à cause de ma commotion. Je pense toujours que c’était une idée raisonnable, mais je vais certainement être trempée et gelée en rentrant chez moi. Mon corps se réchauffe un peu à l’idée du bon bain chaud que je me ferai couler.
 
–  Brrrr. Vivement l’été putain, commente Helen en enroulant son énorme écharpe en laine autour de son visage.
 
–  Sans blague ! Kim, tu me fais une place ? questionne Jess, essayant de s’emparer du parapluie de la blonde.
 
Les filles commencent à se battre en rigolant pour décider laquelle d’entre elles tiendra le manche. Je m’apprête à intervenir quand Helen nous interrompt :
 
–  Kim ! Je crois que tu as une touche. Y a un mec super sexy qui n’arrête pas de te fixer. 
 
Intriguée, je tourne la tête pour voir de quoi parle ma meilleure amie. Sur le trottoir d’en face, je distingue la silhouette d’un grand mec brun. Les mains dans les poches, il me dévisage avec insistance. Le rouge me monte aux joues.
 
–  Oh non !
 
– C’est Katin qui a une touche, observe Jess.
 
Je me détourne vivement du regard intense d’Eden Williams et lance un coup d’œil paniqué à mes copines.
 
–  Tu connais cet apollon, Katelyn Tundal ? Quand est-ce que tu comptais nous l’avouer ? s’exclame Helen en me faisant les gros yeux.
 
Je me retiens de la fusiller sur place. Elles n’ont pas du tout l’air de se soucier de mon état de fébrilité. Mais putain, qu’est-ce qu’il fiche ici ?
 
–  Je... On s’appelle plus tard, dis-je en m’éloignant.
 
Aucune chance que je m’en tire comme ça.
 
Je ne sais pas ce qui me pousse vers ce garçon. Après ce que j’ai appris sur lui au commissariat, j’ai pourtant toutes les raisons du monde de le fuir comme la peste. Mais c’est plus fort que moi. Je remonte la capuche de ma veste en traversant la rue, mes cheveux clairs déjà bien humides. En arrivant près d’Eden, je remarque que lui est carrément trempé, ses lèvres commencent même à virer au bleu. À sa place, je tremblerais comme une feuille ; lui n’a pas l’air de souffrir du froid.
 
–  Salut, lâché-je, incertaine.
 
Ses iris couleur acier sont plus sombres que la dernière fois. Une drôle d’expression est figée sur son visage.
 
–  Salut. 
 
Sa voix grave me retourne l’estomac. Ce type ne me laisse clairement pas indifférente. Surtout qu’il fait toujours en sorte de se repointer exactement au moment où je commence à l’oublier. À croire qu’il le fait exprès.
 
–  Je... Pourquoi est-ce que... commencé-je.
 
– J’ai appris ce qui s’était passé. Je... je voulais juste... 
 
Son air désemparé me surprend. Brusquement et sans que je m’y attende, il sort la main de la poche de son blouson et pose ses doigts sur ma joue blessée. Je sursaute sans le vouloir : sa peau a beau être glacée, elle laisse un sillon brûlant sur la mienne. Je sens ma joue crépiter comme si je venais de prendre une décharge.
 
Son bras retombe le long de son flanc et je le vois serrer le poing. J’ai alors soudain peur qu’il se braque et redevienne ce garçon indifférent et distant auquel j’ai été confrontée les deux seules fois où nous nous sommes vus. Je ne sais pas pourquoi ses réactions à mon égard m’importent autant. Cela ne devrait pas autant me toucher alors que je ne sais rien de lui et que la seule image qu’il m’ait jamais renvoyée de lui ne me plaît absolument pas.
 
Je lance un coup d’œil par-dessus mon épaule : mes trois rapaces de copines sont toujours en train de nous espionner sans discrétion. Je prends ma décision en moins de quelques secondes.
 
–  Viens, ne restons pas là. On va geler sinon. 
 
Je m’empare du poignet d’Eden avant qu’il ne puisse protester et le tire derrière moi sur le trottoir. Il m’intrigue beaucoup trop pour que je le laisse m’échapper encore une fois.


 
 
Étrangement, Eden n’oppose aucune résistance, mais je décide de ne pas lâcher son bras. Nous marchons quelques minutes, en frôlant les bâtiments pour éviter la pluie le plus possible. Je l’emmène dans un petit bar, le Jerry, où nous avons pris l’habitude d’aller souvent avec les filles après nos cours. Je soupire de contentement une fois que la porte de l’établissement se referme derrière nous ; il fait toujours agréablement chaud ici. Nous nous installons à une petite table isolée. Eden secoue ses cheveux comme un chien mouillé en s’asseyant et je dois me retenir de rire.
 
–  Qu’est-ce que tu veux boire ? le questionné-je, en tentant d’ignorer le sourire en coin qu’il me rend.
 
Il se contente de hausser les épaules. Je grogne pour lui signifier mon agacement avant d’interpeller le serveur.
 
–  Ced ! Tu peux nous mettre deux chocolats chauds, s’il te plaît ? 
 
L’homme lève un pouce et quelques minutes plus tard, je referme mes doigts sur une tasse brûlante. Ced se penche pour me dire bonjour, mais se fige en apercevant le côté gauche de mon visage. Il prend mon menton entre ses doigts pour exposer ma joue à la lumière. Je crois voir le corps d’Eden se crisper.
 
–  Qu’est-ce que tu t’es fait encore ? 
 
Je repousse sa main sèchement en le fusillant du regard.
 
–  Laisse tomber. Je me suis pris une porte. 
 
Le barman éclate de rire. Je ne doute pas qu’il puisse gober le mensonge que je viens de lui servir, m’ayant déjà vue de nombreuses fois dans un état d’ébriété avancé.
 
–  Essaye de lui dire toi, mon pote ! Faut qu’elle arrête de picoler cette petite-là, me sermonne-t-il en donnant une tape sur l’épaule d’Eden.
 
Je lui tire la langue tandis qu’il s’éloigne en me lançant un clin d’œil. Mon humeur joueuse disparaît cependant immédiatement quand je tombe dans les yeux clairs d’Eden. Je réprime un frisson et me plonge dans la contemplation de mon lait chaud que lui ne semble pas avoir envie de toucher.
 
Personne ne parle et ça devient pesant. Tout compte fait, ce n’était peut-être pas une bonne idée de l’amener ici.
 
–  Je suis désolé, dit-il enfin.
 
Je redresse la tête, les sourcils froncés. Son ton est dur, mais ses mots me laissent perplexe. Désolé ? Pourquoi ?
 
–  De quoi ? 
 
Ma voix n’est qu’un murmure. J’aimerais me sentir moins affectée par tout ce qu’il fait, mais je n’y parviens pas. C’est désespérant.
 
–  De ce qui t’est arrivé. Je veux dire... J’étais là quelques heures avant, mais si j’étais passé plus tard... je... j’en sais rien, j’aurais peut-être pu l’empêcher… 
 
Je suis abasourdie. Se pourrait-il qu’il se sente coupable ? Son corps est tendu comme un arc et il agite sa jambe sous la table avec nervosité. Aucun doute possible. Tout aussi embarrassée que lui, je m’empresse de le rassurer :
 
–  Je... Tu n’as pas à t’en vouloir, vraiment. En fait, je suis contente qu’il n’y ait eu personne d’autre dans le magasin à ce moment-là. Ils étaient armés, tu n’aurais rien pu faire à part te mettre en danger toi aussi...
 
– Tu... tu les as vus ? Tu sais qui c’était ? demande Eden, hésitant.
 
Je me reconcentre un instant sur la tasse brûlante entre mes doigts et j’essaie de réfléchir à ce que je vais lui répondre. Je n’ai pas de problème d’élocution en général, mais en sa présence, c’est comme si tous les mots se mélangeaient dans ma tête.
 
–  Non. À part leurs yeux et leur voix, je n’ai rien vu qui permettrait de les identifier et d’ailleurs, je ne pense pas que la police soit plus avancée que ça. À mon avis, on ne les retrouvera pas... 
 
Parler de mon passage au commissariat me remet en tête toutes les choses que l’agent Parrish m’a confiées, et toutes les questions que je me pose au sujet d’Eden m’éclatent de nouveau à la figure.
 
D’un coup, je comprends. Il le sait. Je suis persuadée qu’il sait que je suis au courant pour son casier. Je le lis sur son visage et il paraît encore plus crispé que tout à l’heure. Pourtant, je me tais. Je ne lui demande rien. Je suis convaincue qu’il n’a rien à voir dans cette histoire et cela me suffit pour le moment. Alors je change de sujet :
 
–  Mais, tout s’est bien terminé et Patrick et moi allons bien, donc j’imagine que c’est le principal, dis-je, tentant d’afficher un sourire convaincant.
 
Eden ne semble pas dupe et conserve son air bougon, à mon plus grand malheur. Il est tellement plus beau quand il sourit.
 
–  Tu n’as pas l’air d’aller bien, dit-il.
 
Il me regarde intensément et je me sens incapable de fuir ses yeux inquisiteurs. J’aimerais le contredire, mais je sais au fond de moi qu’il voit clair dans mon jeu. Je ne vais pas bien. Qui le pourrait, quelques jours à peine après une telle agression ? Quand je ferme les paupières, je peux encore sentir le canon froid de l’arme contre ma tempe.
 
Et il n’y a pas que ça. Cet incident a fait ressurgir des choses que je pensais définitivement enfouies au fond de moi. Lisa recommence à hanter mes nuits et je sais que c’est loin d’être une bonne nouvelle.
 
Cependant, je n’ai jamais été du genre à m’apitoyer sur mon sort et je déteste dévoiler mes sentiments aux personnes qui m’entourent. Le fait qu’il soit parvenu à lire en moi aussi facilement m’agace au plus haut point. Je n’ai pas l’habitude d’être percée à jour et je refuse de lui montrer qu’il a raison.
 
–  J’irai bien, d’accord ? Et puis qu’est-ce que ça peut te faire au juste ? Au lieu de t’inquiéter inutilement à mon sujet, tu devrais plutôt te soucier de ce super chocolat chaud qui va bientôt se transformer en affreux chocolat froid. Je t’accorde que c’est sans alcool, mais je te jure que c’est bien meilleur que n’importe quelle boisson alcoolisée, le taquiné-je en détournant son attention.
 
Ses épaules se détendent et ses iris s’éclairent instantanément. Son humeur semble s’adoucir et il sort enfin les mains des poches de son blouson. Quand il me décoche son sourire en coin, je sais que j’ai gagné et mon corps se réchauffe aussitôt.
 
–  Y a rien de mieux que le whisky, me contredit-il en agrippant enfin sa tasse.
 
– Alcoolique, répliqué-je.
 
– Petite fille sage , renchérit-il.
 
Je prends une expression offusquée avant de le réprimander en souriant :
 
–  Si seulement... 
 
C’est à cet instant précis que je remarque les coupures sur sa main droite. Ses phalanges sont explosées et les blessures semblent loin d’être cicatrisées. Instinctivement, j’approche mes doigts des siens.
 
–  Qu’est-ce que tu t’es fait ? Ça doit faire horriblement mal non ? m’inquiété-je.
 
Je regrette mon geste immédiatement. Le peu de chaleur qui s’était installée entre nous se retransforme en froid polaire en moins d’une seconde. Eden se referme comme une huître et retire prestement ses mains de la table pour que je ne puisse pas le toucher. Son expression se durcit et je le perds de nouveau. Je ne sais pas pourquoi ses sautes d’humeur m’affectent autant. Je ne le connais pas après tout. Alors pourquoi est-ce que ça me fait aussi mal ?
 
Je ramène silencieusement mes mains sur mes genoux et enfonce mes ongles dans mes poignets. J’ai pris cette terrible habitude quand Lisa a disparu de mon monde. Dans mon crâne, c’est le chaos. Je déteste ne pas comprendre, ne pas avoir le contrôle. Une partie de moi aimerait ne jamais l’avoir rencontré et meurt d’envie que lui et son caractère incernable disparaissent de ma vie, tandis que l’autre se plie de douleur rien qu’à cette idée.
 
Qu’est-ce qui m’arrive ? Cela fait des mois que je passe de mec en mec sans me soucier de rien. Alors pourquoi est-ce que je ne parviens pas à sortir Eden de ma tête ? Pourquoi est-ce qu’il ne me fout pas la paix ?
 
–  Qu’est-ce que tu me veux Eden ? Qu’est-ce que tu me veux vraiment ? 
 
Les mots sont sortis tout seuls de ma bouche. Quand je me rends compte que je n’ai pas forcément envie de connaître la réponse à cette question, il est trop tard. Lui reste imperturbable, même si je pense déceler une pointe de doute sur ses traits. Il me détaille avec application, comme s’il tentait de lire à travers moi, et pendant l’espace d’une seconde, j’ai l’espoir qu’il va me dire la vérité, qu’il va m’expliquer pourquoi il est là. Mais je me trompe.
 
–  Je ferais mieux de partir, dit-il brusquement.
 
Je hoche la tête, incapable de le regarder ou de dire quoi que ce soit. Ni lui ni moi n’avons touché à nos boissons pour finir.
 
–  Je vais aller payer, réponds-je simplement en me redressant.
 
– Hors de question. 
 
D’un mouvement rapide, il passe devant moi et se dirige vers le comptoir. Je ne tente même pas de le rattraper. D’habitude, je me serais battue pour avoir le dernier mot, mais là, je crois que je n’ai plus la force de faire quoi que ce soit. Je ramasse mon sac à dos sur le sol et sort de l’établissement. Il fait toujours aussi froid dehors, mais la pluie a cessé de tomber. Je lève le visage vers le ciel et inspire profondément. Ma migraine recommence à pointer le bout de son nez et je me masse l’arrière de la nuque en espérant la faire disparaître.
 
–  Comment est-ce que tu rentres ? 
 
Je me retourne vers Eden qui vient d’apparaître dans mon dos. Il est beaucoup trop près de moi alors je recule d’un pas avant de jeter un œil à ma montre. Dix-sept heures trente. Mince, on est restés plus d’une heure dans ce bar. Pire, j’ai complètement oublié que je devais prendre le bus. Le prochain ne passe que dans quarante minutes. Que quelqu’un me gifle la prochaine fois que l’idée me prend de venir aux cours en transports en commun.
 
–  En bus. Je vais aller à la station, dis-je, irritée.
 
Mon air agacé semble l’amuser. Au moins, la situation fait rire l’un d’entre nous. Je soupire en grimaçant. Je suis exténuée et mon crâne me fait souffrir. Eden doit le remarquer parce que son expression moqueuse disparaît.
 
–  Je te ramène. Viens. 
 
Il tente de me prendre par le coude, mais je fais un bond en arrière. Quelle mouche l’a piqué ? Il vient de me dire il y a moins de cinq minutes qu’il ferait mieux de partir, coupant court à toute conversation, et là, il fait le bon samaritain et veut me ramener chez moi ? Il est vraiment tordu.
 
–  Non merci. Je ne monte pas en voiture avec des inconnus, récité-je d’un ton plus enjoué que je le voudrais.
 
– Parce que le chauffeur de bus n’est pas un inconnu, peut-être ? 
 
Bon, là, il n’a pas tort. Il ne me faut pas plus d’une seconde pour m’avouer vaincue. Il faut admettre que je ne suis pas franchement d’humeur à poireauter dans le froid.
 
–  Très bien. Mais si tu essaies de m’agresser, je hurle. C’est compris ? 
 
Il ricane avant de me faire signe de le suivre. Je lui emboîte le pas en essayant de refouler le sentiment de joie qui m’envahit. Même si c’est probablement la dernière fois que je le vois, il me reste un peu de temps à partager avec lui.
 
Nous marchons jusqu’au parking se situant aux abords du campus et il m’indique une petite voiture grise aux allures sportives. Je ne me fais pas prier et je grimpe sur le siège passager. Il s’installe derrière le volant et s’empresse d’allumer le chauffage. Il lance l’autoradio et l’habitacle s’emplit d’une mélodie d’Imagine Dragons. J’adore ce groupe, mais je ne m’attendais pas à ce que ce soit le genre de musique qu’il écoute. Il me jette un coup d’œil comme pour s’assurer que cela me convient et je me contente de lui lancer un sourire. Après quoi, il démarre la voiture.
 
Je pose le front contre la vitre et je ferme les yeux. La fraîcheur du verre fait du bien à mon front douloureux et autant la musique que la présence d’Eden m’apaisent. Les paroles de Demons sonnent étrangement à mes oreilles. Elles paraissent coller parfaitement avec le moment présent et avec tout ce que je sens émaner du magnifique garçon à côté de moi.
 
Don’t get too close. It’s dark inside.
 
Mais j’ai toujours aimé l’obscurité et je m’y suis souvent perdue. Elle m’attire plus que la lumière. Il m’attire plus que la lumière.


 
 
–  Hé. Réveille-toi, Katelyn. 
 
Je sursaute et mets quelques secondes avant de me rappeler où je suis — et avec qui. Eden me secoue gentiment par l’épaule, j’ai dû m’endormir. Ma joue droite est tout ankylosée et je me frotte les yeux du revers de la manche. Il m’a appelée par mon prénom, non ? Il sonne plutôt bien dans sa bouche. Je me retiens de rouler des yeux.
 
Arrête ça tout de suite, Kate.
 
En jetant un rapide coup d’œil dehors, je me fige : il est garé juste devant ma maison. Il sourit en voyant mon air suspicieux.
 
–  J’ai demandé à ma sœur qui a demandé à ton frère. Un problème ? se défend-il.
 
Je fais la moue, peu enchantée qu’il sache où j’habite, mais toutefois rassurée que cette information vienne de mon frère. Cela aurait un peu tourné au harcèlement sinon.
 
–  Je... Merci, réponds-je simplement.
 
Je m’en veux de m’être assoupie. J’aurais dû profiter de ces dernières minutes en sa compagnie pour le questionner et en apprendre un peu plus sur sa vie. Maintenant c’est trop tard, je dois sortir de cette voiture et lui dire au revoir pour de bon. Pourtant, mon corps refuse désespérément d’obéir et le regard du garçon ne m’aide pas beaucoup. Il doit me prendre pour une idiote et je me maudis intérieurement d’agir comme une parfaite demeurée en sa présence.
 
–  Bon ben... salut, dis-je en ouvrant ma portière.
 
– Attends. 
 
Eden se penche au-dessus de l’accoudoir central, tend le bras et referme sèchement la porte que je venais d’entre-ouvrir. Je m’attends à ce qu’il retire sa main de la poignée, mais il ne fait rien de tel. Son visage se retrouvant brusquement beaucoup trop proche du mien, le gris de ses yeux me paraît encore plus éclatant. Il ne m’en faut pas plus pour me sentir complètement réveillée.
 
Mon cœur se met à battre plus rapidement et je prie pour qu’il n’entende pas le bruit assourdissant du sang en ébullition cognant dans mes veines. Bon sang, comment fait-il pour être aussi attirant ? Parce que là franchement, s’il ne recule pas très vite, je vais lui sauter dessus.
 
–  Passe-moi ton téléphone. 
 
Son souffle me caresse la joue et je cligne des yeux pour reprendre mes esprits. Mon téléphone ? Il a besoin d’être si près pour me poser une question aussi ridicule ?
 
Eden me scrute attentivement, ses yeux se promenant de part et d’autre de mon visage, attendant probablement que l’information atteigne mon cerveau. Ses lèvres se retroussent sur ses dents blanches et il me lance son stupide sourire de dragueur. Enfin, je dis stupide, mais je ne suis clairement pas foutue d’y résister. Pire que ça, j’ai l’impression qu’il sait exactement l’effet qu’il me fait et qu’il s’amuse à jouer avec mes nerfs.
 
–  Recule-toi, dis-je. 
 
Il lève un sourcil, visiblement contrarié par ma réponse, mais ne s’éloigne pas d’un centimètre.
 
–  Eden, si tu ne te bouges pas, je ne peux pas attraper mon sac ni te donner mon portable. 
 
Ma rectification paraît lui plaire davantage et il reprend sa place sur son siège. Mes joues sont en feu et je me dépêche d’attraper mon sac à dos, espérant qu’il ne remarque pas à quel point il m’a troublée. Saloperie de beau mec à deux balles.
 
Quand je déniche enfin mon téléphone et que ma respiration se calme, je me redresse et le lui tends rapidement. À présent, je n’ai qu’une envie : sortir de cette bagnole à tout prix avant de faire une énorme connerie. Eden tapote sur l’écran pendant quelques secondes. Lorsqu’il me rend mon portable en plongeant de nouveau son regard dans le mien, j’en ai le souffle coupé.
 
–  Si tu as la moindre emmerde, tu m’appelles. OK ? 
 
Pendant un instant, je crois qu’il se moque de moi, mais, en voyant son air déterminé, je comprends vite qu’il est plus que sérieux — ce qui pourrait être drôle si ça n’était pas totalement insensé. Je remarque également que sa question sonne plutôt comme un ordre et cela suffit à me remettre sur les rails. Personne n’a le droit de m’imposer quelque chose et certainement pas lui.
 
–  Je n’ai pas besoin de toi, tu sais. Je suis parfaitement capable de me défendre seule, répliqué-je, irritée par son numéro de mec protecteur.
 
– Oh oui, on a vu ça, contre-t-il en pointant du doigt ma pommette blessée. 
 
Ça suffit à me mettre en colère. Je le soupçonne cependant d’agir précisément dans ce but, ce qui fonctionne plutôt bien, je peux le lui accorder. Je rétorque sèchement :
 
–  Va te faire voir. 
 
Je m’apprête de nouveau à sortir, mais il m’en empêche encore une fois. Ses doigts glissent sur mes joues, faisant voler en éclat le peu de lucidité que je venais de récupérer, et avant que je ne puisse le repousser, il attire mon visage près du sien. Pendant une seconde, j’ai peur qu’il m’embrasse. Pas que ça me déplairait, mais parce que ça ne ferait qu’augmenter la pagaille qui règne déjà à l’intérieur de mon crâne.
 
Je tente en vain de me dégager. L’intensité que je lis dans ses yeux me brûle les entrailles et sa peau contre la mienne me fait complètement perdre la tête, m’empêchant de rassembler mes idées et de prendre l’unique décision qui s’imposerait : m’échapper.
 
–  Promets-moi que tu appelleras, dit-il.
 
– Pourquoi ?
 
– Promets-le, c’est tout. 
 
Je pousse un grognement exaspéré. Il va me rendre complètement folle s’il continue ! Merde, sérieusement, pourquoi est-ce qu’il s’inquiète autant pour moi ? Même mon ex ne m’a jamais cassé les pieds à ce point et c’est vraiment peu dire. Je soupire en écartant ses mains de mes joues, prenant enfin les distances nécessaires à une réflexion éclairée. Il grimace quand j’effleure ses phalanges écorchées, mais je me retiens bien de faire encore un commentaire à ce sujet.
 
–  Si tu veux ! Pas besoin de se mettre dans cet état, franchement, sifflé-je, agacée.
 
Il rit et de belles fossettes se creusent sur chacune de ses joues. Mon cœur s’affole. C’est la première fois que je l’entends rire et c’est un foutu joli son, même si ça me coûte de l’admettre. Malheureusement, ou heureusement peut-être, il reprend bien vite son air sombre. J’imagine que la joie, ce n’est pas vraiment son truc.
 
–  Parfait. Maintenant, tire-toi, j’ai pas que ça à faire. 
 
C’est à mon tour d’éclater de rire. Ce mec est le pire goujat que j’ai jamais rencontré, mais putain, qu’est-ce qu’il est drôle ! Je suis ravie de voir que mon attitude semble le déstabiliser. Il devait s’attendre à ce que je prenne la mouche de nouveau, mais dommage pour lui, je ne suis pas aussi prévisible.
 
–  Je me disais bien que l’infâme Eden Williams n’était pas loin.
 
– Sors de ma caisse avant que je t’agresse et que tu te mettes à hurler. 
 
Je ris encore en ramassant mes affaires pour de bon. Je suis contente que ce drôle de rendez-vous se termine dans la bonne humeur. Au moins, si c’est la dernière fois que je le vois, et pour le bien de ma santé mentale il faut que ce le soit, j’en garderai un bon souvenir.
 
–  Encore merci de m’avoir déposée, dis-je en m’apprêtant à sortir pour la troisième fois en dix minutes.
 
Cette fois, je sais qu’il ne va pas m’empêcher de le quitter, mais je m’attarde tout de même pour le regarder encore un peu. Tout dans ce qui vient de se passer prouve que je dois prendre mes distances avec lui le plus vite possible. Ma conscience est catégorique sur ce point. Alors pourquoi ai-je la sensation que quelque chose me retient ? Je secoue la tête pour détacher mes yeux de son visage, sachant pertinemment que je ne trouverai aucune réponse rationnelle en continuant à admirer ses traits.
 
–  À plus, Kate. 
 
Il n’y aura pas de prochaine fois, je le sais, pourtant je m’entends quand même dire :
 
–  À plus, Eden. 


 
 
Vous n’imaginez même pas le cirque que me font les filles le lendemain. J’ai droit à un interrogatoire musclé, c’est le moins que l’on puisse dire. Voyant que je ne peux y échapper, je me lance, mais je me rends très rapidement compte qu’il n’y a, en réalité, pas grand-chose à raconter.
 
Je l’ai vu dix minutes à une fête, cinq minutes au supermarché et une heure dans un bar. Décidément pas de quoi en faire tout un plat. Je laisse l’histoire du casier judiciaire de côté, ne me demandez pas pourquoi, je n’en ai aucune idée, puis quand je finis mon discours, en précisant qu’Eden m’a laissé son numéro, ça part complètement en vrille. D’un côté, Kim fait des bonds sur sa chaise comme un supporter devant un match de football, de l’autre, Jess me traite d’idiote de ne pas vouloir l’appeler tandis qu’Helen, elle, s’extasie sur le fait qu’il est sexy en diable et veut savoir si je suis prête à partager. Les gonzesses, je vous jure.
 
Je coupe court à la conversation en précisant que je ne veux plus entendre parler de ce type et que de toute façon, il n’est pas mon genre.
 
Faux. Faux. Faux. Archi faux. Qui sur cette terre pourrait ne pas être sensible au charme d’Eden Williams ? Pas moi de toute évidence. Pourtant, j’ai bel et bien décidé de ne plus le revoir. Il me fait perdre tous mes moyens et je déteste ça. En plus, je connais trop bien ce genre de type pour savoir qu’il ne m’arriverait que des emmerdes si je décidais de traîner avec lui. Je n’ai pas besoin d’un voyou dans ma vie, pas vrai ? En tout cas, c’est ce dont j’essaie de me convaincre depuis deux jours.
 
Sauf que cette décision me fout le bourdon. J’ai beau savoir que j’ai pris la bonne décision, je ne parviens pas à me les sortir de la tête, lui et sa foutue gueule d’ange à la con.
 
J’imagine que mon agacement se lit sur mon visage parce que Jess vient de me proposer de sortir ce soir.
 
–  Je sais pas trop... marmonné-je en refermant un peu trop sèchement le livre que j’étais en train de lire.
 
Nous sommes installées à notre place fétiche dans la bibliothèque de la faculté. Le silence est requis dans cette partie du bâtiment, mais nous avons pris l’habitude de déroger à cette règle dès qu’un cas de force majeur se présente, comme nos soirées entre copines organisées à la dernière minute par exemple.
 
–  Allez, Kate ! On est vendredi et tu as dit que tu ne travaillais pas demain ! 
 
Encore heureux ! Par chance, Patrick a très vite compris que je ne suis pas du tout prête à reprendre mon job de caissière. Il m’a donné mon week-end, payé en plus de ça, donc je ne recommencerai à bosser que la semaine prochaine.
 
–  Je viens aussi ! s’enthousiasme Helen.
 
– Ah bon ? Rien de prévu avec ton merveilleux petit copain ce week-end ? la taquine Kim.
 
– Arrête de jalouser. Luke est le meilleur, tout le monde le sait, dit Helen, avec un sourire fier.
 
La blonde lève les yeux au ciel avant d’ajouter :
 
–  En tout cas, ce sera sans moi. J’ai compète tôt demain. Mais Katelyn, tu devrais vraiment y aller, ça te changerait les idées. 
 
Kim fait de l’équitation depuis qu’elle est née — ou presque. Sa passion lui prend bien plus de temps que mes footings quotidiens. Jess me fait les yeux doux et je comprends rapidement que je suis foutue. Aucune chance d’y échapper.
 
–  OK, je m’avoue vaincue ! L’appel de l’alcool est trop fort ! 
 
Je fais une tête ridicule de petite fille surexcitée et nous partons dans un fou rire incontrôlable.
 
Nous passons le reste de la journée à organiser notre soirée improvisée. Je décide de ne pas rentrer chez moi et préviens ma mère que je reste dormir chez Helen. Je n’ai aucun vêtement de rechange, mais Jess compte me prêter tout ce qu’il faut pour que je puisse m’habiller comme une star. Le rêve !
 
Kim nous souhaite de passer une nuit d’enfer et pendant que Jess retourne chez elle chercher ses affaires, je suis Helen jusqu’à son appart. Elle n’habite pas très loin du campus, dans un loft qu’elle loue à un particulier. Elle ne vit pas chez ses parents puisqu’elle n’est pas très proche d’eux et qu’ils voyagent beaucoup, mais ils ont du pognon, alors elle en profite. Luke vient souvent squatter chez elle, mais aujourd’hui, elle lui a dit d’aller se faire voir apparemment.
 
–  J’ai trop hâte ! Cela fait tellement longtemps qu’on n’est plus sorties ensemble ! se réjouit-elle en s’installant à côté de moi sur le canapé.
 
Je hausse les épaules pour seule réponse et me couvre du plaid. Cela ne semble pas lui convenir puisqu’elle me lance un coussin à la figure.
 
–  Hé ! m’offusqué-je en lui rendant la pareille.
 
– Kate, qu’est-ce qui se passe franchement ? T’es plus la même depuis quelques jours, dit-elle, récupérant tout son sérieux.
 
J’ai envie de répliquer qu’il est normal d’être chamboulée après avoir été menacée par une arme à feu, sauf qu’au fond, je ne sais pas si mon état est dû au braquage ou à l’apparition d’Eden dans ma misérable existence. Cependant, je ne peux pas lui avouer que ce garçon me met dans tous mes états, ce serait beaucoup trop embarrassant.
 
Plongée dans mes pensées, je joue distraitement avec le bord de la couverture, ce qui éveille la curiosité de ma meilleure amie :
 
–  Tu sais que tu peux tout me dire, hein ? Merde Katin, je te connais comme si je t’avais faite. Ne me cache pas des trucs. 
 
Le pire, c’est qu’elle a raison. Helen et moi, on est comme cul et chemise depuis qu’on a six ans. Je pousse un long soupir agacé. Cela m’énerve de ne rien pouvoir lui cacher.
 
–  C’est le braquage. Enfin j’en sais rien, je crois que je fais un stress post-traumatique. 
 
Je ris à moitié et elle rit avec moi. Je pourrais m’en tenir à ça, mais j’ajoute :
 
–  Et puis, y a ce type. Helen, je te jure, ce mec me rend complètement dingue. 
 
Ça me soulage de le dire à haute voix, mais ça me fait aussi prendre conscience de mon incroyable stupidité : il est complètement irrationnel de craquer pour un gars qu’on vient à peine de rencontrer.

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