In Your Eyes
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Description

Lorsque Zayn réapparait brusquement dans sa vie, Jenna, lycéenne de dix-huit ans, est troublée de constater que leur lien demeure toujours aussi intense, malgré cet abandon qu’elle n’a jamais compris. N’était-il pas uniquement le fruit de son imagination fertile de petite fille ? Fermer les yeux sur son absence et la douleur causée par sa disparition soudaine est-il seulement envisageable ?


Des années plus tard, la présence de ce meilleur ami d’enfance, qui n’existait que dans son esprit, est aussi nouvelle que familière. Dans les yeux de l’autre, ces deux personnalités explosives apprennent pourtant à cohabiter, et à se connaître à l’aube de leur vie d’adulte.


Mais lorsque les secrets portés par leurs regards finissent par se révéler... Le jeu ne prend-il pas un nouveau tournant ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 2
EAN13 9782492518058
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0052€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Pour suivre Thaïs L :




P ROLOGUE
J ’installe mes poupées sur leurs chaises respectives et m’assieds face à elles, le siège près de moi toujours libre. Je replace mon assiette posée sur la petite table rose, qui orne un coin de ma chambre. Tous mes meubles ont cette couleur sucrée que j’adore et, à onze ans, j’aime par-dessus tout passer mes fins de journée dans mon cocon. Mes mains sur les genoux, j’attends mon dernier invité, qui ne semble pas décidé à nous rejoindre…
— Jenna ?
Je tourne mon regard vers mon père, qui s’est arrêté devant ma porte entre-ouverte.
— Tes devoirs sont faits, ma puce ?
Je hoche vigoureusement la tête et indique mon cartable déjà prêt pour le lendemain.
— Oui, maman m’a aidée et j’ai réussi mes exercices.
Il me sourit tendrement, pointe du menton les affaires soigneusement disposées devant moi.
— Ne mange pas trop avec tes « invitées », nous dînons dans une heure.
Je lève les yeux au ciel, mon père est ravi de rentrer dans mon jeu, mais je ne suis plus un bébé, si j’agis ainsi, c’est uniquement pour cacher ce que je vais faire.
— Toujours partante pour notre sortie de demain soir ? Pas de rendez-vous prévu avec Dorothea ou Magnolia ? demande-t-il en désignant les Barbie devant moi.
Son visage est rieur, il sait que pour rien au monde je n’annulerais ce rendez-vous pris, juste nous deux et un étang magnifique durant tout un week-end. Ces moments précieux à ses côtés, je les attends toujours avec impatience et rien ni personne ne pourrait me faire changer d’avis. La tête de ma mère apparaît derrière la carrure imposante de l’homme que j’aime le plus au monde. Elle fronce les sourcils en soupirant.
— Tu n’es pas un peu trop grande pour jouer à la dînette ? ronchonne-t-elle.
— Mais laisse-la donc, elle ne fait de mal à personne et je préfère ça plutôt qu’elle passe ses soirées devant la console comme les enfants de tes collègues.
Il la pousse doucement et me fait un clin d’œil dans son dos. Nous échangeons un dernier regard complice avant qu’il ne disparaisse dans le couloir.
Certaine qu’ils ne sont plus à proximité, je reprends position, ferme les yeux, me concentre.
« Zayn ? »
Je lève une paupière, ronchonne entre mes dents. Qu’est-ce qu’il fait ? Il a décidé de me faire tourner en bourrique. Nous avions rendez-vous ! Il avait promis.
Un picotement dans la nuque me prévient de son arrivée, ma bouche s’élargit sur mon visage rayonnant, tandis que ma vision se brouille pour laisser apparaître un décor différent que le service de table en plastique que j’ai préparé. Je me retrouve sur un lit, je regarde mes doigts, qui ne sont pas les miens, mais ceux de mon meilleur ami, Zayn. La sensation me paraît si naturelle, comme si nous ne faisions qu’un et je m’apaise instantanément en le sentant prendre sa place au fond de moi.
Je suis incapable de me rappeler quand tout a commencé, quand je me suis aperçue que nous avions ce don : celui d’être les yeux de l’autre. Il suffit que je me concentre un peu pour que ce qu’il voit se superpose à ce que je regarde. Un frisson me parcourt, je me sens subitement triste. Je fronce les sourcils, mon cœur bat à tout rompre, comme si j’avais couru comme une folle alors que cela fait deux heures que je ne bouge pas de ma chambre. Ce n’est pas moi qui suis essoufflée, c’est lui. Je ne supporte pas quand il souffre, son mal-être devient le mien.
« Qu’est-ce qu’il se passe ? » , m’inquiété-je mentalement, sachant qu’il m’entend.
Il renifle, sa main vient essuyer son nez, je louche quand je la vois s’approcher si près de mon visage.
« Zayn ? », répété-je, de plus en plus mal de le sentir – et de me sentir – aussi accablé.
« Je suis désolé, Jen », dit-il enfin. «  Je ne vais plus pouvoir faire ça. Je ne peux plus être ton ami. »
Je commence par rire, persuadée qu’il me fait une blague, mais son humeur ne change pas, sa tristesse se renforce même.
Il… n’est pas sérieux ? C’est impossible.
Le sang quitte ma figure, je me redresse, saisis la fourchette près de moi, la serre de toutes mes forces.
« Pourquoi tu dis ça ? J’ai fait quelque chose qu’il ne fallait pas ? J’ai… »
« Non !  », me coupe-t-il sèchement. « Je vais arrêter de parler avec toi, c’est tout, ne cherche pas d’explications, c’est comme ça… »
Je pousse un soupir de soulagement, il ne peut pas. J’ai déjà essayé de ne plus communiquer un jour où j’étais en colère contre lui, je n’ai pas réussi. Je secoue la tête, ragaillardie.
« Tu sais très bien qu’on ne peut pas faire autrement. Je t’entends, tu m’entends, on est connectés, c’est comme ça. »
« Je trouverai un moyen », peste-t-il . « Je suis désolé, je ne peux pas rester. Salut. »
Je demeure sans voix, il est parti. Je ne le perçois plus. Il n’est plus avec moi.
« Zayn ! », crié-je, paniquée . « Zayn, tu ne peux pas faire ça, tu n’as pas le droit de faire ça ! »
J’essaie de le rappeler, je cherche à l’intérieur de ma tête, je pense à lui très fort. Habituellement, nous entrons en contact tout de suite. Même lorsque nous ne le voulons pas, l’un peut forcer le barrage mental et pénétrer les prunelles de l’autre. Nous avions compris que nous ne devions pas empiéter sur nos vies respectives et un pacte avait été passé : Ne jamais violer le regard de l’autre. Cette fois-ci, je suis tellement affolée que je ne respecte pas ce marché. Je le cherche, me donne mal au crâne à force de me concentrer. Je n’y parviens pas, n’arrive pas à le retrouver.
Ma lèvre inférieure se met à trembler. De grosses larmes roulent sur mes joues quand je comprends qu’il ne veut plus de moi. Je me lève de ma chaise brusquement, elle bascule en arrière, mais je ne m’en préoccupe pas. Je cours sur mon lit et plonge mon visage en pleurs dans mes oreillers. Pourquoi refuse-t-il que nous réglions son problème ensemble ? Nous avons toujours été plus forts pour trouver des solutions à deux. Je ne comprends pas sa perte de confiance.
Qu’est-ce que j’ai fait pour qu’il me repousse comme ça ?


C HAPITRE 1
J e claque la porte d’entrée et descends les deux marches du perron, les yeux fixés sur la magnifique Bentley garée devant notre portillon.
Quel enfoiré !
Je dégaine les clés de ma poche de blouson, et avec un immense sourire aux lèvres, raye la carrosserie immaculée du coffre jusqu’au capot. Mon cœur se décharge un peu de l’étau qui l’étreint et, plus légère, je cours vers la voiture qui m’attend de l’autre côté de la rue. Mon sac de cours tressaute sur mon dos à chaque pas, je tiens la lanière sur mon épaule tandis que la seconde pendouille le long de ma cuisse. Je contourne l’Austin de ma meilleure amie, Beck, et ouvre la portière pile à l’instant où ma mère sort à son tour de la maison en braillant mon prénom.
— Jenna ! On a pas fini cette discussion, je te préviens !
Elle maintient sa robe de chambre plaquée contre son corps dénudé, ses cheveux bruns en paquet hirsute sur le sommet de son crâne.
Ah, bah, il est beau le modèle photo !
Je pose lourdement mes fesses sur le siège passager, jette ma besace sur le plancher et m’adosse en poussant un long soupir.
— Alors, déjà en train de la rendre chèvre dès le matin ? rigole ma morue en démarrant.
Ses yeux bleus pétillent. Elle adore mes anecdotes familiales et brûle d’envie que je lui raconte la dernière en date.
— Tu plaisantes ? C’est elle qui veut que je pète une durite. Elle couche avec son photographe, bordel ! Je les ai surpris au lit.
Je mime des haut-le-cœur bruyamment. Comment peut-elle laisser ces hommes la toucher ? Ils sont tellement superficiels, rien à voir avec… Mon cœur se serre en repensant à celui qui est parti de nos vies il y a maintenant dix-mois. Encore un qui a préféré me rayer de son existence.
Bon sang, il faut que je me blinde davantage et cesse de penser à ces lâches ! Je reprends la conversation sur un ton sarcastique pour masquer le léger trouble qui m’a traversée, l’espace d’une seconde.
— Elle le chevauchait comme une truie en chaleur. Putain, j’étais dans la chambre d’à-côté pendant qu’elle se faisait… Aaargh…
Je ne peux même pas continuer ma phrase. Je frotte mes paupières.
— Il me faudrait une greffe des yeux pour oublier ce que j’ai vu.
Elle éclate d’un rire frais, presse mon bras en faisant clinquer la multitude de bracelets qui ornent son poignet.
— Et comment t’es-tu démerdée pour assister à cette scène ? demande-t-elle en gloussant.
Je grimace, l’estomac encore barbouillé.
— Je voulais récupérer le t-shirt que tu m’as offert à mon anniversaire l’année dernière. Elle me pique toutes mes fringues et…
Beck, moqueuse, me détaille de la tête aux pieds, un sourcil levé. Je sais exactement ce qu’elle pense, la frappe à l’épaule. Je retiens un éclat de rire et prends une voix fâchée :
— Regarde la route, connasse.
Ce t-shirt est rose avec des paillettes, un cadeau empoisonné de sa part, car cela fait belle lurette que j’ai abandonné cette couleur guimauve à vomir, mais, même si je ne le mets plus, ne pas le voir suspendu dans ma penderie m’a fait un drôle d’effet. Personne n’a le droit de le porter, et surtout pas ma mère, en pleine crise d’adolescence depuis que son mari l’a quittée – enfin nous a quittées. Pour ma part, j’ai cessé de m’habiller en princesse le jour où j’ai compris que la vie n’était pas un conte de fées et qu’elle pouvait faire très mal. J’arbore désormais un look sombre – pour ne pas dire totalement noir – et des cheveux bleus, comme pour faire un doigt d’honneur à ceux qui pensent que je suis la sœur de Morticia et que je passe mon temps à déambuler dans les cimetières.
Niveau caractère, celui-ci n’est pas ce qu’on qualifie d’« effacé », et j’ai tendance à me faire souvent remarquer à cause de ma mauvaise humeur et mes tacles verbaux aussi aiguisés qu’une lame. Généralement, on évite de m’emmerder pour ne pas recevoir bien pire en retour.
— Surtout, appelle-moi quand tu auras fini de t’expliquer avec elle, j’ai hâte de savoir comment cette histoire va se terminer, pouffe-t-elle.
— Mouais, bah, ce sera pas pour ce soir, car on sort. Je ne compte pas rentrer à l’heure pour lui permettre de me dire que son nouveau mec est le coup du siècle et qu’elle ne peut plus se passer de lui.
Beck claque de la langue.
— Si ça se trouve, c’est le bon… Eh, mais attends ! s’écrie-t-elle. On sort ? Première nouvelle !
Je hausse les épaules. Comme je viens de lui préciser, j’ai bien l’intention de jouer encore un peu avec les nerfs de ma mère, et la solution tout improvisée vient de s’illuminer dans mon esprit.
— On va s’incruster à la fête de Jaimie.
Elle ouvre la bouche, sans trouver la réponse adaptée. Je viens momentanément de lui clouer le bec et cette réaction me fait regretter de ne pas avoir mon portable entre les mains pour faire un snap de cette exclusivité. Cette fille sait toujours quoi dire, en digne représentante des moulins à paroles. J’avoue que ma subite décision de sortir dans une soirée de Jaimie Mackenzie est à noter dans les annales. Je déteste cette gonzesse, cliché parfait de la bimbo pleine aux as, qui est persuadée que ses années en tant qu’étudiante doivent se résumer à obtenir une vraie notoriété auprès de toutes les personnes qu’elle croise sur son chemin. Les fiestas chez Jaimie sont plutôt réussies, alcool à gogo, piscine, bouffe, musique ; tout ce qui plaît aux jeunes de notre âge. Perso, je n’ai jamais tenté parce que voir sa tronche de nana superficielle plus de deux heures a tendance à me coller de l’urticaire, mais Beck, en bonne traitresse, est une habituée et a toujours désespéré de pouvoir m’y emmener.
— Bon sang, je n’y crois pas ! glapit-elle enfin. Elle saute sur son derrière, mais doit contenir sa joie pour ne pas nous envoyer dans le décor et risquer de flinguer sa jolie bagnole. Tu es sérieuse ?
— Bah ouais, il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis, conclus-je, l’attention rivée sur le parking déjà bondé du lycée.
Elle s’engage dedans, salue Tory McAllister, qui passe devant nous en roulant exagérément des hanches puis se trouve une place pas trop loin de l’allée qui nous mènera au cœur des bâtiments en pierre qui accueillent les jeunes adultes que nous sommes. Si j’avais été la conductrice, nul doute que j’aurais fait mine de vouloir l’écraser, juste pour me satisfaire de son expression paniquée. Je déteste ce genre de filles, qui pensent que leur physique est une solution à tous leurs problèmes. Je n’ai jamais compris comment Beck pouvait parler à tout le monde, sans même se soucier des différentes animosités entre les uns et les autres. Elle navigue entre les starlettes, les joueurs de foot, les geeks, les losers et… moi. Je ne suis dans aucune catégorie, électron libre qui se fout des gens et vit sa vie tant qu’on ne la fait pas chier.
Je reviens sur notre dernier sujet et c’est décidé : à choisir entre une explication musclée sur le nouveau connard venu remplacer mon père et les canettes d’alcool présentes à la fête de l’autre dinde, ma préférence est vite vue.
Ce soir, sera donc ma première fois dans l’univers des célèbres soirées t-shirts mouillés. En attendant, j’ai bien la journée pour me faire à cette idée.


C HAPITRE  2
C ouchée sur le lit de Beck, je joue avec un coussin que je fais sauter dans les airs pendant qu’elle termine son maquillage.
— Tu vas vraiment rester habillée comme ça ? me demande-t-elle, en me fixant dans le miroir.
Je regarde son reflet, lui jette l’oreiller dans le dos, ce qui fait voler ses cheveux parfaitement lissés. Elle les recoiffe avec les doigts en pestant :
— T’es chiante, meuf. Tu sais combien de temps j’ai passé à dompter cette crinière ?
— Euh, ouais, ça fait trois heures que je t’attends. Je suis en train de me fossiliser alors magne ton cul.
Je me redresse pour m’asseoir en tailleur. Sans rire, je commence vraiment à avoir des fourmis dans le derrière. Je ne comprends pas qu’elle veuille à ce point se ravaler la figure, Beck est belle, même sans artifice.
— Je vois ta culotte Minnie, madame la gothique en carton, se moque-t-elle avant de jeter son pinceau sur la coiffeuse et de courir hors de portée d’un nouveau projectile.
Je ferme les cuisses en ajustant mes vêtements. J’ai dû piocher dans ses fringues étant donné que je n’avais aucune envie de repasser par la case maison, et me dégoter quelque chose de potable n’a pas été une mince affaire. Ma meilleure amie est une accro de la couleur, du rouge, du vert, du jaune, si j’avais voulu me déguiser en arc-en-ciel, je n’aurais eu que l’embarras du choix. Mais dénicher du sombre s’est transformé en chasse au trésor, plongée dans les méandres de sa penderie. Finalement, j’ai pu me constituer un ensemble sympa. Un peu sexy pour moi, mais qui fera l’affaire. Je porte un haut à manches longues, tout simple, qu’elle doit probablement mettre en pyjama l’hiver, une jupe plissée qui m’arrive à mi-cuisses qu’elle a dû acheter sur un site coquin pour faire plaisir à l’un de ses plans cul, et des chaussettes hautes, montant au-dessus de mes genoux. Rangers aux pieds, ça rend plutôt pas mal, même si ce n’est pas l’avis de madame rabat-joie. Elle réapparaît dans l’embrasure de la porte.
— ‘Suis prête !
Cette fille est tellement canon, si j’étais un mec, il est clair que je n’aurais qu’une obsession, qu’elle me rejoigne sur ce lit.
OK, Jenna, pensée bizarre…
J’ignore mon esprit tordu sans cesser de la contempler. Elle est aussi belle à l’intérieur qu’à l’extérieur, aussi blonde que je suis bru… enfin, c’est vrai que maintenant ils sont bleus. Ses yeux ont une teinte quasiment semblable à celle de mes cheveux, et sont si expressifs qu’il lui serait impossible de jouer la comédie même si sa vie en dépendait. Elle ressemble à une déesse grecque dans cette robe blanche, avec sa crinière dorée qui descend jusqu’à ses reins et ce maquillage si bien réalisé.
— T’as l’air d’une pouf, ma blonde, laissé-je échapper pour lui rendre la monnaie de sa pièce concernant mon sous-vêtement préféré.
Elle lève les yeux au ciel, puis éclate d’un rire sonore.
— Allez, viens, saleté. On a des shots qui nous attendent !
Je bondis sur mes pieds et bras dessus, bras dessous, nous nous ruons vers sa petite voiture colorée.
Il est tout juste vingt-deux heures lorsqu’elle se gare devant la somptueuse maison de Jaimie. J’ouvre la fenêtre et m’y accoude, bouche bée. La bâtisse est énorme avec des balcons à chaque étage, tandis qu’au rez-de-chaussée des baies vitrées donnent sur une immense terrasse où s’entassent déjà des dizaines d’étudiants. La musique est à fond, mais ne perturbera personne, car nous sommes entourés de verdure, sur un vaste terrain où se sont immobilisées de nombreuses voitures.
— Alors ? Sous le choc ? se moque Beck en me voyant subjuguée par cet environnement.
— Nan. Pas sous le choc, juste… verte de jalousie ! répliqué-je en me tournant vers elle, les yeux ronds.
Elle ricane, coupe le contact et me pince la joue, comme le faisait ma grand-mère lorsque j’avais cinq ans.
— Et attends de voir sa piscine, tu vas en perdre ta langue.
Même si nous blaguons comme deux gamines tout en marchant vers l’entrée de la baraque, je ne peux m’empêcher d’envier notre hôtesse. J’habite une petite maison de quartier depuis toujours, qui se résume à un salon, une cuisine, une salle de bain W.-C. et deux minuscules chambres. Dans cet endroit, je suis sûre que leur cuisine est l’équivalent de ma maison entière. Le rêve ! Au moins, Jaimie ne doit pas entendre ses parents jouer au docteur, comme cela a été mon cas quand je me suis retrouvée en âge de comprendre.
Nous montons la dizaine de marches, déjà encombrées par des squatteurs bien alcoolisés, pour pénétrer dans le hall où de nombreuses personnes dansent collées-serrées. Il fait tellement lourd que ma nuque s’humidifie, mon maillot me colle à la peau. Je prends sur moi pour ne pas râler alors que nous venons à peine d’arriver. J’attrape le coude de mon amie qui est toujours aussi fraîche qu’une rose alors que pour ma part, un pied dans ce sauna improvisé suffit à me faire dégouliner.
— Il me faut à boire où je vais commencer à lécher la moindre goutte d’eau que je vois sur ces gens.
Elle soupire, amusée par mon expression dramatique.
— Arrête tes âneries ! Je te signale que c’est toi qui as voulu venir à cette fête !
Je la suis en traînant le pas, jusqu’à m’immobiliser lorsque Jaimie apparaît comme par enchantement juste devant nous.
— Les filles ! Quel… plaisir de vous voir ici !
Elle marque une hésitation, me détaille de la tête au pied, finit par sourire à Beck.
— Chérie, Gary te cherchait à l’instant, il allait en direction de la piscine se prendre un verre si toutefois ça t’intéresse.
Elle me salue rapidement puis s’éloigne pour aller distribuer sa bonne parole à qui veut bien l’entendre. Je fixe ma copine, outrée.
— Gary ? Comme Gary, le mangeur de scarabée ?
Elle souffle comme si j’étais vraiment à enfermer.
— C’était au collège, il y a prescription maintenant. Tu as vu ce qu’il est devenu ?
Elle se mordille la lèvre d’un air rêveur. Je la secoue par les épaules pour qu’elle arrête son délire. Même si, effectivement, Gary s’est transformé en bombe atomique avec un cul à faire baver les frelons, pour moi, il restera à jamais le garçon qui a croqué un insecte lors d’une sortie en forêt.
Beurk… comment peut-elle imaginer fourrer sa langue dans une bouche qui a bouffé un coléoptère ?
Sortie de sa rêverie, elle me tire par la main pour m’entraîner à sa suite.
— Allez, viens, si on trouve Gary, on trouve les boissons, alors réjouis-toi !
Elle bouscule des danseurs sur son passage, je marche sur des chaussures sans prendre le temps de m’excuser. Quand la tornade blonde a une idée en tête, plus rien ne peut la stopper. Nous retrouvons la fraîcheur de la nuit lorsqu’elle me fait atterrir sur une seconde terrasse, où trône en son milieu une piscine quasi olympique.
OK, peut-être pas aussi grande…
Je frissonne, je déteste ce genre de truc surtout quand on sait que tous les nageurs font pipi dedans, et encore plus des étudiants complètement bourrés. J’aperçois, quelques mètres plus loin, la haute stature des joueurs de foot qui sont regroupés autour d’un bar à cocktails. Beck continue de me tirer sans se préoccuper des gens qui nous entourent quand, soudain, un connard éméché trouve la merveilleuse idée de pousser tout le monde pour une baignade improvisée sans que personne ait le temps de réagir. Surtout pas moi. Avec horreur, je sens la main qui me tient glisser, je me retrouve sans appui, propulsée dans le bassin chloré en compagnie d’autres fêtards. J’entends vaguement une voix paniquée m’appeler, l’eau me submerge, je cherche à me rattraper à quelque chose, à quelqu’un. Je bats des pieds par instinct de survie, on ne me remarque pas, je me prends des coups dans les jambes, mes doigts se raccrochent à un t-shirt, on me repousse. Ma gorge me brûle, je bois la tasse, mes cheveux retombent sur ma figure et m’empêchent de voir ce qu’il se passe. Je panique, me retrouve prisonnière sous la surface et en cet instant, je regrette profondément le fait de n’avoir jamais appris à nager correctement.


C HAPITRE  3
M es oreilles bourdonnent, mes poumons me font mal, je tourne la tête à droite, à gauche, tout en agitant les pieds, je décolle ma chevelure de mes paupières. Je dois faire abstraction de ma peur et réfléchir. Si je retiens ma respiration et touche le fond, je pourrai me propulser vers le haut pour rejoindre la surface . C’est ce que je devrais faire, j’en suis pourtant incapable. La peur s’accentue, je suis à deux doigts de capituler, je ne peux rien faire de toute façon à part chercher à rester la tête hors de l’eau tout en jouant de mes membres, mais je suis incapable de faire un mouvement pour rejoindre le bord sans couler. Je n’arriverai pas à tenir longtemps, des mains me font disparaître sous l’eau. Quelle bande de cons !
Je vais crever à cause de mon caractère de merde et mon refus de prendre des cours de natation tout ça parce que me montrer en maillot de bain m’a toujours fait flipper.
« Bordel, tu vas te remuer, oui ou merde ? »
Une voix chaude vient résonner entre mes tempes. Je cligne des paupières, une image vient se superposer à ce que je vois. J’ai l’impression de regarder un film en trois dimensions. En premier plan, il y a l’eau qui me retient, mais en second plan, je perçois un couple qui s’embrasse à pleine bouche. Je cligne des paupières, mes rétines me brûlent, mais cette image devient plus présente. Je suis dans le corps de quelqu’un d’autre. Je baisse le regard et découvre mes jambes – les siennes, apparemment. Il se lève, enjambe des pieds, cherche un endroit où s’isoler. Je ne comprends plus rien… C’est impossible…
Une colère sourde remplace l’impuissance de ne pas réussir à revenir à la surface. Ce sentiment n’est pas le mien, je suis écartelée entre ces deux sensations bien distinctes. Je remue les bras, une force inédite prend possession de mes membres et je me retrouve à nager vers le haut. Mon visage entre au contact de l’air, j’avale des gorgées d’oxygène en battant des pieds pour rester hors de l’eau. Les gens rient autour de moi, personne ne me remarque, je tourne sur moi-même, cherche un endroit où passer sans que l’on me refasse couler par inadvertance. Mon regard accroche un petit espace où me faufiler.
« Voilà, joins tes mains vers l’avant et écarte-les, comme ça. »
Il joint le geste à la parole, de longs bras miment le mouvement que je m’empresse d’imiter. L’image s’efface pour laisser apparaître la voie que je dois suivre. Je m’exécute, bats des pieds comme il me l’indique pour me propulser. Plus que quelques centimètres, mes doigts touchent le rebord, je m’y accroche avec soulagement. Essoufflée, je peine à reprendre ma respiration, je pleure et ris en même temps. Des émotions contradictoires me submergent.
J’ai réussi ! Bon sang, je suis vivante !
J’ai du mal à prendre conscience du drame qui a failli se produire, personne ne s’est aperçu de rien, et j’ai vraiment échappé au pire. Des doigts s’enroulent autour de mon poignet, me soulèvent hors de l’eau comme si je ne pesais rien. Mes pieds rejoignent la terre ferme, je lève le menton pour croiser le regard inquiet de Gary. Son expression est soucieuse, ses prunelles chocolat me dévisagent, s’assurent que je n’ai rien.
— Ça va ?
Je mets deux secondes à comprendre ce qu’il me demande, complètement perturbée. Il se fait bousculer par ma meilleure amie qui se jette dans mes bras.
— Oh mon dieu, Jenna ! Je n’arrivais pas à te retrouver avec tout ce monde, j’ai eu la peur de ma vie, je suis tellement désolée.
Elle se recule pour me palper, je suis touchée par son attitude, mais la situation devient gênante, surtout avec son futur plan cul qui me fixe. Je lève les mains au ciel, cherche à prendre de la distance. Je suis trempée, mes vêtements pèsent une tonne et le vent frais me fait frissonner.
— C’est bon, il n’y a pas mort d’hommes, pas la peine de s’affoler, chuchoté-je, mal à l’aise.
— Tu rigoles ? Tu as failli te noyer ! s’écrie Beck, à la limite de l’hystérie. C’est ma faute en plus. Je t’appelais, mais je ne te voyais pas. C’est Gary qui t’a localisée et a couru pour te rattraper.
Je croise les bras et affiche un bref sourire à l’intéressé, confuse d’avoir été aperçue dans cette situation.
— Merci, mais je vous assure que je m’en sortais très bien, riposté-je dans un sursaut d’orgueil.
« Mais bien sûr… » , lance l’écho dans ma tête.
Je serre les dents, tente de refouler cette voix intrusive qui n’a rien à faire là. Le choc me fait avoir des hallucinations, je tremble de plus en plus au point que mes genoux se mettent à jouer des castagnettes. Je n’ai pas le temps de protester que Gary pose sa veste sur mes épaules. Je décoince mes cheveux trempés et les essore en me penchant en avant.
— Merci, répété-je, sans oser le regarder.
Une bande de gars passent près de nous, brandissant leurs boissons, poussent Beck, qui leur bloque le chemin, et s’éloignent en riant. Si j’avais été plus en forme, il est fort probable que je n’aurais pas laissé faire sans intervenir, sauf qu’en cet instant, j’ai l’impression d’être complètement sonnée. Ma jolie blonde m’entoure pour me décaler à l’abri des invités de moins en moins conscients de leurs actes, frotte activement mon dos pour me réchauffer.
— Je vais rejoindre les autres, dit alors le mangeur d’insecte, prêt à tourner les talons.
Je fais mine de vouloir lui redonner sa veste.
— Non, garde-la. Tu trouveras bien un moment pour me la rendre.
Il me fait un clin d’œil, puis s’éloigne.
« C’était qui, lui ? », gronde mon persécuteur.
J’ignore la question, demande à demi-mot :
— Beck, ramène-moi chez moi, s’il te plaît.
Elle hoche la tête vivement, me soutient par le coude pour m’aider à avancer, tout en restant le plus loin possible de la piscine.
— Oui, je crois que c’est préférable. Tu es frigorifiée.
Nous retournons à la voiture dans un silence de plomb. Je sais qu’elle s’en veut et attend de se retrouver seule pour éclater en sanglots. Je devrais la rassurer, lui promettre que rien n’est de sa faute… J’en suis incapable pour le moment. Elle sort un plaid de son coffre, l’étale sur mon siège pour que je puisse m’asseoir dessus. Je me pelotonne dans la veste que l’on m’a prêtée, front appuyé contre la vitre tandis qu’elle rejoint sa place et met le contact. Ce n’est qu’à ce moment-là que je m’autorise une seule question pour répliquer à la voix off qui me triture le crâne :
« Et toi, on peut savoir qui tu es ? »
J’évite de penser que je réponds à mon propre délire, pourtant, je n’arrive pas à me défaire de cette sensation de déjà-vu.


C HAPITRE  4
B eck me regarde, les yeux brillants.
—   T u es sûre que tu ne veux pas venir à la maison ? demande-t-elle pour la énième fois.
Elle tapote des doigts contre son volant, cherche un moyen de me retenir. Je lui souris, mon cœur se serre de la voir si mal, la dernière chose que je souhaite, c’est qu’elle s’en veuille, mais je peine à trouver les mots.
— Je t’assure que tout va bien. J’ai juste besoin de retrouver mon lit, faire un vrai somme et tout ira mieux demain. Si je t’ai devant le nez toute la soirée, on va la passer à chialer parce que j’ai failli crever.
Elle ouvre la bouche sans réussir à parler, elle sait que j’ai raison de toute façon. Elle opte pour une autre parade.
— Et ta mère ? Tu penses être dans le bon état d’esprit pour envisager une discussion ? Il y a de la lumière chez toi, elle t’attend.
Je tourne la tête vers la petite maison aux volets verts dans laquelle je vis depuis toujours. J’ignore la boule qui grossit dans ma gorge. Même si je peine à supporter ma nouvelle vie aux côtés d’une mère depuis peu célibataire qui cherche par tous les moyens à en profiter, je ne me vois pas habiter autre part. Ce nid a été celui de mon enfance, dans lequel nous avons partagé beaucoup de bons moments. Dans quelques mois, je devrai rentrer à l’université et abandonner ce cocon. Un soupire s’échappe de mes lèvres. Peu importe le guet-apens qui m’attend en rentrant, j’ai besoin de me poser chez moi afin de pouvoir réfléchir à ce qu’il s’est passé ce soir.
— Ne t’inquiète pas pour ça, on s’appelle demain, de toute façon je dois récupérer mon sac de cours chez toi.
Je ne lui permets pas de riposter, sors en vitesse et lui fais un petit signe de la main alors que je me dirige vers le perron. Elle a raison, ma mère doit être prête à relancer la discussion du matin. Je prends une profonde inspiration, me compose une expression neutre, tourne la poignée et entre. La lumière est tamisée, un parfum d’ambiance se diffuse au rez-de-chaussée. Je me baisse pour délacer mes bottines, enlève mes chaussettes trempées pour les glisser à l’intérieur. Pieds nus, je marche jusqu’au salon : autant me faire incendier maintenant pour passer à autre chose rapidement. Elle est assise sur le canapé, ses cheveux bruns relevés en un chignon flou, une tasse de café dans la main tandis qu’elle se mordille le pouce. ...

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