Hush Falls : Tome 2 - Mon magnifique démon
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Description

« Il la désire autant qu’il lui veut du mal. »

C’est à la sortie d’une boîte de nuit, dans une ruelle sombre de Boston, que je tombe nez à nez avec lui, River Bayerish.
C’est le démon du massacre qui a eu lieu il y a un an jour pour jour, au lycée Iden Earl. Le même manipulateur qui m’a fait tomber amoureuse de lui pour ensuite se servir de moi afin d’obtenir tout ce qu’il voulait.
Il m’a retrouvée. C’est à cause de son regard sinistre, animé par une rage meurtrière, que je sais qu’il a une nouvelle mission : celle d’assassiner la dernière sorcière sataniste… Moi.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 23 juin 2020
Nombre de lectures 10
EAN13 9782925009443
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0020€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

— Madison, je t’apporte un café ?
— Oui, c’est gentil, merci.
— Un latte , comme tu l’aimes ?
— C’est exactement ça, lui dis-je en souriant, en relevant les yeux du livre que j’étais en train de signer pour une lectrice.
Mon agente littéraire sortit de la petite librairie pour traverser la rue. De l’autre côté, il y avait un Starbucks. Je continuais de dédicacer les BD de mes fans qui restaient, même si cela faisait déjà cinq heures que je le faisais sans prendre de pause ou boire un truc. À mon arrivée, il y avait une queue qui s’étirait jusqu’au trottoir, à l’extérieur de la librairie Vintage, située en plein cœur de Boston. Je faisais une tournée de dédicaces dans plusieurs comtés à travers différents États. J’avais aussi plusieurs apparitions publicitaires à faire et quelques conférences. Mes BD, publiées six mois plus tôt, avaient récolté une nomination pour le gala littéraire qui allait avoir lieu dans une semaine. J’attendais encore de connaître le lieu exact de l’événement. En quelques semaines, j’avais vendu plusieurs milliers d’exemplaires à travers les États-Unis, et maintenant je venais de signer pour des traductions dans d’autres pays. On venait aussi d’acheter les droits sur mes dessins pour sortir des objets à l’effigie de mes anges déchus, inspirés de River et Ayzen. Mais juste avant que le bouquin sorte en librairie, j’avais fait quelques modifications sur les traits du visage des frères Bayerish, pour éviter que je reprenne entièrement leur identité ; même si, à la base, la BD était inspirée de faits réels et que personne ne pouvait se douter que ces garçons existaient réellement.
Après le drame au lycée Iden Earl, à propos duquel tout le monde ignorait ce qui était arrivé, le village de Keeper était resté longtemps en deuil et le lycée était condamné jusqu’à ce que le massacre soit nettoyé par des experts, que l’enquête prenne fin et que les jeunes retrouvent le courage d’aller en cours. Tout le monde était en état de choc. J’étais certaine qu’on allait m’arrêter pour meurtre en découvrant ce que j’avais fait à Daniel, le proviseur. Je devais avouer que mes souvenirs étaient assez flous. Mais d’après le journal local, ils n’avaient pas retrouvé le couteau qui avait été utilisé pour poignarder le proviseur, alors que je l’avais pourtant laissé sur les lieux. Les enquêteurs avaient trouvé toutes les vidéos des victimes d’agression, de chantage, de menaces et d’attouchement sexuel envers les élèves, excepté ma vidéo où je poignardais le proviseur. Enfin, je présume qu’il y avait une caméra dans son bureau qui fonctionnait ce soir-là. Mais peu importe, personne n’avait de preuve contre moi. Et je me demandais comme cela était possible.
Je n’étais pas moi-même cette nuit-là. J’étais poussée à faire le mal, je ne maîtrisais ni mes pensées ni mes gestes. Je me souvenais vaguement avoir longé le couloir du lycée et avoir découvert les élèves restants, morts dans le gymnase. Les images dans ma tête m’apparaissaient comme un mauvais rêve. Leur cœur avait été arraché. Cela pouvait sembler irréel, cependant c’était bel et bien l’œuvre de River.
Puis, je me souvenais avoir couru dans les bois à sa recherche et l’avoir trouvé sur le pont Hush Falls. Là où il m’avait avoué s’être servi de moi pour ensuite me donner un coup de pied au ventre pour me voir tomber en bas du pont et mourir.
Seulement, sans comprendre la suite, quand j’ouvris les yeux, j’étais dans ma chambre, sur mon lit. Aucune blessure, seulement du sang séché derrière ma tête.
C’était étrange. Hallucinant. Effrayant. Comme se réveiller d’un cauchemar et ne pas savoir si on est revenu à la réalité.
Ma mère avait appris ce qui s’était passé en revenant du boulot. D’innombrables voitures de police fermaient le périmètre du lycée et, paniquée, elle avait demandé ce qui s’était passé. Sachant que je n’étais pas parmi les victimes, elle s’était empressée de me retrouver à la maison. Lorsqu’elle était revenue, j’étais encore sous la douche. Cela devait faire plus d’une heure que je m’étais accroupie sous le jet d’eau chaude, à sangloter, à ressasser les horreurs auxquelles j’avais assisté et à tenter de comprendre comment j’étais revenue à la vie et pourquoi je ne me souvenais pas être revenue jusque dans mon lit. J’étais en état de choc.
Je me maudissais d’avoir conclu un pacte avec Satan par amour pour River. J’étais prête à tout pour lui et il s’avérait qu’il ne m’aimait pas. Et que des élèves étaient morts par ma faute ! Parce que j’avais été idiote !
Lorsque je sortis de la salle de bain, ma mère était là, assise à la table avec un enquêteur et deux policiers. Elle avait les joues rouges comme si elle avait pleuré. C’est à ce moment que je m’étais dit : « Ça y est… on va me passer les menottes et j’irai en prison alors que River, lui, est assurément fier de lui et profite de sa liberté. » Mais ce n’était pas du tout ce qui s’était passé. J’avais entrouvert la bouche, prête à ne pas passer par un long interrogatoire pour avouer que, oui, c’était moi qui avais tué le proviseur, mais pas les autres élèves ; cependant, l’enquêteur m’avait devancée en m’annonçant qu’il y avait eu une tragédie et que plusieurs personnes avaient été assassinées. Il me présentait ses condoléances pour mes amis avant de me demander si j’avais été témoin de quelque chose d’inhabituel avant de partir de la fête. Si j’avais vu des suspects potentiels, ou si j’avais vu des gens se disputer ; des informations qui pouvaient l’aider à trouver le ou les coupables…
Quand j’avais compris qu’il n’avait rien contre moi, je m’étais tue et j’avais fait semblant d’apprendre pour la première fois qu’il y avait eu un massacre. Quand les flics et l’enquêteur étaient partis, je m’étais empressée de cacher ma robe tachée de sang avant de la brûler dans les bois le lendemain, après le départ de Penny. Elle était repartie puisque ma mère avait appelé ses parents pour leur annoncer la tragédie qu’il y avait à Keeper, et vingt-quatre heures plus tard, Penny devait prendre le prochain vol disponible.
Les heures qui s’écoulaient en sa présence paraissaient sombres. Je ne lui parlais pas… J’étais incapable de la regarder dans les yeux et de lui expliquer tout ce qui s’était passé après que j’ai contacté les ténèbres. Lorsqu’elle était partie, j’étais restée assise au bout de la table, ma tasse de café fumant en main, à fixer la neige qui tombait délicatement à l’extérieur. Je ne lui avais même pas dit au revoir… J’avais envie de ne parler à personne. Pas même à la seule personne au monde qui m’aurait comprise, qui aurait gardé mon secret et qui m’aurait prise dans ses bras. Penny m’avait téléphoné jour après jour après cela, mais j’étais incapable de répondre. Je savais que si je lui parlais, je lui dirais tout. Et j’avais honte de lui dire que j’avais commis un meurtre pour un type qui m’avait utilisée. J’avais honte. Surtout que je savais qu’elle aurait eu un doute sur les autres meurtres qui avaient eu lieu lors de la soirée. Elle aurait pensé que le meurtrier que tout le monde cherchait était moi.
On était maintenant le premier novembre. Ça faisait un an, jour pour jour, qu’avait eu lieu le massacre d’Iden Earl au bal d’hiver. C’est pourquoi, depuis que j’avais ouvert les yeux, je n’arrêtais pas de penser à cela. J’avais essayé de ne jamais repenser à cette tragédie ni à River. Mais aujourd’hui, j’étais envahie de souvenirs que je le veuille ou non.
Dans une semaine, j’allais fêter mes dix-huit ans. Ma tournée de promotion durerait un mois et il ne restait plus que sept jours maintenant. Ensuite, je devais rejoindre ma mère à Dawson City, où elle était repartie vivre. Elle ne voulait plus retourner à Keeper. Quoi qu’il en soit, j’avais refusé d’aller à l’université, alors elle n’avait plus d’intérêt à rester à Keeper pour vendre la maison de mon père afin de récupérer des fonds pour payer mes études. De toute manière, j’en avais les moyens désormais avec toutes mes ventes de droits. Évidemment, elle était en colère contre moi. Elle trouvait que j’avais changé. Et que je parte à Boston pour promouvoir ma BD ne lui plaisait pas. Ce n’était pas le genre d’avenir qu’elle voulait pour moi. Elle souhaitait que je bosse aux urgences à l’hôpital, avec elle. Et même si j’avais touché un premier chèque de plusieurs milliers de dollars, cela ne la rassurait pas pour mon avenir à long terme. Je lui disais que j’allais toucher encore plus d’argent bientôt avec les nouvelles éditions dans d’autres langues, mais elle s’en fichait. Ma mère répétait qu’on ne pouvait pas vivre d’une passion, puisque cela ne durait qu’un temps. Elle m’avait dit : « Tu vas faire quoi quand tu n’auras plus d’argent dans dix ans et que tu ne voudras plus dessiner ? T’auras pas d’études, t’auras plus beaucoup de possibilités. Ne gâche pas tes études, tu vas t’en vouloir dans quelques années. »
Pendant mon long séjour, je logeais au Beacon Hôtel. J’avais un loft au dernier étage de l’édifice qui faisait plus de cent-quatre-vingts mètres de haut en plein cœur du centre-ville. Ce n’était pas l’immeuble le plus haut, d’autres le dépassaient, mais c’était tout de même un gratte-ciel impressionnant. J’avais également un petit balcon qui donnait sur une vue spectaculaire, comme si j’étais à Chicago ou à New York. Tous les murs du loft étaient vitrés et j’avouerai que cela me donnait régulièrement le vertige. Mes éditeurs payaient mes billets d’avion, mes déplacements en Uber et mes notes de restaurants. L’hébergement était offert par la propriétaire du Beacon Hôtel pour la durée de mon séjour à Boston. En échange, bien sûr, de publicité pour son établissement. Lui donner quelque visibilité en publiant des photos de moi devant l’immeuble, par exemple, ou en parlant du service sur les réseaux sociaux. Cela dit, je ne gérais pas mes comptes publics, c’était plutôt mon agente qui s’en chargeait. Parfois, je me demandais si elle ne voulait pas plutôt être mon assistante personnelle. Elle s’occupait vraiment de tout et faisait plus que son boulot attitré. Mais elle adorait ça, elle était très maternelle avec moi. Peut-être parce qu’elle me trouvait jeune et que je ne connaissais pas grand-chose au milieu, elle prenait alors en charge plus de responsabilités.
— Oh my God ! s’exclama une fille d’environ quinze ans en déposant la BD devant moi. J’ai fait trois heures de route avec mon père pour venir te voir, Madison Sawyer ! Je voulais te dire que River est l’amour de ma vie ! Quand il se laisse couper les ailes par son frère parce qu’il a refusé de tuer l’humaine dont il est amoureux, et qu’il a même perdu tous ses pouvoirs par amour pour Madie, c’est touchant ! J’ai pleuré de joie ! Ce garçon, il est parfait !
Une chance que les histoires servent aussi à nous faire rêver, puisque dans la vraie vie, River est ignoble…
Je lui offris un sourire poli et commençai à dessiner des ailes noires sur la première page, puis à signer avant de lui remettre son livre. Je lui offris un sac réutilisable avec l’image des frères anges déchus dessus et elle repartit, l’air aux anges.
Oh… le jeu de mots pourri que je venais de faire dans ma tête.
La prochaine fille qui approcha de la table au centre de la librairie ne semblait pas du même avis que l’autre :
— Moi, je dis qu’il aurait dû tuer Madie. J’aurais bien aimé avoir un tome deux axé sur les frères en tant que deux anges déchus. L’histoire reste magnifique et les dessins sont fabuleux. Mon préféré, c’est Ayzen, parce que j’adore les blond vénitien. Et il ressemble à l’acteur Daniel Sharman. Mais surtout parce que c’est le plus méchant des deux.
Si elle savait qu’en réalité, River est le plus démoniaque, elle changerait probablement d’avis… Mais personne ne sait que les personnages dans mon livre existent réellement et ont une tout autre histoire.
Je m’occupai des quelques personnes restantes et, environ quinze minutes plus tard, le propriétaire s’apprêtait à fermer la librairie. Il était vingt-et-une heures lorsqu’il n’y eut plus de client ou de fans. Il faisait déjà sombre à l’extérieur. Une neige fondante laissait les rues coruscantes.
J’enfilai mon long manteau style trench noir, et Jenna, mon agente, approcha avec mon latté . Il y avait tellement de monde au Starbucks qu’elle n’avait pas réussi à revenir avant la fermeture de la librairie. Mais elle me le donna quand même et je la remerciai.
— Tu rentres à l’hôtel ou tu veux venir manger un morceau avec moi ? Il y a un sushi-bar à quelques pas d’ici.
— Non, je rentre. Je dois aller me changer ; je sors avec Régina ce soir.
Régina était la fille avec qui je m’étais liée d’amitié dans l’avion lors du vol pour Boston. Elle venait rendre visite à sa sœur aînée et resterait ici jusqu’en décembre. On était sorties tous les week-ends jusqu’à présent. Elle connaissait très bien la ville et les endroits à fréquenter.
— D’accord ; je t’appelle un Uber ?
— Non, merci, ça va. Mon hôtel est à dix minutes de marche, tu sais bien.
— Oui, mais il fait sombre dehors.
Je lui envoyai un sourire.
— Jenna, arrête de t’en faire pour moi. Tout va bien.
— Je me sens quand même responsable de toi. Underage…
— Underage ?
— Ce qui signifie que tu es mineure. Et comme j’ai cinquante-deux ans, je me sens responsable de toi. Et je tiens à te rappeler que tu ne peux pas consommer de boisson avant vingt-et-un ans.
—  T’en fais pas. On ne va pas boire d’alcool.
En fait, Régina avait justement vingt-et-un ans et on prévoyait aller au OsyStreet Club. Sur ma carte d’identité, je changeais ma date de naissance juste avant de passer devant les videurs qui me demandaient mes pièces d’identité. Ils n’y voyaient que du feu. Cela avait certains avantages d’être une sorcière… Même Régina croyait que j’étais majeure, même si elle passait son temps à dire que j’avais l’air jeune avec mon visage de poupée.
— Hum… mouais, fit Jenna d’un air suspicieux. De toute manière, on est vendredi soir, je n’ai plus besoin de venir te réveiller à sept heures tous les matins. Mais lundi, tu as une entrevue à la radio locale, donc ne picole pas tout le week-end.
— Arrête, je ne vais pas me saouler. Allez ! Bonne soirée, Jenna !
Je ris tout en boutonnant mon manteau et en me dirigeant vers la sortie avec mon café refroidi. Je saluai le propriétaire de la librairie Vintage d’un signe de la main juste avant de me hisser dehors.
Le bruit à l’extérieur était assourdissant : klaxons de taxis qui passaient sur la rue principale toutes les trois secondes, des piétons partout sur les trottoirs. Je jetai un œil vers le ciel pour admirer les édifices impressionnants et toutes ces lumières de la ville.
Je plongeai ma main dans la poche de mon manteau et en sortis mon téléphone que je n’avais pas regardé de la journée. Trois appels de ma mère pour savoir comment j’allais, et un message de Régina qui me donnait l’heure à laquelle je devais la rejoindre au OsyStreet.
Je traversai à un feu de circulation et, un peu plus loin, je tournai au prochain angle de rue. Même s’il y avait beaucoup de personnes qui passaient près de moi, je sentais des pas dans mon dos. Au bout de quelques secondes, je jetai un œil par-dessus mon épaule, mais il n’y avait personne.
Je fronçai les sourcils.
Je continuai mon chemin, puis ce n’étaient plus des pas que j’entendais, mais une ombre que je vis se dessiner sur le mur de briques près de moi, m’indiquant qu’une personne approchait. L’ombre projetée contre le mur avait une forme humaine, excepté cette chose qui commençait à apparaître. Cela ressemblait à… à d’énormes ailes qui se déployaient !
Mon cœur battait l’adrénaline à plein régime dans mes veines, et je fis volte-face pour vérifier mes arrières !
Une personne passa près de moi, c’était une femme qui parlait au téléphone. Je l’observai minutieusement s’éloigner. Ce n’était pas elle qui me suivait et qui avait cette silhouette, c’est sûr ! J’observai à nouveau le mur de briques, là où j’avais vu l’ombre, et tout avait disparu.
Comme aujourd’hui marquait une année depuis la tragédie qui avait eu lieu et que je repensais à River, cela expliquait sans doute le fait que j’hallucinais sa présence. Comme si mes souvenirs avaient décidé de revenir me hanter. J’étais même certaine d’avoir senti à quelques reprises un parfum de magnolia. À croire que mon subconscient voulait que je pense à lui… Mais c’était dans ma tête et je devais me ressaisir.
Pour prendre un raccourci vers mon hôtel, je bifurquai dans une ruelle. Cependant, mon cerveau décida encore de me jouer des tours : je sentis une fois de plus qu’on me suivait. Je me retournai plusieurs fois par simple réflexe. J’étais bel et bien seule.
J’accélérai tout de même le pas.
Le son des talons de mes bottes résonnait en écho entre les murs qui m’étouffaient comme si j’étais dans un huis clos.
Soudain, un courant d’air passa à une vitesse folle près de moi !
Je tournai sur moi-même pour vérifier ce que c’était, mais toujours rien. C’était comme si on avait passé juste à mes côtés, me frôlant presque.
Je sursautai en entendant une poubelle se renverser derrière la porte d’un restaurant ! La seconde suivante, je vis un chat détaler et pourchasser un rat. Mon cœur battait la chamade.
— Du calme, Madison, me dis-je à moi-même. Ce n’est qu’un stupide chat qui t’a effrayée.
Je ne traînai pas plus longtemps et repris mon chemin. J’avais surtout hâte de sortir de cette ruelle sombre.
Une fois que j’eus regagné la rue de mon hôtel, je longeai le trottoir rapidement.
— Ma… di… son…
Je me retournai d’emblée en entendant quelqu’un murmurer mon nom ! Un homme fonça sur moi lorsque je m’arrêtai sur le trottoir et j’échappai mon café !
— Hé ! Regarde où tu vas ! me gronda-t-il avant de poursuivre son chemin et de donner un coup de pied sur mon café qui traînait au sol.
Un groupe de femmes passa devant moi juste après et celle qui se trouvait plus près de moi tourna sa tête dans ma direction et, tout en souriant, elle chuchota :
— Je t’ai trouvée…
Ses yeux virèrent dans leur orbite juste avant qu’elle me tourne le dos et poursuive son chemin avec ses copines.
— Hé ! hurlai-je.
J’attrapai le coude de cette femme et, surprise, elle se retourna pour me fusiller.
— Non, mais ça ne va pas ! Lâche-moi !
— Mais vous m’avez parlé ! Vous avez dit quoi ?
— Je ne t’ai pas parlé ! Non, mais je rêve ! Elle est folle celle-là ! ronchonna-t-elle alors que ses amies me dévisageaient pour s’assurer que je laisse tranquille leur copine.
À croire que j’étais une hystérique sur le trottoir à agresser les gens qui passent.
J’aurais juré qu’elle m’avait regardée avec un sourire salace et qu’elle m’avait dit quelque chose d’une voix démoniaque. On aurait dit qu’elle avait été possédée durant une nanoseconde.
Un vieil homme qui passait près de moi avec sa canne releva la tête et m’envoya un sourire. Un… étrange… sourire, effrayant. Je ne le quittai pas des yeux tout le long où il poursuivait son chemin. Curieuse, j’observai le visage des autres personnes qui marchaient près de moi. Tout semblait normal. J’avais l’impression de m’être retrouvée dans un film d’horreur un instant, avec un mauvais esprit qui se faufilait dans le corps des personnes qui passaient près de moi pour m’observer.
Sans plus attendre, je me concentrai sur une seule chose : entrer dans l’hôtel. C’est au bout d’un moment que je poussai enfin les grandes portes du hall du Beacon Hôtel. Je fonçai sans me retourner vers l’ascenseur puis j’enfonçai le bouton du dernier étage. J’observais avec nervosité les chiffres bleus au-dessus de moi qui indiquaient l’ascension des étages.
Je regardai mon reflet dans le miroir des portes de l’ascenseur. Mes grands yeux bleu indigo arboraient de l’inquiétude. Mon rouge à lèvres rouge sang était fade et presque tout effacé. Puis, les lumières dans la cabine se mirent à clignoter juste avant que les portes s’ouvrent à mon étage.
Je restai sur place, car les lumières du couloir de mon étage clignotaient également. Au moment où les portes sonnèrent, indiquant qu’elles se refermeraient, une main surgit brutalement devant moi pour empêcher l’ascenseur de se refermer !
Sursautant, je reculai d’un bond et mon dos heurta le mur de la cabine derrière moi !
— Oh, ma belle Madie, je t’ai fait peur, excuse-moi.
C’était Rayane, le fils de la propriétaire du Beacon Hôtel. Vingt-cinq ans, blondinet, grand, toujours souriant et marié à Jeff, un chouette type qu’il m’avait présenté la semaine dernière.
— Ah, ça va, dis-je en riant nerveusement. J’ai cru que…
— T’as cru que quoi ?
— Non, rien, laisse tomber.
Je me hissai hors de l’ascenseur et Rayane m’envoya :
— T’es blême, t’as vu un fantôme ou quoi ?
Je pouffai. Les portes se refermèrent et j’en profitai pour filer dans le couloir. Même si j’étais à présent seule, j’avais encore cette impression d’être suivie. Dès que je m’arrêtai devant le numéro de porte de mon loft, je me hâtai de trouver la carte magnétique dans la poche de mon manteau. Une fois que je pus ouvrir la porte, je me précipitai à l’intérieur et refermai derrière moi. Je m’adossais contre la porte et soupirai un bon coup. J’avais vraiment l’impression de sentir River près de moi et mes émotions me submergeaient. Je me revoyais l’embrasser, être dans ses bras, écouter ses belles paroles, admirer son sourire, voir ses doigts tourner les pages de mon bouquin lorsqu’il découvrait les textes et les dessins. Il croyait en mon talent. Il était tellement gentil… avant que je sache qu’il jouait la comédie.
Je déglutis en entendant sa voix revenir dans ma tête et en revoyant passer sous les yeux le moment où il m’avait dit : « Ça me fend le cœur de t’avouer que je n’ai aucun sentiment pour toi. Mais… les signes étaient là. Il ne faut jamais faire confiance à un démon… et plus encore, les métamorphes sont les maîtres de la manipulation. T’as été si naïve que t’as pas su voir la vérité derrière chaque chose. Ce n’était pas Ayzen qui avait massacré sa famille. Celui qui est revenu au manoir le premier et qui s’est armé d’un couteau pour poignarder tout le monde y compris les enfants, c’était moi. Mais fallait pas que tu le saches, pas tout de suite. Sinon, je ne crois pas que t’aurais été amoureuse de moi et que t’aurais invoqué Satan, prête à tout lui donner pour moi. Au revoir, Madison Sawyer… Je n’ai plus besoin de toi, maintenant. »
Je n’oubliais pas non plus qu’il avait demandé à son frère de m’agresser à plusieurs reprises pour faire semblant de venir me sauver chaque fois, pour que je le voie comme un héros et que je dépende de lui. La chose qui me faisait le plus mal encore était d’admettre que oui, j’aimais River. Que malgré tout ce qu’il m’avait fait, mes sentiments ne voulaient pas s’envoler. J’avais ce mec gravé dans le cœur, impossible de tuer cet amour. Je le détestais autant que j’avais des sentiments pour lui. Je n’arrivais juste pas à croire qu’il ne m’avait jamais aimée. Je refusais d’y croire, pas avec tous les souvenirs que j’avais de lui et de quand on était jeune. Oui, il m’avait trahie et je le haïssais au plus profond de moi, mais mon cœur, lui, refusait de l’oublier et de passer à autre chose. Et je me maudissais pour cela.
En ouvrant les paupières, je vis tout au fond du loft que quelqu’un était posté devant la grande fenêtre du salon, dos à moi.


L ui.
Il fallait que je tombe sur celui qui m’énervait le plus… Je ne comprenais pas du tout comment il était possible de le voir ici, à Boston. Il était pourtant toujours coincé en enfer sans aucune possibilité que son âme puisse sortir du périmètre de Keeper. Alors comment se faisait-il qu’il soit devant moi ?!
Il se retourna lentement, les mains dans les poches de son jean, sa tignasse dorée un peu bouclée et ébouriffée, et ses yeux bleu pâle braqués dans ma direction. Il y avait une seule raison possible à cela : il était sorti de l’enfer et cela n’augurait rien de bon pour moi…
— Ayzen…
— Madison.
Son sourire s’élargit.
Je ne m’étais pas préparée à cela. J’eus à peine le temps de lever ma main pour lui tordre le cou instantanément à distance qu’il fut plus rapide que moi : mon corps tout entier se retrouva projeté contre la porte de l’entrée ! Le bruit de l’impact atroce démontrait la violence du coup reçu. Je m’écroulai au sol sous la douleur et grognai avant de me redresser pour me défendre en voyant qu’il chargeait dans ma direction ! Je m’étais entraînée à me protéger en étudiant des sorts qui pourraient neutraliser un démon, plus précisément si je revoyais River. Il savait assurément que j’avais survécu et je sentais qu’il allait un jour ou l’autre vouloir finir le travail qu’il avait commencé. Alors j’avais quelques sorts en réserve ! En le voyant venir vers moi à grandes enjambées, je levai les deux mains vers lui et prononçai dans la langue des ténèbres, le Serbair :
— Distem…
Mais je ne pus terminer ma phrase puisqu’Ayzen saisit ma mâchoire et, d’un tour de force, me jeta par terre, à ses pieds, en une fraction de seconde !
— Te fatigue pas, Madison. Ta petite magie n’a aucun effet sur moi. Je suis un démon, t’as oublié ?
Mon dos plaqué au sol, sa main sur mon cou pour me maintenir en place, cela ne m’empêcha pas de sortir un couteau d’un des tiroirs de la cuisine et de catapulter la lame tranchante dans son omoplate ! Sans jamais avoir bougé d’un centimètre.
Ayzen hurla de douleur en me relâchant aussitôt ! Alors que j’en profitais pour me relever, il essaya de retirer le couteau péniblement avec l’une de ses mains. Au moment où j’atteignis la poignée, elle ne voulait pas s’ouvrir, et pourtant, elle était déverrouillée. Pour vérifier si c’était Ayzen qui la bloquait à distance, je me retournai pour l’affaiblir encore plus, mais en pivotant, je fus confrontée à son visage qui se trouvait tout près du mien !
Machinalement, mon poing se serra et tenta de le frapper, seulement Ayzen attrapa au vol mon poignet pour m’arrêter. Il me décolla de la porte, me fit tourner vers le loft et d’un coup de pied au ventre, il me fit valser dans le salon !
Je tombai à la renverse contre la table basse en verre et celle-ci se brisa sous l’impact !
Un bris s’enfonça dans ma paume de main et je vis le sang commencer à couler.
— T’as fini maintenant ?! gronda Ayzen en se rapprochant et en donnant un coup de pied avec ses bottes au gros et lourd morceau de verre juste devant lui.
Je grimaçai sous la douleur de ma blessure à la main. Je restai couchée sur les tessons de la table défoncée et Ayzen en profita pour lever sa main dans ma direction et, par réflexe, je protégeai mon visage ! Après quelques secondes sans recevoir de coups, j’abaissai ma garde et vis qu’il brandissait sa main dans ma direction, non pas pour me frapper, mais pour offrir son aide à me relever.
Je fronçai les sourcils.
— Je ne suis pas venu ici pour qu’on se batte.
— Ah non ? Ce n’est pas l’impression que j’ai. Regarde ce que tu viens de me faire ! Crétin !
— C’est toi qui as commencé. Je me défends, c’est tout.
Incrédule et en colère, je balayai sa main brusquement près de moi et me relevai toute seule.
Une fois sur pied, j’enlevai le bris de verre coincé dans ma paume et le jetai par terre. Je me dirigeai vers la cuisine où je pris un torchon à vaisselle pour me faire un garrot. Je replaçai quelques mèches folles tombées sur mon visage et me retournai vers lui, pour le dévisager avec mépris et dédain.
— Va-t’en. Je ne veux pas te voir. Je ne veux même pas savoir comment t’es revenu parmi les vivants. Je veux juste que tu t’en ailles !
Ignorant mes paroles, il examina mon loft d’un regard neutre. Il fit quelques pas lents et calculés vers le bureau au fond de la pièce, là où se trouvaient mon ordinateur portable et une pile de livres. Il avait encore le couteau enfoncé dans son omoplate, incapable de l’enlever lui-même. La douleur semblait s’être dissipée. Il était chanceux puisque ce n’était pas mon cas ; ma main m’élançait et j’attendais juste qu’il parte pour hurler de douleur.
— T’es sourd ou quoi ? Fiche le camp !
Ses doigts s’emparèrent d’une de mes BD sur la pile. Il parcourut quelques pages, l’air intrigué, faisant comme si je n’étais pas là. Puis, il le laissa retomber bruyamment.
— Tu ne m’avais pas dit que j’apparaissais dans ton livre. J’ai plutôt une belle gueule. Le passage où je coupe les ailes de mon frère avec une machette, ça me plaît. C’est gore, et j’adore ça. Tu m’as toujours vu comme un être machiavélique.
—  Faut dire que t’as pas fait grand-chose qui puisse me montrer une autre facette de toi.
Il soupira et se tourna vers moi. Avec la distance dans cette pénombre, j’avais du mal à voir les traits de son visage.
— Les choses ont changé depuis le temps où j’étais enfermé en enfer et limité dans mes capacités. Je suis beaucoup plus puissant maintenant.
— Quel est le rapport ?
— Tout. Je suis plus détendu. Je peux vivre aisément. Je suis parmi les vivants, ils me voient, je peux les toucher, je peux enfin assouvir mes besoins.
— Oh… et dis-moi, lesquels ? Ah oui, tuer des innocents et consommer leur cœur.
— Hum… là tout de suite, la première chose qui me venait à l’esprit, c’était plutôt le sexe, mais…
— Je ne veux pas savoir, Ayzen ! Dégage ! Repars d’où tu viens, retourne à Keeper ou parcours le globe terrestre pour trouver l’apogée de tous tes petits plaisirs et caprices sensoriels, j’en ai rien à foutre, mais éloigne-toi de moi ! balançai-je, à bout de souffle.
Dans le salon, il avança d’un, puis de deux pas.
— Eh bien, vois-tu, Madison, ça ne va pas être possible.
— Quoi ? Si, c’est possible. Si tu veux, je t’aide à trouver la sortie pour te foutre en dehors du loft. Je peux même te prendre la main pour te guider. Ou sinon, on le fait à ma manière : on va dans ma chambre et…
— Ah oui ?! Ta chambre… ouf… imagine la nuit torride entre démon et sorcière. Ça doit être le pied. J’ai une érection rien qu’à y penser.
Mes yeux tombèrent au niveau de sa ceinture par pur réflexe non maîtrisé. Aussitôt, je fermai les paupières pour faire comme si je n’avais pas entendu.
— Oh… coquine. Je t’ai vu mater. Tu sais ce qu’on dit ? Que les tensions et la haine augmentent le plaisir… C’est déjà chaud entre nous. Ça te dit de…
— J’allais dire que je t’emmène dans ma chambre, là où se trouve le petit balcon qui surplombe le centre-ville, et je te balance dans le vide ! rétorquai-je brusquement. Ça va plus vite pour regagner la porte de sortie de l’hôtel.
Il sourit et j’arrivai, malgré la noirceur, à distinguer ses deux fossettes.
Comment pouvait-il trouver matière à sourire ?! J’étais loin de trouver ça drôle.
— Qu’est-ce que tu attends de moi ? Qu’es-tu venu chercher ?
J’ôtai mon manteau pour pouvoir essuyer le sang qui coulait le long de mon avant-bras.
— Ton aide…
— Mon… mon aide ? répétai-je aussitôt en m’esclaffant. Je vais t’en chier de l’aide, oui ! T’auras rien de moi.
— Tu vas changer d’avis quand je vais te dire pourquoi.
— Rien de ce que tu as à me dire ne m’intéresse. Dégage.
— C’est à propos de mon frère, River.
Juste entendre son nom me fit froid dans le dos. Je sentis mon sang chuter dans tout mon corps.
— Non… non… Ne me parle pas de lui !
— Mais ce n’est pas l’amour de ta vie ?
Il semblait vraiment confus.
— Quoi ?! Au cas où tu ne le savais pas, River m’a tuée ! Il m’a poussée en bas du pont Hush Falls. Pour je ne sais quelle raison, je suis toujours en vie, mais il est hors de question que je t’aide pour quoi que ce soit ! Surtout pas en rapport avec lui !
— Ah… oui… j’avais… oublié… À ce propos, j’ai omis de te dire un truc.
— Quoi donc ?!
— Ce n’est pas grand-chose, donc t’énerve pas. Un petit détail, tout petit. En fait… c’est… ce n’est pas lui qui t’a poussée. C’est… c’est moi… en prenant… son apparence.
Il pouffa nerveusement.
Sans que je puisse maîtriser mes faits et gestes, mes mains attrapèrent ce qui se trouvait à portée : un verre de vin, que je lui balançai sauvagement ! Il l’évita de justesse, mais il lui frôla tout de même l’oreille ! En contournant le comptoir, je m’emparai du grand vase de fleurs en poterie près de la fenêtre et le lançai si puissamment qu’il n’eut pas le temps de l’éviter ! Le pot se fracassa contre lui et la seconde suivante, il détala à la vitesse-lumière un peu partout dans le loft pour esquiver toutes mes attaques !
— Madison ! Ça fait un an, faut tourner la page, non ?!
En gardant mes distances, je réussis à l’immobiliser en tournant le couteau planté dans son dos sans même le toucher. Ayzen se laissa tomber à genoux et serra les dents en jurant.
— Putain ! Madison ! Ça fait mal ça ! Aïe ! Merde ! OK ! OK ! Tu veux quoi ? Des excuses ? Je m’excuse ! Je trouvais ça marrant à ce moment-là ! Il s’avère que je suis sorti de l’enfer en même temps que River. Et comme tu peux le voir, j’ai pris son apparence et je me suis amusé un peu… Rien de bien méchant !
— Je vais te tuer, là, tout de suite.
Je me rapprochai de lui, un venin me brûlant la langue. Sauf que sans crier gare, Ayzen arrêta soudainement de souffrir, même si je continuais d’enfoncer le couteau dans son dos à distance. Il se releva, comme si de rien n’était, et arriva à retirer sans mal la lame plantée dans son omoplate, puis il jeta le couteau devant moi.
— Je plaisante, en vérité, ça fait pas mal. Tu peux me faire tout ce que tu veux, je supporte très bien la douleur. Je faisais semblant de souffrir parce que tu faisais pitié à te trouver forte depuis tout à l’heure.
D’un mouvement vif, je fis valser ma main et Ayzen se retrouva la nuque brisée. Un bruit de craquement horrible résonna dans la pièce et la seconde suivante, son corps tomba lourdement au sol.
— Oh tiens… on dirait bien que ça, je peux encore le faire…, articulai-je avec ironie en le regardant inconscient à mes pieds.
Je donnai un petit coup avec mon talon contre sa poitrine pour le retourner et voir s’il allait se réveiller. Mais aucun signe de vie.
Génial.
Je me penchai pour l’attraper par le bras et le tirer jusque dans ma chambre. Son corps était lourd et difficile à trimbaler jusque sur le balcon.
— Tu sais, Ayzen, toi qui te penses invincible et immortel. Voyons voir quelle tronche tu auras une fois que tu auras chuté de l’immeuble et embrassé le trottoir. Après ça, on sera quitte.
J e dus arrêter ce que j’étais en train de faire puisqu’on toqua à ma porte. Je laissai le corps sans vie d’Ayzen sur le balcon, l’enjambai et pris soin de refermer la porte de ma chambre pour que personne ne pense que j’avais tué quelqu’un. Ayzen était immortel. Dommage.
En ouvrant la porte du loft, je vis l’homme responsable de la sécurité de l’immeuble.
Je cachai ma main avec le garrot taché de sang dans mon dos, replaçai quelques mèches humides de mon visage et tirai sur mon t-shirt noir pour enlever le froissement de la bataille avec Ayzen. Essoufflée, je tenais la porte entrouverte.
— Tout va bien, mademoiselle Sawyer ?
— Euh, oui ! dis-je en souriant bêtement.
— La dame dans le loft au bout du couloir dit avoir entendu du tapage. Des bruits assez violents selon elle. Et elle est très loin de vous. Je veux juste m’assurer que tout va bien.
Il jeta un œil pas très furtif au-dessus de mon épaule pour épier l’état du loft.
— Il y a quelqu’un avec vous ? Vous pouvez ouvrir la porte, s’il vous plaît ? Par simple mesure de sécurité.
— Euh…
Soudain, je sursautai en sentant une main se faufiler dans mon dos ! Ayzen apparut, sourire enjôleur au visage et sans son t-shirt blanc. Je le fixai, bouche bée. Surtout en voyant tous ses muscles rouler sous sa peau. Je ne savais pas qu’il était si bien découpé et sexy… Comment était-il revenu à lui aussi vite ?!
— Ce n’est rien, monsieur, on était simplement en train de passer un bon moment…
— Un bon moment ? Il y a un vase et des fleurs partout sur le sol, derrière vous. Et je vois…
Ayzen lui cachait la vue pour qu’il ne voie pas la table brisée, puis il passa une main dans ses cheveux.
— Bien que Madison ait l’air d’une cliente qui n’est pas du genre à poser problème, sachez que ce soir, faut lui pardonner. Quand elle est excitée, elle devient une vraie lionne sauvage. On s’est un peu emportés pendant nos ébats. On l’a fait sur le comptoir… Regardez, juste là, pointa Ayzen sous mon regard embarrassé alors que j’étais entre les deux. On l’a fait ensuite sur la table de cuisine, et sans faire exprès, en la soulevant dans mes bras, j’ai accroché le vase à fleurs et là…
— C’est bon ! s’exclama l’homme de la sécurité, visiblement très mal à l’aise pour ensuite se racler la gorge et poursuivre. Pas besoin de détails, mais il faudra payer les dégâts. La femme de ménage va passer à l’aube pour vérifier ce que vous avez brisé et remplacer le mobilier endommagé, comme la table de salon que vous me cachez. Sachez que ceci ne sera pas toléré à nouveau. Et à l’avenir… faites un peu moins de bruit, vous n’êtes pas seuls sur l’étage.
Il fit demi-tour et regagna l’ascenseur, tendu.
Lorsque je fus assurée qu’il était bien parti, je me retournai et poussai Ayzen pour qu’il s’enlève de mon chemin. Ayzen attrapa mon poignet au vol.
— Tu pisses le sang. Laisse-moi regarder.
— Ne me touche pas !
Ayzen retira le torchon à vaisselle qui me servait de garrot et examina ma plaie.
— Arrête de remuer et de faire la gamine !
Je tirai sur ma main, mais il serra encore plus fort mon poignet.
Sans comprendre ce qui se passait, sous mes yeux, je vis la blessure se refermer lentement… il ne resta que du sang séché sur ma peau. Après quelques secondes, je l’examinai de plus près lorsqu’Ayzen me relâcha et je ne vis aucune cicatrice. Rien.
Je relevai les yeux sur Ayzen et le fixai.
— Ne me remercie pas, surtout. Ni pour t’avoir épargné que ce gros lard d’agent de sécurité d’immeuble entre chez toi et soupçonne qu’il y a eu de la violence ici qui ne serait tolérée par l’établissement et que tu sois obligée de plier bagage pour aller ailleurs ou qu’il appelle les flics.
— Je ne vais pas te remercier quand tout ça, c’est ta faute.
Mon téléphone vibra dans mon manteau sur le comptoir. J’avais oublié Régina.
— Si tu veux bien finir par t’en aller, j’ai une douche à prendre, ensuite je dois partir. Ma vie était bien avant que tu ne décides de revenir me faire chier. Et puis, vaut mieux que tu traînes pas trop longtemps ici. River pourrait te suivre. Je n’ai pas envie de le revoir.
Ayzen remit son t-shirt et avoua juste après :
— Il est déjà ici.
— Quoi ?
— Oh… j’ai entendu ton cœur faire un bond périlleux. À l’instant, de l’adrénaline coule dans tes veines. Les battements de ton cœur sont…
Je vis Ayzen déglutir et tenter de se ressaisir, comme si quelque chose l’obnubilait… Je plaçai une main contre ma poitrine, comme pour protéger mon cœur. Je vis une encre noire engloutir la totalité de ses yeux. Il souffla un coup, passa une main sur son visage pour chasser cette envie de m’arracher le cœur et ses yeux reprirent instantanément leur aspect naturel.
— Tu veux bien calmer ton petit cœur, ma belle ?
— Comment ça, le calmer ? Tu veux que je fasse comment exactement ? ripostai-je.
— Je parle de mon frère, et avec l’excitation qui emballe ton cœur, je ne m’entends plus réfléchir et tu fais ressortir mon instinct métamorphe qui adore manger des cœurs.
— Je ne suis pas du tout excitée ! Je suis énervée, parce que je le déteste.
—  Tu ne me la feras pas, Madison. Je peux déceler tous tes états d’âme. Aucun ne m’échappe. L’une de mes capacités. Je sens l’odeur de la peur sur toi. T’es effrayée de le savoir ici, mais ton cœur est en alerte, comme s’il allait retrouver le seul mec pour qui tu te donnerais corps et âme. Surtout qu’à présent, tu peux te détendre, ce n’est pas River qui t’a tuée.
— Ça n’empêche pas qu’il m’a utilisée et trahie. Ni qu’il a tué des innocents au lycée. Je n’oublierai pas qu’il a aussi poussé mon père au suicide, tout ça, dans l’ultime but d’obtenir une chance de me faire revenir à Keeper pour me manipuler.
— T’as pas la moindre idée de la souffrance qu’on avait. T’utiliser pour être libre n’était pas une tactique dont tu dois faire une affaire trop personnelle. T’étais notre seule chance. L’instinct prend le dessus. Ça n’a rien à voir avec les sentiments qu’il a pour toi. C’est deux choses complètement différentes, et ça, je l’ai vu de mes propres yeux, la nuit où je lui ai appris que t’étais morte ; j’ai compris qu’il t’aimait et que sur ça, il avait été honnête avec toi. En fait, ce soir-là, je lui ai dit que tu avais sauté après avoir découvert qu’il t’avait utilisée. Je… je ne l’ai pas revu depuis. Du moins, quelques fois, mais il m’évite. Pourtant, tu te portes bien, je ne vois pas pourquoi il déraille. Mon frère a littéralement changé depuis qu’il est libre. Il n’est plus lui-même.
— En quoi je pourrais être utile à son mal-être ? dis-je avec ironie. Désolée, mais je ne veux pas m’inquiéter pour lui. J’ai déjà du mal à ne plus penser à ton frère tous les matins quand j’ouvre les yeux, me demandant pourquoi il m’a trahie, ou s’il m’a réellement aimée. Pourquoi il ne cherche même pas à s’expliquer ou même juste… s’excuser… rien. Il n’a aucun regret, aucun… Il n’est pas plus venu me voir. Il n’en a rien à foutre de moi.
— T’as regardé les infos dernièrement ?
— Non, pourquoi ?
— C’est partout.
Je fronçai les sourcils en le voyant se diriger vers le salon et, sans télécommande ni rien, uniquement en fixant la télé plasma au mur, il l’alluma. Il fit défiler les chaînes de nouvelles par la pensée et arrêta sur l’une d’elles.
Je m’approchai lentement pour voir les images.
— Non, aucune trace du tueur en série. Les disparitions et les corps que l’on retrouve à travers les différents états augmentent considérablement. Les victimes se retrouvent littéralement avec le cœur arraché de leur poitrine. Les enquêteurs pensent qu’il s’agit d’un des plus grands tueurs en série que les États-Unis aient vu à ce jour. Il collectionne les cœurs humains. Nous n’avons aucune piste, pas la moindre trace d’ADN, les vidéos de surveillance sont toutes floues chaque fois qu’on sait que l’agresseur était présent à un endroit en particulier. On compte à ce jour cent-treize disparitions et quatre-vingt-deux découvertes de cadavres, tous morts de la même manière. Les derniers meurtres à ce jour ont eu lieu à Boston. Le corps de Joséphine Pierce a été repêché dans le fleuve la nuit dernière. Son cœur lui a été arraché à main nue, d’après le coroner. Ce phénomène barbare ébranle tout le monde. C’est impossible qu’une personne ait assez de force pour transpercer une cage thoracique armée uniquement de ses doigts, d’après l’expert en criminologie qu’on a reçu en ondes ce matin. Il dit n’avoir jamais vu une telle chose. La jeune femme était âgée d’à peine dix-neuf ans, elle partait du campus mardi pour rejoindre sa sœur au restaurant vers dix-sept heures lorsqu’elle a disparu et elle a été retrouvée la nuit dernière.
Ayzen éteignit la télé, croisa les bras et se retourna vers moi, l’air sérieux cette fois. À vrai dire, je ne l’avais jamais vu aussi soucieux.
Ébranlée, la seule chose que je trouvai à dire en haussant les épaules était :
— Je… je maintiens ce que j’ai dit : je ne peux rien pour lui.
— Il tue sans compter, Madison. Ça ne lui ressemble pas.
— Au contraire, ça lui ressemble. Il a massacré sa famille et des enfants dans le manoir quand il avait douze ans. Douze ans, merde ! Regarde ce qu’il est devenu ! C’est tout à fait crédible ! Et un démon, ça ne sait rien faire d’autre que tuer ! C’est moi qui ai été terriblement idiote de l’avoir libéré. Tu veux que je te dise que je n’ai pas tout ce sang sur les mains et la conscience ?! Si !
— Je ne dirais pas ça. Ce n’est pas ta faute, parce que ce qui se passe, c’est anormal. Qu’il soit à ce point affamé, on dirait qu’il a une obsession qui engendre une folie. Je t’avoue que je ne sais pas pourquoi il est ici, à Boston. Tout porte à croire qu’il cherche à te voir après tout ce temps. Ce serait bien que tu tentes de savoir ce qui se passe avec lui. Moi, il m’évite. Je t’assure, Madison, mon frère devrait être rassasié. En tant que démon, il ne lui est plus nécessaire de manger pour vivre, il est immortel. Comme en enfer, on n’avait pas besoin de se nourrir ; néanmoins, on souffrait continuellement de la faim parce que l’enfer torture ses sujets. À présent, quand moi je tue pour me nourrir, c’est simplement par envie soudaine et non par nécessité. Une pulsion de mon côté métamorphe encore en moi qui réclame ce besoin alors qu’il n’est plus du tout vital de le faire. Ce qui m’amène à m’inquiéter pour River, car il y a vraiment quelque chose qui ne va pas chez lui. Mais mon frère est tout ce qu’il me reste, Madison. Je ne viendrais pas vers toi si je n’étais pas à ce point désespéré, crois-moi. Tu es la seule personne sur Terre qui a un impact sur lui. J’ai vraiment besoin que tu le ramènes à la raison. Parce que là, franchement, il a oublié qui il est.
J’observai Ayzen un long moment. Ce qu’il était en train de me demander m’angoissait. J’étais loin de pardonner aux frères Bayerish ce qu’ils m’avaient fait. Mais je me disais que si je pouvais empêcher d’une quelconque manière qu’il y ait plus de meurtres et que River cesse les massacres, je devais tenter le coup. Même si mon cœur ne supporterait pas que je me retrouve près de lui. Des retrouvailles allaient assurément faire saigner à nouveau les blessures de mon cœur déjà en morceaux.
— Peut-être que…, soupirai-je. Je peux peut-être essayer de… de voir ce qui se passe avec lui et de le raisonner. Mais n’aie pas trop d’espoir.
A près avoir enfilé une petite robe noire – qui offrait une vue de mon dos dénudé et un décolleté pas trop plongeant –, j’étalai un rouge pourpre sur mes lèvres ourlées et j’appliquai un peu de mascara pour finaliser mon maquillage. Je tirai un peu sur le bas de ma tenue qui était trop courte à mon goût. Régina m’avait convaincue de l’acheter la semaine dernière, alors c’était une première pour moi de sortir avec des vêtements aussi… révélateurs, voire provocants. Je me sentais comme si j’envoyais une mauvaise image de moi, pourtant, je trouvais cela plutôt joli, fallait l’avouer. De toute manière, je n’allais tout de même pas sortir en boîte accoutrée de mon habituel combo pull gris et jean noir.
J’enfilai par la suite des bottes à talons avec des cuissardes montant jusqu’au-dessus des genoux, ce qui allait me tenir un peu au chaud à l’extérieur. On était tout de même l’automne, il pleuvait en continu, les journées raccourcissaient et le soleil se faisait rare. La nuit, le froid était rude. Les températures moyennes d’une journée typique variaient entre onze et trois degrés. C’était tout de même bien moins horrible que le village de Keeper dans les montagnes à la frontière d’Alaska.
Lorsque je sortis de la salle de bain, Ayzen était dans la cuisine, en train de se verser un verre de Jack Daniel’s. De manière nonchalante, il piquait dans le bar du loft et se servait à mes frais. Ce qui me choquait le plus était qu’il était toujours là et qu’il prenait ses aises. Mais j’avais aussi remarqué que je n’aurais plus besoin de femme de ménage à l’aube, puisqu’il avait tout nettoyé.
— Tu sais, Ayzen, je te ferai signe si River m’approche et si j’arrive à lui parler. Entre-temps, tu ne restes pas ici. C’est hors de question.
Il porta le verre à sa bouche tout en levant ses yeux bleus vers moi, puis s’étouffa avec sa première gorgée ! Il cracha un peu de Jack Daniel’s devant lui et essuya celui qui coulait sur son menton avec le revers de sa main.
— Charmant… En plus, il ne sait pas boire de l’alcool. T’as sûrement pas pris beaucoup de cuites en enfer.
— Putain ! Tu… tu vas où, habillée comme ça ? Tu fais le trottoir ? En vérité, c’est pour ça que tes comptes en banque sont garnis.
Son regard détaillait ma tenue et il fixa longuement mes jambes pour ensuite remonter jusqu’à mon décolleté, que je cachai machinalement avec mes cheveux.
— Connard. J’essaie de me faire belle et le premier type qui me voit me traite de traînée, sympa. Et comment tu sais pour… pour mes comptes ? T’as fouillé mes données sur mon ordinateur portable dans ma chambre pendant que je me préparais ?
— Peut-être. Tu te fais belle pour moi ?
Je levai les yeux au ciel, mais la seconde suivante, je ne cachai pas mon demi-sourire.
— Jamais de la vie. T’es pas mon type. Généralement, je ne suis pas charmée par un mec qui m’a tuée il y a un an, qui m’a étranglée et qui m’a empêchée de dormir la nuit parce qu’il prenait un malin plaisir à me torturer dans des cauchemars. Et qui en plus est un tueur, excuse-moi de te vexer, mais ceci n’est habituellement pas un critère qui séduit une femme. Tu as du progrès à faire pour te trouver une petite amie ou pour séduire une nana, si tu as envie de passer du bon temps.
Il pouffa.
— En un an, j’ai probablement eu plus de sexe que t’en auras dans toute ta vie.
— Génial. T’es l’homme idéal. Tu sais parler aux femmes.
— Je sais, fit-il en carrant les épaules.
— Mais non, crétin ! Écoute, mon Uber m’attend. Je sors ce soir, alors quand je vais revenir cette nuit, il ne faudrait pas que je te trouve encore ici. T’as intérêt à être parti.
J’attrapai mon sac à main, mon manteau et vérifiai mon téléphone – le dernier message de Régina. Je sentis les yeux d’Ayzen me brûler la peau du dos et me suivre dans le loft.
Dans le couloir, j’enfilai mon long manteau avant de me faufiler dans l’ascenseur.
***
Une fois devant le OsyStreet Club, je débarquai du véhicule de mon Uber et me dirigeai vers l’entrée. Il y avait une longue queue et c’était dans celle-ci que je vis Régina me faire signe de la main. Elle savait faire la fête, même qu’elle avait toujours de quoi pour… stimuler nos soirées. Je me glissai comme un serpent agile entre les gens pour la rejoindre dans la queue et une fois à ses côtés, elle me fit la bise.
— Hé, ma belle ! Je m’inquiétais, je pensais que tu ne viendrais pas.
Elle était accompagnée d’un type que je n’avais jamais vu.
— Je te présente le fiancé de ma sœur aînée. Il rejoint ses potes ici ce soir et… il a ça, pour nous…
Régina me montra discrètement un sachet de poudre blanche sortie en douce de sa poche.
— Cocaïne. Tu vas adorer, dit-elle discrètement.
Je hochai la tête, mais en fronçant les sourcils, l’air pas convaincu du tout. La dernière fois, elle avait des amphétamines sur elle et elle avait fait la gueule presque toute la nuit parce que je ne voulais pas en prendre.
Régina était environ de ma taille, pas très grande. Les cheveux bruns avec une coupe au carré, coupé au niveau de ses épaules et un peu ondulé. Elle venait de Californie et y bossait comme photographe en publicité pour une marque de skateboard très populaire là-bas. Elle avait un style assez garçonnet et décontracté. Pourtant, elle portait des jupes, mais avec des chaussures et une veste de mec. Cela lui allait parfaitement. Cela collait à sa personnalité. Elle ne portait aucun maquillage, elle était belle au naturel avec ses taches de rousseur sur les joues. Régina avait des traits de visage et une attitude qui me faisaient penser à la chanteuse Billie Eilish.
Au bout de quelques minutes, on finit par entrer. Voyant que j’avais l’air jeune, le portier me demanda une pièce d’identité, mais j’y avais changé la date de naissance comme par magie…
Une fois à l’intérieur, on laissa nos manteaux à une femme qui s’occupait du vestiaire, puis on s’enfonça dans la foule de gens qui dansaient au son d’une musique entraînante. Ça remuait de partout et il y avait peu d’espace pour se déplacer aisément sans recevoir un coup de coude dans un sein ou qu’une fille nous assomme avec ses cheveux. L’endroit était bondé.
Régina, à peine entrée, commença déjà à faire la fête. Elle se déhancha et se faufila dans la mêlée avec son beau-frère. Pendant ce temps, je me dirigeai vers le bar sur ma gauche, décoré de néons mauves et bleu foncé. Un DJ s’occupait de l’ambiance au fond de la place.
La barmaid se pencha sur le bar pour entendre ce que je voulais commander. Ses seins voluptueux s’écrasaient contre la surface et épongèrent même une flaque de bière sans qu’elle le sente.
— Une bouteille de vodka avec deux verres et des glaçons ! tonnai-je derrière ce tumulte.
Elle hocha de la tête d’un air égaré et s’activa. On aurait dit qu’elle était pressée à la vue de tous ces gens. La barmaid faisait tellement de bruit en préparant les breuvages des autres, qu’arrivée à mon tour, elle laissa retomber si fort les verres sur le comptoir que j’eus peur qu’ils m’éclatent en pleine gueule. Elle faisait le tout si vite que je ne l’avais même pas vu mettre les glaçons, alors qu’ils étaient là.
— Ça te fait 85 !
Je plongeai rapidement ma main dans mon sac à main pour étaler quelques billets sur le bar pour compter maladroitement, avant de lui tendre la totalité. Quelques billets avaient trempé dans les flaques de bières et je vis la grimace de la barmaid en les prenant. Elle devrait plutôt regarder son t-shirt blanc, elle verrait le cercle de bière qu’elle avait sur l’un de ses seins.
Je coinçai la bouteille de vodka Belvedere sous mon bras et m’emparai des verres. J’essayai de rejoindre Régina sans encombre, mais l’agitation et les obstacles autour de moi menaçaient de faire renverser ce que je transportais. Il y avait même un de ces tarés qui décida que c’était une bonne idée de se foutre derrière moi pour danser en se frottant, hanche contre mes fesses comme un pervers. Ce genre de mec qui voit que la fille a les mains prises – donc il croit dans sa tête qu’elle ne pourra pas se défendre et le gifler – et qu’elle est toute seule, il s’imagine pouvoir la tripoter comme si c’était un buffet à volonté. Malheureusement pour lui, il allait le regretter. Heureusement pour moi, j’allais prendre un malin plaisir à le faire souffrir. Je ne fis que tourner la tête au-dessus de mon épaule pour lui jeter un tout petit sort.
Son expression euphorique se changea radicalement lorsqu’il remarqua qu’il était en train d’uriner dans son pantalon. Un énorme cerne naquit sur son jean, pour ensuite couler le long de sa jambe et il commença à souiller un peu le sol. Rapidement, des gens autour de lui le remarquèrent et le dédain provoqua la moquerie, jusqu’à ce que des gens se mettent à le pousser et même, à l’expulser hors de la mêlée.
J’étais débarrassée de lui.
Un petit sourire satisfait illumina mon visage lorsque je repris mon chemin pour trouver Régina.
E nviron deux heures plus tard, j’en étais à mon cinquième verre de vodka. Régina, un peu plus endurante, termina son sixième et semblait très bien tenir debout, alors que de mon côté, j’avais la tête qui tournait. Mais cela ne m’empêchait pas de m’amuser et de danser au milieu de la foule. Le beau-frère de mon amie n’était pas avec nous, il était resté avec ses potes.
À cet instant, je fis un saut en voyant une personne à côté de moi se retourner en arborant d’effrayants yeux blancs ! Elle se mit à me sourire, mais d’un sourire qui ne cessait pas de s’élargir anormalement. Aucune bouche humaine ne pouvait s’étirer à ce point jusqu’aux oreilles ! Ahurie, je m’écartai et bousculai Régina sans faire exprès. Elle regarda ce que je cherchais à fuir, seulement lorsque j’inspectai le type, tout était normal… Il dansait avec sa copine et son visage n’avait rien de spécial.
Ses yeux… ce regard… cela me faisait tellement penser à Jackson. Seuls les loups avaient les globes oculaires qui viraient dans leur orbite.
J’avais la tête qui tournait de plus en plus et je commençais à voir des choses qui n’étaient pas réelles.
— Ça va ?! s’inquiéta Régina. Tu dois ralentir sur la vodka, toi.
J’acquiesçai en lui offrant un demi-sourire avant de recommencer à danser. Cette fois, avec un peu moins d’entrain. La pièce se mit à tournoyer autour de moi. Je me sentais prise au milieu d’un carrousel en mode accéléré. J’essayai de trouver un point de repère à fixer pour que les choses cessent de graviter tout autour, cependant mes yeux me jouaient des tours, puisqu’ils tombèrent directement sur une personne. Un mirage qui ressemblait tellement à lui… à River. Toute la pièce continuait de remuer avec les gens et les lumières. Le bruit devenait de plus en plus étouffé. River était près du bar, loin derrière la foule. Je l’entrevoyais, étirais le cou pour ne pas le perdre de vue. Son dos était appuyé contre le comptoir, il vidait un verre d’alcool et lorsqu’il l’eut terminé jusqu’à la dernière goutte, ses yeux me fusillèrent avec une telle intensité que je pouvais sentir une douleur à la poitrine. Mon cœur venait de faire un saut périlleux. Une chair de poule envahissait mon corps tout entier.
— Madison ? Pourquoi t’es figée ? dit Régina en rigolant.
— Est-ce que tu vois le mec au bar ?
— Euh… qui ça ?
River ne souriait pas. Son expression me glaçait le sang. On aurait dit qu’il avait une si grande haine qu’une folie meurtrière l’envahissait.
— Mouais, mais non, je ne vois rien. Tu sais que la cocaïne, ça donne des hallucinations ? C’est un psychotrope. Ne t’en fais pas, c’est normal de voir des trucs parfois. Ça va passer. Il ne faut juste pas que tu focalises dessus. Même si le mec que tu hallucines est sexy comme un Dieu et nu, hein.
Je me retournai vivement vers elle.
— Je n’ai pas pris de poudre ! hurlai-je par-dessus la musique.
— Mais si.
— Je te dis que non !
Elle se pencha et souffla dans le creux de mon oreille :
— Quand tu t’es levée de la table, dans la section là-bas, après ton quatrième verre, tu t’en allais aux toilettes et je t’ai demandé juste avant si tu voulais t’amuser comme moi. Je t’ai montré le sachet, tu as dit oui.
Choquée, je la dévisageai.
— Je pensais que tu parlais de me verser un autre verre ! Je n’ai jamais vu ce que tu me montrais, je pensais que tu parlais de la bouteille !
Embêtée, elle pinça les lèvres et secoua la tête.
— T’as mis de la cocaïne dans mon verre ?!
Cette fois, elle me fit une mine désolée.
— Je m’excuse, Madison, je pensais que t’avais compris.
Mon premier réflexe fut de me retourner pour voir River, mais il n’y avait personne près du bar. Mes yeux balayèrent l’endroit et la panique commença à me submerger. J’avais des hallucinations et je n’aimais pas ça du tout !
—  Hé ! Calme-toi, Madison ! Si tu commences à flipper, tu vas paranoïer, ensuite bonjour le badtrip !
— Je… j’ai besoin d’aller aux toilettes, lui dis-je en passant à côté d’elle.
— T’as besoin de moi ? Je peux faire quelque chose ? fit-elle avec une moue déconfite.
— Non ! Je n’ai pas besoin de toi pour aller me vider l’estomac dans les chiottes !
Je me faufilai entre les gens qui remuaient de partout sous la musique qui me paraissait soudainement horriblement bruyante.
— Je suis désolée, Madison ! s’écria Régina derrière moi.
Je voulais bien découvrir les joies de sortir dans des boîtes de nuit, de boire un coup, mais une chose est sûre, la drogue ne m’attirait pas. Je ne voulais pas en consommer. De plus, j’avais déjà lu dans mon bouquin Malicious Witch que fumer, prendre des stupéfiants ou consommer des herbes hallucinogènes, ou encore certains médocs, pouvait altérer les pouvoirs. En gros, m’affaiblir ou me rendre malade durant plusieurs jours.
En longeant un long couloir étroit qui menait aux toilettes des filles, il fallut que je me tienne contre les murs peints en noir. Je pouvais sentir les vibrations de la musique faire trembler les murs et le sol.
Après avoir poussé la porte des toilettes, les deux nanas sur place me bousculèrent en sortant. Enfin, je ne savais pas trop si c’était moi qui avais foncé sur elles ou l’inverse.
La pièce entière était recouverte de graffitis de tous genres. J’inspectai les quatre cabines à la recherche de la moins insalubre. Une fois à l’intérieur, je refermai derrière moi et remarquai qu’il n’y avait pas de loquet pour verrouiller.
Tant pis.
J’attrapai mes cheveux d’une poigne et en me penchant, j’enfonçai brusquement deux doigts au fond de ma gorge pour me faire vomir. Fallait que je sorte ce psychotrope de mon corps.
La première tentative échoua. Une sueur froide naissait sur mon front et ma nuque. Je voulus retenter le coup, mais j’entendis la porte s’ouvrir, faisant jaillir la musique bruyante dans la pièce. Je me retournai pour tenir la porte fermée, pour pas que quelqu’un l’ouvre. Cependant, je jetai un œil furtif vers le sol, sous la porte de ma cabine en entendant des pas lents et lourds. Puis, ce furent des bottes noires, style armée, qui stoppèrent juste devant ma porte…
Il y avait un homme de l’autre côté de ma cabine.
Ma main droite était appuyée contre cette dernière pour empêcher quiconque d’entrer. La seconde suivante, on toqua violemment contre celle-ci et j’échappai un cri de stupeur !
J’ouvris la porte à la volée pour faire fuir le mec, mais je fus confrontée à… rien du tout. En fait, j’étais seule.
J’inspectai les autres cabines en poussant prudemment chacune des portes. Vide. Vide et encore vide. J’avais si chaud, mon cœur battait la chamade et mon pouls pulsait à pleine puissance. Je chancelai un peu en rejoignant le grand comptoir pour ouvrir un robinet et prendre une seconde pour me rafraîchir le visage et la nuque.
En faisant couler l’eau sur mes mains, je vis que les néons principaux au plafond s’éteignirent d’un coup, laissant un crépitement électrique résonner dans la pièce. Seule une lumière d’urgence s’alluma pour prendre le relais. Ceci créa une lueur verdâtre qui renvoya mon reflet dans le miroir.

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