Hotel King Azul
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Description

Dernier-né de la chaîne CostaStellar, l’hôtel six étoiles King Azul de South Beach à Miami fait parler de lui pour de bien mauvaises raisons… Avoir su, peut-être que Geneviève Cabana n’aurait pas accepté l’offre de son patron de quitter la République dominicaine pour se rapprocher des siens! Il faut dire que cet hôtel luxueux reçoit une clientèle très sélecte qu’il est parfois difficile de contenter. Deux mois à peine après l’ouverture officielle, c’est l’hécatombe : vol d’une œuvre d’art en pleine foire d’art contemporain et meurtre d’un riche industriel afghan dans une suite de l’hôtel. Geneviève doit résolument mettre à profit son expérience de psychologue en cette période de crise… en plus d’avoir à gérer ses propres tourments. Retournera-t-elle au Québec pour reprendre son ancien métier ? Aimé Gaillard est-il l’amoureux tant recherché? Et le beau Adem dans tout ça? À l’aube de la cinquantaine, la vie de Geneviève ne manque pas de piquant. Ouf!

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 11 mai 2016
Nombre de lectures 11
EAN13 9782897581190
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

H tel King Azul
MARTINE TURENNE
H tel King Azul
ROMAN
Guy Saint-Jean diteur
3440, boul. Industriel
Laval (Qu bec) Canada H7L 4R9
450 663-1777
info@saint-jeanediteur.com
www.saint-jeanediteur.com

Donn es de catalogage avant publication disponibles Biblioth que et Archives nationales du Qu bec et Biblioth que et Archives Canada.

Nous reconnaissons l aide financi re du gouvernement du Canada par l entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) ainsi que celle de la SODEC pour nos activit s d dition. Nous remercions le Conseil des arts du Canada de l aide accord e notre programme de publication.

Gouvernement du Qu bec - Programme de cr dit d imp t pour l dition de livre - Gestion SODEC
Guy Saint-Jean diteur inc. 2016
dition: Isabelle Longpr
R vision: Lydia Dufresne
Correction d preuves: Lyne Roy
Conception graphique de l int rieur: Olivier Lasser
Conception graphique de la page couverture: Christiane S guin
Illustration de la page couverture: iStockphoto.com/NinaMalyna
D p t l gal - Biblioth que et Archives nationales du Qu bec, Biblioth que et Archives Canada, 2016
ISBN: 978-2-89758-118-3
ISBN EPUB: 978-2-89758-119-0
ISBN PDF: 978-2-89758-120-6
Tous droits de traduction et d adaptation r serv s. Toute reproduction d un extrait de ce livre, par quelque proc d que ce soit, est strictement interdite sans l autorisation crite de l diteur. Toute reproduction ou exploitation d un extrait du fichier EPUB ou PDF de ce livre autre qu un t l chargement l gal constitue une infraction au droit d auteur et est passible de poursuites p nales ou civiles pouvant entra ner des p nalit s ou le paiement de dommages et int r ts.
Imprim et reli au Canada
1 re impression, mai 2016

Guy Saint-Jean diteur est membre de
l Association nationale des diteurs de livres (ANEL).
Table des mati res
Prologue
Jeudi 5 d cembre 2013
Vendredi 6 d cembre 2013
Samedi 7 d cembre 2013
Dimanche 8 d cembre 2013
Lundi 9 d cembre 2013
Mardi 10 d cembre 2013
Mercredi 11 d cembre 2013
pilogue
Remerciements
De la m me auteure
Prologue
Vous tes entre le douzi me et le quatorzi me tage. Si vous d sirez poursuivre votre route, appuyez sur le code deux cent deux.
- Bordel, c est vraiment n importe quoi! Poursuivre la route! dit Genevi ve l endroit d une femme blonde qui la d visageait, interdite, et d un homme brun qui semblait tr s soucieux.
Elle avait beau suivre les instructions dict es par la voix automatis e de l ascenseur lectronique ultrasophistiqu de l h tel King Azul de Miami Beach, rien faire. La cabine ne bougeait plus.
Si l ascenseur semble immobilis , appuyez sur le code deux cent quatre.
Genevi ve composa le code de toutes ses forces, comme si le fait d appuyer plus fort allait d clencher une r action. Une nouvelle voix, d homme celle-l , prit le relais.
Le petit-d jeuner du King Azul est servi entre sept heures et dix heures le matin. Mais en tout temps, notre personnel se fera un plaisir de vous livrer nos d lices matinales votre chambre, dans votre intimit .
- Mais ta gueule, abruti! dit Genevi ve, en appuyant cette fois sur tous les boutons en m me temps.
La boutique South Beach Dreams du King Azul vous offre, Mesdames, les v tements dont vous r vez. No l arrive grands pas. Pourquoi ne pas venir admirer nos robes festives et nos
Genevi ve frappa sur la bo te de commande, ce qui lui arracha un petit cri. Elle n allait quand m me pas se briser un os pour une frustration technologique.
- Le signal de votre cellulaire ne fonctionne pas, Genevi ve? demanda la femme blonde, dans la quarantaine. Un foulard aux couleurs vives recouvrait une partie de sa chevelure et elle portait des verres fum s, choses inusit es dans cet endroit. Elle semblait tr s nerveuse. Sa l vre inf rieure avait de l gers fr missements et on entendait sa langue claquer.
Genevi ve elle-m me n en menait pas large. Elle avait toujours t vaguement claustrophobe, comme la majorit des psys qu elle connaissait. Elle attribuait cette n vrose aux jeux cruels de ses cousins paternels, les Cabana de Trois-Rivi res. Ils s amusaient l touffer avec un oreiller lorsqu elle allait dormir chez eux, lors des f tes familiales. Mais une psychanalyste lui avait plut t parl du douloureux acte de na tre, qui conduisait la majorit des humains avoir peur des endroits troits, sombres et confin s, et ce, pour le reste de leurs jours.
- Il n y a que les sp l ologues qui semblent avoir pass par-dessus cette phobie, lui avait dit la docteure liane Forest. Et je dis bien: ils semblent. Dans les faits, ils doivent "chier dans leur culotte lorsqu ils rampent dans leurs affreuses grottes humides.
Mais Genevi ve avait d autres soucis plus pressants que sa claustrophobie. Aucun cellulaire ne semblait fonctionner dans cet ascenseur en panne. Les indications de la marche suivre d filaient maintenant dans une langue que Genevi ve associa du portugais, en raison des nombreux chuintements, puis de l arabe, en raison, cette fois, de sons provenant du fin fond de la gorge, voire plus loin. Puis retour l anglais, alors qu une voix demandait s il y avait un probl me et si oui, de signaler le code deux cent treize. Ce que Genevi ve fit, nouveau sans succ s.
Il y avait un probl me, et il d passait cet ascenseur en panne. Mais l tait-il r ellement? Ou avait-il t sabot ?
- Adem? demanda-t-elle en regardant l homme brun debout ses c t s.
Il lui jeta un regard entendu.
Soudain, la porte de l ascenseur s ouvrit sur la cage, entre les tages num rot s douze et quatorze. Comme la majorit des h tels de ce monde, il n y avait pas de treizi me tage au King Azul, superstition oblige. Du moins officiellement. Dans les faits, ils taient effectivement coinc s tout juste sous le treizi me palier. Les trois passagers purent appr cier la complexit technologique et la propret des c bles, treuils et autres m canismes, qui t moignaient que le King Azul de Miami, un six toiles de la cha ne espagnole CostaStellar, tait flambant neuf.
La femme se mit appeler en direction de l tage en bas.
- Au secours! Nous sommes coinc s! Hello? Hello?
Mais soudain, un bruit assourdissant se fit entendre, comme un m canisme qui se rompt. tait-ce un c ble? Puis l ascenseur se mit en branle brutalement, propulsant Genevi ve et les deux autres passagers au plancher. Il s arr ta aussi subitement, deux paliers plus bas, et une voix de femme demanda, en espagnol cette fois, de lib rer la porte. "C tait le m me genre de voix suave, se dit Genevi ve, que celle qui annon ait, dans le m tro de Montr al, une interruption du service pour une p riode ind termin e.
L ascenseur se remit alors en marche, la porte de la cabine toujours ouverte. Il montait toute vitesse vers les tages sup rieurs. Genevi ve apercevait des gens, debout aux tages, l air tonn . Il y avait de quoi. Le trio s envolait vive allure. Avant d arriver au vingti me et ultime tage de l h tel, il s immobilisa nouveau. Pour ensuite repartir, cette fois vers le bas
Vite. De plus en plus vite. Les gens aux tages apparaissaient, puis disparaissaient rapidement.
La femme blonde criait, mais Genevi ve et l homme ne pipaient mot, t tanis s, tandis qu ils descendaient, de plus en plus vite, vers leur destination finale, soit, si la tendance se maintenait, le troisi me garage et leur mort certaine.
Une nouvelle voix signalait en anglais, comme si personne ne s en rendait compte, que l ascenseur descendait. Les num ros des tages d filaient toute vitesse, ce qui les rendait inaudibles. moins que la voix ne soit en train de parler chinois ou une autre langue asiatique?
Genevi ve prit la main de l homme et la serra de toutes ses forces. Elle s attendait tout moment revoir, en acc l r , le fil de sa vie. N tait-ce pas ce que racontaient tous ceux qui fr laient la mort? Y verrait-elle sa propre naissance? Ou celle, si difficile, des jumeaux? Elle esp rait que son film personnel escamote la sc ne o elle d chirait violemment la manche du chemisier aux motifs de Winnie l ourson de l infirmi re. Celle-ci venait de lui annoncer que l anesth siste de garde tait bloqu sur le pont Champlain. Il lui faudrait attendre quelques heures avant d avoir sa p ridurale Genevi ve avait toujours ressenti une grande g ne en repensant cet v nement malencontreux.
Jeudi 5 d cembre 2013
CINQ JOURS PLUS T T
FIL TWITTER
Une uvre de @birgithansenli port e disparue. #vol #vautdesmillions #artbaselmiami #booooh #bahhhh
Disparition de #ali nationali nation de @birgithansenli au @KingAzulSouthBeach #artbaselmiami
South Beach: vol d une uvre de Hansen-Li
(AI) Une uvre d une grande valeur de l artiste sino-su doise Birgit Hansen-Li , Ali nation, Ali nation, a t d rob e durant la nuit Miami Beach (FL). L installation, repr sentant "l ali nation du monde face aux nouvelles technologies de communication , a disparu de la pi ce o elle tait entrepos e, dans un h tel six toiles de South Beach, le King Azul (propri t du groupe espagnol CostaStellar) .
Ali nation, Ali nation devait tre pr sent e en grande premi re ce matin l ouverture de la foire d art contemporain Art Basel Miami Beach, qui r unit le gratin mondial .
La th se du vol semble la plus probable .
g e de 47 ans, Birgit Hansen-Li, qui est n e d un p re su dois et d une m re chinoise, a la particularit de se filmer, nue, en train de r aliser des uvres audacieuses et d concertantes. Elle utilise son surpoids (180 kg/1,60 m) "comme arme de destruction artistique , a-t-elle d clar r cemment. Son corps, recouvert d une pilosit noire abondante, fruit d implants capillaires, "rappelle l animalit farouche qui sommeille en nous .
Sa derni re installation , Le petit trou, a t vendue 2,3 millions de dollars am ricains aux ench res de la maison Christie s .

Genevi ve tait perplexe face la photographie devant elle.
- Qu est-ce que Qu est-ce que c est exactement?
- Une uvre d art, Rh n bi b . a n en a pas l air comme a, mais a vaut une fortune!
Le directeur de la s curit de l h tel King Azul, Roberto Gomez, avait r uni plusieurs membres du personnel, d s leur arriv e au boulot, le matin, pour leur faire part de la nouvelle: la disparition - vraisemblablement le vol - d une uvre d art de grande valeur. Elle devait tre pr sent e dans le cadre de la foire Art Basel Miami Beach, qui d butait le jour m me au Centre des congr s et sur diff rents sites de la c l bre bande de sable fin qui s lance dans l oc an Atlantique.
"L inspecteur Gomez , comme il voulait se faire appeler, tait un jeune retrait de la police de Miami. La cinquantaine affaiss e, le corps massif, le cou plus large que la t te, il portait cependant avec un certain panache l uniforme de la s curit du King Azul, soit une chemise blanche immacul e, frapp e des armoiries de l h tel, et un l gant pantalon bleu marine du plus bel effet. Le directeur de la s curit arborait une moustache sombre et touffue. son arriv e, la mi-octobre, Genevi ve tait persuad e qu il s agissait d un statement pr coce en vue de Movember, l initiative visant porter la moustache afin de ramasser des fonds contre le cancer de la prostate. Mais novembre tait pass , et la moustache tait toujours l , aussi fournie.
Pour l heure, Roberto Gomez tait catastroph .
Le King Azul, dernier-n de la cha ne CostaStellar, avait ouvert ses portes deux mois plus t t. Le vol d une uvre d art c l bre tait le genre de publicit dont personne ne voulait. Surtout pas dans le cadre d un v nement aussi m diatis que le Art Basel Miami Beach, qui se tenait lors de la premi re semaine de d cembre, chaque ann e.
Depuis plusieurs jours, l tablissement tait envahi par des artistes, leurs agents et courtiers, ainsi que des propri taires de galeries d art. Du moins, ceux assez ais s pour s y payer une chambre.
Genevi ve et ses coll gues du service la client le avaient re u un document exhaustif contenant le nom, la photo et une courte biographie des clients les plus prestigieux. On y retrouvait les phrases r p ter s ils croisaient l un d eux dans un ascenseur (ou autres lieux propices aux changes, pouvait-on y lire).
Genevi ve avait ainsi engag la conversation, la veille, avec un Asiatique qu elle avait identifi comme tant Hu Lee Han, un richissime collectionneur de Hong Kong. Elle lui avait r p t les phrases qu elle avait sous les yeux, dans son iPhone: "Votre Katsuhito Nishikawa vous rend-elle heureux? C est une si belle uvre!
N obtenant pas de r ponse, elle avait encha n avec un "Parions que le M ller-Reinhart va merveille avec le mobilier Bauhaus de votre deuxi me r sidence, celle de Macao . Mais l homme lui avait lanc un regard tonn , puis r pondu quelque chose en cantonais, tout en se frottant le nez vigoureusement.
La photo repr sentant Ali nation, Ali nation avait t distribu e au petit groupe d une douzaine d employ s r unis dans le bureau de l inspecteur Gomez. On y voyait un chandail brun en grosse laine gisant dans une cage, vraisemblablement celle d un rongeur, rouill e et d color e. L abreuvoir de l animal, ainsi qu une balan oire, s y trouvait toujours. La porte de la cage tait moiti ouverte. Deux broches tricoter transper aient le rugueux tricot.
- Ali nation, Ali nation est une d nonciation de l omnipr sence des technologies de l information, de l incommunicabilit grandissante du monde et de l enfermement nihiliste des citoyens. La cage de hamster est une ode la r sistance, au puissant d sir de briser les cha nes de l implacable
- Bon, merci Sandra, mais on n a pas besoin de tous ces d tails, coupa s chement l inspecteur Gomez, alors que la directrice des communications du chic tablissement num rait les caract ristiques de l uvre disparue, dont elle prenait connaissance sur le site de l artiste.
- Est-ce que Est-ce que ce sont des crottes s ch es de hamster qu on aper oit au fond de la cage? demanda Genevi ve en indiquant de minuscules points noirs sur le plancher. Elle avait h berg un tel rongeur durant plusieurs semaines, des ann es auparavant, pour d panner une amie hospitalis e. Elle se souvenait parfaitement du type d excr ments produits par le hamster d nomm Tito.
On entendit un grondement approbateur et quelques "beurk bien sentis.
Roberto Gomez l interrompit, elle aussi.
- Ce que contient, ou repr sente ce a enfin ceci, ne m int resse pas. Ce qui m int resse, c est retrouver cette uvre, qu on l exp die au plus vite au Centre des congr s et qu on n en parle plus. Je vous demande donc de garder l il ouvert et d couter ce qui se dit autour de vous. On sait que la plupart des vols dans les h tels sont commis par les membres du personnel.
- Par les clients, vous voulez sans doute dire? r pondit Sandra, visiblement courrouc e par cette remarque.
L inspecteur Gomez ne r pondit pas. Il se savait sur la sellette. Ce vol n augurait rien de bon pour le directeur de la s curit d un tout nouveau et prestigieux tablissement h telier.
On avait retrac le fil des v nements. Ali nation, Ali nation avait t entrepos e dans une salle qui contenait d autres uvres, mais aussi du mat riel que l h tel stockait pour un usage ult rieur. L quipe d entretien m nager de nuit ne se souvenait pas de l avoir aper ue, mais cela tait normal, dit l inspecteur Gomez. Il y avait quantit d objets dans cette pi ce, et seuls des yeux de fins connaisseurs pouvaient discerner la valeur intrins que de l uvre de Birgit Hansen-Li.
La disparition avait t constat e au moment o Ali nation, Ali nation devait tre transport e au Centre des congr s par l agent de l artiste. L inspecteur Gomez le d crivait comme un "p dant hyst rique .
Le vol pouvait donc avoir t commis dans un horizon d une douzaine d heures.
- Bon, je vais aller rencontrer mes anciens coll gues de la police de Miami, dit Roberto Gomez. Je doute que a fasse partie de leurs priorit s
Il voulut se lever promptement de son fauteuil, mais les accotoirs retinrent un bref moment ses hanches. Il dut se d battre pour s extirper.
"Ce genre d v nements ne risquait pas d arriver l h tel Princess Azul de Punta Cana , se dit Genevi ve alors qu elle regagnait son bureau, situ sur le m me palier que celui de la s curit , l extr mit ouest du deuxi me tage.
Sa vie et sa vue avaient totalement et subitement chang depuis trois mois. Au lieu de la v g tation luxuriante de la cour int rieure sur laquelle donnait son petit bureau du Princess Azul, elle travaillait maintenant dans une vaste pi ce aire ouverte, o s affairaient une demi-douzaine d autres femmes, comme elle, pr pos es au service la client le. De grandes fen tres offraient une perspective sur l avenue Collins et une s rie d difices quelconques de cinq ou six tages, dont l un abritait un vaste stationnement. Le bureau ne faisait pas face la mer, comme celui des cadres sup rieurs, ni n avait un aquarium g ant et un bar flottant, luxes ostentatoires dont seul b n ficiait le directeur g n ral de l tablissement, Federico Armando del Prado Mayor.
C est lui qui avait propos Genevi ve de le suivre dans ce "nouveau d fi .
Elle venait de rentrer au Princess Azul de Punta Cana, apr s ses deux semaines de vacances Montr al, d but ao t, lorsque la secr taire du directeur g n ral, Paloma, lui avait demand de passer au bureau de son patron.
Genevi ve avait gravi les escaliers, pleine d appr hension, comme chaque fois qu elle tait appel e de mani re fortuite chez Federico del Prado Mayor. Et s il voulait la jeter dehors et la renvoyer sur-le-champ Montr al? Il lui restait un an de purgatoire avant la fin de sa radiation comme psychologue. Qu allait-elle faire pour gagner sa vie?
Tandis qu elle se dirigeait vers le bureau du directeur g n ral, elle avait repens son r ve de la semaine pr c dente: elle tait dans les cuisines du restaurant India Beau Village, rue Jarry, deux pas de chez elle, Montr al. Pr pos e au lavage de la vaisselle, elle devait composer avec des coll gues parlant uniquement hindi. Et surtout avec un lave-vaisselle qui, au lieu de nettoyer, salissait les assiettes et les verres. Elle les extirpait avec d go t, macul s de sable blanc et fin, comme celui qu on retrouvait Punta Cana.
Genevi ve tait extr mement stress e devant cette situation et se sentait inad quate. Elle chappait la vaisselle souill e mesure qu elle la sortait de l appareil. Autour d elle, ses coll gues chantaient et dansaient, comme dans une sc ne de Bollywood.
Peut- tre tait-ce un r ve pr monitoire?
Apr s tout, Federico del Prado avait de fort bonnes raisons de vouloir se d barrasser d elle.
En moins d une ann e de loyaux services comme agente destination au Princess Azul, Genevi ve avait t indirectement responsable de deux malheureux incidents impliquant le bel Espagnol. Un de ses clients, qu elle avait envoy en consultation chez un sorcier, avait perdu la t te et failli tuer, l aide d un tracteur, le directeur g n ral. Il l avait pris pour une cr ature malfaisante 1 . Puis en mars, del Prado avait failli tr passer nouveau, en raison de l absorption massive de champignons magiques, utilis s par le diabolique chef cuisinier Pep Bolufer dans l un de ses plats. Les foudres de ce dernier taient destin es son ex-belle-m re, Desneiges, venue visiter Genevi ve 2 . Le directeur g n ral avait gard des s quelles psychologiques de ces v nements traumatisants. On racontait qu il avait eu une vision divine, dans son d lire aux champignons. Il aspirait d sormais la saintet , ce que Genevi ve trouvait terrorisant. tre un saint commandait de tels sacrifices
Mais outre quelques ic nes religieuses, visiblement de grande valeur, accroch es aux murs de son bureau, Federico del Prado Mayor semblait en pleine possession de ses moyens, ce matin-l . Il avait fait un large sourire Genevi ve, ce qui l avait boulevers e. Il tait si beau, avec ses yeux verts en amandes, son nez l g rement aquilin parsem de taches de rousseur et sa bouche aux l vres en forme de c ur, qu il tenait l g rement entrouverte
-Vous avez pass de belles vacances au Canada, Rh n bi b ? En tout cas, le froid ne vous a pas fait perdre votre h le
- Oh! Vous savez, il fait tr s chaud cette poque-ci de l ann e Le mercure a grimp trente-quatre degr s lors de mon barbecue familial annuel! On touffait!
Federico del Prado partit d un grand clat de rire, et Genevi ve y d cerna quelques traces d hyst rie.
- Trente-quatre degr s Celsius, oui, je comprends a peut tre chaud pour des Canadiens Quel pays fascinant. Je r ve d aller y descendre des rivi res endiabl es en canot pneumatique, de me faire tirer par des chiens sauvages aux yeux de loup et, le soir venu, de d vorer, autour d un feu, dans la ta ga, les cerfs que nous aurions chass s l arbal te
Le directeur g n ral avait le regard perdu au loin, en direction de la mer. Genevi ve assimilait chaque information en rep rant les incongruit s la fois saisonni res, g ographiques, animali res et techniques. Federico del Prado revint rapidement aux raisons qui l avaient fait appeler Genevi ve.
- Un changement de carri re vous plairait-il, Rh n bi b ?
- Un quoi?
- Un changement de travail, et de lieu. Je crois que vous seriez la personne tout indiqu e pour ce nouveau d fi.
CostaStellar inaugurait un nouvel tablissement Miami, lui avait-il expliqu avec son d licieux accent madril ne. Un six toiles, le second de la cha ne h teli re, apr s celui de Duba , dans les mirats. Federico del Prado Mayor avait t choisi pour diriger le prestigieux King Azul de South Beach. "Une promotion fulgurante , se dit Genevi ve, puisque son patron se trouvait ainsi sauter par-dessus le passage oblig dans un h tel Prince Azul, les cinq toiles de la cha ne.
L quipe serait essentiellement am ricaine, lois sur le travail obligent, mais del Prado pouvait se permettre jusqu dix pour cent de "travailleurs trangers afin de l pauler. Il amenait donc avec lui deux de ses fid les adjoints et Genevi ve, si elle le souhaitait.
-Vous tes psychologue, n est-ce pas? Ce travail demande norm ment de finesse et de doigt . Je crois que vous avez les atouts et l expertise pour y faire face. En plus, vous parlez parfaitement espagnol, et c est la langue commune Miami.
"Bordel, comment refuser a? se dit Genevi ve, abasourdie. L emploi correspondait en effet beaucoup mieux ses comp tences que celui qu elle exer ait depuis un an. La destination, Miami, tait plus accessible sa famille. C tait une ville, une vraie, et non pas une destination d h tels tout inclus o l on finit, plus t t que tard, par se sentir touff .
Et cette proposition mettait sous le tapis, du moins court terme, son grand questionnement existentiel: retourner ou pas sa pratique de psychologue une fois ses deux ann es de radiation termin es.
Durant ses vacances Montr al, Genevi ve avait rencontr quelques-uns de ses anciens coll gues, impatients de la revoir parmi eux.
"Tu reviens en juillet prochain, n est-ce pas? lui demandait sans cesse son coll gue Serge-L on Laplante, qui elle tait tr s attach e. "Tes patients t attendent.
Ses patients l attendaient! Ce qui signifiait qu ils seraient encore en th rapie deux ans plus tard! cette id e, Genevi ve avait le vertige.
Et il y avait le gardien des dossiers, l Ordre des psychologues, responsable de ses clients pendant sa radiation, qui continuait de s enqu rir r guli rement de son " volution . Avait-elle travaill sur le pourquoi de sa soudaine "col re contre son client, Sylvain Lemieux?
Peu ou pas du tout, devait-elle s avouer, lorsqu elle repassait dans sa t te cette sc ne o elle injuriait son patient et lui jetait un cadre par la t te. Il l avait bien cherch .
- Aimez-vous toujours votre travail, Genevi ve? lui avait-il demand lors de leur derni re conversation t l phonique, en juillet.
L aimait-elle toujours? L avait-elle jamais vraiment aim ?
Lorsqu elle tudiait la psychologie, l universit , Genevi ve r vait d une carri re palpitante, quoique exigeante. Elle serait envoy e r guli rement en mission dans des zones de guerre. Elle soignerait des rescap s d exp riences douloureuses et redonnerait espoir des t traparalys s et autres polytraumatis s. Elle se voyait, assise sur une chaise bringuebalante, dans un sombre boui-boui sordide, avec, comme bruit de fond, un ventilateur et des bombes tombant au loin. Devant elle, un v t ran souffrant d un d sordre psychologique d aux horreurs dont il avait t t moin pointait son revolver sur sa tempe. Il jouait la roulette russe, comme le personnage tourment de Voyage au bout de l enfer . force de mots persuasifs et apaisants, Genevi ve l emp chait de poursuivre son jeu sordide.
Sur la sc ne locale, elle s imaginait d crypter, pour les forces de l ordre, les cerveaux d rang s et pervers de grands criminels, comme le fait Jodie Foster dans Le silence des agneaux .
Elle s tait plut t retrouv e dans une pratique confortable mais routini re, dans un cabinet du boulevard Saint Joseph, Montr al.
C tait le choix le plus sens : seule pourvoyeuse de la famille compos e de jumeaux et souhaitant des horaires fixes, elle avait opt pour la consultation en bureau.
Elle avait ainsi encha n les fatigu s, d pressifs, n vros s, nouveaux divorc s et quinquag naires en " middle life crisis . Jusqu ce que sa propre crise survienne.
Et maintenant, on lui offrait un emploi la hauteur de ses comp tences, dans un h tel de r ve, au bord de la mer, dans une vraie ville, et seulement trois heures de vol des siens.
- Prenez le temps d y r fl chir, Rh n bi b , lui dit Federico del Prado, toujours tout sourire.
- C est tout r fl chi. C est oui!
- !Qu bueno! On vous attend au King Azul le 15 septembre. Ouverture pr vue un mois plus tard.
"Bordel, plus que quelques semaines au Princess Azul , se dit Genevi ve en prenant cong . Elle se sentait d j vaguement nostalgique.

En sortant du bureau du service la client le du King Azul pour aller luncher, Genevi ve entendit une voix stridente. Elle provenait d une femme dans la soixantaine, petite et menue, cheveux gris coup s court, lunettes carr es, souliers plats et pantalon-tailleur de bon go t. Elle haranguait, dans une langue aux accents chantants, deux pr pos s l entretien m nager. Sa gesticulation tait spectaculaire. ses c t s, un homme parlait doucement, avec calme, en anglais.
Maria-Goretti Lombardi tait au travail.
Genevi ve tait fascin e par le personnage: cette Italienne tait une experte mondiale de l hygi ne et de l entretien m nager h telier. Elle avait t embauch e comme consultante par CostaStellar afin que le King Azul de South Beach parte du bon pied et m rite ses six toiles. Lorsqu on est dans ce spectre de cotations, chaque petit d tail rev t une importance capitale. Une baignoire remous en marbre reste une baignoire remous en marbre, r p tait Maria-Goretti lors des r unions avec le personnel. a se trouve d sormais partout, m me dans les "trois toiles de province , disait-elle en grima ant. Mais aller la remplir avec la mousse pr f r e du client trois minutes avant son retour attendu, et installer un verre de champagne et trois chocolats belges cent pour cent beurre de cacao, sur le rebord de la baignoire, " a ne se trouve que dans les grands tablissements .
Maria-Goretti ne parlait qu italien. Partout o elle se d pla ait, travers le monde, l employeur devait lui fournir un traducteur en tout temps. On racontait que le Princess Azul de Colombo, au Sri Lanka, avait s lectionn le mauvais traducteur, qui r p tait n importe quoi. tant donn que la signora Lombardi, comme elle se faisait appeler, n engageait jamais la conversation proprement parler mais ne faisait que donner des ordres, l imposteur ne fut d masqu que des semaines plus tard, lorsque l h tel perdit une toile et demie apr s une v rification qui avait tourn au d sastre.
Dans sa phase "j aurais voulu tre Italienne , qui avait dur une demi-douzaine d ann es, Genevi ve avait suivi des cours dans la langue de Dante. Mais son niveau tait insuffisant pour traduire la subtilit du vocabulaire hygi nique de Maria-Goretti Lombardi.
Genevi ve salua discr tement le quatuor, admirant au passage l l gance de l experte en propret . La chaleur et l humidit ne semblaient avoir de prise ni sur sa coiffure, savamment hirsute, ni sur ses v tements en lin, impeccablement froiss s, dans des teintes marron et sable. Comment faisait-elle? Mais les Italiennes avaient ce don. Elle les avait observ es lors de ses s jours dans ce pays b ni par les dieux. O qu elles soient, quoi qu elles fassent, elles le faisaient avec l gance.
Genevi ve admira aussi au passage l homme brun qui recevait les invectives de la signora Lombardi: ses v tements de pr pos l entretien ne cachaient pas sa musculature bien d velopp e. Il tait grand et avait un visage qui lui rappelait, avec sa m choire carr e, son nez fin tr s l g rement aquilin et ses jolies fossettes, celui de l acteur Eric Bana.
Elle poursuivit son chemin en se demandant si Bana avait bel et bien des fossettes. tait-il possible qu il soit en reconnaissance, incognito, au King Azul, afin de peaufiner un futur r le d employ d h tel pour un film? a lui ferait changement du tueur d lite qu il interpr tait dans un film que Genevi ve avait vu r cemment.
Tout en se disant qu elle ferait une br ve recherche sur la question lorsqu elle serait de retour son bureau, elle emprunta l escalier de service et se rendit la petite caf t ria des employ s du King Azul. Celle-ci donnait sur une luxuriante cour int rieure, domin e par une fontaine, l une des nombreuses composer le d cor de l tablissement h telier.
On leur servait les restants de la veille du buffet des clients. Mais quels restes! Ce midi, le menu offrait des zucchinis napp s de sirop de cerises, des langoustes japonaises fourr es aux truffes et des gnocchis aux c urs d artichauts sauvages des les Cook. Du moins, c est ce que Genevi ve crut d chiffrer sur l ardoise.
Les employ s se divisaient par clans selon, non pas leurs origines, ce qui tait un miracle dans cette ville, lui avait dit une coll gue originaire de Miami, mais leur occupation: il y avait la table du service la client le, soit celle de Genevi ve, essentiellement compos e de femmes, celle de l entretien m nager, celle du soutien technique, puis des cuisines, et enfin, un peu en retrait, entour e d une aura de myst re et de prestige, la table des concierges.
Ils taient une douzaine au King Azul, tous des hommes, et majoritairement des Fran ais et des Espagnols. Plus leur accent tranger tait audible lorsqu ils parlaient anglais, plus cot s ils taient. Cet exotisme leur donnait une grande cr dibilit aux yeux de la client le, avait-on dit Genevi ve. Par ailleurs, le mot d ordre pour les hispanophones, lorsqu ils parlaient espagnol, tait d exag rer de mani re ostentatoire leur zozotement, quitte tre inaudibles, afin de faire croire des origines madril nes, le nec plus ultra .
Plusieurs concierges taient membres de la prestigieuse confr rie des Clefs d Or et l affichaient avec fiert .
Ils taient les "premiers r pondants , comme les pompiers sur les lieux de la catastrophe, acquies ant aux demandes les plus banales et aux plus capricieuses de la client le du six toiles. Les concierges se devaient d tre, par d finition, d une discr tion absolue, mais des histoires circulaient depuis l ouverture du King Azul: demande de bouteilles de champagne avec des paillettes d or trois heures du matin; feux d artifice exclusivement dans les teintes de vert et rouge sur la plage, pour le cinquanti me anniversaire de la femme d un cheikh; h licopt re pour survoler les Keys, aux aurores, demand la veille vingt-deux heures; et m me un d jeuner en compagnie d alligators des Everglades, avec croissants et jus de canneberge servis sur une nappe carreaux rouges et blancs.
Alors qu elle se servait au buffet, elle entendit l un des concierges, un Fran ais, raconter la requ te d une cliente, une femme d affaires am ricaine. Elle avait ou dire que Rafael Nadal en personne tait en train de jouer au tennis sur le toit de l h tel et souhaitait l inviter prendre un verre.
- Mais c tait pas Rafael Nadal, juste un plouc qui jouait comme un pied! s exclama le concierge, ce qui fit bien rire ses confr res.
Genevi ve finit de rassembler les mets qui allaient composer son repas. Elle se dirigea vers sa table. Ses coll gues Gladys et Rosalinda taient d j install es et d gustaient leur repas. Elles taient assises sur des chaises appel es Vegetal. Chaque table avait son type de si ges, tous avant-gardistes et ultra-design, que le personnel se devait de tester et commenter en vue d liminer les plus inconfortables du mobilier du King Azul.
Vegetal tait un mod le sobre, compar , par exemple, au Masters de Philippe Starck, dont l espace ouvert la hauteur des lombaires emp chait de s appuyer. Sa coll gue Gladys notait d j , sur sa serviette de table, que "l entrelacement chaotique d l ments de plastique, qui servait de dossier, d stabilisait le dos .
- C est de la merde, rench rit Rosalinda, qui se tortillait sur sa chaise. Brune, les cheveux lui descendant en cascades jusqu aux reins, elle faisait partie de la seconde g n ration de Cubains install s Miami. Une imposante rang e de dents, visible m me lorsque sa m choire tait au repos, lui donnait un sourire perp tuel. Rosalinda avait l air constamment d humeur joyeuse, m me lorsqu elle se plaignait.
- Parlant de merde Quand j ai vu la suppos e uvre d art qui a t vol e, je me suis dit que j tais vraiment, vraiment dans un h tel de fous! dit-elle. Elle pointa du doigt l une des nombreuses photos d Ali nation, Ali nation placard es sur les murs de stuc de la cour int rieure. Ce n est pas carr ment ill gal de vendre a?
- Ill gal? Qu est-ce que tu veux dire? dit Genevi ve.
- Ill gal, dans le sens que c est de la fausse repr sentation, de l arnaque. Quelqu un fait croire quelqu un d autre que a vaut quelque chose, beaucoup m me, alors que c est faux C est comme si je vendais ce collier, dit-elle en montrant celui qu elle avait au cou, une breloque color e, en pr tendant que c est de l or massif
- Mais tu es tarte ou quoi? demanda Gladys, un peu agressivement aux yeux de Genevi ve. Personne n oblige personne acheter quoi que ce soit, mais si un artiste devient cot , ses uvres le sont aussi. C est l offre et la demande, stupid
Dans la fin vingtaine, Gladys avait le teint caf au lait, les yeux verts l g rement en amandes, les cheveux soigneusement liss s et un corps filiforme d adolescent qui lui donnait un air de gar on manqu . Elle tait adorable, voire touchante, mais manquait totalement de tact. Genevi ve se demandait comment elle avait pu tre embauch e au service la client le d un h tel, au demeurant un six toiles, o chaque client devait tre pris avec des pincettes en or.
Visiblement contrari e malgr son sourire toujours aussi clatant, Rosalinda se leva bruyamment, emportant avec elle ses restes de zucchinis.
Genevi ve se demandait quelle serait l ambiance, cet apr s-midi-l , au bureau, apr s ce ni me choc culturel entre ses deux coll gues.
- Bon, eh bien, tr ve de sociabilit , je dois aller bosser, annon a Gladys en se levant son tour. J ai une cliente extr mement allergique aux chats. Elle pr tend que la tenue du Congr s international du comportement f lin fait ressortir violemment ses allergies.
- Mais il n y a aucun chat ce congr s, que des psychiatres et autres sp cialistes f lins! r torqua Genevi ve, surprise. Elle en avait t fortement d ue, par ailleurs. Elle s attendait un genre de concours de beaut pour chats et se r jouissait d aller les admirer durant ses pauses. Nenni. Que des humains qui assistaient des ateliers aux titres comme "L alimentation v g taliste conduit-elle un comportement suraffectueux? ou "Le renforcement positif pour accro tre l estime de soi chez le jeune chat himalayen , ou encore "La surdemande de chats du Bengale a-t-elle travesti jamais le caract re pr dateur de ces f lins? .
- Je sais bien! Mais cette cliente pr tend que tous ces congressistes transportent avec eux les poils de leurs chats et qu elle touffe dans les ascenseurs et les lieux publics. Elle exige un remboursement int gral de ses trois nuits. Bon, je vais m occuper de a. plus, ma belle!
Seule sa table, Genevi ve appr cia ce moment de tranquillit . L ambiance tait f brile au King Azul de South Beach. On tait loin de la langueur tropicale du tout-inclus de Punta Cana, o elle avait pass sa derni re ann e dans un tat proche de l anesth sie. Ici, tout allait vite. La pression tait la limite du supportable. Il fallait que tout soit parfait. La r putation de ce nouvel tablissement tait b tir, et la concurrence, f roce. Celle entre les employ s l tait tout autant: tous taient des nouveaux venus et tous avaient faire leurs preuves.
L endroit tait dense. La client le, bigarr e. Elle ne se composait pas uniquement de vacanciers, d ambulant en maillot de bain et en gougounes, m me si on voyait parfois appara tre de tels sp cimens dans le hall du King Azul. Ils arrivaient directement de la plage. C tait toujours une sc ne un peu incongrue lorsque la dame en bikini, encore ruisselante, partageait l ascenseur avec un type en complet cravate qui venait de r gler une quelconque affaire, ou une mannequin russe d un m tre quatre-vingt-dix, en shooting South Beach, v tue d une ample robe griff e hors de prix.
Genevi ve termina son repas, ne sachant trop si elle avait aim , ou pas, le m lange inusit de saveurs. Cela se produisait souvent. Elle s ennuyait de la cuisine, certes pr visible, mais oh! combien rassurante, du Princess Azul de Punta Cana.
En sortant de la caf t ria, Genevi ve aper ut le sosie d Eric Bana plant devant une photo d Ali nation, Ali nation . Le s duisant trentenaire semblait la fois fascin et d concert . Il avait la bouche entrouverte, et ne manquait plus qu un filet de bave pour compl ter le tableau. "J imagine que c est exactement l effet voulu par l artiste , se dit Genevi ve.
- J imagine que c est exactement l effet voulu par l artiste! r p ta-t-elle, haute voix cette fois, l homme vers qui elle s tait avanc e.
Le clone d Eric Bana la regardait, interloqu , la bouche toujours entrouverte. Il avait de grands yeux bruns, de type biche effarouch e.
Son badge d employ indiquait le nom d A. Hoxha.
- Je veux dire C est quelque chose de surprenant, non? poursuivit Genevi ve en affichant son plus beau sourire. Elle passa la main dans sa chevelure, qu elle portait d sormais aux paules, raide. Faute d avoir eu le temps de se trouver un coiffeur, elle se faisait elle-m me sa teinture, un "marron glac comme il tait crit sur la bo te qu elle avait rapport e de Montr al.
Genevi ve essayait de dissiper le malaise grandissant. Le d nomm A. Hoxha la d visageait maintenant avec insistance en plissant ses grands yeux bruns, comme s il avait de la difficult faire le bon "focus .
Il ouvrit la bouche, mais aucun son n en sortit.
"Ma foi, il est muet , se dit Genevi ve. Elle lui souhaita une excellente journ e, puis tourna les talons, confuse et vaguement troubl e tant par ses traits harmonieux que par son silence.
"Mais qu est-ce qui m arrive? se demanda-t-elle, tandis qu elle grimpait les escaliers la menant au deuxi me tage du King Azul.

Deux femmes l attendaient son retour au bureau, vers treize heures.
Le d but de la trentaine pour l une et la mi-quarantaine pour l autre, jaugea rapidement Genevi ve. Celle qui semblait la plus jeune portait un voile noir aust re qui tombait sur une robe grise informe. L autre avait un foulard p tillant de mille couleurs brod de diamants tincelants, d o mergeaient quelques m ches de cheveux d un jaune improbable. Sa tenue vestimentaire tait compl t e par un chemisier pimpant et des jeans moulants. Ses yeux verts taient lourdement maquill s et son rouge l vres d passait outrageusement les contours de sa bouche, empi tant presque sur son nez, qu elle avait mince, pointu et retrouss tout la fois.
Ce fut la jeune asc te qui prit la parole.
- Nous sommes les pouses de Tila Muhammad Muhammad
Elle s arr ta net, d un air entendu. Genevi ve fit aller ses neurones vive allure afin de se rappeler de qui il s agissait. Visiblement, les deux femmes s attendaient ce qu elle sache.
Elle s excusa un instant, feignit de devoir rattacher la sangle de sa sandale, se pencha et en profita pour ouvrir son iPhone. Elle tapa approximativement le nom de l poux dans son application KingAzulVIP, qu elle devait mettre jour tous les matins.
Le visage d un homme la barbe grise et aux beaux yeux clairs, g de la cinquantaine, apparut, avec un bref descriptif du qui (politicien afghan, aspirant la pr sidence, milliardaire) et du quoi (invit assister une r union internationale Miami, organis e par un organisme caritatif, sur la pauvret des femmes et des enfants dans le monde).
- Que puis-je faire pour vous, Mesdames? demanda Genevi ve en se redressant, carlate mais satisfaite de savoir qui elle avait affaire.
Leur mari, expliqua la plus jeune, qui semblait aussi la porte-parole du duo, avait d velopp une allergie aux draps de l h tel. Trop blancs, expliqua-t-elle, donc trop javellis s. L homme avait la peau sensible. Par ailleurs, la couleur lui donnait des haut-le-c ur.
"Un probl me simple qui aura une solution simple , se dit Genevi ve en prenant ses notes.
Mais a n tait pas que a. Muhammad Muhammad tait surtout tr s m content de la pr sence d un minibar dans la chambre. Il souhaitait son retrait imm diat ou un remboursement complet de son s jour, qui se terminait dans deux jours.
- C est un pieux musulman, lui dit la plus jeune des pouses.
- Mais le minibar a t vid de tous les produits alcooliques, leur dit Genevi ve, apr s s tre inform e aupr s de la r ception. Il n y a que des bouteilles d eau et des jus l int rieur.
- C est quand m me un minibar, Madame, r pondit l pouse au voile noir. C est crit sur le document de l h tel. Et qui dit minibar dit bar, et qui dit bar dit alcool. Il n y en a peut- tre pas l heure o on se parle, mais il y en a eu. Et il y en aura nouveau.
Genevi ve la regarda, interloqu e.
- Nous ne pouvons pas dormir en raison de la pr sence de ce bar, ajouta l autre femme, qui s exprimait en anglais avec un vague accent fran ais. C est malsain.
Genevi ve sentit que l autre pouse, la jeune, se crispait.
- Je n ai pas pu dormir, et ce n est pas seulement en raison du bar, mais de tes cris, idiote, dit-elle l autre femme, d une voix remplie de col re.
L pouse aux v tements color s la regarda, interdite.
- Tu peux pas la fermer? poursuivit la femme v tue de noir. Est-ce que je crie, moi, lorsque Tila Muhammad m honore? Est-ce que je m poumone comme une poss d e?
L autre femme accusa le coup en reculant de deux pas.
- Il n est avec toi que pour la reproduction, idiote toi-m me! lui lan a-t-elle, en jetant en arri re l une de ses m ches jaunes.
- Et avec toi que pour tes tes tes Esp ce de putain!
La "vieille pouse gifla la plus jeune, qui se mit crier sur un ton suraigu et dans une langue que Genevi ve ne connaissait pas. L autre lui dit qu elle ne parlait pas son "pachtoune de merde , puis elle alla prendre un coussin qui tra nait sur le fauteuil des invit s. Elle le glissa sous son chemisier, ce qui arracha net les boutons inf rieurs, et se promena autour du bureau de Genevi ve pench e, et en se tenant les reins.
-Voil quoi tu sers, Pachtounette: porter ses enfants! Il te jettera quand tu seras sec, comme ses trois premi res femmes!
"Bordel, combien cet homme avait-il eu d pouses? Et combien en avait-il en action? se dit Genevi ve.
La sc ne tait surr aliste. La plus jeune des femmes tentait d enlever le coussin sous le chemisier, en vain; l autre se d battait farouchement.
Genevi ve d cida d aller consulter sur-le-champ sa patronne, la directrice du service la client le.
Monika Wright b n ficiait d un bureau moiti ferm , l extr mit sud du local.
- Tila Muhammad Muhammad C est d licat, en effet, dit la femme, en consultant un document dans son ordinateur.
g e de la cinquantaine, elle tait naine et toute en rondeur, les cheveux noirs tir s dans un chignon. Federico del Prado se vantait de l avoir d bauch e d un h tel cinq toiles de Fort Lauderdale, o elle faisait des miracles aupr s de la client le.
- Le fait qu elle soit une petite personne la rend inoffensive aupr s des gens, lui avait confi le directeur g n ral. Mais elle est redoutable.
Monika Wright leva les yeux vers Genevi ve.
- C est un homme tr s important dans son pays et surtout, tr s riche. Et cette conf rence sur la pauvret est archi-m diatis e. Je ne veux pas que le King Azul re oive une fatwa ou quelque chose du genre, dit-elle en mimant une incantation. Mais en m me temps, on ne peut pas retirer ce minibar, il est encastr dans un meuble en acajou des Antilles!
Apr s avoir consult plus longuement le dossier du client l h tel, Monika Wright proposa de lui offrir gratuitement tout ce que le trio consommerait de jus et d eau contenus dans le minibar maudit. Par ailleurs, on ne lui ferait pas payer pour l utilisation excessive d un canal la carte, ZooTV , sp cialis dans les documentaires animaliers.
Lorsque Genevi ve retourna voir les deux femmes, elles taient maintenant assises, le souffle court, les yeux en feu et les v tements en bataille. Pour camoufler son chemisier ouvert, l pouse plus g e avait rabattu son voile color devant elle.
Genevi ve leur dit tout d abord que la question des draps trop blancs serait r gl e "dans l heure . Puis elle leur annon a l offre de l h tel "pour pallier le petit d sagr ment du minibar .
- Madame, vous nous offrez gratuitement des consommations prises dans un minibar? s insurgea la plus jeune pouse. a va pas? Nous ne l ouvrons pas!
Elle gesticulait avec v h mence.
Genevi ve la regardait, d concert e.
- Eh bien, Gulat, nous nous en remettrons aux Nations Unies, alors, r pondit l autre pouse, tandis que les deux femmes se dirigeaient th tralement vers la porte. Mais en attendant, je m en vais d compresser la piscine.
"Bordel, l art de faire un scandale avec rien du tout! se dit Genevi ve, qui t l phona la conciergerie pour qu on envoie des draps couleur corail, au lieu de blanc, la chambre des Muhammad.
Un message de son fils Balthazar tait arriv dans ses courriels lors de sa conversation avec les pouses de Tila Muhammad Muhammad. Elle avait h te de pouvoir le lire.
Comme ils taient rares, elle tait toujours vaguement inqui te. Son fils tait seul la maison depuis le d part de sa s ur en Inde, six semaines plus t t. M me si elle se r p tait qu il tait devenu un grand gar on de vingt-deux ans, responsable et mature, et que sa grand-m re Desneiges passait au moins une fois par semaine remplir le frigo - et s assurer que tout aille bien -, elle craignait toujours une catastrophe. son retour Montr al, cet t , ses deux locataires, les familles Patel et Phouy, l avaient treinte avec trop d intensit et lui avaient r p t au moins cent fois comment elle leur manquait. Visiblement, le service n tait pas le m me en son absence.
Wow! Vous avez perdu une installation de Birgit Hansen-Li! Bravo!
Quoi? Son fils, qui ne s int ressait peu pr s pas l actualit , tait d j au courant de l affaire? C tait si grave? "Mais apr s tout, Balthazar est lui-m me artiste, se dit Genevi ve, du moins le souhaite-t-il; pas tonnant qu il ait t mis au parfum de cette disparition.
L autre probl me soulev par son fils concernait l un des chats de la maisonn e, Jean-Guy. Ses boules de poils r gurgit es taient devenues probl matiques, et il avait d l amener chez le v t rinaire. Croyant ressortir avec une simple lotion, son fils avait en main une liste interminable de soins prodiguer et de tests divers faire passer Jean-Guy. Au programme, des analyses de sang pour v rifier l tat de ses reins/vessie/poumons/rate, des s ances de massage pr ventives, l achat d on reux aliments macrobiotiques, ainsi que l installation d un appareil sophistiqu qui d versait chaque graine de nourriture rythme lent. Pour couronner le tout, une soumission pour faire d tartrer trois dents de Jean-Guy, celles qu il utilisait apparemment le plus pour se nourrir. L intervention n cessitait une anesth sie g n rale du chat, ce qui signifiait d autres tests sanguins et cardiaques pour valuer sa capacit subir le choc op ratoire. Total de l estimation: trois mille cinq cents dollars. "Bordel, y sont compl tement zinzin!
Balthazar avait aussi d acheter une deuxi me liti re. Jean-Guy ne tol rait plus de partager la sienne avec sa jumelle, la douce Solange. Comme les deux chats taient d sormais consid r s comme pr g riatriques, ou post- g s, on avait conseill son fils un mod le ressemblant un igloo, ou encore, un vaisseau spatial, se dit Genevi ve lorsqu elle jeta un coup d il sur la photo de la chose. Un escalier int gr menait la liti re proprement dite, afin d viter l animal de devoir sauter. Co t de la liti re: soixante-cinq dollars.
Les chats l ont regard e, contourn e et sentie, mais ne l ont pas encore utilis e.
Il terminait son courriel avec quelques statistiques accablantes sur le r chauffement plan taire et les in galit s de richesses dans le monde, dont le King Azul tait, ses yeux, un path tique porte- tendard. Genevi ve lui avait pourtant envoy une liste de toutes les mesures nerg tiques tr s modernes prises par CostaStellar dans la construction de l tablissement, class Ultra-Ultra-Vert selon les normes internationales.
Mon ch ri, quelle jolie liti re! Elle ira merveille dans mon ancien bureau. Pour ce qui est des soins Nous aimons tous Jean-Guy et souhaitons que sa vie soit de la meilleure qualit f line possible, mais tous ces traitements pr ventifs me paraissent exag r s. Contentons-nous de r gler ses probl mes de boules de poils.
part a, comment a se passe la maison? Tu ne donnes pas beaucoup de nouvelles. J ai vu ta derni re uvre sur Facebook. Vraiment tr s int ressante! Maman xxxx
P.-S.: As-tu achet ton billet pour Miami pour No l? a arrive vite! Je devrais avoir emm nag dans mon appartement d ici l .
Elle n avait pas d autre mot que "int ressant pour qualifier la derni re cr ation de son artiste de fils. Il s agissait d une sculpture, un "nouvel l ment d expression d velopp par Balthazar durant la derni re ann e, avait-il expliqu sa m re.
Appel e Agaguk dans la sph re du n ant , la sculpture ne montrait aucune trace d Agaguk ni de n ant, au demeurant. En fait, aucune trace tangible de rien. Impossible d y discerner quoi que ce soit.
En vue de percer le march europ en friand d uvres autochtones, le jeune homme s tait lanc , avait-il expliqu sa m re, dans la r alisation de sculptures inspir es de sc nes nordiques. Genevi ve s tait assur e qu il conserve son identit et ne tente pas une supercherie, comme l ann e pr c dente, lorsqu il avait feint un handicap s v re pour s approprier une g n reuse bourse qatarie 3 .
Heureusement, sa biographie respectait les grandes lignes de sa vie r elle. Il n y avait pas trace de fabulation sur des origines autochtones ou extr me-nordiques. Son fils avait cependant indiqu qu il tait le petit-fils "d une pionni re de l enseignement au Nunavik et que "sa jeunesse avait t berc e par des r cits de chasse aux phoques et d aurores bor ales .
"Foutaise , s tait dit Genevi ve en lisant ce passage. Cette allusion une possible implication de sa m re dans l enfance de Balthazar l avait contrari e.
Elle profita de cette accalmie au bureau pour googler le nom "Hoxha . Elle tait curieuse d en savoir plus sur cette beaut brune et muette qu elle avait interpell e plus t t la caf t ria.
"Hoxha, prononc Hodja, est un nom de famille albanais d riv du titre persan khawaja , qui signifie seigneur ou ma tre , lut-elle. Le nom tait port en Albanie par de nombreux "politiciens et footballeurs c l bres .
Il s agissait, en fait, du nom de famille le plus r pandu d Albanie. Le Tremblay ou le Gagnon du pays.
Hoxha tait donc Albanais. "Comme m re Teresa , se dit Genevi ve, qui n avait que cette r f rence en t te propos de ce myst rieux pays balkanique, dont la capitale portait un nom qui ressemblait celui de cette dangereuse sorte de poissons, les piranhas.
Curieuse, elle d cida d envoyer un courriel celle qu elle consid rait comme la plus grande sp cialiste des questions slaves: son ex-coll gue du Princess Azul, Olessia Ivashchenko.
Ukrainienne de son tat, celle qui tait devenue son amie - et la fianc e de son "demi-fr re , Pierre Sansregret - avait une connaissance approfondie du monde slave. Elle s occupait chaque semaine de touristes provenant de cette r gion du monde. Elle en saurait sans doute davantage sur l Albanie et surtout, sur les Albanais.
Elle en profiterait pour lui annoncer la pr sence l h tel d un de ses clients du Princess Azul sans doute les plus marquants: Seraphim Pavlov.
L homme, un Russe, tait une sommit mondiale de concours de beaut f line. Il tait l ind niable vedette du Congr s international qui se tenait ces jours-ci au King Azul. M me si sa grande sp cialit tait l esth tique du chat, et non pas son comportement, il animait un atelier qui s annon ait fort couru sur les corr lations entre certains traits de caract re et des caract ristiques physiologiques, comme la couleur et la texture du pelage, et les formes de l animal. Genevi ve s tait dit qu elle essaierait de s y faufiler, histoire d entendre ce qu il aurait raconter.
Elle sourit en imaginant la t te d Olessia la seule mention de Seraphim Pavlov. Sa coll gue n oublierait sans doute jamais ce client disjonct , qui avait lanc une cuvette de toilette par la fen tre d une chambre du Princess Azul le printemps pr c dent 4 , manquant happer au passage un octog naire sud-cor en.

Genevi ve r ussit quitter le bureau vers dix-huit heures, apr s avoir promis un client qu elle ferait l impossible pour lui donner une chambre ayant "vue sur un palmier royal . L homme, un r put courtier en art contemporain, se disait "an anti par le fait que sa chambre soit situ e trop en hauteur pour qu il puisse admirer la beaut d un palmier situ juste sous sa terrasse. "Ma femme et moi ne voyons que son feuillage de haut, dit-il. C est limitatif , r p tait-il, avec un accent incompr hensible. Il tait Argentin, selon l application KingAzulVIP, et tr s influent sur le march de l art latino-am ricain.
Elle tait fascin e par les demandes futiles ou extravagantes de sa client le. Apr s deux mois aupr s d eux, Genevi ve devait admettre qu elle ne connaissait pas grand-chose aux m urs des riches citoyens de ce monde. Elle demeurait une ind crottable experte de la classe moyenne occidentale.
Contrairement plusieurs de ses coll gues, plus f rus, elle avait encore de la difficult reconna tre les membres les plus minents du jet-set international.
son arriv e au King Azul, chaque nouvel employ recevait une pile de magazines pipole du monde entier, dans toutes les langues, afin de se familiariser avec leurs habitudes, leurs pr f rences et leur situation matrimoniale, histoire de ne pas commettre de faux pas.
Genevi ve avait pass des soir es lire des Paris Match, HOLA!, HELLO!, Gala, OK et People , surtout People en espagnol, les riches hispanos de Mexico, Caracas, Lima ou Santiago formant la majorit des clients de l h tel.
Elle avait ainsi d couvert avec effroi que Caroline de Monaco tait d j grand-m re et que sa s ur St phanie, dont elle chantait le tube, adolescente, tait m connaissable. Elle avait l air d avoir soixante-deux ans. Elle tait pourtant d un an la cadette de Genevi ve. "Bordel, est-ce que j ai l air de a maintenant et personne ne me l a dit?
Cette perspective l effrayait. Lors de son passage Montr al, en juillet, elle scrutait les r actions de sa famille et de ses amis. La reconnaissaient-ils? Son neveu adolescent, Mathis-Olivier, dont la superficie avait doubl , avait eu un moment d h sitation en la revoyant apr s une ann e d absence. La confondait-il avec sa grand-tante? Pourquoi ce regard interrogateur?
Et sa meilleure amie, Isabelle, qui lui avait lanc : "Au moins, le soleil n a pas trop ab m ta peau.
Pas trop
Outre les magazines pipole , Genevi ve s tait plong e dans la lecture d ouvrages sur Miami, ville fascinante, multiethnique et d concertante. La moiti de ses citoyens n y taient pas n s. Elle se croyait experte en multiethnicit , elle qui avait t lev e dans le quartier Nouveau-Bordeaux, Montr al, et qui vivait Parc-Extension. Mais ici, c tait diff rent: il y avait des gens provenant de partout, ou presque, mais chaque groupe semblait vivre parmi les siens, et dans sa langue. South Beach, elle ne parlait pratiquement jamais anglais. L espagnol dominait dans les conversations avec ses coll gues, qui provenaient de toute l Am rique latine.
Elle n avait pas eu le temps de visiter la ville, pas m me le quartier cubain, ni vu d alligators ou de crocodiles dans le parc des Everglades! Deux mois qu elle travaillait comme une esclave. Elle r citait le nom de restos ou de bars branch s ses clients sans avoir la moindre id e du lieu o elle les envoyait. C est par hasard qu elle avait vu l h tel Fontainebleau, sur l avenue Collins, le plus c l bre de Miami.
Mais elle avait tout le temps d admirer la vue imprenable sur la mer que lui offrait la terrasse de sa suite, au quatorzi me tage.
Ce chez-soi temporaire tait quand m me top classe, songea Genevi ve en entrant dans ce vaste espace pur et luxueux, o la lumi re jaillissait de partout.
Elle en profitait d s qu elle le pouvait, d autant plus qu on l avait bien avertie que le King Azul ne lui pr tait qu tr s court terme l usage de cet endroit de r ve, le temps qu elle trouve se loger. "Dommage! se dit-elle en s installant sur la terrasse avec un verre de chardonnay bien frais.
Elle s habituait peu peu cette vie dans les hauteurs. Cette nouvelle verticalit tranchait brutalement, une fois de plus, avec l horizontalit du Princess Azul. L -bas, aucun b timent ne d passait les quatre tages. Montr al, elle n avait jamais habit plus haut qu un troisi me de triplex. Elle avait toujours d test les ascenseurs. Les longs corridors la d primaient. Mais ceux du King Azul taient diff rents: ils taient trou s de minces fen tres, v ritables prodiges architecturaux, qui laissaient entrer une lumi re crue. Des plantes taient diss min es sur tout le parcours, donnant une impression de traverser une jungle polic e.
On tait au d but du mois de d cembre. Le soleil tait d j couch , mais le fond de l air tait encore chaud. La moyenne des temp ratures pour cette p riode de l ann e, avait-elle appris avec d lectation, tait de vingt-cinq degr s Celsius durant la journ e et de dix-huit degr s la nuit. L id al.
On tait jeudi soir et on entendait parfaitement l agitation de la ville. Elle eut un petit pincement au c ur. Sa vie sociale tait, trangement, plus limit e dans cette ville anim e et hyperactive que dans l enclos rassurant du Princess Azul. La plupart de ses coll gues avaient une vie familiale - et amicale - Miami. Punta Cana, tous les travailleurs, ou presque, taient des d racin s.
Elle avait h te d avoir son appartement et une vraie routine. Peut- tre m me pourrait-elle adopter un chat. Elle s ennuyait tellement des siens. Il y en avait aussi tout plein dans les jardins de South Beach. Ils taient visiblement d heureux f lins.
Cela dit, elle aurait faire un r apprentissage de la vie quotidienne, notamment le simple fait de pr parer ses repas, se dit-elle en engouffrant des sushis qu elle avait pris aux cuisines. Ou de faire les courses. Lors de son court s jour estival Montr al, elle avait eu une petite id e de la r adaptation qui l attendait.
Le premier matin, plant e dans la cuisine, elle attendait que la nourriture apparaisse comme par enchantement. Ce furent les jumeaux qui la ramen rent la r alit .
- Maman, qu est-ce que tu dirais qu on pr pare des gaufres ce matin? a fait longtemps qu on n en a pas mang tous ensemble, lui avait dit sa fille, visiblement perplexe devant son attitude.
Assise sur sa terrasse, Genevi ve se plongea dans la lecture des petites annonces sur un site local. Cela faisait un mois, d j , qu elle pluchait la section "appartements ou studios louer . Lors de ses journ es de cong , elle sillonnait les rues du c l bre quartier Art d co de Miami en prenant en note les locations prometteuses. Elle cherchait un endroit sur une rue tranquille, loin de l agitation d Ocean Drive et ses environs, assez loign de l h tel pour qu elle ait l impression de ne pas y passer vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Elle pourrait se payer tout au plus un studio, peut- tre juste une chambre, si son nouvel amoureux, Aim Gaillard, r ussissait se d crocher un poste au King Azul. Il avait postul comme adjoint la s curit , mais a n tait pas gagn d avance.
Les paperasses taient interminables.
Pourtant, le directeur g n ral de l h tel, Federico del Prado Mayor, lui avait dit que l embauche de son fianc ne serait qu une formalit .
a n tait pas le cas.
Et curieusement, ce d lai la soulageait.
Elle se r p tait souvent qu elle avait trop h te qu Aim Gaillard vienne la rejoindre, puis elle imaginait trois minutes leur quotidien et elle n tait plus du tout certaine. Sa pr sence ses c t s, Miami, concr tiserait les choses, les rendrait bien r elles. Aim laisserait la police pour elle! OK, cinquante-trois ans, il tait l ge de la retraite, mais quand m me. Quelle responsabilit !
"Je l aime ou je l aime juste bien? Bordel, j aurai cinquante ans dans sept mois! C est le temps que je me branche, non? se demanda-t-elle en enfilant une gorg e de vin blanc.
Elle fut ravie de voir appara tre une diversion sur son compte Facebook: le visage de Mich le, sa coll gue fran aise du Princess Azul. Elle tait devenue sa confidente lors de la derni re ann e.
- Hola querida! Comment tu vas?
- On n est pas lundi, mais j ai besoin de ma psychoth rapeute ce soir .
- OK, je me branche sur Facetime, on pourra se parler de vive voix .
Les lundis soirs taient devenus des moments privil gi s entre les deux femmes. Elles se rendaient la salle de quilles du Grand Palladium Tropical Miracle Occidental. Genevi ve avait initi Mich le son passe-temps pr f r . Faire des abats la mettait invariablement dans un tat de relaxation totale. Elle tait totalement investie dans sa mission: lancer une boule qui devait ultimement jeter un objet par terre. Son esprit tait concentr sur ce seul objectif. Elle oubliait tout le reste.
- Je m ennuie des quilles, dit Genevi ve, lorsque Mich le apparut sur son cran. Derri re elle s tendait la v g tation famili re des jardins du Princess Azul. Je sais qu il y a des salles, ici, Miami, mais il faut que je les trouve. Comment va Sylvia? Et Gonzo?
- Sylvia va bien, quoiqu elle se soit fait rappeler l ordre par le nouveau directeur de l h tel. Imagine-toi donc qu elle h bergeait depuis des semaines un Ha tien en situation ill gale.

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