L’espiègle ingénue
187 pages
Français

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Description

La nouvelle et captivante série de Maya Rodale met en vedette les trois Jeunes filles les Moins Susceptibles de Londres — trois giroflées, autrement dit trois laissées pour compte, qui vont bientôt faire l’envie de tous. Lady Emma Avery a annoncé par erreur ses fiançailles — au meilleur parti de toute l’Angleterre. Dès qu’on découvrira qu’elle n’a même jamais rencontré le séduisant duc d’Ashbrooke, Emma perdra son statut de giroflée, de laissée pour compte; et elle deviendra un objet de risée. Mais voici qu’Asbrooke fait quelque chose d’inattendu. Il joue le jeu. C’est que ces fiançailles, temporaires il va sans dire, à l’irréprochable Lady Avery arrivent à point: Ashbrooke, un tombeur, un buveur et un fêtard, a besoin de se refaire une réputation. Séduire Emma n’est que la cerise sur le gâteau. Sauf qu’Emma fait quelque chose à laquelle il ne s’attendait pas le moindrement: elle repousse ses avances. Ce qui ne lui est jamais arrivé. Inconcevable. Et diablement attirant. Ce faisant, la Jeune fille la Moins Susceptible de Londres de Mal se Comporter excite la curiosité — entre autres choses — du plus charmant vaurien de Londres. Qui mettra tout en oeuvre pour éveiller la sensualité d’Emma et ainsi faire la preuve que deux inconnus peuvent fort bien déclencher un énorme scandale.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 avril 2015
Nombre de lectures 461
EAN13 9782897525231
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le maître de la séduction
— Prétendez-vous être la jeune fille la moins susceptible de Londres de craquer pour moi ? demanda Blake en se dressant de toute sa taille au-dessus d’elle.
Emma recula, jusqu’à ce que les étagères s’enfoncent dans son dos. Blake posa une main de chaque côté d’elle, la prenant ainsi au piège.
— C’est en effet ce que je prétends, dit-elle.
Le duc était si arrogant. Il la poussait à bout de nerfs. Il jouait avec ses sentiments et son sens de la réalité. Il faisait battre son cœur, lui donnait soif de baisers qui la faisaient grimper jusqu’à des sommets vertigineux de plaisir.
— Et pourtant, ne dit-on pas que je suis un irrésistible séducteur, répliqua Blake d’une voix basse, sous la caresse de laquelle le dos d’Emma fut parcouru de frissons.
— Et pourtant, je ne suis pas le moindrement séduite, répliqua Emma.
D’une voix haletante . Zut de zut.
— On peut y remédier, murmura Blake en traçant du doigt le bord de son corsage et le renflement de ses seins.
Emma réprima un soupir et tenta vaillamment de se rappeler pourquoi il était impératif de ne pas se laisser séduire.

Copyright © 2013 Maya Rodale
Titre original anglais : The Wicked Wallflower
Copyright © 2015 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée en accord avec HarperCollins Publishers, New York, NY.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.

Éditeur : François Doucet
Traduction : Janine Renaud
Révision linguistique : Féminin pluriel
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Catherine Vallée-Dumas
Conception de la couverture : Matthieu Fortin
Photo de la couverture : © Jon Paul Studios
Mise en pages : Sébastien Michaud, Sylvie Valois
ISBN papier 978-2-89752-521-7
ISBN PDF numérique 978-2-89752-522-4
ISBN ePub 978-2-89752-523-1
Première impression : 2015
Dépôt légal : 2015
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada

Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7
Téléphone : 450-929-0296
Télécopieur : 450-929-0220
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com

Diffusion
Canada : Éditions AdA Inc.
France : D.G. Diffusion
Z.I. des Bogues
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Téléphone : 05.61.00.09.99
Suisse : Transat — 23.42.77.40
Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99

Imprimé au Canada



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Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Rodale, Maya

[Wicked Wallflower. Français]
L’espiègle ingénue
(Mauvais garçons et belles ingénues ; 1)
Traduction de : The Wicked Wallflower.
ISBN 978-2-89752-521-7
I. Renaud, Janine, 1953- . II. Titre. III. Titre : Wicked Wallflower. Français.

PS3618.O322W5214 2015 813’.6 C2015-940090-2

Conversion au format ePub par: www.laburbain.com
À toutes les jeunes filles qui aiment lire.
Et à Tony,
qui m’a séduite avec son amour des livres
et qui lit presque aussi vite que moi.
Remerciements
J e pourrais être tentée de m’attribuer tout le mérite pour ce livre, mais c’est impossible. Je suis immensément redevable à Sara Jane Stone, Amanda Kimble-Evans et Tony Haile, qui en ont lu les premières ébauches et m’ont fait part de commentaires très pertinents.
Tous mes remerciements à l’équipe d’Avon, grâce à laquelle mes livres aboutissent entre les mains des gens et, plus particulièrement, à Jessie, Pam, Shawn et Dana. Merci également à Tom, qui a encore une fois conçu une superbe page couverture. Et surtout, surtout, merci à Tessa, ma charmante et talentueuse éditrice.
Ma plus profonde reconnaissance à mes consœurs écrivaines, Caroline Linden, Miranda Neville et Katharine Ashe, grâce auxquelles je bénéficie d’amitiés et de conversations que l’on ne peut avoir qu’avec d’autres romancières. Quand j’ai besoin d’échapper au XIX e siècle, je me tourne vers mes amis et mes admirateurs sur Facebook, dont les propositions pour les noms de mes personnages et les titres pour mes romans ont été des plus utiles.
Je tiens aussi à remercier ma famille, mon agent, mon mari et ma chienne adorée, Penelope.
Prologue
Londres, 1821
D ans une minute, la vie de Lady Emma Avery allait enfin commencer. Réceptions brillantes, voyous séduisants, marivaudages haletants… Toutes ces choses qui n’arrivaient que dans les romans lui arriveraient enfin, enfin , à elle.
Dans une minute, on allait annoncer l’arrivée d’Emma à son premier bal londonien. La chasse au mari parfait allait enfin, enfin , commencer. Elle avait passé quatre ans à se préparer à ce moment à l’Académie pour jeunes filles de Lady Penelope. Elle avait passé tout l’après-midi à transformer ses cheveux bruns en boucles affriolantes en dépit de leur manque de collaboration et à supporter les derniers essayages de sa ravissante robe du soir, toute de soie et de dentelle ivoire, bien qu’elle eût nettement préféré lire un bon bouquin.
Tous ses efforts allaient être récompensés quand un beau voyou viendrait lui ravir le cœur et l’entraîner dans une folle histoire d’amour, ce qui allait se produire, oh, dans une minute.
— Lord et Lady Avery. Lady Emma, annonça le majordome de Lady Wrotham, l’hôtesse du bal.
Nul n’en tint compte dans la salle de bal bondée.
Emma garda la tête haute. Elle était encore une inconnue à Londres.
Dès qu’elle en eut l’occasion, Emma alla retrouver ses deux amies les plus chères, rencontrées à l’Académie : Lady Olivia Archer et miss Prudence Payton. Elles s’étaient repliées dans un des angles de la salle de bal d’où elles observaient les couples danser, flirter et converser.
— Mon carnet de bal est pour ainsi dire vide, dit Emma, un tant soit peu dépitée.
Ce n’est pas ainsi qu’elle avait imaginé ses débuts dans le monde.
— Il n’y a que quatre noms sur le mien, dit Olivia. Mais j’ai bien peur que ces types se soient inscrits dans le seul espoir d’échapper à ma mère. Ce dont je ne les blâme pas.
— Je n’en ai aucun, répliqua Prudence d’un air abattu.
— La soirée est encore jeune, déclara Emma. Et ce n’est que le premier bal de notre première saison.
— Je parie que son carnet est rempli, dit Prudence.
Elles se tournèrent dans un même mouvement vers Lady Katherine Abernathy — blonde, ravissante et méchante — qu’entourait une cour empressée de jeunes hommes séduisants. Souriante, elle buvait du petit lait.
— Oh, bonsoir ! leur lança-t-elle.
Les trois amies se raidirent, car Lady Katherine ne leur avait jamais adressé un seul mot gentil depuis qu’elles se connaissaient.
— Des amies de l’Académie, expliqua-t-elle à la horde de jeunes galants excités.
Elle leur présenta d’abord Lady Olivia et miss Prudence. Puis, elle se tut et arbora un sourire méchant.
— Et voici Lady Emma. Mais nous l’appelons toutes le « Bas-bleu bien rempli ».
Les jeunes hommes, trop heureux de lui plaire ou prenant cette remarque cruelle pour un trait d’esprit ou d’humour, s’esclaffèrent bruyamment. Emma sentit ses joues s’embraser. Elle avait ardemment prié le ciel pour que Lady Katherine cesse de la surnommer ainsi. Et voici comment Dieu répondait à ses prières.
— Dites-moi que je suis morte et en enfer, supplia-t-elle ses amies.
— J’ai bien peur que non, dit Prudence d’une voix chagrine tandis qu’Olivia pressait la main d’Emma.
— Ce n’est pas ainsi que cette soirée devait se dérouler, dit Emma entre ses dents serrées.
Dire qu’elle avait rougi sous les rires — ce soir entre tous.
Elle. N’allait. Pas. Pleurer.
À cause des éclats de rire, Emma n’entendit pas l’orchestre attaquer la troisième valse. Cependant, elle vit très bien un jeune homme séduisant tenter maladroitement de se frayer un chemin jusqu’à elle.
M. Benedict Chase. On les avait présentés l’un à l’autre un peu plus tôt. Il était l’un des rares candidats à s’être inscrits sur son carnet. Elle ne lui en voudrait pas de s’esquiver. Qui aurait envie de danser avec une fille surnommée le « Bas-bleu bien rempli » ?
Eh bien, non, sous l’œil de Lady Katherine et de ses admirateurs, il s’inclina devant Emma et la conduisit jusqu’au plancher de danse.
— Le Bas-bleu bien rempli ? demanda M. Chase.
Emma se mordit la lèvre et détourna les yeux.
— J’aime qu’une femme lise, dit-il gentiment.
Emma le regarda dans les yeux ; apparemment, il ne plaisantait pas. Il semblait l’apprécier — alors que tous les autres se gaussaient d’elle. Elle remarqua aussi qu’il était séduisant. Il regardait ses lèvres comme s’il avait envie de l’embrasser.
Elle tomba aussitôt amoureuse de M. Benedict Chase.
Il la fit tournoyer tout autour de la salle de bal ; elle en avait le vertige. Ou peut-être était-ce là l’effet exaltant, grisant, du grand amour ? Elle sourit de bonheur. Elle avait les joues roses — mais de plaisir et non plus de honte.
C’était à cela qu’elle s’était préparée. Que le ciel fasse que cet instant dure à jamais.
Mais cet instant s’acheva abruptement quand un large type musclé recula d’un pas et la percuta. Sous la violence de l’impact, elle tomba à genoux sur le parquet.
Emma leva les yeux vers l’affreux malotru, et son regard se posa sur l’homme le plus extraordinairement séduisant qu’elle eût jamais vu. Il s’agissait sans aucun doute du duc d’Ashbrooke, un fameux chenapan dont le nom apparaissait régulièrement dans les journaux à potins.
— Veuillez m’excuser. Je ne vous avais pas vue, dit le duc avec un sourire dont on disait qu’il faisait fondre le cœur des femmes et leurs résolutions les plus fermes.
Emma le fusilla du regard.
Il venait de ruiner son grand moment de pur bonheur avec l’homme de ses rêves.
C’est alors que, tel un gentilhomme et non comme le voyou qu’on prétendait qu’il était, le duc lui tendit la main. Ne voulant pas être en reste, Benedict fit de même.
Le regard d’Emma oscilla du duc à Benedict, qui lui tendaient tous deux la main. Elle n’hésita pas une seconde. Son choix était arrêté. Elle choisit l’homme qui avait vu en elle. Elle choisit l’amour.
Chapitre 1
Les diplômées de l’Académie pour jeunes filles de Lady Penelope se trouvent d’excellents partis… un jour ou l’autre.
— Extrait du prospectus de l’Académie
Londres, avril 1824 Dans la chambre de Lady Emma Avery
À titre de diplômées de l’Académie pour jeunes filles de Lady Penelope, il tombait sous le sens que Lady Emma Avery et ses amies, Lady Olivia Archer et miss Prudence Payton, se trouveraient un bon parti durant la première ou la seconde saison suivant leurs débuts dans le monde. Elles n’avaient rien trouvé de tel.
Après avoir souffert le martyre toute la soirée durant le bal donné par Lady Wrotham et marquant le lancement de la saison 1824, les jeunes filles étaient rentrées chez Emma, avaient mis la main sur un flacon de sherry, et s’étaient résignées à regarder la réalité en face.
— À notre quatrième saison, soupira Emma en levant son verre.
L’imitant à contrecœur, Olivia et Prudence levèrent leurs coupes de cristal taillé, trinquèrent, puis, en vraies dames, avalèrent délicatement une petite gorgée de sherry.
— À compter de ce soir, il ne reste plus que trois mois avant le bal anniversaire de Lady Penelope, dit Prudence, exprimant tout haut l’affreuse perspective qui leur accaparait toutes trois l’esprit.
À la fin de chaque saison, toutes les diplômées — et leurs mari s — se rassemblaient pour célébrer l’anniversaire de la fondation de l’Académie, mais aussi pour faire part des unions qui avaient lieu au cours de la saison et prier pour celles qui n’avaient pas encore trouvé preneur.
On ne pouvait se soustraire à cet événement.
Y assister sans mari était une véritable torture.
— Bref, si nous ne nous marions pas d’ici trois mois, nous formerons le premier lot de vieilles filles de toute l’histoire de l’Académie, dit Olivia d’une voix faible. Aucune des diplômées n’est restée célibataire au-delà de la quatrième saison. Aucune, sauf nous.
Olivia, assise bien sagement sur la moquette bleu clair, tripota nerveusement ses jupes. Emma se cala contre le lit et frappa la colonne de la tête. Prudence soupira.
En outre, même si elles n’osaient le reconnaître tout haut, elles avaient toutes envie d’être courtisées, de connaître l’amour, de fonder une famille et de vivre heureuses à jamais. À mesure que les années passaient, il leur était de plus en plus pénible de sourire à l’annonce du mariage d’encore une autre de leurs camarades ou de la naissance d’encore un bébé. La même question douloureuse, désespérée, les taraudait : mais quand donc viendra mon tour ? Quand ? Quand ?
— Étant donné que l’Académie existe depuis un siècle, c’était inévitable, dit Prudence. Mathématiquement parlant.
— Lady Katherine Abernathy n’est pas encore mariée non plus, fit remarquer Olivia.
— Par choix, répliqua Emma. Elle a refusé plusieurs demandes. Il lui suffit d’en accepter une seule.
La ravissante, la blonde, la détestable Lady Katherine s’était fait une joie, pendant leur passage à l’Académie, de tourmenter Emma et ses amies avec ses remarques blessantes et ses blagues cruelles… après lesquelles elle demandait immanquablement au Bas-bleu bien rempli de l’aider à faire ses devoirs.
— Je suppose qu’il n’est pas nécessaire de dire que nous n’avons reçu aucune demande. Zéro. D’aucune sorte, dit sombrement Olivia.
— Non, ce n’est pas nécessaire, dit Prudence. Je ne suis que trop consciente de n’en avoir reçu aucune et de n’en recevoir sans doute jamais, tant et aussi longtemps que le beau monde me surnommera « Prudence la Prude ».
— C’est quand même mieux que la « Petite Bégueule », répliqua Olivia. On dirait bien que ce surnom n’excite guère les hommes. On se demande bien pourquoi.
— Ces deux surnoms ne sont pas aussi épouvantables que « Bas-bleu bien rempli », dit Emma en frissonnant à ce surnom que lui avaient valu à la fois sa silhouette plantureuse et son penchant pour la lecture.
La vie sur le marché du mariage n’était pas facile pour une fille surnommée le « Bas-bleu bien rempli », aussi s’était-elle tournée encore davantage vers ses livres, ce qui n’avait rien arrangé.
Prudence emplit de nouveau leurs verres et leva le sien pour trinquer.
— Aux filles les moins susceptibles de Londres, déclara-t-elle avec ironie.
Olivia pinça les lèvres, et Emma grogna. La saison dernière, chez White’s, une bande de « gentilshommes » avaient inventé un nouveau jeu pendant lequel ils avaient surnommé Olivia « la fille la moins susceptible de Londres de provoquer un scandale », Emma « la moins susceptible de mal se comporter », et Prudence « la moins susceptible de se retrouver dans une situation compromettante ».
Le jeu n’avait pas amélioré leurs perspectives de mariage.
Elles n’étaient pas pathétiques. C’était juste qu’elles n’étaient pas dans le coup .
— Il faut faire quelque chose, dit Olivia. Je ne supporte pas l’idée de rester plantée là à regarder toutes nos camarades de classe faire de belles salutations tandis que nous serons les seules célibataires du lot. Ma mère risque d’éclater publiquement en sanglots devant un tel échec.
— Le bal est le cadet de mes soucis, déclara Emma. J’ai entendu mes parents se disputer, car nous n’avons pas les moyens de passer une saison de plus en ville. Si je ne me marie pas bientôt, je vais devoir aller m’enterrer dans la belle campagne du Lincolnshire. Pour le restant de mes jours. Sauf si…
— Sauf si tu réussis à faire en sorte que Benedict cesse de tourner autour du pot, acheva Prudence.
Emma hocha la tête. Cela faisait déjà trois saisons que Benedict était son seul et unique prétendant. Alors que tout le monde se moquait de ses tendances intellectuelles, lui, l’interrogeait sur les livres qu’elle lisait et voulait savoir ce qu’elle en pensait. Il aimait qu’elle s’intéresse à la lecture — tandis que sa mère s’en désolait et que la haute société s’en gaussait. Benedict et elle rêvaient de partager une petite maison de ville, de posséder une bibliothèque bien garnie avec un feu ronflant dans la cheminée, de grandes fenêtres ouvrant sur un jardin, et des enfants planqués dans la nursery à l’étage.
Exception faite de Prudence et d’Olivia, il était le seul avec lequel elle pouvait être elle-même. Emma l’aimait désespérément.
Ce n’était qu’une question de temps pour qu’il demande sa main — tout le monde en était convaincu.
Mais une catastrophe s’était produite.
— Si seulement c’était aussi simple, dit Emma avec un soupir. Son père a récemment fait un investissement désastreux, et voilà qu’il tient mordicus à ce que Benedict et son frère épousent de riches héritières.
— S’il s’était décidé l’an passé, ce ne serait pas un problème, dit Prudence.
— Ou l’année précédente , ajouta Emma.
En fait, Benedict et elle se fréquentaient en quelque sorte depuis trois ans maintenant. Il avait demandé au père d’Emma la permission de lui faire la cour — il ne manquait plus que la demande.
— Je l’aime. Mais ce n’est pas le plus entreprenant des hommes.
— Ce qui veut dire que tu dois faire quelque chose, s’il y a quelque chose à faire, conclut Prudence.
Emma opina du bonnet.
— Si seulement tu devenais riche, rêvassa Olivia. Ça règlerait tout.
Emma eut un sourire piteux.
— Je suis allée jusqu’à consulter le Debrett’s pour voir si je n’avais pas à mon insu un vieux parent riche et malade. Je n’en ai pas.
— De toute façon, comment oblige-t-on un homme à demander votre main ? demanda Olivia. Sauf en se fai-sant surprendre dans une situation compromettante, ce qui demeure toujours une option si on est vraiment désespérée.
— Il m’arrive parfois, murmura Emma en se penchant avec la mine d’une conspiratrice, de souhaiter que l’annonce de nos fiançailles se retrouve tout bonnement dans les journaux. Il lui faudrait alors se conduire honorablement et m’épouser, fortune ou pas.
— M. Benedict Chase, second fils du vicomte de Rossmore, a le plaisir d’annoncer ses fiançailles à Lady Emma Avery, récita Prudence.
— On devrait le faire, dit Olivia.
Puis, elle ricana. Et eut un hoquet.
— As-tu perdu la tête ? suffoqua Emma. Tu as trop bu.
— Notre situation est sans espoir, dit Olivia. Tiens-tu vraiment à être le seul échec de Lady Penelope au cours des cent ans d’histoire de l’Académie ? N’as-tu pas envie de te marier, d’avoir des enfants, et de ne plus te faire bassiner les oreilles à propos des célibataires bons à marier ?
— Bien sûr que j’en ai envie, dit Emma avec conviction. Mais avoue que forger une fausse annonce est quelque peu exagéré. Je devrais peut-être tout simplement lui avouer mes sentiments. Ou le convaincre que ma maigre dot suffira à nous faire vivre si nous savons faire preuve de frugalité. Ou encore, me faire une raison. Dénicher un riche vieillard en quête d’une seconde, voire d’une troisième épouse. Et espérer qu’il passe l’arme à gauche et me lègue toute sa fortune avant que je sois trop vieille.
Cette idée ne souleva pas l’enthousiasme.
— Non, nous ne devons pas nous faire une raison, dit fermement Olivia. Nous avons attendu trop longuement pour nous résigner. Lady Penelope n’aimerait pas que nous nous résignions. Nous devons faire quelque chose.
Prudence marcha jusqu’au secrétaire d’Emma et tira une feuille de papier et une plume de dessous la pile de livres qu’Emma avait lus, ou prévoyait lire, ou était en train de lire.
— Tiens, Olivia, écris, dit Prudence en lui tendant les objets. C’est toi qui as la plus belle main d’écriture.
— Bien sûr, c’est l’un de mes nombreux talents dont les hommes se fichent comme d’une guigne, avec celui que j’ai pour la broderie, pour l’aquarelle ou pour soulever la théière de la main gauche, maugréa Olivia avant de demander : mais que dois-je donc écrire ?
— Rien du tout ! protesta Emma. Tu n’écris rien du tout.
— À l’attention du London Weekly , déclama Prudence avec emphase. M. Benedict Chase, fils séduisant mais pauvre comme Job du cruel vicomte Rossmore, est heureux d’annoncer ses fiançailles à la ravissante Lady Emma Avery…
— Jette cela au feu immédiatement ! s’écria Emma en tentant de saisir la feuille qu’Olivia agitait au-dessus de sa tête.
— Une dame n’essaie pas de voler la correspondance privée d’autrui, la gronda Olivia.
— Une dame n’écrit pas des âneries mensongères à des fins infâmes, rétorqua Emma.
— À propos de feu, est-ce que ça ne sent pas la fumée ? demanda Prudence en reniflant. Non, sans doute pas. Je dois m’imaginer cela. C’est sûrement ton avenir qui part en fumée.
— Olivia, tu ne parles pas sérieusement ! Tu as vraiment bu trop de sherry !
— Si tu dois envoyer une annonce de fiançailles aux journaux…, dit Prudence d’un air songeur.
— Ce que je ne ferai pas, la coupa Emma d’un ton ferme.
— … pourquoi te contenter de Benedict ?
Olivia écarquilla les yeux. Emma n’accorda même pas le début d’une pensée à cette proposition.
— Parce que j’aime Benedict, dit-elle.
Elle l’aimait bel et bien, vraiment et profondément. Elle avait envie d’être sa femme, et de vivre avec lui la vie qu’elle avait conçue pour eux deux. Elle avait déjà choisi la maison de ville, de même que le motif de la porcelaine, les noms de leurs enfants et l’étoffe des tentures du salon.
— Je l’aime. Ce qui n’a rien à voir parce que je ne vais pas…
— Avec qui d’autre pourrions-nous annoncer ses fiançailles, Prudence ? demanda Olivia tout en remplissant leurs verres vides avec la grâce d’une hôtesse accomplie.
Prudence fronça les lèvres. Elle se tut, songeuse. Elle alla jusqu’à avaler quelques gouttes de sherry. Emma la voyait pratiquement dresser la liste des célibataires mariables, les évaluer et les rejeter.
Prudence sourit. D’un sourire diabolique. Un sourire qui donna à Emma l’impression que son estomac tournait sur lui-même. Olivia se pencha d’un air avide. Emma se prépara au pire en avalant une nouvelle et revigorante gorgée de sherry.
— Ashbrooke, dit Prudence en incurvant les lèvres.
Emma recracha son sherry — carrément sur la lettre annonçant ses fiançailles à Benedict, qui se retrouva du coup tout à fait inutilisable en raison d’une multitude d’éclaboussures rouges.
— Le duc d’Ashbrooke ! hurla Olivia.
— Chut ! lui intima Prudence.
— Tu es tout à fait bonne pour l’asile, dit Emma posément. Je devrais sonner les valets de pied et te faire escorter jusqu’à Bedlam.
— Mais il est si… magnifique, dit Olivia d’une voix mourante.
Emma leva les yeux au ciel et répondit :
— Il a la réputation d’être libertin.
— C’est le meilleur parti de la saison, fit remarquer Prudence. De toutes les saisons.
Ce qui était vrai, mais dénué de pertinence.
— Les hommes tels que lui ne se lient pas à des filles comme nous, dit Emma, soulignant ainsi une réalité nettement plus pertinente. Ashbrooke n’est pas de notre monde. Il n’est du monde de personne, sauf peut-être de la si parfaite Lady Katherine Abernathy. En fait, il ne daignerait même pas se lier à une débutante. Tout le monde sait qu’il ne cherche pas à se marier.
— C’est juste qu’il n’a pas encore rencontré la femme idéale, dit Olivia.
— Parce qu’il fréquente des femmes qui sont loin d’être idéales, répliqua Emma. Il a facilement séduit la moitié des femmes de Londres.
— Sauf nous, dit Olivia d’un air morose. Il est si…
— Si viril, dit Prudence en rougissant. Et mâle.
— Ou arrogant, dit Emma.
C’était ce qu’elle aimait de Benedict. Sa gentillesse, son ouverture d’esprit, son humilité. Benedict l’écoutait, et il allait sans dire qu’Ashbrooke ne prenait pas la peine de s’arrêter pour écouter qui que ce soit, si même il s’arrêtait pour réfléchir.
— Comment peux-tu prétendre le connaître ? demanda Prudence. Lui as-tu même jamais parlé ?
— Bien sûr que non. Les hommes tels que lui ne parlent pas à une fille comme moi. C’est sans doute une loi universelle, dit Emma. Par ailleurs, les hommes tels que lui n’ont pas besoin d’être charmants ou modestes, car les femmes et les gens en général se jettent à leurs pieds en haletant comme des chiens-chiens, avides de satisfaire leur moindre désir. Il obtient tout ce qu’il souhaite sans effort, ce qui signifie qu’il n’a jamais dû travailler pour quoi que ce soit. Je suis certaine que c’est un raseur prétentieux et arrogant.
— Mais avoue qu’il est séduisant, dit gravement Olivia.
— Je ne suis pas aveugle. Ni morte, concéda Emma. Mais j’aime Benedict !
— Tu es sans doute la seule femme au monde à être immunisée contre le syndrome Ashbrooke, dit Olivia. Stupéfiant. Tu es un phénomène médical.
— Premièrement, le syndrome Ashbrooke n’est pas une condition médicale, la chapitra Emma, après avoir avalé une nouvelle gorgée de sherry. Deuxièmement, je refuse de croire à son existence même.
— Pourtant, il me suffit de penser à lui pour en être atteinte, dit Olivia. Mon cœur s’affole et ma peau s’embrase. Je dois être rouge de la tête aux pieds.
— C’est sans doute à cause de tout ce sherry que tu as bu, fit remarquer Emma.
— Mes genoux se dérobent sous moi, soupira Olivia, le regard rêveur.
— Tu es assise, souligna Prudence.
— C’est un mal imaginaire, et j’y suis insensible, dit Emma avec assurance. Et si jamais je le rencontre, je vous le prouverai.
— Ne sentez-vous pas une odeur de fumée ? Ou est-ce mon imagination ? demanda Prudence.
— Ne peux-tu pas t’imaginer ce que ce serait d’être fiancée à Ashbrooke ? dit Olivia d’un ton beaucoup trop excité au goût d’Emma.
— Je ne le peux pas. Personne n’y croirait, même si c’était vrai. Non, je veux épouser Benedict, partager avec lui une jolie petite maison de ville avec une bibliothèque, et me consacrer avec lui à ses activités intellectuelles.
— Pfft, souffla Prudence avec dédain. Olivia, je t’en prie, écris.
— Quoi ? Non !
Emma tenta d’attraper la feuille de papier, mais Olivia — même ivre — fut plus rapide qu’elle.
— Oh, peu importe. Personne n’y croira, de toute façon.
Prudence commença à dicter.
— À la surprise de tous, le duc d’Ashbrooke annonce ses fiançailles à Lady Emma Avery.
— Oh, par pitié, se moqua Emma tandis qu’Olivia notait lentement.
Il ne restait plus qu’à espérer que le sherry allait rendre son écriture illisible.
— Où ranges-tu ta cire à cacheter ? demanda Prudence.
— Je ne te le dirai pas. Ces deux missives doivent être jetées au feu sur-le-champ, dit Emma.
— Tu en es sûre ? demanda Olivia, le papier fatidique à la main.
— Évidemment, que j’en suis sûre ! Je vais parler à Benedict, dit Emma. Je vais peut-être le convaincre de nous enfuir.
— Ce serait si romantique, dit Olivia d’un ton encourageant.
— Mais Ashbrooke…, commença Prudence, pour être aussitôt interrompue par Emma.
— Ne m’épouserait pas même si les journaux annonçaient nos fiançailles. Ce qui n’arrivera pas. Parce que nous allons brûler ce papier sur-le-champ.
Emma tendit la main, attendant qu’on le lui remette.
— À propos de feu, ça ne sent pas la fumée ? demanda Prudence. Je l’ai cru tout à l’heure, mais là, j’en suis certaine.
Olivia se mit même à tousser.
La porte de la chambre d’Emma s’ouvrit à toute volée, allant frapper le mur. Sa mère était sur le seuil, hors d’haleine et la main pressée sur la poitrine.
— Les filles ! Venez vite ! Les cuisines sont en feu ! cria-t-elle.
Les trois jeunes filles bondirent sur leurs pieds, renversant leurs verres, la bouteille d’encre noire et la moitié du flacon de sherry, abandonnant tout sur place — y compris La Lettre — dans leur empressement à attraper leurs châles et à sortir de la maison.
Chapitre 2
Noooon !
— Gémirent dramatiquement plusieurs mères préoccupées par le mariage de leur fille en lisant la dernière édition du London Weekly .
Le salon, demeure des Avery
P ersonne n’accordait beaucoup d’attention à Emma Avery. Elle n’était pas dotée d’une beauté à couper le souffle, d’un charme étincelant, d’un grand sens de la répartie ni d’une fortune, de rien, bref, qui soit susceptible de la placer au-dessus des autres jeunes filles ravissantes, charmantes, amusantes et fortunées de la bonne société. Elle était bien. Bien .
Mais être bien ne pesait pas lourd sur le marché du mariage. Par conséquent, Emma tuait dans le salon vide les heures qui auraient dues être consacrées aux visiteurs en compagnie agréable du dernier roman emprunté à la bibliothèque itinérante. Ce n’était pas vraiment une façon déplaisante de passer l’après-midi, bien qu’Emma eût préféré le faire sans être taraudée par un désespoir tranquille.
Donc, en ce samedi après-midi, Emma était assise avec le premier tome du Baron fou , dont elle espérait qu’il allait la di straire du vide du salon et de la perspective de finir ses jours en tant que vieille fille dans le besoin dans le fin fond du Lincolnshire. Sa mère lisait la dernière édition du London Weekly , à commencer par la première page pour lire ensuite méthodiquement toutes les suivantes.
Le tic-tac de l’horloge grand-père de l’entrée résonnait bruyamment, marquant le passage des secondes et des heures, rappelant à Emma que le Jour du Jugement, autrement dit celui du bal anniversaire de Lady Penelope, approchait à grands pas.
Déjà une semaine s’était écoulée normalement (et de manière fort peu romantique) depuis le bal de Lady Wrotham. Sept jours déjà ?
Elle avait sans doute le cerveau encor e embrouillé par tout le sherry qu’Olivia, Prudence et elle avaient avalé ce soir-là. L’incendie dans la cuisine les avait sauvées de l’ivresse la plus totale. Heureusement, il avait été maîtrisé, mais pour des raisons de sécurité, les jeunes filles étaient allées dormir chez Olivia. Quand Emma était rentrée chez elle le lendemain après-midi, sa chambre avait été nettoyée et rangée, et…
Elle hoqueta et referma brusquement son livre.
— Qu’est-ce qu’il y a, ma chérie ? demanda sa mère en levant les yeux du journal.
— Rien, dit Emma.
Mais son cœur battait à tout rompre. Sa mère l’entendait-elle depuis l’autre bout du salon ? Non, c’était impossible. Mais, Dieu, il battait si fort qu’elle pouvait le sentir monter à l’assaut de sa gorge.
La Lettre ? Où était passée la lettre ?
Sa chambre avait été nettoyée de fond en comble. On avait même enlevé la moquette à cause des taches d’encre — et sans doute de sherry. On avait emporté les verres, le flacon. Mais La Lettre…
Où diable était passée cette maudite lettre ?
Emma referma son livre. Elle avait les mains moites. Son cœur tambourinait toujours dans sa poitrine. Elle devait se mettre à sa recherche sans plus attendre et la brûler immédiatement.
— Mère, si vous voulez bien m’excuser, je dois aller m’occuper de quelque chose…
Emma traversa vivement le salon sans laisser à sa mère le temps de protester, mais, avant même qu’elle franchisse les doubles portes menant à l’entrée, Jenkins, le majordome, surgit devant elle.
— Lady Emma, on demande à vous voir, ânonna-t-il.
— Vraiment ? demanda sa mère avec curiosité en levant les yeux du journal.
Emma ferma les yeux et expira lentement. On avait beau se savoir « quelconque », c’était tout de même perturbant de se rendre compte que sa mère le pensait également.
Et c’était encore plus perturbant de savoir que la lettre la plus compromettante, la plus humiliante jamais écrite se cachait quelque part et qu’elle devait absolument la retrouver immédiatement, et voilà qu’elle avait un visiteur ?
— Et qui demande à me voir, Jenkins ? demanda-t-elle d’une petite voix tout en adressant au ciel une prière silencieuse.
Par pitié, ne me dites pas que c’est le duc d’Ashbrooke.
Demeure des Ashbrooke, Londres La bibliothèque du duc
Blake William Peregrine Auden, neuvième duc d’Ashbrooke, retira sa veste et roula les manches de sa chemise, révélant ainsi les muscles gonflés de ses avant-bras, et s’apprêta à se pencher sur le problème récalcitrant qui lui accaparait l’esprit depuis plusieurs jours.
Du haut de leurs portraits, ses ancêtres le contemplaient d’un air désapprobateur. Compréhensible, compte tenu de ses activités habituelles.
Blake se concentra sur les pages noircies de dessins et de calculs disposées sur la table de travail devant lui. Son imbécile d’ami Lord Salem y avait jeté un coup d’œil à son entrée dans la pièce et avait aussitôt déclaré que « c’était un tissu d’âneries incompréhensibles » avant d’aller se servir un brandy. Le pauvre sot n’avait pas compris qu’il s’agissait là de calculs pour un engin susceptible de tout révolutionner.
Un second visiteur, son cousin, héritier et bon ami, George Parker-Jones, était assis au coin du feu et lisait le journal.
— D’abord les jumelles Tarleton, et maintenant ceci, se lamenta George en agitant l’exemplaire du London Weekly au-dessus de sa tête.
Ce n’était pas là le problème qui retenait l’attention du duc.
— Est-ce qu’on parle encore des jumelles ? demanda Ashbrooke avec ennui. Mais enfin, je ne cesse de le répéter, se faire surprendre avec une fille, c’est la compromettre. Mais quand elles sont deux, elles se chaperonnent mutuellement.
C’était logique. Mais la bonne société ne partageait pas cette logique.
— Selon ce qu’on en dit, elles ne semblent pas s’être chaperonnées convenablement , si l’on considère l’état de leur coiffure, de leur toilette et de leur vertu lorsqu’on les a surprises en ta compagnie, dit George en souriant.
— J’ignore si je dois être flatté ou insulté à l’idée que la bonne société me croie capable de déshonorer deux jeunes jumelles en un quart d’heure, dit Ashbrooke.
Puis il sourit et ajouta :
— Diable, au bout d’un quart d’heure, je n’en suis encore qu’aux préliminaires.
— Au risque de t’offusquer, ta vie sexuelle ne m’intéresse pas le moins du monde, déclara George. Contrairement à tous les autres.
— Par pitié, épargne-nous, dit Salem. Je t’en supplie.
— Je devrais publier mes mémoires, dit Ashbrooke. Cela me rapporterait une fortune.
— Là se trouve l’argent dont tu as besoin pour ton Engin révolutionnaire, fit remarquer George, faisant ainsi référence au dernier et très interminable projet d’Ashbrooke.
L’Engin révolutionnaire était un appareil capable d’exécuter à tout coup et à la perfection des calculs mathématiques, et ce, quels que soient leur complexité ou leur degré de difficulté. Ce qui éliminait tout risque d’erreur humaine.
Ou plus précisément, l’Engin ferait tout ça lors­qu’Ashbrooke aurait achevé ses calculs et ses dessins et trouvé les fonds nécessaires à sa réalisation. Il estimait qu’il l ui fallait cinquante mille livres — une somme astronomique pour laquelle il n’était pas prêt à mettre sa propriété en banqueroute. Pas encore.
Grâce à cet Engin, les capitaines de navire, les banquiers, les investisseurs et les marchands pourraient conduire des transactions fondées sur des calculs exacts et non plus sur les estimations infailliblement approximatives des Registres de barèmes dont tout le monde se servait pour l’heure. Ces livres épais pleins de tables de multiplication, de fractions et de divers calculs mathématiques étaient truffés d’erreurs humaines.
Dans ses moments les plus sombres, Blake croyait que plusieurs vies — dont celles de ses parents — avaient été anéanties à cause de ces erreurs. Des navires s’étaient perdus en mer. Des édifices s’étaient effondrés. Des machines s’étaient révélées dangereuses. Des fortunes avaient été englouties.
Durant ses moments libres — quand il n’était pas occupé à séduire les femmes ou à mener la vie effrénée d’un duc londonien —, Blake travaillait sur les plans de l’engin.
Ses efforts pour obtenir le soutien de ses amis au sein du gouvernement et de ses pairs avaient été couronnés de succès — et d’un échec lamentable.
Au cours d’une unique tournée de célibataires à la maison de campagne de Lord Norton, Blake avait fait une razzia dans la collection sans prix de grands crus rarissimes et de brandys importés de Sa Seigneurie, au grand plaisir des convives tous plus soûls les uns que les autres, et au très grand déplaisir, pour ne pas dire incroyable fureur, de Lord Norton.
Archibald McCracken, armateur tout-puissant, avait été irrémédiablement offensé par le retard d’une heure de Blake à leur rendez-vous. L’allure de Blake n’avait rien arrangé, avec son habit de soirée chiffonné et puant le tabac, et sa cravate lâche ayant visiblement passée l’essentiel de la nuit sur le plancher d’une chambre quelconque.
Mais le scandale des jumelles Tarleton avait eu des conséquences monstrueuses. Leur père, pris de fureur, lui avait retiré son appui et avait persuadé ses amis de faire de même. Apparemment, ces vieux lourdauds — ces sots qui avaient de l’argent et des relations — ne souhaitaient pas faire des affaires avec le genre de type que l’on surprenait dans une situation compromettante avec des jumelles. Duc ou pas duc, il y avait des choses qui ne se pardonnaient pas.
Et ça, ce n’était que le scandale de la dernière semaine.
— Si tu avais épousé l’une des deux, tu ne serais pas dans cette situation, fit remarquer George sans complaisance. Tu serais en train de construire ton engin au lieu de t’échiner sur tes dessins et tes calculs.
Ashbrooke soupira et tenta encore une fois de leur expliquer logiquement les choses.
— Il m’est impossible d’en épouser une et de plonger l’autre dans le déshonneur. Et bien entendu, je ne peux pas épouser les deux . Je n’en épouserai donc aucune.
— Dans ce cas, aucune ne se mariera, semble-t-il, fit remarquer Salem.
— Je ne me marierai jamais, déclara Ashbrooke.
Pour la millième fois.
— Ce n’est pas ce qu’écrit le London Weekly , dit George avec un sourire énigmatique.
Il froissa les pages du journal. Même Salem en fut intrigué.
— Fais voir, dit Ashbrooke en lui arrachant le journal des mains.
Il le feuilleta jusqu’à ce que — évidemment — il tombe sur son nom dans la rubrique des potins mondains, « Les coulisses du beau monde ».
Il en eut le souffle coupé, car ce qu’il lut était vraiment une autre très mauvaise nouvelle.
Le salon, demeure des Avery
Emma retint son souffle, dans l’attente de ce qui ne pouvait qu’être une catastrophe.
Jenkins se racla la gorge et annonça les visiteurs :
— Lady Abernathy, Crawford, Mulberry, Falmouth et Montague.
Elle en aurait fait la grimace si elle n’avait été paralysée par une terreur sans nom. Ashbrooke aurait été préférable à cette meute de jeunes femmes. Tout comme se rendre chez le dentiste, être attaquée par des bandits de grand chemin, ou enlevée, violée et assassinée par une bande de pirates sanguinaires.
— Bonté divine ! s’écria sa mère. Faites-les entrer et faites servir le thé.
Le front d’Emma se couvrit de sueur. Elle était sûre de vomir, là, tout de suite, sur le plateau d’argent de Jenkins et les cartes de visite de Lady Abernathy, Crawford, Mulberry, Falmouth et Montague — qui toutes avaient pris un malin plaisir à les torturer, ses amies et elle, à l’Académie de Lady Penelope.
Elles n’avaient aucune raison de lui rendre visite, sauf…
La Lettre !
Emma venait à peine de s’asseoir que les cinq jeunes femmes se précipitaient dans le salon dans un brouhaha de babillage féminin, de soie, de dentelle, de bijoux, de bonnets, de rires artificiels et de sourires hypocrites.
— Nous avons appris la grande nouvelle dans le London Weekly et nous tenions à être les premières à te féliciter ! s’exclama Lady Falmouth.
Du coin de l’œil, Emma vit sa mère tourner frénétiquement les pages du Weekly à la recherche de la nouvelle en question. Contrairement à la plupart des mères de la bonne société, celle d’Emma lisait bel et bien les nouvelles du Parlement au lieu de passer directement à la page des potins mondains.
Elle vit sa mère écarquiller les yeux. Puis se mettre à tousser. Emma avait une très bonne idée de ce qu’elle venait de lire. Elle pria néanmoins avec ferveur qu’il s’agisse d’autre chose.
— Ça va, Lady Avery ? demanda Lady Crawford. Naturellement, la perspective de devoir organiser un tel évènement doit être affolante.
— Je n’arrive pas à croire que nous l’ayons appris par le journal, alors que nous sommes tes meilleures amies de l’Académie ! dit doucement Lady Abernathy.
— Oui, nous étions si liées, répliqua Emma tout aussi doucement. Comme l’Angleterre et la Chine.
Lady Abernathy marqua une pause pour réfléchir à la question.
Un jour, Emma avait été choisie pour exécuter un solo de pianoforte au spectacle de l’Académie — un grand h onneur. Le matin du spectacle, Lady Katherine Abernathy avait délibérément claqué la porte de la salle de classe sur les doigts d’Emma, empêchant ainsi celle-ci de jouer et obtenant de la remplacer. C’était du Lady Katherine Abernathy tout craché.
— En effet, dit sa mère en se raclant la gorge. Quel choc épouvantable d’être mise au courant d’une nouvelle si intime, si personnelle, par la page des potins mondains. Je vous plains.
Demeure des Ashbrooke
Pour le duc, il n’y avait rien d’inhabituel à lire sur son compte des potins intimes, personnels, dans les pages mondaines. Ce n’étaient souvent que de pures inventions, des spéculations, voire carrément des mensonges qui ne servaient qu’à faire vendre plus de copies. Mais plus souvent qu’autrement, ses propres sottises constituaient une mine d’or en matière de potins.
La semaine précédant le désastre avec les jumelles Tarleton, la maîtresse de Lord Doyle s’était laissé convaincre d’accorder ses faveurs à Blake, au grand déplaisir de son protecteur. Quant à la semaine d’avant, il ne s’en souvenait pas clairement, mais il y avait sûrement eu quelque chose.
Par conséquent, ce qu’il lut dans le London Weekly n’en piqua que davantage sa curiosité.
Ashbrooke lut à haute voix ces mots qui le laissèrent à la fois perplexe, amusé et ennuyé : « À la surprise de tous, le duc d’Ashbrooke annonce ses fiançailles à Lady Emma Avery. »
— Qui est cette Lady Emma Avery ? demanda Salem, qui se creusait visiblement les méninges pour mettre une figure sur ce nom.
D’ordinaire, sa connaissance d’une femme commençait et se terminait sur ses seins.
— C’est l’une des filles les moins susceptibles de Londres, expliqua George, qui, pour sa part, suivait de près ce genre de trucs.
— Ah, la bande de vieilles filles, dit Salem. Est-ce celle que l’on dit « la moins susceptible de se retrouver dans une position compromettante » ?
— Non, celle-là, c’est son amie, miss Prudence Payton, le corrigea George.
Salem parut décontenancé.
— Prudence la Prude, expliqua George, et une étincelle de compréhension traversa le regard de Salem. Je crois que Lady Emma est celle dite « la moins susceptible de mal se comporter ».
— Je ne sais toujours pas qui c’est. Je ne vois pas, dit Ashbrooke.
Les célibataires au comportement convenable n’attiraient pas son attention. Il avait pour habitude de fréquenter les femmes les plus susceptibles de mal se comporter. Au lit.
— Étant donné que tu ne connais pas la jeune fille en question, je présume que tu n’as pas demandé sa main, dit sèchement George.
— Cela se pourrait, dit Ashbrooke en haussant les épaules.
Seul le diable savait ce qu’il pouvait faire quand il plongeait jusqu’au fond du baril.
— Mais j’en doute.
Salem, dont le cerveau commençait à enregistrer ce que la situation impliquait, éclata de rire. Une annonce offi-cielle de fiançailles dans le journal le plus lu de Londres — entre deux fiancés qui ne s’étaient jamais rencontrés.
— Que vas-tu faire ?
— De toute évidence, il s’agit d’un tour pendable, ou d’une plaisanterie, ou d’une erreur malveillante, dit Ashbrooke d’un ton léger. Pourquoi m’en préoccuperais-je ?
— Parce que tout le monde va s’attendre à un mariage, dit George avec impatience. Sinon, elle sera déshonorée.
— Tout le monde sera déçu, dans ce cas, répliqua Ashbrooke. Ça arrive. Je suis bien placé pour savoir qu’on n’en meurt pas.
Il n’y aurait pas de mariage. Ni avec les jumelles Tarleton, ni avec cette miss Avariée, ni avec personne. Tout le monde savait qu’on se mariait pour faire des héritiers, et il était résolu à ne pas en avoir. Non, son héritage serait d’une autre sorte — d’une sorte plus novatrice et plus audacieuse que ne pouvait l’être une bande de mômes braillards.
Si toutefois il arrivait à construire sa fichue machine.
Le majordome vint interrompre ses sombres pensées en annonçant un visiteur.
— Votre Grâce, on demande à vous voir. M. Edmund Parks.
— Salut, cousin, dit Ashbrooke avec un sourire en accueillant son cousin qui le considérait d’un air circonspect.
Edmund était toujours vêtu avec élégance, presque empesé, et son comportement était irréprochable — bref, un parfait gentilhomme, quoique sans fortune et sans titre. Plus il se montrait convenable, plus Blake se faisait un devoir de commettre assez de bêtises pour les deux.
— Je suppose que tu viens m’interroger sur mes fiançailles, dit Blake en levant les yeux de ses calculs.
— Reçois mes sincères félicitations, dit Edmund en inclinant dignement la tête. J’ai hâte de faire la connaissance de ta fiancée.
Moi de même , songea Blake. Mais son sourire poli s’évanouit lorsqu’il entendit ce qu’Edmund lui annonça ensuite.
Edmund sourit et dit :
— Je viens aussi te demander si nous aurons le plaisir de te compter parmi nous aux Jeux de l’héritier de cette année.
Le salon, demeure des Avery
— Quelle chance tu as d’avoir mis la main sur un duc ! Et qui plus est, sur Ashbrooke ! Comment t’y es-tu prise, Emma ? demanda Lady Mulberry avec une pointe de malice.
En fait, son ton laissait entendre qu’il était remarquable qu’Emma ait mis la main sur quelqu’un, point.
Mais l’une des jeunes filles les moins susceptibles de Londres et le meilleur parti de Londres ? C’était carrément incroyable.
Eh bien, du moins savait-elle maintenant où cette Lettre maudite avait atterri : directement sur le pupitre du London Weekly .
Le mystère était résolu.
Il ne lui restait plus qu’à acheter un aller simple pour les Amériques. Non, encore trop près. Plutôt pour l’Asie.
Emma jeta un coup d’œil à sa mère, qui semblait rêvasser tout en sirotant son thé. Probablement déjà en train de planifier le mariage.
— J’ai eu tout un choc en lisant la nouvelle, dit Lady Katherine, et son ton à elle était bel et bien méchant, car elle avait jeté son dévolu sur Ashbrooke, et tout le monde le savait.
Ce n’était peut-être pas très gentil ni très généreux de sa part, mais Emma lui en voulait encore au sujet du solo de pianoforte et de la centaine d’autres machinations sournoises que lui avait fait subir la ravissante, la riche et la charmante Lady Katherine Abernathy.
Emma n’allait tout de même pas renoncer à cet instant de triomphe sur sa rivale ni admettre que c’était un canular.
— J’ai été très surprise, moi aussi, je t’assure, dit-elle.
Puis, elle sourit, d’un sourire signifiant qu’elle détenait le secret le plus extraordinaire qui soit — ce qui était vrai, mais elle aurait préféré souffrir mille morts plutôt que de confesser la vérité à sa rivale, et dans son propre salon en outre.
— Je ne pensais pas que cela se saurait aussi vite, dit-elle.
Jamais, en fait.
— Quand le mariage aura-t-il lieu ? demanda poliment Lady Katherine tout en la fusillant du regard.
— Nous n’avons pas encore arrêté une date, répliqua Emma d’une voix doucereuse.
Techniquement, ce n’était pas un mensonge. Techni­quement, Ashbrooke et elle n’avaient même pas encore fait connaissance, mais est-ce que Lady Katherine savait cela ? Non. Et par la grâce de Dieu, elle ne le saurait jamais.
— Et la robe ? demanda Lady Crawford.
— Je suis certaine que j’en aurai une, dit Emma avec assurance.
Jenkins entra de nouveau, cette fois pour annoncer d’autres visiteurs.
— Lady Archer et miss Payton, dit-il, et Emma poussa un soupir de soulagement à l’idée de compter bientôt sur des renforts dans cette comédie de boulevard.
Jenkins enchaîna aussitôt en ânonnant une bonne demi-douzaine d’autres noms qu’Emma ne se soucia pas d’enregistrer.
C’était parti : elle recevrait davantage de visiteurs au cours de cette seule heure que pendant les quatre saisons réunies. Qu’on se le tienne pour dit : tel était le pouvoir qu’exerçait Ashbrooke.
Dont elle n’avait pas encore fait la connaissance.
La scène se répéta au moins six fois encore — même si Olivia, Prudence et elle firent de leur mieux pour faire dévier la conversation, et même si Emma fit vraiment de son mieux pour ne pas confirmer ni infirmer la nouvelle. Mais à mesure que les demoiselles et les rombières défilaient dans le salon, il devenait de plus en plus impossible de ne pas épouser le duc d’Ashbrooke.
Dont elle n’avait pas encore fait la connaissance.
Demeure des Ashbrooke
À Londres, tout le monde connaissait les Jeux de l’héritier. Une partie de campagne si étrange, si machiavélique, si absurde, dont l’enjeu était si élevé, qu’elle faisait immanquablement jaser. Énormément. Mais seuls les quelques élus qu i y assistaient, et y survivaient, en saisissaient vraiment l’ampleur.
Au lieu de léguer sa fortune colossale à un assortiment de proches parents et d’œuvres de bienfaisance, Lady Agatha Grey conviait chaque année, à une partie de campagne, quelques membres de sa famille triés sur le volet et qui devaient alors se livrer une chaude lutte dans l’espoir d’être nommé héritier. Après quoi, elle rédigeait un nouveau testament par lequel elle léguait tout à l’élu de l’année.
— Ah, oui, les Jeux de l’héritier, répéta sèchement Blake. Le clou de l’année, la réception démentielle à laquelle les douze membres du clan Ashbrooke s’abaissent à assister dans l’espoir d’être élu l’héritier d’une vieille toquée pendant une année que l’héritier en question consacrera à prier le ciel qu’elle passe enfin de vie à trépas.
— Cela résume assez bien la situation, répliqua Edmund. Mais je n’arrive pas à m’abstenir d’y aller. Je ne voudrais pas décevoir tante Agatha.
— J’y vais aussi, dit George. On peut difficilement lever le nez sur la chance d’hériter d’une fortune se chiffrant à quatre-vingt-dix mille livres. Surtout quand on a besoin d’argent.
— Je n’ai pas encore décidé si j’irais, dit Blake avec désinvolture, mais il serra si fortement son crayon que celui-ci se cassa net.
Il s’abstint de mentionner qu’il n’avait pas encore reçu d’invitation. Elle avait dû se perdre en route. Ou son secrétaire, Gideon, avait dû la ranger au mauvais endroit. Il aurait préféré souffrir mille morts plutôt que d’avouer que sa propre tante chérie ne l’avait pas invité à sa réception annuelle.
D’autant que la lettre était sans aucun doute tombée de la malle-poste, ou un truc de ce genre.
— À quoi bon réfléchir ? demanda Salem. Si tout ce que j’avais à faire pour mettre la main sur une fortune était d’assister à une réception idiote, je n’y réfléchirais pas à deux fois.
En fait, Salem n’avait pas pour habitude de réfléchir ne serait-ce qu’une fois, et donc encore moins deux. Blake et ses cousins échangèrent un sourire empreint de compassion devant la bêtise de Salem. Les fameux Jeux n’étaient pas faits pour les cœurs sensibles, les imbéciles ou les inadaptés sociaux.
— Les Jeux commencent dans deux jours, dit George d’un ton nonchalant. Je pars demain, à l’aube.
— Tu dois te décider sans tarder, mon cher duc, il est même peut-être déjà trop tard, dit Edmund.
Le regard de Blake allait d’un cousin à l’autre, tous deux en possession de la précieuse invitation de tante Agatha qui, bien qu’elle fût une vieille douairière, n’en était pas moins la personne au monde qu’il chérissait le plus.
La vérité se fit jour dans son esprit, et il sentit soudain une douleur aiguë dans la région du cœur : Agatha ne l’avait pas invité.
Dans le cas contraire, en l’absence d’une réponse, elle l’aurait grondé dans l’une de ses lettres hebdomadaires. Mais à bien y songer, avait-il reçu une lettre d’Agatha dernièrement ? Non… pas à son souvenir. Même pas quelques mots de réprimande à propos de son comportement à l’ endroit des jumelles, ni du scandale Norton, ni du scandale Doyle, ni de son inconscience globale.
Sa dernière missive devait dater de plusieurs semaines. Trop accaparé par l’engin, le jour, et par ses frasques, la nuit, il n’avait pas remarqué son silence jusqu’à maintenant.
Blake déglutit et se dandina.
Par ailleurs, Gideon était trop bien payé pour mal ranger quoi que ce soit.
Il était le duc d’Ashbrooke, ce qui signifiait qu’il était invité partout. Toujours. D’office. Particulièrement chez sa propre tante. Même si tout indiquait le contraire. Il avait été snobé par la seule personne dont l’opinion et l’affection lui importaient.
— Encore que, dit George posément, tu es sans doute le seul qui puisse se permettre de ne pas y aller, étant donné que tu es duc, riche, etc.
Contrairement à nous.
Ces mots, même s’ils n’avaient pas été prononcés, étaient néanmoins sous-entendus.
— Ce qui te reviendra un jour, cousin, dit Blake en montrant d’un geste du bras la grande demeure majestueuse pleine d’objets sans prix… qui n’était que l’une des nombreuses propriétés des ducs d’Ashbrooke.
— Sauf si ta fiancée et toi avez le bonheur d’avoir des enfants, fit remarquer Edmund.
Blake ignora la remarque, étant donné qu’il ne connaissait pas sa fiancée. Mais le regard de George s’assombrit et son front se plissa à cette perspective. Sa perte serait lourde si Blake se mariait et engendrait des gosses.
— Je suis certain que tante Agatha aimerait faire la connaissance de ta fiancée, ajouta Edmund. Du moins, avant de…
— Est-elle malade ?
Cette éventualité remuait sincèrement Blake. Elle l’avait élevé. Elle l’avait aimé. Elle était son pilier. Bien que, considérant l’absence d’invitation, ce n’était peut-être plus le cas. Plutôt être damné que de laisser entrevoir le début du commencement de la panique qui l’étreignait.
Comment avait-elle pu l’abandonner ?
— Rien de plus que les habituelles rumeurs sur la santé d’une femme âgée et richissime, dit George. Mais elle ne rajeunit pas, bien qu’elle prétende le contraire.
— Nous célébrons toujours son vingt-cinquième anniversaire, non ? s’enquit Blake.
— Depuis au moins cinquante ans, selon mes estimations, répondit George. Bien que je ne sois pas assez fou pour y faire allusion en sa présence.
— On n’oserait jamais, lança malicieusement Blake.
— Surtout si on espère remporter les Jeux, renchérit Edmund. Et jouir de tous les avantages qui échoient au gagnant.
Blake sentit son esprit sportif s’enflammer. Il était le duc d’Ashbrooke, celui qui gagnait toujours tout, comme le voulait la règle. À la chasse, il abattait le plus grand nombre de perdrix. Au bal… il abattait également le plus grand nombre de perdrix. Il n’existait pas un pari, une partie de cartes, un combat à l’épée, une charade qu’il ne remportait pas, que ce soit grâce à son charme ou à son intelligence.
La seule chose qu’il avait perdue était le soutien des investisseurs et du Parlement à l’endroit de son engin. Ils s’étaient fait un devoir de l’informer qu’il leur fallait quelqu’un de plus respectable, de plus fiable.
Quelqu’un qui ne se retrouvait pas enfermé dans le cellier avec des jumelles aux formes voluptueuses.
Quelqu’un qui ne volait pas les maîtresses d’autrui, ne flirtait pas avec leurs femmes, n’inspirait pas des pensées troubles à leurs filles.
Quelqu’un qui n’était pas rejeté par sa propre famille. Apparemment, même Agatha ne lui faisait pas assez confiance pour risquer de lui léguer son argent.
Quelqu’un qui n’apprenait pas être fiancé à une parfaite inconnue par l’intermédiaire de la page mondaine.
Ils voulaient quelqu’un qui ressemble davantage à Edmund ou à George. Quelqu’un qui se fiancerait à la jeune fille la moins susceptible de Londres de mal se comporter. Quelqu’un qui respectait les règles du jeu et méritait d’avoir la fortune et l’affection de sa propre tante.
Un gentilhomme, pas un voyou.
Blake sourit, car un plan parfait commençait à prendre forme dans son esprit. Ses fiançailles avec la jeune fille la moins susceptible de Londres de mal se comporter règleraient la question à savoir laquelle des jumelles épouser, redoreraient sa réputation et apaiseraient tante Agatha.
Une fiancée et une fortune, voilà ce qu’il lui fallait. La fiancée rétablirait sa réputation, et il pourrait alors retourner courtiser ses investisseurs. Ou elle pourrait l’aider à remporter la fortune d’Agatha, auquel cas il n’aurait plus à faire des ronds de jambe pour obtenir les fonds nécessaires à la réalisation de son rêve — l’Engin révolutionnaire.
D’une façon comme de l’autre, il en sortait gagnant. Le plan était parfait — à un détail près. Il ne connaissait pas sa prétendue fiancée.
Le salon, demeure des Avery
Finalement, le duc — son fiancé — daigna se montrer le bout du nez.
Le silence tomba sur le salon quand le duc d’Ashbrooke y entra. Le cœur d’Emma recommença à battre la chamade parce qu’il était là et qu’il était réel, et qu’elle n’avait jamais été si près de lui.
Le duc balaya du regard toutes les dames présentes dans la pièce.
Dire qu’il était incroyablement séduisant, ou viril, ou mâle était en dessous de la vérité. Il était plus grand que la plupart des hommes, plus costaud et sans aucun doute plus fort.
Benedict. Pense à Benedict.
Les traits d’Ashbrooke étaient d’une perfection grecque — un ensemble de lignes fermes, rectilignes, depuis sa mâchoire à son nez, et jusqu’à la pente noble de son front. Oui, elle venait d’avoir une pensée terriblement sotte, mais elle se consola en se disant que ses pensées ne sortaient pas de sa tête.
Benedict. L’homme de ta vie. Pense à Benedict !
Les seuls termes convenables pour décrire la peau d’Ashbrooke étaient « caressée par le soleil ». Ses cheveux étaient sombres, comme du café ou du chocolat, et quelque peu en désordre, comme au sortir du lit.
Ses yeux, juste ciel, ses yeux. Lorsqu’ils se posèrent sur elle, elle eut l’impression d’un rayon de soleil sur sa peau nue.
Benedict qui ?
Des femmes de tout âge et de tout statut marital levèrent sur lui des yeux troublés et rêveurs, comme si Dieu lui- même venait de descendre parmi elles. Emma eut l’impression très nette qu’il suffirait à Ashbrooke de prononcer un seul mot pour que n’importe laquelle d’entre elles se plie volontiers à ses désirs les plus dévergondés et les plus fous.
Ashbrooke adressa à tout un chacun un sourire.
On pouvait littéralement entendre les cœurs palpiter, en dépit même de la rumeur rêveuse et des soupirs de désir bien sentis. C’était ridicule. Ridicule !
Emma prit conscience qu’il ne savait pas laquelle elle était. Très vite, une ou deux femmes au moins allaient recouvrer leurs esprits et s’en rendre compte à leur tour, et la fête serait terminée. Le scandale serait humiliant, et elle ne s’en remettrait jamais.
— Votre Grâce. Bonjour, dit Emma en s’obligeant à sourire et à se lever, pour s’apercevoir avec horreur qu’elle avait les jambes en coton.
Fichu, fichu syndrome Ashbrooke.
Il n’est pas si beau que cela, se dit-elle. Ce n’est qu’un homme, pas un dieu.
Il était si beau que cela. Et plus encore. Et il était là .
Pendant un moment, elle crut qu’il venait la rescaper de cette comédie. Puis, la Logique, la Raison et la Loi uni­verselle la ramenèrent à l’ordre. S’il était là, c’était pour une seule raison, et elle ne pouvait être agréable.
Emma sentit qu’elle se tendait, sur chaque centimètre de son corps, tandis qu’elle se préparait à l’entendre lui déclarer qu’elle était une menteuse éhontée ou une pauvre désespérée, devant tout le monde, y compris Lady Katherine, qui inexplicablement se trouvait toujours là.
Ce qu’ils se moqueraient d’elle, la fille qui avait inventé de toutes pièces ses fiançailles avec un homme qui jamais au grand jamais ne lui jetterait un seul coup d’œil — moins encore deux. Et même si elle tentait d’expliquer de quoi il retournait en réalité, personne ne la croirait.
Benedict ! Elle aimait Benedict !
Elle aurait voulu le crier. Mais sa langue était comme enroulée autour de cet homme d’une beauté saisissante, qui lui prenait la main et pressait doucement ses lèvres sur la peau délicate à l’intérieur de son poignet.
— Emily, ma chérie, murmura-t-il.
Son cœur s’arrêta. Elle cessa de respirer. Que faisait-il ? Et qui était Emily ? Oh, pour l’amour du ciel, elle était Emily ! Elle en avait presque oublié son propre prénom. C’était la faute au syndrome Ashbrooke, et elle en était atteinte.
— Emma, le corrigea-t-elle avec une seconde de retard.
— Comment vous sentez-vous en ce jour exception­nellement magnifique, ma chérie ?
— À dire vrai, quelque peu dépassée, Votre Grâce, répondit-elle.
Un rire involontaire naquit sur ses lèvres, puis s’en échappa parce qu’il était là, et qu’il ne la tournait pas en ridicule.
— Chérie, je croyais vous avoir dit de m’appeler Blake, la gronda-t-il affectueusement.
Puis, il lui adressa le plus dévastateur des sourires.
Emma jeta un coup d’œil derrière le duc et vit que les yeux de Lady Katherine sortaient quasiment de son joli visage parfait. Ça, c’est pour le solo de pianoforte , pensa Emma. Elle vit Olivia, qui souriait narquoisement, car elle savait que le syndrome Ashbrooke atteignait toutes les femmes présentes, y compris Emma, qui n’y était pas du tout insensible, tout compte fait.
— Pardonnez-moi, Blake. J’ai dû oublier, murmura Emma.
— J’ai moi aussi la mémoire qui flanche depuis quelque temps, Emily. Depuis que je vous ai rencontrée, dit Blake.
Par Dieu, et par tous les anges aussi, le duc d’Ashbrooke lui tenait la main !
— Emma, le corrigea-t-elle.
Mais il ne connaissait toujours pas son prénom. De toute façon, pourquoi diable se comportait-il ainsi ? Emily par-ci, Blake par-là, et il lui tenait la main. La pièce se mit à tourner. Pourquoi cela se passait-il ainsi ? Que se passait-il au juste ?
— Emma, si nous allions nous promener au jardin ? demanda Blake.
— Oui, répondit-elle.
Doux Jésus. Oui.
Chapitre 3
C’est un spectacle inconcevable de voir le duc d’Ashbrooke cajoler ainsi le Bas-bleu bien rempli.
— Cracha Lady Katherine Abernathy
Au jardin
D epuis le salon, on pouvait les voir, mais non les entendre, grâce à la porte-fenêtre que le duc avait délibérément refermée derrière eux — avec bien entendu un sourire d’excuse à l’endroit des dames présentes. Dont aucune ne broncha, sauf pour mieux voir le spectacle incompréhensible d’Emma déambulant au bras du meilleur parti qui eût jamais existé à Londres.
Emma inspira profondément et découvrit l’odeur virile du duc faite d’un mélange de linge fraîchement lavé et de laine auquel s’ajoutait le parfum des fleurs du jardin. Elle expira lentement. Ce n’était qu’un rêve. Dans un instant, la vie reprendrait son cours normal, voire pis encore.
Quel maudit imbécile avait donc envoyé la lettre ? Et par le ciel, que faisait le duc ici, dans le jardin, son bras musclé pressé contre le sien ?
— Il paraît que nous sommes fiancés, fit remarquer Blake d’un ton désinvolte.
Comme s’il parlait de la pluie et du beau temps. Comme s’ils étaient de vieilles connaissances et non de complets étrangers l’un pour l’autre.
— En effet, nous n’avons pas démenti la rumeur, répondit Emma.
— La rumeur ? C’est écrit dans le journal.
— D’accord, l’allégation, se corrigea Emma. Mais vous pouvez encore vous y soustraire.
Elle lui offrait ainsi fort gentiment l’occasion de se montrer digne de la piètre opinion qu’elle nourrissait à son endroit. Elle se surprit à retenir son souffle et à lever les yeux sur ce profil beaucoup trop beau tandis qu’elle le pouvait encore.
— Ne voulez-vous pas m’épouser ? demanda-t-il, comme si la question se posait.
Elle n’y avait même pas réfléchi.
— Votre Grâce, je ne vous connais même pas.
— Un détail insignifiant auquel il est aisé de remédier.
Il baissa sur elle ses yeux sombres, un sourire suggestif aux lèvres.
— Ce serait un plaisir que d’apprendre à mieux vous connaître.
Il avait dit cela, bien sûr, d’un ton qui ne laissait planer aucun doute sur ce qu’il entendait par « plaisir » et « connaître ». Emma sentit sa température corporelle grimper, mais refusa de se prêter à ce marivaudage. Elle ne voulait pas se laisser emporter vers des hauteurs illusoires pour ensuite s’écraser au sol lorsque le monde retrouverait inévitablement son ordre normal dans lequel des hommes comme lui ne se fiançaient pas à des filles comme elle.
— Je pense au contraire que le fait que nous ne nous connaissions pas n’est pas un détail insignifiant, dit-elle. Ni un détail auquel il soit nécessaire de remédier.
Le duc s’arrêta et se tourna vers elle. Elle fut frappée par sa perfection. Elle, qui avait le sourire de travers, des cheveux bruns des plus ordinaires et des traits agréa-bles sans plus, n’arrivait pas à s’imaginer posséder une telle beauté.
Il ne semblait même pas conscient de son exceptionnelle séduction ni qu’elle faisait tourner en bourrique les jeunes filles de son entourage.
Emma prit aussitôt la résolution de s’immuniser contre le syndrome Ashbrooke. Elle n’allait pas imiter ces jeunes sottes qui se jetaient à ses pieds en minaudant. Bien que le monde tel qu’elle le connaissait ait basculé, elle se raccrochait obstinément à une dernière vérité : une fille comme elle et un type comme lui n’allaient pas ensemble. Par conséquent, il ne servait à rien de minauder, comme s’il était possible (1) qu’elle soit soudainement capable de flirter et (2) qu’il puisse en sortir quelque chose.
Non, elle voulait Benedict et leur petite maison de ville pleine de livres et de poupons. Elle voulait être aux côtés d’un homme fiable, solide et constant.
— J’ai une demande à vous faire, dit le duc en lui prenant les mains entre les siennes, grandes, chaudes et scandaleusement dégantées.
— Une autre ?
Il éclata de rire, d’un rire profond, riche, velouté, et Emma se sentit parcourue d’une onde de chaleur et de plaisir à cette seule vibration. C’était peut-être là un symptôme du fameux syndrome Ashbrooke, mais elle aurait préféré mourir plutôt que de le reconnaître.
Ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre. Elle ne devait surtout pas l’oublier.
Mais elle l’oublia aussitôt en le voyant mettre un genou par terre.
— Mais qu’est-ce qui vous prend ?
Emma tenta de le tirer à la verticale, mais il lui agrippa fermement la main. Affolée, elle leva les yeux vers l’essaim de femmes qui se pressait contre la fenêtre du salon.
Toujours sur un genou, le duc darda sur elle un regard solennel, un soupçon de sourire aux lèvres.
— Emily, voulez-vous m’épouser ?
— Avez-vous perdu la tête ?
— Souriez, ma chérie, elles nous observent, murmura-t-il.
— Votre Grâce, nous savons l’un comme l’autre que l’annonce de nos fiançailles est une plaisanterie. Ce n’est pas vrai, lui dit-elle.
Il fallait que ce soit dit. Elle lui devait bien cela.
— Je ne suis pas sot, Emma, dit Blake avec franchise tout en continuant à sourire comme un homme qui fait sa demande, le genou toujours au sol. Je sais bien que quelqu’un, doté d’un sens de l’humour tordu ou mu par la vengeance, a estimé amusant d’inventer des fiançailles entre deux personnes ne se connaissant pas. J’ignore quelle sorte de déséquilibré pourrait agir ainsi.
Emma ne jugea pas bon de l’éclairer sur ce point. En fait, elle se jura d’emporter dans la tombe l’identité des auteures de la lettre, tout comme elle se jura de se venger de l’abominable créature l’ayant envoyée au journal.
— Mais en ce moment, je vous demande bel et bien votre main. Je vous supplie de dire oui, dit-il d’un ton si solennel qu’elle faillit le prendre au sérieux.
Elle plissa les paupières, car cette demande lui semblait drôlement suspecte. Elle aurait parié que ce matin, à son réveil, le duc n’était même pas au courant de son existence. Pourtant, voilà qu’il était là, le genou fléchi, lui demandant sa main, ce qui était tout à fait insensé. Il ne pouvait pas être sérieux.
Peut-être était-il bel et bien fou.
Ou peut-être poursuivait-il un but inavoué. Certes, elle ne voulait pas être encore célibataire au bal de Lady Penelope, mais elle ne voulait pas non plus jouer sa vie sur un coup de tête pour faire plaisir à un aristocrate déboussolé.
Elle voulait Benedict. L’homme qu’elle aimait. L’homme qui, lui, la connaissait réellement.
Benedict ! Où était-il ? Pourquoi n’était-il pas là ?
Probablement parce qu’il la croyait fiancée à un homme qui le considérait du haut de son rang. Il pensait probablement qu’elle lui avait menti, l’avait trahi. Raison pour laquelle elle devait mettre un terme à cette comédie et tout expliquer à Benedict. Ils pourraient ensuite s’enfuir et vivre modestement à la campagne ou dans cette maison de ville de Brook Street.
C’était là la vie heureuse dont elle rêvait. Elle ne souhaitait pas être la femme quelconque et délaissée d’un superbe duc reconnu pour être un vaurien et un chenapan.
— Je vous remercie, Votre Grâce. Mais c’est non.
Elle, une laissée-pour-compte sans fortune et sans rang, qui allait bientôt compléter sa quatrième saison, venait de commettre l’impensable : refuser un duc fortuné. Elle devait avoir perdu la raison.
Sans tenir compte de son refus, Ashbrooke sourit. Puis, il se releva, se pencha vers elle, abaissa sa bouche vers la sienne et effleura ses lèvres des siennes. Cela ne dura qu’un instant, mais cela lui fit l’effet d’un feu d’artifice.
Elle se sentit comme une grande flamme qui crépite et qui siffle, qui prend vie.
Et elle prit conscience que jamais elle n’avait éprouvé cela avec Benedict.
Bien des choses peuvent se passer en un instant.
— Que faites-vous ? demanda-t-elle, hébétée.
Il repoussa doucement une mèche de cheveux égarée sur sa joue. La caresse affectueuse d’un amoureux.
— Je vous donne un baiser pour célébrer nos fiançailles. Pour avoir fait de moi l’homme le plus heureux du monde en acceptant.
— Je n’ai pas accepté, déclara-t-elle.
Seigneur Dieu, cet homme était bête à manger du foin. Très beau, mais rien dans le ciboulot.
— De l’avis de la douzaine de commères là-bas, dit-il en inclinant la tête sans détacher une seule seconde les yeux du visage d’Emma, vous venez pourtant de le faire.
— Elles ne pouvaient pas m’entendre…, dit-elle, puis la vérité se fit jour dans son esprit.
Il n’était pas bête du tout. Il était rusé, et elle venait de tomber dans le piège qu’il lui avait tendu.
— Mais elles pouvaient nous voir, murmura-t-il d’un ton sans appel.
Elles l’avaient vu faire sa demande, posé sur un genou — pour la seconde fois, probablement. Elles l’avaient vu l’embrasser. Jamais, jamais, jamais, jamais, elles ne croiraient qu’elle l’avait repoussé.
Emma se toucha les lèvres. Elles étaient brûlantes. Encore brûlantes. D’un tout petit baiser dans le jardin, il l’avait trahie. Déshonorée. Comme Judas et Jésus. D’un seul baiser tout léger, le duc d’Ashbrooke l’avait dépossédée de ses espoirs, de ses rêves.
Ils auraient pu tout aussi bien être mari et femme désormais. Il n’y aurait pas de Benedict, pas de petite maison de ville. Elle deviendrait une duchesse solitaire, l’épouse d’un homme plus séduisant qu’elle, à jamais l’objet de rumeurs cruelles.
Mais que voyait-il en elle ?
Elle imaginait déjà les potins mondains : « Comme il fallait s’y attendre, le duc d’Ashbrooke poursuit sa vie de débauche en dépit de son mariage au Bas-bleu bien rempli, qui peut du moins trouver consolation dans ses livres. »
Ce n’était pas là la vie qu’elle avait prévue, ni la vie qu’elle souhaitait vivre.
Elle ne le lui pardonnerait jamais.
Je suis une laissée-pour-compte, voulut-elle objecter . J’en aime un autre.
Mais elle était également intelligente. Et elle savait que tout cela n’avait plus aucune importance. Pas après avoir été embrassée par un duc dans le jardin, en présence d’au moins deux douzaines des pires commères de Londres. D’une certaine façon, cela officialisait leur lien encore plus sûrement qu’un contrat de mariage.
— Bienvenue dans un conte de fées, dit Ashbrooke en lui prenant le bras. Permettez-moi de vous expliquer.
— Faites donc, dit-elle dans un soupir étranglé.
La rage a une façon bien à elle de déformer la parole.
— Vous êtes l’une des jeunes filles les moins susceptibles de Londres, dit posément le duc, et elle se mordit la lèvre.
— C’est ainsi que vous commencez ? J’avais entendu dire que vous étiez un séducteur chevronné. Visiblement, cette réputation est très surfaite.
— Comme vous le faites remarquer, j’ai au fil des ans acquis la réputation d’être quelque peu débauché.
— C’est en dessous de la vérité, dit-elle. On serait enclin à dire un voyou sans scrupules, un coureur notoire, un affreux freluquet.
— Pensez un peu, Emma, comme ces fiançailles pourraient nous servir mutuellement, dit Ashbrooke d’une voix toujours égale tout en la tenant d’une main ferme. Ma réputation tirerait profit de fiançailles avec une jeune fille respectable.
— C’est là un qualificatif dont toute jeune fille rêve. Vraiment, je ne comprends pas ce qui vous a valu la réputation d’être un tel charmeur.
— À mon bras, vous allez faire sensation, dit sobrement Ashbrooke. Regardons la vérité en face : personne ne vous remarquait avant, mais tout le monde vous voudra maintenant. Lorsque vous romprez dans quelques semaines, je me montrerai inconsolable, je partirai pour un long voyage, et vous aurez l’embarras du choix parmi une foule de prétendants.
Une petite lueur d’espoir naquit. Et s’évanouit aussitôt.
— Je ne pense pas que le monde fonctionne ainsi, dit Emma.
Le monde était un endroit différent pour qui n’était pas un duc charmant, puissant et fortuné.
— On me considèrera comme la fiancée que le duc d’Ashbrooke aura rejetée. Pas de quoi exciter les hommes.
— Détrompez-vous, dit-il avec assurance.
— Je pensais que vous étiez arrogant, maugréa Emma. Il me déplaît de découvrir que j’avais raison.
— Ce n’est pas de l’arrogance, c’est ainsi, dit-il avec un soupir impatient.
— Qu’est-ce qui m’empêche de rompre maintenant ? Parce que j’aimerais vraiment cela.
Elle le fusilla du regard d’un air têtu. Elle vit sur ses lèvres l’ébauche d’un sourire, dans ses yeux une lueur d’appréciation. Elle ne s’en renfrogna que davantage.
— Vous pourriez me repousser à l’instant, dit-il lentement. Même si deux douzaines de femmes sont déjà en train de répandre des rumeurs sur notre étourdissante histoire d’amour et notre promenade romantique dans le jardin. Tout le monde croira qu’il s’agissait d’une plaisanterie. Vous vous retrouverez Grosjean comme devant. Voire dans une situation encore pire. Et si vous rompez maintenant, nous ne remporterons pas le magot.
Emma se sentit haleter légèrement. La lueur d’espoir se ralluma.
— Quel magot ?
— Ma très chère tante Agatha donne une partie de campagne au cours de laquelle elle choisira à qui elle lèguera sa fortune colossale.

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