Kiz hope - Intégrale
379 pages
Français

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Kiz'hope - Intégrale , livre ebook

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Description

Après un grave accident de voiture, Emy, 29 ans, remet sa vie en question et souhaite tout changer avec l'aide de sa meilleure amie et colocataire Lola.
Son but ? Vivre, ne plus survivre. Première étape : retrouver son amour de lycée : Anthony.
Les chemins d'Emy et d'Anthony vont-ils se croiser à nouveau ? L'amour sera-t-il au rendez-vous ? Rien n'est moins sûr...
Après un grave accident de voiture, Emy, 29 ans, remet sa vie en question et souhaite tout changer avec l'aide de sa meilleure amie et colocataire Lola.
Son but ? Vivre, ne plus survivre. Première étape : retrouver son amour de lycée : Anthony.
Ce dernier, danseur professionnel, est de retour dans sa ville natale avec sa troupe.
Son objectif ? Faire découvrir sa passion avec son meilleur ami et associé, Samuel.

Pour trouver les réponses à ses questions, la jeune femme devra pousser les portes de son destin et se prouver qu'elle est capable d'affronter la vie et son lot de déceptions.

Les chemins d'Emy et d'Anthony vont-ils se croiser à nouveau ? L'amour sera-t-il au rendez-vous ? Rien n'est moins sûr...


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 septembre 2018
Nombre de lectures 75
EAN13 9782374137148
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Virginie Malann
 
Kiz’hope
Intégrale
 

 
Nisha Éditions
Copyright couverture : Konrad Bak
ISBN 978-2-37413-714-8


Have fun !
 

@NishaÉditions

Nisha Éditions

Nisha Éditions & Virginie Malann

Nisha Éditions

www.nishaeditions.com
 
SOMMAIRE
 
 
Présentation
 
 
Prologue
 
 
1 – La séparation
 
 
2 – L’accident
 
 
3 – La rééducation
 
 
4 – Le journal
 
 
5 – Doutes incessants
 
 
6 – Une amitié hors norme
 
 
7 – Kiz’hope
 
 
8 – Fais un vœu
 
 
9 – Les retrouvailles
 
 
10 – L’homme aux yeux de braise
 
 
11 – Tchoutchou
 
 
12 – Premier rendez-vous
 
 
13 – Révélation
 
 
14 – Le banc
 
 
15 – La serviette bleue
 
 
16 – Les retrouvailles
 
 
17 – Cours de danse
 
 
18 – Sensibilité, écoute et lâcher prise
 
 
19 – Douce mélodie
 
 
20 – Erreur fatale
 
 
21 – Monsieur Bérignac
 
 
22 – Pure coïncidence
 
 
23 – Désir incontrôlable
 
 
24 – « Chez Joe »
 
 
25 – Rouge ou bleue ?
 
 
26 – Déclaration inattendue
 
 
27 – Vengeance ?
 
 
28 – Le pique-nique
 
 
29 – Trouble de la mémoire
 
 
30 – Foutue vie
 
 
31 – Laisser le bénéfice du doute
 
 
32 – Étreinte voluptueuse
 
 
33 – Crache le morceau  !
 
 
34 – Regarder vers l'horizon
 
 
35 – Laisse-moi une chance
 
 
36 – Douleur insurmontable
 
 
37 – Adieu
 
 
38 – Rituel du vendredi
 
 
39 – Confidence pour confidence
 
 
40 – Juste deux minutes
 
 
41 – Gravée à jamais
 
 
42 – Les tourtereaux
 
 
43 – Cheese

 
44 – Une dernière danse ?
 
 
45 – Passion dévorante
 
 
46 – Visite inattendue

 
47 – Secret révélé

 
48 – Cramé !

 
49 – Quart d’heure de folie

 
50 – Passé à la con !

 
51 – Échange explosif

 
52 – Demande déstabilisante

 
53 – Excuses acceptées ?

 
54 – Surprise !

 
55 – Saut en parachute

 
56 – Sucre d’orge

 
57 – Cadeau surprise

 
58 – Alerte !

 
59 – Jeu malsain

 
60 – Game over

 
61 – Retour à la case départ

 
62 – La lettre

 
63 – Conseil décisif

 
64 – Nouveau départ

 
65 – Retour de bâton

 
66 – Affrontement brutal

 
67 – Triste appel

 
68 – Sournoise visite

 
69 – Vieille peau

 
70 – Bête de foire

 
71 – Chanteur en herbe

 
72 – Ma came

 
73 – Éclats de verre

 
74 – Voyous des rues

 
75 – Parfum sensuel

 
76 – Mon carburant

 
77 – Indéniable alchimie

 
78 – Menace

 
79 – Douloureuses confessions

 
80 – Piégée

 
81 – Cruelle rencontre

 
82 – Voué à l’échec

 
83 – Le départ

 
Épilogue – Expiration…inspiration

 
Remerciements

 
Extraits
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
De l’amour de la danse à l’amour il n’y a qu’un pas.
Jane Austen
 

Prologue
 
 
 
Salut vous ! Moi, c’est Lola. Non, non, ce n’est pas moi l’héroïne, mais simplement la meilleure amie et colocataire d’Emy. Et accessoirement son rocher aussi, auquel elle s’accroche quand rien ne va dans sa vie. On nous appelle les inséparables… À la vie à la mort, comme on dit. Jamais l’une sans l’autre. Nos cœurs sont liés à jamais.
 
Bon, par quoi commencer ? Laissez-moi réfléchir deux secondes…
 
– Petit raclement de gorge avant ma tirade –
 
Ma choune, alias Emy, est une nana exceptionnelle et adorable – et un peu coincée aussi, mais ça, ça reste entre nous… N’allez pas lui dire, sinon, je vais me faire défoncer. –
 
– Lola, j’entends tout !
– Roh, si on ne peut plus rigoler, maintenant !
– Rassure-moi, tu ne vas pas me couper à chaque fois que je dis une connerie ? râlé-je.
– Arrête d’être aussi vulgaire et je te laisse poursuivre.
 
Je suis forcée de lui tirer la langue ! Oui, comme vous avez sans doute pu le remarquer, notre chamaillerie est notre quotidien à toutes les deux.
 
Bon, revenons aux choses sérieuses. Où en étais-je ? Ah oui, donc comme je vous le disais, ma choune est une gonzesse pleine de ressources et a un cœur gros comme un chamallow géant ! Elle a vingt-neuf ans et vient de passer une épreuve difficile – et moi aussi, par la même occasion –.
 
Laquelle ? Impatiente, à ce que je constate ! Je me lance même si ces souvenirs restent douloureux pour nous. Nous sommes là pour tout partager, après tout.
 
Il y a un an environ, Emy a survécu à un accident de voiture. Elle a été hospitalisée dix mois, dont un dans le coma. Autant dire que ma vie s’est arrêtée ou, du moins, a marché au ralenti durant toute cette période. Mais ma choune est forte et a su rebondir. Heureusement d’ailleurs, sinon j’aurais fini par lui faire bouffer ses perfusions ! Sa rééducation se termine et elle peut enfin se servir de ses deux jambonneaux comme avant. Pendant plusieurs mois, elle s’est déplacée en fauteuil roulant et se sentait dépendante de tout le monde… surtout de moi. Bon, c’est vrai que ça n’a pas été facile tous les jours, surtout avec son caractère à la con et son entêtement de merde. Mais je sais m’y prendre avec elle. Et elle ne peut pas me résister. Il a quand même fallu que je la bouscule et lui bouge le cul pour avancer !
 
Depuis son réveil à l’hôpital, sa vision de la vie a changé. Alléluia !
 
Avant, tout était calculé, ordonné. Elle se voyait mariée à cet enfoiré de Jordan avec qui elle voulait toute une tripotée de gamins ! La petite maison et son jardin qui va avec etc., etc., etc. Beurk ! Mais ça, c’était avant ! Ouf !
 
Aujourd’hui, plus de Jordan ! Cet enfoiré a eu la lâcheté de la laisser tomber lorsqu’elle était dans le coma pour aller se consoler dans les bras d’une pouffe. Et croyez-moi, je lui en suis reconnaissante. Emy aussi car, au final, elle n’était pas heureuse avec lui et encore moins amoureuse.
 
Le boulot, elle en n’a plus. Elle était hôtesse de caisse dans un supermarché et se faisait chier comme un rat mort.
 
– Lola !
– Quoi, merde ? C’est vrai !
– Tu me désespères avec tes réflexions.
– Je suis comme ça, darling. Et tu sais que ça ne changera pas ! Va vraiment falloir t’y faire et t’y mettre aussi, tu vas voir c’est… libérateur !
– Ta gueule !
– Ouh, mais c’est qu’elle sort les crocs, en plus. Je suis choquée, tu as dit un gros mot, Choune !
– Dit-elle avec un sourire sadique ! réplique-t-elle.
– Bouche-toi les oreilles, car je continue, OK ?
– Dépêche-toi que je prenne le relais pour m’excuser de tes insanités !
 
Le majeur levé dans sa direction accompagné de mon plus beau sourire, je continue…
 
On parlait boulot, je crois. Elle a réussi à économiser assez d’argent pour vivre sans être aux crochets de qui que ce soit.
 
– Toc toc, Lola ! Merci pour cette présentation haute en couleurs ma chérie, mais je crois que mon tour est venu.
– D’accord, Choune. N’oublie pas de mentionner que t’es bonne.
– T’es nulle !
– Moi aussi, je t’aime.
 
Lola a assez bien parlé de moi… Avec ses mots, certes, mais ça résume bien mes douze derniers mois. Ce que je peux rajouter, c’est qu’aujourd’hui, je recherche l’aventure et surtout, lui… mon premier amour. La vie m’a offert une seconde chance, à moi, maintenant, de l’utiliser à bon escient et de vivre mes rêves comme je l’ai toujours souhaité. Je veux me mettre en « mode Lola » et profiter.
 
Antony, me voilà… ou pas.
 
Ah, j’oubliais :
 
– Lola !
– Quoi ?
– Arrête un peu d’être vulgaire !
– Jamais de la vie, morue ! Sois comme moi et tu verras, la vie sera plus belle ! En plus, je suis sûre que ça te manquerait.
 
Le sourire aux lèvres, j’imprime ses paroles dans ma petite tête.
 
« Va de l’avant, Emy, et tu verras, la vie sera plus belle. »
 



La séparation
 
 
 
Petit retour en arrière…
 
Enlève-moi ce sourire de cruche de ton visage, par pitié ! Fichue conscience, toujours à se la ramener !
 
Trois jours. Trois jours que je n’ai pas vu Antony. Trois jours d’une attente interminable. Alors vous vous doutez bien que son texto de ce matin m’a rendu folle !
 
Je m’avance dans l’allée qui longe le petit étang pour aller retrouver le banc où tout a commencé entre nous. Notre premier baiser, notre premier « Je t’aime » ont vu le jour à cet endroit. Mon cœur tambourine à chaque pas effectué. Il m’a tellement manqué, ces derniers jours, que l’adrénaline se manifeste lorsque la distance diminue. Mon sourire reste plaqué sur mon visage au fil des mètres que je parcours. Petit coup d’œil. Personne. Pas de scooter. Banc vide. Il est 18 h 05 quand je m’installe sur ce dernier et regarde autour de moi pour voir s’il n’est pas dans les parages. Non, personne… juste des amoureux qui se bécotent plus loin et d’autres qui se promènent.
 
Je croise mes jambes et les balancent d’avant en arrière en attendant impatiemment mon amour. Il me fait languir, je veux vite me réfugier dans ses bras, goûter à ses lèvres et profiter de sa tendresse. Je l’aime tellement.
 
Je relis son dernier message.
 
[Une surprise t’attend, ce soir… Rejoins-moi à notre endroit, à 18 h 00… Je t’aime.]
 
Je me remémore notre rencontre et ne peux retenir un rire nerveux. Quelle humiliation, ce jour-là, quand j’y repense. Des explications ? Course de haies, ça vous parle ? Une horreur en ce qui me concerne. Le sport et moi, ça a toujours fait deux. Je déteste ça ! Lorsqu’on nous a annoncé, en début d’année, que nous allions faire de l’athlétisme au premier trimestre et en particulier de la course de haies, j’étais, comment dire… plus que dépitée.
 
Au début du mois d’octobre, une journée ensoleillée s’annonce en ce jeudi mémorable. La pause déjeuner est terminée et il est temps d’aller à notre cours de sport. Mon engouement se cache je ne sais où mais il n’est pas inscrit sur mon visage, ça, c’est une certitude. Après être passé par la case vestiaire, notre groupe de terminale se dirige à l’extérieur de la salle pour rejoindre les pistes d’athlétisme. Au côté de mon amie, nous pestons après cette discipline. Plus je m’approche des haies, plus j’ai envie de me faire la malle, une horreur !
 
– C’est définitif, je déteste le sport ! dis-je, essoufflée.
– Moi aussi ! Je n’ai qu’une seule envie, c’est de me barrer !
– La même, et en plus regarde ce qui nous attend ! lâché-je, découragée.
 
Nous levons la tête en même temps et remarquons les haies nous faire de l’œil.
 
–  Je suis nulle à saute-mouton ! Fait chier ! soufflé-je, désespérée.
– On s’est tapé deux tours de terrains de foot, il ne va pas nous emmerder avec ses haies ?
– Chut, il va t’entendre.
– Rien à battre !
– Emy, Aurélie ! Rapprochez-vous, les filles, on va commencer ! nous lance notre professeur.
– Et merde, il revient à la charge, marmonne Aurélie.
 
Notre professeur de sport nous explique en quelques secondes la démarche à respecter pour un saut maîtrisé, mais rien à faire, je n’arrive pas à m’intéresser à son discours. Je devrais, pourtant… Ça m’éviterait l’inévitable. Nous devons nous mettre par deux et partir au top départ du sifflet. Je laisse bien évidement mes camarades me devancer et recule l’échéance de la torture. Pendant que les autres jouent à saute-mouton par-dessus les obstacles, je regarde autour de moi comme pour trouver un moyen de disparaître et éviter le carnage. Mes yeux sont immédiatement attirés par un groupe de garçons, torse nu, qui élaborent des figures au sol sur un fond de musique. Soudain, je suis hypnotisée par un seul et unique danseur. Un danseur sculpté, musclé, au regard bleu océan qui en laisse rêveuse plus d’une, dont moi. Son charisme et sa prestance font tourner la tête de toutes les filles, surtout celles du « clan populaire » comme j’ai pris l’habitude de les appeler. Elles tournent autour de lui comme des mouches autour d’un pot de miel. De vraies sangsues… Elles veulent jeter leur dévolu sur lui, coûte que coûte. Des rapaces qui veulent leur morceau de viande rien que pour elles. Un nouveau au lycée, et qui plus est super mignon. Son sourire d’une blancheur incroyable fait fureur, tout comme sa petite fossette. Il ne leur en faut pas plus pour déclencher leur radar. Elles me dégoûtent. Moi, je suis plutôt dans le clan des discrètes et préfère me consacrer à ma dernière année de terminale. Le bac, ce n’est pas de la rigolade. Bref, je suis tombée immédiatement sous son charme avant même qu’il pose un regard sur moi. Je le regarde effectuer ses pas de danse avec une facilité et une souplesse incroyable ; j’observe ses muscles se contracter. Son sourire me fascine.
 
–  Emy !
 
Je sursaute et tourne la tête en direction du prof.
 
–  Oui ?
– C’est à ton tour.
 
Et merde, j’avais presque oublié. J’ai la pression, il ne faut pas que je me loupe, surtout pas devant lui. Au coup de sifflet, je commence à courir et me concentre un minimum en essayant de me rappeler de ce que nous a dit notre coach il y a quelques minutes. Mais mon cerveau est comme troué, je n’ai rien retenu. Je continue à courir et arrive à la première haie. Je m’élance et passe ma jambe au-dessus de la barre. Yes ! Aucun incident ! La deuxième… Super… T’es pas si nulle que ça, Emy… Je me félicite moi-même, trop fière de ma performance. La troisième haie approche et le groupe de garçons aussi. Oh merde, la panique me prend. Ils regardent tous dans ma direction. Merde, merde, merde. Ne fais pas la conne, Emy, saute cette barre sans encombre ! Ne va pas t’humilier devant eux ! Sinon tu peux changer de lycée ! Je me lance en évitant tout contact visuel avec lui. Je cours, fais de grandes enjambées et lève la jambe pour passer l’obstacle. Et là, le drame. Mon tibia percute la barre et je me rétame comme une idiote sur le sol, la tête dans cette espèce de terre battue rougeâtre. Et merde ! Je suis maudite ! J’aperçois quelqu’un courir dans ma direction et s’agenouiller à mes côtés.
 
–  Ça va ? me demande une voix masculine.
 
Je relève la tête et plonge mon regard dans ce bleu qui me trouble tant.
 
– Euh… je crois.
 
Il m’aide à me relever. Son contact est divin, un courant électrique passe instantanément entre nous. Je dévie le regard. J’ai honte.
 
– Tu saignes… constate-t-il en prenant mon coude.
 
En effet, je suis toute éraflée.
 
– Oh, ce n’est pas grave, tenté-je de me convaincre.
 
Je suis pourtant douillette et prends donc sur moi pour éviter de chouiner.
 
– Je t’amène à l’infirmerie. Tu saignes légèrement du nez aussi.
 
Je passe un doigt sous mon nez et remarque le sang.
 
– D’accord, opiné-je.
 
Je n’ose rien dire, je suis intimidée par sa carrure et son charme.
 
– Antony.
– Pardon ?
– Moi, c’est Antony et toi ?
– Emy. Et je viens de me ridiculiser, n’est-ce pas ?
– Disons qu’il y a d’autres moyens d’attirer l’attention des garçons, ricane-t-il.
– Mais je ne voulais attirer l’attention de personne ! rétorqué-je, gênée.
– Je rigole, Emy ! lance-t-il en m’offrant un clin d’œil. Bien que je ne m’en plaigne pas, ajoute-t-il d’un regard charmeur.
 
Et voilà comment notre histoire a débuté. Depuis, notre complicité est infaillible et nos projets commencent à mûrir dans nos têtes. Je n’aurais jamais cru qu’un mec comme lui aurait pu s’intéresser à une fille aussi banale que moi. Je n’arrive toujours pas à croire que cela fait maintenant neuf mois que nous sommes ensemble, amoureux comme jamais. Il m’a fait découvrir l’amour avec un grand A. Il me provoque des papillons dans le ventre, des étincelles dans les yeux et des bourdonnements dans le cœur.
 
18 h 27 et il n’est toujours pas là. Je commence à m’inquiéter. Il n’est jamais en retard, normalement. Il a peut-être un problème. Je me décide enfin à lui envoyer un message.
 
[Je suis au banc, je t’attends.]
 
Cinq minutes passent et toujours pas de réponse de sa part. Je commence à avoir peur, il a peut-être eu un accident de scooter. La lumière décline au fil des minutes qui défilent et mon impatience se transforme en inquiétude.
 
18 h 53, toujours personne. Je l’appelle sur son téléphone mais tombe directement sur sa messagerie.
 
« Salut, c’est Anto, je ne suis pas dispo pour le moment alors laissez-moi un petit message. Emy si c’est toi, n’oublie jamais ces mots : Je t’aime, Bellezza. »
 
Je souris à chaque fois que j’entends sa messagerie. Il est d’un romantisme fou avec moi.
 
19 h 09. Il y a un problème, je le sens. Je tourne en rond. Je ne sais pas quoi faire et commence à paniquer. Il a dû lui arriver quelque chose, ce n’est pas possible autrement. Je rappelle.
 
« Salut, c’est Anto, je ne suis pas dispo pour le moment alors laissez-moi un petit message. Emy si c’est toi, n’oublie jamais ces mots : Je t’aime, Bellezza. »
 
– Anto c’est moi, décroche, s’il te plaît. Je suis inquiète. Rappelle-moi. Je t’attends. Je t’aime.
 
19 h 13. Je réessaye, il va bien finir par décrocher. Ma gorge commence à se nouer, la peur s’empare de moi toujours un peu plus quand j’entends toujours la même phrase.
 
« Salut, c’est Anto, je ne suis pas dispo pour le moment alors laissez-moi un petit message. Emy si c’est toi, n’oublie jamais ces mots : Je t’aime, Bellezza. »
 
J’ai envie de jeter ce putain de téléphone par terre, de l’écraser, de le mettre en pièces. Je perds mes moyens. Pourquoi ne répond-il pas ? Où est-il ?
 
19 h 37. Le soleil laisse place petit à petit à la pénombre, les réverbères viennent de s’allumer et je me retrouve, là, paniquée, seule, sans nouvelle. Les personnes qui se baladent me regardent furtivement. J’ai l’impression de me comporter comme un lion en cage. J’ai peur de partir et de le louper. À moins que j’aille faire un saut chez lui. Il s’est peut-être endormi et a zappé notre rendez-vous. Il habite à quinze minutes à pied du lycée. Je réfléchis deux secondes et décide qu’il vaut mieux bouger d’ici et me rendre chez lui. Ainsi, je serai fixée.
 
19 h 43. Je commence à marcher puis finis par courir jusqu’à la maison de ses parents. Le sentiment que je ressens en ce moment même est un mélange de peur et d’incompréhension. Je suis complètement perdue, à l’ouest même ; cette situation me déstabilise. J’ai un mauvais pressentiment. Mes jambes sont sur le point de me lâcher. Je suis à bout de souffle. J’ai du mal à respirer. Je suis à quelques rues de chez lui… Mon cœur manque un battement, j’y suis. Je lève les yeux vers cette maison fermée : les volets sont clos, aucune voiture dans l’allée. Je m’aventure jusqu’à la porte d’entrée et tape contre elle sans ménagement. Aucune réponse. Je persiste. Rien. Je ne vais pas lâcher l’affaire comme ça. Je fais le tour de la maison et me précipite derrière, car la porte de service donne sur le jardin. Je tambourine de toutes mes forces et hurle.
 
– Antony ! Ouvre-moi ! C’est Emy ! Je t’en supplie ! Ouvre-moi !
 
Je continue à frapper cette satanée porte qui reste fermée. Je pleure, ma voix tremble et des sanglots s’en échappent.
 
Je tombe à genoux et continue à expier cette détresse incontrôlable. Je plaque les mains sur le sol et hurle son prénom lorsque je sens une main se poser sur mon épaule. D’un mouvement, je relève la tête et crie :
 
– Antony !
 
Déception… Ce n’est pas lui mais Madame Blanchet, leur voisine.
 
– Emy, il est parti, ma belle. La maison a été vendue.
 
Son regard est rempli de compassion et le mien de désarroi.
 
– Non ! crié-je, en pleurs.
 
Je suffoque, je manque d’air. Antony !
 
20 h 06. Il est parti, sans me prévenir. Il m’a abandonnée et vient de m’arracher le cœur avec son silence pesant et ses promesses bidon. Je suis dans un état second et verse toutes les larmes de mon corps sur le palier de cet inconnu qui m’a menti et que je croyais être l’amour de ma vie. Une douleur indescriptible me transperce le cœur et des questions se bousculent dans ma tête.
 
Alors qu’une déferlante d’émotions me submerge, je prends mon téléphone, appuie sur le bouton appel. J’approche l’objet de mon oreille et sens mes lèvres trembler.
 
Messagerie…
 
« Salut, c’est Anto, je ne suis pas dispo pour le moment alors laissez-moi un petit message. Emy si c’est toi, n’oublie jamais ces mots : Je t’aime, Bellezza. »
 
Silence… Je prends ma respiration, ouvre la bouche mais rien, aucun son. Une seconde, puis deux, puis trois. Un seul mot – j’arrive à articuler un seul mot :
 
– Pourquoi ?
 
20 h 08. Je raccroche et m’effondre. Il est parti. Parti… parti sans moi. C’est fini.
 



L’accident
 
 
 
11 ans plus tard
 
J’ai froid, je me sens faible. Mes mains tremblent et je n’arrive plus à bouger mes jambes. Je suis bloquée, rien à faire, l’habitacle de la voiture me retient prisonnière. Je hurle, j’appelle à l’aide, mais personne, le néant. Je commence à paniquer et tente de récupérer mon téléphone, mais il a dû glisser avec les secousses de l’accident. Je perds pied ; mon stress ne m’aide pas et le sang qui coule sur mon front me trouble la vue, m’emporte dans l’horreur. Je souffre, ma tête me fait horriblement mal, j’ai peur. Je vais mourir, aujourd’hui…
 
Je me débats, m’époumone et supplie je ne sais qui de venir à ma rescousse. Il fait nuit et aucun phare à l’horizon, juste une longue lignée de platanes illuminés par la lune, qui trône comme une guerrière au-dessus de ma tête. La pluie cogne contre la ferraille de la voiture et ce bruit incessant provoque un bourdonnement insupportable dans ma tête douloureuse. L’épée de Damoclès va s’abattre sur moi. C’est la fin. Je sombre au milieu de nulle part, seule et abandonnée, avec une douleur démentielle dans tout le corps… Ma vie défile devant mes yeux : des souvenirs, des images, un visage, toujours le même. Il revient en boucle, mais je n’arrive pas à le reconnaître. C’est flou. Je suffoque et crie au secours, mais je ne vois plus rien. J’abandonne et me laisse partir…
 
–  Choune, je suis là, calme-toi. C’est un cauchemar, réveille-toi.
 
Je sens ma meilleure amie me caresser les cheveux et essayer de me sortir de ma torpeur. Mon souffle est saccadé ; je suis à l’agonie, en sueur. J’ouvre les yeux difficilement. Je cligne des paupières pour me retrouver face à ma Lola. L’inquiétude lui barre le front.
 
– Lola ?
– Oui, c’est moi. Calme-toi, tout va bien.
 
Elle m’enlace et me rassure de sa douce voix. Je plonge mon regard dans le sien. Je perçois dans ses yeux émeraude cette petite lueur qui me renvoient le même message depuis quelques jours maintenant. Je secoue la tête et me retrouve face à la réalité. Je suis bien vivante, mais pas comme je le souhaiterais. Je me concentre pour bouger ne serait-ce qu’un orteil mais impossible, mes jambes ne veulent pas coopérer. Je me retrouve à la case départ, ici, dans mon lit d’hôpital, dans cette chambre, fade et sans âme, à me persuader tant bien que mal que la vie mérite d’être vécue malgré mon handicap.
 
– Toujours le même cauchemar ? me questionne Lola.
 
Je hoche la tête en signe d’approbation et souffle.
 
– J’en ai marre Lola, je n’en peux plus de cette situation, bougonné-je.
– Non, non, non, pas de ça avec moi Emy, OK ? Laisse-toi le temps de récupérer, tu as survécu à un accident de voiture qui aurait pu être mortel. Tu t’es battue pour sortir de ce putain de coma qui a duré presque un mois alors ce n’est pas maintenant que tu vas flancher, OK ? Tu n’as pas le droit d’être défaitiste ! Je te l’interdis !
– Mais…
– Il n’y a pas de mais ! Hors de question ! Tu vas te remettre sur pieds. Tu as entendu les médecins comme moi, ils sont optimistes. Il suffit juste que tu te sortes les doigts du cul, Emy ! Tu vas y arriver ! Aucune autre alternative possible !
– Mais…
– Non, stop ! Arrête, sinon je te fais bouffer ta perfusion !
 
Je rigole à sa repartie toujours aussi tranchante et vulgaire. Cela fait maintenant huit jours que je suis sortie du coma et que j’essaie de m’acclimater à ma nouvelle vie. Je vais devoir me battre quotidiennement pour retrouver la motricité de mes jambes, que je ne sens plus depuis mon accident. Les spécialistes qui me suivent m’ont diagnostiqué une paraplégie partielle et m’incitent favorablement à une rééducation intensive afin d’aboutir à une récupération complète de mes membres inférieurs.
 
– Lola, je ne suis pas aussi forte que toi, tu le sais. Regarde-moi ! Je suis clouée au lit sans être libre de mes mouvements, dis-je, désarçonnée.
– Ferme-la, tu m’énerves ! Si tu n’avais pas cette force de caractère, tu serais entre quatre planches à l’heure qu’il est ! Alors je veux bien que tu déprimes, mais il est hors de question que tu baisses les bras, pigé ? Ton heure n’a pas encore sonné, alors tu n’as pas le choix. Tu vas bouger ton petit cul sexy et faire tous les efforts inimaginables pour retrouver l’usage de tes jambes. J’ai besoin que tu me bottes les fesses de temps en temps, me lance-t-elle en me faisant un clin d’œil exagéré.
 
Je souris, même si je reste convaincue de mon incapacité à remarcher un jour.
 
– Des nouvelles de Jordan ? demandé-je, anxieuse.
– Laisse cette pourriture en paix. Il ne mérite pas ton attention, crache-t-elle, dégoutée.
– Lola, continué-je, désespérée par son langage.
– Ah non, pas de « Lola » ! Ce mec est un petit enfoiré qui n’a aucune valeur morale. Aucune, tu m’entends. Dis-moi quel mec aimant irait se taper une pouffe alors que sa future femme est entre la vie et la mort ? C’est une enflure et je te l’ai toujours dit, insiste-t-elle.
– Tu as certainement raison, concédé-je en fixant l’extérieur par la fenêtre.
 
Lola pose sa main sur la mienne et me confirme :
 
– J’ai raison, Emy.
 
Nous sommes interrompues par l’infirmière. Elle a frappé discrètement à la porte et entre, un sourire chaleureux sur le visage.
 
– Bonjour Emy, comment allez-vous ce matin ?
– Ça peut aller, attesté-je sans conviction.
– Je viens changer votre sonde. Mademoiselle, pourriez-vous sortir, s’il vous plaît, juste le temps que je fasse les soins ? demande-t-elle à Lola.
– Oui, oui, bien sûr. J’allais partir, de toute façon, le travail n’attend pas.
 
Lola se lève et se rapproche de moi pour m’embrasser tendrement sur le front. Tout part en vrille dans ma vie mais mon roc reste auprès de moi avec un soutien sans faille. Je l’aime cette nana.
 
Elle pose les mains de part et d’autre de mon visage et me fixe intensément. D’un ton sérieux, elle essaie une nouvelle fois de me bousculer avec ses paroles.
 
– Je crois en toi, chérie ! Il suffit juste que, toi, tu le veuilles. Alors tu vas te bouger et dire merde à ce putain de destin ! Tu VAS remarcher, hors de question que je te roule dans ce foutu fauteuil, OK ? Tu vas le faire pour moi, pour toi, me murmure-t-elle avec un sourire discret sur son doux visage diabolique.
 
Elle est convaincue de ma force et elle me booste à y croire aussi.
 
Je lui renvoie un sourire et mime un « oui » de la tête.
 
– Je préfère. Et maintenant je dois aller bosser et, toi, te faire tripoter par une nana. Tu m’en diras des nouvelles.
 
Sur ce, Lola éclate de rire, me claque un bisou sur la bouche et se lève pour prendre la fuite.
 
Elle me désespère, avec ses répliques à la noix. Mais impossible de rétorquer quoi que ce soit ou de me plaindre, car elle a déjà mis un pied hors de la chambre en s’écriant :
 
– À plus, la compagnie !
 
Je regarde la porte se refermer et me réfugie dans mes pensées. Elle a raison, je dois me battre et aller de l’avant, coûte que coûte. La voix de mon infirmière me sort de mes rêveries.
 
– C’est un sacré numéro, votre amie.
– Oh oui, il n’y en a pas deux comme elle et heureusement d’ailleurs, dis-je en souriant. Elle me fatigue par moment, d’autant plus qu’on est colocataires, lui expliqué-je. Je vous laisse imaginer ma vie quotidienne à ses côtés. Je pourrais la qualifier de…mouvementée.
– Elle est adorable. Elle a été ici nuits et jours lorsque vous étiez dans le coma. Elle vous parlait, vous tenait la main, pleurait même quand elle pensait être seule. Elle a énormément d’amour pour vous.
– Je sais, chuchoté-je en jouant avec mes doigts, émue.
 
Elle commence à effectuer ses soins tout en continuant à me parler calmement.
 
– Vous savez, elle a raison.
– À quel sujet ? demandé-je, curieuse.
– Concernant le destin. Il faut savoir aller à l’encontre de ce qui est soi-disant écrit. Je ne dis pas que vous allez remarcher tout de suite. Je n’en sais rien, mais si vous vous raccrochez à l’idée de vous revoir sur vos deux jambes, la rééducation sera plus simple à aborder. Tout est dans la tête, Emy.
 
Son ton est doux et rassurant. Elle est tellement gentille avec moi, depuis mon réveil. Ça me touche.
 
– Vous n’avez peut-être pas tort.
– J’en suis sûre. Raccrochez-vous à la vie et elle saura vous le rendre. C’est toute une philosophie, croyez-moi.
– Mais comment faire ? la questionné-je.
 
Cette femme, qui doit avoir une dizaine d’années de plus que moi, à la corpulence généreuse, sa blouse près du corps, me fascine ; je bois ses paroles.
 
– Vous êtes la seule à le savoir. Une passion, un amour inachevé, une amitié intense… Vous êtes la seule à connaître la réponse, ma belle.
 
 
Une fois les soins terminés, je me retrouve à l’écart de tous, seule, dans cette chambre d’hôpital et je garde en tête cette dernière phrase. Je commence à réfléchir sérieusement à sa vision de la vie.
 



La rééducation
 
 
 
Un mois. Un mois que je me suis réveillée dans ce foutu lit d’hôpital. Un mois que je me morfonds et essaye de garder la tête au-dessus de l’eau pour ne pas me noyer dans cette vague de détresse. Un mois que ce cauchemar me hante, que ce visage m’interpelle sans savoir qui il est. Un mois merdique !
 
Aujourd’hui, nouvelle étape à franchir. Je suis transférée au centre de rééducation. L’acharnement va être le nouveau maître-mot de ma conscience. Pas le choix. Je dois me remettre sur pieds, pour moi, mais aussi pour ma Lola, qui est sur mon dos quotidiennement.
 
 
Jour 10 :
 
Je me décide enfin, mais sans conviction… Je roule jusqu’à la salle où se trouve cette fameuse réunion pour ne pas employer le terme « thérapie ». Plusieurs personnes sont déjà présentes, toutes en fauteuil. Je m’approche, à la force de mes bras, et gare ma « Formule 1 » entre deux autres bolides. J’en rigole, mais c’est le seul moyen d’accepter cet engin. Comme me dit Lola, j’ai le luxe de rouler en Formule 1, voyons les choses du bon côté.
 
Je me rends compte que nous avons tous notre histoire avec ce fauteuil. D’un mouvement circulaire de la tête, j’observe le groupe. Je ne suis pas spécialement à l’aise, mais je prends sur moi. Je ne sors pas beaucoup de ma chambre depuis que je suis arrivée, mis à part pour mes séances de rééducation. Un peu de compagnie ne me fera pas de mal.
 
– Salut, moi c’est Jessily, mais tout le monde m’appelle Jess… me souffle une petite voix sur ma droite.
 
Je me tourne vers elle et lui réponds timidement :
 
– Salut, moi c’est Emy.
– C’est la première fois que je te vois ici. Tu es nouvelle ? demande-t-elle.
– Je suis arrivée il y a quelques jours, soufflé-je discrètement.
– Tu vas voir, tu vas adorer cette séance. Manu est à tomber, me chuchote-elle avec un sourire jusqu’aux oreilles. Moi, si je viens ici c’est juste pour me rincer l’œil, continue-t-elle, tout sourire.
 
Je rigole. Cette fille est pétillante et surprenante. Elle me rappelle ma Lola. Elle est très belle avec ses cheveux noirs et ses yeux dorés. Le courant passe tout de suite entre nous.
 
 
Jour 35 :
 
Une sensation nouvelle me chatouille l’orteil gauche. Une réaction que je n’attendais plus. Mon cœur s’emballe.
 
– Je… je sens quelque chose… soufflé-je.
– Où ça ? me demande le kiné qui effectue mes massages quotidiens.
– Mon orteil, le gauche.
 
Il s’affaire sur mes jambes avec un sourire réconfortant sur le visage.
 
– Votre travail paye Emy, c’est bien, lance-t-il.
 
 
Jour 62 :
 
Les mécanismes reviennent au fil des jours et les souvenirs aussi… Mon cauchemar a laissé place à une détermination de fer. Je fais tous les efforts imaginables pour faire fonctionner ces deux échasses qui me servent de jambes.
 
Aujourd’hui, je commence les barres, j’ai peur. Je vais devoir m’aider, à la force de mes bras, pour essayer d’avancer. Le mental, Emy ! Tout est dans ta tête ! Lola est venue me soutenir pour l’occasion, Jess aussi.
 
– Prête, Emy ? me demande Max, mon kiné.
 
Je souffle un bon coup et vide l’air de mes poumons.
 
– Prête, et toi ? lui réponds-je sur un ton déterminé, quoiqu’anxieuse.
 
La complicité entre nous est exceptionnelle et m’a permis de faire un travail énorme sur moi. Il a su me guider, me calmer par moment, me remotiver d’autres jours. Cet homme aux cheveux grisonnant me rappelle mon père.
 
– Idem…
 
Idem… Ce mot me bouleverse. Un flashback d’il y a quelques années me frappe de plein fouet. Cette citation n’appartenait qu’à une seule personne… J’en fais abstraction et me laisse porter par les bras musclés de mon kiné et de son assistant.
 
– On va y aller tout doucement, d’accord ? On va te tenir et tu vas essayer d’avancer un pied. Pas besoin d’en faire trop. Juste un, OK ?
 
Je suis à la hauteur des barres, toujours maintenue par ces deux paires de bras protecteurs. Je me concentre sous le regard de mes amies, émues aux larmes, tout comme moi.
 
 
Jour 116 :
 
–  Une petite balade, ça te dit ? me demande ma meilleure amie, affalée dans le canapé de ma chambre.
– Mouais.
– Allez, ça va te faire du bien. On ne va pas rester cloîtrer dans cette chambre.
 
Elle se lève et pousse mon fauteuil jusqu’à mon lit.
 
– Grimpe !
 
Je reste perplexe. La dernière fois que nous nous sommes baladées dans le parc du centre, j’ai cru que j’allais l’assommer. Elle doit comprendre mon hésitation et me lance, désespérée :
 
– Promis, j’évite de faire la course avec un autre fauteuil. Va vraiment falloir que tu te décoinces un peu, t’es chiante et ennuyeuse à mourir, parfois.
– Je n’ai pas envie de bouger, Lola. C’est mon droit, quand même ! insisté-je.
– C’est un ordre, Choune !
 
Je souffle un bon coup. Je sais que je ne gagnerai pas face à cette femme têtue qui me sert d’amie. Je commence à m’aider de mes bras et prends appui sur le matelas pour m’asseoir dans ma Formule 1. Mes efforts sont récompensés, mes progrès augmentent de jour en jour, mais pas encore pour pouvoir marcher normalement. Les médecins m’ont affirmé que je pourrai bientôt utiliser des béquilles.
 
Lola me pousse et nous passons les portes de l’établissement. La journée est douce et ensoleillée. Je regarde autour de moi et profite du paysage verdoyant.
 
– Je sais qui c’est.
 
Le fauteuil s’arrête et ma meilleure amie le contourne pour s’asseoir sur le banc devant moi.
 
– Qui ?
– Le visage, dans mon rêve.
– Ettttt ? me demande-t-elle, curieuse.
– Antony.
– Antony ? C’est qui lui ?
– Mon premier amour. Je t’en ai déjà parlé, souviens-toi.
– Oh d’accord, confirme-t-elle en hochant la tête.
– J’ai besoin de le retrouver. Je suis sûre que c’est un message qu’il a voulu me faire passer. J’ai besoin de savoir, Lola. Je l’aime encore, affreusement…
– Mais qu’est-ce qui te fait dire que tu l’aimes encore ?
– Tout… mon cœur, mon corps, mes souvenirs avec lui. Tout, Lola.
– OK.
– OK ? C’est tout ce que tu trouves à dire ? Tu m’épates là, je t’ai connue plus réactive.
– Tu veux que je te dise ? Tu vas bouger ton cul, ma cocotte. Et si c’est lui que tu veux, je serai là pour t’aider, d’accord ? Mais avant, je veux que tu marches ! Que tu utilises ces deux putain de jambonneaux sexy qui te servent de jambes ! C’est mieux, comme ça ?
 
 
Jour 237 :
 
Au revoir le centre, bonjour ma nouvelle vie ! Je marche ! Je peux enfin quitter ces locaux, je suis libre !
 
Mon seul objectif : retrouver mon premier amour !
 



Le journal
 
 
 
– Debout, marmotte, c’est le grand jour !
 
Je pousse un grognement et plonge ma tête sous l’oreiller pour éviter que les rayons du soleil ne m’atteignent.
 
– Lola, laisse-moi dormir, je suis crevée ! grogné-je.
– Non, non grosse… Il est hors de question que tu restes une minute de plus dans ton lit. J’ai pris ma journée spécialement pour toi, alors bouge tes fesses !
 
Je me redresse et l’observe courir dans tous les sens dans ce qui me sert de chambre. Elle tient dans ses mains un jeans et un petit top qui m’appartiennent.
 
– Premièrement, Madame la tornade, je ne vois pas pourquoi tu as pris ta journée pour moi. Et de deux, je suis morte de fatigue. Je ne comprendrai jamais comment tu fais pour être toujours aussi joyeuse de bon matin…
 
Lola est un petit bout de femme qui sait ce qu’elle veut dans la vie et ne se laisse pas marcher sur les pieds. Tout le contraire de moi. Elle est rayonnante et garde toujours le sourire, même face à des situations dramatiques. Heureusement qu’elle est près de moi. Je ne sais pas si j’aurais eu la force nécessaire pour continuer, surtout après l’annonce des médecins, qui me disaient que j’étais partiellement paralysée.
 
– Regarde le journal sur ta table de chevet et tu vas vite comprendre.
 
Je m’assois sur le lit, baille de façon peu élégante et regarde autour de moi.
 
– J’ai une tête à lire le journal à cette heure-ci ? D’ailleurs, il est quelle heure ?
 
Lola éclate de rire et me fixe de plus belle.
 
– Arrête de te moquer de moi Lola ou tu vas devoir m’affronter dans une bataille d’oreillers ! la menacé-je, pointant un doigt dans sa direction.
 
Lola reprend son souffle et me lance :
 
– Même pas peur ! Mais avant, va prendre ta douche et surtout brosse-toi les dents car je ne voudrais pas finir K.O. par asphyxie.
– Morue ! marmonné-je.
 
Elle repart dans un fou rire et me laisse, seule, dans ma chambre avec ce journal à mes côtés. Entre deux éclats de rire, elle me lance :
 
– Bouge ton boule, grosse… On a du boulot !
 
Je m’étire et prends le temps de me réveiller en douceur malgré la tempête « Lola », quand tout à coup, mes yeux tombent sur la photo ou plutôt «  the  » photo. Oh mon Dieu. Mon rythme cardiaque devient fou, je manque de m’étouffer avec ma salive, ma gorge se serre…
 
C’est lui, c’est Antony.
 
Il fait la une du journal local du samedi matin et j’ai l’impression que son regard me dit : « Eh bébé, tu me cherchais…me voilà. »
 
Je n’y crois pas. Avec quelques années de plus – douze ans, pour être exacte –, il est toujours aussi beau et il me fait toujours autant d’effet. Sans m’en rendre compte, une larme roule sur ma joue et s’écrase sur l’article. Je reste sans voix pendant quelques minutes et lis le résumé d’une traite. Il est là, il est revenu dans sa ville natale pour présenter son spectacle de danse. Il y est arrivé, il a vécu son rêve et accompli ce qu’il désirait le plus au monde. Il est devenu danseur professionnel, malgré les obstacles qui l’en empêchaient – du moins, à l’époque.
 
Antony me parlait sans arrêt de la danse, il ne vivait que pour elle. J’en étais presque jalouse. Mais ses parents ne voulaient pas en entendre parler. Eux, ce qui les intéressait, c’était qu’il fasse de longues études pour devenir chirurgien ou un truc du genre.
 
Je n’arrive pas à croire qu’il soit là, à quelques kilomètres de moi. Cela fait des semaines que j’essayais de le retrouver, sans résultat. Je perdais patience et devenais de plus en plus pessimiste sur l’éventualité de le revoir un jour. Heureusement que Lola et Jeff, mon autre meilleur ami, étaient disponibles pour moi, pour me remonter le moral quand je baissais les bras. Entre mon incapacité à marcher, mon fauteuil et la dépression qui n’allait pas tarder à m’envahir à cause de mes recherches infructueuses, je devenais infernale. Cette situation était invivable, pesante même, pour moi comme pour mes proches. Mais je me suis accrochée et, grâce à ma volonté – et surtout, grâce à mes amis –, j’y suis arrivée. Enfin, à retrouver la motricité de mes jambes, car mon premier amour, ce n’est pas gagné.
 
Je souffle un bon coup et me ressaisis. Une deuxième chance vient subitement de frapper à ma porte. Une multitude de questions se bouscule dans ma tête.
 
Je me laisse tomber sur le lit ; mes larmes coulent librement sur mes joues. Je suis perdue. Douze ans que je me pose les mêmes questions sans arrêt ; douze ans que je pense à lui et à ce que serait notre vie à deux s’il n’était pas parti ; douze ans que mon quotidien n’est que déception et trahison. Je vous rassure, je ne suis pas non plus rentrée au couvent durant ces années. J’ai vécu plusieurs histoires d’amour dont celle avec Jordan, qui a duré plus de trois ans. Mais je n’ai jamais – et j’insiste bien sur le« jamais » – ressenti l’émotion et l’amour que j’avais et que j’ai toujours pour Antony. Notre histoire, ou plutôt notre séparation, m’a laissé un goût amer. Pourquoi est-il parti ? Pourquoi m’a-t-il laissée ? Mon cœur va exploser, je n’arrive plus à me maîtriser. C’est trop dur à gérer.
 
 
Après plusieurs minutes à fixer ce bout de papier, je me ressaisis et efface enfin du bout des doigts toute trace de larmes qui coulaient abondamment sur mes joues. Je me redresse lorsque je vois une petite tête brune montrer le bout de son nez.
 



Doutes incessants
 
 
 
– Toc, toc !
 
La chaleur de son sourire m’envahit et me rassure immédiatement. J’ouvre la bouche pour lui murmurer à bout de souffle :
 
– Il est revenu, Lola !
 
Elle s’approche du lit, s’assoit à mes côtés et me prend dans ses bras pour me cajoler. Elle me connaît tellement. Je me blottis contre elle. Sa présence me fait du bien.
 
– J’ai tellement peur. Et s’il ne veut pas me voir, ou s’il est marié ? Il m’a peut-être oubliée. Je suis complètement paumée !
– Eh, eh, eh, jolie brunette ! Il est hors de question de se lamenter. Tu vas bouger ton petit cul sexy. Arrête de te poser toutes ces questions et va te préparer.
– Mais…
– Il n’y a pas de « mais », Choune. L’occasion se présente, il ne faut pas la louper. Tes questions vont enfin trouver leurs réponses. Faut se lancer ma belle, je serai là ne t’inquiète pas. Et je te jure sur la tête de Zaza que s’il a un mot de travers ou s’il te méprise, je lui fais bouffer ses couilles !
 
Je pouffe de rire à sa réflexion et lui réponds :
 
– La tortionnaire est de sortie ! Rangez tous votre matos, les gars, ou sinon Lola la guerrière en fera de la pâtée pour chien, me moqué-je.
– Aux petits oignons, chérie ! confirme-t-elle avec un petit clin d’œil.
 
Elle se relève, se redirige vers la porte et me lance par-dessus son épaule :
 
– Si tu n’es pas prête dans trente minutes, je te jure que je déboule dans ta foutue chambre et te traîne par la peau du cul ! OK ?
 
Je lève le pouce pour lui signifier que le message est bien passé et me lève, direction la salle de bains.
 
L’eau coule sur mon corps. Je ferme les yeux et me remémore des souvenirs enfouis en moi. Notre premier baiser, notre première fois, notre premier « Je t’aime ». Mon cœur tambourine dans ma poitrine jusque dans mon entrejambe. Mes tétons se durcissent instantanément à la pensée de son corps contre le mien, de sa langue se promenant sur chaque parcelle de mon corps. Je suis à bout de souffle, j’ouvre les yeux et pose mes mains contre le carrelage de la douche.
 
Ding ! Ding ! Si tu continues, tu vas jouir sur place sans rien faire, à part imaginer et espérer… PA-THÉ-TI-QUE ! Au pire, prends un gode pour te soulager.
 
Ma conscience est le reflet de Lola. J’ai toujours l’impression qu’elle se fout de moi et me parle avec des termes tous plus vulgaires les uns que les autres. L’effet « Lola », je suppose.
 
Je me donne une gifle imaginaire, secoue la tête et mets de côté toutes ces émotions.
 
Une fois que le maquillage et la coiffure sont O.K., je sors de la salle de bains pour me diriger vers la cuisine où un mug de café fumant m’attend devant ma Lola accoudée à l’îlot central.
 
– J’ai vraiment cru que j’allais être obligée de venir te chercher par la peau du cul ! me lance ma meilleure amie.
– Ha ha ! Très drôle !
 
Je porte mon mug à mes lèvres, inhale la subtile odeur de café et bois une gorgée du liquide noir qui me provoque un léger gémissement de satisfaction. Voilà ce qu’il me fallait pour me mettre en mode «  On  ».
 
– J’ai appelé Jeff, il ne peut pas nous rejoindre dans l’immédiat, mais sera à la représentation ce soir, au théâtre. Et devine quoi ?
 
Je la fixe, tout en continuant de savourer ma drogue, insistant du regard pour qu’elle me donne la réponse à sa question. Je ne suis pas du tout joueuse, je n’aime pas les charades, ni les devinettes de ce genre, surtout de bon matin. Surtout ce matin. Le seul fait d’évoquer le spectacle de ce soir me tort l’estomac. J’ai un trac fou et ne sais pas du tout comment gérer mes émotions. Je sens que la journée va être longue.
 
Lola commence à sautiller et frappe dans ses mains pour m’annoncer la grande nouvelle.
 
– Il nous a dégotté des pass pour accéder aux loges, poulette !
 
Je recrache mon café par le nez et attrape un torchon pour m’essuyer avant de parler.
 
– Beurk ! T’es dégueulasse, Choune ! Évite de cracher comme ça quand tu seras en face de lui.
– Désolée. J’ai la trouille, Lola. Et, tu me connais, quand je suis en panique je suis une véritable Miss Catastrophe. Imagine s’il ne me reconnaît pas !
– Cool, Raoul ! Tu vas finir par faire une syncope à stresser comme une malade. La représentation est à 20 h 00, donc je te propose de faire une journée détente sans prise de tête, OK ? Pas de question à la con, pas de caca mou. Tu profites de ta journée comme tu le fais habituellement. Ce n’est quand même pas Monsieur « J’ai des muscles en acier et une belle gueule » qui va te faire douter.
– Non, tu as raison, je verrai le moment venu.
 
Lola lève les mains au ciel et s’écrie : « Alléluia ! »
 
– Bon ce n’est pas que je me fais chier mais on a du shopping à faire. Et un CV à déposer.
 
Je la regarde avec étonnement et répète :
 
– Du shopping ? Un CV ?
– Ouaip, je n’ai plus rien à me mettre sur le cul donc un petit tour au centre commercial ne me ferait pas de mal et pour le CV, une collègue m’a dit que Design concept recherche une décoratrice d’intérieur, donc j’ai pensé à toi.
 
Je me lève et la serre dans mes bras pour lui montrer que je suis reconnaissante de tout ce qu’elle fait pour moi.
 
– T’es un amour, tu le sais, j’espère ?
– Tu ferais la même chose, morue ! T’es prête ? On s’arrache ?
 
Je lui dépose un baiser furtif sur les lèvres et file imprimer un CV dans ma chambre. Lorsque je reviens dans le salon, j’enfile mes indémodables Converses, mets ma veste grise et rejoins ma coloc qui m’attend – encore une fois – les clés à la main, la porte d’entrée déjà ouverte, et un pied à l’extérieur.
 
Nous sortons de l’immeuble, bras dessus, bras dessous, le sourire aux lèvres, direction la voiture de Lola qui se trouve sur le parking, en face de notre appart et nous engouffrons dans les embouteillages quotidiens de Toulouse, notre musique à fond dans l’habitacle.
 
C’est parti pour une journée de folie ! Rien de mieux que « Dieu m’a donné la foi » d’Ophélie Winter pour évacuer mon stress. La banane aux lèvres, nos voix en mode « Je chante comme une casserole et j’aime ça », nos popotins en action dans la voiture. Les passants doivent nous prendre pour des folles mais pas grave, on est dans notre bulle et, comme le dirait si bien ma Lola : « On les emmerde ».
 



Une amitié hors norme
 
 
 
Nous rentrons à la maison après avoir déposé mon CV chez Design concept et balayé toutes les boutiques du centre commercial. Je suis exténuée. Je connais Lola depuis dix ans, maintenant, mais je n’arrive toujours pas à savoir où elle puise toute cette énergie.
 
Je dépose ses achats sur la table du salon et me jette sur le canapé. La tête contre le dossier, les pieds sur la table basse, je reste silencieuse avant que la tornade ne refasse son apparition. Je m’assoupis quelques minutes, profitant de cette quiétude.
 
Je sens un petit museau humide me titiller les oreilles et des petites pattes filer sur mes épaules. Je souris, ouvre un œil et vois notre petite Zaza se trémousser devant moi. Sa longue queue me chatouille malgré son manque de poils. Je la prends dans mes mains et la caresse avec amour.
 
– Salut, ma Zaza. Que fais-tu par ici ?
– Je lui ai ordonné de te réveiller, grosse ! T’as vu l’heure !
 
Je me retourne et fixe la pendule qui m’annonce que l’heure H approche à grand pas.
 
– Tu t’es endormie comme une merde, Choune. Bouge-toi, sinon on va être en retard, m’ordonne-t-elle.
 
Je me lève, me traîne jusqu’à la cage et dépose notre rate en lui faisant un petit bisou. Oui, je sais ce que vous allez penser : « Beurk, un rat, c’est dégueu et bla, bla, bla… ». Mais non, au contraire Zaza est l’exception qui confirme la règle. Elle est adorable.
 
Je m’apprête à me diriger vers ma chambre lorsque la sonnerie de la porte d’entrée retentit.
 
– Tu peux ouvrir, ma Choune ? me crie Lola.
– Oui, j’y vais !
 
Je déverrouille la porte et ouvre. Jeff se trouve en face de moi, tout sourire, avec les pass pour ce soir dans les mains.
 
– Salut, beauté, ça va ? me lance-t-il.
 
Je me jette sur lui et le serre de toutes mes forces. Je suis de plus en plus anxieuse pour ce soir et la présence de mes deux meilleurs amis est indispensable pour m’apaiser. J’ai besoin d’eux, c’est vital.
 
– Eh, eh, beauté, je suis là, ne t’inquiète pas, tout va bien se passer.
– Merci d’être venu, Jeff.
– Tu ne crois pas que j’allais rater un évènement pareil ? s’exclame-t-il.
 
Je me détache de lui et le laisse entrer dans notre appartement.
 
– Lola finit de se préparer. Tu veux boire quelque chose ?
– Une bière serait top.
 
Je fonce vers le frigo et sort sa boisson. Il s’assoit sur le tabouret et me fixe. Je lis dans son regard l’affection presque fraternelle qu’il me porte.
 
– Pourquoi me regardes-tu comme ça ?
– Comment te sens-tu ma belle ?
– Comme une nana paumée, qui a la trouille de sa vie. Je suis perdue, Jeff, j’ai peur !
 
Je lui tends sa bière et m’assieds en face de lui. Il me fixe toujours de la même façon et m’invite à poursuivre mes explications.
 
– Je veux dire que j’ai peur de sa réaction. J’ai peur de me prendre une grosse claque, peur qu’il me rejette ou même qu’il ne me reconnaisse pas.
– Le seul moyen de le savoir est d’affronter ton destin, beauté. Il faut t’accrocher, la peur ne doit pas te faire reculer, au contraire. Sers-toi de ça pour avancer et trouver les réponses à tes questions.
 
Comme prévu, Lola déboule dans le salon telle une tornade et nous coupe dans notre conversation pour donner son point de vue.
 
– Peur ou pas, on sera là pour t’aider. Alors bouge-toi, Choune, va te préparer, on décolle dans trente minutes !
 
Je me lève et les laisse discuter entre eux, après les avoir enlacés pour leur montrer ma gratitude. Je les aime tellement, ces deux-là !
 
Je reste perplexe devant mon lit, la serviette autour de mon corps, les cheveux mouillés après avoir pris ma douche. Un doigt qui tapote ma lèvre, un pied qui suit le rythme sur la moquette de ma chambre, je m’interroge sur la tenue idéale pour un premier rendez-vous.
 
Non, mais je délire complètement ma parole ! Je ne vais pas à un rendez-vous, je vais à une représentation.
 
Allez, pas de chichis, j’opte pour mon slim bleu brut avec un petit tee-shirt blanc. Je vais rester moi-même ce soir, c’est-à-dire « simple ». Mes Converses viendront agrémenter ma tenue. Je tremble en enfilant mon sautoir. Le stress ne redescend pas, bien au contraire.
 
Je vais me sécher les cheveux et décide de me maquiller pour l’occasion. Enfin, quand je dis « maquiller », ce n’est pas un ravalement de façade non plus, juste ce qu’il faut : un peu de fond de teint, du mascara, du blush et le tour est joué. Je termine par une touche de gloss poudré et me contemple dans le miroir. Le reflet qu’il me renvoie est plutôt joli. Simple, mais joli. Je n’ai pas l’habitude de m’envoyer des fleurs mais, de temps en temps, ça me motive à avancer. Lola me répète assez souvent que j’ai ce qu’il faut là où il faut et une frimousse plutôt agréable à regarder. Elle adore ma petite cicatrice au coin de l’œil droit, qui fait tout mon charme, selon elle.
 
Je termine ma préparation en relevant mes cheveux en une espèce de chignon en laissant quelques mèches s’en échapper. Je veux donner l’impression d’être décontractée, même si ce que je ressens à l’intérieur est le total opposé de mon apparence. Je suis stressée, nerveuse et tous les synonymes qui en découlent.
 
Je souffle un bon coup. Dernier petit coup d’œil dans le miroir et je pars retrouver mes amis, hilares, dans le salon.
 
– Ah bah quand même ! Je commençais à m’impatienter, Choune !
– Un verre avant de partir, beauté ? me demande Jeff.
– Avec plaisir, il faut que je relâche la pression. L’alcool va m’aider.
– Ne bois pas trop, tu risquerais de lui vomir dessus, se marre Lola.
– Ha ! Ha ! Ha ! Très drôle !
– Oh, allez, détends-toi, je rigole !
 
Jeff me sert un verre. Je fixe le liquide transparent avant de lever mon regard vers mes deux acolytes.
 
– Cul sec, Choune !
 
Je trempe mes lèvres et me décide à faire glisser le liquide d’une seule traite au fond de ma gorge. Je grimace et tire la langue. C’est infect, bordel !
 
– Putain, mais c’est quoi ce truc ? J’ai la bouche en feu !
– Tequila, beauté. Tu vas voir, tu vas être moins stressée après ça.
– Ah oui, je veux bien te croire. Je suis en ébullition !
 
Comme à son habitude, Lola se marre de plus belle et me lance :
 
– C’est un avant-goût de ta soirée, chérie. Mais le feu tu l’auras ailleurs, si tu vois ce que je veux dire.
 
Un petit clin d’œil exagéré suit sa réflexion.
 
– Pff, t’es nulle.
 
Jeff se lève et se dirige vers sa veste posée non loin.
 
– Bon les filles, on décolle, sinon on va être en retard.
 
J’enfile à mon tour ma veste et mes Converses.
 
Mes amis me devancent et se retrouvent sur le pas de la porte à me toiser.
 
– Quoi ? râlé-je.
– Prête, chérie ?
– Plus que jamais ! leur lançé-je avec un sourire jusqu’aux oreilles, certes crispé mais sincère.
 
Je ferme la porte derrière moi, verrouille et souffle un bon coup en beuglant :
 
– Emy, ce soir, c’est ton soir !
 
Ils s’échangent un regard et éclatent de rire. Lola s’arrête et me sort :
 
– Oui, chérie, ce soir, tu vas tout déchirer !
 
Nous rejoignons la voiture de Jeff, tous les trois bras dessus, bras dessous, chantant à tue-tête. L’alcool me réchauffe le corps et les cordes vocales. Il me fallait au moins ça pour affronter mon avenir.
 



Kiz’hope
 
 
 
Jeffrey trouve une place et se gare le long du trottoir face au théâtre. J’ai mal au ventre, les jambes en coton et les mains moites. Tous les syndromes du stress se manifestent en moi. Ma tête est encore posée contre la vitre, le regard dans le vague, mes pensées ailleurs, lorsque je me rends compte que deux paires d’yeux me fixent.
 
– On y est, Choune, souffle doucement mon amie.
 
Lola pose sa main sur mon genou pour me donner le courage nécessaire.
 
– On y est, répété-je.
– Alors remue-toi et sors de cette putain de voiture, me dit-elle avec son sourire réconfortant.
 
Je me redresse, jette un coup d’œil à travers la vitre et aperçois l’immense affiche qui trône au-dessus des portes coulissantes. Mon rythme cardiaque se met soudainement à accélérer à la simple vue des danseurs, mais surtout d’Antony. Il est au premier plan avec, je suppose, sa partenaire de danse. Ils sont figés, mais leur posture laisse prétendre à un mouvement de danse sensuel. La danseuse – que je déteste déjà – pose une main sur la joue d’Antony et l’autre sur sa hanche. Leur regard exprime beaucoup de sensualité et de tendresse. En arrière-plan, se trouvent plusieurs danseurs vêtus d’un sweat à capuche, réalisant des figures au sol. L’affiche est magnifique, et lui l’est encore plus. Bizarrement, je suis jalouse. Cette fille avec lui est peut-être sa copine, voire sa femme. Mon cœur tambourine de plus belle à cette idée.
 
Lola me tire de mes rêveries et insiste pour que je sorte du véhicule. Jeff est appuyé contre le capot, les mains dans les poches détaillant lui aussi l’affiche.
 
– Kiz’hope… C’est chelou comme nom, déclare-t-il d’un air surpris.
– Ouais, c’est clair, rétorque Lola. J’espère que leur représentation sera moins pourrie que leur nom.
– Lola !
– Oh c’est bon, détends-toi du string, Emy. Je rigole. Ils vont tout déchirer, j’en suis sûre.
 
Nous sommes bien placés, face à la scène. Quelques rangs seulement nous séparent de celle-ci. Je regarde autour de moi et cherche Antony des yeux, sans succès. Il doit très certainement être dans sa loge avec ses amis, occupé à régler les derniers préparatifs avant l’ouverture des rideaux. Les sièges rouge écarlate se remplissent au fur et à mesure que les minutes défilent. Il est bientôt 20 h 00, le spectacle va commencer.
 
Je suis morte de trouille et excitée comme une puce à l’idée de le voir sur scène. Je triture mes doigts pour essayer de faire passer le temps avant de pouvoir enfin l’apercevoir. Je suis assise entre Jeff et Lola, qui, eux aussi, aventurent leur regard à droite et à gauche pour satisfaire leur curiosité. Lola repère des proies, comme à son habitude. Elle est incorrigible. Elle a réussi à dégoter le numéro de téléphone du mec qui se trouve juste derrière nous. Jeff, lui, est plus discret et s’inquiète pour moi. Je sens son regard, ce qui me rassure immédiatement.
 
La musique qui sort des enceintes est plutôt agréable et douce à écouter. Elle nous met dans l’ambiance et tente de dissimuler le brouhaha de la salle.
 
Pour détendre l’atmosphère, Jeff me chuchote à l’oreille :
 
– Tu crois qu’il va nous envoyer de la danse classique en pleine figure ?
 
Je plonge mon regard dans le sien et lui offre un sourire chaleureux.
 
– Ce n’est pas son style, mais pourquoi pas. Je n’ai jamais vu Le Lac des cygnes , cela peut être intéressant.
– Je suis sûr que le tutu rose bonbon avec le petit collant moulant lui va à ravir, s’esclaffe-t-il.
 
Je pouffe de rire à sa réflexion et imagine le tableau. Je continue à rêvasser lorsque les lumières s’estompent délicatement pour laisser place à l’obscurité. Seule la scène est illuminée d’une douce clarté balayant légèrement le public. Le silence règne maintenant dans l’amphithéâtre mis à part quelques chuchotements, mais mon cœur, lui, résonne violemment dans mes tempes.
 
Lola attrape ma main pour me rassurer et me confirmer que tout va bien se passer.
 
Je cramponne l’accoudoir lorsque tout à coup la musique retentit et le rideau s’ouvre. Les premières notes annoncent la couleur.
 
Il est là et se tient devant moi, enlaçant sa partenaire. Ils ont la même posture que sur l’affiche. Front contre front, ils commencent à bouger délicatement et sensuellement. Les émotions passent dans leur regard et à travers leurs légers déhanchés.
 
Lorsque j’écoute plus attentivement, je reconnais Hello d’Adèle. Un message ? Non, je n’y crois pas un seul instant. Aucune parole, simplement une base instrumentale et un saxophone qui agrémente la musique originale. C’est magnifique.
 
À cet instant, je suis tout simplement transportée douze ans en arrière, lorsqu’on dansait tous les deux, collés serrés sur des rythmes suaves et sensuels. Il essayait de me transmettre sa passion de la danse à travers plusieurs styles et la kizomba me correspondait le mieux, même si je n’étais pas très douée. Les souvenirs sont intenses et le fait de voir Antony en face de moi, en train de danser avec une autre, est d’autant plus douloureux. À l’époque, la kizomba n’était pas reconnue en France et Antony s’était promis de la mettre en avant dans ses futurs spectacles. Il a tenu parole, il y est arrivé et, pour ça, je suis fière de lui.
 
Malgré ces souvenirs douloureux et la tristesse qu’ils me procurent, je garde le sourire. Je tremble comme une feuille, mes émotions me submergent. La joie, la fierté, l’amour mais aussi la colère, la jalousie… Et toujours ces mêmes questions qui me hantent. La principale… Pourquoi ?
 
Les deux protagonistes continuent à danser sur la scène, toujours avec délicatesse et sensualité. Les projecteurs les suivent lorsqu’ils se déplacent, laissant entrevoir des danseurs autour d’eux. Ils restent dans l’ombre, à attendre, chacun dans une posture différente. Les gestes d’Antony se font rassurants, protecteurs envers sa partenaire. Ils dégagent ensemble une parfaite osmose. Mon estomac se tord à l’idée de les savoir ensemble. L’ambiance qui règne dans le théâtre est électrique. L’effet que provoque le mélange de la danse et de la musique sur les spectateurs doit être une délivrance pour Antony.
 
Lola se penche vers moi pour me parler.
 
– Je comprends mieux pourquoi tu es amoureuse de cet apollon, me murmure Lola au creux de l’oreille. Mon Dieu, il a un corps à se damner. Et ses mouvements, hmm.
– Pas touche, il est à moi !la menacé-je, un doigt pointé dans sa direction.
 
Je sais qu’elle plaisante mais dès qu’on parle de mon premier amour, je suis sur la défensive.
 
– On se calme, la tigresse, je te le laisse, j’ai repéré un autre danseur plutôt pas mal. C’est celui avec le sweat à capuche bleu. Il est craquant et son regard est à tomber, lâche-t-elle, un sourire niais sur les lèvres.
 
Je tourne mon regard vers la scène pour comprendre de qui elle parle lorsque j’intercepte malgré moi ce regard si attirant, envoûtant même. Le regard « à tomber » de l’inconnu au sweat bleu est dirigé vers nous. Je dirais même sur moi. Soudain, je suis submergée par une sensation nouvelle. Accroupi, un genou au sol et un coude appuyé sur ce dernier, sa bouche dissimulée derrière son index, il ne cesse de me détailler.
 
L’inconnu me bouscule, me perturbe, me caresse de ses prunelles. J’ai chaud d’un seul coup et je rougis en réaction à ce regard insistant. Je n’arrive pas à me détacher de lui, même quand Antony passe devant lui. Je suis attiré par ces yeux de braise comme un aimant.
 
Que m’arrive-t-il ?



Fais un vœu
 
 
 
La musique s’arrête soudainement, mais est vite remplacée par une nouvelle, beaucoup plus rythmée, cette fois-ci. Le bel inconnu se détache finalement de moi pour retrouver le centre de la scène et nous montrer tout son talent à son tour. Ses mouvements sont beaucoup plus saccadés, comme la musique. Je reconnais Rihanna interprétant Work .
 
Il fait le show à lui tout seul. Les autres danseurs sont autour, mais je ne vois que lui. Après la kizomba douce et sensuelle, le spectacle nous offre à présent un registre hip hop. Encore une fois, je reconnais la signature d’Antony. La kizomba et le hip hop étaient ses danses favorites. Il excellait dans ces deux domaines, en plus de la salsa.
 
Les chorégraphies s’enchaînent et dévoilent une histoire. Celle de deux hommes qui se battent pour la même fille. Antony et ce danseur aux yeux hypnotisant alternent avec cette belle rousse à la silhouette parfaite. La kizomba reste au centre de l’histoire, avec des remix de chansons actuelles.
 
Je me surprends à bouger la tête au rythme des musiques. Je suis transportée et ressens un bien-être inhabituel. La musique provoque en moi un sentiment de réconfort absolu. Mes yeux ne quittent plus la scène tout le long de la représentation. Je reste toujours autant fascinée par ce bel inconnu. Je perçois ses regards de temps en temps, sciemment lancés dans ma direction. Je me suis même retournée pour vérifier qu’il n’y avait personne derrière moi à qui ils auraient pu être adressés. Je dois me faire des idées. Certainement, même. Je suis une fille quelconque, et puis, là n’est pas la question. Je suis venue pour Antony, l’homme que j’aime plus que tout. Je reste perplexe, tout de même, face au sentiment que je ressens lorsqu’il braque ses merveilleuses prunelles vers moi.
 
Le spectacle dure une heure trente. Quatre-vingt-dix minutes d’extase, de pur bonheur. Un triangle amoureux relaté grâce à cette musique envoûtante et ses danses sensuelles entrecoupées de figures hip hop. C’était encourir un certain risque de mélanger ces deux styles, mais le jeu en valait la chandelle. C’est une vraie réussite.
 
Je suis encore en admiration lorsque le show se termine. Tout le monde se lève pour applaudir et féliciter les danseurs à présent côte à côte face au public. Standing ovation méritée. Je suis émue et fixe Antony, qui a les larmes aux yeux.
 
Lorsque je détourne le regard, je me retrouve face à lui, ce beau danseur qui défiait Antony tout le long de la représentation pour obtenir les faveurs de leur dulcinée. Mon cœur bat à tout rompre, mon souffle est coupé. Je me détourne encore une fois et me ressaisis avant que Lola et Jeff ne s’aperçoivent de quoique ce soit.
 
Le rideau se referme devant la lignée de danseurs, les lumières se rallument et une voix jaillit des enceintes.
 
– Bonsoir tout le monde et encore merci pour votre présence. Je m’appelle Antony et je suis le créateur de cette troupe.
 
Sa voix est plus virile que dans le passé, sa posture est plus sûre. Antony se trouve sur la scène devant le rideau fermé, torse nu, comme durant tout le spectacle.
 
– Je tenais sincèrement à vous remercier car, grâce à vous, j’accomplis enfin mon rêve. Et Dieu sait que j’ai dû affronter une multitude d’embûches. Ma troupe est toute ma vie et, aujourd’hui, ma seule motivation est de faire partager mon amour pour la danse. C’est pour cela que je vous propose de venir nous rejoindre, mes amis et moi à venir partager un moment de complicité dans nos nouveaux locaux. Nous avons trouvé l’idée sympa de monter une association pour les personnes souhaitant découvrir notre univers et apprendre à ressentir la musique. Vous serez entourés de professionnels qui vous guideront et qui vous feront ressentir la danse comme moi je la vis. N’hésitez pas à prendre les flyers qui vous seront distribués à la sortie du théâtre. Encore merci pour votre présence et votre soutien. Je vous dis à très bientôt, ici ou ailleurs.
 
Il balaie la salle du regard, envoie un dernier baiser, fait une révérence revisitée avec un petit pas de danse et disparaît derrière le rideau.
 
Tout le monde applaudit à sa tirade, mais je reste muette, statique, sous l’effet qu’il vient de me procurer. Des frissons parcourent encore ma colonne vertébrale. Sa voix m’a envoûtée. Je sais que c’est lui et personne d’autre. Je sens une traînée liquide se faufiler sur ma joue et un goût salé se retrouve sur mes lèvres tremblantes. Deux petits bras m’entourent et j’entends une voix douce tenter de me reconnecter à la réalité.
 
– Je suis là, ma puce. Tu te sens comment ?
 
Je sors de mon brouillard et me tourne vers Lola pour la rassurer à mon tour.
 
– Je vais bien, je suis juste… heureuse. Cette soirée me confirme que je l’aime et que je veux le reconquérir.
– Alors qu’attendons-nous ? Allons à la conquête de cet énergumène musclé et sexy à souhait, chérie.
 
Je fixe Jeff qui sort les pass de sa veste et joue avec, sous mon nez.
 
– Et ces petits joyaux vont nous servir dans ton road trip , beauté ! me dit-il tout excité.
 
La foule se dirige vers la sortie alors que nous nous dirigeons dans le sens contraire, à la recherche de mon avenir. Enfin, je l’espère sincèrement. Le stress augmente au fur et à mesure que la distance entre nous diminue. J’ai l’impression que mes jambes vont me lâcher d’un moment à l’autre. Des bouffées de chaleur m’envahissent, ma tête tourne. Il faut que je me reprenne avant d’être face à lui.
 
– On peut s’arrêter deux petites minutes, les amis, s’il vous plaît ?
– Que se passe-t-il, Choune ? Tu ne te sens pas bien ? Tu es toute pâle.
– J’ai juste besoin de prendre l’air un court instant, mais ne t’inquiète pas, je suis juste légèrement anxieuse à l’idée de le revoir et tu me connais, quand je stresse, le malaise n’est pas très loin.
– Regarde, il y a une sortie, me lance Jeff tout en ouvrant la porte. Je vais te chercher un verre d’eau.
– Vous pouvez m’attendre à l’intérieur, je respire un bon coup et je reviens.
 
Ils acquiescent et me laisse sortir. Les connaissant, ils vont se tenir juste derrière la porte et me surveiller, de peur que je tombe dans les pommes.
 
Je fais quelques pas et me retiens au mur sur ma gauche. L’air frais est agréable, ce qui m’aide à me ressaisir. Le malaise était proche, mais je vais mieux. Je suis bien trop émotive et très sensible, la moindre contrariété me met dans des états pas possibles. Je lève la tête et observe les étoiles qui brillent dans le ciel. Je me laisse glisser contre le mur pour m’asseoir sur le bitume sans quitter cette vue des yeux.
 
J’arrive enfin à me calmer lorsque je vois une étoile filante surgir au-dessus de ma tête.
 
– C’est le moment de faire un vœu !
 
Une voix masculine me tire de ma rêverie et me provoque la chair de poule. Je me retourne et fixe cette silhouette, se trouvant là, à quelques mètres de moi. Il est accoudé sur le muret en face de moi, un pied nonchalamment posé contre celui-ci et une cigarette à la main.
 
Mes yeux s’écarquillent instantanément de surprise lorsque je reconnais ce visage si angélique et mystérieux à la fois.
 



Les retrouvailles
 
 
 
–  Pardon ?
 
Je ne trouve rien de plus intéressant à répliquer.
 
– Une étoile vient de tomber du ciel, donc la coutume veut que tu fasses un vœu, me répond-il avec un sourire discret.
 
Je le regarde, toujours assise au sol, lui me surplombant. Je ne sais pas quoi faire, ni quoi dire. Je suis tout simplement intimidée. La seule réponse que je lui offre est un léger sourire, tout en baissant les yeux. Je suis troublée. Mon palpitant ne se calme pas, bien au contraire.
 
Il aspire une dernière bouffée de sa cigarette, la jette par terre et expire la fumée inhalée. Il me fixe une dernière fois avant de retourner à l’intérieur. Sans un mot.
 
Sa démarche, dans son pantalon baggy et ses baskets, est tout simplement divine. Il porte un débardeur qui révèle ses muscles et surtout son tatouage encré sur son bras droit. La clarté de la nuit me laisse entrevoir quelques détails de sa silhouette parfaite et plus particulièrement la cicatrice au niveau de sa mâchoire carrée lorsqu’il passe juste à côté de moi.
 
Je fixe la porte par laquelle il est sorti avant de reporter mon attention sur les étoiles pour faire mon vœu. Je suis très superstitieuse et me dis que, si je ne le fais pas, un malheur s’abattra sur moi.
 
J’entends la porte s’ouvrir et vois Lola apparaître, un verre d’eau à la main. J’espérais secrètement que ce soit le bel inconnu qui revienne, mais je souris tout de même à la vue de mon amie.
 
– Ça va mieux, mon chamallow ? s’inquiète-t-elle tout en me proposant la boisson.
– Oui merci, un petit moment de faiblesse. Je suis pathétique à me mettre dans des états pareils, une vraie guimauve.
– Tu es un cas désespéré mais je t’aime quand même, ma puce.
 
Elle me sourit et me tends la main pour que je puisse me lever. Ce petit geste me prouve encore une fois qu’elle sera toujours là pour moi, à m’aider et me faire avancer dans mes moments de doute.
 
Je bois une gorgée et fixe une dernière fois le ciel.
 
– Jeff nous attend à l’intérieur, il discute avec un danseur.
– Oh, OK, allons le rejoindre.
 
Je garde la main de Lola dans la mienne, qui tremble encore un peu. La nuit n’est pas spécialement fraîche donc je mets ça sur le compte de mon stress – pour ne pas changer.
 
Lorsque nous pénétrons dans le couloir, Jeff est face à moi et le danseur me tourne le dos. J’ai un mouvement de recul, m’immobilisant lorsque je reconnais la personne avec qui il parle.
 
Jeff me regarde. Un léger sourire se dessine sur ses lèvres. Son interlocuteur, se retournant pour connaître la raison de cette expression, me voit alors. Il m’a reconnue… Je le devine dans son regard. Nous restons plantés là, à nous fixer quelques secondes. Ses mots sortent de sa bouche en un doux souffle.
 
– Emy ? C’est toi ?
 
Il a l’air à la fois surpris et heureux de me revoir. Son visage s’illumine. Je lui réponds avec un petit signe de la main. Je suis dans le même état que lui.
 
Il se rapproche de moi, hésitant. J’ai l’impression que mon cœur va prendre la poudre d’escampette et me laisser pour morte. Je suis tétanisée, je ne sais pas quoi faire, mes jambes ne veulent plus avancer. Lola, qui se trouve derrière moi, me pousse légèrement et me chuchote :
 
– À toi de jouer, ma belle.
 
J’arrive à faire deux pas. Je me retrouve devant lui, mon premier amour. Il est toujours aussi beau. J’ai envie de poser ma main sur sa joue comme je le faisais par le passé pour lui dire que tout allait bien. Mais je m’abstiens, car nous sommes désormais dans le présent, à nous chercher du regard, essayant de trouver des réponses.
 
– Toujours aussi belle…me souffle-t-il avec ce sourire qui me fait tant craquer.
– T’es plutôt pas mal dans ton genre.
– Je ne pensais jamais te revoir, je suis surpris de te trouver ici.
– J’ai vu qu’un jeune homme charmant que je connaissais donnait une représentation près de chez moi, donc j’ai sauté sur l’occasion pour venir lui faire un petit coucou, lui dis-je timidement.
– Je suis tellement heureux, tu es resplendissante. Alors comme ça, je suis un jeune homme charmant ? me lance-t-il avec son regard coquin.
 
Je rougis et détourne les yeux. Trop de tension règne entre nous à ce moment précis. Je tortille mes doigts et cherche mes amis qui se sont éloignés pour nous laisser un peu d’intimité.
 
Je change de conversation, car celle-ci me met mal à l’aise. La séduction n’est pas ma spécialité. Je suis une catastrophe quand il s’agit de plaire, perdant tous mes moyens.
 
– Alors comme ça tu t’installes à Toulouse et ouvre ta compagnie de danse ? lui demandé-je, encore rouge écarlate.
 
J’ai les oreilles en feu et les joues, n’en parlons pas !
 
– Ouais, l’idée m’est venue avec mon pote Samuel. On voudrait partager nos connaissances avec ceux qui le souhaitent et surtout faire connaître l’art de la kizomba.
– C’est génial, tu as enfin réalisé ton rêve. Je suis fière de toi.
– Merci… Ça n’a pas été simple mais on y est arrivés ! me dit-il, gêné.
 
On continue à discuter quelques minutes dans ce couloir, à l’abri des regards. Je retrouve cette alchimie, comme lorsque nous étions plus jeunes. Je sais maintenant qu’on peut tout recommencer, oublier le passé, se reconstruire ensemble, se créer de nouveaux souvenirs. Mais encore faut-il que lui aussi le veuille.
 
– Viens, je vais te présenter ma troupe, ils sont dans la loge à boire un verre en l’honneur de notre première représentation dans mon « fief », me dit-il en prenant ma main, le sourire aux lèvres.
 
Un courant électrique s’engouffre entre nous. Nous nous observons en silence, les émotions passant par nos regards. Les paroles ne sont pas nécessaires. Il le veut, maintenant je le sais.
 
J’interromps ce contact visuel, car sinon je ne vais plus pouvoir répondre de mes actes. La seule envie que j’ai est de lui sauter dessus pour l’embrasser. De retrouver son goût si particulier et exquis, de mettre mes mains dans ses cheveux. De le redécouvrir, tout simplement.
 
– Je voudrais aussi te présenter mes amis qui sont juste là, bafouillé-je, perturbée.
 
Je fais signe à Lola et Jeff d’avancer pour faire les présentations. Lola est soulagée : elle lit dans mes pensées et sait que je suis bien, heureuse. Tout se passe pour le mieux.
 
– Lola, Jeff, je vous présente Antony. Antony, voici mes meilleurs amis, ceux qui me supportent depuis pas mal d’années.
 
Une fois les présentations effectuées, Antony nous conduit vers la loge où se trouvent tous ses amis. J’ai l’impression de ne jamais avoir été séparée de lui. Il se comporte comme avant, me tenant la main pour me rassurer. Ce soir est le commencement de ma nouvelle vie à ses côtés, j’en suis persuadée.
 



L’homme aux yeux de braise
 
 
 
Nous entendons des éclats de rire s’échapper de la loge lorsque nous nous approchons. La musique fait partie intégrante de la soirée. Antony pousse la porte et nous nous retrouvons tous les quatre face à la troupe. Mes yeux tombent directement sur ce bel inconnu qui me fait tant d’effet. Il est assis sur le bord d’une table avec cette jolie rousse qui danse si bien. Ils sont enlacés, elle entre ses jambes et lui la serrant dans ses bras. Elle est en train de lui murmurer quelques mots à l’oreille pendant que sa main se balade sur son torse. Le verdict tombe : ce n’est pas la copine d’Antony mais celle de cet homme qui m’attire incontestablement. Bizarrement, je ressens un petit pincement au cœur quand je les vois tous les deux.
 
Les regards se braquent sur nous, y compris ceux de cet homme aux yeux de braise.
 
– Je vois qu’on s’amuse bien par ici, lance Antony. Je voudrais vous présenter une amie d’enfance.
 
Il se retourne, me cherche du regard et me demande d’avancer à sa hauteur avec un geste protecteur.
 
– Voici Emy, les gars, dit-il.
 
Je perçois beaucoup d’émotions dans ces quelques mots. Je le fixe et lui souris en retour. Pour l’instant, je ne suis qu’une amie, mais j’espère que je deviendrai bien plus. J’accorde à ses amis un salut plutôt discret. Je suis troublée d’être mise en avant, n’étant pas habituée.
 
L’un d’eux s’approche et me lance :
 
– Enchanté, Emy, moi c’est Emerson. Voici Nico et Stan, les frères jumeaux de la troupe. Lui, c’est Sandro et ceux qui se bécotent sur la table c’est Fidji et Samuel.
 
J’observe chaque personne citée et m’arrête sur Samuel aux yeux de braise. Tous me répondent chaleureusement, sauf ce dernier, qui reste distant et froid. Autre petit pincement au cœur.
 
Lola et Jeff ne tardent pas à faire connaissance avec les autres. Ils sont beaucoup plus à l’aise que moi dans ce genre de situation. Ils parlent avec les frères et trinquent déjà. Antony me propose un verre que j’accepte avec plaisir. Il me prend en aparté pour qu’on puisse discuter tranquillement. Samuel me jette des œillades de temps en temps, tout en continuant de caresser sa copine.
 
Il est plus de minuit lorsque Lola vient me voir pour me proposer de rentrer. Elle travaille demain et commence à sept heures. Elle est gérante d’un hôtel de luxe en plein cœur de Toulouse.
 
– Tu me laisses deux petites minutes, Lola ? Juste le temps de dire au revoir à Antony.
– Bien sûr, ma belle, on t’attend dehors.
– OK, merci.
 
Les deux heures que j’ai passées avec lui étaient juste incroyables. Nous avons beaucoup parlé de notre parcours depuis ces dix dernières années, sans pour autant mentionner les raisons de notre séparation. Nous trouverons le bon moment pour mettre les choses à plat et nous expliquer sur cette période assez difficile. Nous avons rigolé, dansé et échangé des regards qui parlaient pour nous. Nous nous sommes donné nos numéros de téléphone respectifs et avons calé un rendez-vous pour mercredi soir. Notre premier…
 
Je salue toute la troupe d’un geste, les remercie pour leur accueil et les félicite pour leur représentation de ce soir. Je regarde une dernière fois Samuel qui ne m’accorde aucune importance. Ça me blesse intérieurement, mais je garde le sourire.
 
Antony me raccompagne jusqu’à la sortie, me prenant par la taille. Il est si tactile avec moi, il n’a pas changé ! Toujours aussi protecteur et avenant.
 
– Merci pour ce soir, c’était super. Ta troupe est géniale.
– Merci à toi d’être venue, c’était une belle surprise de te revoir. Tu es toujours aussi belle et souriante. Je vais faire de beaux rêves ce soir, je crois, me dit-il avec son sourire à faire craquer toutes les filles.
– À mercredi ? ajouté-je, troublée.
– Je ne manquerai ça pour rien au monde.
 
Je m’approche et l’embrasse sur la joue, délicatement. J’en profite pour respirer son odeur et la capturer dans un coin de ma tête. Tous ces petits détails ne font qu’accroître mon amour pour lui.
 
Je rejoins mes amis qui m’attendent dans la voiture et jette un dernier regard à Antony. Il est contre le mur à me regarder disparaître dans la nuit. J’enregistre son visage une dernière fois dans mon esprit et monte dans la voiture, des étoiles pleins les yeux. Je m’installe à l’arrière, jette un coup d’œil à l’entrée du théâtre. Je n’aperçois plus que l’affiche à son effigie. Je me sens pourtant observée. Je pivote la tête en direction de la petite ruelle : Samuel est là, debout, une cigarette à la main, sa capuche sur la tête et son regard braqué sur moi. Mon cœur accélère ses battements, des frissons m’envahissent, ma bouche s’assèche. La voiture démarre et je laisse ce mystérieux danseur disparaître dans cette ruelle où tout a commencé.
 
 
 
***
 
 
 
Nous sommes mardi. Il est neuf heures et il faut que je me prépare pour mon entretien chez Design concept. La directrice m’a téléphoné hier pour convenir d’un rendez-vous. Comme à mon habitude, je suis à la fois angoissée et surexcitée. Si je pouvais obtenir ce boulot, ce serait une délivrance pour moi. En plus de faire quelque chose que j’aime, je pourrais enfin subvenir à mes besoins sans piocher dans mes maigres économies.
 
Antony reste omniprésent dans ma tête. Son sourire me manque, sa voix me manque, ses mimiques me manquent : il me manque. Mon cœur tourne au ralenti, attendant de le revoir pour battre de nouveau la chamade.
 
Il m’a envoyé un texto, dimanche matin, qui m’a donné la pêche.
 
Anto : [Tu me manques déjà, l’attente est un supplice. À mercredi Bellezza.]
 
Bellezza… c’est le surnom qu’il me donnait autrefois. Il a des origines italiennes et a toujours aimé mixer les deux langues.
 
Jupe crayon ajustée, chemisier blanc défroissé, maquillage discret et coiffure OK : je suis prête pour mon entretien d’embauche. Je croise les doigts pour être prise. Lola m’a prêté ses escarpins. Je les enfile, termine mon expresso en vitesse et sors de l’appartement. J’ai en tête les paroles que ma meilleure amie ne cesse de me répéter pour que je garde confiance en moi. Je me répète ces mots en boucle tout le long du trajet et dans la salle d’attente.
 
« Emy, tu es belle, intelligente et personne ne peut te résister. »
 
Oui, je sais ce que vous allez dire, elle se la pète celle-là, mais croyez-moi, ça marche.
 
Je ressors de mon entretien après une heure d’échange et appelle tout de suite Lola pour lui annoncer la bonne nouvelle.
 
– Alors ? me crie-t-elle.
– Alors ce soir nous faisons péter le champagne, ma belle, on a quelque chose à fêter !
– Oh putain de bordel de nouille ! Je suis fière de toi, Choune ! Je savais que ce poste était fait pour toi.
 
Je l’entends sautiller sur place, exécutant sa petite danse.
 
– On se retrouve à l’appart, Lola.
– D’accord, à tout à l’heure.
 
Je raccroche, le sourire aux lèvres. Il faut que je l’annonce à Jess. Je grimpe dans ma voiture, envoie un texto à mon amie pour l’avertir de mon arrivée : direction le centre de rééducation où notre amitié a débuté.
 



Tchoutchou
 
 
 
Je me gare sur le parking du centre et file retrouver Jess. Elle est atteinte de ce qu’on appelle le syndrome de Guillain-Barré depuis maintenant trois ans. Il se caractérise par une faiblesse, voire une paralysie progressive des nerfs. Elle a contracté cette maladie après une infection et se bat tous les jours pour retrouver l’usage de ses jambes. Sa force de caractère et ses efforts quotidiens payent, car le centre va bientôt faire partie de son passé.
 
Depuis notre rencontre, lors de notre thérapie journalière au centre, un lien intense s’est créé entre nous. Le destin nous a réunies et je l’en remercie, car c’est une personne vraiment exceptionnelle et unique. Elle m’a aidée et soutenue sans faille dans mes moments de faiblesse.
 
Je frappe, attendant son signal.
 
– Entre !
 
J’entrouvre la porte et passe une bouteille de soda que j’ai acheté à la boutique du centre dans l’embrasure.
 
– Toi tu as quelque chose à m’annoncer ! se réjouit-elle, un sourire dessiné sur ses lèvres.
– Bonjour, bonjour, madame ! Je n’ai pas une, mais deux nouvelles à t’annoncer, lui dis-je en m’avançant pour la saluer.
 
Mais je remarque qu’elle est debout en train de préparer un sac.
 
– Tu vas quelque part ?
 
Son sourire s’élargit à ma question et elle me répond, tout excitée :
 
– Les médecins me laissent tranquille quelques jours, ils m’ont donné l’autorisation de rentrer chez moi et de profiter. Ils estiment que les progrès effectués ces dernières semaines méritent une petite récompense.
– Oh c’est fabuleux, Jess ! Je suis si heureuse pour toi. Tu es une battante, je savais que tu y arriverais.
– Ne t’enflamme pas, c’est juste l’histoire de deux ou trois jours hors du centre, sans rééducation. Je serai de retour samedi au plus tard.
– Oui, mais c’est déjà un bon début. Regarde l’évolution de ces derniers mois. Tu n’es plus sur un fauteuil roulant, les béquilles te sont encore nécessaires, certes, mais les douleurs se sont estompées et la maladie a régressé. Comment se passe ton trajet ? Tu veux que je t’amène chez tes parents ?
– Inutile, mon frère vient me chercher.
– Ton frère est en ville ? la questionné-je, étonnée.
 
Elle ne l’a pas vu depuis quelques mois. Il était parti aux États-Unis pour essayer de vivre son rêve américain avec un pote. Il n’est jamais venu lui rendre visite au centre lorsque j’y étais. Jess me disait qu’il détestait les hôpitaux et tout ce qui s’y référait.
 
– Oui, il est arrivé récemment. Il m’a tellement manqué, si tu savais !
– Oui, je me doute, lui dis-je, le regard empli de compassion.
– Alors ? me demande-t-elle. Quelles sont ces deux nouvelles que tu dois m’annoncer ?
 
Je m’assois sur le siège qui se trouve devant la fenêtre et me place face à elle. Mon amie continue de préparer son trousseau tout en gardant une oreille attentive.
 
– Eh bien, figure-toi que tu as face à toi la nouvelle décoratrice d’intérieur de chez Design concept.
– Quoi ? Mais c’est génial, Emy ! Tu commences quand ?
– Lundi prochain, ça va me laisser le temps de me retourner et de profiter de ma deuxième nouvelle.
– De profiter de… non, est-ce que c’est ce que je pense, Emy ?
– Ça dépend, tu penses à quoi ? lui demandé-je avec un sourire qui en dit long.
– Tu l’as retrouvé ? Tu as réussi à lui parler ? Il est à Toulouse ? Toujours aussi craquant ?
– Oula doucement avec les questions, une à la fois s’il te plaît. Je vais déjà répondre aux premières. Alors, oui je l’ai retrouvé, oui j’ai réussi à lui parler, oui il est en ville, et non il n’est pas simplement craquant, il est superbe, éblouissant, à tom-ber !
 
Je décroche chaque syllabe et la vois rester bouche bée.
 
– Ne me fais pas languir plus longtemps, raconte-moi comment se sont passées vos retrouvailles ! Je veux tout savoir ! Du détail le plus insignifiant au plus torride.
 
Je la regarde et éclate de rire. C’est bien Jessily, curieuse et à l’affût de la moindre information croustillante.
 
– Pour les détails torrides, on va attendre, d’accord ? Je le revois demain soir et ce sera notre premier rendez-vous officiel. Je ne te cache pas que je suis anxieuse à l’idée de passer du temps seule avec lui, mais je sais que je ne me suis pas trompée, Jess, c’est lui, c’est l’homme de ma vie. Il n’a pas changé, toujours aussi prévenant, protecteur et doux. Et j’ai vu dans son regard qu’il espérait autre chose qu’une simple relation amicale.
 
Je suis interrompue dans mon discours par un bruit sourd provenant de derrière la porte. Jess me cache la vue et je ne peux donc pas voir qui s’introduit dans la chambre – jusqu’à ce que je comprenne qu’il s’agit de son frère.
 
– Votre carrosse est avancé, Mademoiselle.
 
Jess se retourne, pousse un cri de joie et se jette sur son frangin. Je regarde par la fenêtre et leur laisse un peu d’intimité. Je sais qu’en ce moment, Jess est aux anges de retrouver son confident, son meilleur ami et je ne veux en aucun cas leur gâcher ce plaisir.
 
– Viens que je te présente ma meilleure amie.
 
Je me retourne, percutée par un regard perçant et déstabilisant. Mon cœur bondit, prêt à lâcher. La crise cardiaque est proche.
 
Reprends-toi Emy, ce n’est pas le moment.
 
Il me fixe avec insistance et provocation. Il est aussi troublé de me voir ici, je le remarque dans ses prunelles dorées. Il tient sa sœur par la taille et passe une main dans sa crinière brune indomptée.
 
– Emy, je te présente mon frère, Samuel. Sam voici Emy, ma meilleure amie et la sœur que je n’ai jamais eue. Tu te souviens d’elle j’espère, je t’en ai parlé presque tous les jours depuis que je la connais.
 
Elle lui sourit, se moquant gentiment de lui par la même occasion.
 
Pourquoi je n’ai pas fait le rapprochement entre ces deux-là, c’était si évident en y réfléchissant bien. La ressemblance est frappante. Sa tenue diffère de celle de samedi soir, qui était beaucoup plus décontractée. Mais ce style lui va merveilleusement bien. Sam porte un jeans brut avec un tee-shirt blanc tout simple. Je remarque quelques tatouages à travers le textile. Il n’en a pas seulement à son bras droit visiblement, son corps doit être une œuvre d’art. Je me surprends à imaginer toutes les parties de son corps tatouées, mordillant ma lèvre inférieure. Ses boots marron foncé, assorties à sa veste, passent par-dessus son jeans. La perfection incarnée, le top model sorti d’un magazine de mode. Je suis intérieurement en extase devant cet homme.
 
Je sors de mes rêveries lorsqu’il se racle la gorge pour répondre à sa sœur avec son sourire d’une blancheur impressionnante :
 
– Oui, oui, Tchouky. Je m’en souviens très bien, tu m’as assez saoulé avec elle.
 
Elle frappe son épaule avec un air offusqué.
 
– Sam ! Tu exagères !
– Je rigole, Tchoutchou.
– Arrête de m’appeler comme ça, je n’ai plus cinq ans !
 
Ils me font rire à se chamailler comme des gamins, mais je reprends vite mon sérieux quand il me dévisage et me lance :
 
– Salut, Emy, enchanté de te rencontrer. J’ai beaucoup entendu parler de toi.
– Salut.
 
Je ne sais pas quoi lui dire de plus. Je suis vraiment choquée d’apprendre qu’ils sont frère et sœur. Il faut que je parte tout de suite, sinon Jess va se poser des questions.
 
– Je vais vous laisser, vous devez sûrement avoir beaucoup de choses à vous dire, bafouillé-je.
 
Je prends mon sac posé sur le lit et commence à me diriger vers la porte lorsque Jess m’intercepte.
 
– Attends, Emy, on n’a pas trinqué pour ces supers nouvelles ! Tu es sûre que ça va ? Tu es toute blanche.
– Oui, oui, ne t’inquiète pas, j’ai juste besoin de grignoter un petit quelque chose. Toutes ces émotions, ça creuse.
 
Je garde le sourire, mais je me sens mal à l’aise. Je sais qu’il me fixe, je le sens.
 
– D’accord, mais tu me promets de tout me raconter ! Je veux tout savoir sur ce premier rendez-vous, tous les détails, insiste-t-elle.
 
Je souris à ses sous-entendus, la salue en la serrant rapidement dans mes bras et lui souhaite de passer un bon séjour avant de sortir précipitamment de sa chambre. Mes talons claquent sur le sol dans l’enceinte de l’infrastructure, au même rythme qu’un cheval au trot. Mon objectif : éviter de me ramasser devant tout le monde avec ces talons de dix centimètres. Pendant ce court trajet jusqu’à ma voiture, plusieurs questions me viennent à l’esprit. Pourquoi a-t-il fait comme si nous ne nous étions jamais rencontrés ? Pourquoi me fait-il autant d’effet ? Pourquoi est-il le frère de Jess ? Pourquoi est-il l’ami d’Antony ? Les questions sans réponses se bousculent dans ma tête.
 
Je reste au volant de ma voiture, la tête posée sur mes avant-bras, à cogiter. Je me laisse quelques minutes pour me remettre avant de rentrer à l’appartement.
 



Premier rendez-vous
 
 
 
La nuit a été courte. Les cernes dessinés sous mes yeux prouvent que mon appréhension concernant ce soir est à son comble. Le fait d’avoir fêté dignement mon nouveau boulot n’a pas arrangé les choses. J’ai l’impression qu’un pic-vert s’est incrusté dans mon crâne et joue du marteau-piqueur, histoire de bien me prouver que l’abus d’alcool est nocif. Je me lève et m’assois sur mon lit quelques minutes, avant de me diriger vers la pharmacie pour trouver du paracétamol. Une bonne douche va m’aider à émerger et peut-être me remettre les idées en place. Le miroir de la salle de bains n’est pas très accueillant ce matin, me renvoyant le désastre en pleine figure. Il va falloir que le maquillage m’aide à cacher la misère, sinon Antony risque de fuir.
 
Je passe la moitié de la journée à tourner en rond dans l’appartement, à attendre que ces foutues minutes passent. Je suis une vraie tigresse en cage. J’essaie de m’occuper, je prends un bouquin et m’installe à côté de Lola qui ne bosse pas aujourd’hui. Je me lève, passe l’aspirateur, fais la vaisselle, range l’appart. Mais rien n’y fait, les secondes sont toujours aussi longues. Je me rassois, allume la télévision, me relève et continue de faire les cent pas. Lola lève les yeux de son livre et me regarde, agacée.
 
– Quoi ? l’agressé-je.
– Je crois que je vais vomir si tu continues ! Tu me donnes le tournis, se défend-t-elle.
– Dis-moi pourquoi le temps est contre moi ? J’ai la vague impression que quelqu’un m’en veut et fait tout pour retarder mon rendez-vous.
– Arrête, personne n’est contre toi. Tu te mets la pression toute seule. Tu veux qu’on aille faire les boutiques pour te détendre ?
– Non je préfère rester ici. Je sais ! Je vais aller me préparer, comme ça, je serai occupée.
– Il est quinze heures, Emy, et tu as rencart à dix-neuf, ça fait tôt non ? se moque-t-elle
 
Je récupère Zaza dans sa cage et gagne le canapé, le regard perdu vers l’extérieur. Lola a raison, il faut que je me calme. Zaza grimpe sur mes épaules et trouve une place confortable au creux de mon cou. J’arrive à me détendre un peu et essaie de penser à autre chose.
 
Le moment est enfin arrivé. J’ai pris beaucoup de temps à me préparer pour trouver la tenue parfaite pour ce soir. J’ai opté pour une combi-short fleurie dans les tons bleus et noirs. Elle est dos-nu et s’attache par un simple lien à la base de ma nuque. J’avais peur que cette tenue fasse trop provocante, mais Lola m’a convaincue qu’elle était parfaite.
 
– Elle révèle juste ce qu’il faut pour le faire tomber dans tes filets, m’a-t-elle dit quand je la lui ai montrée.
 
Je ne veux pas de quelque chose de vulgaire, ça ne me ressemble pas. Les soirées sont assez douces en juillet, voire chaudes, donc je pense que c’est la tenue idéale. Antony m’a donné rendez-vous sur la place du Capitole. Je ne sais pas du tout où il m’emmène, il m’a dit que c’était une surprise.
 
Pour l’occasion, ma meilleure amie m’a maquillée. Je lui ai bien spécifié que je voulais quelque chose de discret et, pour une fois, elle m’a écoutée. Mon teint reste naturel avec une touche de blush rosé qui fait ressortir mes pommettes. Pas de fard à paupières, juste un trait d’eye-liner brun. Un rouge à lèvre nude fera l’affaire et, pour ma coiffure, je décide de laisser mes cheveux détachés. Lola voulait que je les relève mais après plusieurs tentatives, nous avons finalement abandonné. Trop compliqué de faire quelque chose de sophistiqué avec ma tignasse indomptable.
 
Voilà, je suis prête. J’enfile mes nu-pieds dont les liens remontent jusqu’à la moitié de mes mollets et revêts ma veste. Je me regarde une dernière fois dans le miroir lorsque je sens deux petits bras passer autour de ma taille et me serrer légèrement. Le menton de ma copine vient se faufiler sur mon épaule et elle me regarde avec ses yeux de biche.
 
– Tu es magnifique, Choune, je dirais même i-rré-sis-ti-ble.
– Merci, Lola, j’espère qu’il va aimer.
– S’il ne tombe pas à tes pieds ce soir, tu peux être sûre qu’il est gay. Impossible de ne pas craquer pour ton petit cul, chérie.
 
Je lui administre une petite tape sur la main pour qu’elle arrête de raconter des bêtises et attrape mon sac sur mon lit. J’effectue une check-list visuelle pour être sûre que je n’ai rien oublié et me dirige vers le salon, Lola sur mes talons.
 
– Surtout n’oublie pas les capotes, Choune, ça pourrait te servir, me lance-t-elle, fière de sa vanne.
– Tu sais que tu es hilarante quand tu t’y mets, toi ?
– Rho allez, décoince-toi un peu, le lâcher prise, tu connais ? Profite de ta soirée et ne réfléchis pas. Si je devais te donner un seul conseil, ce serait d’écouter ton cœur et non ta raison. Je sais que tu es très fleur bleue et tout l’attirail, mais il n’y a pas besoin d’une dizaine de rendez-vous pour enfin passer à la casserole. Tu le désires depuis tellement longtemps, Choune, alors laisse-toi aller, montre-lui qui tu es et ce que tu veux.
 
Après tout, elle n’a pas tort. Rien qu’à l’idée de passer la nuit avec lui, mon désir se manifeste au niveau de mon entrejambe, me laissant rêveuse. J’en ai l’eau à la bouche rien qu’à imaginer son corps contre le mien, sa langue se promener sur mon corps et ses mains me caresser.
 
– Allô Vénus ici la Terre !
– Pardon, tu me parlais ?
– Mouais, laisse tomber. Tu n’oublies pas de m’envoyer de tes nouvelles au cours de la soirée. Je vais passer la nuit chez mon plan cul n°3, donc tu as l’appart à ta disposition, si tu veux.
 
Son petit clin d’œil, plus qu’exagéré, est très explicite mais je fais mine de ne pas comprendre. Je sais qu’elle va démarrer au quart de tour.
 
– Tu ne veux pas un dessin non plus ?
 
J’éclate de rire : je la connais par cœur ma Lola.
 
– Souhaite-moi bonne chance !
– Pas besoin, Choune. Mets en pratique notre devise et tout va rouler… ou glisser, ce serait plus approprié je pense.
– Tu es incorrigible, Lola !
 
Je la fusille du regard, mais ne peux pas m’empêcher de rire avec elle. Je m’apprête à sortir de l’appart quand je l’entends crier dans mon dos :
 
– N’oublies pas, Choune, tu es belle et intelligente, personne ne peut te résister !
 
Je claque la porte, laissant ses paroles flotter autour de moi. Direction le centre-ville de Toulouse pour retrouver celui que j’aime depuis tant d’années.
 
 
 
***
 
 
 
J’arrive sur la place du Capitole et cherche Antony du regard. Personne. Il n’est pas encore là. L’attente va être un supplice, je ne suis pas patiente et le stress commence à me submerger. Je me sens faiblir à chaque seconde qui passe. La panique commence à m’envahir, mes yeux cherchent mais ne trouvent toujours personne. Je fouille dans mon sac pour prendre mon téléphone et appeler Lola. Elle sait me calmer et me rassurer dans mes moments de doutes. Je suis vraiment une calamité quand je m’y mets, je me désespère toute seule.
 
Arrêt cardiaque en cours. Deux mains cachent mes yeux. Il est là, derrière moi. C’est lui, il est venu. Son odeur m’enivre, sa voix me berce et son corps se colle au mien.
 
– Bonsoir, Bellezza, me murmure-t-il au creux de l’oreille.

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